‹ MoustacheChapitre 42 sur 281 · L'N MONSIEUR TRÈS -TOURMENTÉ · texte numérisé non relu

L'N MONSIEUR TRÈS -TOURMENTÉ

— Pauvre Tlii^opliilo. . lu nio fais riio. . . C usl donc une paskion que (u asinspii'cu, loi?

— Oui, mon rlier, or. m'adorol . . . On no [lout pos se passor do itioi; je niènij l'existence la plus riante. Sans cesse aux spectacles, fi la promeiiaili', en calèclio aux bjis; ensuite nous dinons chez les meilleurs lestauralours.

— Cela doit le coûter un peu cher, cetto raaitresse-là. .. Viens donc déjeuner avec moi , tu mo conteras où lu eu as fiiil la connaissance.

■ - Mon ami, ce serait avec plaisir , mais cela m'est impossible, AI]iliorisi!ie... c'est le nom de mon adoieo, m'ù fait promettre de la uiener co matin au Jardm dos Hantes pour voir les bêtes à curr.cs.

— Tu l'y mèneras demain.

— Olil non pas!... Demain nous avons l'emploi de notre jouriio'e; nous devons ollor aux Gobelins... le jour suivant aux Invalides. . .

— Viens donc toujours, tu arriveras un peu plus tard, voilà tout... D'ailleurs, des bOtes à c.incs, on en voit partout; il n'y a pas besom d'aller au Jardin des Plantes pour cela.

— Mon cher Badiuel , je le répèU' que je ne puis accepter ton invitation; il faut même que je te quitte, car avant d'aller prendre Alplionsino, il faut que j aille chercher son amie, madame Potiche, qui vient avec nous.

— Madame Potiche! quelle est cette chinoiserie-là? *

— Ce n'est point une chinoiserie, c'est une dame fort respectable et très-piiissanle, (lui a eu deux maris et des malhem-s. . . qui a essuyé des lv,inijuerouics et des revers. . . Klle -servait de Mentor à Alplionsine, depuis iiue eelle-ei avait eu la douleur de perdre le général Croutniann. . . AlpliDiu^ine aime beaucoup madame r^Dtiche, elle a pour elle une foule d'ei-ards, de petits soins, de pié\enanees. . . J'ai mémo cru remarquer qu'elle lui donne ses vieilles robes, dont cette dame se f.,it des neuves. . . (Ju'est-ce que tu as donc à rire?. . . Tues terrible pour cela, Badinet, tu ris souvent quand on te parle...

— Je soniieais à ton bonheur , si tu promènes cette madame Potiche avec la maîtresse.

• — Mais oui , Alphonsine tient à l'emmener avec nous. . . pour le déconim; mo. , j'avoue, entre nous, oue je m'en passerais volontiers. . . que même j'aimerais autant n avoir au bras cpie ma douce amie. . . Ce n'est pas que madame l'oiiche soit incommode en société. . . au contraire, c'est une leii.me qui fait tout ce qu'on veut... qui s'amvise partout. . . surtout dans les restaurants. . . Elle a un appétit ma.Lj;niûque; rien ne lui fait mal... Elle n'a pas plutôt fini de dîner qu'elle recommeuLerait. . . Mais, ce que je n aime guère, c'est qu'elle prend du tabac ..

— Ah! ell(! prise. . .

— Comme le roi de Prusse.

— Ton Alphonsine doit fumer alors?

— Des cigarettes seulement, vers la fin du dfner.

— Comment fais- tu , toi, qui ne fumes pas, qui détcslaLs l'odeur du tabac?

— Je m'y fais. . . Je commence même à fumer le tiers d'un cigarre. . . Ahl mon ami, l'amour fait faire bien des choses I

— Oui , c'est vrai , il fait fumer surtout.

— Adieu, Badinet, je te quitte... Je vais chercher l'amie d'Alphonsine, A propos, et loi, es-tu toujours avec cette jolie brune que tu avais au bras la dernière loisquoje t'ai rencontré aux Chamns- Elysées? ... '

— Avec Ernesline?

— J'ignore si elle se nommait Ernestine.

— Ah! mon cher ami, jeu ai changé bien des fois depuis ce temps-là.

