CHAPITRE IX
us DINER DB GIBIER. — LE BEAU MONFÎGNAUD. — PBOTERBE VÉRIFIÉ.
Six heures sonnaient, comme Adhémar entrait dans le salon de madame Bouidichon, et celle-ci le remercia par un tendre sourire de son exactitude, déjà cependant M. Carcassonne et sou épouse étaient arrivés.
— C'est fort bien de ne pas faire attendre, dit Bourdichon, je fais grand cas des gens exaf'i... d'auUml plus qu'ils 3ont fort rares dans la société.
— Est-ce que je ne le suis pas, moi? dit 1-5 grand Carcassonne il me semblepourtant qu« jamais...
— Oh! toi, mon cher ami, dit madame Garcassouae en interrompant son mari, c'est antre cliOïe, tu arrives toujours avant l'heure, el je crois que c'est pis que d'arriver trop tard ; si je l'écoulais quand on nous irivi le pour i»ir, heures, nous partirions à quatre; ijuand il va au bal sans moi, il arrive pendant que lés dames fonii l'iicore leur toileite... avant que les .salons ne soient allumés!... au spectacle, il se nioi à la queue avant que les pompiers ne soient à leur postel... C'est une maladie chez lui d'avoir peur d'être en r«tiiid I c'est au point qu'un jour, uous étionsà une fête de village...
à quatre on cinq lieues de Paris, eh bien, rumme le t'>mpti '•lait un pcy iii(!ci-iaiM, il a eu si peur cle manquer la vnilure, (|u\'i peirie arrivé, il a /^lé s'installer dans le bureau oii Ion retenait se» plaees, el il y a passé tonte !a soirée, pendatii (jue i'etais h la (]an«c... ce j iir-là, Je me rapuelle que J'ai di^asé vingl-deux cunlrcdaiises de giille.
— Vinpt-denxl dit madame no jrriichon en souriant. Alors votre niaii adij vous attendre fort lard au bureau des voitures...
— Mais... non... pas trop tard... les violons Jouaient très vite.
— Nous n'attendons [)lus que M. Montignat-d, n'est-ce pas, inonp'eiir liourdichon ?dit Malhililc à son mari.
— V.l Dalbnin, notre jeune Turc d'iiier... un de vos vain(|ucurs à la liouilliiili;, monsieur Marilly, je l'ai rencontré. Je lui ai dit qu .1 tiillait (ju'll vînt dincr avec nous, pour vous donner ce soir vorj irivanclie, el il n'a pas mieux demandé; c'est un fort bon petit garçon que Dallnun.
— lia un bien joli pied! dit madame Carcassonne, un pied de (eniiiie absolument! et si bien cambré!...
— Ali! vous avez remarqué cela, dit Bourdichon d'un air malin.
— Pourquoi pas ? il me scqjble qu'un pied, cela se voit .. ça saule aux jeux ?
— Dis donc, Carca<:sonrie, la femme a remarqué le joli pied de Dallirun... Prends garde à toi* .
Le Rrand monsieur ouvre une bouche immense comme 3'il voulait bâiller, et Tait un éclat de rire qui resseujble à une pile d'assielles que l'on casse ; après quoi, il dit:
— Je ne remarqué que les pieds de mouton... oh! oh ! ohl
— Tiès bien, mon atni, dil madame Carcassonne, tu es letnpll d'e-|irU aujourd'hui... Tu nous feras des pointes au dîner.
— Une fois, reprend M. Carcassonne, j'en ai mangé qui étaient accommodés d'une sauce délicieusel... Figurez-vous que, pour cela, on prend d'abord...
— Qu'est-ce qu'il fait, M. Dalbrun, reprend la petite dame, sans écouler son mari.
— Il est avocat: c'est un parçon qui fait très bien ses affaires... 11 a de 1 ordre... Je le crois un peu serré aiènie; mais il arrivera...
La porle du salon s'ouvre, et M. Dalbrun paraît. C'est un jeune h'ninie de viugl-six à vingl-huil ans, très brun de cheveux et de peau, bien de visage quoi(|ue d'un abord un peu froid et presque sé\fîre, un peu petit de taille, mais bien fait, el toujours mis avec g('ùl, sans cependant avidr rien d'aD'eelé dans sa tournure el ses ii;a,,ières; eniin, luirlani peu dans le monde, mais laissant parfois éihi.ppcr des sallies fort spirituelles.
