V. — CE QU'ON A FOUR SON ARGENT
Le jour de la fête est arivé. Les marchands forains, qui se composent en grande partie de marchands de pain d'epice, viennent étaler sur la route, qui prend un faux air de foire. Des saltimbanques annoncent au public qu'ils lui feront voir des monstres ; les paysans entrent en foule, et on leur fait voir une femme qui a de la barbe. Des bombes sont tirées: les jeux commencent. Le fils du premier traiteur de l'endroit a le nez presque emporté, parce que son fusil crève ; il rentre chez lui en pleurant, et sa mère lui dit :
— Si tu étais resté à tes fricassées, tu n'aurais pas perdu ton nez.
— Je voulais gagner une montre, moi.
— Nigaud, est-ce que case gagne jamais?... on les place exprès trop haut.
Aux douches polonaises, les paysannes tirent les ficelles avec trop de force, et reçoivent sur la tète les pots avec l'eau qu'ils contiennent. 11 y a deux fronts fêlés, trois bosses de faites. Le jeu se termine pao une distribution de coups de poing entre quelques paysans qui veulent se partager les prix. Dans la foire, M. Richonnard, qui s'est promené avec sa femme et a mangé du pain d'épice, contre son habitude, a une singulière contenance pendant le reste de la journée. Le soir, le feu d'artifice part de travers ; les baguettes des fusées retombent sur des paysannes, brûlent des bonnets, des robes, des fichus et une foule d'autres choses. Le ballon, que l'on a mis huit heures à gonfler, crève au moment où il allait s'enlever. Le bal, où devait venir la meilleuie société de Paris, n'est rempli que de messieurs en blouse, qui dansent un cancan par trop délirant, avec des demoiselles qui ont des mouvements de cachucha pom- toutes les figures. Les bourgeois de l'endroit regrettent leur petit bal tout simple, tout tranquille du dimanche, leurs promenades sans marchands forains, leur village sans saltimbanques, et ils se disent :
— Nous étions bien plus heureux quand on ne voulait pas à toute force nous amuser.
Mais M. Duhautbois ne se décourage pas; il parcourt la fête, comme un gênerai visite un champ de bataille, en s'écriant :
— Ce sera encore bien plus joli l'année prochaine!... Je veux que l'on parle beaucoup de la lete de ce village.
Et le garde champêtre, qui s'est arrêté chez tous les marchands de vin et peut à peine se tcuir sur ses jambes, balbutie : — r m' semble que c'est déjà bien gentil comme ça... sauf vot' respec I
LA JOURNÉE D'l\ N0\SIEIR QUI U PAS LE TEHPS
M. FLANANVILLE
M. Flânanville a bien la quarantaine; il n'est ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni f^ras ni maigre, ni spirituel ni Lète.
C'est un de ces personnages que l'on ne retnarque ni à la promenade ni dans un salon, ni dans un concert ni au bal ; de ces gens qui passent partout et qui ne sont positivement déplacés nulle part; que l'on invite à une soirée si l'on craint de manquer de danseurs; a un dîner, pour ne pas être treize à table.
Cependant M Flànanville a une spécialité : il est l'homme le plus occupé de Paris
Demandez-lui quelque chose , il n'a jamais le temps de rien bire.
Priez-le pour une soirée, il ne sait pas s'il aura le temps d'y aller.
Demandez-lui co qu'il pense de la pièce nouvelle, il n'a pas encore eu le temps de la voir.
Quel est donc l'emploi, le commerce que cultive ce monsieur qui n'a jamais un moment à lui?
11 n'a aucun emploi.
11 vit de ses rentes.
Il est marié, il a un petit garçon et assez d'aisance pour être heureux.
Sa femme est économe, bonne ménagère, point coquette, et donne les plus grands soins à leur intérieur.
A la vérité, il s'est chargé de faire lui-môme l'éducation de son fds.
Mais son fils a près de dix ans, et il ne sait rien.
Vous allez me demander encore ce que fait ce monsieur pour être si occupé.
Je pourrais vous répondre qu'il lit beaucoup de journaux, qu'il est abonné à la Gar.e,Ue des Trihunanjo, qu'il a une grande faiblesse pour le dialecte des voleurs, que tout en blàuiant les gens qui parient argot, les journalistes qui rapportent ce langage et les auteurs qui s'en servent dans leurs pièces, il lui arrive [larfois de s'échapper et de lâcher quelques mots de cette langue dans la conversation.