— Je te souhaite beaucoup de plaisir , moderne Joconde.

— Viens donc déjeuner. . .

Pour toute réponse , Théophile serre la main de son ami et s'éigne en courant, parce qu'il a peur d'être en retard

TSKDAPŒt POTICEE.

Un mois environ après cette entrevue des deux amis, Badinet rencontre encore Théophile sur les boulevards; mais cette lois, celuici a les deux bras pris; à la gauche, du côté du cœur, il tient sa conquête, sa belle Alphonsine, qui est mise avec autant dégoût que d'élégance, et semble s'occuper beaucoup de l'effet que fait sa toilette sur les personnes qui passent.

A sa droite, Théophile tient madame Potiche, l'énorme dame dont le nez bourré de tabac ressemble à une pipe que l'on voudrait allumer , a une robe troD étroite pour son embonpoint , et trop courte

par devant, ce qui laisse voir un bas mal lir6 et n'ompfiche point

cette dame de se carter dedans, ft d'avoir en marchant uu laisser aller qui doit bien fatiguer le brab de son cavalier.

Celui-ci fuit une assez liisle mine entre ces deux dames; sa physionomie est telle de quel lu un qui s'ennuie horriblement cl fait co qu il peut pour avoir l'air de s'amuser. Il parle de temps à aiitre à sa dame do gauche qui ue l'écoute t;"érc, et il ne répond jj.-'s à sa dame de droite qui lui parle toujours. En apercer uni son ami Badinet , qui le salue d'un air goguenard , il s'efi'orce de lui sourire et ne serait pas fâché de s'arrêter uu moment pour lui parler, mais (jn le tire à gauche et à droite, il faut qu'il continue do marcher; il n y a pas moyen de résister à ces deux courants qui l'entraînent.

— Pourquoi donc vous arr<^tiez-vous, inuii bon? deaiaiido Alphonsine, tout en faisant avarcflr son cavalier.

— Ma eliere amie, c'est que je venais d'apercevoir un de mes amis.. . Dadinel, dont je vous ai parlé quelquelois. . .

— Ahl ce monsieur qui vous a ri au nez en passant... C'est votre ami Badinet. . . il me déplaît horriblement, cet liomree • 15 . . . il s'est à peine incliné devant moi... (Juel mauvais" genre. .. J'espère que vous n'allé/, plus avec ce monsieur-là...

— Quand voulez-vous que j'y aille , douce amie, puisqlie je suis sans cesse avec vous. .

— Pas encore assez , peut-être... Vous étiez d'une deini-heuri) en retard ce matin. . . Vous aver. fait attendre madame Potiche...

— C'est la faute de mon tailleur. . . J'a''.endais un habit...

— Vaines défi' iti's! vous u'avet pas (tu u. liubit.

— Je voulais me parer., pour vous plaire... et puis votre amie demeure si loin... rue de Lourt>e... prés d une lieue de chez vous... Cela f it perdre bien du temps

— Vous avez raison, mon bon, et je comprends votre idée, il faut taire déménager cette excflllenle amie, dès demain nous lui chercherons un logement dans mon quariier. . . dans ma rue, s'il y eu a. . . Ah! il me .icmble que dans lua maison même il se trouvo eu ce moment iiuelques petits appartements \acants. . . Je m'en informerai en rentrant. . . Entends-tu , madame Potiche , je vais le loger dans ma maison. . . C est une idée de Théophile, n'est-ce pas que (est gentil d'avoir pensé à cela?

Théophile, qui n'avait pas eu un seul instant cette pensée, voudrait s être mordu la langue quand il s'est plaint de l'éloignement de la rue de Lourcme; mais ii n'y a plus moyen de revenir là -dessus, et déjà madame Potiche, qui s'est penchée vers lui, s'appuie encore plus sur son bras, et lui dit avec le nazilleraent qui lui est habituel:

— Ah! oui, que vous êtes un homme aimable, autant que mon second mari, s'il était positbkment permis de lui ressendjler; voyez-vous, il y en a bien d'nucims qui m'ont l'ait la cour de depuis mon veuvage, mais je leur z'y ai dit à tous : Vous êtes à cent piques de mon défunt. . . le second , entendons-nous. . . Voulez-vous une prise, cher ami? ça corrompt l'air.