— Quand o«i parle du loup!... s'écrie Bourdichon, en tendant la iLain à Dalbrun.
— On en voit la queue, ajoute Carcassonne.
— Qu'est-ce que c'est? nmimure la petite femme, en jetant sur son mari un re.ard courroucé. Est-ce que nous allons nous oublier?
— 11 me sendile qne ça se dit, balbutie le grand chasseur, en nllaul examiner les tableaux.
— list-ce (lue je me suis -fait attendre? dil M. Dalbrun, après iâvoir saliu' la conipagiiic. Il n'est que le quart, et Bourdicli-.-n Ji'avail donné jusqu'il la demie.
— Noli. vous ne serez pas grondé, dil Malliilde ; mais mon mari est cruel, de n'en^'agerque pour six heures el demie, paire ((u'aV^rs on vieiii h sept heures, \ ous verrez que M. Monfignard no sera pus ici avaui.
— Nous lui donnerons le quart d'heure de prAce, mais pas pluss, dM Hdurdiihon. On ne se gène pas pour nu liomme. D'ailleurs, j'w pi- "eim : c'est un dîner sans façon, un dîner de gibier... L'aimesto baiorun?
— Le gibier 1... Je ne p^ux pas le souffrir.
— Ah ! lu es bien tombé alors... mais je t'avais prévenu. . Aussi ne suis-je pas venu pour ta chasse... mais poar ta
Coiilpa.nîiie.
— .l'élais bien en tigre, hier, n'est-ce pas?
— Magniruiue! lu avais l'air d un lion.
— l£s|-i| méchant, ce petit Dalbrun... Kl toi, avec ton croissant £iir la léle, de quoi avais-lu l'air, licin?
— Mais d'un Turc, prohable.menl.
— Alil oui: esi-ceuu'ilu'j a uuo les Turcs qui portent des crolsfiuitat M àk\ altl
CE MONSIEDR. 81
M.-ithilde devient pflle; elle s'emprcssc de cbaîiïv b coa%';r6<ition en dii>ant à Âdliémur:
— Savz-vou« M M. Sublimé s'est r^»»ntî *»«i chute d'hier... «i son lils n'a pas élé malade de la pc i . jvée... Jloc Uieu I c'est une famille qui a e; h ■^n du i:
— Oui. beaucoup de malheurs, ' ''/ron <>n «oanant car le costume de uiadauie Subhiu^^ 'iiaii amsi '\às c^-Uieareux !...
— Oh! c'est à-dire que e était a • ~ • -— r;c mada/ne Carcassonne. Coneevez-\')ils qu a fu«<laîDl Sublimé a bien cela, ou vienne en .i wrle!.. D'abord ce serait ridicule même cii''/. i,:i- itii:.,,..- jeune et Jolie mais madame Sublimé n'est ni l'une ni I autre:
— Elle eït fort belle femme, dil .Malhildc.
— 0!: ' parce qu'elle est grande Elle est nâlfc comme v !
homme!...
— Qu'en savez-vousT dit Bourdichon en spurianL
— Mon Dieu! monsieur riourdiehon vous êtt-s terriW« Boiour^ d'hui ! on ne peut rien dire que vous n'v cniendicz malice.
— Je ne saurais vous donner aucune nouvelle de la famills Sublimé, dit Adhémar. je les ai déposés chez eux celle nuit, ou plutôt ce malin, elje ne les ai pas aperçus depuis.
— Nos domestiques ont lrou%é ce malin, dans le petit salon bleu, un bracelet avec un énorme camée, dil Matliille j'ignore à qui il appartient, mais certainement on viendra le réclumer.
— Que représente le camée? demande la petiie dame.
— Je ne sais plus ce que c'est.
— Ob' voyons-le donc, ce bracelet, montre-le nous.
— A quoi bon, puisqu'il n'esl pas à vous?