Mais pour bien savoir ce que fait ce monsieur, je trouve qu'il est plus simple de le prendre chez lui au saut du lit, de le suivre pendant Joute une journée; nous verrons alors à quoi il passe son temps.
11 est l'heure du déjeuner.
Ceci me fait souvenir qu'il y a des gens qui ont assez d'audace ou plutôt assez d'estomac pour vous dire:
— Déjeunez comme si vous ne deviez pas dîner; dînez comme si TOUS n'aviez pas déjeuné.
Cette maxime peut être consolante, mais fort dangereuse.
A Paris, on déjeune bien moins qu'en province et dans un grand nombre de villes étrangères ; c'est-à-dire ipie pour la plupart des Parisiens, occupés de leiirsall'aircs ou de leurs plaisirs, fatigues d'une soiiée qui s'est prolongije tard, d'un ')al qui a duré jusqu au matin, ou de la représentation d'un giand drame (lesquels finissent rarement le même jour qu'ils commencent), l'heure du déjeuner arrive cl l'on n'a point d'ap|)rlil; aussi fait -on ce repas très-vite, très-brièvement et comme une chose dont il faut se didarrasser.
Il est rare de trouver à Pans des gens qui déjeunent comme en Allemagne, en Suisse, en lUlgique, ou ce repas a presque rimpoilance d'un dîner, où l'on y mange de la viande, du poisson, des Ugoines, du dessert, puis du café ou du thé; vous jureriez que c'est un diuer, si l'on y servait du potage.
Dans Paris, où nous réservons notre appétit pour le dîner, v..; grand déjeuner est une chose qui sort de nus habitudes.
Le café, ce poison lent que Voltaire chérissait et que madame de Sévigiié traitait si mal, le café est le déjeuner plus généralement id ipté par les Parisiens.
Dans presque toutes les classes on prend du café.
La grisctte va tous les uialuis acliclci' sa petite cruche de lait et sa demi-once légèrement iiiclaugi'e de eliicoire,
Le petit rentier en fait autant, en y joignant, le dimanche, un modeste pain mollet, sur lequel il étend avec volupl/; une couche de beurre frais.
La garde-malade veut son café tous les matins.
La portière eu prend plein une soupière ou un saladier.
Ce qui sans doute surprendra davantage, c'est qne l'usage du caf» ait aussi passé parmi le peuple.
C'est cependant un fait avéré.
Des artisaus, des ouvriers préparent souvent le café au lait à u canonavecun morceau sur le pouce, et ceux qui déjeunent ainsi ont I travail plus agile, la tète plus nette que ceux qui prennent leur rtp chez le marchand de vin.
Passez au point du jour à la Halle, Il Porte-Saint-Denis ou Saint- Martin, vous y verrez une femme enveloppée dans une grande pelisse de toile, dont le capuchon recouvre la tète, assise sur une chaise, les deux pieds posés sur un gueux, les deux mains sur un autre gueux. qu'elle tient entre ses genoux; à côté d'elle est une table couverte de grandes jattes de faïence et un petite fontaine en fer blanc, seniblalUe à celles des marchands de coco.
La fontaine, qui est placée sur un réchaud de braise allumée, contient une espèce de café au lait, tout sucré.
Je dis espèce, car vous devez bien penser que ce café-là ne sent guère le moka.
Cela n'empêche pas qu'd s'en fasse une grande consommation.
Pour deux sons on vous emplit une des tasses.
C'est tout chand, tout préparé, v.ms n'avez plus qu'à le boir,?.
El ce sent les charretiers, les maraîchers et les porteurs de la Uaiie, qui sont habitués de ces cafés en plein vent.
Mais tout cec i nous a fait oublier M. Flànanville.
Le café nous entraînait.
On se laisse facilement aller avec ce qu'on aime.
Les bonnes raénagèresaiment à déjeuner dès qu'elles sont levées, et madame Flànanville était de ce nombre.
A peine hors du lit, elle ordonnait à sa domestique d'apprêter le café, elle, n'avait point de cesse que le déjeuner ne fût sur la table.
Alors elle appelait son mari.
Mais .M. Flànanville est essentiellement paresseux, il a beaucoup de peiue à se tirer du lit, même quand il ne dort plus.
Madame dit à sa oonne
— Avertissez donc monsieur que le déjeuner est servi.
Il m'a dit hier au soir qu'il avait l'oaucoup à faire ce matin, et il est déjà tard.
Le boiiuo pénètre dans la chambre à coucher et aperçoit le chef de son maître, dont les yeux sont à demi formés.