— Merci, madame, je n'en u.se pas.

— Ah! que vous avet tort... ça fait tant de plaisir à ce pauvre nez... et c'est mélodieux pour la tête Autiefois, je yodwiaîj d'une mauvaise santé... j'étais monrose toute la journée, je couvais une n^'t'ra/jiste... Depuis que je me suis abiuidonnée au tabac, je suis une vraie porte Samt-Denisl . . .

Théophile écoutait tout cela d'un air piteux, en se disant : Et je suis cause qu'elle va venir demeurer dans la même maison qu'Alphonsine. . . Je voyais madame Potiche six ou sept heures par jour, c'était cependant bien assez I... S'il me faut l'eiii'eudre toute la journée, ce sera bien fatigant. L'amitié est une belle chose , mais Alphonsine la pousse trop loin.

Et quelque* mois plus tard , Théophile Tamponnet passait dans la rue, mais il n'avait plus le nez au veut et la démarche légère; il ne sautillait plus d'une jambe sur l'autre et n'avait plus son chapeau posé sur le côté; il marchait lentement, pesamment, d'un air préoccupé, la nuae refrognée, la tête baissée , les regards sur ses souliers , si bien qu'il venait de se jeter dans un monsieur qu'il n'avait pas aperçu et allait Fui demander excuse, quand une vois bien connue lui dit

— Eh! mon Dieu, mon pauvre Théophile, où donc vas-tu comme cela? tu ne vois pas même tes amisi

— Tiens, c'est Badinet! bonjour, Badinet.

— Bonjour; que t'est-il donc arrivé... lu es changé , p31i , maigri, jauni... , ■

— Tu crois... c'est possible... il ue m'est :ien arrivé... -

— Es-tu toujours le plus heureux des hommes?

— Je suis toujours adoré d'Alphonsine...

— La veuve du général?. . . Tu es toujours avec h même?

— Il est extraordinaire! . . . est-ce que je change, moi, et d'ailleurs, je le voudrais, que je ne le... Enfin, pourquoi me deaiaiidestu cela?

— D'abord , c'est qu'à te regarder tout à l'heure , tu m'avais l'air heureux comme un oiseau qui api^rend à nager! . . . ensuite, c'est que je me suis amusé à prendre quelques iufonuations snr ta superbe conquête... Personne, au ministère de la guerre, n'a jamais

UN MONSIEUR ÏRftS-TOURMENTÉ.

ctilcndii parler du giinôral Croutmann... qui a eu l'œil emi)oilé par un lioiiiet. . . proiiiiùre blague de ta conquôto. , ,

— Il serait possible! ...

— Ensuite, celte madame Polidie, à laquelle elle témoigne tant d'amitié, c'est sa mère; une aiieieiinu Cgur.inte d'un tliii'ilre des boulevards, qui a été mise à la rolraitc parce qu'elle no pouvait plus casser entre deux coulisses.

Ah b.ihl...

Seconde blapine... cnnuiic, la grande dame a voulu aussi être nutlièAtre, elle a dcbutô au vaudeville; mais comme elle cbantait faux et ne pouvait pas dire trois mots sans consulter le Snulfleur , on l'a en{;agéo... à renoncer au théâtre.

— Tu me confonds, les bras m'en tombent...

— Troisième blaguo. Ce que je t'en dis, moi, mon pauvre ami, Ce n'est pas pour" mépriser ta conquête... ie m'en garderais bien ; d'abord, quand une femme est jolie et qu'elle n'a pas la préleulion d'être aulre chose que notre niailrcsso... qu'inipoitc sa naissance. . . nous avons en des rois qui ont pris leurs favorites dans des rangs très-modestes, ie ne vois pas pourquoi un simple bourgeois, un rentier, rougirait d en choisir mie parmi les figurantes d'un théâtre... La beauté justifie lout , car chez les femmes la beauté fjit lo succès. Ton Alphonsino s'est donnée à toi pour la veuve d'un général... ceci est un petit stratagème de comédie qui lui aura été soufflé par la respectable Potiche. Pourquoi ne fais-tu pas comme moi? lorsqu'une jolie femme veut me raconter son histoire, ses malheurs (car il leur est toujours arrivé bien des malheurs), je l'interromps sur-lo-champ , en lui disant : « Ma chère amie , le passé ne me regarde point, je ne veux, pas m'en occuper, tâchez de faire comme moi et de l!oub!ier; » de ceUc façon, cela met ces dames dans l'impossibilité de nous débiter une foule de choses fantastiques cl miraculeuses, dans le genre du boulet qui avait emporté un œil au général Croutmann.

