UN MONSIEUR TRÉS-TOUHMICNTÉ
— Ah çàl Tlii''Opliilc, à propos di; rpioi me parles-tu de mademoiselle Eupl'iémie. . . c'est do Nathalie qu'il est question. . . cette jeune bloiulu quu jo le destine.
— Une jeune blonde. . . qui rit toujours! . et qui dansait en face do moi, peut-être?
— Précisément.
— Comment, r'cst celle-là... ah! merci , je n'en veux pas de ta blonde... je ne l'épouserais pas quand m(^me elle aurait deux cent mille francs de dot.
— Sois tranquille, elle ne les a pas... Mais pourquoi donc cet éloipTiement pour cette demoiselle, qui est^fort bien, fort spirituelle, fort gaie?
— Fort bien, c'est possible... fort gaie... oh! oui, trop gaie même! ellju n'a pas cessé de me riro au nez pcMidniit que je dansais. . . ça me troublait; c'est elle qui est cause que je suis tombé... et que j'ai dévoilé. . . les mystères de cette grande dame maigre.
— Eh! mon Dieu, mademoiselle Nathalie a ri. ..parce que tu étais si drôle en dansant. . . avec les bras gênés dans ton habit. . . Qu'est ce que cela prouve... il fallait rire aussi, toi, vous auriez été d'accoid sur-le-champ.
— Bien obligé; je préfère infiniment la demoiselle brune et pâle avi;c qui j'ai danse... j'ai fiit sur-le-champ la plus vive impression sur son cœur. . . elle soupirait près de moi... et c'est flatteur.
— Tu as rôvé cela.
— J'ai rôvé cela... et quand je suis tombé, n'a-t-elle pas perdu connaissance... ai-je encore rêvé?
— Comment , tu le figures quo c'est pour toi que mademoiselle Euphémie s'est évanouie?
~ Et pour qui donc?
— Ah ! ah ! mo.i pauvre Théophile. . . mais ce sont les parfums dont tu étais imnrp!,'né qui ont poilô sur les nerfs à cette jeune personne. . . qui déteste les odeurs. . . elle l'a dit elle-ni(Mno en rouvrant les yeux. . . c'est pour cela que quand tu as voulu to rapprocher d'elle, elle a vivement fait sinne à ces dames de te faire sortir.
Théophile fronce le sourcil , pince ses lèvres et murmure : — Ah! tu le û;;u!cs que ce sont les odeurs que j'avais sur moi qui ont causé l'évanouissement de cette demoiselle?
— Je me le figure d'autant plus que presque toutes les dames m'ont dit aussi : Voilà un monsieur qui est trop parfumé. .. Il n'y a pas moyen do rester à côté de lui. . . tâchez donc de le mettre quelque temps sur votre balcon en espalier
— Ah! les dames t'ont dit cela... ça m'est égal, je garue mon opi lion. Ce n'est donc pas mademoiselle Euphémie Durmout que tu désires me voir épouser? '
— Non, mon ami; c'est mademoiselle Nathalie Gerbault. . . qui a une jolie (lot et un charmant caractère... toujours égal, toujours gai; quand tu la connaîtras mieux, tu verras si j ai raioon.
— Merci , je no tiens pas à la connaître davantage. C'est mademoiselle Euphémie qui me plaît, c'est elle que je veu.v épouser. . . est-ce qu'elle ii est pas à marier aussi?
— Si fait, depuis lnnrlemi>s même, car elle a bien vingt-cinq ans.
— Est-co ([u'il court sur son compte des eani:ans fâcheux?
— Pas du toutl c'est une jeune personne fort honnête, fort bien élevée
— Eh bien, alors pourquoi pas celle-là aussi bien quo l'autre?
— D'abord la dot est plus modique
— Qu'importe! j'ai assez pour deux.
— Ensuite, ma femme, qui est amie de Nathalie, sait que c'est une jeune personne qui rendra un mari heureux. .. tandis que mademoiselle Enpliéniie, qui est romanesque, nerveuse... moucher ami, les le. unies nerveuses. . . c'est bien risquer eu mona!;e.
— Jo no déteste pas cela. . . c'est une preu\L'' de sensibilité.
— Enfin , mademoiselle Nathalie n'a plus quo son père , homme fort aimable, qui ne viendra pas fourrer son nez dans le ménage de son gendre, tandis que mademoiselle Euphémie a encore sa mère, grande dame qui ne rit jamais, et qui, en mariant sa tille, niotira pour condition qu'elle ne veut iias la quitter. . .et une belle- mère... c'est une terrible chose quoiquelois.
— Bah! on exagère toujours. Une belle -mère, <,'a fait do la compagnie, et elle veille sur notre lei; me quand nous ne sommes pas là... Mon ami, je veux épouser mademoiselle Euphémie.