File crie :
— Monsieur, lo déjeuner est sur la table.
Monsieur étend les bras, bâille, ouvre lout à fait un œil, et murmu le :
— Mais qu'est-ce donc qu'on a toujours à m'enipiVhcr de dormir?
Ma louime est cruelle; du moment qu'elle ne dort plus, il ni faut pas que les autres sommeillent I
Je faisais le plus beau rè\e. I
J'allais à cheval ilans les airs, comme Roland-le-Furieux.
(;est bieu, je me lè.e; j y vais.
La bonne va dire à sa maîtresse :
— Monsieur se lô>t>.
Au bout d un quart d'I.euro personne n'ayant paru , mndamei en voie son lils Anastase réveiller son père.
M. Anastase est très-bruyant, très-gourmand, très-raonleur (« très-ropondeur
Ses parents lo trouvent rempli de moyens.
Il a en effet tous les moyens voulus pour devenir un mauvais sujet
Il entre dans la chambie de son père en tenant A sa main un -sac de papier qui est vide.
Il souille dans le sacde façon à l'emplir de vent, referme vivement la main, puis va crever le sac rontro l'oroille de son jière.
Cette fois, celui-ci fait un saut do carpo dans son ht. en p'ècriaiit :
— Ah ! mon Dieu I le canon I . . . On tire le canon I
(Jn'est-cc (pi'il y a donc? ^
Est-ce qu'Abd-ol-Uader serait enfin pincé?
lA JOURNÉE
M. Anastase rit oomme un fou en murmurant •
— (; est moi qui ui lue lu laiiiin avi'c uii su- lii; papici.
— Alil c'est vous, iiiuusic'ur Tanusu, qui vous jjoi'iueltci ce biuil à lues urûillcs!... \ous éte« bien hardi.
— Maïuaii veut aue tu viennes déjeuner.
— C'o.si terrible!
Enfin! on n'a pas le temps de dormir ici!... 'l'aiiaso, avez-vous fait vos devoirs/
— Lesquels?
— Ceux que je vous ai donnés.
— Tu ne m'as rien donné à faire.
— Vous deviez au moins apprendre une table.
— Ah ! je la sais ma fable, tu vas voir. Et M. Anastase commence à chanter :
Maître corbeftu inr un arbrà perché...
— C'est bien , c'est bien... tu nie la diras plus tard ; je n'ai pas le tfitips de l'enloodre à présent.
— Mais puisque je la sais...
— Mais puisque je ne puis pas t'écouler maintenant...
— C'est pas la peine de me faire apprendre par cœur, tu ne me fais jamais rien réciter.
— Je crois que vous raisonnez , polisson I
Allez apprendre par cœur le verbe raisonner; vous le conjuguerez entièrement devant moi.
Le petit garçon s'cloisne en faisant la moue.
M. Vlananville prend un panliilon; il le rejette, puis va en chercher un autre dans un tiroir ; il pas^e une jambe dans celui-ci , et le rejette encore pour en prendre un autre.
Il en est à son sixième pantalon lorsque sa fenmie entre dans sa cliamSrc.
— Mon ami, vous ne voulez donc pas venir déjeuner aujourd'hui?
— Pardonnez -moi , ma chère amie; mais on ne donc pas même le temps de s'iiabillcr, ici...
— Il y a là un monsieur qui demande i vous parler.
— Oh! c'est impossible...
Renvoie-le, ma b mue amie; dis-lui de revenir...
11 faut que je m'habille, que je déjeune... et j'ai des courses importantes à faire ce matin.
Renvoie ce monsieur.
Madame s'éloisne en haussant légèrement les épaules.
Monsieur en lait autant pour mettre un gilet que pour passer un pantalon.
Le café, qui était servi depuis longtemps, est donc parf, itemenl fioiil quand il vient pour le prendre; mais il y f.iit peu attention :
Les hommes très-occupés ne remarquent pas de telles misères.
Monsieur examine son carnet tout eu disant :
— Il faut que j'aille consulter un avoué, ou un avocat, ou un clerc de notaire, relativement à notre ferme, dans laquelle on veut percer un chemin...
Je crois qu'on n'a pas le droit...
Je plaiderai peut-être...
— Vous n'avez donc pas consulté?
Vous deviez le faire hier.
— Je n'ai pas eu le temps.
J'irai ce matin.
— Et pour ce placement de fonds avantageux, avez-vous vu l'homme d'allairos?
-- ■ Je n'ai pas eu le temps; je le verrai aujourd'hui.