— C'est égal, nous lâcherons de deviner, d'après la Bgure du camée. Allez le chercher, ma petite Maihilde, vous serez bien gentille.
Madame Bourdichon cède, quoique avec un air contrarié; elle sort du salon, cl revient bientôt avec le bracelet. Il e.«l fort beau de travail , et oiné d un grand camée représrnlanl une tète de bélier. En voyant cela, toute la compagnie se met h rire.
— Cela devient bien plus difficile à dcviuer, s'écrie M. Bourdichon en riant plus fort que les autres.
— Pourquoi cela? dit Dalbrun.
— Parce que ce biacelet pourrait convenir à une foule de personnes de la société.
— 11 est sept heures sonnées, et M. Monfignard ne vieni p.is? s'écrie Malhildc, c'est insupportable de se faire toujours attendre
; ainsi !
! — Mettons-nous à table, ma chère amie; tant pis pour les-retâr»
^ dataires.
En ce moment le bruit de la sonnette se fait entendre, et bientôt la personne que l'on attendait parait dans le salon.
M. Monfignard est un liomnie de trente ans . grand , bien bAli, quoique peiil-èlre un peu fortement. Sa figure est parfaiiem-nl ! ronde et régulière. H a un nez dioii, bien correct, el dans lequel le I peintre le plus minutieux ne trouverail rien à reprendre: il a dcj I yeux bleus, as»i-z grands, une petite bouche, de fort belles dents I un teint hès rose, une forèl de cheveux blunds, b.< :r. '^s ,■ s [.-j ' avec un soin parfait , et enfin un superbe cidlier I cadrent parfailement sa figure. Vous v.ivez que > tout h la fois un bel homme el un Joli garçon , . ^
toilelle toujours extrêmement soignée, uiilà pour - Un
air sulVisant, un Ion mnqueui et tranclianl, une ; • 'ns-
I tamnieni la même, beaucoup de vanlerie el fort |"ii u i-jm .i i.itis 11 conversalion, voilà pour le solide. Les uns dis.tienl que >lonficn.1P(l I était un fat. les autres, qu'il était fort b<.n ctiHunt quand on le Connaissait ; peut-être chacun avait il raison.
— Arrivez donc, monsieur, dit ^^"llli.Me au nouveau venu, nous allions diiu'i sans vous, •
— Ah I je gage que nonl vous n'anrioj pas eu cotte cru.iulé... Quelle heure est il donc? vos pendules vioit tout do travers!...
— Je vais très bien , dil M. Hourdie! ou , c'est vous, MonOgnuv>., qui ëles déréglé,,, ah! ah! ah I nilr.ipe ' pas n)auv,ti$celM...
M. Monfignard salue ,^ peu près la eoiniagiiio. va se jeter »ur uâ divan, rchnanl ses deux jambes qu'il S'iulieu' -ii l'.iir avec .st< mains, qu'il passe dessous, c'élail >• louriiurc fivoriU <'n s. cu'",0, cl s'écrie. «
— Vous Mes élounanls. ici. pour dîne, .le îio
— 11 est eluirm.iMt! de oonne lieiire... sept in ;r s t\ qu,irt... Alors, moB du» iX h\iX dire que \ous soupez, cela vaudra mieux.
— Ahl j'aurais bien nimô les BOiipcrs d'autrefois... jo suis de ce cCté-lii loul ù lait régence !
— Moiiligiiard, jetais bien en tigre, n'est-ce pasT
— En tigre, comment?
— Ah! je ne pensais plus que vous n'étiez |)as h notre bui , cette nuit I
— C'est fort mal à vous, monsieur, de ne piisôlre venu, dit Mslliilde, je vous en veux beaucoup de cela.
— Ail! belle dame, vous devez penser que je suis déjà assez puni de n'avoir point passé une soirée près de vous. Mais prenez-vou.s-cn a votre mari, c'est lui qui en est cause'... Que Dieu me préserve aussi de jamais retourner à la chasse avec lui!... 11 m'a creintù I abîmé !... je croisqu'il
avait juré ma mort I
—Ahl parbleu! vous faites de fameux chasseurs! vous et Carcassonne , s'écrie Bourdichon. L'un tue des lapins déjà morts, l'autre ne peut pas porter son fusil; sa gibecière le fatigue, il faut lui choisir les chemins!
