‹ MoustacheChapitre 43 sur 281 · UN MONSIEUR TRÈS -TOURMENTÉ · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR TRÈS -TOURMENTÉ

La dame qui est au bras do Badinel n'est ni \nû\ti ni luidc, ni grande ni iiutite; c'est une de ces Icininus dont on ne dit rien; et, en [jénéral, ce que l'on peut choisir de mieux lorsqu'on se marie, (■''.'st une femme dont on ne dit rien.

Celle-ci fait un aimable salut à l'ami de son mari, en lui faisant entendre qu'elle sera toujours très-heureuse de recevoir les personnes pour lesi)ucllcs il a de l'amitié. Théophile répond ■\ ce comlilimcnten halhuliant quelques-unes de ces phrases banales qui s'cthangent en pareille circonstance et qui ne signifient absolument ricu.

Ensuite, Badinet continue sa route avec sa femme après avoir dit à son ami :

— Viens nous voir; tiens, voilà mon adresse; tu nous feras plaisir : ma femme t'a engagé , je t'engage : maintenant, si tu ne viens pas, c'est que tu y meUias de la mauvaise volonté.

Tliéopliile suit dos yeux assez longtemps le roupie qui s'éloigne, puis il rontirjue sa promenade en se disant à lui-même :

« Ail! Badinet est marié 1 . . . Voilà qui est singulier. . . et on dirait nue cela l'a rendu raisonnable... mais c'est peut-être un air qu'il .se donne quand il est avec sa femme... Il paraît content d'être marié... D'abi)ra, c'est un homme si heureux!... Je l'ai toujours connu content. Sa femme n'est pas très -jolie, mais elle a l'air assez aimable... cl pourvu qu'elle aime bien son mari... car voilà le point important en ménage! ... Il ne s'agit pins ici d'une maîtresse que l'on quille quand elle devient par trop exigeante... Une femme... c'est pour la vie... par conséquent, il faut, pour bien vivre ensemble, que deux époux s'adorent; telle est mon opi linn. Ce diable de Badinet a, en général, de bonnes idées... pourquoi ne ferais-je pas comme lui?... Pourquoi ne me marierais- je pas aussi? C'est un état honorable dans la société que celui de père de famille... on a des enfants qui vous caressent, qui grimpent sur vos genoux; on a un intérieur agréable, une maison bien tenue... On n'est pas obligé de dîner tous les jours chez le traiteur, ce qui est nuisible à la santé; lorsqu'on rentre chez soi on y irou\e du feu et de la lumière, puis des personiics qui altendcnt avec impatience votre retour, des visages cpii vous sourient... Tout cela est fort séduisant; oui, décidément, je ferai fort bien de me marier. Mais auparavant j irai voir Badinet, et je lui demanderai comment il faut s'y prendre... il me guidera de ses conseils, car je ne saurais jamais me marior tout seul, i

Et, au bout do quelques jours , Théophile allait voir son ami Badinet, qu'il trouve justement seul dans son cabinet :

— Ahl voilà ce ciier Tamponnet : c'est bien à toi de venir voir les nouveaux mariés : ma femme est sortie pour lo moment, mais dès cpi'elle rentrera tu la verras...

— Merci , mon cher Badinet; je ne suis pas fâché de (c trouver seul pour causer un peu avec toi. Je t'avoue que j'ai clé si surpris l'autre jour d'apprendre que tu étais marié...

— Pourquoi donc? est-ce qu'il ne faut pas toujours finir par là?

— Sans doute, mais toi qui étais si coureur... si volage... qui aimais tant ta liberté...

— Eh bien , crois-tu donc, parce que je suis marié, que me voilà enchaîné près do ma femme... qu'il ne me sera plus permis d'aller rire avec mes amis... de dîner en ville, enlin de [irendre un moment do plaisir quand l'occasion s'en présentera? Sans doute, je serai beaucoup plus sage qu'autrefois, mais d'abord on se lasse de tout, des folies comme de la danse, comme des balsl... Ensuite, vois-tu, lo principal c'est que l'on sache qu'on peut faire ce qu'on veut; quand on peut sortir, aller, venir, rentrer sans craindre que votre femme fasse la mine et vous demande d'où vous venez, cela suffit bien souvent pour vous ôter l'envie de courir. Ne sais-tu pas que le fruit défendu a de tout temps tenté les hommes?

>— San. doute.

— Eh bien, du moment qu'on ne nous défend rien, nous i> 'avons plus de tentation.

— Alors , la femme ne le défend rien... tu as donc rencvisitré un phénix?

— J'ai épousé uno femme raisonnable, une femme qui n'est pas solto...

— Un bas bleu?

— Non pas! Ah! Diuc m'en garde!. . . Ma femme a du bon sens, du jugement...; c'est plus rare que l'esprit, surtout chez les foninies, et c'est bien proférable dans une épouse.

— Et la femme t'adure?

— Qui est-ce qui le parle de s'adorer? Ah! mon pauvre Théophile, JM seras donc toujours le même. J'ai une fcnnnc qui m'aime... Itès-

iirii.saniini'iit, et comme il faut aimer son mari quand on veut le rviidre heureux cl ne point le tourmenter.

— Ah! c'est là la manière de voir, et cela le suffit que ta femme t'aime suffisamment?

— Oui, mon ami : nous avons tous les deux une égale confiance, mon épouse n'est point coiuetto, par conséquent je no suis pas jaloux. Si uno de ses amies l'invite à dîner, je lui permets d'y aller; Ei je renrontre d'anciens compagnons de folies qui m'engagent à un

déjeuner, qui dure ordinairoment jusqu'au soir , j accepte; et en rentrant jo dis à lua femme ce que j'ai fait, et,

qui iir , au lieu de mo gron-

der, elle m'embrasse. E«t-cc que lu crois que ce n'est pas charmant d'avoir une compagne douce, aimable et indulgente?

— Je no dis pas le contraire.. . seulement, si avec tout cela on était certain d'être adoré!...

— Mon ami, les sentiments poussés à l'excès durent peu. L'amitié ne s'use pas. A propos, et ta veuve du général inconnu... Elle t'adorait, je crois... ou elle faisait semblant... £ics-vou8 toujour» aussi passionnés l'un pour l'autre? '

— Je ne vois plus Alphonsmc; j'ai totalement rompu avec elle...

— Comment , cet amour si exalté!...

— C'est son amie..., la grosse i'otichc qui est cause que j'ai quitté Alphonsine...

— Je t'en fais bien mon compliment.

— Et maintenant, vois-lu... Ion exemple me tente, j'ai très-envie de faire comme toi... de me marier... puisque tu m'assures que l'on est heureux...

