‹ MoustacheChapitre 47 sur 281 · UN MONSIEUR TRES-TOURMKNTÉ · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR TRES-TOURMKNTÉ

que les piiôpcs... Ah! mais!.. Quam\ j'allidns à In danse, je ne dansais ([U avec les petites liUes, tiiiiimc (;.a, giiia pas de daiij,'er qu'on

ait dit : Ellca un anioureuï , Madeleine c'est son amoureux i|ui la

luit danser... commû on disait des autres... Ah! ouiehe, des amoureux !.. le plus Souvent.

— Je n'ai pas besoin que vous m'ariirmiez cela, Madeleine, reia se Toit... il ne faut que vous regarder un moment, pour être certain que vousôtes l'innocence uiùrae... oh! c'est que je m'y connais.

— Ah ! mais oui.

— Kt cette innocenne-li. Dieu me ^ardc de jamais avoir la pens(5c de la tl('tiir... vous pouvez dormir eu paix sous mon toit... je ne vous caresserai plus le bras... j'ai eu tort, c'était sans intention ; mais c'est égal, j'ai eu tort.

Et 'fhéophilc est sur le point de se mettre à genoux devant sa bonne oour s'excuser de Ini avoir tjqiotté le bras.

Mais (|ueli]ues jours après cet entretien, Théophile, qui aime beaucoup le sncctaclc et y va souvent, sort le soir et prend la clef, comme c'est son habitude en pareil cas, en disant à sa petite Lorraine :

— Madeleine, il est inutile que vous m'attendiez... le spectacle finit toujours après minuit... vous pouvez vous coucher, mon enfant.

— Si monsieur me le permet... moi, j'aime lien dormir.

— Oui, couehez-vous. Je n'ai pas besoin de vous, quand je reviens, é Au moment de prendre son billet de spectacle. Théophile aperçoit

une bande sur l'afhche. L'indisposition d'un acteur est cause que l'on a substitué une pièce à une autre. Notre veuf, qui a dijà vu la pièce que l'on donne, s'arrête, remet son arf;cnt dans sa po( lie et se dit :

— Je n'ai pas envie de revoir ce que je connais... Irai-je ailleurs?... non... j'ai vu toutes les pièces que l'on joue ce soir. Itentrons... Je dirai à Madeleine de me faire du thé... elle ne doit pas savoir ce que c'est... elle est encore ignorante sur tant de choses... je lui montrerai conmicnt on fait le thé.

Théophile reprend le chemin de chez lui. Il arrive, monte son escalier, met la clef dans sa serrure et pénètre dans sa salle à manger. 11 n'y trouve personne; mais, du côté de la cuisine, il entend rire, chanter, il entend même que l'on s'embrasse. Ne pouvant en croire ses oreillles, il s'approche doucement de la porte, qui est entr'ouverte... L'innocente Madeleine est assise sur les genoux d'un pompier et chante en ce moment une chanson très-décolletée. Après son couplet, le pompier dit:

— 11 me semblait avoir entendu quelque bruit dans la salle à manger ? La Lorraine lui répond :

— N'aie donc pas peur, mon Isidore, je n'attends que toi. Ce soir, mon vieux serin de maître est au spectacle; il ne rentre qu'à minuit, et il croit que je me couche comme les poules... Ah I ([uello huître !

Théophile n'y tient plus; il entre dans la cuisine. Sa présence produit un changement à vue digne de l'Opéra ; le pompier reprend son casque, saute par-dessus les verres, les bontcilles, et disparait en renversant deux chaises et une table; mademoiselle Madeleine rajuste son bonnet et roule des yeux effarés en balbutiant :

— Monsieur... c est un cousin... éloigné... que je ne savais pas... à Paris. ..et alors. ..il m'apprenait une chanson. ..pour mes dimanches...

— Assez, répond Théophile, je n'ai pas besoin de vos histoires. Faites votre paquet ; demain matin, vous vous en irez.

— Mais, monsieur, pourtant...