— Tu y es bien décidé?
— Très-décidé.
r— Tu le rappelleras tjue ce n'est pas moi qui te l'ai conseillé
— Certainemtînt. . . mais comme c'est moi qui épouseï cela me i»
garde.
— Très-bien. Fais ce que tu voudras. Dès que ta pourras sortir, viens à la maison; nous te ferons trouver avec mademoiselle Durmont et sa meru... Mais si tu veux réussir près de U tille, croi»moi , ne te parfume plus.
Au bout de quatre jours , Théophile sortait. Quinze jours plus tard, il s'était déclaré à mademoiselle Euphémie. qui ne s'était [ut trouvée mal. Un mois jilus tard, tout était terminé. Théophile conduisait à l'.iutel celle avec qui il avait dausé chez Badinei.
Le nouveau marié était radieux; sa femme avait l'air modeste» ment satisfit, et madame Durmont, la belle-mère de Théophile, se tenait presque constamment der.-ii re son gendre, et lui sou.Tlait tout ce qu'il devait faire, comme à un petit garçoa sortant de pe»» sion.
TBEOPHZLZ: DAKS SON I«ŒMAGE.
— Mon gendre, vous allez me donner le bras... votre femme prendra celui de son cousin.
— Oui, belle-maman.
— Mon gendre, quand nous serons chez le traiteur où se donne le repas, vous n'irez point parler bas à votre femme... on pourrait supposer des choses inconvenantes.
— Oui, belle-maman.
— Vous ne l'embrasserez pas.
— Comment! vous ne voulez pas que j'embrasse ma femme?...
— Devant le monde, c'est très-mauvais genre. N'avez-vous pas le temps chez vous?
— C'e^t juste.
— A table , vous ne serez point assis près de votre femme , mais ["es de moi.
— C'est convenu, bellc-niaman.
— Pendant le repas, vous aurez soin que l'on ne chante pas de
couplets faits sur votre mariage ceux qui les font se permettent
toujours des plaisanteries trop libres, les dames ne savent plus quelle contenance tenir : c'est de très-mauvais goût.
— On ne chantera pas, hellc-maman.
— Le SLiir, vous ne danserez cpi'une fois avec votre femme... Vous entendez! rien qu'une fois!
— Pourquoi donc si peu ?
— Parce qu'il faut laisser la mariée accepter les invitations des parents, des amis, des étrangers...
— Mais je ne me suis pas marié pour que ma femme danse arec d'autres et pas avec moi.
— Qu'est-ce à dire, mon gendre; est-ce que tous voudriez m'ap-
prendre les usages de la bonne compagnie? ce serait un peu
fort !
— Belle-maman, je n'ai pas eu l'intention de...
— C'est bien assez; j'accepte vos excuses... Arrivons au point le plus délicat... à celui... vous devez me comprendre...
— Non, belle-mninaii, je n'y suis p.is du tout.
— Ecoute/., mon gendre. 11 y a des nouveaux mariés qui, le jour do leur noce... alors que le baresldaiis tout sou éclat, se perractiail d'emnieuT leur feninie... de IVnlovcr, enfin de disparaître avec elle... et cela quelquefois sur le niiiuiil.
— Et vous ne voulez pas que je disp.iraiss'% belle-maraan?
— Ah! fi! monsieur., fi!... Si vous faisiez une chose pareille, le U'i'.demain de votre mariage, je forcerais votre femme h pl.iider en ïéji iration avec vous.
— Soyez tranquille , lic'le-maman, je ne disp-iraifrai pas. Mai», alors, quand me ser,i-t-il permis de m'en aller avec ma femme?
— C'est moi qui einiuènorai ma fille, monsieur; je s.iurai Ip faire en temps opportun, et lorsque cel.ï ne blessera pas la A<^ cenee.
— Et moi, bcUe-m.iman, qui est-ce qui m'pmmeneniT
— Vous vous en irez tout seul . mon gendre; mais vous aftendre.pour cela qu'il n'y ait plus un chat dans le hid... vous rntonder...
— Cela pourra me (sire coucher bien t;ird... Il y n des grns qtji demandent des C'^tillcins... des boulangi^n-s, des cariiK>ns.,.
— 'Vous vous JDBcherei toujours assez tôt, mon gendre.
— Pourquoi dotK cela, belle-maman?
— Assez, monsiem- Taniponnel, assex! Voilà une converiition qui ■e doit pas ètro pousst^e plus loin.
D'après la coiiversatkni que nmis vciioiis de rappurliT enîre le marié et sa belle-mère, on doit penser ipie la noee de Tlieupliile fut niediocrtnient paie. Lorsqu'un convive se permettait quelques plaisanteries, madame Durmond marchait sur le pied de sou gendre, qui marchait sur celui de 'sa voisine; celle-ci en faisant autant à son voisin, et ainsi de suite ; en se niarcliant conmie cela sur les pieds, on aii-ivait à la personne qui risquait des gaudrioles, et elle comprenait qu'elle devait s'arrùter.