— Oui, quand on choisit bien!...

— Oh I je choisirai bien , j'y mettrai le temps, j'y emploierai toute mon intelligence... Seuleincnl, dis-moi, comment fail-on quand on veut se marier?

— On cherche d'abord une femme qui nous convienne , quand on l'a trouvée, le reste est bien facile...

— Mais où cherehc-t-on celle femme qu'on ne coonatl pas?...

— Dans le monde.

— Ou'est-ee que tu entends par le monde?

— La société.

— Dans quelle société?

— Ah! va te promener!... tu ne vas donc pas à des réunions, à des soirées, à des bals?

— On m'a invité souvent, je n'y allais jamais.

— Il faut y aller, mon cher ami. Là, lu rencontreras des demoiselles, des veuves, enfin des personnes à marier; ob! il n'en manque pas!... cl lu feras ton choix. J'ai l'intention de donner aussi ([uelpies petites soirées dansantes, je t'enverrai une invitation, no manque pas d'y venir... il y aura des demoiselles à choisir.

— Très-bien, c'est entendu... je vais fréquenter la société... Pour trouver plus facilement, je dirai en entrant dans un salon : Je cherche uno femme...

— Ne l'avi.se pas de cela, on se moquerait de loi.

— Pourquoi donc? Diogène cherchait bien un homme, il me semble que c'est plus conve lable de chercher une femme pour le|>ouser... Ah! une réfiexion : si je me faisais mettre dans les Petites Affiches... avec mon signalement... lo détail de ma position de fortune.

— Fi donc! y penses-tu?... Il n'y a que les gens qui ne savent plus où donner do la tète qui font cela.

— Ça m'aurait évité la peine de chercher. N'impoite, lu m'aideras, tu me guideras, et je me marierai; adieu.

— Tu pars déjà, sans voir ma femme?...

— Je la verrai uno autre fois, je veux commencer à en chercher une pour moi.

PORTRAIT S'APRilS NATURE.

Un garçon d'une honnête aisance, d'une figure insignifiante et qui se met bien , ne manque jamais d'invitations lorsqu'il veut aller dan» de monde. Bientôt Tnéophilo eut uno soirée pour chaque jour de la semaine.

A peine était-il dans un salon , qu'il passait on revue les femmes , puis il prenait des informations. On trouve toujours, dans une réunion, un bavard disposé à vous mettre au courant, à vous faire la biographie de chaque personne de la société ; quand ces cens-là no savent pas, ils inventent, mais ils ne sont jamais à court.

Dès (]\ie Théophile avait mis la main sur son bavard , il commençait sa revue.

— Monsieur , ponrriez-vous me dire quelle est cette jeune peli» personne blonde... figure blanche et rose... et loule habillée «

bleu?... ^ . . ,

Celte jnlio blonde... c'est mademoiselle llerniinîe Guichelin...

la fille de madame Cuichelin... vous s.n Cf. cette fameuse nwdamo Guichelin, si renommée pour sa beauté, son esprit cl ses avcnlur».-! galantes.

— fon , jo no sais pas...

— Vous me surprenez. . . tout lo monde l'a connue...

— Je n'ai jamais fait comme tout le monde...

— Maintenant on en parle encore; elle à atteint la quarantaine... cependant elle est encon> fort bien ..

— Et cette demoiselle est sa fille?

Oui, monsieur, unojeuno personne parfaileincnl élevvc... qui

UN MON'STEUn THÈS-TOïïRMENTIÎ;.

tfUirti("> (lu iii.iiio romnifl Hertz, t\\\\ dossiiie commo En^Uirhe Lorsay, (fili (Jiuiso coirimo Celhirius. qui iiiniito à clu'v;il commo Baucher, i|ui f.iit (ios vers comme Méry, et iiui \.[ en b.illon commo

— lillc va en billion?... Merci, moiisiuur, iiiriiiiinuiit nLligO, lo no veux p:is un savoir, davuntag*.., du niommit qu'elle \-\ en ballon, j'un ai assoz. . .

— l'uui'(|iiùi donc cela, monsieur?... Je no connais pas le.s motif» iHii vous [joitent h prendre dos informations sur cette demoiselle, mais je puis vous assurer que maintenant les personnes les plus comme il faut vont en ballon lorstpi'il se f.iit (pielquc, belle ascon- BJun; cela est devenu très ii la mode. . . c'est une prouve de coilrai^e. . . On 1", it dans les airs un voya{,'0 do quelques lieures. . . et, à moins que le balluK >ie crève, ou ne se déj^onllo, ou ne preime feu, ou ne des'.endt? Loiizoïilalcmont au lieu de conserver sa position verticale, ou ne s'accrodiu à des idjtes, ou ne tombe dans l'eau , il n'y a pas le moindre danirer à courir. . . cl lo lendemain, on lit son nom dans les journuui avec -i co opte-rendu du vovayc aérien... C'est (latteur, cela, muisieur.

— Oui, monsieur, très-flalU'ur, assurément, mais une demoiselle (pii va en ballon. . , qu nul elle svn mariée, elle voudra danser sur la corde, monsieur, fcnez. . . à côte de cette demoiselle, il y a une jeune personne qui a l'air infiniment modeste. . .je ga.^erais bien que celle-là no va pas en ballon.

— La demoiselle à côté, qui a une guirlande de llcurs sur la tèlc?

— Précisément.

— C'est mademoiselle Sophie Folli ^iiet. . . Elle est ici avec sa tante qui l'a élevée et doit la doter quand elle se mariera. . . Elle a été tenue très-si;véremont, et ne va dans le monde que depuis quelques mois; il paraît qu'elle est excessivement timide et pleure pour la moindre chose. Elle a de la voix ; mais lorsque sa tanle lui dit de c^Janter, elle pleure, si on la prie de toucher un quadrille au piano , elle pleure ; si on l'engage à danser et que sa tante lui ordonne d'accepter, elle plcu'-e; si d'autres demoiselles jouent à des jeux innoeonts, et qu'on lui dise d'aller y jouer aussi, elle pleure.

— Alil mon Dieu! Mais c'est donc une cascade que cette jeune fille; si elle était ma femme, je la placerais au milieu d'un bassin. Après cela , si on la priait de pleurer, il est probable qu'elle ne pleurerait pas. Elle ne doit pas s'amuser beaucoup en société. Passons à d'autres. Là-bas, sur co divan, une jeune iiersonnc est occupée à regarder dans un album... Elle est brune..., de beaux yeux noirs..., des sourcils bien arqués. Il y a de l'Espagnol. . . , de l'Andaloux dans cette physionomie. . . Je serais bien étonné si elle pleurait pour un rien, cette demoiselle-là.

