‹ MoustacheChapitre 57 sur 281 · GEORGES BARBA, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

GEORGES BARBA, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1, Btn cHauTim, 1

— Tviis drotts réservés —

PAUL DE KOCK'

Cbipitrb I. -^ Trois JeauM gens.

On étaitau milieu de juilet de l'année mil huit cent .•ingt-cinq ; quatre heures menaient de sonner à l'horoge du Trësor , et les emiloyés , fermant vivement i% tiroirs de leurs bureaux, «plaçant les dossiers dans es cartons et les plumes onlre les écritoires, s'em- >ressaient de prendre leurs :bapeaux et de quitter le ravail de Son Excellence, lour ne plus songer qu'à eursaflaires ou \ leurs plaiiirs.

Parmi la foule de personlages de tout âge que l'on rayait circuler dans les Longs lorridors , un monsieur de 'ingt-scpt à vingt-huit ans , iprès avoir rangé ses canifs, les crayons et son grattoir >eaucoup plus métliodiquenaent que les jeunes gens l'ont coutume de le taire, e* ivoir soigneusement épousleté son chapeau et brossé ion habit, venait de placer sous son bras un grand jiorlefeuille vert , que de loin tn aurait pu prendre pour :elui d'un chef de division ; St, donnantà sa physionomie une expression do bonhomie et d'amabilité, il suivait la foule qui se dirigeait vers la porte , saluant à droite et i {auche ctv Je sts i-ollqjucj

m;i' 1 I ,,\,ii 1,1 I

u'Ido l.i

qui en passant près Je lii disaient : — Binjour., Rtbineau !

M. Robineau (puisque maintenant nous savons soD nom), après avoir lait une centaine de pas hors de son administration , prit tout à couji d'autres manières : il sembla se gonfler dans son habit, il releva la tète, pressa le pas avec aiîectation ; ua air aff.iiré, préoccupa, remplaça le sourire aimable -, il séria plus fort le grand ]>*rtcfeuille sous son liras , regardant d'un air de protection les personnes qui passaient près de lui ; ce n'était plus la touniuro d'un sinipla employé à quinze centf francs, c'était au moins ccll< d'un chef de bureau.

Cependant , malgré cette dimarohe fièrc. Robineau se dirigeait vers un modeste traiteur oii pour trente-deux sous on lui s«rx.iit un dîner qu'il trouvait délirirut , l«rce que ses moyens ne lui permettaient pas d'en prendre un meilleur; en cela, du moins. Robineau se montrait sage : savoir se contenter de ce qu'on a , c'est le moyen d'être heureux; et puisqu'on entend tous les jours les riches se plaindre, il fuit bien que les pauvres se montrent satisfaits.

M.xis m tniveriint le j.^^»

dju du Palai»-Royal pour

LA MAISUIN BLANCHE.

gagner son rrsUitrunt , Robin*' .lu t-st «rrétë par deui jeunes gri:^ fort ^l)ïg:iiils qui Ivii b.nT('iit «ii ri«iil le |iaiiiiii;i'. l/uii, (|ui peutavoir viiig'.i]uutrt! uns , vsl gr.ind , luincc , et ^« lient li^);èrenii'nt voùt^, com e c'vit iissez riiiibitude des personnes de giniide taille i|iii ne sont pas dans lu uiilitairt:. Malf.ré ce petit difaut danU su tournure, sa déinarclieest aisée; il y a dans set manières, dansst^s moindres inouvenicnts un abandon qui respire U fnMUac et un tnn de gaieté ipù si'duit. Sa figure ugréulile, ses grands ytU kUw , ses clicvc^ii blo . .-cendré qui retombent avec i;<'^<:e itur sea fraal haut ei fier , conc <Mriiit à faire de ce jeune lionioie un beau cavalier, mais la pâleur de ton visaf;c , quelques lignes déjà foLteBent prononcées sous ses yeux, et jusqu'à l'expression liabiiuelle de sa pliysionouiie , annoncent aussi un jeune homme qui a déjà beaucoup usé de la vie et qui est vieui de sensations et de plaisirs.

Son com|i«gnon n'est )>as aussi granu, sa iigureest moins régulière, mais il est |ieut-élre plus joli ryarçon ; srs cheveux sont noirs, ses yeux, quoique très-bruns, ont une expression dr douceur qui attire , et sa voix , son sourire achèvent ce que ses yeux ont commencé. Il n'a pas jans les manières autant de gaieté , autant de vivacité (|uc son ami ; mais il ne paraît pas , comme lui , déjà blasé sur toutes les jouissances de la vie.

A l'aspect des deux jeunes gens , la figure de l'employé est redevcuue aimable ; il s'empresse de serrer la main que lui tend le grand blond en s'écriant :

— £li ! c'est Alfred de Marcey ! enchanté de te rencontrer... et M. Edouard ! La santé va bien , à ce que je vois... Vous allei diuer sans doute, et moi aussi.

Celui des deu\ jeunes gens auquel Robineau serrait encore la main, et dont la physionomie noble et S|iiriluelle anuoniail cependant un léger penchant au persiflage, regavualt en souriant notre employé , et il y avait dans ce sourire une expression de malice dont quelqu un de susceptible aurait pu se fâcher , si au même instant il ne se fût écrié avec un tou de franchise et de gaieté :

— Ce bon Robineau!... Qu'est-ce que tu deviens donc ?... Mon ami, on ne porte plus les chapeaux si hauts de forme. Fi donc!... c'est de l'année dernière... mais c'est pour te grandir, n'est-ce pas? El ces basques d'Iiabit!... Ali! ah! tu as l'air d'un père noble... Qui diable est-ce qui t'habille? Sais-tu que tu es en arrière d'un demi-sièele?

Robineau prend fort bien toutes ces plaisanteries ; et , quittant enfin la main du jeune homme, il répond d'un air de bonhomie :

— Cela vous est bien aisé, à vous autres, messieurs, qui êtes riches, qui avez descinquiiiite, des cent mille livres de rente, de suivre toutes les Diodes, d'être à l'afl'ùt des moindres changements dans la coupe d'un habit , dans la forme d un chajieau; mais un simple coaaiis qui a'a que ses cent louis d appointements !... Je dois monter en grade bisctôt, cependant. Vous sentez qu'il faut de l'ordre , de l'écoBOiuie , «juaisd on tient à ne pas faire de dettes; et puis je ne me suia jaMais beaucoup occupé de toilette I... Je ne suis pas coquet, moi. Ah ! non Dieu, pourvu (ju'on soit mis décemment, qu'importe, après tout, qu'un babit soit \,lxii Sang ou plus court?

— Ali! îu fais le philosopiie , Robineau!... Et ces boude* bits tyeétriqiies que tu le fais avec ^oin de chaque côté!..

— Oli! c'est nature!!... je n'y touche jamais...

— Laisse-iuoi donc ! Je gage que tu ne te couches pas oasawir roulé tes cheveui!...

— Ah! par eaerople!...

— Oh! je te cbunais... avec ton air d'indifférence!... C'est comme au collège... peu lui importait ce qu'on nous servait à dîner.;, mais le Jenilemain il faisait le malade pour avoir des bouillons...

Eu disant ces mots , le grand jeune homme se tourne ver» ton ami , 011 ne peut s'empêcher de sourire, tandis que Robineau, pour changer d-' conversation, seuipresse de dire à ce dernier :

— Kh bien ! monsieur Edouard, comment vont les lettres... le théâtre? toujours dans les succès, n'est-ce pas? vous y êtes habitué...

Edouard fât une légère grimace, et Alfred part d'uu éclat de rire en s'écriant :

— Ah! tu es bien venudc lulp;^ 1er de succès... quelle corde viens-tu de toucher là !... Comment, Robineau, à cette mine longue, à ce front sévère , tu n'as pas deviné un poëte qui vient d'é]Mouver un accident.'... d'être la victime d'une cabale'... que tu vois, enftn, un auteur tombé !...

— Bah! vraiment?... Comment , monsieur Edouard , vous avez eu une chute?...

— Oui, monsieur, répond Edouard en ppHS'^nt un Xér"' soupir

— Ah! c'est drôle!...

— Tu trouves cela drôle, toi?

— Je veux dire , c'est extraordinaire... vous qui avez réussi que 1[uefois... C'était donc mauvais? c'est-à-dire... ça n'a donc pas plu?...

— Il parait que non, puisqu'on l'a siÛlé!

— Ma loi, je ne sais pas comment était votre pièce, mais je suis sûr qu'elle ne pouvait pas être plus mauvaise que celle que j'ai vue avanthier à Feydeau... Oh! figurez-vous un amphigouri!... des entrées, des sorties... enfin , c'était si bête , (pic uioi , qui d'ordinaire ne silllc jamais, je n'ai pu m'empêcher de faire romuie les autres... J'ai silllé »«TOn»e un serpent à -lonuelles.

Alfred , qui depuis quelques minutes retenait une nouvelle covl« de rire , (|uitte alors le br.is de son ami et s'abandonne à sa gaieté ,j tandis ([u'EÀIouard dit à Robineau d'un air qu'il tâche de rendre ta" tisfail :

— Je vous remercie , montienr, d'avoir contribué à enterrer mob ouvrage...

> ('omment !... est-ce que c eiaiiue vous:*... dil Robineau en oi^ vrant autant que possible ses petits yeux noirs.

— Eli ! oui, vraiment!... dit Alfred, c'est sa pièce que tu as sifBec commi un serpent à s..r».nettes!...

— Ah ! mon IJieu ! que je suis fâché!... si j'avais pu deviner!.,, mail aussi c'est votre faute; si vous m'aviez envoyé un billet , ça ne serait pas arrivé... Je me rappelle à présent qu'il y avait des mots très^ S|iirilucls... de jolies scènes... Je suis vraiment désolé, monsieur Edouard...

— It moi, je vous assure que je ne vous en veux nullement. Quelques silllets de plus ou de moins, qu iiiijiorte?... El je suis d'avis qu'a théâtre il vaut mieux une bonne chute que de se traîner pendant quelques représentations.

— Vous ne m'en garderez donc pas rancune?...

— Eh ! non, dil Alfred, tu lui as prouvé ton amitié : qui aime bien, châtie bien!... Et , d'ailleurs , le meilleur général a perdu des batailles... N'est-ce pas, l.douard?... Tiens , je gage qu'on t'a dit cela au moins cinquante l'ois depuis avant-hier.

Edouard sourit, mais cette fois c'est de bon coeur; et il reprend le bras de son ami, qi;i considère de nouveau Robineau en laissant errer sur ses lèvres un sourire moqueur.

— Tu es toujours bien occupé, Robineau?

— Oh ! toujours... nous avons une besogne d'enfer... Mon chef ta repose sur moi... il sait que dans les moments de presse je suis là.

— Qu'as-tu donc dans ce grand portefeuille que tu serres si fortement sous ton bras?... Est-ce que tujoues cesoir un rôle de notaire?...

— Oh! ceci n'est pas pour jouer; c'estdela besogne que j'emporte...

— Diable!

— Delà besogne très-pressée... Je passe quelquefois une Dartie de la nuit... mais aussi je suis certain d'avancer...

Alfred ne ré]iond rien , il se mord les lèvres après avoir jeté un coup d'œil à Edouard ; puis il reprend au bout d'un moment :

— Et les amours, Ilohineaii , comment cela va-t-il? Combien as-tu de maîtresses pour le moment?...

— Oh ! je suis sage, moi, très-sage... D'abord , mes moyens ne me permettent jias d'entretenir des femmes; ensuite, j'en aurais les moyens, que je ne le ferais pas... ce n'est pas mon goût... Je tiens à êlre aimé pour moi-même!...

— Certainement, monsieur, vous méritez bien que l'on vous adore...

— Je ne dis pas qu'on m'adore positivement ; mais enfin je veux trouver cette sympathie.... ce doux abandon... ce... Ah! tu ris! toi, tu ne crois pas au véritable amour...

— Bloi! je crois à tout ce qu'on veut , au contraire; et la preuve, c'est que je crois aimer toutes les jolies femmes que je rencontre, n'est-ce pas, Edouard?... Oh! mais il ne faut pas lui parler de femmes maintenant...

— Comment ! est-ce qu'il a fait aussi une chute avec elles? dit Robineau en ricanant d'un air fort satisfait de ca plaisanterie.

— Non ; m ils sa dernière passion vient de faire une fugue avec un Anglais, aussi Edouard jure qu'il ne s'attachera plus aux lingèrcs...

— Ah! c'était une lingère!... Et je gage que vous ne lui refusiez rien... car vous êtes très-généreux... Et puis, elle vousa laissé là pour quelque vilain Anglais qui lui aura promis une voiture : faites donc des folies avec les lemmes!...

— Et avec qui donc veux-tu qu'on en fasse , Robineau ? Quant à moi, elles m'ont tronij^é bien souvent ; mais je ne leur en veux pas... Car, enfin, une maîtresse qui nous quitte nous laisse libres d'en prendre une autre; tandis que celle qui nous est fidèle, on ne sait souvent comment s'en déljarrasser.

— Voilà bien le raisonnement d'un volage! dit Edouard. Ah ! mon cher Alfred, tu seras toujours heureux en amour , car tu n'aimeras jamais !

— C'est vrai, dit Robineau, il n'est pas pour le sentiment, il ne veut que le plaisir; et quand on est comme lui, riche , aoble , fils unique , et qu'on a un père qui nous laisse faire tout ce que nous voulons , ou ne manque pas de plaisir. Moi, messieurs , je sais me restreindre; et puis , comme je vous disais , j'ai les goûts simples , je ne tiens ni au luxe, ni aux honneurs. Qu'est-ce que je veux pour être heureux?... ce que j'ai : une place... un peu fatigante, c'est vrai , mais j'aime le travail... et. en attendant que je me marie, une jolie maîtresse, sensible, aimante, qui ne me coûte pas un sou , et sur la fidélité de laquelle je puisse cou;pter, car je suis horriblement j;iloux.

— Et oii trouves-tu ce trésor-là, Robineau?

— Ça se rencontre assez facilement : à la vérité, je ne m'adresse p.os à des grisetles, à des ouvrières!... Mais, pardon , messieurs , tout en caus.mt avec vous , j'oublie que Ton m'attend pour dîner , dans nue maison oii je suis prié depuis huit jours... ( )u ne so mettra pas à talila sans nifii, > t je ne veux pas faire attcmlre trop lard.

Eli di&uni culaj L'tobiueau s'éUil approché d'Alfred pour lui fiomie

LA MAISON BLANCHE

la main. Celui-ci saisit ce moment pour prendre le portefeuille que l'employé tenait sous son bras.

— Mon portefeuille ! mon portefeuille! s'écrie P.obineau; diable!... pas de plaisanteries!...

— Je le parie qu'il ne contient que du papier blanc , dit Alfred en retenant toujours le portefeuille. Voyons, Robineau, veui-tu ^agcr un dîner ciiez V(5ry?

• — Je ne fage pas de dîner... Je suis pressé , rends-moi H!on portefeuille... Je ne veux pas qu'on regarde dedans... ce sont de» travaux iccrets...

Mais Alfred n'écoute pas Robineau, ei, uénouant les cordons du portefeuille, il montre à Kdouard quatre cahiers de papier à lettre, trois bâtons de ciie à caclicter, un cr.iyon et deux paquets d'épingles.

— C est donc là-<lessus que tu passes la nuit? dit Alfred tandis qu'Edouard rit de bon cœur aux dépens de celui qui a sifflé sa pièce. Robineau joue la surprise en s'écriaiit :

— Ah! mon Dieu! je me serai trompé... J'ai pris un cahier pour un autre!... J ai tant de dossiers devant moi... Je t'assure que cela me contrarie terriblement... et si on ne m'attendait pas pour dîner, je retournerais à mon bureau.

— Monseigneur , je vous rends vos travaux secrets , dit Alfred en présentant d'un air respectueux le grand poilefcuille h Robineau , qui le replace sous son bras et va s'éloigner jrour écliajiper aux plaisantc- "ies des deux jeunes gens; mais le plus grand l'arrête encore :

— Robineau, tu n'es pas fâché, j'es|ière?

— Moi ! fâché !... Eh ! pourquoi donc?... Tu aimes à rire, à plaisanter, et moi aussi, quand j'ai le tcm])S...

— Oui, je sais qu'au fond lu es un bon enfant; écoute, pour me prouver que tu ne m'en veux pas d'avoir jeté des yeux profanes dans le portefeuille administratif, il faut venir ce soir chez moi... à l'hôtel; mon père donne une grande soirée... je ne sais troj) à quelle occasion ; mais ce que je sais, c'est qu'on dansera, qu'on jouera, et qu'il y aura de trèsjolies femmes. Malgré ta petite passion quotidienne , lu es amateur aussi, il faut venir... Edouard sera des nôtres, il me l'a promis; :ious lui gagnerons son argent à l'écarté, ça lui fera oublier sa dernière chute... Et puis, que sait-on? il trouvera peut-être dans la réunion une beauté qui efl'acera de son coeur le souvenir de sa perfide... Eh bien! viendras-tu?...

La figure de Robineau s'est épanouie pendant l'invitation d'Alfred; il lui prend de nouveau la main et la lui serre fortement en répondant : •

— Mon ami... certainement... je suis très-sensible... Cette obligeante invitation me...

— Laisse donc là les phrases! est-ce qu'il y a de la cérémonie entre nous?... Je voulais t'écrire pour t'inviter; mais tu sais combien je suis étourdi, et je n'y ai plus pensé... Tu viendras?

— Certainement, j'aurai cet honneur, et je suis...

— Allons, c'est dit, ;i ce soir, et nous tàclierons de nous amuser, ce qui n'est pas toujours facile dans les grandes soirées.

En disantcela, le grand jeune homme entraîne son compagnon, tous deux font une inclination de tète à l'employé, et s'éloignent à grands pas laissant Robineau dans le jardin du Palais-Royal, et si préoccujié de l'invitation qu'on vient de !til faire et de la soirée qu'il va passer chez le baron de Mareey , que , sans les bords saillants du bassin (jui arrêtent ses pieds, il marchait droit sur le jet d'eau pour aller gagner son traiteur.

CnAPiTBE n. — La Modiste. — La toilette de Uobincau.

Robineau est arrivé à son modeste restaurant, dont les salons sont, conime de coutume, pleins de monde ; car les petites bourses sont ])lus communes que les grandes fortunes, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ïit que les gens riches qui aillent chez les n\eilleurs traiteurs; mais ce pi'il y a de certain , c'est que dans les restaurants à trente-deux sous on mange avec un appétit que l'on n'a pas toujours dans les salons dorés, comme le i)ain y est à discrétion, les consommateurs ne s'en font pas faute, et le cri : (iiirçun, du pain! se faitcuteadreà chaque instant des quatre coins de l.i salle.

Robineau, qui d'ordinaire n'est pas du nombre des petits mangeurs, • ce jour-là moins d'a|>pétit; il avale sa jiàienne sans se plaindre de ce qu'elle soit ou tro|) claire ou trop salée , ce qui surprend beaucoup le garçon ; enfin, quand celui-ci lui demande ce qu'il veut manger après le potage, Robineau répond :

— Ce que vous voudrez, mais dépèchei-vous... je suis très-pressé... jiL' vais ce soir chez le baron de Marccy , M il faut que je fasse uuc grande toilette.