.Mais Théophile remaniait anioureuscmenl sa femme qui regardait niélancoliqueiui'ul sou assiette. Il si' disait :
— Je suis sûr (pi'Lupheiuie n'use [las tourner les yeux de mon côté parce que sa niére le lui aura défendu. Heureusement nous ne serons pas toujours devant belle maman! etenlin, après tout, Euphémie est ma femme, c'est ma propriété, je suis son mari... cl si la belle-mère m'ennyait par trop... je finirais par l'envoyer... se promener toute seule.
La noce est passée ; la loue de miel l'a suivie, puis une quantité d'autres lunes qui ne sont pas absolument de miel pour Tlieophile, car sa belle-mère est continuellement chez lui. Elle a pris l'habitude d'y connnander; il ne peut point sortir avec sa femme sans avoir belle-maman à tenir sous l'autre bras; on ne va pas au spectacle, si cela ennuie belle-maman ; on n'accepte pas une invitation poui' dîner en ville, si les personnes qui l'ont faite ont eu l'inqwlitesse de ne noiiit inviter aussi la belle-maman; on ne reçoit pas chez soi telle ou telle personne, parce qu'un jour, en entrant dans le salon, ce aost pas belle-maman qu'elle a saluée la première; on renvoie une omestique qui faisait bien son ouvrage, parce qu'elle a été répondeuse avec belle-maman, et on en garde une qui fait fort mal la cuisine, parce qu'elle a dit que belle-maman était une superbe femme !
C'est à n'en plus finir avec les précautions qu'il faut prendre pour ne point mettre belle-maman de mauvaise humeur. De temps à autre Théophile se promet encore de faire sa volonté, de montrer qu'il est le maître, mais aussitôt que sa belle-mère parait et fixe sm- lui son œil vert-gris, qui n'est pas doux, il sent toutes ses résolution s'évanouir, et il devient docile comme un mouton.
D'ailleurs l'hymen portait ses fruits. Euphémie s'arrondissait chaque jour davantage; Théophile était dans l'enchantement; il regardait sa femme avec fierté, il se regardait lui-même dans la glace avec complaisance et comme quelqu' mi qui est content de lui; (juaud ses connaissances venaient le voir. Use frottait les mains, souriait d'un air malin; et une fois, il s'était permis de dire en moutraul Euphémie :
— Vous voyez que nous n'avons pas perdu notre temps!
Mais cela lui avait attiré une scène de sa belle-mère; elle lui avait soufflé dans l'oreille :
— Fi ! monsieur, n'ètes-vous pas honteux de dire des choses pareilles !
— Mais belle-maman, quand on est marié, ces choses-là sont permises... et si je ne remplissais pas mes devoirs de mari... il me semble que mon épouse...
— Taisez-vous, monsieur, je vous prie de ne point ajouter un mut ! Je n'ai point d'éventail, monsieur!...
Théophile était très- vexé, mais il se taisait; et lorsqu'il voyait son ami Badinet, il se gardait bien de lui conter toutes les tribulations que lui faisait éprouver sa belle-iuère, car celui-ci lui aurait répondu :
Tu l'as vouln , Georges Dandin !
Euphémie a mis au monde un garçon. Théophile, enchanté d'avoir un fils, s'occupe sur-le-champ du choix d'une nourrice; mais bellemaman déclare que l'enfant doit être élevé au biberon, et la nourrice <■ st congédiée.
Théophile craint que la santé de son fils ne soit pas aussi bonne ivec le biberon qu'avec le sein. Il propose à sa femme d'allaiter leur petit; mais belle-maman ne veut pas que sa fille se livre à des soins qui l'obligeraient parfois à découvrir son sein devant des regards profanes.
, C'est en vain que Théophile lui dit:
— Madame, il n'y a rien de plus respectable qu'une mère allaitant son enfant... Jamais, que je sache du moins, cela n'éveillera desidées inconvenantes, même chez le plus mauvais sujet.
Madame Durmond répond avec arrogance ;
— Monsieur, les biberons ont été inventés pour que les femmes ne soient plus obligées de découvrir leur gorge... C'est un des plus beaux progrès de la civilisation... Quant aux nourrices, on doit les supprimer. Je suis bien persuadée qu'avant peu il w'r.-if» plus de nourrices.
UN MONSIKUIl TRËS-TOURMEiTTÉ.