— Pardon, mais la personne dont vous parlez en ce moment n'est pas une demoiselle. . .

— C'est une damel . . . C'est dommage , passons alors.

— Ce n'es', plus une dame mariée , c'est une veuve.

— Uneveuvel Oh! arrêtons-nous en ce cas. Comment! culte personne si jeune est déjà veme. . . ? Car elle doit avoir tout au plus vingt ans, cette d£;'ne?

— Elle ne les a pas encore. Dix-neuf ans et huit mois. . . Je sais son âge. J'ai beaucoup connu son parrain. Amélia, c'est son nom... pas celui de son parrain, le nom de cette charmante- bi une. Amélia a été mariée, à seize ans, à un homme de vingt-cinq, qui l'adorait, qui en était fou... Ah! monsieur, il l'aimait trop. . . C'était pire qu'un amant. . . Le lendemain de ses noces, il emmène sa femme pour la faire voyager; mais comme, en voyage, il ne se trouvait pas encore nssez seul avec elle, il revint en France, acheta une petite villa aux environs de Montmorency, et alla s'y enfermer avec Amélia. Là les deux époux, ne recevant personne , ne sortant jamais, n'étaient occupés qu'à so répéter de tendres serments d'amour. En vain les parents, les afnis voulaient leur faire des remontrances, démontrer au mari tout le ridicule de sa conduite , ils n'étaient point admis , et leurs lettres restaient sans réponse. Enfin, au bout d'un an, ce ten-

re couple revint dans la capitale; la jeune femmes était encore plus jolie; le mari était maigre comme un coucou; et trois mois après il mourut d'une phthisie pulmonaire. Amélia éprouva un desespoir si violent que l'on craignit pour ses jours , d'autant plus que pour suivra son époux, elle voulait se poignarder, s'empoisonner, se détruire enfin. . . Mais ces douleurs exagérées. . . , ces crises norreuses ne sont jamais de longue durée. Aujourdliui, Amélia danse la mazourka dans la perfection. . . , et il y a déjà bien des courtisans qui aspirent à remplacer le défunt.

— Oui, je conçois cela. . . Mais décidément, cette dame a les yeux trop noirs. . . Il y a trop d'expression dans ses traits. . . J'ai dans l'idée que ce sera une Barbe-Bleue femelle. J'aime mieux les demoiselles!, que les veuves. . . Ah! en voilà deux qui causent ensemble près du*piano... Sans être très-belles, elles sont agréables. . . , et puis ell^- rient tout en causant. . . J'aime beaucoup les personnes gaies. . . Connaissez-vous ces deux demoiselles?

— Je connais tout lo siJon sur lu bout de mon doigt. La petite,

au nez reiroussé, à la raine dvediée, qui o un collier do piMJes, est iiiademûisclle Uo.se De.sbiia; elle a vinj;l-(leiix ans; on ne lu! nu donnerait que dix-sept. Elle est fort gaie, assez spirituelle, mais trèsinuqueuse. Elle a (iejà dû se marier cinq ou six fois et cela a toujours man(|uc par sa faute...

— Ah! rliidile. ., est-ce (ju'tiU» a'irait été... dans un pciisioa'.iat de modistes?

— Non. Ouoi(|u'elle aime beaiiiioup a rire, il n'y a rien à dire sur sa vertu, pas la plus petite aventure su8]iecto...

— Alors , pourquoi donc ses mariage» ont-ils manqué?

— Ah! parce ((ue, une lois, e!Id sawusa à planter des éliingic» dans les mollets de son futur. .C'était le jour de la sif^nature du contrat. Il avail un pantalon cjllant qui dessinait [«arraitemcnt ses firmes. Mademoiselle Ilose voulut apparemment s'assurer s: MiQ prétendu était aussi bien f.iit qu'il lo paraissait. Lorsqu'on lui vit imb douzaine d'épingles pUmtées dans les mollets, tout le monde se mil à rire, et le futur, furieux, s'en alla et ne revint pas.

Uuo autre Ibis, elle lança un petit crochet allaclié à un fil de soio sur la tète de celui qui voulait l'épouser. On allait coHimcncer un quadrille , lorsque le monsieur s'élança pour aller prendre une danseuse, il nerdit en chemin son faux toupet, que mademoiselle Rose avait tiré a elle avec le crochet. Celui-là, désolé d'être vu avec une ti'le chauve, disparut comme le premier.

Ensuite, comme un jeune homme qui voulait l'épouser parlaitcon tinuellement de sa bravoure, de son courage et des duels ((u'il avail eus, l'espiègle Rose s'imagina de faire écrire des lettres anonyme» dans lesquelles on le menaçait de l'assassiner s'il persistait dans son projet d'épouser mademoiselle Desbois.

Le terrible duelliste cessa ses visites et on n'entendit plus parler de lui.

Enfin, une autre fois, le mariage était sur le point de se faire; tous les arrangements étaient pris, je crois même que le jour était fixé. Mais lo monsieur qui devait épouser Rose et qui était, du res'.e, un excellent parti, avait beaucoup de prétentions à l'esprit; il se donnait comme poêle, comme homme de lettres, critiquant sans pitié tout ce que faisaient les autres, trouvant tout pitoyable, détestable. Il avait, soi-disant, fait beaucoup de pièces de théâtre, mais jimais sous son nom. Lorsque Rose lui demandait lesquelles, il répondait que sa niodeslio lui défendait de les faire connaître. Chantait-on unechanson dont l'auteur n'était pas connu, il faisait entendre (pi'elle était de lui. Enfin, fort souvent il apportait à sa futrre des pièoes de vers fort jvilis, que, disait-il, il avait faits pour elle en chemin.

Mais avec l'espiègle Rose, il est difficile de se donner un talent qu'on n'a pas; celle-ci disait souvent : Oui, mon futur m'adresse de très-jolis vers, il me f.iit des chansons charmantes. . . Mais , estce bien lui qui fait ces vers et ces chansons? Puis(iu'il rime si facilement, puisque, dit-rl, il fait des vers comme un autre tousse, il faut que je le mette à l'épreuve.

Justement le futur devait venir passer trois jours à la campagne chez les parents de Rose. 11 arriva armé de couplets, de rondeaux, de madrigaux, toujours de sa composition.

— Tout cela est fori galant, lui dit Rose, mais j'ai autre chose h vous demander : j'ai une tante dont c'est la fèlo dans deux jours: elle se nomme Marguerite, ayez la bouté de me faire aujourd'hui uns chanson pour elle. Ensuite, ma tanlc avait un caniche qu'elle aimait beaucoup; il est mort, elle l'a fait empailler, il me faut des vers pour son chien.