Ce pauvre Théophile! C'est égal, tu es plus maigre et moins joyeux qu'il y a six mois. Pour l'égayer un peu, viens dincr avec moi... J ai une partie tharmanie à te 'proposer... une jeune personnpi que ie courtise, et qui est dans la confection... , , — Qu'est-ce que c'est que ça , la confection?

— C'est lout ce qu'on veut, pourvu que co soit une chose faite. . — Alors la jeune personne est une chose faite?

—Très-bien faite même .. taille de guêpe... la jambe fine, le pied >, cambré... enfin une charmante pclile femme... Eh bien! elle doit venir dîner avec moi aujourd'hui à la campa;;np, mais elle n'a accepté qu'à la condition d'amener avec elle une de ses amies, qui est également dans la confection; moi, je ferai, comme elle, j'amènerai un ami... Voilà une occasion pour te distraire...

— Oui, je conviens que c'est Irès-si'Juisaut... mais il n'y a pas moyeii .. je no puis aller dîner avec toi et tes... confectionneuses...

— El pourquoi donc, n'es-tu pas ton maître?

— Non... j'avoue queje ne le suis pas Uu lout... j'ai promis à Alphonsine de la mener aujourd'hui dîner à Bercy avec madame Pi)îirhe poiir y manger de la véritable makiote à la marinière... Ma- I dame Potiche est folle de l'anguille en malelo'.e , il paraît qu'elle eu nifinge jusqu'à dis tronçons...

— Au lieu de mener aujourd'hui tes dames à Bercy , no les y conduis que demain, tu feras manger trois mètres d anguille à madame Potiche pour la dédommager de ce léger retard... mai.s aujourd'hui tu passeras une journée délicieuse, amusante, cela le changera.

— Cela ne se peut pas... Tu ignores jusqu'à quel point je suis adoré d'Alphonsine... Lorsque dans la journée je suis en retard d un <iuarl d'heure pour aller chez elle, je la lrou\e inquiète, désolée; elle tient son flacon sous son nez pour no pas se trouver mal...

— Quatrième blague!

— ^ Je t'assure que sa figure est bouleversée... Tiens, je vais le citer un l.iit à l'appui : dernièrement, je devais aller chez Alplionsiiie le soir prendre le thé et l'aire lo piquet de madame Potiche.

— Ah ! tu fais aussi lo piquet de madame Potiche; décidément, tu as ions les plaisirs imaginables!

— Je devais donc m'y rendre à huit îieures. Mais ce jour-là, après mon dîner, je me sen.s pris d'un malaise, de douleurs (Jan» la légion de l'abdomen; je me dis : Pi'omenons-nous, cela se passera. Je me promène assez longtemps, cl cela no se passe pas; ma foi, jo pense (pie ce que j'ai do mieux à faire est de rentrer chez mei et de me coucher. Jo rentre, mou concierge m'apprend que madame Potiche est venue me demander. Bon, me dis-je, j'aurai une scène demain. C'est égal, je vais me cûucIkm-. Le lendemain, à cinq heures du matin, on sonnait à ii a porte, il ne faisait pas encore jour. Je mo dis : C'est inconvenant île venir sonner chez cpielqu'un aussi matin que cela... C'est un ramoneur ou un porteur deau qui se trompai sans douU>, ne nous déran::eous pas. La-dessus, je me retourne sur mon oreiller el tâche de me. rendormir, mais pas moyeu; - la maudite sonnette ne tarde pas à tinter de nouveau; j'essaie do fourrer lua lélE sous ma couverture pour ne pas l entendre. . . Balh! la sonnerie redouble , on \ met de l'acharnement et presque de la fureur- craignant pour mon cordon, je me décide à aller ouvrir: je m» lance dans un fort simple appi^rw! ^Ul si fait... i'uvais pri* a