Théophile se lait de crainte de contrarier sa femme, et le petit parçon est élevé au biberon. Le papa se console parce que cela lui permet de garder son enfant chez lui, et par conséquent, de le voir à toulea les heures de la journée. 11 s'habitue même assez facilement aux cris, aux pleurs, aux plaintes , aux gémissements si fréquents chez les enfants au maillot.
Mais Euphémie, qui est excessivement nerveuse, ne supporte pas aussi bien que son mari ce bourdonnement presque continuel cause par les plaintes de l'enfant. Lorsque le petit gardon crie irup, ell« met sou chapeau, son cliàlc, et dit à sa mère :
— Sortons, ma mère, je vous en prie, sortons! Je ne puis pas suj)* porter d'entendre ainsi crier cet enfant... Vous avez beau médire : C'est parce qu'il fait ses dents, cela n'en est [las moins déchirant pou i mon cœur.... cela m'irrite les nerfs.
— Viens, ma fille, sortons alors... Mon gendre, veillez bien sur l'enfant; ne le quittez pas... Vous avez le biberon près de vous, vous savez que c'est souvent le moyen de le calmer... usez-en... mais avec modération.
Et ces dames s'éloignent, laissant Théoiihile assis près du berceau de son fil.->, mettant du lait dans le biberon, le goûtant pour voir s'il est assez sucré, et enfin, insinuant cet instrument dans la bouche de i'enfant, en murmurant :
— Buis, Hippolyte, bois, mon garçon... Un jour lu sauras que ton père a été ta nourrice... Je ne sais pas si tu m'en aimeras mieux pour cela. Tu le devrais, il me semble, car enfin, je suis presque à la fois ton père et ta mère ! Je reui|>lis des fonctions qui ne sont pas ordinairement celles d'un homme... Bois, cher ami. Si tues bien sage, si tu deviens quelque jour un héros, un artiste célèbre , je pourrai dire : C'est moi qui l'ai nourri de mon lait! On croira que je dis des bêtises, et ce sera pourtant la vérité...
Si Badinet me voyait donnant le biberon ii un nouveau-né, c'est pour le coup qu'il m'en dirait long... Ces dames sont bien longtemps dehors... 0 Hippolyte! pourvu que tout cela vaille une véritable nourrice... J'en doute, quoi que puisse dire belle-maman.
Le petit garçon , qui avait sans doute un bon tempérament, vùit très-bien, et ne tarda pas à vouloir autre chose que le biberon. Alors arriva le tour de la bouillie.
Mais comme M. Hippolyte n'avait pas un bon caractère, comme en grandissant il ne criait pas moins, Euphémie, pour ne pas avoir ses crises nerveuses, allait encore se promener avec sa mère, et Théophile était souvent chargé de donner la bouillie à son garçon. 11 s'en consolait, en se disant :
— J'aime assez le gratin, et je le mangerai... La bouillie ne me déplaît pas... et c'est bien heureux, car, si je ne l'aimais pas, je serais obligé deja goûter également.
Cependant, si parfois fatigué de bouillie et de gratin, Théophile se permettait une observation, s'il faisait mine de ne plus vouloir être encore bonne d'enfant, sa belle-mère lui lançait un regard indigné en s'écriant :
— Vous voudriez donc, mon gendre, que ma fille tombât malade, qu'elle eût des syncopes... Vous savez combien les cris de son fils déchirent son tendre cœur... et vous la leriez rester à votre place, près de lui... Ah! monsieur, vous êtes unWelche, un Barbare, unHuron, un tyran domestique.
Le pauvre Théophile n'osait plus répliquer, et il reprenait sa place près du petit Hippolyte, qui devenait méchant comme un âne rouge.
Mais un jour, belle-maman s'étaut mise en fureur après une domestique qui avait renversé du bouillon sur sa robe, elle cria tant qu'elle se brisa un vaisseau dans la poitrine, et au bout de quelques hemes, elle mourut.
Et ce polisson de Théophile eut l'indignité de ne point la regretter.
ENVIES DE FEimOki CROSSE.
Lorsque madame Durmond eut cessé d'être là, Théophile se dit:
— Maintenant, cela va marcher autrement. Ma belle-mère n'étant plus sans cesse entre moi et ma femme pour soutenir l'une et gronder l'autre, je vais être le maître ,. Je vais ordonner à mon tour... Il est bien temps. Et ma femme fera tout ce que je voudrai, car elle m'aimf; beaucoup, et belle-maman ne lui soufflera plus dans l'oreille que c'est elle qui doit être la maîtresse
UN MONSIEtm TRfcS-TOUrLMENTÉ.