La futur se pinça les lèvres, se gratia la front et répondit :

— Cela suffit, je vous apporterai tout cela la première fois que je viendrai.

— Non pas ; vous n'avez donc p«s compris? dit Rose; ma tante vient ici diuiT avec nous après-demain; c'est sa fête, il me faut la chanson et les vers... Du reste, qu'est-ce que cela pour vous qui faites des couplets si facilement? Enfermez-vous un instant dan» votre chambre, ce sera bien vite tenidiié

La monsieurparut contrarié. ., il voulait absolument retournera Paris chercher quelque chose qu'il prétendait avoir oublié, mais Rose ne le laissa pas partir, car eile était persuadée que son futur avait à sa solde quelqu'un qui travaillait pour lui, et faisait tout ce (|u'il donnait comme ses propres œuvrs.i. Elle poussa ce monsieur dans une chambre , l'y enferma , et lui dit : Travaillez ; dès que vous aurez fini , sonnez , je viendrai vous délivrer.

Le futur entra dans la chambre en faisant une singulière grimace. ' Il était alors une heure de l'après-midi, à cinq heures on ne l'avait pas encore entendu sonner. Ce moment de diuer étant arrivé, Rose alla ouvrir la porte à son prisonnier qu'elle trouva endormi devant une table sur laquelle il y avait du papier, de l'encre et des plumes entièrement vierges. j

— C'est ainsi que vous travaille/.? lui dit la yeune fille. ' Le monsieur s'excusa en alléguant un mal de tète; le soir, il as.sura

qu'il avait trop dîné pour se livrer à la composition. Mais '.a lende-

UN MONSIEUR THÈS-TOUBMENTÉ.

main, après le dc^ieunor, Rose l'cnforraadcuoiivoiiu. Quand on lui [ ouvrit (inur ilîiicr. on lui trouva les yeux liai;;irils, i;i mine eflareo, )ii t'i'jnn: tniiU» Ijoulcvcrs M!. Lv m:i!liiMiiL-ux iuluil horril)luineiU Idlii-'iK; la Utc pour tAclier de fuirc ou tout au moins de se rappeler une ):harison pour une Marjrucritr; il n'avait rien lrou\é. Quant aux vers pour un caniclie, Il savait encore pu assembler que lesdeux suiviuiis :

Ci'-jit un rhicn i/M '\ii homme de bien.

— Prenez garrfe, lui dit Ilose d'un air moqueur, ma tante arrive, demain , vous n'avet plus que ce soir pour l'aire ce que je vous ai demandé.

Mais le lendemain matin le soi-disant poëte était parti au point du ]ci\\f. et il ne rcunl pan |ilus que les autres. Blessez les hommes dans leur amour -propre et ils ne vous le pardonnent pas.

— Cela prou-.e que les demoiselles risquent hoaucoup en mettant leurs futurs à l'épreuve. Je commence à croire que cette personne est trop espiègle, el!« se mariera difûcilement. . . Et celle avec qui elle cause?

— Ah! c'est mademoiselle Cécile Noirmont. . . une demoiselle l>ien aimable, bien douce, bien bonne, un excellent caractère, et qui fera une femme bien préu-iisc dans son ménase. . . Elle sait tout faire, monsieur, tout absoluinetil, jusipi'à des cornichons et des conserves de tomates. . . C'est un sujet bien précieux.

—Comment se f,iit-il qu'un sujet si précieux, qui fait des corniclons... et des tomates , ne soit pas encnrc marié? Elleavinytdeu.x ou vingt-trois ans, celte demoiselle?

— Non, monsieur, elle aura vingt ans à la Saint-Gilles; j'en suis certain, j'étais l'ami intime de feu son père; elle paraît plus que son âge parce ([u'elle a été raisonnable de bunne heure. Ah! quelle excellente femme de ménage ce sera. . .

— Vous ne m'avet p ts dit pourquoi elle n'était point encore mariée. . . Il n'y a point de dot, peut-èlre?

— ^Si fait; il y a une dot lrès-suf(isante, une cinquantaine de mille francs.

— Alors il est cncoia plus surprenant que cette demoiselle, qui a une figure assez agréable, soit encore lille.

— Oui, c'est fini ftonnant. .. moi, je n'y comprends rien. Mais vous savcE que les jeunes gens sont si bizarres à présent. . . ; ils dédaignent les qualités solides. . . Après cela, c'est peut-être parce que cette bonne Cécile. . . ce n'est pas sa faute pourtant. . . mais on est si injuste. *

— Quoi donc?. . . que voulez-vous dire?

— Rien du tout.

— Il me semblait que vous alliez dire ipielque chose... Tiensi on va danser. . . ma foi , j'ai bien envie d'aller engager celte jeune Cécile dont vous me dites taut de bien. . . sa figure n'est pas mal... et puis une jeune personne qui sait l'aire les cornichons. . . c'est il considérer. . . et il se pourrait bien que. . . Je vais toujours l'engager à danser. *

— Allez, vous forez très -bien.

Théoiihilc court vers les deux jeunes personnes; il s.iluc le plus* graieuM'ment que cela lui est possible, et but son invitation pour la danse à mademoiselle Cécile.

Celle-ci semble étonnée, cependant elle accepte.

Théophile croit remarquer que son amie, mademoiselle Rose, s'est retournée pour rire. Il se dit :

a C'est la jeune personne que est si moqueuse; elle aura trouvé que je salunis mal. >

Mais le piano résonne. Tlu''op!)ilo présente sa main; sa danseuse se lève, il l'entraîne; elle sa met à sautiller en lo suivant , et il se dit :

«Il paraît qu'elle est piess''(> de danser. » Mais bicnlôt il ne tnrde pas à découvrir la vérité : madenioisello Cécile bute, elli» bnite hoi^ liblcment; et quoiqu'en dansant elle essaie de dissimuliT cela en sautant Innjours. lorsque vient la chaine des dames et la promenade, le malheureux cavalier ne peut plus douter de l inlirmité de sa danseuse.

Dès que le quadrille est fini. Théo|iliilo relourne jirés du monsieur buvard , et lui dit

UUo boite, monsieur... elle boite hornblemont , votre denioi-

— Oui... un peu... c'est vrai , mais d'une jambe seulement.

— Ah! monsieur... si vous m'aviez dit cela plus tôt... Je comprends à présent. Ah! elle builcl...

«elle,

— Mais lurbqu'elle est assise, vot* voyez qu'on ne ('en douleoil pas.