— Pas de raison, faites votre paquet.

Le lendemain, mademoiselle Madeleine est mise à la porte; mais comme Théophile est très vexé d'avoir été dupe d'une jeune iille de dix-huit ans, il est décidé à prendre, cette fois, une lemrae d'un âge raisonnable.

Comme cela, se dit notre veuf, elle ne recevra point d'amoureux en mon absence... Ah ! cette Madeleine!... qui aurait iamais cru... moi qui lui ai presque demandé pardon de lui avoir touché le bras., aussi, elle me traitait de vieux serin... ah ! je l'étais, en eflet... je croyais qu'elle fuyait les garçons comme les guêpes.

Les bonnes se présentent de nouveau. Théophile refuse celles qui sont jeunes et jolies; mais il interroge une femme qui semble avoif la cinquantaine, qui est bâtie comme un échalas et a une ligure en lame de couteau.

— De quel pays êtes vous ?

— Je suis de la Champagne, monsieuB

— Vous vous nommez?

— Adélaïde.

— Vous savez faire la cuisine?

— Si je sais faire la cuisine?.. Ah ! pour ça je me (latte que peronne ne peut me dégotter... et des liqueurs, et de la pâtisserie.

— Oh! je n'ai pas de four... je n'en demande pas tant.

— C'est égal, on aime à avoir un cordon bleu.

— Aimez-vous à sortir?

— Jamais.

— D'où venez- vous, maintenant?

— De dechez des Anglais où j'ai été un an.

— Pourquoi en ètes-vous sortie ?

— Ils sont retournés en Angleterre, ils voulaient m'emmener... oli! ils voulaient même augmenter mes gages poir que je les suive ; mais, moi, je n'ai pas voulu aller en Angleterre..; on a ses idées, ^

— Et avant d'être chez ces personnes-là , où servIez-vousT

— Chez des gens très-riches du faubourg Saint^llonoré, j'y restée trois ans., ah! que j'y étais bien.

— Et pourquoi les avez-vous quittés?

— lU sont partis pour l'Italie.

— (JurI à;,'e avez -voua?

— Triiiti- huit ans.

— Trente-huit ans, se dit Théophile, c'csi impossible... elle en paraît'iiius de cinquante... en tous cas, elle est trop laide pour craindre qu'elle ait des amoureux, même des troupiers.

Et il .irrête madciuoiselle Adélaïde, qui commence par lui faire un <lîner pour six personnes , quoiqu'il dîne tout seul , et lui fait payer huit francs un canard, et douze sous un bou(piet de persil.

■ - Vous me faites de trop bwiux repas, dit Théophile à sa domestique , vous me faites à manger |)our quatre.

— N'ayez pas peur, monsieur, je me charge des restes, vous ne les reverrez jamais.

— Il faudrait aussi tâcher de ménager un peu ma bourse.

— Quand on achète ce qu'il y a de meilleur, ce n'est jamais trop cher.

Théophile n'osait pas gronder une bonne qui lui faisait d'excellents dîners; mais il reiiiar'|u;iil (lue son vin disparaissait avec une vitesse extrême, il allait lui-un'iiic a sa cave; mais un panier de quatre bouteilles ne lui faisait pas deux jours. Il est décidé à interroger mademoiselle Adélaïde.

— J'ai été à la cave hier... comment se fait-il qu'il n'y ait plus de vin de monté , Adélaïde?

— Dam !... vous l'aurez bu apparemment.

— Est-ce que je bois quatre bout/;illes par jour?., je n'en bois pas une entière.

— J'ai mis du vin dans le salmis... j'en ai mis dans la raatelotte... j'en ai mis dans les pruneaux...

— Ah ! c'est différent... si vous faites tout au vin.

Et Théophile va à la cave. Le lendemain il reste du vin dans le panier, il se dit:

— Ma remarque a profité, elle met moins de vin dans ses ragoûts. Après son potage, Théophile veut boire comme à son ordinaire un

coup (le vin pur , et il fait la grimace en s'apcrccvant qu'il ne s'est servi que de l'abondance. On a jugé à propos de baptiser son vin, [ mais on y a été trop largement ; c'est l'eau qui ilomine.

