III. — USS PROJETS
Quelques jours après, le garde entre dans une jolie maison du village; celle-là est habitée par un artiste et sa jeune femme. Le son du piano se mêle aux vibrations d'une voix argentine. Le garde, qui aime la musique, s'arrête devant une fenêtre ouverte d'une pièce au rez-dc-chaussee, et se met à battre la mesure à faux en essayant de faire aller la Marseillaise sur l'air d'opéra qu'il entend. L'artiste tourne la tète, aperçoit le garde arrêté di'vaut sa fenêtre, et lui dit:
— Entrez, père Lagrappe; vous avez quelque chose à nous dire?
— Salut, monsieur, madame et la conqjagnie, sauf vot' respect... Elle est bien jolie l'air que vous jousse:. là !...
— Ah 1 vous trouvez; vou.- aimez la musique?
— Beaucoup! j'étais né pour être serpent; ma tante disait que j'avais des dispositions superbes si on me cultivait.
— Et il paraît qu'on ne vous a pas cultivé ; c'est dommage.
— J'aurais su aussi le flageolet, si on me l'avait appris.
— Ali ! diable! il parait que vous aviez des dispositions pour beaucoup (le choses!
— Tout de même ; et j'aurais aussiroulé du tambour, sauf vot' respect, si on me l'avait montré !
— Voyez un peu ! et dire que tant de vocation a fait long feu ! Ah çà, nous sommes venu pour?...
— Ah ! c'est juste... C'est M. Duhautbois qui a eu encore une idée.
— M. Duhautbois... Ah! c'est le monsieur aux idées... il en a pour tout le village... il faut qu'il ait une forte tête, cet homme-là. Quelle est sa nouvelle idée?
— C'est qu'on devrait creuser un immense fossé à la descente du village, parce que les eaux de la pluie s'y amasseraient, et, au bout de queuque temps, ça ferait une mare qui servirait de lavoir. — C'est vraisemblable. — Voulez-vous souscrire pour le lavoir? — Est-ce le maire qui vous envoie? — Non... mais c'est égal, on souscrit tout de même. — Quand il aura beaucoup plu, je souscrirai... nous avons le temps... — Ah! dites donc, sauf vot' respect, vous savez qu'il ne faut plus aller au galop à cheval ni à àue dans le pays ? — Qui est-ce qui défend cela? — C'est une idée de M. Duhautbois pour aviser aux malheurs, aux dégâts... L'autre jour, il y a le chien de Gros-Jean qui a manqué d'avoir la patte écrasée. — C'est bien, père Lagrappe ; je crois la défense assez inutile, les chevaux et les ânes de fendroit n'ont pas l'habitude de faire d'imprudence. Au reste, quand je ferai une promenade à cheval, je me permettrai de sui\Te mes idées avant de prendre celles des autres.
Le garde champêtre se tire l'oreille en croyant tirer son chapeau, et s'éloigne en disant tout bas:
— C'est égal, je parie ben qu'il n'osera plus galoper.
17, — OltfE FÊTE.
Mais quelques jours après, c'est M. Duhautbois lui-même qui se présente chez l'artiste, escorté du garde cliam|iètre qui, cette fois, a mis sa plaque pour se donner un aspect plus imposant. M. Duhautbois est un homme entre deux âges, qui a de fort bonnes manières, et possède surtout le talent d'amener chacun à faire ce qu'il veut.
Après les politesses d'usage, pendant lesquelles le garde fredonne la ilurseillaise sur l'air de 3Ion ami Vincent, le nouveau ""ooriétaire arrive au but de sa visite.
— Monsieur, je viens vous faire part d'un projet quiik.^ venu pour redonner de la vie, du mouvement à ce pays, qui est un peu oublie. . pour y amener du monde. — Vous trouvez donc que le monde est bien nécessaire à la campagne ? — Peut-être pas pour nous mais il faut songer aux marchands, aux gens établis. Enfin, monsieur' re qui manque à ce pays, c'est une jolie fête qui attire tout Paris dans cet endroit. — Je crois que tout Paris n'y tiendrait pas, monsieur. — Vous comprenez que ceci est une façon de parler; mais une jolie fête fera beaucoup de bien à ce pavs, et je me charge de l'organiser. Les traiteurs sont enchantés de mon idée. — Les traiteurs" je le conçois; mais nous autres. — Monsieur, je vous certifie que no'tre lete sera charmante... Tout le monde souscrit ; nous avons compté s ir vous. — Si tout le monde souscrit, je ferai comme les autres. Mais en quoi consistera votre fête?
— Des jeux . h n'en dus fînûr..^ «)ea tirA aufusU..., des prix qne l'on
I gagnera... des riouchos polonaigcs : c'cstun petit jeu où l'on Ta à tâton», un bandeau sur les yeux, chercher un poteau et tirer une ficelle' Quand on s'adresse à un lion poteau, on a un prix; siuon, on reçoit sur la lèle le contenu d'un vase rempli d'eau.
— Ceci doit avoir son agrément. Ensuite?
— Ensuite, des courses en char... c'est-à-dire en charrette, où, avec une lance... c'est-à-dire un manche à balai, on traversera un cotur de bois...; quand on ne le traversera pas, on recevra un seau d'eau sur la tête.
— C'est encore fort amusant. Ensuite T
— Ensuite, la course à la hotte. Ce simt des hottes de vendangeur», que l'on remplit d'eau; les personnes qui les portent doivent arriver au but sans en répandre une goutte...; comme c'est fort difficile, ceux qui ont perdu s'amusent ensuite à jeter leur bottée d'«au sur l»" public qu'ils peuvent attraper.
— Tous ces jeux-là me paraissent très-rafraichis.sants.
— Ensuite, un ballon..., un feu d'artifice...; et des saltimbanque, des marchands forains... des lutteurs, des bateleurs...; puis un ba délirant, où viendra la meilleure société de Paris. Vous souscrirez^ n'est-ce pas?
— Il faut bien faire comme tout le monde.
L'artiste préférerait le calme au tumulte des fêles champêtres. .M. Rh chonnard était persuadé que tous les jeux que l'on préparait dérange raient ses habitudes, et, malgré cela, chacun cède, souscrit, entraîné par l'éloquence de .M. Duhautbois et imitant les moutons de Panurge, tout en se disant:
— Ce diable d'homme est terrible avec ses innovations.
Bientôt ce village, jusqu'alors si paisible, présente l'aspect le plus anime. On plante des mâts, on dresse des orchestres, on pose des pièces de bois pour le feu d'artifice, on fait un ballon, on coupe des blanches de feuillage, on attache des guirlandes, on élève dis arcs de triomphe. Tout le monde est en mouvement, et c'est M. Duhautbois qui dirige tous les travaux. Et M. Richonnard dit à^sa femme:
— Je ne comprends pas pourquoi ce monsieur s'amuse à se donner tant de mal. Et un des notables de l'endroit lui dit à l'oreille:
— Comment! vous ne comprenez pas que ce monsieur, qui a de la fortune, a maintenant le désir d'être maire ? et voilà pourquoi il s'occupe tant de nous.
— Mais, au fait, c'est une ambition comme une autre. Un maire obtient la croix, puis il devient député, puis préfet.
— Vous croyez'...
— Cela s'est vu, monsieur.
— Diable! il faudra que j'invente quelque chose l'année prochaine.