la hâi'' mes bretelles, je ne sais pas trop pourjuoi f.'--. puisqu'elles n'avaient rien à... retenir... Enfin j avais .' ouvre ma porte... qu'est-ce quejo vois? madame I ..aut

dans son mouchoir à tabac , poussant des gémij^, ^ î du

bœuf gras et ^nllrmu^aIll au milieu de ses sangloii : — il est mon . bien sur que ce pauvre .M. Tarnponnet doit rire mort : il iura z'évu cette nuit une conjuration célébra'", ou quelque - "•• r, .1 .,i.,. fou-, droyanle dans ce genre-là... Quelle perte po ..un

homme qui était une rrfcmc... qui égalisait près ; . '

Ma porte, en s'ouvrsnt, mit un terme à louti.a >• , .,j -".s, eo m'apcrcevant, madame Potiche poussa un cri tout \ ÎAi dramatique; puis elle se jeta dans mes bras, me pressa contre .son tem. J'avais beau lui dire : — Prenez garde, madame, je ne suis pas babillé.., je n'ai (lue mes bretelles; laissez-moi all«;r passer quelque chose dessous!... Klle ne m'écoutait pas et mo serrait plus fort... Je t'assure (lue j étais dans une situation critique. Enfin, l'aiTivée d'un ])oi tour denu fit lâcher prise à cette dame, el lorsque je me rendis chez .Mphonsine , je la trouvai lellemenl affectée, tellement atattue par I inquiétude que je lui avais eau j';e , que je ne parvins à la calmer qu'en lui promettant pour le jour même un fort beau châle eo crôpc de Chine, dont elle avait envie depuis quelque temps. &Iainlenant, Badinet, tu comprends pourquoi jo n'accepie pas la partie carrée que tu me propo.^es pour aujourd'hui. Si je a'allais pas chercher ces dames pour les mener dîner à Bercy, je serais exposé à recevoir demain matin une visite de madame Potiche, et je t'avoue que cela me n:it trembler d'avance. . . Que veux-tu?... Alphonsine ne peut plus se passer de moi!... Si elle était une iournee eniiére s?ns me voir, elle en mourrait! . .

— Ou il le faudrait lui donner un cachemire pour la picrir. . . et je conçois que c'est fort cher d'être adoré comme cela... Mon pauvre Théophile... tu me Hiis de la peine. ..et tu me donnes envie de rire... Enfin, si c'est ton plaisir de vivre comme cela... tu es le maître. Adieu , cher ami , je te jure ciue je n'envie pas ton bonheur.

El Badinet s'est éloigné après avoir serra la main de Thcophila, qui murmure : Je le crois bien qu'il n'envie pas mon bonheur... Je voudrais bien m'en débirrasseï-, moi, de mon bonheur... J'en ai pardessus la tête de mon bonheur... Je n'ai pas voulu en convenir devant lui, mais je commence à trouver Alphonsine par trop exigeante, et madame Potiche produit sur moi le même effet que l'ombre de Banco sur Mcflcth... si ce n'est qu'elle ne ressemble pas du lout à une ombre... Ah! oui, il avait raison. Au lieu d'avoir une maîtresse en titre... ce doit être infiniment plus agréable d'en avoir la monnaie, de papillonner... de voltiger... Mais j approche de la quarantaine... et il est assez difficile de coainiencer si tord le métier de zéphyr

DME PETITE X.OCE.

Pendant quelques mois encore, Tliéoplulo continue à promener son Alphonsine encadrée par madame Potiche; mais chaque jour la charge lui .semblait |ilus lourde. Depuis que la grosso dame avait qiutté la rue deLourcine pour venir demeurer d;ms la mémo maison que la jeune veu.e, elle était de io;;tes les parties, de tons les dîners, (le toutes les promenade."!. Théophile dépensait Ix'auooup d'argent; à la vérité, il avait des rentes, mais il ne voulait pas loucher à son capital, et madame Potiche, dont l'appelil était elTrarint , el qui occupait à elle seule deux places dons une loge el tout lo fond d'une voiture, lui coûtait oresque autant qu'une seconde maitresse.