— Alors, monsieur, un tircf-stt'ack aux pommett, ».,- .; garçon , qui Venibarrassefort peu que I habitué aille le soir clies un Ixiron , tandis qiio Hobinean regarde d'un air iinnortanl iinlour de lui pour voir si quelqu'un a fait attention à ce qu'il vient de dire ci si uS le regarde avec p lus de' considération. Mais c'est en vain qu'il promène ses regards sur les tables environnantes; ceux qui l'entourent sont trop occupés à faire disparaître ee qui est sur leurs assiettes pour s'amuser à lorgner leurs voli^ins : ee n'est pas dans un restaurant à treute^eux sous qu'il faut '•lier pour fuiie de l'embiicr's.

Robineau, qui voit qu'on ne s'occupe p.i» de lui, quoiqu'il ait lancé encore une fois le nom du baron, se hâte de manger le» trois pUu qui siiix'enl le potage; quand le garçon vient lui offrir le dessert, qui, suivant l'Iiabitudc de Robineau, se composait dz quatre menilianls, l'eia-; ployé se lève vivement, et, replaçant son y,jrtefeuiile foiu *oo bras,' quitte la table en disant au garçon :

— f /est pour vous... c'est pour boire.

Ensuite il traverse le salon à pis précipités, coudoyant les consommateurs qui se trouvent sur son passagr et qui murmurent de sa vivacité, tandis que le garçon regarde en faisant la grimace les noisc'.tis et les figues qu'on vient de lui laisser pour boire.

Robineau est arrivé dans la rue Saint Honoré, oii est situé son lûgt-

nienl; en approchant de sa maison, au bas de laquelle est un maga".!.-!

de modes, il ralentit le pas, et ses yeux semblent vouloir percer à tr .-

vers les rideaux de taffetas jaune qui cachent aux re^^nU des passants

! les demoiselles occupées dans la boutique.

— Diable! se dit Robineau, il n'est que six Heures , Fifaie n'est pas prête à sortir du magasin... J'aurais pourtant extrêmement besoin d'elle, ^■i cet étourdi d'.\lfred m'avait écrit quelques jours d avance, je me serais préparé pour sa grande soirée . et il ne me manquerait rien. Ces gens riches ne pensent jamais que le» autres ne le sont |ias !... Je ne sais pas si j'ai un gilet blanc à mettre , et des bas de soie?... Ai-je des bas de soie?... .^h ! mon Dieu ! je les ai prêtés à Eifine U dernière fois que nous sommes allés au spectacle... et elle ne ine les a pas encore rendus... Cette femme-là finira par me dépouiller de tout!... J« suis trop généreux... mais si elle les a troués, je lui ferai une lerhU'.^ scène... Avec quinze cents francs d'appointements, quand il faut se l-.»ger, se nourrir, et qu'on tient à faire une certaine figure dans le mond-;, on ne peut pas nager dans les bas de soie... c est impossible!... .Avec ra que depuis <pielque temps je ne suis pas heureux à l'écarté... A M Dieu! quand serai-je riche!... Certainement je ne ferai pas plus d embarras... Je ne serai ni lier, ni insolent... Mais au moins quand U m'arrivcra une invitation pour aller dans le grand monde , je ne serai pa^ aux expédients pour avoir des bas.

Tout en faisant ces réflexions, Robineau est arrivé devant le ma~ gasin ; mais la porte est fermée ; les rideaux laissent bien entrevoir le bas d'une tête , un bras , un profil , mais il y a six demoiselles qui travaillent dans la boutique ; et quand la maîtresse du magasin est là , on a les yeux sur son ouvrage et on ne clieichc pas à voir par les carreaux. Robineau passe et se décide à entrer dans son allée , dans le fond <!e laquelle est une porte qui donne dans l'arrière-boutiquc. Arrivé la , il se |uomène quelque temps, toussant avec force quand il est contre la porte du fond , et regardant avec impatience à sa montre d'argent , q li est placée dans son gousset et attachée à •>' ipli r«\iui moiré Dieu passé autour de son cou.

Les demoiselles qui travaillent dans le magnsin de modes couchent toutes les six dans la maison : deux dans une pièce qui tient à l'apiiarteinent de la maitretee, et les quatre antres dans une chambre au cinquième , qui est au-<lessus de l'appartement de Robineau. Mademoiselle I-'ifine est du nombre de ces dernières. Robineau sait fort bien que pour monter à sa chambre il faudra que Fifine passe jxar l'allée ; mais on ne remonte que vers les neuf heures, cl il ne jwut pasattcndre celte heure-là pour parler à la jeune fille. 11 serait beauconp plus sim|>le d'entrer dans le magasin et de prier mademoiselle Fitine de sortir un moment, mais ce serait le moyen de se brouillera jamais avec sa Délie. (!ac, ainsi que toutes les demoiselles de modes. Fifine t des moeurs; si elle a un amant, c est seulement jiarce que toutes ses compagnes ont leur petite connaissance, et qu'on se moquerait d'elle si elle n'avait ]ias aussi quelqu'un pour la promener le dimanche. Mais dans la semaine, madame c'est le nom qu'on donne à la maîtresse du magasin) est très-sévère avec des demoiselles, et elle rc|>ond de leur vertu depuis huit heures du matin jusqu'à neuf heures du soir.

A]u'ès avoir toussé inutilement dans l'allée. Robineau se décide à monter cliez lui pour y déposer son portefeuille et y faire les apprêts de sa toilette. 11 grimpe les quatre étages d'un escalier sale et noir, comme il y en a beaucoup dans la rue S.unt-llonoré ; il entre dans son appartement, qui se compose de deux petites pièces, dont l'une fait antiehambrc, garde-robe et cuisine; l'autre chambre à coucher, dbinet de toilette et salon. La première de ces pièces est jvu garnie de meubles, mais la seconde est décorée avec une certaine elcs.ince , ri il y règne de l'ordre, de l.i i)ro|>reté; enfin toutes les choses sont à leur place , ce qui est assez rare chez un garçon,

Robineau ouvre sa commode , il tire de l'un des tiroirs l'habit noit de cérémonie, le pantalon de bal, cl trouve avec joie un gilcl oi piqué tout blanc. Il étale cela sur son lit , puis se regarde avec coiU' plaisance dans la glace qui est sur la cheminée , et sa glace lui montre comme à l'ordinaire, une grosse figure bou:tie , de |H.'lils yeux noirs, un gros nez rond, inie petite bouche, un petit front, des cheveux blonds très-épais et des lèvres pincées, Robineau innive tout cela charmant; il se sourit , se fait des mines , se Siilue gracicuwmenl , puis s'écrie : — Je suis très-bien... et en grande toilette je doit fciirc beaucoup d'effet.

Après quelques minutes passées à se rcgarxler dans la g'"' > '' •*" tourne à sa eouiiuode , fouille dans les tiioiis , ui< > tout sens de.v<us dcuous, ul iiicritt : .» UéciiUuucul je n'ai pai de bas de soie... A U

LA MAISON BLANCHE

rigueur, je pourrais en acheter... j'ui enoore vin[;t-trois fruncs de i reile de mon mois... mais ça me gênera... et si je veux risquer quelque cliose ù l'écartt! , je ne le pourrai pas. Je sais liien que si je disais a Alfred de me piùter, il ne me refuserait point; mais je ne veuï pas avoir l'air d'iHre à court d'argent , et puis au fait, ]iuisque j'ai de fort beaux bas de soie , je ne vois pas poui'i|uoi j'en achèterais. Il faut absolument que mademoiselle l'iiine me les rende, sinon c'est fini, nous •ommes brouillés et je ne donne plus de leçons de guitare. Elle y rei:ai'dera à deux fois-, on ne trouve pas tous les jours un amant qui joue Je la guitare , et qui a la complaisance d'apprendre à son objet comment on en pince.

Uobineau prend une guitare (^.n est sui^ndue dan» un coin de la cliambre, il s'approche de la fenêtre qui est ouverte et donne sur la cour, il fredonne une romance en s'accompagnant avec l'instrument. ^>uand l'iline est dans la chambre du cinquième, la guitare est ordinairement le signal qui l'avertit que Uobineau l'attend; mais du magasin il n'est guère possible d'entendre la musique.

Après avoir chanté quelque temps, Robineau regarde de nouveau à sa montre, il frappe du pied avec impatience, et va redescendre se promener dans l'allée, lorsqu'on sonne à « porte.

— C'est elle!... elle m'aura entendu! s'ccrie-t-il en courant ouvrir. Mais au lieu de sa belle, il aperçoit un jeune clerc d'avoué qu'il reconnaît pour le bon ami de l'une des compagnes de Filine.

— Est-ce qu'elles sont montées? dit le jeune homme sans entrer et en avançant seulement la tête pour regarder dans l'appartement de l'employé.

— Comment montées!... qui cela?

— Ces demoiselles... Je voudrais absolument parler à Thénaïs ; je »uis monté à tout hasard'à leur chambre, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu; mais, en descendant, j'ai entendu votre guitare; et comme je sais que vous en donnez des leçons à mademoiselle Filiue, j'ai cru que ces demoiselles étaient chez vous?

— Hélas! non... elles sont encore au magasin, elles ne monteront pas d'une bonne heure au moins ; ça me contrarie beaucoup,, car j'ai aussi quelque chose de pressé à demander à Fifine.

— Eli bien ! est-ce qu'il n'y a pas moyen de leur faire savoir que nous sommes là?

— Oh ! si nous allions au magasin, elles se fâcheraient ; c'est expressément défendu ; et puis moi-même je ne m'en soucie pas... Quand ou est dans une administration de l'Etat, on a un certain décorum a garder... maintenant surtout, il faut des moeurs, on est très-rigide làdessus.

— Sans aller au magasin, on peut bien faire sortir ces demoiselles.

— Ma foi, il y a une heure que je suis rentré et que je cherche comment m'y prendre.

— Attendez!... je ne suis jamais embarrassé, moi... Il n'y a pas de portier dans cette maison?

— Non...

•^Tant mieux, on peut faire ce qu'on veut... Avez-vous ici deux •u trois assiettes!^

— Des assiettes, c'est tout au plus... je ne mange guère chez moi...

— N'importe, un saladier, un vase... ce que vous voudrez. Robineau va chercher dans îon buffet, et revient avec un compotier

de porcelaine et une assiette de iaience en disant :

— "Voilà tout ce que j'ai trouvé.

— C'est excellent, dit le jeune clerc en prenant les deux objets.

— Que voulez-vous donc faire de cela?

— Vous allez voir : suivez-moi, et criez comme moi de toutes yos forces, quand nous serons près du magasin.

Le jeune homme descend lentement, tenant d'une main l'assiette, de l'autre le compotier; Robineau le suit, curieux de voir ce qu'il va faire. Arrivé au premier étage , le clerc commence à crier :

— Au voleur! et Robineau en fait autant; puis le jeune homme jette avec force l'assiette dans l'allée ; et Robineau court après lui pour le retenir, en lui disant :

— Diable! en voilà assez, ne jetez pas mon compotier.

Mais il est trop tard , déjà le vase a suivi l'assiette ; il se brise en éclats , et à ce tapage toutes les demoiselles sortent du magasin et viennent s'informer de ce qui se passe.

A la vue des demoiselles, le jeune clerc rit aux éclat* en s'écriant :

— Je savais bien que je vous ferais quitter votre ouvrage.

— Ah! c'était une frime! disent les demoiselles en riant, tandis que Robineau regarde tristement les débris de son compotier et murmure :

— Oui, il est gentil, le moyen!... mais je ne lui confierai plus ma vaisselle, à ce monsieur.

Les demoiselles rient de plus belle ; le jeune clerc est déjà en conversation avec mademoiselle Thénaïs, et Robineau va s'approcher de Fifine , lorsque le cri :

— Voilà madame! se fait entendre; alors les modistes disparaissent toutes comme une nuée d'hirondelles, et les jeunes gens se trouvent de nouveau seuls dans l'allée.

— Eh bien! les voilà déjà renliécs!... dit Robineau.

— Moi, j'ai dit à Thénaïs ce que je voulais... répond le jeune clerc, et il sort de l'allée enchanté de sou expédient, tandis que Robineau, qui en est pour son compptier et son assiette, et u'a i^as même parlé

à Fifine , remonte cbei lui en envoyant lu diable les clercs et le» dot

moiselles de modes. U dispose de nouveau tout ce qu'il faut pour li toilette, et va enfin se décider u sortir pour aciiett-r des bas de soie^ lorsqu'on frappe deux petits coups à sa porte , et mademoiselle Fitjue entre enfin chez Robineau. '

Fifine est une grosse réjouie de vinj5t-i|uaire ans, dont les couleur; sont un peu vives, les cheveux d'un blond un jieu hasardé, les yeux un peu saillants, et la taille un peu basse; mais il y a dans sa tournure quelque chose de décidé qui annonce une fille à caractère, que l'on prendrait pour un crâne , si elle portail des culottes.

— Eh bien! qu'y a-t-il doue, bon ami? (pi'csl-ce que c'est que ce genre de briser sa vaisselle pour nous voir? Dieu! quel luxe! ces demoiselles ont trouvé cela très-galant I...

En dis.'int cela , Fifine est allée se jeter sur une ottomane qui est en face du lit , et elle continue de manger des cerises qu'tUe tient dans un mouchoir.

— Si vous croyez que l'invention est de moi, vous vous trompez bien! répond Robineau avec humeur; c'est ce petit clerc qui sans me prévenir. , Ne jetez donc pas vos noyaux dans ma chambre, je vous en prie.

— On la balayera, votre chambre. Ah Dieu! monsieur propret!... prenez donc garde... il aimerait mieux que j'avalasse les noyaux au risque de ce qui pourrait en résulter... n'est-ce pas, bon ami!... Qu est-ce que tu as donc, ce soir, Raoul, tu as le nez plus long qui l'ordinaire... est-ce que tu as des chagrins secrets?...

— Oli ! il n'est pas question de rire...

— Ah bcn ! moi, je n'ai pas envie de pleurer... Si tu veux que je pleure, joue-moi une scène de mélodrame... joue-moi M. TrugueUn de Cadina... Quand tu seras pour te tuer, je te lancerai un noyau...

— Voyons, Fifine, je vous en prie, iiarlons raison...

— Viens donc l'asseoir an peu à côté de moi, que je te pince... D'abord , ce soir, j'ai une envie terrible de pincer quelque chose.

— Je n'ai pas le temps de jouer...

— Dieu! qu'il est aimable, mon amant!

— Je vais ce soir en soirée chez mon intime ami Alfred de Marcey fils du baron de Marcey... qui a près de cent mille livres de rente...

— Ah! c'est donc ça qu'on ne peut pas te regarder en face... et que tu as fait jeter ta vaisselle dans l'escalier! Au fait, quand on va chez un baron , on ne doit pas manger le lendemain. Tu es déjà grandi de deux pouces.

— Fifine, je vous en supplie, écoulez-moi.

— Est-ce que tu vas pleurer?

— Pour aller chez le baron de Marcey, il faut que je fasse une grande toilette...

— Ah ! je te vois venir, tu veux que je te mette des papillotes!...

— Des papillotes... ça me fera plaisir... c'est vrai... avec ça que vous les mettez dans la perfection...

— Ah! voilà le lion qui s'adoucit'

— Mais il y a autre chose dont j'ai un besoin urgent , ce sont mes bas de soie noirs que je vous ai prêtes le dernier dimanche qu'il a plu...

— Vos bas de soie ?...

— Oui, mademoiselle.

— Ah ! ils sont loin, s'ils courent toujours!...

— Qu'est-ce que vous voulez dire?

— Je veux dire que je les ai prêtés à Fœdora , pour jouer dans une comédie bourgeoise, et elle m'a avoué qu'elle les a laissé mettre le lendemain à son bon ami pour aller à une noce ; mais, comme il a les mollets très-gros, il a fait partir cinq ou six mailles en les ôtant...

— Ah ! mou Dieu !... prêtez donc quelque chose!...

— Est-ce qu'on va présumer aussi qu'un amant vous redemandera ce qu'il vous a prêté ?

— Mademoiselle, je ne suis pas un capitaliste, un marchand de nouveautés!... Je n'ai jamais prétendu faire le seigneur avec vous.

— Oh! ça se voit bien!... Attrape ça, Raoul...

— Ne me lancez pas de noyaux, je vous en prie... Comment faire?... Il est déjà huit heures ; je sais bien qu'on va tard dans les grandes soirées.

— On n'y va même que le lendemain , c'est plus comme il faut.

— Mais enfin je complais sur ces bus...

— Il faut en acheter d'autres, on en vend en face...

— Oui, en acheter! c'est facile à dire... Il «e fallait pas me faiit dépenser douze francs dimanche dernier cher le traiteur.

— Nous en dépenserons quinze dimanche prochain , bon ami.

— Vous voulez toujours ce qui est le plus cher.

— Il n'y a rien de trop bon pour moi.

— D'abord, si j'achète des bas, adieo not^ p^i-tie de campagne pour dimanche, je vous en préviens...

— Ça commence à m'attendrir. Allons, calmez-vous, loulou, vous êtes bien heureux d'avoir une amante qui ait de l'imaginalive... Restez là, commencez votre toilette par le haut... Je vais m'occuper du bas...

— AU! ma chère Fifine, que vous serez :ri:Ti,ili!c !...

— Donne-moi cinq à six cahiers de papier à lettres... du vélin...

— Eu voilà... J'en ai justement rapporté de mon bureau... Veui-tu aussi de la cire à cacheter... trois bâtons?...

— Oui , oui, donne toujours.., c'est avec cela que je me mcnaEC le»

LA MAISON BLANCHE

bonnes grâcus de madame... sans quoi, clic ne m'aurait pns laissé sortir sitôt... m.iis j'ai dit que j'avais la m' -..ine. <■• comme je suis ia favorite, on m'a dit :

— Allei vous coucher!