Mais une cause inattendue et cependant fort naturelle arrête Théophile dans SCS projets de réfurme. Sa femme est de nouveau enceinte; un mari serait très-mal verni de vouloir faire le maître; c'est, au lontraire, le moment ou jamais de se montrer doux, complaisant, l'être aux petits soins, de satisfaire les moindres désirs de madame. Celle-ci use largement de sa position intéressante. Elle fait trotter son mari comme un commissionnaire, et trcs-souvent inutilement, les iésirs d'iiupliémic changeant aussi vite qu'ils sont formés.
Un jour, au moment de dîner, elle déclare qu'elle a envie d'un melon, qu'elle veut absolument manger du melon, qu'elle ne se mettr.i pas à table sans cela. Ce désir serait facile à satisfaire si l'on était en plein été, mais c'est au mois de février, par un froid de vingt-cini| degrés que madame Tamponnet éprouve ce désir intempestif.
Théophile, présumant qu'il lui sera impossibh! de se procurer un melon, se permet timidement quelques observations. Mais sa femme trépigne des pieds comme un enfant, en s'écriant :
—Je veux du melon... il m'en faut pour dîner, sinon, prenez garde, monsieur, à ce qui pourrait en résulter.
Et le petit Ilippolyte, qui a près de cimj ans et est déjà aussi gourmand que volontaire, tape aycc sa fourchette sur la table, en disant :
— Du melon, papa... nana... nous en voulons... Ion, Ion... dumelon... bon... bon...
Théophile prend son chapeau d'un air digne et sort, en prononçant d'un ton solennel :
— Vous en aurez s'il en existe quelque part en ce moment.
Et le pauvre mari sort désolé; il lui prend envie de se cogner la tête contre les murailles , mais il réfléchit que cela ne lui fera pas trouver du melon; il se met en course.
11 entre au hasard chez quelques fruitières, et murmure timidement :
— Auriez-vous des melons à vendre ?
Les unes lui rient au nez; les autres lui répondent :
— Des melons à cette époque... des melons quand il gèle laissez-nous tranquille, vous en êtes un autre... ou c'est pour vous moquer (le iiiius nwc. vous nous demandez cela.
Thédpbilo s'iloignait triste et confus, mais il ne jurait pas qu'on ne l'y prendrait plus. Il se disait :
— C'est pourtant bien malheureux si je ne parviens pas à satisfaire cette envie de ma femme... fichtre... si elle allait accoucher d'un melon... ce serait épouvantable... Euphémieme dirait :
— C'est votre lautc, monsieur; si vous aviez contente mon désir, je ne vous aurais pas rendu père d'une monstruosité.
Théophile court dans les meilk-iirs magasins de comestibles ; point de melon... au Palais-Royal, chez Chcmt, on lui dit:
— Si vous en voulez absolument, ce sera fort cher, mais noirs pourrons vous en procurer ; nous allons écrire en Italie...
— Vous allez écrire... quand pourrai-je avoir le melon alors?
— Uaiis huit jours.
— Dans huit jours... mais c'est dans une heure... tout de suite qu'il me le faut.
— Alors c'est impossible.
Théophile s'éloigne désolé; il marche au hasard dans les rues en murinnrant :
— Melon... melon... melon... Et les personnes qui passent près de lui le croii nt to(|ué, d'autres se figurent qu'il crie : Mourons! mourons! cl iTiiif^'iKiit qu'il ne vciulle se jeter à l'eau.
Quelqu'un lui tape sur l'épaule, en lui disant:
— Qu'as-tu donc?... quelle figure bouleversée!... ou cours-tu comme cela ?
Théophile reconnaît son ami Badinet qui a un peu vieilli^ mais qui est toujours gai et bien portant ; il lui presse la main et lui raconte sa situation, l'embarras dans lequel II se trouve. Badinet coui- ■nencc par rire, coninie c'est son habitude, et lui répond :
— Ah! tu veux s.itislairc tous les caprices, toutes les fantaisies de ta femme... tu vois où l'ela mène.
— Mais, mou cher ami, songe doncilla position de mon épouse, ce n'est «pie pour cela que je désire contenter son envie.
— Quand une femme eu a aui n'ont pas le sens commun, on renvoie promener.
— Les melons ont le sens ccumnun.
—Pas ;\ cette époque-ci. Enfin, si ta femme te demandait la lune .. est-ce que tu la lui donnerais?
— Je tficherais de trouver quelque chose... qui y rcsscmblAt.
— Eh bien ! viens avec moi, je vais te faire avoir un melon.
— I\irole d'honneur?
— Oui, tu pourras satisfaire l'envie de ta femme.
— Ah! Badinet, tu es mon sauveur... tu es... mon cantaloup.
— Merci.
Badinet était lié avec le régisseur d'un théâtre; il va avec Théophile trouver son ami qui est sur la scène où il fait essayer une décoration pour un drame en six actes. Alors , six actes c'était beaucoup; aujourd'hui que l'on fait des pièces en trente tableaux, ce serait une misère. Dans quelque temps, si nous continuons dans la même proportion, on fera pour une soirée une pièce en cent lahleavx. Il ne faut i!éses|)ércr de rien.