Un soir, poussé à bout par les exigences de sa veu\'e el l'odeut du mouchoir à tal)ac de sou amie. Théophile, qui devait conduire .Vlpluiisine au spectacle, a soin de louer une loge dans l.iquelle on ne peut lenir qne deux. Au moment de psriir, vevant arri\Tr madame Potiche avec son chapeau et son châle, Théophile s'arme de courage el lui dit, eu s'efiorçant do cacher le tn-mblemont de sa voix :

— Il mo semble, madame, que vous nvee pris ime peine inutile... A quoi bon avoir fait cette toilette? A moiis que vous n'ayei des projets que j'ignore. . . Mais nous ne pouv(>ns pas vous emmener avec nous au spectacle. . . L.i loge que j'ni louée n'est que do deux places... Je n'en ai pu avoir de plus granoe... Elles étaient toutes retenues.

L'énorme damo s'arrête au milieu du snlon , K^umo son nei et sa bouche, comme si elle essayait de mettre l'un dans l'autre, et re^^ snrde sa jeune amie d'un «ir nui sisnifie « Qu'est-ce (rue Ui dis di" cela? » . V -*

Mais la jolie Alphonsin','. qui est alors pcfupée ;\ se regarder dan» une ghice, eoniinue à se sourire el f;Mt un léger n".ouveiiiênt d'èpai»les eu disant à cette dame :

— Te voilA tonte cfiiislernûe , ma païuii' l'olulii'; iiiiiis esl-to uue tu iM'niilc.s Tliroiiliilc' est- quo tu lui vois pas qu'il vient de diiL' colu pour se riioinior ilo toi, |"iiir t'atlniper... Pur exemple!... Une lo^e où on ne lieiidiait que deux. . . je voudrais bien voir cela... C'est une mauvaise plaisanterie...

— Je vous assure, Alphonsino. que cesi la vérité... Dans, tous les tlié;1tres, il y a comme cela des petites lof;es... pour deux .. et c'est (r^s-siiflisant quand on n'y va que deux...

— Mais vous savef, lùen , monsieur, que nous sommes trois, uous; ce n'est donc pas une de ces lo^os-là que vous devet prendre.

— Nous sommes trois... parce que nous emmenons toujours madame; mais en ne l'emmenant pas, nous ne serons que deux.

Madame Potiche tire sa tabatière de sa poclic et se bourre lo nez âe tabac, en laissant entendre un gro2:nement sourd qui ressemble assez à celui d'un chien qui se dispose à mordre

La belle Alphonsine jette sur son amant un ref^ard dans lequel il y a tout !\ la lois de la surprise, de l'indignation et du déuit. Elle lui dit eniin , en pesant sur chacune de ses paroles :

— Est-ce que vous ne vous souvenez plus, monsieur, de lout ce que je vous ai dit, avant do consentir à vous recevoir chez moi? Est-ce qu'il n'est pas bien entendu , bien convenu que vous devei kalislaiie tiHis mes désirs? Depuis que je vous connais, monsieur, il me semble que je n'ai point ahusé de cet article de notre traité... Il vous serait dil'licile de trouver une femme plus modeste dans ses fantaisies. Vous ai-je demandé une voilure. . . des diamants?

— Je vous ai fait connaître l'état de ma fortune, chère amie, et si vous aviez demandé tout cela, vous saviez bien que je n'aurais pas pu vous le donner sans me ruiner.

— Eh! monsieur, est -ce que les femmes ont l'habitude de s'arrêter à de telles considérations? . . . Si je vous avais ruiné, vous m'aimeriez davantage; vous trembleriez do me perdre... Mais non, monsieur tombe sur une femme comme il y en a fort peu, j'ose le croire... sur une femme qui se contente d'une toilette ordinaire, d'un coupé qu'on prend ii l'heure, d'une loge au spectacle lorsqu'il y a une pièce en vogue. . . et parce que je liens à emmener mon amie avec moi , une amie sincère qui m'a consolée dans ma douleur lorsque je perdis lo général Croutmann !