Aussi, il a tué trois .allouetles.
— Cinq, mon cher ami, et au vol, je m'en flatte.
Un domestique met Cn à celte conversation en annonçant que madame est servie. La société passe dans la salle à manger ; Malhilde , en faisant placer son monde, met Adiiémar â«a gauche et Dalbrun à sa droite. Cet arrangement semble déplaire au»beau Monfignard, on voit un léger nuage obscurcir son visage.
(1 prend cependant son pai-tî, et se place près de la petite épouse du grand Carcassonne ; mais, tout en dînant, ses regards se portent souvent sur Mathilde et sur Adhémar.
On comprendra l'humeur de ce monsieur en sachant qu'il avait essayé de captiver le cœur de Mathilde; n'ajant pas réussi dans cette entreprise, qui, du reste, n'avait pas été poussée loin . parce que la froideur de madame Bourdichpn l'avaitarrêlée dès sa source, le beau dandy en avait conclu que Mathilde était de ces femmei insensibles, incapables de la plus légère faiblesse; car, du moment qu'une femme itti a-vait résisté, Monfignard était persuadé qu'aucun homme ne pouvait réussir près d'elle.
Cqsendant, malgré toute la prudence de Mathilde , malgré la réserve avec laquelh Adhémar lui parlait , peut-être même à cause de cette réserve, Monfignard faisait une singulière figure. Il y a des choses auxquelles un amoureux rebuté ne se méprend pas. Aussi, en dépit des provocations de sa voisine et des plaisanterie" de Bourdichon, Monfignard ne pouvait parvenir à être aussi gai, c'est-à-dire aussi moqueur que de coutume.
— Je crois que Monfignard est comme Dalbrun, dit le maître de la maison pendant le premier service ; il n'aime pas le gibier.
— Pourquoi cela ?
— Je crois que vous ne mangez pas! vous ne buvez pas... vouB ne parlez pas... Est-ce aue vous êtes encor<j ''atiçué de la chasse?
CE MONSIEUR
— Oh I pas du l09t... c'est que J'ai déjeuné tard.
Il fait rajpii'Cr àEinne'h.e une énorme
— l'ar prudence, parce qu'il dînait ici... A propos, Carcassonne qu cslee (|ue tu as fait de les lapins ? '
— Mes lapins , dit le grand eliasseur en faisant , en une bouché", disparaître une aile de perdreau. C'est vrai !... Ma femme, que son* donc deverms mes lapins?
— Tes lapins!... j'en ai régalé nos domestiques; jo leur ai dit : Faites de cela ce que vous voudrez... Ils étaient çAtés... c'était une horreur I... Quand mon mari me rapporte de sa chasse, son «ibier est toujours faisandé.
— C'est qu'il le tue vieux, apparemment, dit Dalbrun.
— Vous avez beaucoup dansé celte nuit, madame ? dit Monfignard
à Alathilde.
— Mais non, mon- , sieur... pourquoi ?
— Vous avez l'air fatigué.
Mathilde rougit en répondant :
— Il est bien permit de l'être quand on a reçu plus de deux cents personnes.
— Aussi, madame, c'est seulement par intérêt pour votre santé que je vous demande cela...
• — J'en suis persuadée, monsieur.
— Ah ! c'est moi qui me suis bien fatiguée un hiver, dit madame Carcassonne ; nous avoiis donné un bal masqué... Nous habitions alors Bordeaux, nous avions deux cents personnes... mon logement était entièrement démeublé... c'est indispensable quand on reçoit trois cents personnes... Le soir, il y a eu un souper, un couvert magnifique!
quatre cents personnes à table ; on a dansé ju.^qu'au jour! Et, quand tout le monde est parti, c'était une
ipieue de voiture
A ous comprenez, cinq
cents personnes!
mais j'étais bien fatiguée.
— Elle a bien fait de s'arrêter, dit Dalbrun à Mathilde ; car elle aurait certainement reçu plus de mille personnes.
— Apropos,ditBoupdichon , elle bracelet .
personne n'a deviné à qui il appartient...