Fifnie prend les cahiers de papier, les bfltons de cire à cacheter, et

lort en sautillant de chez Robineau; alors il commence à se déshabiller en se disant :

— C'est vraiment une bonne fille... et pleine d'esprit, que cette Fifine..' Elle est un peu vive, un peu gourmande; mais, au total, elle e»t folle de moi , elle se jetterait dans le feu pour m'ohlif;er. Elle a refusé pour moi des marquis, des fabricants de sucre de bcllerave, des agents de clianrje ; et pourtant, moi, je la mène promener, voilà tout... Ce n'est pas comme la lingère de M. Edouard, qui l'a plante là pour un Anglais... Ahl... ah!... Je n'en suis pas trop fâché, parce qu'il a l'air de faire un peu son embarras... Il a, je crois, un millier d'écus de rente... ce n'est pas déjà tant!... Mais il fait des iiicccs, des opéra-comiques... des vaudevilles c'est-à-dire des tiers ou des quarts de

vaudeville... Eh! mon Dieu! si j'avais le temps, j'en ferais aussi, moi, des pièces... et je me flatte que ce serait autrement tourné que les siennes. Mais quand il faut être à son bureau depuis neuf heures jusqu'à quatre, et toujours travailler, comment voulez-vous qu'on cultive les Muses? Quand je serai chef, ou sous-chef même, c'est différent, j'aurai du temps à moi. C'est cet Alfred qui eslhcurcu\!... Kils unique, un père baron, près de cent mille livres de rente!... Et voyez comme ça s'est arrangé : Alfred a perdu sa mère étant en bas âge, son père se remarie quelques années après, il pouvait avoir d'autres enfants, mais il n'en a pas ; au lieu de cela, sa femme, qu'il adorait, meurt au bout de trois ans de mariage, et le baron, désolé de la perte de sa seconde femme , jure de ne plus se remarier et tient parole, quoiqu'il soit encore jeune. Comme tout ça a bien tourné pour Alfred!... Ah Dieu! il ne m'en arrivera jamais autant!... J'ai pourtant qxielque part un oncle qui court le monde, à ce que m'a dit ma mère avant de mourir; un oncle qui voulait faire fortune, qui est allé aux Grandes- Indes... au Pérou... on ne sait pas où enfin, mais bah! il aura faii le saut du Niagara!... Ce n'est que dans les comédies qu'on voit des oncles qui arrivent juste pour le dénoûnient, afin d'cmjiccher l'innocence daller en prison. Après tout je ne suis pas ambitieux, moi, je suis philosophe... je suis content de ce q le j'ai... Si j'avais des bas de soie, je serais encore plus content cependant. Mais qu'il m'arrive une fortune, et on verra avec quel sang-froid , quel flegme je la recevrai...

Ha çà, me voHà déshabillé, et mademoiselle fifine ne revient pas

Je ne puis pourtant pas me cravater avant -"^trc chaussé et papilloté... Heureusement que nous sommes au mois i ' '" ^et, je ne m'enrhumerai pas.

Pour tuer le temps, Robineau, las de se promener dans sa diambre, vêtu comme quelqu'un qui va faire du pain, se décide à prendre sa guitare. 11 en est au second couplet de la romance de nélisaire. lorsqu'il est interrompu par des éclats de rire; c'est Fifine qui, ayant laissé la porte tout contre, est entrée sans faire de bruit, et se tient les côtes en voyant le Bélisairc en chemise.

— Ah Dieu! bon ami , que tu es bien comme cela !... dit Fifine en continuant de rire ; j'ai envie d'appeler ces demoiselles pour qu'elles voient le tableau...

— N'appelez personne , je vous prie ; ce n'est pas que, sans me flatter, je crois qu'on a des formes qui ne leur feraient pas peur.

— Tu as l'air d'un gros llacchus.

— Voyons les bas, s'il vous plaît...

— Tenez, troubadour, j'espère que voilà de quoi faire une belle jambe.

Fifine jette sur les genoux de Robineau des bas de soie noirs. Celui-ci les examine quelque temps, puis s'écrie :

— Ce sont des bas de femme !

— Certainement, puisque c'est Adeline qui me les a prêtés.

— Les hommes ne portent point des coins à jour comme cela.

— Bah! les hommes portent bien autre chose, et ça ne les empêche nas de danser.

— Mais...

— Mais voilà tout ce que j'ai pu trouver; et il me semble que tu ■ ws être tfès-content.

Robineau se décide à mettre les bas en disant :

— On croira que c'est une nouvelle mode que je veux faire venir. Pendant qu'il commence sa toilette , Fifine prend la guitare et fredonne de petits airs.

— Je n'aurai donc pas de leçon ce soir, bon ami ?

— Vous voyez, ni.i chère, que c'est impossible... Us me vont très- Oien , ces bas... supérieurement... c'est étonnant ! J'ai une jambe qui «c prête à tout.

— A propos, te souviens-tu du train que nous avons fait hier au •oir? Oh ! nous avons eu une scène étonnante !... Tu sais que madame ne veut pas q;i'on lise dans le lit, parce qu'elle a peur qu'on mette le feu

— Elle a raison... de ce côté-là, je suis de son avis.

— Oh! oui ; mais nous brûlons la défense, nous autres : hier, après «jue Fœdora eut dicté un poulet à Théna'i's , et quand Adolinc eut cnfln achevé de nous conter la manière dont elU> ■ surpris les tra(tnf»s

de son amant... Ah! à propos, je r.c l'ai pas conte retle hiitoire-h; c'est joliment drôle !... ,

— Ma chère, si vous vouliez mainteiw-nt me mettre de» ppillotes, ça me...

— Le fer n'est pas encore chaud; 11 est sune fourneau, li-haul; c'est égal , donnez-moi du papier jo.'fph, que je vous bichonne...

— Tu m'en mettras quinze...

— Pourquoi pas trente-six, comme à une Ninon... Allons, nfhrmi^ pas... Figure-toi que Fidélio, c'est le nom de l'amant d'Adeline, tient un cabinet d'affaires, et a toujours de jolies petites bonnes, auiquellf^ on assure qu'il a l'habitude d'en conter ; c'est si bien connu dans le quartier, qu'on le dit d'avance aux jeunes filles qui entrent chez lui; afin qu'elles sachent de quoi il retourne...

— Le fer...

— Allons, laissez-moi tranquille, avec votre fer!... Adeline ne vivait pas tout çâ... Ce scélérat s'était présenté à elle sous un faux nom... Ah ! que les hommes sont pervers! Au lieu de te mettre des pipillotcs, je devrais t'arrachcr tous les cheveux les uns après les autres!...

— Fifine... je vous en prie...

— Ne remue ^.as. Mais ce n'est pas le tout : M. Fidélio, non content d'avoir à son service une jolie blonde de vingt ans, faisait la cour à une dame mariée... et la dame mariée, il parait...

— Vous me tirez les cheveux !

— Oh! quant à ça, c'est très-mal. Qu'une personne libre fasse ce

qu'elle voudra approuvé ! Mais on est enchaîné ou on ne lest pas ..

je ne connais que ça... à moins cependant que l'époux ne soit un tyran, un ladre, un fessc-matliicu...

— Fifine, il est neuf heures passées!...

— C'est bon ! vous aurez encore assez le temps de faire des conquêtes. Or donc, la domestique s'est aperçue que la dame venait bien souvent parler d'affaires chez Fidélio, et que Fidélio, au lieu d'être aimable comme de coutume avec sa bonne, ne faisait plus que la gronder... Mais on peut être servante et avoir les passions vives; ça s'est vu. Pour se venger, voilà un jour la bonne qui va trouver le mari de la dame en lui proposant de le rendre témoin d'un rendez-vous donné par sa femme à l'homme d'affaires. Le mari, furieux, accepte, fait venir un sapin, monte dedans avec la petite blonde, qui doit faire arrêter le cocher quand cela sera nécessaire; mais en route... c'est ç» qui est le plus drôle! ne voilà-t-il pas que le mari commerce à trouver aussi la petite bonne fort à son goût, et veut passer sur elle sa fureur, en lui disant : — On nous trompe tous les deux, vengeons-nous ensemble. La petite bonne n'enlend pas cela, elle résiste ; le monsieur persiste. Ennuyée d'être pressée par ce monsieur, qui ne pense plus du tout à sa femme, elle dit au cocher d'arrêter, ouvre la portière, et saute hors de la voiture; le monsieur saute après elle et se casse le nez snr le pavé : la bonne, pour échapper à ses regards, entre dans U première maison qu'elle aperçoit... C'était juttcment la nôtre; et q':i trouve-t-elle dans l'allée?... Fidélio en conférence avec ,\delinc... De là explosion, explication, confusion, et...

— Le fer doit être rouge !

— Je vais le chercher; mais s'il n'est p.is chaud, je ne redescends p.i s. Robineau va se regarder dans la glace en disant :

— Quand Fifine est en train de bavardi-r, il n'y a plus moyen de l'arrêter... Mais elle met des papillotes -omme un ange... je serai le mieux coiffé ilu bal.

Fifine redesrend tenant à la main le fer, qui fume.

— Allons vite... il n'est pas trop chaud...

— Il m'a l'air rouge... Ma chère amie, prends IsJcn garde de me brûler, je t'en supplie...

— Ah Dieu! c'est un agneau quand il a peur!... Pour en revenir k notre scène d'hier, nous venions de nous coucher, et c'était moi qui faisais la lecture, parce que, sans me fl.itter, je suis celle qui lit le mieux. Auguste nous avait prêle les Haroiis de Felshei'ti , et noiu les dévorions, c'est le mot, lorsqu'au milieu d'un chapitre ch.Trmant, on frappe à notre jK>rtc , et nous entendons la voix de madame qui nous crie: — Mesdemoiselles, pourquoi avez-vous encore de la lumière? IJi-<lessu5, le silence le plus profond remplace nos éclats de rire, et pour cacher la lumière, car nous ne voulions pas l'éteindre, je m'imigine de mettre un vase... tu sais... un vase norturnc sur le bougeoif. C'est très-bien; on ne voit plus rien. Madauie appelle encore, nous ne répondons pas. Alors madame s'en va ; et qiiand nous pen,sons qu'elle est rentrée, je lève le vase protecteur... Pas du tout : la lumière s'él lit vraiment éteinte. Nous voilà désolées; nous n'avions pas envie de dormir, et nous ne voulions pas rester au milieu d'un chapitre fort intéressant, dans lei,uel il est question de truffes... et pas de briquet phosphorique, faute d'avoir jusqu'à présent amassé la s^ime suSis-'ule à l'achat de ce combustible, parce que les demoiselles de modes n'ont pas l'hubitudc de porter à la caisse d'épargne. Cependant nous étions résolues à avoir de la lumière, et, pour mon compte . j'aurais été décrocher le réverbère plutôt que de ne jws finir mon chapitre. C'cJl dans ce moment-là que nous eulendimes le son ds ta gintire et le» .^ocents de U voix... Ah! bon ami . tu ne te doutes pas de l'effet que ç« jiroduisit sur nous! Tu étais un Orphée, un demi-«lieu "... P.is enrorr couché! cri.îmes-nous toutes à la fois, et aussitôt je suis à b«« du lit. je passe 4e jupon de la pudeur, parce qM l'amour de U leckir* m ()«il

LA MAISON BLANCHE

VM aller jusqu'il se promener toute nue, et je cours ouvrir la porte. Mais à peine ai-je fait deux pas sur le carré, que je nie sens prise par le bras, et mailaiiiu, car c'était elle qui guettait à la porte, s'écrie : — AIiI c'ta couiniu ça que vous ilorinei, uiesdeinoisellcs! Mais je veux savoir quelle est celle qui ose sortir malgré ma défense, s.ns doute pour aller alluuier sa cliaiulelle. Je n'ai garde de répondre. Madame appelle Julie pour quelle monte avec de la lumière. Rloi , je me déi;a(jc; et pendant que madame se place devant la porte pour m'ei»péelicr de rentrer, je cours dani son appartement, j'éteins les eliandelles, et je jette le briquet par la fenôlrc... Ça fait que madame n'a p.is pu savoir qu'est-ce qui était sorti, et que nous avons jiassé le temps a courir à tâtons les unes ajirès les autres... Te voila coilTé , bon ami.

— Uicu merci... je me rappell» que vous aver fait assez de tapaj^e.,. Il faut que j'attende qu'elles soient froides pour les ôler... Cette Fi- Jine !... c'est un diable !... C'est é,r;al, je l'aime sincèrement, moi... et li je devenais ricbe comme Alfred...

— Ab! oui, nous verrions de belles choses, n'est-ce pas?

— Oui... tu verrais... O'abord la fortune ne me ferait pas changer: j î'cst si ridicule de faire le fier , le suflisant, parce qu'on a quclipies pièces jaunes de plus dan» son fjousset... En a-t-on plus de mérite ?... beiu! je te le demande, Fifine?

— Il est certain que lu serais millionnaire , que tu n'en aurais pas Ses yeux plus (grands...

— llom ! iiiécbante.,. ils sont assez grands pour vous admirer... Ah! finissez donc !

— Je ne t'avais jamais entendu parler de cet Alfred , chez qui tu vas ce soir.

— C'est un ami de pension... il jouait toujours avec moi au cheval fondu ; depuis, nous nous sommes un peu perdus de vue... Lui qui est toujours en calèche, à cheval... Moi, je vais à pied...

— C'est meilleur pour la santé,

— Eh bien ! avec toute sa fortune , Alfred s'ennuie... On voit qu'il ne sait déjà plus que faire de lui... 11 est las de plaisirs; d'abord c'est un libertin, un coureur, un homme incapable d'aimer véritablement...

— Pour ton ami , tu l'arranges bien.

— Oh ! mon ami! Je le dis tout bonnement une connaissance de pension...

— Est-il joli garçon ?

— Oui... pas mal, c'est-à-dire une figure ordinaire, mais acja fatiguée, usée.

— l'ais-moi donc faire sa connaissance...

Robineau se lève d'un air piqué et va ôter ses papillotes devant la glace en disant : — Si je savais,, mademoiselle , qu'il pût vous rendre heureuse, certainement... je n'hésiterais pas! Mais je doute que vous trouviez chez Alfred cette amitié profonde et sincère que je vous porte...

— Ah Dieu! bon ami, comme tu m'adores ce soir!

— Parce que je n'ai pas voilure , on parle en riant de m'.ibandonner... Mais qu'il m'arrive une fortune , et ma seule vengeance sera de te donner une superbe maison de campagne.

— Tu y mettras des lapins , entends tu , parce que j'aime beaucoup les gibelottes... Mais en attendant, pendant que monsieur va danser, je vais garnir une capote...

— En bas ?...

— Non , là-haut.

— La boutique est déjà fermée?

— Tiens, à neuf heures!... Ne vas-tu pas faire comme ces mauvaises langues d'en face, qui disent que le plus fort de notre commerce, c'est quand la boutique est fermée?... Jolies marchandes pour parler des autres! La première associée postule une place d'ouvreuse de loges.

— La... me trouvez-vous bien coilTé?

— Ravissant , bon ami! tu \is asphyxier tous tes rivaux...

— Ah! je tiens seulement à être propre... présentable... Du reste, je n'ai aucune prétention...

— C'est ça que tu es des heures entières devant ta glace à apprendre des sourires...

— Pour vous seule, Fifine... Ah I des gants, à présent...

— Dis donc, il y aura sans doute un souper, où tu vas?... Rapportemoi quelque chose...

— Je vais mettre des glaces dans ma poche, n'est-ce pas?

— On ne prend pas que des glaces; je veux que tu me rapportes des friandises, ou je ne te mets plus de papillotes...

— C'est bon... nous verrons...

— Monsieur va-t-il loin?

— Rue du Helder.

— Quartier des milords!... On va prendre une Toiture, sans doute?

— A coup sûr, je n'irai pas à pied dans cette toilette... Allons, il est neuf heures et d«mie... Je serai che^ le baron de Marcey à dix heures moins un quart... C'est bien.

— Ce n'était donc pas la peine de faire le furibond, bon ami.

— Il y a des cabriolets presque en face... Si tu voulais descendre avsc moi et avoir la complaisance d'en appeler un...

— C'est ça; il ne restera plus qu'a monter derrière. N'importe, je suis dans mon jour ie bontés ; en avant!

Robineau f«rine M porte, Fitine descend avec lui «t fait venir un

cabriolet, dans lequel Robineau s'élance après avoir tendrement »eri< la main de la jeune modiste , qui le regarde partir et lui crie eucore i — Surtout raiiporte-moi quelque chose de boa.

CnAPiTRE III. — Soirée chez I» baron do Harcey. — 8on|wr de Jeanef genf et ses tuiles.

Le cabriolet s'est arrêté devant un bel bdtel ; les voitures bourgeoises prennent la file pour entrer dans la cour; on croirait qu'elles condui.* sent leurs maîtres aux boiilTes ou aux comédiens anglais; il n'y a pas la même alUtience aux Français, lorsqu'on y joue du Molière ou du Racine; mais aussi nos acteurs n'ont pas fait une étude particulière de l'agonie d'un mourant; ils ne nous font pas assister à touli's les convulsions d'un homme que l'on assassine , entendre tous les hoquels d'une princesse qui meurt de faim : cet petites gentiiicMes-là sont fort agréables à voir, ça remue les nerfs de gens aiiiquell il faut de pareil» tableaux pour éprouver encore quelques émotion». Il y a pourtant quelques personnes qui prétendent qu'il est plusdifTicileic bien jouerune scène de Tartufe ou du Afifin'hri'fte que d'en imiter une de la place de Grève. Mais , laissons chacun suivre son goût, contentons- nous de féliciter celui qui s'amuse encore à une pièce (pii ne dure pas quarante ans, ou qui est ému par une scène dans laipiclle on ne meurt pas.

En voyant l'aiïluence des voitures, l'dclat des lumières qui brillent dans les salons , Robineau se dit :

— Ce sera très-élégant, très-nombreux et très-bien composé!... Il se hâte de sauter hors de son cabriolet, de courir vers l'escalier,

d'arranger ses cheveux et de mettre son second gant; puis il monte au premier en disant :

— Après tout... je vaux bien tous ces gens-là... je vaux peut-être mieux... Parce qu'ils ont voiture I... qu'est-ce que ça me fait à moi?

Robineau se dit cela pour n'avoir pas l'air embarrassé, pour n'être point intimidé en entrant dans les salons, et ce qu'il se dit n'empêche pas qu'il ne soil rouge, roide et gauche en se voyant au, milieu de la société, où il cherche quelque temps Alfred. Enfin celui-ci vient i lui , et, prenant le bras du nouveau venu , commence par lui débiter quel(|ues plaisanteries sur diverses personnes de la société; cela donne à Roiiincau le temps de se remettre; il reprend son assurance, son sourire habituel, et proméYiant ses regards vers les dames, ne songe plus qu'à faire des conquêtes. . '

— A propos, et ton père... M. le baron de Marcey... je n'ai pas encore eu l'iionneur de le saluer... dit Robineau tout en admirant de fort jolies dames qui viennent d'entrer dans le salon.

— Mon ])ère t'a déjà vu... Ne faut-il yns que je te présente encore à lui?... C'est chaque fois la même cérémonie i

— Mon ami, c'est qu'il y a longtemps qu'il ne m'a vu, et...

— N'importe , tu as de ces figures qu'on n'oublie pas. En disant cela , Alfred s'éloigne pour aller au-devant de quelqui

dames, et Robineau murmure :

— Certainement j'ai une figure qui... Est-ce que ce serait une épigramme qu'il voudrait me lancer?... ça lui irait bien... Ah, voilà M. de !\Iaicey.

Un homme qui pouvait avoir quarante-huit ans, passait alors prêt de Robineau; sa taille était haute, sa démarche noble et imposante; ses traits, fortement prononcés, étaient encore fort beaiu , quoiqu'il semblât que de trop vives émotions, plutôt que le temps, les eussent déjà altérés; son front était un peu dégarni, quoique ses che! ""ux fussent encore très-bruns; enfin sa figure était habituellement s^.ieuse et presque sévère. Cependant, pour les personnes qui lisaient «lieux dam sa physionomie , ou qui le voyaient plus souvent, c'était plutôt une expression mélancolique qu'on apercevait dans ses vegards un peu sombres ; mais ses yeux noirs devenaient plus doux, et un léger sourire errait sur ses lèvres toutes les fois qu'il regardait son fils. 'Pel était le baron de Marcey.