Ici Théophile murmure quelques phrases entre ses dents, mais il les dit si bas, que sa maîtresse ne peut pas les entendre : celle-ci continue :

— Voilà monsieur qui se permet d'y trouver à redire... et qui loue une loge dans laqiie'le on ne tient que deux. . . Ah! C. fi... Cela est cuistre, cela est pleutre. . . cela est rat.

Madame Potiche, qui jusque-là s'est contentée de prendre du tabac et de grogner , s'empresse d'ajouter

— Moi, ce n'est pas que je tinsse au spectacle formidablement!... Mon Dieu , j'en ai tant vu de ces pièces de théâtre. . . Je suis bien blasée sur tout ça. . . C'est presque toujours les mêmes bêtises. . . Mais c'est l'histoire d'être avec madame do Croutmann et de passer sa soirée. . . Ensuite, pour une pauvre petite place qu'il me faut. . . on se gêne un peu. . .

— Assez, madame Potiche, assez I s'écrie Alphonsine en prenant un air de fierté. Tu n'as pas besoin de dire tout cela. . . Il me semble qu'il doit suffire que cela me plaise. Voyons cette loge, monsieur , s'il vous plaît. . . que je m'assure si en efi'et elle ne contient que deux places.

Th'». phile présente à Alphonsine le coupon do sa petite loge. Celleci le )'• , puis le fourre dans son corset en disant

— (^est vrai, ce n'est qu'une logededeux places. Eh bien! viens, madaiïM Potiche; monsieur trouvera bien à se placer ailleurs dans la salle. Partons, nous sommes déjà en retard.

En 'Jisant ces mois, la jolie femme sort avec son amie, qui dit tout has à Théophile en passant près de lui •

— Prenez garde, vous lui avei donné ses nerfs. . . elle est susceptible de se trouver mal dans un entr'acte : si elle s'évanouite, je vous donne ma malédiction.

Théophile est demeuré tout étonné en voyant sa maîtresse qui s'éloigne avec sa grosse amie, en empni tant le coupon de sa petite loge. Il se décide cependant à suivre ces dames , mais elles sont déjà montéioo en voiture et parties; il se demande alors s'il se rendra au spectacle; après avoir hésité quelque temps, il s'y rend à pied. Il prend une place au bureau ; mais la salle était pleine , à peiné si un honiixne pouvait trouver à se glisser à l'entrée de l'orchestre ou des galeries, et encore l';dlait-il s'y tenir debout, parce qu'il n'y avait plus moyen d'y mettre de tabourets.

Cependant Théophile s'est fait ouvrir l'entrée du balcon du côté oppoié à la loge qu'il avait louée , de là il aperçoit Alphonsine et madame Potiche qui se carrent dans leurs fauteuils, tandis que lui , poussé à droite et à gauche, est obligé de se hisser sur ses pointes pour apercevoir le trou du souffleur. Dans cette position fatigante , il lui semble voir sa maltresse qui le lorgne et se met ensuite à rire en regardant madame Potiche.

Théophile n'y tient plus , il quitte le balcon , et va se faire ouvrir la loge qu'il a louée et dans laquelle , à la rigueur , on peut tenir bvM «H faisant mettre un tabouret, tout au fond.

tJN MdNSIRUn TRÈS-TOURME.NTÊ.

Les deux dames so retournent. Alphonsine regarde Tliéophilo comme si (''était un étranger , en lui disant

— (Jue voulez-vous, monsieur?

— Comment, ce que je veux? mais une petite place ici, derrière vous. . .je r»? puis en trouver nulle part; à l'entrée du b.dcon il faut se tenir debout, et je ne peux pas rester debout longtemps, cela me donne des crampes dans h's mollets.

— Mais, monsieur, vous savez bien que cette lo!»e n'est que pour deux personnes, on ne peu! pas y être trois

— Je mettrai le tabouret lout contre la porte.,, et en tenant mes jambes en travers, je tiendrai...

— Non, monsieur, je ne le veux pas, vous aurez beau mettre vos jambes en travers, nous les aurons dans le dos. . . comme ce serait amusant d'avoir qu<ilqu'un sur le dos lout le temps du spectacle I

— Mais, madame , puisqu'il n'y a pas une seule place ailleurs. . — J'en suis fâché, monsieur, mais il n'y en a pas pour vous dans

celte loge , cela vous apjïrendra à en louer d'aussi petite

— C'est votre dernier mot, madame?