— N'oubliez pas non plus, mou ami, que c'est la fête de votre oncie.
Vous savez comme il est susceptible, comme il tient aux égards, aux visites.
Si vous n'alliez pas lui souhaiter sa fêle aujourd'hui, il serait capable de se fâcher tout à fuit; et vous devez ménager votre oncle.
— C'est juste; un vieux garçon très-riche dont nous hériterons. Ah! fichtre, que d'atiaires aujourd'hui!
Le petit Anastase se présente d'un air piteux devant son père, el se met à murmurer :
— Je raisomu), lu raisonnes, il raisonne...
— Ah ! c'est bien , Tanase , je sais ce que c'est . Tu me conjugueras cela une autre lois. . .
Je ne puis pas t'écouter à présent.
— Mais , papa , pendant que tu déjeunes. , .
Je rciisoiuierai, tu raisonneras, nous raisoiuierons.
T- Tais3z-vous! silence donc! . . .
Est-ce que j'ai le temps de vous entendre?
— Vous raisonnerez...
— Ah ! que je t'entende encore raisonner. . .
Va t'habiller , cela vaudra mieux; je t'emmènerai avec moi souhaiter la l'été à mon oncle; cela fera plaisir à ce vieillard. . . En roule je t'apprei drai un compliment pour lui
— El ma leçon d'écrilure?
— Est-ce que je puis t'en donner à présenti
— .Si vous n'aviez pas dormi si tard ! dit madame Flânanville.
— Ma rhcre amie, Iteus nohii lurr otia /ecil!.,. Anastase, traduisez cela à votre mère.
— Moi !... est-ce que je comprends ce que cela veut dire?
— Ah! c'est juste, tu no sais pas encore le latin, mais je le l'apprendrai... oh! ji' le rapprendrai I
Je veux même que tu deviennes très-fort , que tu traduises Virgi>e, Ovide et Tibulle. ..
' Tiiiulle est un peu litiertin, mais il est bien aimable I . . .
Je l'apprendrai aussi l'italien, lonr que tu Iradui^es h^ Tasse... délicieux poète qui exprime un grand amour avec tant de modestie :
Brama atsai, poco epera, nullaobiedel...
Dis à ta mère ce que cela signifie.
.M. Anastase s'occupe en ce moment à fourrer ses doigts dans son nez en murmurant :
— Que nous raisonnions,que vous raisonniez, qu'ils ou qu'elles rai' sonnent.
— Ehl mon ami, comment voulez-vous qu'il m'explique cela? s't^rie la maman.
Vous devez toujours apprendre une foule de choses à cet enfant, vous avez voulu vous charger seul de son éducation, mais, si cela continue, ce sera un âne, et par votre faute.
— Est-ce que j'ai le lecps de faire tout ce que je me propose! Ma b inne amie, ce vers italien veut dire :
« 11 désire beaucoup, il espère |ieu, il ne demande rien. . . > C'est joli , bein? c'est chevaleresque.
— Le tailleur est là qui apporte un habit neuf pour monsieur.
— C'est bien ; je n'ai pas le temps de l'essayer en ce moment; qu'il laisse l'habit et repasse plus tard.
La b iiine suit, et madame Flânanville dit à son mari : — Allez donc achever de vous habiller, mon ami , et surtout n'oa liliez pas de porter un bouquet à votre oncle.
— Sois tranquille , ma chère amie. . .
Tiens, si je mettais l'habit qu'on vient de m'apporter pour faire mes visites. . .
Ça ne ferait pas de mal, ceux que j'ai sont vieux et peu à la mode, et on a beau dire, la toilette fuit quelque chose sur le vulgaire. . . el même sur les gens d'esprit.
Js n'ai pas envie de me conduire comme Chapelain, l'auteur de la Pucelle, et qui était surnommé, par quelques académiciens, le f/ievalier de l'ordre de l'Araignée; il faut que je te compte pourquoi...
— Allez donc vous habiller, mou ami...
— Tu sauras que Chapelain avait un habit tellement rapiécé et recousu, que le fil formait dessus comme le travail d'une araignée.