- — Jlonsicurde Marcey... j'ai bien l'honneur... je suis bien charmé Le baron regarde quelques instants Robineau, puis s'écrie :

— Ah ! c'est, je crois , monsieur Robine.iu?...

— Oui, monsieur, l'ami intime de votre fils, qui m'a engagé t venir, et j'ai profité...

— lilonsieur, les amis de mon fils seront toujours les miens, et iU me font le plus gran l plaisir en venant chez moi.

En disant cela , M. de Slarcey salue Robineau et va parler à d'autre! personnes, et l'cmjiloyé se rengorge et se faufile à travers h foule en se disant :

— M. de Marcey est toujours extrêmement aimable avec moi; je le trouve même plus aim.ible que son fils , parce qu'il l'a pas , comme lui, l'air gmiai.''''ur. Ah! voilà la musique... on va ianser... dansons, mais'^-.vec une jolie femme... car je ne peux pas aller en mesure devant une femme laide, c'est plus fort que moi.

L'orchestre avait donné le signal ; les délicieuses contredanses dt Tolbicque font de toutes parts auj>/>urir les danseurs, et charment aussi les oreilles de ceux qui ne daosehî p.is, mais qui, en regardant chasser h beauté et balancer l'innocence , entendent avec plaisir des motifc choisis dans les plus jolis opéras de nos meilleurs compositeurs. Robineau est arrivé trop tard près de plusieurs joliei femmïs qui sont déi

LA "ATsn.N I! LAN Cil E.

enfTfipécs ; il Psl foicr dt prfndif une il:irs<Mi?c qui n'a pour ri If rjne \ la joiinisM' rt tinR tnilrllc de fort bon p/nùt. r.DJiiiir.iil l'a «'Mcmlii I ai)|ic!rr iii.id.inie la cointesse, cl cclii lui donic i-iivic de se rlistinipicr [Iles d'elle; mais s» danseuse paraît faire Irès-peti atlcnlion aux ^rAees qu'il veut se donner, et ne répond que par monosYllabe» aui compliuienls qu'il lui adresse.

— C'est une bégueule ! se dit l'obincau aprts avoir ranrene la comtesse à sa place, el il va inviter une jeune demoiselle fort jolie, près de laquelle il vent encore faire l'aimable; mais la jolie demoiselle se contente de sourire à ce qu'il dit , et ne semble occupée que de la danse.

— C'est une niaise ! se dit Robineau en allant porter st. nonimages «ill'-nrs. Malfjré le mouvement qu'il se donne et les sourires qu'il laflle, voyant qu'il ne produit aucune sensation, Roliiueau quitlr la danse en murmurant :

— Au tnlnl , dans toutes ces belles dames-là, il n'y en a pas une qui vaille Kifine!... et si Fifineavait une robe de tulle... une couronne dans les clieveuï... de ces gros bracelets avec des camées antiques... ail ^ quel effet elle ferait!... Allons tourner autour de l'écarté... Je jetterai négligemment une pièce de cent sous, et... Ali ! diable! voilà les fjlaccs... Commençons par en saisir une au passage.

Riibincau prend une glace , et pour la manger ii son aise va s'asseoir derrière deux messieurs d'un Age inùr, qui causaient dans une pièce qui servait de passage pour aller de la danse à l'écarté.

— Comme il est changé 1 dit l'un des deux causeurs en regardant fil. de Marcey , qui venait de traverser le salon.

— Changé ! qui ça ?

— De Marôey... "

— Ah!... \ou3 trouvez?...

— Mon cher Dolmont , si vous aviez connu comme moi de Marcey, il y a vingt-cinq ans...

— Ah ! piirbleu ! c'est cela... il y a vingt-cinq ans; et il vous semble, à vous, que c'était hier, et qu'on doit être aujourd'hui ce qu'on était alors. •

— IVon, non, je ne dis pas cela... Ce cher de Marcey !... Nous avons fait ensemble la campagne d'Austerlitz.

— Ah ! vous étiez à Auslerlitz ?

— Oui, certes, je m'en fais gloire, et depuis j'ai été à presque toutes les aflaires qui ont eu lieu. Maintenant je me repose.

Robineau quitte un moment sa vanille pour regarder le monsieur qui vient de parler; il voit un homme de cinquante ans, dont la ligure franche el animée porte l'empreinte de queUpies cicatrices; sa boutonnière est ornée de plusieurs ordres; cl Robineau se dit .

— Certainement ce monsieur-là a bien g.igné ses décorations !

— Au fait, dit au bout d'un moment la personne qui était près de l'ancien militaire, de Marcey n'est pas vieux. f. il était entré, comme vous, de bonne heure au service; mais il s'est passé tant de choses depuis , qu'il me semble toujours que nous avons des siècles sur la tète.

— Il moi, quand je pense à mes campagnes, il me semble que c'était hier, car je crois encore y être !

— (Vest comme moi, se dit Robineau, quand je pense à inn première inelinalion... Il y a pourtant dix ans de cela... C'était une figurante de la Porte-Sainl-i\larlin , et le jour de notre premier rendezvous , nous avons dîné au»: l'i'iKidMi/t'S de l>"ur()oi)iie , faubourg du Teuijile... Alors ce n'était pas un restaurateur élégant comme aujourd'hui, et il n'y avait pas le canal à traverser pour y arriver; mais on y mangeait des pi'ft/s de iiiouto7i délicieux. « Il me semble que j y suis l'iicore... J'avais dix-buit ans... tv.inme on vieillit sans s'en apercevoir!...

lit Robineau pousse Un soupir.. . ce qui ne l'empêche pas d'achever sa vanille.

• — yuaiul je vous dis, Dolmont, que je trouve de Marcey changé , j'entends parler plutôt de son caractère que de son physique. Si vous l'aviez connu autrefois, il était gai, bon vivant; il riait, il plaisantait svcc nous. Il aimait les femmes... Oh ! c'était un gr.ind amateur... Mais il était jaloux de ses uiaitresses... très-jaloux ! Je me rappelle que dans différentes occasions, cela lui fil avoir des querelles; et c'est iiussi l'Our cela, je crois, qu'on le maria à vingt-trois ans avec une •IciMoiselle qu'il n'aimait que fort peu. Ses parents prétendirent qu'avec son penchant à la jalousie, s'il faisait un mariage d'amour, il serait mulbeure'ux. Le fait est que soti mariage commençait très-bien... J'ai l'onnu la première femme de de Marcey; elle était fort aimable; je crois qu'elle aurait rendu sou époux très-heureui ; malheureusement elle mourut un an après lui avoir donné un fils. J'ai a|ipris qu'au bout lie six ans de Marcey -s'était rcm^irié: mais alors je n'étais pas à l'aris : de Marcey venait de quitter l'état militaire ; je n'ai pas connu sa Bcconde femme.

— Ce n'est pas à Paris que de Marcey s'est remarié... «'est auprès de Hordeaux; il parait- que la famille de sa seconde épouse av.nit nne terre par Ih , et que l'on y fit le niariaj;e... Je crois même qu'il ne revint à Paris avec sa femme que longtemps après s être remarié.

— Et comment était sa seconde épouse ?

— Chai mante !.-.oh ! de ces figures délieieusîs, comme les peintres nous en font (juclqiiefois, et ^jn rcucoutre moiiu souvent dans le

^ aioade.

— niable:... .

— Mais un air triste, mélnncolKine: quand elle «Oïriail, il lemblail quecesourin- cachait une souffrance. Jn-ai» je ne l'ai vue danser; elle était erpemlant fort jeune , elle avait tout au fins dii-Iiuit an»; mais elle semblait fuir le< plaisirs de s(ni âge et n'al'-erdan» le monde que pour pl.iire à son mari.

— Et de Marcey l'aimait heauconp?

— Oh ! il l'ador.iit.-. il clierclail toutes les occasiooi de lui procurer des amusements... Il était aux petits soins pour elle,

— Il r/'en a pas eu d'enfants?

— ^'on; mais la d -nii-mte Adèle, c'était le nom de sa seconde femme, aimait bcaiico'!|i le petit Alfred et lui téraoignait taule U tendresse d'une mère. Elle mourut au bo'it de trois ans; de Marcey en éprouva un chagrin si violent, que, pendant longtemps, on criiguil pour sa vie. Enfin la vue de son fils... la raison... le temps!...

— Oui! le temps! c'est la le plus puissant remède... .'\lal<5ié cela, je ne m'étonne plus maiiitcnnnl que son humeur soit si diaérenlB d'autrefois!.-. On surmonte les chagrins les I>lus profonds, mais lU laissent toujours des traces--. C'est comme les blessures graves que l'on guérit, mais dont on jiorte les rie-ilrices.

Eli disant ces mots, l'ancien militaire se lève , son voisin le suit, et Robineau reste seul sur sa chaise . qu'il quitte aussi en se diianl :

— C'est assez amusant d'i nt.ndre causer les autres, ça instruit; ou n'a l'air de rien et on écoute ; fVaulant plus fpie quand les gens parlent haut, c'est qu'ils ne se di-^eiil rien qu'ils veulent Cïcher ; ah ! il faut que j'écoute c.iuscr des daines, ça sera encore pliisamusant, parce que les femmes sèment toujours de l'l3prild.inâ leur conversation... quand je dis toujours, c'est-à-dire celles qui en ont. Justement, voila deux dame?; qui paraissent engagées dans une conversation bien intéressante, car elles se parlent avec un feu !... Il j a une chaiie vacante à côti délies.

Robineau va d'un air indifférent s'asseoir II côté de deux jolies femmes, et en balançant négligemment sa tête de leur côté saisit de» fratjnicnts de leur conversation- -. .

— ... Oui, ma chère amie, je l'avais bien jugé... Tu vois que j'avais raison de me défier de .ses protestations d'amour!.-, de ses beaux serments!... de ses profonds soupirs!... Et pourUnt tu ne saurais l'imaginer avec quel air de bonne foi il me disait qu'il voulait désormais être sage, fidèle, et ne plus aimer que moi!... C'est horrible de mentir de la sorte!...

P.obineau tourne un peu la tête pour voir les traits de la personne qui vient de parler, et il apc.-çoit une jolie brune dont !a figure vive et spirituelle exprime en ce moment un sentiment de dépit queU' cherche à di.ssimiiler par un sourire forcé.

— Ma bonne Jenny , je crois que tu es un peu f.ichée d'avoir mis l'amour d'.Mfred à l'épreuve...

— F.îcliée ! au contraire, j'eiwmis enchanlée. Je n'y ai pas cru un f moment... sa réputation auprès des femmes est trop bien établie pour... '.

Ici on parle plus bas, et Robineau ne peut entendre ; mais il se dit :

— U est question d'-\lfred.-. c'est charmant!... C'est une dame à laquelle sans doute il fait la cour... OU ! que c'est amusant !

L'autre dame, qui est aussi jeune et jolie, reprend au bout d'un

moment : • i- , j n

— Je crois que j'aurais plus confiance dans son ami . Edouard licai»niont; il a l'air moins frivole, moins léger qu'Alfred; il est bien, Edouard... il a une fort jolie tournure.

— Mon I lieu , ma chère amie , je gage qu'il ne vaut pas inieux qu'un autre... Il faut encore p'us se défier de ces airs froids, réservés... U n'y a rien de pis que ces hommes-là pour nous abuser... .\ii moins, avec un mauvais sujet qui ne se cache pas de l'être , on sait à quoi l'on doit s'attendre.

— (Vest pour cela que tu avais un faible pour .\ fred.

— Oh! jamais... jamais!... Je riais de ses serments d'amour ; ccl» m'amusait peut être un peu de reutendrc... -Vvec cela , il est aimable, il a de lesprit... mais l'aimer ! OU! je te jure que je mcn seniis bien gardée. Ne va pas i^nser cela!-..

— Si tu le défends si fort, Jeuny, je finirai par croire que tu l'adores...

— .'Ml ! par exemple, je...

U voix baisse encore. Robineau balance un i T" pl"S " chaise jiour tâcher d'entendre; mais |<eiulant quelques minutes, les deux amies parlent trop bas pour qu'il {misse rien saisir. Enfin la jolie Jenny répond plus h ut :

— Tu as bien fait... très-bien fait... ie suis sAre que cela l'intrigue beaucoup de nous voir causer ensemble, cir il nous croyait brouillée».- 11 ne te parlait |vis de moi queUpn l'ois?

— Mais non, il ne me parlait que de moi.

— Ah! c'e-st juste! Je te réponds, Clara, que je resterai veuve: oh ! jamais je ne me remariei-ni !...

— .Ma bonne, est-ce qu'on peut répondre de cela ? Songe don». |u« tu n'as que vingt-deux ans.

— Raison de plus |>our ne >>oinl risquer le bonheur de sa v»e. Ce que j'.ti connu du m.tri.ige n'esl-il pas bi<n fait pour m'en éloigner! M. de C'.ervilie m'éiou.s.I à dix-huit .ii;s, s-in$ iu'»\oir f.iit U cour; sa^

1 MLwir s'il me pUis.iil ou nou, il me dcmand.! à mes puronl* : il éUil

LA MAÏSON BLANCHE;

niche, on nous unit. Cepeiidant M. de Gervillc élx'U jeune, il ét.iil bien... J'aurais pu l'aimer, s'il s' ('tait donné la peine de cherclier à aie plaire, s'il .ivait seulement voulu me faire croire qu'il m'aimait. J'étais si niaise alors !.,, je croyais tout ce qu'on voulait... Mais non, j'étais sa femme, et il se serait cru déshonoré de me faire la cour, d'être (galant auprès de moi. Il avait deux ou trois maitresses qui le trompaient : cela valait bien mieux que d'aimer sa femme , qui ne le trompait p^s. Mais il est mort, je dois oublier les chagrins qu'il m'a causés ; cependant , je l'avoue , cet essai du mariai;c ne m'a laissé des bommes qu'une triste opinion. Je !es crois, en général, égoïstes, inconstants, injustes avec les femmes... ils ne leur passent rien, et il faut tout leur ]iasser; ils veulent être infidèles, et exigent de nous de la constance; :is sont aimables tant que nous avons le bonheur de leur plaire; mais dès qu'ils soupirent pour un autre objet, ils ne s'occupent plus de nous; au lieu de chercher à cacher leur infidélité en redoublant de soins et d'égards, ils deviennent maussades, capricieux, colè:jB; et si nous avons le malheur de témoigner quelque chagrin du changement de leur humeur avec nous, ils nous accusent d'être exi- Seantcs et jalousci.

Robiiieau en est au scconc couplet de Bélisairc, lorsqu'i! est interrompu par des éclats de rire : c'est FiSne.

— Ah ! Jenny ! Jenny !.,.

— Tu verras, ma chèrt CJara, que;tout cela est vrai. Enfin, quels sont les bons ménages que tu pourras me citer? Ce sont ceux où les femmes ferment les yeux sur les infidélités de leurs maris... Oh ! quand on les laisse faire tout ce qu'ils veulent, aller, sortir, courir, sans jamais leur demander compte de leurs actions, alors on est ce qu'ils appellent une bonne femme , et ils daignent une fois par mois nous donner le bras.

— Je vois que l'inconstance d'Alfred t'a bien mal disposée !

— Que m'importe l'inconstance de M. Alfred?... Je te le répète, je ne l'écoutais que pour rire!... et je n'ai jamais pris au sérieux sa déclaration d'amour... Cependant je suis bien aise de savoir... d'avoir eu l'idée de...

•On baisse de nouveau la voix; et comme on en est à un endroit intéressant , et que Robineau désire connaître l'idée qui est venue à madame de Gerville , il penche un peu plus sa chaise, dans l'espérance d'entendre ; mais le poids de son corps renverse le siège; et avant qu'il ait eu le temps de se retenir , Robineau roule aux pieds des deux amies. Les dames, qui n'avaient pas fait attention à leur voisin, sont un peu surprises en voyant ce monsieur qui tombe presque sur leurs genoux; mars Robineau se relève vivement, balbutie quelques excuses et s'éloigne en murmurant :

— On frotte beaucoup trop !... C'est glissant à ne point se tenir!... Je ne conçois pas comment les danseurs ne tombent pas les uns après les autres. Ah ! il est vrai qu'ils marchent au lieu de danser. Maudite chaise !... J'allais savoir l'idée de cette jolie brune... madame Jenny de Gervillc , je retiendrai le nom i et je ferai enrager Alfred. Oh! c'est trèt^musioti

Robineau est retourné dans la pièce oii l'on danse ; il cherche encore les grou|)es qui causent; il entend rire près de lui, ce sont deux d.imet qui ne dansent pas; et il y a justement une chaise vacante derrière elles. Robineau court s'y placer en se disant :

— Ces dames rient... elles se moquent, jegagc, de quelques autres femmes de la société... Oh ! il ne faut pas manquer ça!... Je n'ai pas eu le temps de les regarder... Mais quand elles se retourneront, je les examinerai : attention !

— Oh ! qu'il devait être drôle ce monsieur, et que j'aurais voulu le voir danser avec toi !... Tu me le montreras quand tu l'apercevras.

— Oui... Oh ! sois tranquille... Il est reconnaissabic!... Je ne saii pas oii M. de Marcey a été chercher cela !...

— Bon ! se dit Robineau, elles se moquent de quelqu'un, j'en étais si'ir. Et il se rapjiroche en ayant soin cependant de ne point se balancer sur sa chaise.

— Figure-toi, ma bonne amie, un homme petit, épais, lourd , empesé , un gros nez , de petits yeux bêtes , une bouche qu'il pince en parlant, et des cheveux papillotes au point qu'il a l'air d'un nègre !....

— Ah ! ah I ah!... •

— Avec cela une tournure à prétention... Il vient m'engager à danser.... c'était la première contredanse que l'on formait; j'accepte , et pendant la contredanse il veut faire l'aimable, et ne sait dire que de ces lieux communs si plats , si usés, que cela me faisait de la peine pour lui !... Voyant que je ne réponds rien à ces jolies choses , il te permet en dansant de me serrer la main!... Ah ! ah! ah !

e Ici la dame qui parlait se retourne, et Robineau reconnaît la comtesse avec laquelle il a en effet dansé la première contredanse. Le rouge lui monte au visage ; de son côté , la dame , qui reconnaît le monsieur dont elle parlait, comprime avec peine une envie de rire et pousse doucement le genou de son amie. Mais avant que celle-ci se soit retournée, Robineau est déjà loin : il ne se possède p:)S, il roule autour de lui des yeux furibonds en se disant: — Par exemple !... il faut que cette fimme-là soit bien moqueuse!... Je ne sais pas si c'est de moi qu'elle parlait... En tout cas, je lui souhaite d'en trouver beaucoup dans mon genre !... Biais elle est trop laide pour qu'on lui fasse la cour... Dire que je lui ai serré la main !... ça n'est pas vrai '.... Ces femmes laides disent toujours du mal des hommes; c'est par colère de ne pas pouvoir trouver d'amants. •

Robineau, qui ne se soucie plus d'écouter les conversations, se dirige vers l'écarté en faisant une moue si horrible qu'Alfred , qui le rencontre près d'une des tables où l'on joue, l'arrête en lui disant :

— Eh, mon Dieu! mon cher Robineau, quelle mine tu fais!... Estce que tu as joué malheureusement?