Badinet parle à l'oreille ac son ami. Celui-ci monte sur-le-champ au magasin des accessoires et il en revient avec un superbe melon en carton qni a souvent figure avec succès dans plusieurs festins. Q le confie à Badinet qui le donne à Théophile en lui disant :
— Voilà ton ali'aire.
— Il est certain que c'est à s'y méprendre, dit l'époux d'Euphémie; mais ceci est en carton-., et quand ma femme ira pour en manger, elle s'apercevra que je l'ai trompée.
— Ne m'as-tu pas dit toi-même que ta femme changeait de désirs presque aussi vite qu'elle les avait formée; que souvent elle l'envoyait chercher quelque chose... et que lorsque tu revenais avec ce qu'elle avait désiré, son envie étant pa.sfée, elle repoussait avec dégoût ce que tu lui apportais en te disant :
— Je ne veux pas do cela... ôtcz cela... remportez cciaT
— C'est vrai; cela est arrivé assez souvent.
— Eh bien! il en sera ainsi avec le melon... elle le verra et ne voudra plus y toucher... et tu le rapporteras demain à mon ami le régisseur, parce qu'on te prête ce cantaloup, mais à condition que tu ne l'abîmeras pas.
Théophile se décide à tenter l'aventure ; d'ailleurs il n'avait pas le choix des moyens ; il emporte le précieuwccessoire, qu'il enveloppe de papier comme un véritable melon : u revient chez lui tout en nage, et pose avec précaution ce qu'il tient sur un plat, en disant à sa femme :
— Tenez, Euphémie, voici un melon... mais vous ne pouvez pas deviner toutes les peines que j'ai eues pour me le procurer.
Madame Tamponnet regarde le faux melon; son mari frémit, il tremble qu'il ne lui prenne envie de le flairer; il regrette beaucoup de n'avoir pas saupoudré l'accessoire de choses désagréables à l'odorat, ce qui aurait pu ôtcr à sa femme le désir d'y goûter; mais bientôt sa frayeur se dissipe ; Euphémie détourne la tète et fait un mouvement avec la main , en disant :
— Otez cela... emportez ce melon, je vous en prie... que je ne le voie pas... ah! cela me fait lever le cœur...
— Comme tu voudras, chère amie; oh! du moment que ton envie est passée, il ne faut point te birrer, cela te ferait du mal.
Et Théophile s'empare vivement de l'accessoire; mais monsieur son fils se met à pousser de grands cris en disant : Je veux du melon... moi... j'en veux, na... papa... du melon.
— Par exemple! s'écrie Théophile, un melon qui m'a coûté soixante francs, et qu'on reprendra à dix francs de perte... Tu vas voir que je l'entamerai pour toi, gourmand, jamais! tu auras une pomme, ce sera bien meilleur.
Le succès du melon en carton avait encouragé Tliéophile : pendant quelque temps sa femme n'ayant que des envies faciles à satisfaire et peu (lispeiulieuses, il les a contentées; mais un jour, elle lui dit tout à coup qu'elle veut à son dîner avoir un pâté de foie gras.
— Je t'en achèterai une belle tranche, dit Théophile.
— Non, monsieur, ce n'est pas une tranche que je veux... c'est un pâté tout entier... et un superbe pâté, entendez-vous... car il m« semble que je le mangerai à moi seule.
Notre mari rélléchit sur cette nouvelle envie de sa femme. Il s» dit:
— Un beau pâté de foie gras, cela me coulera au moins Ircnle fr.incs. Si je l'aimais, je pourr.iis bien l'acheter: mais je ne peux p-as et manger, ça me fait mal. Euphémie n'en voudra plus aus-^^itôt qii'ellr le verra... par conséquent, je serais bien sot d'aller faire cette depeu* pour la bonne et le petit qui aimera mieux de la galette. Allons trou ver ce monsieur aux accessoires qui est si complaisant; rertainemcul il doit avoir un pâté, ce sont de ces choses que l'on sort presque toujours dans les repas sur le théâtre... il ne refusera pas de m'en prêter un pour aujourd'hui.
V.n elVet, Théophilo trouve un fort beau pâté en carton au magasin d'accessoires, il le rapporte sous son bras, recommence les mémos cérémonies qu'avec le soi-disant melon, le pose lui-même sur un pl.^el SUT la table, et dit à sa femme :
— Voilà le pâté de foie gras ipie tu as désiré.
Euphémie regarde le décor qui est sur un piaf, et sourit on répcndaiit à son mari :
—Ah ! merci, mon ami. ..il est sunerbo, ce ivité, et il a Ition l^enm mine
MONSIEUR TRhS-ïOURMKNTÉ.