Mais Monfignard nel'apas vu; il faut lelui montrer.
— Mon Dieu, mon ami, vous vous occupez bien de ce bracelet, dit Mathilde ; nous saurons à qui il appartient quand on viendra le réclamer.
— Oh I c'es0que le camée est bien drôle !... Tu l'as laissé sur la cheminée du salon, je crois...
— Ah ! je n'en sais rien... Madame Carcassonne, vous ne mangez pas de perdreaux ?
— Oh ! jamais 1... J'a^ envie de dire comme une de mes amies : s'il n'y avait que des perareaux et moi sur la terre , le monde finirait bientôt.
— Délicieux i ait Monngnard ; mais j'aime mieux la plaisanleri» des épinards.
— On a un peu abusé de celle-là, dit Adhémar,
lil.- Paj.
, — On n'abuse que de ce qui est bon.
— Il me semble que, dans ce moment, mon mari abuse des pcrdrenux , dit la |]elili; danu; eji riaiil. M. Carcassrmiie venail en cITel de prendre le plat pour la quatrième fois. Cependant M. Huurdichon, nui tient beaucoup Ji ci: qui; Moidignard voie le biacelet, l'a envoyé cberclier par son doracslique, qui ne larde pas à le lui apporter.
— Voici le fameux bijou qu'on a laissé hier ici ! dit le mari éc Matbilde d'un air triompbant. Tenez , MonQgnard , regardez cela.
Le bel bomme prend le bracelet qu'on lui passe , £ait un sourire sardonique en regardant le camée, et dit ;
— C'est peut-être un portrait de famille!
— Moi , j'ai dit que c'était un mari qui avait donné cela à sa femme, comme un souvenir!... lii, lii, bi!...
— Comme M. Bourdicbon est mécliant quand il a été à la clias- 86 ! s'écrie la petite dame.
— C'est qu'il aura rencontré beaucoup de cerfs! dit I\loiilifçnard d'un air moqueur.
—Mon Dieu, que cette couversalion m'impatiente! dit tout bas Malhiide à Adliémar.
Est-ce que cela ne finira pasT
— Mais qu'aviezvous donc fait de vos cbiens, dit Adhcmar,je ne vous en ai pas vu bier au soir quand je vous ai rencontrés.
— Monfignard s'en était chargé; il en a deux superbes. Carcas- -sonne ne s'en sert pas, il dit que c'est inutile ; et au fait, pour la manière dont il chasse, il a raison.
Le grand monsieur ne répond rien, il est trop occupé pour trouver le temps de se mêler à la conversation.
— Kt vous ignorez à qui appartient ce bracelet, reprend Monlignard qui semble ramener à dessein l'entretien sur ce sujet.
— Nous l'ignorons.
Je demande que ciiacun, ici, nomme la personne à laquelle il suppose que ce bijou peut appartenir. Ça y est-il?
— Vous n'y pensez pas, monsieur, dit Malhiide, ce que vous proposez lîi est inconvenant.
— lît en quoi donc, ma chère amie, que diable, ce bracelet appartient à quelqu'un, où est le mal de cluMClierà deviner...
— C'est que vous allacbez h cela une idée de ridicule...
— Mais, pas du tout! tout cela n'est qu'une plaisanterie; vi'ailleurs, moi, je croirais assez que ce bijou esta madame de Raymond, et loi, D'Albrun?
— Moi, je pense qu'il vient du poiile Malon.rain . qui le lient de quelque dame dont il aura l'ail bier la conquête, car il était ra\is- Bant en bonnet de coton.
— Kt toi, Moidlgnard?
f— Je ne nommerai personne , je craindrais do trop bien deviner, r— Moi, dit madamo Carcasso-Mie , j'ai perdu un bracelet magni-
CE MONSIEUR. 3J
fique qui m'avait coûté fort cher. 11 était tout en émeraude. Td rappelles-tu, Carcassonne, ce Dracelet de prix que tu m'avais doooA à ma fêle ou au jour de l'an uu au carnaval ? — Le grand monsieur fait un signe anirmatif en continuant de
fiEUlN
Les deux amies. — Page 40.
mange..