— J'ai perdu cent écus 1

— Ce n'est rien, tu les regagneras...

Alfred s'éloigne, et Robineau se'dit : — Il est bon enfant... ce n'est rien!... Si j'avais perdif cent écus, je ne m'en consolerais jamais !... Mais je suis bien sûr de ne pas les perdre... vu que je n'ai plus que vingt-un francs cinquante... il'faut les risquer... Tâchons de gagner... mais dans ces nombreuses réunions on dit qu'il n'est pas très-prudent déjouer à l'écarté... Oh ! chez M. le baron de Jlarcey, il ne peut y avoir que des gens honnêtes... c'est égal, je vais parier pour celui qui gagne , c'est ce qu'on peut faire de mieux. «

Robineau s'approche de la table de jeu en demandant :

— Où est la veine ?

Malheureusement pour lui, la veine change; en peu de temps il perd ses vingt-un francs. Alors, faisant tous ses efforts pour cacher sa mauvaise humeur, il s'éloigne de l'écarté en se disant : Adieu la partie de campagne et de traiteur pour dimanche!... Fifine ira dîner chez sa tante... et moi, je pincerai de la guitare!... J'avais bien besoin aussi de me déranger, de faire une toilette , de prendre une voiture pour venir en grande soirée!... iN'est-ce pas bien amusant?... Des femmes qui se moquent de vous 1 des hommes qui vous toisent comme s'ils voulaient marcher sur vous! des joueurs qui vous gagnent sans vous laisser le temps de vous reconnaître ! Fifine à raison , on s'amuse mieux chez madame Saqui ou aux Funambules quand on y donne le Fantôme armé. Allons du côté du buffet... Si je ne puis pas mettre des glaces dans ma poche, je puis bien y mettra des oranges et des gâteaux. *

Robineau se dirige vers le buffet; il n'y avait plus d'oranges, mais les gâteaux abondaient ; il en bourre ses poches pendant que les dômes» tiques portent des rafraîchissements; et il va se diriger vers l'escalier, lorsque Edouard se trouve devant lui; le jeune auteur l'arrête.

— Bonsoir, monsieur Robineau; je ne vous avais pas encore aperçu... il y a tant de monde ici !

— C'est vrai... Tenez, entre nous, je ne trouve pas ces cohues-lk bien amusantes; je vous avoue que j'en ai assez, et je m'en allais.

— Déjà?... il n'est que deux heures... Oh! il faut rester; vous savez bien qu'Alfred veut qu'après la soirée nous soupions chea lui, entre nous, pour dire des folies...

— Ah! je ne savais pas... mais c'est différent, si on soupe... Diable! si j'avais su, je n'aurais pas tant mangé de baba. C'est égal... je reste.

— Promenons-nous,, . cherchons les jolies danseuses.

— Promer.ons-nous, je le veux bien; mais pour danser, je n'ei suis plus.

lA MAISON BLANCHE,

Robiueau donne un l^ger coup sur ses pocbes afin de les aplatir, et suit Edouard en se disant : Je ne suis pas fâché qu'on me voie cau- »<T avec un auteur; je vais lui parler théâtre... on croira que je fais une pièce avec lui.

— Je fiif;e que vous aimez mieux le spectacle que les soirées , n'est-ce pas, monsieur Edouard?

— C'est selon; il y a des soirées amusantes et des spectacles fort ennuyeux.

— Oh! sans doute; mais je veux dire... c'est bien agréable d'être auteur... 11 faudra que je vous communique un plan... quand je dis un, j'en ai une douzaine dans mon secrétaire!... Oh! j'en ai d'étonnants.

— Je le crois.

Plans de grand opéra, d'opéras-comiques, de vaudevilles, de mélodrames... Oh! moi, je fais de tout; j'ai une imagination intarissable... et si j'avais le temps...

Robineau au bal chez U. de Marcej.

— Oui, c'est toujours le temps qui manque à ceux qui ne produisent rien.

— N'est-ce pas? Mais je vous montrerai ça ; ce qui me plairait surtout, ce serait d'avoir mes entrées dans les théâtres... Ah! aller dans les coulisses... voir les actrices de près... les danseuses qui font, dit-on, des ballcmenls tout en vous souhaitant le bonsoir... Comme on doit avoir des bonnes fortunes !

•, — Pas autant que vous le croyez ; on s'habitue aux coulisses, comme on s'habitue à la salle , et l'on cause avec un Turc et une Polonaise sans faire attention à leur costume.

— C'est juste; l'habitude, je conçois; mais donner une pièce... la faire répéter... la faire jouer...

— C'est charmant quand on réussit; mais encore, que d'ennuis avant d'en venir là!... Les répétitions oii jamais on n'est exact, oii l'on cause au lieu d'étudier, ce qui force à répéter qiiarante fois ce que l'on aurait su en quinze; les acteurs qui veulent refaire leurs rôles, les directeurs qui veulent refaire vos pièces, les actrices qui ne veulent point de leurs costumes , les claqueurs qui veulent tous vos billets ; puis enfin le pablic qui ne veut pas de votre pièce : voiU quel est souvent le résultat de six semaines de dérangement, d'ennuis et de travail!

* — Il dit tout cela pour m'ôter l'envie de faire des pièces, se dit Robineau. Les auteurs sont tous comme cela... ils cherchent à dégoûter les commençants. Je ne lui donnerai pas mes plans, il me volerait mes idées, et dirait ensuite que c'est de lui.

— Vous voyez les choses un peu en noir maintenant , monsieur Edouard, parée que vous éles encore froissé devotrc dernière chute...

— Oh ! je vous assure que je n'y pense plus...

— Bah I laissez donc ! Moi , si on me silllait, je crois que je serais d'une humeur épouvantable... A propos, et votre petite liiigère , l'a- Tez-vous revue?... mais elle est déjà remplacée, sans doute?

— Ma foi non 1..,. Je commence ^ "^ Utser de ces bonnet fortunes,

011, comme dit La Rocliefoucai;!d , il y a de tout, excepté de l'amour. Je crois que j'aimerais mieux un peu d'amour et moint de pUitir.

— C'est comme moi, je suis pour le sentiment, mais ce qui s'appelle le pur sentiment. J'ai adoré toutes le» fenioict que j'ai connues, même ma figurante de la Porte-Saint-Martin; et, de leur c^lé, les femmes m'ont traité avec une faveur particulière... je suis leur enfaot

e*té.

— Vous êtes bien heureux, monsieur Robineau ! et moi, je Tondrais trouver... Je ne sais... mais il me semble qu'une secrète sympathie doit agir en même temps sur deux cœurs faits l'un pour I autre...

— Oui, je vous comprends; c'est ce qui ni est arrive avec ma première inclination, que j'ai rencontrée au bal du Colisce. Nous tommes tombés en valsant, et tons deux en même temps... J'ai vu tout de suite de la sympathie là dedans.

Edouard laisse échapper un léger sourire, et s'approche d'une contredanse où figurent de très-jolies femmes. •

— Comment trouvez-vous celte petite blonde, monsieur Robineaa?

— Mais... rien d'extraordinaire... un beau teint... de la jeunesse... elle ne tient pas ses pieds assez en dehors.

— Vous êtes difficile! Moi, je la trouve fort bien, ses yeux sont charmants, sa tenue pleine de grâce; elle ne parait pas avoir fait une étude particulière de la danse , mais on voit qu'elle y trouve du pUisir... Et cette grande... en face?

— Elle n'est pas belle... le nez beaucoup trop long... des bras qui n'en finissent pas... mal coifTée.

— Moi, je lui trouve une physionomie très- spirituelle ; et, tans être jolie, il me semble que cette femme-là doit plaire. Je gagerais que sa conversation est agréable.... Et cette grosse brune qui danse maintenant?

— C'est un véritable paquet... elle se démène comme une possédée....

— Mais voyez donc comme elle est légère malgré son enfriOpoiat I quelle vivacité brille dons ses yeux!...

Le baron de Utroey.

, Ha çk, monsieur E<louard, vous êtes, dites-vous, lu de bonne*

fortunes, et vous trouves toutes les femmes * voire goîkt; elles vous plaisent toutes!

— Si je suis las de liaisons éphémères, je ne tous ai pas dit que je ne voulais plus aimer ; au contraire, puisque je otiercbe à être amoureux sérieusement.

— Eh bien! c'est comme moi, messieurs, s'écrie Alfred qui « entendu les dernières iwrolesd'Edouanl, et q\ii s'arrê'e près do ses deux amis. J'ai un cœur à placer... et le diable m'eraporle si je sjis qu'en faire depuis quinze jours!... Voilà ]>ourt.int de bien jolies femmes'...

— Mafoi, messieurs, dit Robineau en se rrn;;orgeant , je vous proteste que je vois toutes ces dames d'un a-il fort indiffèrent... Je suit philosophe, moi... d'ailleurs, j'ai ce qu'il me faut, et il me serait di*ficile de trouver mieui* '

LA MAISON ItLANClIK.

— Ail! Robineau, ilfautnona la faire voir alors... Il faut nous faire dîner .-ivec elle.

— Par eicniple... est-c« <jnc vous croTCi que c'est une femme à parties? une femme qu'on mèw<; avec «les hommes'...

— fie vas-tu pas nous faire croire que c'est une duchesse!...

— Mais... écoutez donc... t»< se pourrait encore...

— Ah ! ah! ah!... (^)u'cst-cé <]ue tu as donc dans tes poches, Robineau? est-ce que tu le fais des lianches pour plaire i ta Dulcinée?

Itobineau rougit et met ses Aiains sur ses poches en disant : — Ce sont... lies papiers que j'avait oublié [d'ôter de dedans les pocbvs de mon habit...

— Si tu as dansé avec ces poches-là, tu as dû faire un furieux effet!... Ah! ah!... c'est jiis que la mère Gigogne!... Sont-ce encore des papiers ministériels?...

Robineau s'éloigne avec cOTêre , et va se jeter sur une ottomane, sans penser qu'il écrase ses g.lteaui, et il reste là jusqu'à ce que e bal se termine; alors Alfred tienl à lui en disant : — ^ous montons chez moi, Robineau; nous allons avec quelques amis fidèles achever la nuit à table... Es-tu des nôtres?

— Oui, certainement...

— Alors décide-toi à quitter ton canapé, où tu semblais cloué comme un pacha.

Robineau suit Alfred. L'appartement du jeune de Marcey est audessus de celui de son père ; tout ce que peuvent inventorie luxe, l'élégance, la variété, y est réuni , c'est un séjour qu'uue petite-maitrcsse envierait.

Quatre jeunes gens , aussi fous , aussi étourdis que le maître du logis, ne lardent pas à se rendre à l'invitation de leur ami ; Edouard et Robineau complètent la réunion.

— Messieurs, dit Alfred en présentant Robineau à ses jeunes amis, je vous présente un ancien camarade de collège, fort bon enfant, quoique un peu irascible quand on lui parle de ses conquêtes ou de ses travaux. Ke faites pas attention à la grosseur de ses poches... il prétend que ça donne de la grâce. Il a un peu d'humeur, jiarce qu'il a perdu son argent à l'écarté; mais nous allons le griser, et il deviendra charmant.

Tous les jeunes gens rient, Robineau en fait autant en s'écriant : — Ce diable d'Alfred... toujours farceur!... Mais, pour me griser, je v.-'us en défie, messieurs ; oh! j'ai une tète solide, je ne me suis jamais vu gris.

— D'honneur, Alfred, ton logement est délicieux... Tout est d'une fraîcheur... et décoré avec un goût... C'est un séjour enchanteur, dit un des jeunes gens en se promenant dans rapparlement.

— Ma foi, messieurs, si c'est bien, tant mieux... Mais je ne me mêle pas de tout cela, moi , c'est mon père qui veille à ce qui me regarde, et qui dernièrement encore a fait renouveler tous mes meubles, prétendant que ce n'était pas assez élég^inl; moi, je le laisse faire.

— Il faut convenir, Alfred, que tu as un père bien aimable !

— Oh ! quant à cela, messieurs , je lui rends bien justice... Sa bonté est telle , que quelquefois je suis tenté de le gronder de son trO(i d'indulgence pour moi. Si je fais des délies, il les |>aye; si je veux de l'argent, il m'en donne ; si je lui témoigne la crainte que mes folies ne le f.îchent, il m'embrasse en me disant : — Tu es jeune, il faut bien que tu f amuses; sois heureux, mon ami, c'est tout ce que je veux. Aussi, je vous le jure, sa bonté est telle, que souvent je m'arrête au moment de commettre quelque extravagance; car je n'ai rien de caché pour mon père, et je serais désolé de faire (juelqiie chose qui le chagrinât...

Jui, messieuts, son indulgence me rendra s;ige, taudis que s'il m'eût :ontr,irié, s'E eût été sévère pour moi, j'aurais fait cent fois plus de :olies.

— Enfin, vous vous aimez tendrement tous deiLX, dit Edouard, et 1 me semble qu'on doit toujours se trouver bien d'avoir son père

• )Our ami.

— Mon père m'alusait bien aussi, dit Robineau; cependant, il m'a »njour cassé une canne sur le dos parce que j'ax'ais perdu mon mouchoir... Il avait infiniment d'ordre, mou père; mais c'est égal, il m'aimait tendrement.

— A table, à table, messieurs, et disons des folies!... Après une ioiréc de tenue, ça fait plaisir d'être un pei à son aise.

On se met à table. On attaque une belle volaille, on entame un jambon cuit dans de la gelée de groseille; ceux qui ont beaucoup dansé ont de l'appétit; les autres sont entraînés par l'exemple, et Robineau oublie qu'il s'est bourré de gâteaux jiour fêter le jambon sucré, qu'il trouve délicieux; le bordeaux, le chambertin circulent; on s'anime en causant, et on boit en riant; chacun conte sonhistoire, chacun a une aventure galante dont il veut régaler ses amis; le chapitre des femmes est intarissable , et les hommes y rex'ieiinent toujours avec plaifir, car il n'en est aucun auquel cela ne rappelle d'agréables souvenirs.

— Messieurs, dit un jeune homme qui semble êlre assez maux'aise tète, il y a une vérité, incontestable, c'est que pour être chéri des femmes, il ne faut en chérir aucune.

— Ah ! par exemple '...

— J'en appelle à Alfred... Dis, ai-je raison?

1 — Ma foi, il me semble que je pense tout le contraire, car je suis aisez heuretu près des belles, et cepeDdant, je les aime toutw,

— Rh bien, la le* aime« toiitei, doac tu n'en simrt aucune, ceU revient à ce que je disait.

— Messieurs, dit l'douard, il serait bien m illu-ureux de penser qu'un sentiment profond ne peut être payé dr retour, et que du munieiil q le nous serons bien amoureux, un ne nous ain<'r;i plut,

— Quand on est amoureux, on perd tous ses avnlaKe», el on est bêle à couper au couteau.

— C'est vrai, dit Robineau, on est très-bôle,i.

— Celle dont nons somme» amoureux ne nous trouve pasb3tc quand elle partage notre amour.

— M. Edou.irda raison, dit Robineau en avalant un verre de chambertin; ([uaml on partage notre amour... oh ! c'est autre chose!... c'est tout différent!.».

— Mais quand on ne le partage pas, reprend un des jeunes gens, alors on se moque de nous, on rit de nos soupirs- nous avons 1 air de véritables niais, et nous ne nous en a])crccvons pas.

— Nous ne nous en doutons même pas, dit I!<diincau en se versant ini autre verre de chambertin. et c'est là ce qu'il y s de drôle.

— Messieurs, reprend Edouard, une femme qui se moque d'un homme parce qu'il est véritablement amoureux d'elle , une telle feirni"! est une coquette, et il me semble que le monde ne renferme |ias que des coqiettes. Combien de cœurs sensibles, aimants, prêts à répondre à notre amour!... Combien de femmes «pii n'ont pu se défendre en secret d'aimer un mauvais sujet, et qui mettent tous Icus soins à cacher ce qu'elles éproîivenl!...

— C'est innombrable! dit Robineau.

— Ma foi! coquettes ou sentimentales, na'ix'cs ou emportées, elles sont charmantes, dit Alfred; excepté cependant quand elles courent après nous, qu'elles nous suix'cnt, et font épier toutes nos actions.

— Ah! fi donc!... une femme qui nous suit!... c'est une liorreur!... D'abord, c'est très-mauvais genre !... Mais ça ne se voit plus!..,

— Ça se voit encore quelquefois!...

— .îloi, messieurs, dit Robineau, qui x-cut toujours parler, quoique sa langue commence à devenir épaisse, quand une femme me suit... et que je m'en aperçois... car, quand je ne m'en aperçois pas, je ferme les yeux ; mais quand elle me suit, je lui dis : Ma chère amie, vous me suivez, ça ne me convient pas... Quand je voudrai êlre avec vous... je vous le dirai.... mais si je veux parler à une autre... je n'ai pas besoin de votre présence pour faire l'aimable... au contraire, ça paralyse mes moyens...

— Bravo ! braVo ! disent les jeunes gens en riant, c'est parler comme Ciccron.

— l\lessieurs, du Champagne maintenant! dit Alfred.

— Va pour le Champagne ...

— Oui, du Champagne , s'écrie Robineau, et je joule qui en boira le plus... Je ne me grise jamais.

On fait sauter les bouchons, ou boit le Champagne , et bientôt tout le monde parle à la fois, <«t cliacun se figure être écouté. Mais ali milieu du bruit el des éclats de rire Robineau parxient à se faire entendre, parce qu'il crie plus fort que tout le monde, et plus il s'étourdit, plus il veut raisonner pour prouver que le vin ne lui (lorte pas à la tête.

— Mon cher ami, dit-il en s'adressant à Alfred, tu ne te doutes pas que je suis dans le secret de tes amours... de tes couquêt.-s, c'est-à-dire ime jolie petite brune... une veuve... je ne veux pas dire son nom, parce qu'il faut de la discrétion... mais il paraît que lu lid en contais ferme... et que la susdite madame de Gerville a voulu éprouver ta constance...

— JMadame de Gerville! comment sais -tu cela?... D'oii connais-tu madame de Gerville?...

-^ D'abord je ne t'ai pas dit que c'était madame de Gerville... je ne l'ai pas nommée... n'est-ce pas, messieors !...

— IVon! non ! disent les jeunes gens en riant; oh! il est trop raisonnable pour cela!... on voit bien (pi'il ne se grise jamais!

— Moi. messieurs, dit Robineau en portant un verre de Champagne à ses lèvres, j'avale cela comme du petit-lait... j'<-.i une tète de fer!... C'est égal, Alfred, la jeime veuve dit que tu es un monssre!.,, un perfide ! 11 parait que tu lui plaisais sérieusement.