Alphonsine s'est retournée du côté du public et ne répond plus à Théophile; alors madame Potiche lui présente sa tabatière tout ouverte en lui disant :

— Ils sont tous, dans cette salie, serrés comme des sardines. . Si vous alliez voir dans l'orchestration de la musique, ça se fait, on se fourre derrière un gros violon... on entend très-bien. Voulez -vous une prise? . . . c'est du caporal. . Je le préfère à la civette.

Théophile repousse si brusquement la tabatière, qu'une grande partie de ce qu elle contient tombe dans la loge , ce qui fait pousser un cri douloureux à madame Potiche. Mais sans s'inquiéter de ce que penseront ces dames , notre amant outragé , exaspéré , sort vivement de la salle en se disant : « Ah! c'est comme cela que l'on mo traite.. .ah! voilà le prix do trois années de petits soins. . . de galanterie .. d'esclavage. .. Allons, celle fois, je secoue ma chaîne... je reprends ma liberté. . . Ah! quelle occasion. . . je serais bien sot de ne pas la saisir. . . Adieu, Rome, jepars!... La veuve du général Croutmann n'a qu'à m'allendre; et de peur qu'elle ne m'envoye demain celle effroyable Potiche, courons chez moi prendre de l'argent; disons à mon portier que je pars pour la Russie , et filons dès C6 soir pour Sèvres, Saiat-Cloud ou Versailles, où je me tiendrai caché pendant quelques semaines pour n'être point retrouvé par ce» dames.

Théophile met sur-le-champ son projet à exécution. Le soir même il était établi dans une hôtellerie do Versailles.

Il y reste un mois, passant son temps à se promener dans le parc, et essayant tous les jours de descendre lout lo lapis vert avec les yeux blindés. Au bout de ce temps, n'étant pas parvenu à réussir dans son essai sur le tapis vert, il se décide à retourner à Paris; il se dit : Alphonsine doit commencer à m'oublier, et re loncer à l'espérance de renouer avec moi... Depuis un mois que je suis parti , je crois que je puis retourner chez moi.

Et il apprend en arrivant à Paris que depuis vingt-neuf jours il était remplacé.

mm TENTATION.

Quelques mois après sa rupture avec la soi-disant veuve , Théophile se promenait sur les boulevards, cherchant peut-être une nouvelle conquête; mais, moins confiant maintenant dans les appajenccs, et craignant de tomber sur une seconde Alphonsino, il redoutait surtout les dames qui avaient une amie.

Tout à coup il voit venir devant lui un monsieur donnant le bras à une dame, et dans ce monsieur il reconnaît son ami Badinet; cependant, plus il examine le personnage qui s'avance, plus il se dit : « Ce c'est plus là le Badinet d'autrefois, le Badinet qui, il y a six mois environ, me proposait une partie de campagne avec des con« feclionneuses; alors il avait une mise excentrique, le pantalon et le gilet des plus extravagants, le chapeau mis en tapageur, un lorgnon a la main, la tournure sautillante; toute la désinvolture de sa per» sonne annonçait le viveur, le bambocheur , le coureur d'aventuies. Celui que jeVois est mis comme lout le monde, il marche fmi posément, il tient sa tête droite, et en parlant à la dame qui est à son bras il ne lui fourre pas son nez dans la figure comme s'il voulait l'embrasser. . . ce que faisait souvent Badinet. Si c'est vraiment lui que j'aperçois , à coup sûr il lui est arrivé quelque chose pour qu'il soit changé ainsi

Comme c'était en effet Badinet qui s'avançait, en apercevant Théophile, il le salue, s'arrête avec sa dame et dit à son ami :

— Enchanté de te rencontrer, mon cher, je vais le présenter à ma femme. . . Ma bonne amie, je te présente M. Théophile Tamponnet. . . un ancien camarade. . . pas de classe. . . il n'a jamais été en pension . lui , mais un camarade . . de jeunesse

Page 1