— Knfin, n'importe, c'était m-ignifique... nous allons au bal de rOpi'T.'. , j'avais un domino et mon bracelet par-dessus, c'était fort iinprudt. ', un bracelet tout en perles fines! Après avoir fait quel ques tours dans le foyer, je m aperroisque je n'ai plus mon bracelet. J'étais désolée; cependant je ni; dis rien a mon mari qui m'aurait grondée, et, au fait, il aurait eu raison, parce qu'un bracelet en diamants ne se met pas pour aller au bal de l'Opéra. Au bout de deux heures uouâ alLiouii quitter le bal où j'avais inulilt-ment regardé à
mes pieds sans rien retrouver, lorsqu'un masque en Titi... s'approcha de moi et me présenta mon bracelet en me disant galamment : Beau domino, quand on a une aussi jolie tournure que toi.
On n'a pas be.-ojn de porter de tels bijoux et on ne s'expose pas à les perdre. Je remerciai le Postillon, qui replaça lui même le brarel'et à mon bras et s'éloigna. Vous jugez si j'étais contente! nous fimes encore quelques tours dans la salle, mais j'eus beau chercher, je ne reus pas mon Garde-Française!
L'histoire de madame Carcassonne, que Malhiide n'a eu garde d'interrompre, termine la conversation du dessert. La maîtresse de la maison a pressé le diner, pirce que les regards de .Monlignard rembarrassent. Elle donne le signal en se levant de table, et tout en passant au salon, Adhémar lui dit à l'oreille :
— Ce monsieur Mon Ggnard vous recardait souvent et d'un air bien inquisiteur...
— Ne voyez-vous pas que cette" homme m'a fait la cour, que je ne lai pas écouté, et qu'il devine peut-être que je vous écoute, \ousI
— S'il se permettait quelque plaisanterie qui jull vous blesser, je saurais lui imposer silence.
— .\h 1 par grice , mon ami, ne faites aucune attention à cet homme, qui, du resle a la prétention de plaire i toutes les dames, et songez que le meilleur moyen de cnm|iromi'iire une femme, c'est toujoure de croire qu'on a rititeution de rolTeu>ier.
— Vous avez raison. Je me tairai... mais demain, tous m'en ré» compenserez.
l'.l en baissant encorda voix, Adhém.sr dit sa nouvelle adresse k Malhiide; qui ne lui répond qu'en lui serrant la mam.
Après une demi-heure de causerie, on ne tarde pas .H f.^rmer une bnuillolle. Itourdielion fiait un amateur intrépide, et Adhfin.ir luimêine, se sentant eu fonds, n'est pas ficlié de jouer, dans l'espérance que la cliaiice lui sera favorable, et qu'il raiirappera s.» perte de la v.'ille.
Dalbrun et Monfiguard coinplMent la partie. Le grand Carcassonne ne sait i>as la bouiUote, «»• '^ fenimo prétend qu'il ne ioue bien qu'au noin-jatme.
CE MONSlEIIIi.
— Mais que vont faire ces dame» T àff V"iiflb''''"'"li c'est bien peu •ininlile ii im'is de no pas noua ocrupii <l cllfs.
— Nitiis aw'inns inii'iix cola, dii M.iiliildi', nmi.je vai-; faire un peu de niii<i(|iii- . nudaine r.arcassoiine cliuiilcra, cl d"aillcur» il uous viciidi-ii piîul-ôire de la coiri|iagiiiu.
Vn fiï'-l, il n'y avniî pas loii(:lfmpi qnc Ion louches du piano n''- ■ionnaiiMil sous lus dnigts lirillaiils di< MallilldK, loisiine la poric du salon s iiuvrc, et uiuduuie Sublimé untru dans le salon avec sa lill<' et Sun (ils.
Les ireiniers romplimenls sont à peine échangé!, lorsque la cidevanl Saplio dit à madame Donrdicbon :
— Noire visite, ce soir, e«l iniéres«ée; ne nous en sachez pas pn'»... J'ai |ienlu hier un braceb'l amiiicl je liens beaucoup , cl je viens vous demander si, par hasard, il n'aurait pus clc trouve chez vous.