On prétend que, se trouvant un jour chez le grand Conde, où il y avait une réu r.iui nombreuse, une araignée vint à tomber des lambris; on crut qu'elle ne pouvait venir de la maison, parce que tout y était a Une excessive propreté; alors toutes les dames s'écri rcnt d une commune voix que l'araignée ne pouvait sortir que de la perruque de Chapelain. Quoique vieux, il n'avait jamais porté que cette perruque. On prétend qu'il était si avare, quoique jouissant de quinze mille livres de renie. . . on comptait par livres alors. . . qu'il essuyait ses mains sur un balai de jonc pour épargner les serviettes. Son avarice fut même cause de sa niort; il aima mieux traverser la rue pleine d'eau, un jour qu'il se rendait à l'Académie, que de donner un Uarn pour passer le ruisseau sur une planche qu'on y avait jetée. Le froio !<■ saisit et il en mourut. . . A présent, au lieu de mourir, on dit cla- (/u«r; c'est-à-dire ce sont les polissons, les mauvais sujets qui se servent de ces exiuessions. . . Anastase. je vous défends l'argot, c'est un langage que je ne vous apjuendrai jamais. . . Fi donci ... Je vais m'habiller. . . On n'a pas une minute à soi , ici !.. .
.AI. Flânanville se décide enfin à faire sa toilette, mais lorsqu'il veut mettre son habit neuf, H ne peut pas entrer dedans, les manches sont trop étroites. Il peste, il jure après son tailleur.
— Si du moins vous l'aviez essayé devant lui, dit madame, il aurait sur-le-champ arrangé cela.
— Est-ce que j'avais le temps !
Enfin M. Fiânauville est sorti avec un vieil habit et tenant son fils p.ir la main. Madame lui a crié :
— A cinq heures le dîner sera prêt.
Et il a repondu .
— Mon Dieu I ma chère amie, vous savez bien que je suis l'exao. titude même, à moins que le torrent des affaires ne m'entratoe.
Arrivé dans la me , M. Flânanville dit à son fils : — Nous allons prendre par les boulevards; c'est peui-étre un pe» plus long, mais le chemin est dallé, bitumé, c'est charmant; on marche comme si on se promenait dans un salon ; je ne désespère
D'UN MONSJEUn QUI N'A PAS LE TEMPS.
f>as même do voir un jour les boulevards ciiL-s, liottiîs cl mis en coneur.
Le père et lo û\s se mettent en marche. Sur les boulevards ils s arrêtent devant toutes les boutiques de gravures, de caricaturée, dn tableaux et d'oiseaux, lis meltciil une heure pour parcourir deux boulevards. Arrivés à la porte Saint- Denis, M. Fiârfaaville dit à sou Gis :
— Tiens, voilà un commerce qui n'existait p;is sou3 Henri IV, qui cependant avait promis la poulo au put h ses sujet».
Lis ce qu'il y a au -dessus de celte boutique. M. Anastase s'arrête devant la bouli()ue, allonge les lèvres, ouvre les yeux, élargit ses narir.es et éiiello :
— Bon... boubou... bouillon à do... àdmlo... àdomi...
— Ah! mon tils, vous n'êtes pas fort sur la lecture. . . ^— J'aime mieux te reciter mon vcrlTe...
— Taisez-vous. 11 y a écrit là, iium fils, Bouillon à domicile!... Car maintenant, pour prendre un bouillon, il n est plus nécessaire d'entrer chez un tiaitcur ou dans un café-reslauraiit, on cherche une boutique peu garnie au coup d'œil , on lit : Compagnie iiullandaise , Bouillon à domicile et sur place, à la tasse et au litre. Et si Ion éprouv i« une faiblesse d'estomac, on entre, on demande un litre de bouillon ou de consommé. . . et l'on consomme. . .
Veux-tu tortillerun bouillon? Je veux dire prendre, boire; tortiller est un de ces vilains mots d'argot que je le défends de jimiais employer dans la conversation, et qui, dans le dictionnaire dos filous, veut dire mariger... Entrons prendre un bouillon... ceci est pour ton instruction.