Cette fois Théophile ne dit rien; mais il rentre encore le soir sans être attendu, et trouve mademoiselle Adélaïde grise à se rouler. Le lendemain il met sa cuisinière à la porte.

]«IADEI«OISU.E MARIE.

Il faut de nouveau chercher une bonne, Théophile se dit :

— Dccid>;mentje ne la prendrai plus vieille et laide; si elles ont toutes des défauts, donnons-nous au moins l'agrément d'avoir devant nous une figure agréables.

Et il arrête mademoiselle Marie, qui a vingt-six ans, qui est gentille sans être jolie, qui a une tournure assez agaçante, l'air gai, la parole vive et se présente pour tout faire.

Mademoiselle Marie, qui n'est pas sotte, ne tarde pas à s'immiscer dans les bonnes grâces de son maître ; dans les premiers temps , elle le mijote, le cajole, elle est remplie de petits soins, de prévenances; et puis mademoiselle Marie n'est pas une bégueule, et ne se donne point positivement [lour une rosière ; elle veut bien que l'on plaisante avec elle ; elle ne se fâche pas lorsqu'on lui caresse le bras ; au contraire, elle n'en est que de meilleure humeur, et avec una servante si accorle et qui ne demandait qu'à rire, il était bien difficile à un maître de conserver son sérieux.

Lorsque mademoiselle Marie a complètement séduit Théophile, qui à soixante ans, trouve très-agréable de se laisser séduire, elle commence alors à établir son empire dans la maison. Elle se lève plu:i tard , elle ne sert le dîner qu'à l'heure qui lui convient ; elle se fait mener au spectacle par son maître; elle fait prendre un frotteur , pour ne plus se fatiguer à faire les chambres ; elle s'occupe beaucou p de sa toilette et infiniment moins de son ouvrage.

Quand Théophile veut manger du poulet , elle met le pot-au-feu ; s'il fait une observation, elle répond :

— Le bouilli, c'est bien plus économique, monsieur, on a du bouillon pour deux jours.

— Oui, mais je n'aime pas le bœuf, moi.

— Bah ! vous vous y ferez... je vous donnerai de la moutarde, si vous êtes gentil.

Lorsque Théophile désire une julienne pour son déjeuner, mademoiselle Marie lui apporte une panade.

•™ Je t'avais demandé une julienne, murmure le vieux veut

UN MONSIEUR TRftS-TOURMENTÊ.

Ali! oui, c'est vrai... iiuis c'est tros-emimtant à faire, une

'oïliciine.... éplucher un tas de li;j,'iimcs... ça lu'aliiiiiu les maiiisï iiioi... d'ailleurs la panade est bien meilleure pour l'estoniac.

Après son dîner, Théophile avait l'habitude de prendre du café et de faire du gloria. Mademoiselle M:irie juge à propos de supprimer le café, et lorsque son maître en demande, elle répond avi'c un grand sang-froid :

— 11 n'y en a pas.

— Comment, il n'y en a pas? Mais il fallait en faire. Tu sais K'en que j'ai l'habitude d'en prendre tous les jours.

— Oui, mais je n'en ai pas fait, justement parce ijue je veux vous faire perdre celte habitude-là.

— Qu'est-ce que cela signifie, Mario ? Vous savez bien que j'aime beaucoup le c;ifé.

— Oui, mais je ne veux plus que vous en preniez ; c'est mauvais pour votre santé... ça

vous empoche de dormir.

— Par exemple!...

Je dors comme une marmotte toute la nuit!

— Je vous dis aue vous ne prendre/, plus de café. C'est fini, c'est décidé. N'en parlons plus.

niéophile trouve (jue sa bonne est moins complaisante qu'autrefois , mais il n'ose pas encore se plaindre. Bientôt , lors(ju"il a le projet de sortir , mademuiscUc Marie, (jui n'a pas ciré les souliers de son maître, lui dit:

— Vous n'avez pas besoin de sortir aujourd'hui, vous êtes sorti hier, c'est bien suffisant pour deux jours.