Tous les hommes se regardent en souriant, tanfMs que M.hIi^mIc s'rtuijircsse ilo présenter le bi'aceiel à maJama Sublimé, en di.->aiit :
— Ce doit litre cela.
— Mon bracelet!... ah! que je suis rontenle!... j'aurais été désolée de l'avoir perdu, non pour sa valeur, mais parce qu'il me vient d'une personne que j'aimais beaucoup.
— C'esl Jl. Milrasse, mon parrain Mitrasse, qui le l'a donné, n'eslce pas? crie le jeune Eudnxe en accourant vers sa mère; celle-ci repousse assez brusquement son lils, toul en répondant :
— Oui, en efTei, ce fut un cadeau... de mon compère... ce mot se dit ((uniqu'il lie soit pas élégant... en latin on ue dit que sofiii.f.
— M^iiUiine, dit MoiiQgnard en j-iuaiil, puisque le bracelet vous appartient, nous nous permeltroiis de vous demander re.\plicaliun de l'allégorie du camée.
— Le camée, monsieur, mais c'est bien simple : c'est un signe du Zodiaque, le bélier, mon. fiis est ué sous ce signe, d'après les remarques de Sun parrain, très profond en astrulogie.
— Ce doit être un bon s^gMe? dit la petite dame en souriant.
— Oh! oui, madame, et j'en ai la preuve tous les jours... c'est un enlaiit étoiuiaiit... s'il n'était [las là, je vous dirais que c'est un prodige; mais le l'ait est que, pour son âge, il sait tout ce qu'il veut.
— Il paraît, dit à demi-voix Dalbrun, que le petit prndigft ne veut pas savoir lire; car (leriiièremeiil me promenant avec sa famille, dans un parc où l'un a élevé un cénot:i|ilie, madame Sublimé mon- Iraiithson lils le monumenlsur lequel était gravé : Reaies ihérix. lui dit : Kiiildxe, lis-nous celle inscription; et le petit garçon lut avec beaucdup il'aplnmb : /{esle.i chinois. Cet échantillon de son savoir m'a donné peu de coulianee dans le jeune prodige.
RIademniselle Idalie, qui a lais>é échapper un mouvement de joie en apercevant Adhémar, ne larde pas a venir s'asseoir près de lui.
— Gagnez-vous, monsieur Marilly?
— Non, mademoiselle, la chance m'est aussi défavorable qu'hier. — Je vais tâcher de vous porter bonheur.
— C'en est déjà un de vous avoir à côté de moil
La jeune fille rougit déplaisir, le beau Monfifrnnrd semble très vesé, il ti.xe des regards moqueurs sur Malie en lui disant ;
— Est-ce que vous connaissez la bouiUote, mademoiselld f
— Je conuiiis tous les jeii.\, monsieur.
— Diable! que de talents!
— Ma fille a la bosse du jeu, dit madame Sublimé, elle les cnm-
Ercnd tous avec une laciliié élonnante, de même que moi j'ai la os.^e des langues étrangères... je les saurais toutes, si javai» le tem|is. Chacun a sa bosse dans ce monde!
— 11 y a même des personnes qui en ont deux, dit Bourdichon en éf latanl de rire. Malhilde se remet au piano et ouvre la grande pé- » Se.
— Mon petit Monfignard, dit le petit garçon en allant près du beau dandy, lu ne m'a,; ^''a^ vu hier en polichinelle, j'étais bien déguisé, va! et papa en Tieux roué qui s'est fichu par terre avec un cocher dans la crotte I...
— Rsi-il drôle!.. Est-il spirituel t dit madame Sublimé à madame Çîircassoniie : l'entenilez- vousl il fait le récit de nos avenluies ■i'hier... il est étonnant 1
— Et puis j ai avalé la pralique moi !... mais je l'ai rendue avec des (linceitts'... et puis papa s'est encore cassé le nez sur l'escalier, en reveiiaiil en marquis... et puis maman disait à toutes minutes : est-ce qn on ne m'invitera pas à danser!..
r^Çi'eBt bien. Euaoxe, assez . moc ûK, taisez-vous, tous ne
savez plus ce que vous dites! s'écrie madame Sutilltré. Maf» qu« M. Itoiirdichuii elail bien en ligre. Il élail viaiiiieiit ellrayault
— N'esi-ce \ien madame?... t.é hé, hé I
— Oui, reprend le pet il garçon. Tnut le minde disait : uhl c'est une vraie bèie!.. c'e>i un animal pour dts vrai L.