— C'est vrai , monsieur , mais on. ne preed pas une feni'' ■> ■'• qu'elle soit toujours assise, à moins cependant qu'on ait . . • tien du la mettre dans un comptoir.

Après avoir rei ucilli tous ces rcnsPr.'iieTifnls sur les p<»r«.onP7S S marier qu'il rencontrait dans la société, Théophile allait ir.aver stm ami Badinet, qui lui disait :

— Eh bien! est-ce qu'il n'y a pas de demoiselles à épouser dar.t les maisons où tu vas?

— Si f.iit. Oh! tu me l'avais bien dit; il n'en mannue pas. . . J'ï'. même pris des renseignements. .. Il y a toujours des gens qui ai demandent pas mieux que de jsser. .. si j'osais, je dirais do lancanner sur ceux qu'ils fiequ^ntent. . . On ni'uu dit*, on m'en Ci. ! . . H y aurait de quoi faire un journal.

— Et tu n'as pas encore rencontré ce qu'il te faut?

— Je ne crois pas. . . c'est difGcile

— Eh bieni ne perds pas courage. Samedi prochain, nous d^r.nerons une soirée : on dansera. . . enfin, j'espère qu'on s'amusvra.

— Et à cette soirée lu auras des deirioiselles?

— J'en aurai beaucoup, mais une surtout... Ça serait bien ton affaire. . . physique agréable. . .

— Elle ne boite pas?

— Ah! par exemple, nous n'aurons pas une seule boiteuse.

— Ah! tant mieux , mon ami; car dernièrement je suis tombé sur une demoiselle... qui sans cela me plai.sait assez; mais je d^'^eslc les biiiteuses. . . qu'on louche tant qu'on voudra, cela m'est é-i;l, au contraire, j'ai vu une uifimté de dames quilouchuient et qui él.iient channanles; je suis persuade que si elles avaient regarde des tlcuï yeux comme loul le monde, elles auraient été muins piquantet.

— Mon cher Théophile, la personne que j'ai en vue pour toi no louche pas; je me flatte pourtant qu'elle te plaira... Fais-toi bien bea<i , bien séduisant pour samedi. ..sois aimable, galanl, et c'est un mariage fnit.

— Ah! si lu me disais tout de suite le nom de la personne. . .

— Non nas, vraiment I si tu la connaissais d'avance, cela le ret^ drait gauche et embarrassé près d'elle.

— Tu crois?

— J'en suis certain... D'ailleurs, toi qui es pour la sympathie, tu dois préférer ci la; ton cœur te guidera.

— A samedi , alors , et je tâcherai d'être aimable avec toutes les demoiselles.

— Tu feras bien : c'est le seul moyen pour plaire aux femmes; en général, si vous ne faites la cour qu'à une seule, vous avet pou de chances de succès; si vous les courtisez toutes, on vous trou\e chai^ mant.

mm: soiiubu chez baduvet.

Le fameux samedi est arrivé. Tln^phile s'est lait faii-e un babil neuf dans Iccpiel il est furt mal à son aise, ce qui lui donnera rivcssairemenl l'air plus gauche. pli.s enil:,irrassi5 que d'ordinaire; et c'est pour être beau, i^vu- ilaire. "pi'il se met d.ms un vélemonl avec lequel il ne peut pas lever les bras, qu'il jnirte un f.iux-col en satin noir , orné d'une magnilique roi.ette , qui ne lui permet p.is de tourner la tète sans se blesser les joues: mais il y a des sens maladroits dans tout ce (ju'ils font; et lorsqu'ils veulent s'eml)cllir, ils ne manquent pas de se rendre ridicules.

Ensuite, pour se poser .Mir-lo-chai!!p en petit maître. TTi.'optiiie a jugé nécessaire de se parfumer. Il u :i!'s de la vanille dans .ses ohe- \eux, do la rose sur sa chemise, du jdsmm dans ses gants, de la Deur d'orangrr sur son mouchoir p\, il a mis de tout cela à prvif'.ision, si bien qu'on le sent à dix pas, cl qin» urès d«> lu ou se croit dans un magasin de parfumerie,

A son entrée dans le salon de Badinei, tout le monde lève le nez on respire avec sensualilé , et chacun se dit .

< C'est probablement un bon luel que l'on appiMte a mada!;;e B.idinet. . . Il faut que ce soii un bien l-eau bouque» , car il om;>, une C'est plutôt un arbuste, un oranger qu'on lui envoie, a

Et liHis les yeu\ se tournent vei-s la por!e du .s.iloa. On est tout .surpris de voir entrer un monsieur qui no iY,s,scmble nullemonl à un oranger, et qui, eu se [«ivcipilani au -devant de Badinei . qui rient

UN MONSIEUH TKÈS-TOUUMENTÉ.

i lui, niardio sur lo pied d'un vieux monsicurassis près du la porte, el acciothe la rolie (l'une dame qui pousse un tri deffioi en voyant un des volants de sa garniture se détuclier el suivre ce monsieur.

Badinet se hâte do faire reculer son ami , qui se débiirrasse avec peine de la robe dans laquelle il patauee, et se retourne vers la dame ucsolée eu lui disant

— 11 y a pas do mal..., no fiiites pas attention!

— Comment! il n'y a pas de mal, monsieur! mais je trouve ([u'il y en a beaucoup , moi

— Est-ce nue c'est toi qui sens comme cela? dit Badinet en souriant à Théopnile.

— Si c'est moi qui sens? . . Mais comment l'entends-tuT

— Cette odeur de vanille , de jasmin , d'orange , qui s'exlialo do

toi comme d'un sachet.

— Ah! oui , je mo suis parfume. Est-ce que ce n'est pas distiutliié? Est-ce que je n'embaume pas?

— Si fiiit. Je crains Foulemenl que tu nembanmcs trop. Enfin, j'aime à croire que cela se dissipera. Va donc saluer ma femme.

— Certainement. Mais est-elle ici?

— Qui?... Ma femme?

— Fh! non; l'autre. , , la personne que lu crois qui pourrait me...

— Je ne te dirai rien avant minuit. . . En atattendaiit, sois aimable, joue, danse, cause , fais ce que lu voudras

Th(^ophile va saluer la maîtresse do la maison; mais, tout en lui adressant un de ces compliments d'usage, ses yeux se portent à droite et à gauche.; car, auprès de madame Badmet, il aperçoit beaucoup de demoi selles; il en voit encore près du piano , puis d'autres plus loin, 'l'outes lui paraissent jolies. 11 se figure que loules l'examinent d'une n çon particulièns il devientrougejusqu'au.x oreilles; il ne sait plus quelle contenance tenir; il se sent plus gêné que jamais dans son habit et dans sa crava.

te, et lorsque madame Badinet lui dit •

—J'espère que tous ferrr danser nos demoiselles, monsieur Tamponnetî

Il lui répond, en tâchant de sourire •

— C est surtout dans les entournures que je demanderai du jeu. Puis Théophile opère sa retraite de cette place où il est le point de

mire de tous les regards, en marchant sur la queue du chat de la maison et en jetant par terre un petit garçon de trois à quatre an qui courait derrière lui.