— Je t'assure, Marie, que cela me fera du bien de prendre l'air.

— Mettez-vous à la fenêtre.

— Ce n'est pas la même chose ; l'exercice m'est salutaire.

— Promenez - vous dans la chambre.

— Marie, il me semble (jue lorsque j'exprime un désir, vous devriez...

— Eh bien ! et moi, donc î Quand je désire quelque chose, il ne laut donc pas m'ètre agréable? Vous n'êtes guère gentil aujourd'hui.

— Mais, Marie, j'avais aiïairc à sortir...

— Quelle affaire?...

Vous n'en faites pas, d'affaires.

— J'avais une visite à rendre... à quelqu'un.

— A qui?

— A mon ami Badinet,

— Moi, le ne sors presque jias, au contraire. Pourquoi dou« lua dis-tu cela?

— Parce que je suis allé plusieurs fois chez toi 6an8 te rencoatrer.

— Tu es venu chez moi... depuis peu?

— Encore hier... Ce n'est pas vieux.

— Tu es venu me voir hier? . Je ne suis pas sorti ni dani la journée, ni le soir.

— Alors, mon vieil ami, c'est que probablement ta bonne ne veul pas que tu reçoives mes visites, car c'est elle qui m'a ouvert »t refermé presque aussitôt la porte sur le nez, en me criant : o M. Tamponnetii'y est pas; il ne rentrera pas de la journée. » Je t'avoue «ijc j'ai inéiiie trouvé fort uialhonnèlc sa manière de recevoir tes amis.

— Il serait possible!.. Comment, Marie a osé... Jen'en reviens pas!..

— Dis donc, Théophile, il me semble qu'elle est bien maitreu«

chez toi, ta bonne?

— Non! maitrene, maîtresse, n'est [la» le mot. Certainement, je suis le maître, je fais mes volontés , quand elle n'y met pas d'obstacle ; mais comme elle a... beaucoup d'agréments. . . Est-ce que tu ne passes point bien deâ choses à ta Jeannette, toi?

— A ma domestique!.. Je ne fourre pas mon nez dans sa cuisine, et elle y fait ce qu'elle veut. Je lui permets aussi de sortir quelquefois, d'aller danser le dimanche, si cela l'amuse.

— Oh ! Marie ne va pasdauser!... Fichtre!

je voudrais bieu voir cela!

— Quel mal y a-t-il ?

11 faut bien que ce.s jeunes filles s'amusent un peul Mais moyennant ces concessions, je suis bien servi, on ne raisonne jamais, el on m'obéit ponctuellement.

Théophile se tait el pousse un gros soupir, badinet reprend :

— M;iis qu'il plaise ou non i\ ta bonne, j'ai, jeudi . plusieurs bons aiiiis à dîner; j"es|)ère bien que tu seras du nombre; nous rirons, nous chanterons, nous boii-ons à nos souvenirs de jeunesse. Puis -je compter sur toi, vieux?

— Oh ! tu |>oux j compter. Je viendrai, je serai des vôtres. Je me fais d'avance une fètc de ce dîner.

— A cinq heures procises.

— C'est convenu..:'

. L'ionooeute Madeleine est assise sur tes genoux d'un pompier et clinuto en ce nioinciit aue cbauson très-déooUet<.'a.

Je ne me ferai pas attendre.

— Alors lape-moi dans la main , que j'aie ta parole.

— Très-volontiers.... de tout mon cunir. Et Théophile tape dans la main de siMi ami. lîadincl la lui serre d«

toutes ses forces et le quitte on lui réjR^ianl :

— A jeudi.

— A cinci heures.

— Plutôt avant iiu'après.