Tlifophile devient vert; il comprend qun sa f( mme voudra manger du pàtc. Piiur Tachever, monsieur son fils, qui est déjà à table, conimcnce sa chanson :
— Ah! nous allons manger du p;\té... du pApâ... du tété... c'e4
fapa qui l'a apporté... oh! qu'il est beau, qu'il est beau!... pas papa, ! p;Ué...
, On ee met à table. Théopbde est bien mal à son aise; il sert à ji^a femme une énorme assiettée de potage. Elle n'a pas fini qu'il Jini en sert encore; il voudrait la bourrer de pnlage, afin qu'ellr n'eût plus faim pour autre chose, mais Euphémio l'arrête en lui disant !
— J'ai bien assez de potage, mon ami, ne m'en servez plus...
— Tu as tort, ma bellolte, ce pcitage est excullent, et dans ta position c'est ce qu'on peut mangei de meilleur ; c'est même ordomié par les niùilccins.
— Je vous dis que je n'en veux plus...
— Alors mange donc des radis, du beurre, des anchois. C'est cela qui est encore très-bon pour une femme dans ta position... Oh! les anchois surtout...
— Je n'ai pas entendu dire cela. Au reste, je ne veux pas manger de tout cela, je me réserve pour le pâté.
— Oh! oui, maman, j'en veux aussi, moi... du pàpà.. du tété... Papa, donne-moi de la croûte.
Théophile pâlit; il boit un grand verre d'eau et murmure :
— C'est bien dangereux dans ta position, le pâté de foie gras
Vois-tu, Eupliémie, je l'ai acheté , celui-là, parce que je ne voulais pas te contrarier; mais si tu étais raisonnable, tu n'en mangerais pas... C'est horriblement lourd ! cela peut amener des accidents fâcheux... Cela te donnera le mal de mer...
— Laissez-moi donc tranquille, monsieur; dans ma position, au contiaire, une femme peut manger de tout ce qui lui fait plaisir, sans craindre d'être malade...
— Oh! comme c'est faux... Ne te fie pas à cela... Ainsi on m'a conté qu'une dame enceinte avait voulu manger de la chandelle avec les mèches, elle a manqué de périr.
— Eh! monsieur... est-ce que j'ai de ces envies-là, moi?... Je ne désire que debonnes choses! Allons, entiuiiezce pâté et donnez-m'en.
Théophile voudrait pouvoir se rouler dans sa serviette... 11 jette son couteau par terre, il se baisse pour le ramasser, il reste à chercher sous ta table. Sa fennne, impatientée, se décide à seservir elle-même. Elle approche d'elle le plat qui contient le pâté de carton, et, avec un couteau, se met en devoir de lever la croûte de dessus.
Elle est fort étonnée de voir que cette croûte ne tient pas et se détache toute seule; elle avance la tète, regarde dans l'intérieur du pâté et y trouve deux pelotes de ficelle et trois gobelets en étain qui avaient été serrés là par un garçon de théâtre.
Euphémie pousse un cri:
—Qu'est-ce que cela? grand Dieu !... de la ficelle... des gobelets... c'est un pâté de carton... Quelle horreur!
Théophile s'obstinait à rester sous la table, comme pour chercher son couteau ; mais sa femme le tire par son habit, il est obligé de se lever et d'avouer sa ruse : il tâche de faire passer la chose comme une plaisanterie. Mais Euphémie est en colère, elle prétend que c'est fort mal de se moquer d'une femme dans sa position. Et pendant ce temps, M. Hippolyie manque de s'étrangler, parce qu'il a essayé d'ayaler de la croûte de dessus. Enfin, l'infortuné mari court acheter un pâté véritable, et lorsqu'il l'apporte, madame ne veut plus nième le voir. En revanche, le petit garçon se donne une indigestion.
Tous ces événements n'empêchent point madame Taraponnet de mettre au monde une petite fille qui serait assez gentille si elle avait un nez, mais celui qu'elle possède est tellement exigu, qu on se demande en la regardant si jamais elle pourra se mouclier.
Alors Euphémie dit en gémissant à son mari :
— Voyez-vous, monsieur, notre fille n'est pas complète... Elle n'a, pour ainsi dire, pas de nez... C'est votre faute : c'est parce que vons n'avez pas contenté toutes mes envies.
— Ah ! par exemple, chère amie, je ne mérite pas ce reproche. Estee que jamais tu m'as demandé des nez? Est-ce que tu voulais en manger? Je ne le suppose pas! Mais au reste, irannuillise-toi, celui de mademoiselle Araanda, notre fllle, grandira, il se formera. Et d'ail-
^ leurs, les femmes ont toujours assez de nez.