Le chat miaule, le petit garçon crie; Théophile se tourne vers la maman, qui tâche de calmer son enfant, et il s'écrie ■

— Oh! mille pardons, madame. Est-ce que je lui aurais marché sur la queue?. . C'est un angora. .

Cette dame regarde d'un air offensé Tl éophile, qui se tourne alors Ters le chat , en disant .

Ma.lf.'.no Tar.ir:::nct guettant le retour de son Bis.

— Comme il a l'air raisonnable. . . Je gape qu'il connaît df^jà se» lettres. . . El il a cinq ans. il est bien jielil pour son âge. Il rassemble bien à sa 'nèro I . . .

Alors toutes les demoiselles se mettent à rire, excepté la maman du petit garçon. Et Théopliile, encore plus intimidé, va se rofuuier dans un salon oii l'on joue, en se disant :

- Ma foi , il y en a trop. . . h- ne nuis pas deviner dans tonte» ces demoiselles : je craindrais do me blouser. Attendons je ferai danser les plus jolies. . . et je tâcherai de ne plus jeter d'enfant l)ar terre. . . J ai cru que la mère de celui-ci allait me foudroyer avec ses yeux.

Dans la où Tliéophilo vient d'entrer, il y a une taiilo

où l'on joue le wliisl, et une autre où l'on f.il l« IjouiHolte.

La table du whisi est occupée par une dame et trois messieurs. Ces quatre joueurs ont un air sérieux, sévère, et quelqueloi.s cflurroucé, qui ne permet pas de peu- .SOI' ([u'ils se sont mis autour de celte table pour s'amuser.

Do temps à autre, l'un pousse un soupir; un antre lève les yeux au ciel; celui-ci serre les poings eu laissant échapper des mouvements d'impatience, cl la dame murmure entre ses dents :

— Je ne veux tien dire. . . ; je ne diiai rien, parce qu'on ne doit rien dire... mais je ne comprends pas cette manière de jouer. . .

Cela dérange toutes mes combinaisons. . .

Je déclare que je n'y suis plus du tout!

Tliéophile s'est approché et regarde le jeu de celui des trois messieurs qui parait méditer le plus profondément sur chaque coup , et qui, quelquefois, tient sa tète trois minutes dans ses mains avant de jeter sa carte; ce qui , pour la galerie, dénote un joueur de première force.

On attaque carreau Le monsieur se crispe; il demeure plusieurs minutes plongédausses calculs ; enfin , après e longues hésitations, il lâche sa carte ; c'est un carreau , et il n'avait que celui-là.

Théophile s'éloigne de la table de whist en se disant : i Si c'est pour cela que ce monsieur tient sa tètt dans ses nrains pendant cinq minutes à chaque coup , je ne tiens pas à prendre de ses leçons. Voyons la bouillotte, au moins ils ont l'air plus gais... ils ne se lancent pas des regards fulminants, ces joueurs-là. i

Les quatre jeunes gens qui font la bouillotte paraissent être liés enlre eux, car ils entremêlent leur partie d'apostrophes fort comiques; ils se renvoient l'un à l'autre les épithèles, les noms les plus injurieux, tout cela en plaisantant, ce qui donne à leur bouillotte un cachet d'originalité assez divertissant

— A toi à faire , grand escogriffe.

— Mettez devant vous, brigands. . . la volante est triple. . .

— Je gage que ce sera enco-e pour ce gripe-sous de Lasselle. . .

— D'aboid, ie no m'api>elle pas Lasselle. . vous m'estropiez lou» jours.

UN MONSIEUR TRÈS -TOURMENTÉ •- le vais!

— Moi aussi.

— ic ))asse

— Or et bijou?

— Qu'est-ce que ça veut dire?

— Est-il arriéré, ce (laysan! ça veut dire mon tout

— De qu'ji se compose ce tout?

— Ali! pas çraiid'cliose . . . douze... quinze... dix-sept francs cinquante.

— lia brelan, co -chenapan. .. Tant pis, je liens. (JuaranU; de cœur. . . 11 a gagné, le scélérat.

— Tu vois bien que jo u'avais pas brelan.

— C'est égal, j'ai eu

— Mais, monsieur, je no veux pas glisser du tout.

— Rassurez-vous, je vous souliendiai.

—Mon Dieul comme cela sent les fleurs ici, ne troaver-voos pîs, monsieur?

en effet, cela sent. . i tout plain dechose«.7rmaifl

■\am"W""

tort de tenir, je joue trop légèrement. . . 11 n'y a que moi qui joue comme ça. . . aussi je perds toujours.

— Quel Clou... Il a encore gagné mercredi dernier.

— Ah! ouichc... enfin en ce moiiient jo perds quarante francs.

— Moi trente

— Moi , je ne gagne pas.

— Moi, je ne suis pas dans mon arguiil

— Je l'aurais parié, tout le monde perd. . .

c'est toujours comme cela à la bouiUolle.

Badinel nelard(! pas à venir trouver Théophile :

— Qu'est-ce que tu fais là?

— Je regarde jouer.

— Comment , tu iiv gardes jouer des hommes... c'est ainsi que lu veux plaire h la dume eu question.

— Ecoule (lonr , j'ai déjà fait tant de bélises dans le salon que cela m'intimide. . . j'ai peur de commettre encMii des gaucheries. , .

— Viens toujours; mais c'est dommage (pie tu sentes si fort :

<iuelle idée de se transformer en sachet...

Viens, on va danser. . .

invite celle qui te plaira le plus.

— Si ce n'était pas celle-là?

— Invite toujours.

Théophilereniredans

la salle où l'on danse.

Il passe eu revue toutes les demoiselles, et fi.xe son choix sur une brune assez jolie, qui a le teint un peu paie et 1 air sentimental. 11 l'uivite pour la coniredaiise, on accepte et bientôt il est en place avec sa danseuse, qui de temps à autre le regarde en dessous, et semble attendre qu'il lui dise quelque chose. Après avoir lont;tenips cherché pour ne point tomber dans les phrases banales , Théophile dit •

— Jo crois que lo parquet est trop ciré. . .