On était au lundi . el tout en rentrant chez lui , Théophile se dit :

— Je n'ai pas besoin de prévenir d'av.inœ Marie que je dîne en ville jeuili : ce serait encore des histoires , des n'flexions , de* ol>scr- \ations à n'en plus finir; je lui annoncerai cela jeudi matin: ce s«'ra

— Ah çii, il parait que tu t'en donnes maintenant, que tu te bien assez tôt ; mais .alorn . si elle se pormctlail de vouloir entraver promènes toute la journée? J ma volonté, je l'enverrais joliment pivmeucr. Mademoiselle Manc

— Ah ! laissez-nous donc tranquille avec votre ami DadinctI... Il ne me revient pas à moi, ce monsieur-là j il a un air miKiueur en me regardant; on dirait qu'il ricane ; et puis il ne me salue pas; il garde son chapiiau sur sa tète quand il entre... Ah ! li..., on voit bien que c'est du petit monde.

Théophile, pour ovoir la paix, cl ne pas être obligé de sortir avec des souliers crottés, reste chez lui, au lieu d'aller se promener comme il en avait l'envie.

Quelques jours après, ayant la permission d'aller prondre l'air, Tliéophile se rend chez son ami Badinet; celui-ci lui dit :

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UN MONSIEUR iKtS-TOUllME.NTI^.

commence h tr(i|) se mùlor de ce i\m ne la rcjjanle pas. S'il le tant, j'y mettrai oiilii'.

En attendant , pour ne point mettre sa bonne de mauvaise liumeur , Théophile se inoiitre d'une ducilité parfaite et se laisse mener comme un enfant jusqu'au jeudi , où il compte s'eu d inner.

Le jour si désiré arrive; après lu dij^imcr , Thcopliile, qui a eu soin d acheter en secret un jnli foulard puur sa bonne, le Burt du sa poche et le lui présente en disant :

— Tiens, Marie, voici un foulard qui nra semblé joli. Je l'ai acheté pour toi. Les petits présents fout les grandes rivières.,. Non, je veux dire; les petits ruisseaux entretiennent l'aniilié... Non, ce n'est pas ça... Niniporto... Es-tu contente ?

— Oui, rowsieur, je vous remercie ; il est très-beau, ce foulard; je le mettrai eu lichu, en sautoir, et pour que vous soyez content aussi, aujou'd'hui, pour dîner, je vous ferai des beignets... Je le.s aime beaucoi p.

Théophile le caresse le menton, fait semblant de tousser et murmure :

— Des beignets, tu veux faire des beigiKvs aujourd'hui: à quoi bon?

— Comm»!^! à quoi bon... pour vous régaler ; je viens de vous dire que je I is aimais beaucoup.

— Si tu les aimes, c'est (litltrent, tu es bien libre d'en faire... Ah I je me rappelle aussi... Tiens, ii'est-ci. pas aujourd'hui jeudi?

— Oui, luonsieur.

— Je l'aurais cependant oublié , sani viS beignets.

— Et qu'est-ce que cela vous fait quv ce soit jeudi ?

— C'est que je me souviens à présent l'ue je dine en ville aujourd'hui... et ça m'éUiit sorti de la tète.

Mademoiselle Marie fait la grimace, retorde son maître dans le blanc (les yeux et s'écrie :

— Vous dînez en ville aujourd'hui... en voilà une sévère! et vous tue le dites seulement ce matin.

— C'est que je n'y pensais plus... ce sont tes beignets qui m'ont fait songer au dîner... et alors.

— Et chez qui dînez- vous, s'il vous plaît.

— Chez... chez Badinet...

— Ah ! c'est chez M. Badinet?... j'aurais dû m'en douter ..

— Badinet réunit aujounl'lmi quelques anciens amis... des camarades de jeunesse... tous lioniuics... Oh ! il n'y aura pas de femmes, je puis te garantir qu'il n'y aura aucune femme...

— Je m'en moque pas mal qu'ily aitounondes femmes! D'ailleurs, vous n'irez pas à ce dîner.