— J'ignore si je plaisais à mad:me de Gerville; mais j'ax'oue que j'en ai été fort amoureux , au point de croire un moment que c'étaij sérieux. Jenny est gaie, aimable, spiritixlle... mais un beau jour, je rencontre chez elle une certaine Clara... j'ignorais que ce fût son amie; tous les jours les femmes se voient et ne s'aiment pas. Cette Clara esl fort bien aussi ; je lui ai dit que je la troux'ais charmante, rien de plu» naturel; mais il paraît quelle a redit cela à madame de Gerville, el que celle-ci s'en est fâchée. Ma foi! peu m'importe... Au diable ta constance! je ne connais que le plaisir, moi!... Buvons!,,, à la santé des jolies femmes!...

— Ah! messieurs, il faut que tout le monde vivç! à la santé des dames en général ! dit Edouard.

— Oui, dit Robineau en ax'ançant son verre pour trinquer, à leur santé en ■ .■ rai... et en particulier... parce que moi, j'ai une particulière... ■:'■■ ' ah! ah! et une solide!... la vertu même... avec un air fripon... ei des mœurs... le tout déguisé en marchande de modes.

-^ Ah! ah! ta duchesse n'est plus «tu' une marchande de modes! dit Alfred, el tu ne voulais pas la faire diner avec nous !

LA MAI50W BLANCHE

— EIi bien! messieurs, «près tout, qu'est-ce que ça fait? qu'est-ce que le ranf; en fnit de beauté?

— Il a raison. N'a-t-on pas vu des rois épouser des bergères? Le» anciens étaient moins fiers que nous. Le fils dii roi de Siclicm n'é- ',)ou3a-t-il point Uin?., fille du berjjer Jacob? Ke Pliaraon d'Egypte ne fut-il point amoureux de Sara, sœur d'un pasteur?

— Eh bien! alors... vivent les grisellfes!... Je ne connais que les gnscttes pour savoir mélanger la tendresse et la danse... pour vous faire une reprise quand vous déchirez votre culotte... pour vous faire chauffer votre déjeuner le matin, et vous allumer votre lampe le soir... Mais allez prier une belle dame-, une élégante, comme j'en ai vu ce soir, de vous recoudre un bouton, ou de vous raccommoder votre bretelle... on serait bien reçu, hein? Vivent les grisette» I... je ne sors pas de là!...

— Vivent les griscttcs? répètent les jeunes gens en riant; et on fait de nouveau boire Robineau, parce qu'il commence à ne plus savoir ce qu'il dit, et que cela amuse beaucoup ces messieur», et surtout Alfred, qui n'ssl pas fâché de l'entendre démentir, en buvant, les mensonges que son amour-propre lui fait faire k jeun. Les «nnteurs ne devraient jamais se griser... Le proverbe a raison, in vino Veritas. Que de gens auxquels le vin ferait dire des sottises s'ils n'avaient soin d'être sobres I Que d'aveux indiscrets, que de confessions piquantes on entendrait si... Mais les dames ne se grisent jamais!

— . I iiaraït , Robineau, que tu as pour maîtresse une bien jolie modiste? dit Alfred en remplissant le verre de son ami.

— Oli! jolie! messieurs!... c'est-à-dire la figure n'est pas absolument sans reproche... Il y a même quelques défauts dans les contours... mais la taille !... ah ! moulée!... Si elle était ici, je la ferais monter sur cette table pour que \ous l'admirassiez. Enfin. c'est Eifiiie!... c'est tout dire!

— Ali ! elle s'appelle Fifine ?

— Oui, messieurs... fille charmante !... un vrai dragon !... qui n'a jamais résisté !i une demi-tasse... quand ça lui plaît, cei)endant...

— Kt tu lui as plu sur-le-champ?...

— Oh! sur-le-champ... c'esl-à-dire qu'elle m'a fait faire des courses souvent... Et les cartons que je portais ! et les flûtes que je payais!... En ai-je payé!... Elle aime considérablement les flûtes, Fifine!.. . C'est égal, k sa santé, messieurs!

— A la santé de Fifine! répètent les jeunes gens. Ce toast attendrit Robineau, qui veut prendre son mouchoir pour s'essuyer les yeux, et en le tirant de sa poche répand par terre et sur la table des gâteaux qui sont devenus plats comme de petites galettes. Les jeunes gens rient de plus belle, et Alfred vide la seconde poche «ie l'iohineau sur son assiette en s'écriant : Messieurs, voici un homme prévoyant, il avait mis un dessert dans sa poche...

— Messieurs... c'était pour mon serin, balbutie Robineau, que la vue des petits gâteaux rend un inslml muet... c'est-à-dire pour le serin de Fifine!... qui dit biiifez vite, comme un sansonnet... Au reste, vous eniendez bien que ce n'était ipiune plaisanterie, une gageure... Je ne suiï pas à cela près d'un colifichet... (>e n'est pas que la perte de mes vingt et un francs me gène considérablement , mais...

— Je croyais que lu avais perdu plus de cent écusl... dit Alfred.

— Par exemple, cent écus!... un employé expéditionnaire à quinze cents francs !... ça serait plus de deux mois d'appointements !

— 'i'u te trompes, tu gagnes cent louis, et tu vas avoir de l'augmentation....

— Laissez-moi donc tranquille! cent louis!... et quant à l'aiigmen- Sation, mon sous-chef, qui fait la |)luic cl le beau temps, m'a encore dit ce malin que si je n'écrivais pas mie-ux on serait obligé de me «tesliliier... Ça lui va bien à lui qui ne fait que des patte» de inniiches, et qui gagné six mille francs!... Il me semble qu'il devrait pourtant liieux écrire que moi... Eh bien! messieurs, il me paraît que ça ne va plus, vous ne buvez pas, j étais sùripie je vous vaincrais tous !...

Les jeunes gens commencent en efl'et à bâiller; Alfred essaie en vain de ranimer ses convives; le sommeil le gagne aussi. Les jeunes Jens prennent leurs chapeaux et se disent adieu eu affectant d'être irès-fermes sur leurs jambes.

Il faisait grand jour, déjà les ouvriers circulaient dans les rues et se rendaient à leurs travaux; déjà les paysans revenaient du marché oii 'Js avaient été vendre leurs légumes, et s'en retournaient douci ment chez eux. Les figures fraîches du laboureur et de l'ouvrier contrastaient avec les visages pâles de nos jeunes étourdis; mais aussi le.s uns avaient dormi, les autres avaient veillé, et ces derniers allaient cherclier le repos lorsque les premiera se disposaient à se mellre au travail.

Robineau a quitté l'hôtel avec les jeunes gens. Quand il se trouve «cul dans la rue, il a quelque peine à savoir ce qu'il deviendra ; il lui semble que les maisons ehangcnt de place, que la terre elle-même est mobile sons ses pas. Il reganle d'un air effaré les personnes qui passent lues de lui; et prohablciuinl on trouve aussi quelque chose de gingiilier dans sa figure ou d.ins sa mi e , car on rit en le regard iiit. Voulant eepcndant surmonter ee qu'il prend |>our un élounli^emenl, Robineau enfonce son chapeau sur ses yeux; puis, clierehani à sa raffermir sur ses jambe», marehe au p.is redoublé jusque e!ie/. lui , où il arnvc tans s'être arrêté uiie minute et n'eu pouvant plui.

La première personne que Robineau rencontre djD» »on etcalier ett Fifine, qui descendait chercher du lait pour »on déjeunrr.

— Comment I vous rentrez seulement? dit-elle a Robineau, qui dc peut pas parvenir à mettre sa clef dans sa serrure.

— Oui, ma chère amie; la soirée vient dc finir...

— La soirée!... il y » longtemps qu'il fiit gr^ind jour... il ert tii heures passées... Eh bien ! qu est-ce que vouj a\cx donc à CarfouiUef ainsi à votre porte?...

— Je ne sais pas ce qu'il y a dans ma clef, Fi&ne; mais elle ic vcut pas absolument entrer...

— iJonnez-moi cela; je sanrai bien ouvrfr, moi.

Fifine ouvre la porte; et, regardant plus attentivement RobineaUf s'écrie : — Ah! mon Dieu! quelle fi/iure vous avcx!... les yciu bon dc la tête!...

— Ma bonne amie, je ne sais pas f-e que j'ai; mais ce qu'il y a de ocTlain... t'est que je ne me sens pas bien...

— Ah! je le vois bien, moi, ce que vous »vc«... il me parait que vous vous en êtes jolimentdonné !...

Robineau est allé se jeter sur une chaise, oii il pousse de gros soupirs; Fifine le suit, elle regarde en haussant les épaules. Enfin, \oyint qu'il ne dit rien et qu'il continue dc soupirer, elle s'écrie : -7- AureivQus bientôt fini de gémir comme cela?... voilà un bal d'oiî vous revenez bien gai !...

— Ah! Fifine, c'est que je pense que c'es^une chose bien futile qu'un ba.l!... Ces grandes réunions... cette toilette qu'il faut (lire... tout ea pour s'ennuyer! Ah! j'aurais bien mieux fait de garder mon aiw genl pour aller avec toi !...

— Ah! je vois ce que c'est; monsieur a perdu son argent à l'écarté... et alors la morale en avant...

— Oui, ma tendre amie, j'ai tout perdu!... je n'ai p|ps rien!,..

— Je voudrais qi« tous vos joueurs d'écarté eussent la jaunisse et vous aussi !...

— Je ne sais pas si j'ai la jaunisse, mais je me sens bien mil au cœur.

— Ah! je le crois, il me parait que votre chagrin ne vous a |ms empêché de boire et dc manger.

— Je n'ai presque rien pris, je t'assure... il y avait pourtant un souper magnifique.

— M'avez-vous rapporté quelque friandise?

— J'en avais plein mes poches... je ne sais pas conunent cela se fait, mais je n'ai plus rien du tout!...

— Ah ! je vous reconnais là !... Comme c'est aimable !

- Fifine. si tu me fais des reproches, je vais me trouver mal...

— C'esl-à-<lire que c'est votre souper qui vous étouffe.., (.^omme c'est gentil un petit amant comme ça, qui va s'amuser avec les autre* et qui vous revient avec une indigestion!...

— Fifine, ne m'abandonne pas, je t'en prie !...

— C'est cela! il faut le soigner, à présent!... Allons, restex U... tcneï-vous tranquille... je vais vous faire du thé.

— Ah ! oui, fais-moi du thé... je ne veux plus Boire autre chose. La jeune modiste descend rapidement l'escîilicr; clic va acheter tout

ce qu'il faut pour Robineau, qui a une indigestion compliquée. Mai* Fifine est vive, leste, adroite; en un instant, elle a allumé du feu, fait chaufl'er dc l'eau , et donné du thé au malade. Oràoe il ses soins, il se trouve mieux au bout de qie Ique temps; cl à chaque Uisic de thé (pie la jeune fille l>ii présente il s'écrie : Ah ! Fifine... je me souviendrai dc tes soins... je ne dépenserai mon argent qu'avec toi; je voudrais avoir une couronne à t'otTrir, et encore je ne croirais p.is p.'jer ton attachement!... Quant aux grandes soirées, je n'irai plus... le grand monde n'a rien qui me lente... ;unc chaumière et toi... voilà le bonheur 1

CnAPiTBE IV. — Fortun» inattendue. — Pron^nade à cbeTjl. — Effets de l'argeot.

Unit jours s'étaient écoulés depuis le bal donné chei M. dc MjrccT. Le baron avait quitté Paris le lendemain de 5a soirée pour .tllcr visiter une de ses terres à quelques lieues de la capit.ilc. Il s'absrniait assn souvent, .soit pour aller chez quelques amis, soit [Hiur voir une dc ses propriétés, soit seulement d.iiis le but de se distraire; m.iis ses absences ne se prolonge;>ieiit (ws onlinaiiemenl au delà d'une douLiiiie de jours. Lorsque \1. de !\larcey entreprenait un dc ccspeliu voyages, il éuit fort rare qir son fils l'accompagnât. Alfred, de son côte, suivait toutes ses faut^iisies : il allait oii bon lui sembl.iil, restait à U ville ou à la eani|Kigne, sans que le baron le gênât en rien.

Alfred était chez lui, il faisuiit sa toilette, occupa;:on très-séneusc pour un petil-maitre; mais il la fai.sait nonclialamni< ut, parce que, pour le moment, il n'avait personne .i qui il cherchât j plaire. Il pen» sait bien encore de temps à autre à nud.nne dc l'icrville . la vive Jciiny lui av.iit plu l>eaiicoivp; mais elle s'était fâehée de ro qu il avait trouvé Clara jolie, et de ce ipi'il le lui av.iit dtl. .Mfred, qui ne concevait juk que l'on se fâchât pour une chose si naturelle , ii.ivail rien tait pour a|xnsir le dépit dc Jenny. et tout en s'Iubillanl il se disait : Le* femmes deviennent d'uue rAi^eiice outrée !... Elles voudrairal qua nous ne trouvassiousioUe que U i>cnoiMie à <}ui nous donoMi le r.^v.^

LA .M.MIO.N liLA^ClllC.

Ah? c'cst-é-dire, elles veulent bien que nous trouvions jolies celles <Vii sont billes... Oli ! pour celles qui sont laides, ces d.imes sont d'une liienveillance e\trénie; elles s'ohstiiient à nous assurer (iM'i'lles sont liien, en disant : Vous «'les trop difficile, cette femme-lii n'est pas mal. ■Mais quand nous disons : Tenez, voil.i une femme qui est eliarmanle! '•Iles s'écrient : Ah! Dieu! où avez-vous donc les jeu\?... .le vous croyais meilleur rjin'it que cela... (jue tiouvez-vous de bii-u à cette femme-là?... F.li ! mon Dieu, mesdames, rappelei-vous qu'on n'est jamais bon juge dans sa propre cause. Vous direz tout ce que vous voudrez, mais les liomnies sauront toujours mieux que vous apercevoir dans un« femme ce je ne sais quoi qui donne du cliarmc .t une lif;ure que vous trouverez tr^s-ordinairc; et, par la nit'ine raison, tous devez rendre nui hommes plus de justice que nous.

Alfred est troiil)lé dans ses réflexions par un grand bruit qui part de ion salon , et pr<s(pie au même instant la porte de son cabinet de toilette s'ouvre brusquement , et Robineau, entrant comme une bombe, court se jeter dans ses bras si vivement qu'il renverse sur le parquet un lavabo fort éléijant devant lequel Alfred se débarbouillait.

— Ah I mon ami !... mon cher ami!... s'écrie Robineau, dont la fi,(jure est toute sens dessus dessous, que je suis aise !... embr:isse-nioi donc !... non , c'est à moi de feuibrasser !... Ah ! tu ne sais pas!... tu ne te doutes pas !..,

— Ce que je sais, c'est que tu entres comme un fou , dit Alfred , et •jne tu viens de me briser un charmant lavabo de chei Jacob, fait dans un goût exquis...

— Mon ami , ça m'est égal ! je t'en donnerai un autre, deux , trois li tu veui!... ,Te te donnerai tout ce que tu voudras.

^ Alfred examine Robineau , il chcrclie à lire dans ses yeux ; celui-ci tâche <le se calmer un peu et de se faire comprendre.

— Mon cher Alfred, ma joie, mon trouble, te paraissent extraordinaires , je le conrois... ça me fait bien cet eflet-là à moi... et il y a des moments oii je crois que je rêve... mais. Dieu merci, ce n'<>sl point un songe... Quand je t'ai quitte, il y a huit jours, à la suite de ton bal, qu'est ce que j'étais ?...

— Ma loi , tu étais gris.

— Ce n'est pas ça que je veux dire... J'étais encore un simple employé , un modeste expéditionnaire à quinze cents francs...

— Est-ce que tu serais chef de bureau maintenant ?

— J^I'f"^ que ça , mon ami !... J'ai envoyé le bureau h tous les diables!... j'ai vingt-cinq mille francs de rente!...

— Vingt-cinq mille!...

— Oui, mon ami ; oui, moi, Jules-R.ioul Robineau... je vais avoir équipap,c! Je suis riche, presque autant que toi pas encore autant cependant , mais ça peut venir! Quand on est en train la

fortune!... Oui !... attends, que je m'asseye... je n'en puis plus!... Depuis que j'ai vingt-cinq mille livres de rente, j'ai des palpitations... il y a des nioinenls où je ne puis plus respirer !

Robineau se jette sur un canapé, il tire son mouchoir, il s'essuie la figure , il lâche la ceinture de son pant.tlon pour respirer plus facilement, enfin il se met tout à fait à son aise; on voit que l'argent a déjà produit son effet, et que ce n'est plus le modeste employé qui se confondait en salutations avant d'oser prendre une chaise chez son ami le baron de l'^larcey. Mais, pour changer les esprits, les caractères, les personnes, les manières, la fortune a depuis longtemps fait ses preuves, et il est probable que les leçons du passé seront toujours perdues pour l'avenir, parce que les hommes ne vaudront pas mieux demain qu'ils ne valaient hier, et ainsi de suite.

Alfred, qui pensait que les vingt-cinq mille livres de rente survenues à son ami ne devaient pas lempêcher de se débarbouiller, avait repris le cours de sa toilette, si brusquement interrompue , et '.îtcndait tranquillement que Robineau s'expliquât plus clairement. Enfin celui ci, après avoir ]iosc un de ses pieds sur un tabouret, et cherché sur quelle chaise il )ionrrait mettre l'autre, recommence à jiarler.

— Mon ami, tu m'as entendu dire autrefois aue i'^-ais ua oncle qui élait parti fort jeune pour les Indes...

— Ah ! oui... Tu n'en avais jamais eu de nouvelles, et il revient imiuensément riche... C'est comme dans tous les vaudex'illes.

— Il n[est pas question de vaudevilles... Cet oncle, frère de mon père, était donc parti... Mes chers parents n'en avaient plus entendu parler... Ils sont morts sans me laisser autre chose qu'une éducation, j'ose dire assez...

— Passe , passe ; j'ai été au collège avec toi ; je sais qu'il fallait toujours qu'un autre te fit tes rersiojis ou tes thèmes; mais enfin !...

— Oui, laissons là le latin... Blon ami, hier, en revenant de mon bureau, je trouve chez moi une lettre... J'ouvre; c'est un notaire qui ni'invite à passer sur-le-champ à son étude , et à me munir de mes papiers , extrait de baptême, etc... Une lettre d'un notaire, je ne savais pas trop ce qu'il fallait en augurer; cependant je me rends sur-lechamp à son invitation. Le notaire me demande si j'ai des parents et des détails sur ma famille; enfin , mon cher Alfred , quand j'ai satisfait à toutes ses questions, et prouvé que je suis bien Jules-Raoïd Robineau , fils de lienoit-Etienne Robineau et de Cécile Desboulloir, il me dit s.ins autre préparation :

— Monsieur, votre oncle, Gratien Robineau, vient de mourir au Havre, oit il veuait de débar^erj il avait réalisé to'>te «a for-

tune, et ven.iit finir «m iou'S li Paris, lorsque la mort, qu'il avait cent fois bravée dans les pays luiiitaim, est venue le frapper au port. 'Votre oncle vous a laissé tout son bien , et cela se monte k environ eino cent mille francs !...