— Vous croyez , monsieur?

— Ce doit être bien glissant pour danser. . . Vous iièLes pas encore tombée, mademoiselle? loo".

— Non, monsieur; mais, eu vérité, vous me faites peur io no vais plus oser faire des pas.

— Ohi' ça lie fait rien, mademoiselle, quand vous glisseriez, un

Thitophile eu tombnnt acûrocho le voilo do àoutollo d'uuo dame lai Jo et malgro.

— Ah! oui., cela sent bon.

— Sans doute. . . mais c'est trop fort. . . Ce qu'n y a de singoher, cest que je ne vois pas de fleurs dans le salon... A nmM qu elles ne soient derrière les rideaux. . .

La ritournelle du pantalon met fin à cette conversation. Théophile veut très-bien danser, mais son habit trop tlroil gène se» mouverocQts; sa cravate trop serrée gône son cou, et la cire du parquet gène bCs pieds, qui, à chaque inbtant, font des écarts et menacent do se dérober entièrement sous lui.

Tout cela ne donne pas de grâce et de légèreté à sa danse ; ensuite il se trouve avoir pour vis-à-vis une jeune blonde dont la figure estvivc et mutine, dont les yeux sont [)etiis, mais spirituels; cette petite blondcsouritfort agréablement en dansant, mais chaque fois que son vis-à-vis fait un écart et manque de tomber, ce sourire se chauige eu un bruyant éclat de rire, qu'elle essaie aussitôt de comprimer, mais qui repart un instant après.

Théophile, qui a remarqué k-s sourires moqueurs de la demoiselle qui est en face de lui, se sent encore plus cmb.irTasse chaque fois que la figure l'oblige à danser devant elle. Ses jambes s'emmêlent , s'entrc-choqueut , il se Ironjpc dans la figure, il glisse de plus lielle, il \a balancer devant un monsieur qui n'est pour I len dans le quadrille, et qui lo regai^ de avec de grands yeux étonnés, puis il revient tout penaud devant sa danseuse s'excuser de Uii avoir fait manquer la figure. Mais du moins celle-ci ne lui rit pas au nez, bien loin de là , dès qu'il s'approche d'elle , la jolie brune pâlit, s'é"nicul , son sein se gonfle, ses regards deviei>nent languissants, et . , . ^ , de temps à autre elle

porte la main à son front.

En voyant l'eiTet qu'il produit sur sa danseuse, ThCophUe se

«Ccdoitétro la demoiselle eu question. . . Tant mieux, elle n>e plaît. . . Comme elle est émue pri's de moi. Elle a une ficiiiv mélaiv colique, il \ a du romantique dans cette tètcMà. Celle fenime-là s,iura bleu aimer. . . On lui a peut-c'tro glissé quelques mots sur moi el sur mes projets. Sa main m'a semble ta-mblcr dans la mienne. Ch.vmanle jeune Idle, il y a de la sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec celte jeune blonde en face. Certainement elle o'st iwnlille, bien faite, mais je ne puis pas la souffrir. Elle ne me quille pas des yeux quand jo danse. . . Quel air moqueur! ça me trouble, cest elle qui est cause que je me trompe, et que j'ai manqué plusieurs lois de tomber en glissant. Ah! mon Dieu! c'e.>i à moi... le cavalier seul; lançons-nous. Siiprislil comme mon habit me gèiie. »

Théophilo so lance aiuii i^u'il se l'oit promis ; il emploie tous ses

IR

UN MONSIKUR ÏRÈS-TOUIIIVÎENTS.

moyens |)f)uravoir do !a prket't du laisscr-alitr; u tsi, p-obable que ri'lii produit un tlVct contraire, car il «iitL-nd l'ien'^'. les rires étouffés de sou vis-à-vis; alors, no sachant pk't- îô ijii'i! fait, et voulant aciievfi- «on pas par (pieliiuo chose qui <^ioinii, il risque un entrechat, mais eu le teruiiiiaiit il glisse des deux pieds; au cherchant h se re cuir pour ne point lonibei-, il s'accroc!.e à la premiérb chose qu'il trouve sous sa main; cette premnc chose se trou\c ^Ire le voile de dentelle nu une dame dune cinquantaine d'années et d'une extrême maigreur avait mis sur sa poitrine en g:uise de fichu , et cette dame faisait partie du quadrille où elle îssajail de lutter de légèreté avec les jeunes filles; elle y parvenait parce qu'elle éta:i extrêmement mince, et, vue par derrière» pouvait encore faire illusion et passer pour une jeune danseuse.

Cependant le voile de dentelle n'étaiV pas de force à soutenir Théophile; celui-ci s'est étalé au milieu du quadrille, empoitaut dans sa chute cette partie de la toilette de la grande dame maigre.

Celle- ci pousse un cri en se sentant décolletée aussi brusquement, iUe se trouve exposer à tous les regards des appi's que personne ne demandait à voir; elle se hâte de croiser ses mains sur sa poiirine comme la Vénus pudique; Théophile est en train de se relever, et h jeune blonde rit à en pleurer, lorsque tout à coup un mouvement d'effroi se manifeste un peu plus loin . c'est la demoiselle brune et pâle, la danseuse de Théophile, qui, après avoir encore port^ a main à son front, vient de s'evanouir.

Tout le inonde s'empresse de porter secours à cette jeune personne que l'on transporte près d'une crois 'c ouverte dans une autre pièce. Pendant ce temps, Théophile s'est relevé, la dame maigre a ramassé son voile et recouvert des choses qu'on est bien fâché d'avoir vues.

— Qu'y a-t-il donc? demande Théophile qui boite parce qu'il s'est légèrement foulé le pied en tombiuit.

— C est une demoiselle qui se trouve mal... C'est votre danseuse, mademoiselle Euphémie.

— Elle se trouve mal!... Pauvre jeune fille, il serait possible I ... (Juoil parce qu'elle m'a vu tomber, cela lui a produit tant d'effet? Quelle sensibilité ! Quel cœurl Et quel intérêt je lui inspire déjà! Comme c'est aimable de sa part de s'évanouir en me voyant par terre. Ce n'est pas comme la blonde, mon vis-à-vis, je l'ai entendue rire aux éclats. . . Mauvais cœur I Je me rappelle à présent qu'au moment où je suis tûmbé, elle s'est écriée : Ça ne pouvait pas manquer d'arriver.

Et Théophile se hâte de quitter le salon rour aller près de la demoiselle qui s'est trouvée mal; sur son chemin il rencontre la blonde si rieuse, elle le regarde d'un air piteux et lui dit :

— Comment, monsieur, vous boitez. . vous vous êtes donc fait du mal en tombiuit?