Le père et le fils entrent dans la boutique tenue par la Compagnie hollandaise;. Ils s'attablent, et, pendiuil ([u'on les sert, M. Flàiiiuiville continue de faire l'éducation de son lils. . — On peut, comme lu le vois, Tanase, prendre un bouillon dans l'établissement, ou l'emiiorter chez soi. 11 y a dos personnes (pii niellent beaucoup moins le pot- au -feu depuis que l'on a la facilité de se procurer dubouillon sans être oblige de manger te bœuf bouilli. ..Pour les artisans, pour les petits marchands qui n'ont pas le moyen de tenir un ménage, c'est une invention furl utile que celle-ci.' Combien de pauvres gens qui no mangeaient habituellement que de la sou|)o maigre et qui font gras depuis que le bouillon se vend au détail 1 Dtuis les quartiers où il n'y a pas encore de compagnie hollandaise , les habitants vont quelquefois fort loin pour se procurer du bouillon. Je me souviens de m'étre Irouvé un jour dans unoinnibiis avec une femme <]ui tenait à sa main une tasse de bouillon qu'elle venait certainement «l'acheter loin de son domicile. Celait un personnage fort désagréable, qui me faisait tiembler à chaque cahot de la voiture, et d'uuiant plus que la fenmie mii tenailla tasse semblait avoir en\ie lU' pioncer sur mon épaule. . . Pioneer veutdire dormir, dans cetiiifàme langage qu'on n'a pas craint d'imprimer dans le Journal des Débats... Songe bien, Anastase, à ne jamais user de celle locution I . . . Bref, je dis & cette femme :
— Madame, quand on porte dubouillon dans un omnibus, on devrait au moins se prémunir d'une buîie en fyr-blanc comme les laitières...
Elle me regarde en riant, et jeua une grande tache sur mon habit.
La leçon palernellç est interrompue par l'arrivée des bouillons flanqués de petits pains.
Le petit garçon prend son consommé, tandis que son père lui dit :
— Que ceci te serve de leçon , mon fils : il y a dans Paris des commua qui se mettent fort bien , qui ont toujours des bottes parfaitement cirées , du linge blanc. . . du moins celui qui se voit. . . qui portent des gants jaunes, une canne à pomme d'argent ciselé , et qui dînent avec un bouillon de quatre sous. . . il faut dire vingt conlimes maintenant. . . dans lequel ils trempent une liMe de pain. . . il faut diie un demi-kilo. Quand vous rencontrez dans la rue de tels individus, ô mon lils, qui vous toisent d'uu air insolent, se donnent des manières de lion, de petits maîtres et vous jelicraient par terre plutôlquede se déranger, alors vous jiensoz a\oir vuquelqu un d'important, quelque haut personnage, et vous êtes loin devons douter que ce monsieur qui fait tant d'embarras a dîné avec un bouillon et un petit ou un gros pam. Défiez-vous de ces gens qui font les riches, les puissants, les arrogants. Ceux que la fortune ou le mérite ont le plus favorisés, ont presque loujours des dehors fort simples. Certainement vous êtes bien libre de dîner rien qu'avec un bouillon, si tel l'sl votre bon plaisir, ou si vos moyens ne vous permettent pas de prendre autre chose; lo ridicule n'est point là. Durosle l invention des bouillons à domicile est tout à la lois pliilanthri>pi([ue, gastronomique et économique. Il y a dos gens qui ont voulu la critiquer, la faire tomber; pour tâcher de dégoûior lescnnsnmmalcurs, ils ont osé diroquodans ces établissements on fai.saitde bouillon sans viande (-1 rien {pi'.uiT des os. A cela les onlrcpiemniis de biuiilloiis à domicile ont répondu de la façon la plus simple et la |ilus noble : En vendant à Irès-bas prix tout le biriif qui leur a servi à faire du bouillon, ^^plOn et Scw'quc n'aui aient pu faiie mieux.
M. Anastase a paru goùler le discours de son père et est très-salisf ait du bouillon. Mais lorsqu'il a lini, M. Fliinanville s'empare d un lonrnal, car lo ionrnal se glisse parioul, mémo dans les compagnies liollandaises. l'endant qu'il . lit, son fils, ([ui s'ennuie dans la boufiquo, où il ne prend plus rien , sort et va se ijroinener sur le boule-
vard. Ce n'est qu'après avoir entièrement dévoré le journal, qui r-st d'une dimension colossale, que M. Fhlnanvilîe s'aperçoit que son fils n'est plus près de lui. Il sort et regarde de tous c^fés. Il s'aventure à droite. Il n'aperçoit point Anastase, il revient sur ses pus et va chercher à gauche. Enun après plus d'une heure de roorscs el do pas dans tous les sens, .M. Klànanvllle aperçoit son lils en admiration devant un lliéàtre de marionnettes et Polichinellp rossant le commissaire. Le papa prend son fils par l'oreille en lui disant :
— C'est ainsi que tu me fais perdre mon temps! .. .quand j'ai tant à faire.
— Comme vouslisiez le journal, j'ai pensé que vous n'étiez pas pressé.
— Je crois que ce petit drôle se permet encore de raisonner.
— Je raisonne... tu raisonnes... tl rai...
— Silence drôle, et doublons le pas.