— ("inq cent mille francs!...

— Ah ! mon ami , tu juges de ma joie, de mon saisissement .. Je me suis trouvé mal , le notaire a été obligé de me donner du vinaigre, des sels...

— Comment! toi, Robineau, un philosophe, un garçon sans ambition, qui méprisais les richesses , tu te trouves mal en apprenant que tu as hérité !...

— Ah ! mon ami , écoute donc, on est philosophe... c'est vrai ; d'ailleurs c'est ce qu'on a de mieux à faire quand on esi forcé de vivre l'f privations... maison a un cœur aussi, on est sensible!... et cinq cen mille francs! J'ai cru d'abord que cela faisait un million de rente, ci-, pendant , eu calculant , je me suisapciçu que ce n'était que vingt-ciin mille francs à cinq pour cent... Mais quand on est adroit, quan < on sait s'y prendre, on fait valoir son argent à six, à huit, à dix. N'estce pas, mon ami ?

— Mon cher Robineau , je sais tort bien comment on dépense l'argent, mais j'ignore entièrement comment on le fait valoir.

— C'est juste !... Tu n'as pas été employé au Trésor, toi.

— Au reste, si j'ai un conseil à te donner, c'est de placer solidement ta fortune, soit en rentes, soit en propriétés. Il me semble que quand on a vécu avec quinze cents francs, on peut bien se contenter dune vingtaine de mille livres de rente... car il vaudrait mieux n'avoir que cela, et que ce fût bien assuré, que d'exposer ta fortune aux chances des affaires. Voilà mon avis , mon cher Robineau : on peut être très-étourdi pour soi et voir sagement peur les autres; tu feras donc bien de

Robineau, que la fin du discours d'Alfred semblait impatienter, s'était levé et se promenait dans la chambre en chantonnant entre ses dentf ; enfin il interrompt Alfred en s'écriant :

— Bon!... bon!. ..je te remercie de tes avis... mais je me flatte que je saurai tout aussi bien qu'un autre gérer ma fortune. Laissons crAdi, mon ami , ne nous occupons que de plaisirs... de fêtes... Il me semble que quand on est riche la vie doit être un torrent de jouissances... Finis donc de t'habiller, et allons déjeuner... c'est moi qui t'invite au café Anglais... au café de la Bourse... chez Véry, où tu voudras...

— Mon cher Robineau , tu viens trop tard , j'ai déjeuné. — Qu'est-ce que ça fait?... tu recommenceras bien ..

— Won vraiment ! Est-ce que tu crois que parce qu'on est riche on peut manger à chaque instant sans se faire de mal?...

— Diable!... c'est dommage... l\Ioi. j'ai déjà pris du café et du thr. mais je veux déjeuner à la fourchette, c'est meilleur genre... Ah! quant au genre , mon e'ier Alfred, je prendrai tes avis... Je sais quï tu suis les modes, et je veux les suivre aussi et à la rigueur... Vingtcinq mille livres de rente!... Conçois-tu mon bonheuri

— Ma foi, je t'en fais mon compliment... car au food tu es un bon enfant...

— Ah! si tu sax'ais combien j'ai déjà de projeis en t-îte?... Je vfux faire tant de choses que je ne sais par où commencer!... Mais, je t'en prie , allons déjeuner... tu feras semblant de manger.

Les deux jeunes gens allaient sortir, lorsque Edouard entre chez Alfred. Robineau ne lui laisse pas le temps de dire bonjour à son ami . il lui saute au cou, le presse dans ses bras, et lui apprend le changement qui s'est opéré dans sa fortune. Edouard lui en fait tranquillement son compliment, et Robineau ne conçoit pas que cette nouvelle ne lui fasse pas plus d'effet; il lui semble que tous ceux qui l'entourent devraient être aussi dans le ravissement, dans le délire en appr& nant qu'il a vingt-cinq mille livres de rente.

— Je venais te demander à déjeuner, dit Edouard à Alfred.

Sans laisser celui-ci répondre. Robin i\i saisit Edouard par le brai en s'écriant :

— Je vous emmène... nous déjeunons ensemble , nous dineron» même , si vous avez le temps, et à table je vous conterai mes idées... mes plans... Dites dono, voilà un habit que j'ai acheté hier au soir tout fait... j'étais pressé d'en avoir un nouveau... il ne va pas trop mal. hein?... Descendons, vous allez voir mon cabriolet...

— Comment! tu as déjà acheté un cabriolet et des chevaux?

— Non, je l'ai loué en attendant que je puisse en acheter un. Il me faut un autre logement, je ne peux pas mettre mon cabriolet dans mon appartement du quatrième ; je vais en chercher un avec écune , remise.... Ah Dieu, que de choses j'ai à faire !... Par exemple, je ne croyais pas que la fortune donnât tant d'occupations.

Alfred et Edouard se regardent en souriant, puis enfin ils suivent Robineau, q\ii ne peut pas se tenir en place, et court dans les appartements en soufflant comme un bœuf.

On descend les escaliers, Robineau court devant, il appelle son domestique et lui crie de monter derrière sa voiture.

— Nous allons éreinter ton cheval , dit Alfred ; j'aurais pu prendre mon cabriolet pour Edouard et moi.

— Non , non , dit Robineau , je veux que nous soyons ensemble... mon cheval est vigoureux... et d'a''^urs , s'il n'est pas bon , demaia

LA Maison [îlanche.

ie m'en ferai donner un autre... Oh! je me fais joliment servir, moi... ÎPrançois, montez derrière... je conduirai.

On" moule dans le c^ibriolil de Rohineau, qui se place au milieu , prend les rênes et veut conduire, parce qu'il est persuadé qiie des qu'on est riche on sait tout. Jl fouette a tour de bras, tire ses guides k tort et il travers , tourmente son clieval , qui frise ii chaque instant les bornes et les passants; et pendant que ses deux compagnons rient du mal (mil se donne et de sa manière de conduire, il accrocLiP &a Bout flans celle tt un fiacre i)Our se garer d'une chart^-r:::^

Le v-ucuer jure , ei dit qu il faut être bien maladroit pour venu- se wfCttre dans sa roue ; Iioi)ineau jure aussi pour avoir l'air de ne pas être dans son tort; cependant ses jurements ne suflisenl pas pour le lirer de l'embairas dans lequel il s'est mis ; et voyant qu'il n'en sortira jamais , il donne les rênes à Alfred en disant :

— Mon ami , fais-moi le plaisir «le conduire... car je suis si préoccupé de mes afl'aires que je pourrais me tromper de chemin.

Grâce à Alfred or. se dépêtre du fiacre, et on arrive sans accident au Palais-Koyal. On se rend che» lîeauvilliers , Hobineau demande tout ce qu'il y a de plus cher ; et si ses deux compagnons ne le retenaient pas, il ferait venir un déjeuner pour vingt personnes , et crierait à tue-tête dans le salon qu'il a vingt-cinq mille livres de rente.

— A propos, dit Alfred , et Fifine , tu ne nous eu parles pas !... elle doit être bien contente de ce qui t'arrive?

— Fiftne ! dit Hobineau d'un air distrait, ah ! ma foi , je n'ai pas encore eu le temps de la voir depuis que je suis allé chez mon notaire... Mon notaire!... dites donc, messieurs, comme cela résonne bien ii l'oreille ! mon notairu !...

— Quoi ! monsieur Hobineau , dit Edouard, vous n'avez pas encore fait part de votre bonheur à celle qui vous était si chère il y a huit

jours! Songez donc (pie quand une femme nous a aimé pour nous-

même, nous lui devons de la reconnaissance; et c'est bien le moins qu'elle se ressente de ce qui vous arrive.

— Edouard a raison , dit Alfred ; quand on a eu le bonheur de rencontrer une femme sage, sensible et fidèle , il me semble, mon ami, qu'on ne saurait trop fai/e pour elle.

— Messieurs, messieurs, répond Robineau en savourant une coquille de volaille , vous parlez bien à votre aise... ne voulez-vous pas que je fasse ma femme de mademoiselle Fifine... ça serait gentil !

— On sait très-bien que tu n'en feras pas ta femme ; mais. ..

— Mais je ne puis pas non plus garder celte petite modiste pour ma maîtresse. Vous conviendrez que lorsqu'on a une certaine fortune, on peut donner dans le grand genre... dans le distingué... Et pub, messieurs, entre nous, ce n'est pas positivement unt vertu que mam'zelle Fifine... il s'en faut terriblement! Je me suis aperçu plusieurs fois que... vous m'entendez bien... mais j'avais l'air de ne rien voir, parce que je n'en étais pas amoureux. Ensuite elle a un caractère emjiorté... une très-mauvaise tête, c'est un vrai dragon... Moi, j'aime les femmes douces... J'étais habitué à sa figure; mais le fait est qu'elle n'est pas jolie : l'air effronté , et voilà tout.

— Ahçà, Robineau, tu ne diras pas maintenant qu'elle est mal faite, c'était une Vénus l'autre soir...

— Ah ! oui... drôle de Vénus !... et qui me faisait dépenser tout mon argent en parties fines... les deui ti«rs de mes appointements y passaient...

— Comment, une femme qui t'aimait pour toi seul ?...

-^Oui, oh! je sais qu'elle m'aimait ; mais cela ne l'empêchait pas d'être gourmande comme une chatte. Au reste , messieurs, je ne prétends pas en dire de mal ; certainement je hii achèterai quelque chose... je suis trop généreux ]iuur... Mais laissons là Fifine, et parlons de mes projets. Mes ehers amis , vous ne savez pas ce qui me trotte dans la tête... eh bien! c'est un château !

— On château! dit Alfred ; mais , mon pauvre Robineau, tu es fou; si tu achètes un château, il ne te restera pas de quoi en payer l'entretien I

— Bon! bon ! je sais calculer... Il y a château et château!... Est-ce que je ne puis pas mettre cent mille francs à l'achat d'une jolie terre... une terre avec une maison... bâtie dans l'ancien style?... Mon notaire m'a assuré qu'il nie trouverait cela très- facilement.... et alors, mes chers amis, on peut prendre le nom de sa terre. . Ça se fait tous les jours... et, entre nous, quand on a vingt-cinq mille livres de rente, c'est un bien vilain nom (pie Robineau...

— Comment 1 monsieur Hobineau, dit Edouard, vous, que les événements devraient trouver invariable... vous qui me rappelicx nar vos discours et Socrateet Cincinnatus!...

— Mes amis, je vous l'ai dit, j'ai mes projets... je vois déjà de fort loin! J'achète un petit cliâteaii , une terre, n'importe, et j'en prends le nom. Ça me donne déjà quelque chose de noble; alors je trouve une riche héritière, je me inésenle ; je plais et j'épouse; hein? 11 me semble que ce n'est pas trop bêle; et si je ne m'appelais que Hobineau, je ne pourrais jamais m'allier à une famille distinguée! Ah Dieu ! mon cher oncle Gratieu, quel bel usage je ferai de vos richesses !

— Et, pour commencer, tu ne veux plus porter son nom.

— Tu vois bien que c'est un calcul. C'est décidé , j'achète une terre, cl j'aurai de» paysans, des vassaux, on m'appellera monwigueur I...

— fjn ne t'appelle à pas monseigneur, n>OD pauvre Tiui.'iif -..t. parce qu'aujourd'hui celui qui possède de» pré», dci maisoni. ic. {vrr-> n'est pas pour cela le mailredc disitoser a ton gré Je» iKjnne» fçrni >■. labourent ses terres, et qu'on ne connaît ylm ce» ;^ti!i dr^ii* ..•..:manls de cuissage, de jambage, de marquette , de pr: lùulion et j .l-r gentillesses qui rendaient la destinée de» vatsiux pire q-^p celle di-i bêtes de somme . et avilissaient 1 humanité en abaissant l'homme rit-«vis de son semblable; parce qu'on aime un maitre lion rt vcrtneux, et qu'on ne tremble plus devant un seigneur allier et débouché; parce que tous les hommes sont sous la protection des loii . qii ordonnent l'obéissance et non l'humiliation ; et enfin parce qu'il n'y a plu» de serfs qu'en Rusï>ie, oii je le conseille d'aller acheter ton château »i U veux qu'on t'appelle monseigneur. Mais je crui&, en vérité, que »i on te laissait faire, Robineau, tu deviendrais un de ces petits tyran» d autrefois, ou tout au moins un seigneur le loup, comme dans le l'tlil Chaperon rouge.

— Ecoulez donc , messieurs, c'était un bien joli droit que celui qui pernieltait au seigneur de mettre le premier sa jambe dans le lit d 'ine nouvelle mariée... Mais enfin ie ferai di-* rosières... ça reviendra aa même.

— En attendant que tu fasses des rosières, paye la carte, «t partons.

— Déjà ?

— Est-ce que tu veux passer ta vie chez les restaurateurs?

— IVon sans doute... messieurs, il n'est que midi et demi... QiM fait-on toute la journée quand on est riche ?

— On fait ses affaires quand on en a, on s'amuse quand l'occasioft s'en présente... et cela n'arrive p^is tous les jours...

— Mes amis , je ne vous quille pas d'aujourd'hui... je vous mènerai où cela vous sera agréable... aux l'ouffcs... Justement ils jouent aujourd'hui... C'est le spectacle des gens riches, je n'en sortirai pas; mais il n'est pas une heure, et on ne va pas aux itouffes le matin.

— ^l'oiis allons monter à cheval nous deuk Edouard, dit .\lfrcd, et nous ferons un tour au bois de Uûiilogne.

— Montera cheval! s'écrie Robineau; diable! mais c'est tré»-bon genre... c'est mon uiraire...je vais avec vous.

— Sais-tu le tenir?

— Sois tranquille... Il serait plaisant qu'un homme qui a vingt-cinq mille francs de rente ne sût pas se tenir à cheval !

— En ce cas, viens avec nous , je te prêterai une jument qui a le trot extrêmement doux.

— C'est ça , et je la mènerai toujours au galop... Ah ! mes amis... encore un mot avant de sortir : faites-moi un plaisir...

— Qu'est-ce que c'est ?

— Désormais ne m'appelez plus Robineau, appelez-moi seulement par mon nom de baptême : Jules... c'est plus distingué... ça sonne plus agréablement.

— Je vous appellerai M. le marquis Jules, si vous voulex, dit Edouard en riant.

— Quant à moi , dit Alfred , je te nommerai comme cela me viendra à la têtel...

— Tâche qu'il ne t'y vienne que Jules, je t'en supplie.

On retourne chez .\lfred; à pied cette fois, jarce que, maigre les sollicitations de Robineau, les deux amis ne se soucient plus de s'étouffer dans son cabriolet, l.e nouveau riche se décide donc à renvoyer sa voiture, et va à pied avec ses amis; mais, chemin faisant, il se donne des airs qui font beaucoup rire ceux qui l'accomiugnenl. Il ne daigne plus jeter un coup d'a'il sur la loule , il ne se dérange plus pour personne, il lui semble que tous les passants doivent s'empresserdc lui faire place , mais il n'en est pas ainsi; et comme son air imi>ert'inent ne prévient pas en sa faveur, on ne se range («as , on se permet même de le coudoyer, et Robineau a déjà reçu plusieurs bourrades pour s'être jelé au travers du monde. Il s'écrie alors ; — C'est bien sol d'aller à pied quand on a voiture ! tandis qu'.Mfred et Edou.frd se disent tout bas : 11 y a quelque chose de plus sot que cel.>.

On est arrivé à l'hijtel de !\larcey. Lci deux amis sont bientôt en selle, et Germain, le valet d'Alfred , présente à Robineau une jolie petite jument qui piétine et témoigne une noble ardeur. Robineau commence à froncer le sourcil, et tourne autour du rhex'al en disant :

— 11 me semble qu'il a l'air méchant , ce cheval-là !

— C'est, au contraire , la bête la plus douce qu'on puisse rencontrer : c'est un cheval de dame.

— Alors ce sera mon affaire... Mais pourquoi frappe-l-il aiu»i du pied sur le pavé?

— C'est parce qu'il est impatient de courir.

— Diable! s'il est hniulicnt , il va s'emporter... je ne veux pas aller comme un fou I

— Sois donc tranquille ! Elst-ce que tu ne sais pas monter?

— Si fait, si fait; mais quand ou vicirt de déjeuner, il faut aller doucement : c'est un principe...

Si tu veux ne pas aller du tout , tu en es le maitre ; Uisic-nou»

aller sans toi.

— Non JUS... par Dieu ; je suis de» votre*!... oh I tmu xtrrei mt grfice... ma tournure...

— Monte donc alors.

— Par ûii m^iute-t-OM?

LA MAISON BLANCHE

— Comment! tu ne sais pas par oh l'on monte?

— Je l'ai odblié.... il y a àé]k longtemps que j'ai appris.

— Mon cher Uoliinoatt, tu vas te jeter par terre.

— Jules!... je t'ai dit (le m'appeler .Iules... qu'est-ce que ç« te fait?... Voyons, Germain, tenez-mui l'ctrie-.... c'est cela...

— Hardi donc l.Ti Ah ! que tu es louril !

Robiiieau parvient enfin à poser sa jambe droite de l'autre calé de la selle ; il est h clieval , ik porte des regards triomphants autour de lui.

— Partons , dit A'.fred ; et déj.\ il pousse son cheval, c 'iir<i Robiiieau , qui vient de sauter sur sa selle, crie :

— Arrêtez! arrêtez!... je n'y suis pas... Que diable! vous allez, vous autres, sans me donner le temps de me reconnaître... mesëtricrs /«ont trop longs... à peine si le bout de n\on pied y touche.

— Cest ce qu'il faut; tu sauteras moins.

— (l'est ça que je viens déjà de manquer de jiasser par-dessus la tète de mon cheval. J'aime les tUriers très-courts, moi; on a bien plus d'aplomi). Germain, raccourcissez - moi cela... encore... c'est bien... A la bonne heure , me voilà colle sur ma selle...

— Ah rà ! nous pouvons partir, maintenant?

— Oui, eiii... oh ! nous pouvons partir.

Alfrod et Edouard partent. Robincau les suit. Malgré les étriers raccourcis, il saute, il chancelle sur snn cheval, quoique de sa main droite il ait empoigné le pommeau de la selle. (Jouime on est dans Paris, les jeunes gens ne vont qu'au petit trot, et Robincau parvient à les suivre en leur criant de temps à autre : — Messieurs, pas si vite donc !... 1*1 est défendu de galoper dans Paris...

— Mais il me semble que nous ne galopons psj...

— C'est égal... pas si vite... je vous en prie... je ne suis )ias encore en train... et puis c'est bien plus amusant d'aller doucement.

On arrive aux Champs-Elysées; déj.i Robincau est en nage, et son chapeau, q^iie le mouvement du cheval fait reculer, est placé tellement en arrière; que ses cheveux -oltigcnt en liberté sur son front.

— Allons, monsieur Jules, dit Edouard, un temps de galop ici, ie terrain est superbe.

— Oui... oui, le terrain est gentil... mais, moi, je sens que mon déjeuner est remonté à chaque bond de ce maudit cheval... elle a le trop terriblement dur , ta jument !