— Oui, mademoiselle, je me suis f.iit assez de mal... C'est droie, n'est-ce pas?

— Ah! monsieur, pouvet-vous supposer que je trouve p aisant de voir souffrir quelqu'un I

— Pourtant , mademoiselle , cela vous a fait bien rire de me voir tomber.

— Mon Dieu , monsieur , ne savez-vous pas que c'est toujours le premier effet que cela produit, dèsquel'on voit tombei qudqu'un. . . A moins que ce ne soit un vieillard on rit d'abord, sauf ensuite à secourir les personnes si elles se sont fait mal. Et puis , monsieur , c'est que vous aviez déjà glissé si souvent. Je m'attendais à ce qui vous est arrivé... Ah! ah! ah!

Et la jeune blonde se remet à rire, et Théophile la quitte en se disant : « Je ne suis par dupe de son iietit air ae bonhomie. . . Courons secourir Euphémie... 0 Euphémie 1 .. . quel joli nom... je suis enchanté qu'elle se nomme EupUèmie ! ... »

Théophile entre dans !s pièce où l'on a transporté sa danseuse. Celle-ci est éten me sur une causeuse que l'on a approchée de la fenêtre, on lui a jeté de l'eau fraîche au visage et elle commence à reprendre connaissance et à rouvrir les yeux ; il y a encore beaucoup de monde :iutour d'elle; mais Théophile parvient à se faire jour, à se faufiler entre les dames, il arrive tout près delà malade, et commence une phrase :

— Ah! mademoiselle! combien je suis touche... combien je suis ; sensible. . . à l'intérêt que. . .

i Mais mademoiselle Eupnemie ne laisse pas Théophile terminer sa phrase... elle éprouve comme une crise nerveuse, elle étend ses mains vers lui pour empêcher qu'il ne s'approche; aussitôt toutes les dames qui sont là prennent Théophile, lune par le bras, l'autre par ton habit, et le poussent hors de la chambre en lui disant :

— Allez-vous-en, monsieur... éloignez-vous bien vite... vous voyez bien que votre préseuce lui fait mal... \ous venez de lui faire avoir une nouvelle crise . . .

— Eh quoi! mesdames, vous pensez que c'est moi qui suis cause... «ue cette demoiselle. . .

••- Oui , 'iionsieii , cesi vcus. . . il n'y a pas ..^ moiniIrn doute; car cela lui a pris ei' dansiuil avec vous. . . et cela n'a rien d'étonnant .. Ol> ! éloignez-vous bie- vile, noisicur, .. elle doit s'uper" cevoir que ''ous élis e-icore là. . .

Théophile s'est iHiss'j repousser dans tne picce 'J'entrée ; il esi toi* .Mourdi de ce qui 1 ii arrive, et se dit :

( Il paraît que tout le monde a deviné tes sentiments que j'inspire à mademoiselle Euphémie.. .ce n'est plus ijnsccret pour personne. .. heunuheiaent f.our elle que je les pa.-iage. . . il faudrait être bien in grai pour ne pas être touché par 'es témoignages d'un intérêt si vif. .\h! voilà Badinet...

— Mon cher Théophile, dit Bri.ii"et en t npproc^ani ae son arài , je viens te pri^r de me faire le plaisi."" de ne plus di-fiser, parce qui; tu es un cavalier trop dangereux; tu déshaiiillcs les unes, tu fais évanouir les autres... tu fais même des trous dans ^non parquet.. .je ne sais pas où tu t'arrêterais... c'est effrayant.

■— Sois tranquille , cher arai , je ne danserai plus , ce qui me serait d'ailleurs impossible maintenant , ( ar je me suis foulé le pied e! Je peux à peine n\archer. Je vais rentier chez mo; et me coucher.

— Ma foi , je ne te retiena pas... car je craind.-ais qu'en restant, tune fisses évanouir loules les dames de ma société.

— 'ihm! mauvais plaisant... c'est égal, Badinet, je m'éloigne enchanté... car je la connais... jiS sais qui... je n'ai pas eu besoin d'attendre jusqu'à minuit.

— Bah! vraiment, tu as ncviné quelle est la demoiselle que je te destine?...

— Oui, mon ami, belle malice... D'ailleurs, est-ce qu'il n'y a pas toujours la sympathie qui dit à notre cœur : La voilà?

— Et te plaît-elle?

— Si elle me plaît! j'en suis fou, je l'adore... je vais bien vite guérir ma foulure pour me dépécher de l'épouser...

— Comment , tu as pris feu aiu.^i?

— Mais il me semble qu'elle en a fait au moins autant.

— Tu crois?

— Si je le crois... il est ravissant, parole d'honneur... Allons, retourne à ta société... je vais me coucher... ii:on pied est très-enflé... mais fais-lui entendre que mon cœur est à elle, et que, dès ce moment , sou image... ses yeux... Ayel... j'ai très-mal , je vais me coucher.

THÉOPHIXE SE MARIE.

Le lendemain de son bal , Badinet , qui tient à savoir si son ami

est toujours naiis le.-i mêmes sentiments, se rend chez Théophile, qu'il trouve étendu sur une chaise longue, le pied entortillé dan» des compresses de savon noir et d'eau-de-vie camphrée.

En apercevant son ami Badinet , le blessé lui tend la main et lui

— Tu es gentil d'être venu me voir, Badinet , tu ne saurais croire combien tu me fais plaisir .

— N'est-ce pas une chose toute naturelle? Comment va ton pied d'abord?

— Oh! très-bien, ce nest qu'une foulure; en me tenant Iran- j quille trois jours ce sera fini. Mais donne-moi des nouvelles de la J charmante personne... dont je compte faire madame Tamponnet, ^ comment va-t-elle?

— Très-bien, elle a dansé jusqu'à deux heures du matin.

Ah! elle a dansé si tard. .. son indisposition n'a donc pas eu

de suite?

— Son indisposition? mais elle n'a jamais paru indisposée.

Allons donc 1 tu veux rire , elle était encore à demi évanouie

quand je suis parti.

— Elle était évanouie. . . mademoiselle Nathalie Gerbault? -^Qu'est -ce que c'est que ça. . . mademoiselle Nathalie Gerbault...

je ne connais pas ça! je le parle de mademoiselle Eupliémie. . . cette brune romantique.'. . au teint pâle. . . avec qui j'ai dansé. . . et qui s'est trouvée mal en me \oyant tomber au milieu du salon.

— Mademoiselle Euphémie DurmontI

Je ne connais pas son nom de famille. • ■ c'est Duimoutî. . il

me plaît aussi.

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