— Allons, P'.udoxel lacet., lacil ! meiti-z un frein ii l'inlempérie de votre langue... uinn i-poux ii's pu m accuiiipagiiur, cai il se ro sent eiiiore de ses chutes d'hier.
— Mais cela se inuive bien, s'écrie loalie, puisque monsieur Adhi'iiiar est ici, il nous reconduira.
Adliémar qui perd déj^ beaucoup d'argent, et désire toujours si rattraper, se contenle de répnndre:
— .Mademoiselle... si vous n'êtes pas pressée... je serai très flatté... je fais iDui !..
Le tout d'iVdhémar, qui se composait alors d'une vingtaine de napoléons, est tenu et gagné par Monfignard , qui regarde mademoiselle Idalie d un air railleur, en disant :
— Décidcmcnl, vous ne portez pas bonheur à monsieur.
La jeune personne fait un nouvemenl pour se lever, Adhémar la relienl viveinenl:
— Restez donc, mademoiselle... monsieur dit cela dans l'espérance sans doute que vous passerez de son côté.
— A h ! j'aime mieux rester là, répondit mademoiselle Idalie.
Le beau Monfi;,'nard se mord les lèvres de dé(iit ; Adliémar met devant lui un billet de mille francs, et madame Sublimé dit à I oleille de madame Carcassunne :
— Ma fille est d'une naïveté primitive!... on lit dans son cœur comme dans un in-octavo ! mais entre nous... je crois vuir... depuis hier... enfin, M. Marilly est un jeune homme bien né... et si c est un penchant irrésistible... vous comprenez...
— Parfaitement... Mais je croyais que monsieur Monfignard faisait la cour à madi-moiselle volve lille.
— 11 a essayé... entre nous, je crois ([u'il eût été bien aise de l'épouser; de notre côté, s'il avait plu à Idalie.. cela mms allait parfailemenl... mais elle m'a avoué qu'elle le trouvait trop gros, et nous ne voulons pas contraindre nos enfants,., fi donc!.. Il y a là-dessus des choses que je dii'ai dans l'ouvrage... doulje songea m'oeeuper.
La partie de bouillote continue; et suivant l'usage, les joueurs s'animent davanlage à mesure que 1 heure de se retirer aiipruche. Le sort ne cesse pas d'être lalal à A'iliémar qui, par'amour-propre et dans l'espoir de trouver une plus heureuse chance, remet encore de l'argenl devant lui.
Cependant Malhilde a déclaré que l'on ne jouerait point plus lard que minuit, presque tous les joueurs ayaiil passé la iiuil la veille, tielte heure approchait mais madame Siildiiiié parlait poésie à madame Carc.assoniie qui regardait beaucoup Ualliriin ; Idalie ne bougent pas de la place qu't-lie avait choisie; le graiiil Carcassonne lisait un journal; Eudoxe s était endormi sur un divan, el Malhilde, placée en face d' Adhémar, reiiconlrait souvent ses yeuï. Toul le monde éliiit occupé, el per.^oiinc ne s'ennuyait; pourtant, sur les minuit, Bourdichon comnit-nceà déguiser assez mal son envie de iloriiiir, .et Adhémaj; étant décavé de nouveau, la partie est terminée, et cliacuu songe à la retraite.
La famille Suldimé avait attendu Adhémar qui se voit obligé de s'emballer avec elle dans une voilure. Mais Malhilde lui a serré la main , cela lui fait oublier sa perte au jeu el la corvée quv ralteiid.
— Vous avez encore été malheureux ce soiri dit Bourdichon à Adhémar.
— C'esl le sort du jeu, répond le 'jeune homme, iaadis quj le beau Monfignard murmure entre ses dents :
On ne peut pas avoir tous les bonheurs h, la fois.