— Comment! je n'irai pas à ce dîner... et pourquoi n'irais-je pas, Marie ?

— Parce que je ne le veux pas... parce que l'on n'attend pas que le jour en soit arrivé pour dire à sa Donne : Je dîne en ville... On la prévient plusieurs jours d'avance... et alors, elle voit ce qu'elle a à faire ; mais monsieur me fait des mystères, des cachotteries... et pour aller chez son Badinet... un hommeque je ne puis pas souffrir... un manant, nn grossier : mais vous n'irez pas, je ne veux pas que vousy alliez... il me semble que cela doit suffire... cela me déplaît, c'est fini...

Théophile relève la tète et se met à crier à son tour :

— Et moi, je vous dis que j'irai dîner chez Badinet, parce que je le lui ai promis... il a ma parole, je ne veux pas y manquer... D'ailleurs, cela me convient à moi, d'aller dîner en viUe... Je n'entends pas être obligé de vous demander la permission... Vous abusez de ma bonté, Marie, mais cela me lasse à la fin ..

— Ah! j'abuse de votie bouté... Ah! cela vous lasse... C'est-à-dire que je suis trop bonne... trop complaisante pour vous... c'est votre canaille de Badinet qui vous monte la tète contre moi... mais qu'il se présente encore ici... je le recevrai, moi... je lui casserai une marmite sur le visage...

— Marie, vous dites des sottises...

— Ah! c'est pour aller dîner en ville... pour fourir la prétentaine, que monsieur a voulu m'amadouer, en me taisant cadeau d'un méchant foulard... mais je n'en veux plus, vous pouvez bien le garder, votre foulard... tenez, voilà le cas que j'en tais.

Et Marie fait une pelote du mouchoir de soie et le jette an nez de son maître, puis elle sort de la chambre ent'erblant la porte de façon à faire casser les carreaux.

— Quelle mauvaise lètel se dit Thophile. oest égal, je me suis montré... elle ne s'attendait pas àme voir lui résister, ce sera une ftçon pour l'avenir; sa colère se passera, et désormais, elle ne se permettra plus de mettre un obstacle à mes volontés.

La journée se passe. Mademoiselle Marie reste dans sa chmbre ou dans sa cuisine; Théophile, de son côté, se tient dans son cabinet. Lorsque approche l'heure de son dîner, il songe à faire sa toilette, mais, craignant de s'attirer eriCure une scène en s' adressant à sa bonne, il va lui-même chercher ses souliers, son habit, du linge blanc, enfin tout ce dont il a besoin pour s'iiabiller, puis il procède à sa toilette sans réclamer l'aide de personne.

Enfin ; Théophile est prêt, il est cinq lieures moins un quart, et il se dit ;

— J'arriverai à temps. Il passe dans la salle à manger , décro<'.he son chapeau nui était a une patèrc et veut lui donner un coup de brosse, mais la brosse n'est point à sa place; il la cherche inutilement et se décide à entrer dans la cuisine pour la dtmander à sa bonne.

La cuisine est déserte; Théophile ji ttc un coup d'œil dans ia chambie de .Marie; il n'y a personne non plus.

— Elle est sortie par dépit, se dit Théophile , en essuyant son chapeau avec son mouchoir. Elle n'aura pas voulu me voir partir pour aller à ce dîner; ma foi, je n'en suis pas fâché, je dirai plus... j'aime mieux cela... cela évite toutes les discussions... mais li;Uoiis-nous de partir avant qu'elle revienne.

Et Théophile court à sa porte d'entrée ; il tire le pêne et la porte ne s'ouvre pas. 11 s'aperçoit alors qu'on a fermé à deux tours en sortant, et s'écrie :

— Ah! bon... voilà qui est bien... elle a fermé à double tour... sans songer que j'étais ici... Heureusement, il y a deux clefs, sans cela >e serais gentil, moi... je serais prisonnier chez moi... courons preniire !'a utre clef...