• Cette fois, comme belle-maman n'était plus là pour ordonner i a
biberon, Euphémie consent à ce que sa fille soit mise en nourrice.
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Vim FEMME JAIX>USIL
Madame Tamponnct ayant cessé d'être dans une position intéressante, Théophile se disait de nouvMU :
— .Maintenant je vais être le maître chez moi, et ma ft-muie ne me fera plus courir lui chercher des melons au muis de février... Qu'elle ait des envies tant qu'elle voudra, cela ne m'iiii|uiète plus; j'ose espérer, d'ailleurs, qu'elle n'aura plus d'autre désir que a-lui de m», plaire. Je crois que l'on chante ca dans un opéra :
Je n'ai plug qii'oa dé»ir, c'est celui de le plaire.
Je ne sais plus le no»^de l'opéra, mais cela ne fait rien.
iNous avons garçon et (Ule, c'est suffisant; je m'en tiendrai là. Nous avons assez de fortune pour vivre (onvenablement; il me semble que voilà le moment d'être heureux ou jamais.
.Mais, c'est assez ordinairement lorsque nous croyons tenir le moment d'être heureux qu'il nous échappe, et jusiju'alors ce pauvre , Théophile avait couru après sans pouvoir le saisir.
A un dîner que donnaient les époux Tamponnet, pour les relevaihes de madame, et auquel on avait convié une quinzaine de personnes, parmi lesquelles figuraient Badinet et sa femme, Théophile se trouvait placé à table à cùlé de madame Badinet. Celle-ci était aimable et riait facilement; l'amphitryon, qui était tout joyeux de voir sa femme accouchée et sa fille en nourrice, fut plus aimable que de coutume; il eut même quelques mots heureux dans la conversation ; on les remarqua, parce que cela ne lui était pas habituel, et, plus d'une fois madame Badinet s'écria :
— Ah! monsieur Tamponnet... avez-vous fini?... Voulez-vous donc me faire mourir de rire? Ah! vous êtes terrible aujourd'hui!... Ah! madame Tamponnet, dites donc à votre mari de finir... Si vous saviez tout ce qu'il me dit...
Madame Tamponnet fronça les sourcils, sourit avec amertume, lança un coup d'œil furibond à son mari, et répondit :
— Je me doute bien de ce qu'il peut vous dire, madame, et il me semble que cela ne vous déplaît pas...
Cette réponse passa sans être remarquée, au milieu des éclats de rire, des causeries, du choc des verres et du bruit des fourchettes.
Mais, dans la soirée, madame Tamponnet fut d'une humeur de dogue, et sa mine répondit à son humeur. On lui demanda ce qu'elle avait, elle se plaignit d'une migraine, d'un violent mal de tête, et ne cessait de répéter :
— C'est du repos qu'il me faut, le repos seul me fera du bien.
Quand une maîtresse de maison dit à ses convives : « J'ai bien besoin de dormir, » c'est absolument comme si elle leur disait ; « Voui m'excédez, vous m'ennuyez, allez vous coucher. » La société savait trop bien vivre pour ne point comprendre cela.
A onze litures, il n'y avait plus personne chez Théophile qui, tout en regrettant que l'on soit parti si tôt, se dispose aussi à se coucher, lorsque sa femme vient se poser devant lui en Médée ou en Hermione, et lui dit :
— Vous devez être content de votre soirée, monsieur?
— Mais oui, ma biche, assez content... Je croyais seulement qu'on resterait plus tard-., mais tu as tant dit que tu avais mal à la tète
— Oh! ce n'est pas seulement à la tête que j'ai mal... monstre!... homme indigne!. . Osez-vous bien me regarder encore en face?...
Théophile s'rrrête au moment de faire une rosette au foulard qu' ( met sur sa tête pour se coucher. 11 regarde sa femme, il tombe ds nues et balbutie ;
— Qu'est-ce que tu me dis donc là? Euphemie,]e ne comprends pas... est-ce que c'est un rôle de drame que tu apprends ?
— Oh ! n'ayez pas l'air de faire l'innocent, monsieur, je vous con- . , nais à présent, je sais ce que vous valez... et cette femme !... sous mes ;■ i yeux! permettre qu'on lui fasse la cour d'une façon aussi évidente... '^^ quelle eflronterie! mais j'espère bien qu'elle ne remettra jamais le3 pieds chez moi, cette femme... vous l'entendez, monsieur, je ne veux plus la recevoir!...
— Ah! çà, mais de quelle femme parles-tu ? car le diable m'emporte si je sais ce que tout cela signifie...
— Ne faites donc pas semblant de ne point comprendre ! Vous savez très-bien que c'est de madame Badinet qu'il s'agit... de madame Badinet avec laquelle vous vous êtes comporté à table d'une manière indécente.
— Moi!..,