Et Théophile court chercher dans un tiroir du buffet, où est toujours la seconde clef, mais il l'y cherche en vain, on l'a emportée Alors, l'infortuné convive de Badinet devine toute la vérité; il se laisse aller sur mie chaise en s'écriaut :

— Elle a pris l'autre clef... et elle m'a enfermé... enfermé exprès ! pour que je ne puisse pas sortir... pour que je n'aille pas dîner chez Badinet... Oh! ceci est trop fort... c'est indigne... c'est épouvantable... Ayez donc des bontés pour vos bonnes... voilà ce qu'elles vous réservent...

Pendant quelque temps, Théophile espère encore que Marie n'a voulu que lui faire une niche, qu'elle va venir le dcprisonner. Mais cin(i heures sonnent , puis six, puis sent. Alors Théophile ôte son bel habit et se décide à dîner avec du bœuf et des conûlures , en songeant à Badinet et à ses amis qui se régalent sans lui.

Mais cette fois, mademoiselle Marie avait dépassé le but au lieu de l'atteindre. Le lendemain de cette journée, Théophile se lève de bonne heure , s'habille et sort en disant à sa bonne d'un ton qu'elle ne lui avait jamais connu :

— Votre argent est sur la table; faites votre paquet et allez-vousen bien vite, qiie je ne vous retrouve plus à mon retour, ou j'envoie chercher le commissaire pour vous faire déguerpir.

Mademoiselle Marie veut essayer de répliquer, mais cette fois son maître lui ferme la porte sur le nez et sort sans l'écouler.

I£ PI.US CRUEI. SES TTRAMS

Lorsque Théophile rentre chez lui et qu'il n'y trouve plus de bonne, il lui semble avoir un poids énorme de moins sur la poitrhie; il s'étend dans un fauteuil, il parcourt des yeu.\ son appartement, il arrête avec bonheur ses regards sur ses meubles; on croirait que c'es', la première fois qu'il se sent maître de faire chez lui ce qu'il veut Pour en avoir la conviction, il dérange plusieurs chaises et les met au milieu de la chambre en disant :

— A présent, si je veux qu'elles soient comme cela... personne ne i vicndialesùierde là et me dire; Laissez donc ces chaises où elles étaient .. Plus de bonnes!... c'est-à-dire p'us de tyrans ou de filles qui mettent de l'eau dans votre vm et le font boire pur à leurs connaissances ; qui bourrent leurs amoureux de bouillons et de liqueurs , vous comptent un canard huit francs et le reste à l'avenant; qui essuient vos meubles à moitié, laissent les araignées former leur toile dans les coins du plafond, ne balayant que le milieu de la chambre, cassent votre vaisselle, vo.s porcelaines, vos cristaux, en vous disant elliontément : Je n'y ai pas-touché... qui vous font dîner à six heures quand vous désirez dîner à cinq; qui disent que vous n'y êtes point quand vous y êtes ; qui, lorsque vous allez au spectacle, donnent des raijûls dans leur cuisine, en invitant leurs parents, leurs cousin^, leurs pays, et toutes les bonnes du voisinage; qui, eu gagnant trois cents lianes de gages, trouvent moyen de porter au bout de l'année cinq cents francs à la caisse d'épargne; qui se font faire des remises par vos fournisseurs et vont crier partout dans le quartier qu'elles sont dans une baraque, dans une cassme où on les traite comme des nègres ! Mais je n'en finirais pas si je voulais énumérer tout ce dont les bonnes Sont capables., je n'en prendrai plus, oh ! non, je le jure bien!... car je suis trop bon, trop taible...je commence à m'en apercevoir... il est temps .. et comme je ne veux plus qu'on m'enferme (■liez moi lorsqu'un ami m'attendra à diner, je supprime l;;s bonnes... el nous verrons qui est-ce qui m'empêchera d'être mon maître etde faire mes volontés... Mais comme je ne veux plus tenir de maison ni manger chez moi, je ne vois pas pourquoi je garderais un grand appartement qui est fort cher... je vais uie louer un joli petit logement de

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