— Bah ! tu plaisantes ; d'ailleurs, fais-la galoper.

— Un instant, mes étriers sont encore trop longs,

— Tu n'y penses pas... tes genoux sont à la hauteur des oreilles de ton cheval.

— C'est égal... oh! j'ai appris par principes, moi.tj

— Ils sont gentils , tes principes !

— La... m'y voici...

— En avant, alorsé

Les deux amis partent au galop. Robincau ne se soucie pas de courir . ainsi ; maïs la jument qu'il monte veut suivre les autres chevaux , et il faut malgré lui que le cavalier aille au galop. Robincau , qui n'a jamais été d'un tel tiain , ne sait plus où il en est , il se jette en avant, en arrière , retient les guides ou les lâche tout à coup ; il est persuadé que son cheval a pris le mors aux dente , et crie de toutes se» forces :

— Arrêtez-le ! arrêtez-le donc !...

Majs Alfred lui répond :

— N'aie pas jieur, Robincau, laisse-toi aller.

Et Edouard lui crie : — Allons, monsieirr Jules, ferme , tenez-vous plus droit... un peu plus de grâce que cela!

Le nouvel écuyer ne répond ni à Jules, ni à Robincau ; il n'entend plus rien ; déjà il a perdu son chapeau, bientôt il roule lui-même sur la poussière; et Alfred, qui était de beaucoup en avant avec Edouard, voit la petite jument arriver près de lui sans cavalier.

Les jeyjies gens pensent qu'il est arrivé quelque malheur à leur compagi'.on; ils rebroussent chemin, et ramènent' en laisse le cheval de Robincau. Celui-ci s'était relevé , il en était quitte pour quelques contusions ; et , après avoir été rechercher son chapeau, il était entré dans un café. C'est là où ses amis l'aperçoivent.

— Comment ! tu t'es laissé tomber ! dit Alfred en souriant parce qu'il voit que Robineau n'est pas blessé.

— Oui , messieurs ; parbleu ! c'est bien étonnant ! vous allez comme le vent ! Mon cheval veut vous suivre , il s'emporte... Tu me dis de me laisser aller. ..je me suis si bien laissé aller , que j'ai roule sur la route... et puis, je ne vous ai pas dit que je montais comme f rançon» , comme Paul!....

— Nous nous en sommes aperçus. Eh bien! remontes-tu?

— Non, merci; j'en ai assez pour aujourd'hui. D'ailleurs, j'ai un «sdroit endommagé... Allez faire votre promenade; moi, je voua attendrai ici , je lirai les Petitcs-Afliches pendant que vous galoperez... «t con.aie je veux acheter une propriété , vous corcevez que les Petites-Affiches m'inlértsàcront plus que le bois de Boulogne.

On »tt.iehe la [n'iite juuitnt , les deux amis repartent; et Robineau, Joui en -.renaut un verre d'eau sucrée jiour se remettre de sa chute, compulse les Petites-Affiches, et lit toutes les annonces de propriétés à vendre, mais il hausse les épaules et murmure : — C'est trop jeu de ahose! 20,00ii francs!... -10,1100 francs!... Ce sont di^i bicoques !... Il me laut mieux que cela !...Despigeonnierj !... des jardins en plein rapt>ortU.. Qu'est-ce q^ue ça méfait? ee n'est ©as cour manger des pilons

et des prunes que j'achète une terre! c'est pour qu'on m'appelle mon> ■leur de... ou monsieur de la... enfin, le noui de ma terre... Ah! diable,' 8u,iiOO francs ; ça devient iiiieui... mais dus jirairies, des fermes... je ne peux pas donner des bals et être seigneur dans ma ferme... Ah! ah !... un cliAleau... deux châteaux... douze appartements de luaitrcl c'est mon affaire... Voyons le prix... 300,000 francs... ^40,000 francs. „ C'est ridicule de pousser les cliîteaux à ce prii-la!... il me semble qu'il devrait y en avoir de meilleur marché pour les amateurs.

Robineau sait les Petites-AQiehcs par cceur quand les deux jeunes gens reviennent de leur promenade. Comme il ne veut pas absolument remonter à cheval , Alfred conduit en main la jielite jument , et Robineau suit les cavaliers dans un cabriolet de place. On revient à l'hùlel de Marcey ; mais il n'est encore que trois heures et demie, on ne peut diiier que vers six heures; Alfred se retire dans son cabinet pour écrire quelques lettres, Edouard va faire des visites, et Robineau, qui ne conçoit pas que les journées durent deux fois plus quand ou ce sait que faire pour s'amuser que quand on travaille , se rend chez son notaire pour passer le temps.

A six heures, les trois jeunes gens sont de nouveau ensemble; il» t { rendent chez un restaurateur. Alfred et l.douard , qui se sont donné K | mol, persuadent à Robincau qu'il est du bon ton de ne manger qiKi fort peu, et de renvoyer la plupart des plais qu'on a demandés sans f a\oirlouché. Robineau fait donc remporter intacts plusieurs melsdoi:', il avait grande envie de manger, mais il sacrifie son appétit à ce qu'il' croit être du dernier genre.

Le soir on se rend aux Bouffes. Robineau, qui entend la musique sans la sentir, dissimule autant que possible les bâillements qui lui prennent en s'éeriaiil : — Uravi! brava! bravimma! puis il regarde à sa montre si le spectacle finira bientôt. 11 se termine enfin; Alfred retourne à son hôtel, Edouard à son logement, et Robineau remonte dans son cabriolet qui l'attend à la porte pour le reconduire rueSaiut- Honoré.

Robineau est devant sa demeure , oii il espère ne point séjourner longtemps; car sa maison lui semble affreuse et l'entrée horrible. 11 faut pourtant y coucher encore. Mais, avant de rentrer chez lui, Robineau ordonne à François, son nouveau domestique, de venir le prendre de bonne heure le lendemain avec le cabriolet.

— De bonne heure, demain, avec le cabriolet! s'écrie quelqu'un qui était dans l'allée au moment où Robineau rentrait; et celui-ci reconnaît Fifine , qu'il n'a pas vue depuis son changement de fortune.

Fifiiie s'est arrêtée : elle tient à la main une chandelle roulée dans une demi-feuille de papier gris, et allumée; elle attend Robineau, qui ne se presse pas d'avancer.

— Comment! c'est toi, bon ami?

— Oui, sans doute, c'est moi!

— Qu'es-tu donc devenu depuis avant-hier qu'on n'a pas aperçu monsieur?... et ce genre?... ce cabriolet?... Est-ce que tu t'es fait duc et pair de toi-même en te promenant?

— Montons, Filine , montons , je ne peux pas souffrir parler dans l'escalier, c'est très-mauvais genre !

— Ah! mon Dieu!... S»ii Altesse qui va se compromettre!... Ah! I ah! ah ! pardon. Votre Excellence ! si j'.'ivais su l'heure de votre re- ! tour, j'aurais coupé ma chandelle en quatre pour illuminer l'escalier.

Robineau monte; il entre chez lui suivi de la jeune modiste, qui tient toujours sa chandelle à la main. Robincau se jette nonchalamment sur une chaise , et Fifine approche de lui sa lumière en disant : — Tiens... qu'est-ce que c'est donc que cet habit-là?... je ne te con^ naissais que ton habit noir, ci-devant neuf , et ton gris râpé.

— Eh bien, à présent, vous m'en connaissez un autre !... voilà tout...

— El cette chaîne d'or!... ces breloques!... Ah ! pour le coup il y a quelque chose...

— Oui, Fifine, il y a un très-grand changement dans ma situation depuis avant-hier.

— Vraiment!... Tu auras touché cent écus de gratification? Robineau laisse échapper un sourire de pitié en disant : — Cent

écus ! Ah ! mon Dieu !... quelle misère !...

— Comment! quelle misère ? Fais-moi donc le plaisir de me donner ime douzaine de misères comme ça , et je c^enlèverai en ballon demain matin.

— Fifine, écoutez-moi avec attention.

— Attends , que je m'asseye , car ce que tu vas me dirt me fera peut être de l'effet.

Fifine met sa chandelle dans un chandelier , et va s'asseoir devant Robineau, qui, avant de parler, tâche de prendre un air important.

— Mademoiselle , je...

— Comment! mademoiselle? est-ce que c'est à moi que tu parles!

— Certainement.

— Et tu m'appelles mademoiselle!... Tâche d',aboid d'être un pei plus honnête que ça! Esl-iH)ête avec sa demoiselle!

— Eh bien, Fifine, je dois vous dire qv.i vous ne voyez plus devant vous ce jeune homme dont quinze cents francs d'appointements composaient toule la fortune; les espérances dont je vous ai plusieurs fois enlrelenue se sont réalisées... Je savais bien que mon oncle finirait par m'enrichir... ûlon cher oncle GratienI,,. il est mort, etm'a laissé

k viiiL^-cin^ mille francs à^ i::uae.

LA MAISON BLANCHE

— Bnli !... vraiment!... ce n'est pas une farce?

— INoii, Fifiiic, il n'y a rien ilc plus vrai... Je suis immensément riche... et j'aurai iiiccssaramcnt un cliàtcau , parce (juc je tien» beaucoup à avoir un cliâtcau.

— ConiHient ! tu es riclic, et tu ne me le dis pas tout de suite! tu me fais lanfjuir deux heures!... Ah bien ! allons-nous nous amuser!... mais dansons donc, sautons donc , remuons-nous donc ! Tu es riche, et tu restes tranquille comme ça !

Fifine prend Hohincau par les bras et le force à tourner avec elle dans la chambre; mais enfui celui-ci se dégafje et va se rasseoir tandis que Fifine continue de sauter , et monte sur les chaises et sur les meubles.

— Certainement , Fifine , répond Rohineau en se balançant sur sa chaise , je désire que vo'is vous amusiez... je serai même cliarmé de vous être utile quand l'occasion s'en présentera, et vous pouvez compter sur ma protection ; mais pour ce qui est de continuer à... à être ma maîtresse, vous devez comprendre que c'est impossible... et que ma position sociale ne me iicrmcl plus de vous voir... comme cidevant...

Fifine, qui étiumans ce moment montée sur la commode, où elle »c tenait en Psyché, saute d'un bond près de .obintau en s'écriant : — Qu'esl-Cï .jue vous maroiottcz-là?... de "olre position sociale... que vous ne me verrez plus comme avant?. , ><"i'cs-moi le plaisir de m'expliquer cela un peu mieux.

— Il me semble, ma chère Fifine, que c'eit ifiez clair. J'ai toujours infiniment d'amilié pour vous... je compte aiîme vous en donner la preuve demain , en vous faisant cadeau d'un în:; u schall en bourre de soie... la couleur que vous voudrez, ça m'est égal... Mais je dis... que je ne puis plus être votre amant , ni sortir avec vous, parce que les circonstances et ma nouvelle situation dans le monde s'y opposent.

Fifine, qui a bien écouté llobineau, reste quelques instants sans bouger; puis elle va près de la cheminée et reprend la chandelle , qu'elle ote de dedans le chandelier, et, avant de s'éloii;ner , elle s'arrête devant celui qui continue de se balancer sur sa chaise :

— Je ne vous croyais que bête, mais je vois que vous êtes un ingrat 1 dit Fifine en souriant avec amertume. Vous ne voulez plus me voir parce qu'il vous est tombé une fortune... C'est très-beau !... c'est une résolution dij;ne de vous ! Quant au cadeau que vous voulez me faire, gardez-le pour celles qui vous grugeront en se moquant de vous... vous n'en aurez jamais trop pour celles-là.

— IMademoiselle , dit l\ohineau en se levant avec colère, ce que vous me dites là est très-malhonnête... Au reste, cela ne m'étonne pas, quand on a aussi mauvais ton que vous...

— ïaisez-vous , méchant cascaret!... dit Fifine en revenant brusquement sur Robincau , qui va se retrancher derrière un fauteuil; vous mériteriez que je vous fisseavaler cette chandelle toutalluméej...

— Mademoiselle Fifine !...

— Taisez- vous!... vous me faites pitié!... Allez avec vos duchesses et vos princesses; entretenez des danseuses, des niiladies ; mais quand vous serez gris, attendez qu'elles vous donnent du thé et des remèdes, et vous pourrez bien mourir d'indigestion.

En disant cela, Fifine fait une belle révérence à son ancien amant, et sort de la chambre le laissant dans la plus complète obscurité.

— Voyez un peu la méchanceté! s'écrie Kobineau quand Fifine est partie, elle ne m'a pas seulement allumé ma chandelle !... Oh! les femmes!... 11 faudra qu'un homme qui a vingt-ciii{| mille livres de rente batte le briquet.... ma foi non!... j'aiine mieux me coucher sans voir clair... ("etle Fifine... qui se permet de ... Voilà ce que c'est! plus on eu fait pour les femmes et plus elles abusent... Mais , maintenant ce ne sera plus ça... je me ferai terribloiiunt valoir; 1 1 pour faire ma conquête il faudra autre cliose qu'un nez en trompette.

Rohineau se couche , et oubliant Filine, s'endort, et rêve à son futur château.

CDAPiTnr 7. — Acquisition d'un ohilMO. — uepart pour l'Auvergne.

(lobincau n'a pas beaucoup dormi, parce que quand on a dans la tête un ch.'ileau, des terres, des titres, une voiture et des laquais, cela doit nécessairement causer de l'agitation. 11 est des insomnies plus agré.iîtles que celles que causent les désirs d'ambition et de grandeurs; c'est dans le silence de la nuit qu'il est doux de pniser à ce qu'on aime, de se rapprocher en idée, en souvenirs, en espérances, de l'objet dont on est séparé; alors on se laisse aller aux plus tendres illusions, on fait soi-même son rêve, et l'on craint de s'endormir, parce que le sommeil ne nous offre pas toujours les images les plus chères à notre eu'ur. Mais Hobineau, qui n'a pas de ces pensé 's-là, las de se retourner dans son lit et de cherolier un château sur l'orcillo droite et sur l'oreille gaucho, se lève do très-bonne heure, et s'habille en se disant : — Mon cabriolet et mon domestique lu'atlendenl (uut-être déjà en bas... j'ai trop (le choses à faire pour perdre mon temps dans mon lit.

Rohineau est habillé, il sort tout ,lo'iceiMent de chez lui, parce qu'il ne se soucie pas d'être entendu de l'ifine, qui est aussi très-matinale; mais il he rencontre personne dans sou cKalier-. et il arrive dans Ik tue, où il chprriie en \imm son cubriulul,

— Diable 1 pas encore arrivé !... se dit Rohineau en tirant u montre. Ah ! il n'est que six heures... c'est éjjjl . ti je veux me promeocr tt voiture à six heures, je suis bien le m^itre.

Rohineau rentre dans son allée , il ne tait t'il doit aller à pied o* attendre son cabriolet; mais il entend du bruit dans l'etcalier, et, craignant que ce ne soit Fifine , il se décide a sortir.

Rohineau se rend chez son notaire. Il ariive dans la maison, O'i le portier commence seulement à se lever, it^bincau traverse npideateol la cour en criant : — Je vais à létude.

— Il n'y a personne, répond le po.-tier. En effet, Robincau trouvé la porte de l'étude fermée, et il rcMent près du portier en diunt :

— Comment! les clercs, les commis, ne sont pas encore arrivé* f...

— Mais, monsieur, il est trop tùt... les clercs ne viennent jamait à l'étude à six heures du matin...

— Et M. le notaire est-il chez lui?

— Certainement qu'il n'est pas encore sorti. Je pense bien qu'il dort avec sa femme.

— Ah' laissez donc, dormir!... il y a deux heures que ie ne dors pas, moi ; je vais monter chez lui...

— Mais, monsieur, on ne monte pas si tdt que ça...

— Quand on va acheter un château, on doit pouvoir monter quand on veut...

Le portier, qui pense qu'il s'agit d'une affaire très -importante, laisse monter Kobineau, qui va carillonner à la porte de l'appartement du notaire.

Au bout de quelques minutes , une femme de chambre vient enfin ouvrir d'un air effrayé en disant : — Eh! mon Dieu! qu'est-ce qui est donc arrivé?

— C'est moi, ma chère enfant, répond Rohineau, je vciu parler à votre maître.

— Pourquoi donc faire, monsieur? reprend la domestique, qui croit toujours qu'il est arrivé quelque grand événement.

— Pourquoi?... Parbleu! pour le château , pour la propriété que je l'ai chargé de me trouver...

La femme de chambre se calme, regarde Robineau, puis répond :

— Monsieur dort encore, il n'a pas l'habitude de s'occuper d'alTaire* si matin.

— Ma chère , allez lui dire que c'est son client Jules - Raoul Robincau, qui vient d'hériter de son oncle Cjralieu de vingt-cinq mille livres de rente, ça le réveillera tout de suite.

— Oh ! monsieur , je ue crois pas !.. . D'ailleurs , il n'y a pas longtemps que monsieur et madame sont mariés, et je ne sais pas si je peux entrer comme ça...

— Voulez-vous que j'y aille, moi?...

— Oh ! non, monsieur... attendez, je vais voir.

La domestique se décide à allet remplir le message dont on t'a chargée ; et, pendant ce temps, Robincau se promène danj une va'ile salle à manger, en disant : — Quand le notaire saura que c'est moi, je suis bien sûr qu'il va se lever tout de suite.

Mais la jeime bonne revient bientôt, et d'un air moqueur lui dit :

— .Monsieur a juré de ce que je le réveillais; il m'a envoyé promener et il a dit qu'on revienne...

— Vous ne m'avez donc pas nommé?

— Si monsieur... mais ça n'a rien (ait.

— Ah! ça n'a rien fait!... Allons, je reviendrai.

Rohineau s'en va d'assez mauvaise humeur, en se disant : — Si .> t homme-là m'avait remis déjà tous mes fonds, je changerais de notaire sur-le-champ... Allons chez Alfred.

Rohineau se rend à l'hùtel de Marooy ; il y arrive avant sept heure*, les domestiques se promenaient dans la cour. Le valet de chambre d'Alfred arrête Rohineau en lui dis:int : — Monsieur, mon m.x:trr dort.

— liah!... c'est égal ; il ne sera pas fâché de me voir... il m'attend, répond Rohineau , et, franchissant les escaliers, il traverse les «piurteiiients, et pénètre enfin dans la chambre à coucher d'Alfred, qui dormait ]>rofondément. Il le pousse, le secoue, en s'écriant :

— Eh bien ! mon ami... est-ce que nous ne nous levons {>as ? Allonf donc , paresseux !

Alfred ouvre les yeux , regarde Robineau, et s'écrie : — Comment, c'est to;!... 'vlue me veux-tu donc?...

— Je viens causer d'affaires avec toi. Il m'a semblé que tu m'.tvaii dit hier que lu avais vu du coté de Alr.ntes une propriété charnMiite , dont...

— Eh! que le diable t'emiKirte , loi et tes propriétés !... Je fiis^is le plus joli rêve... Je descendais en montagne russe avec m.-tdame de (ïerville... le char se brisait; m.iis, au lieu de nous faire du mal, nous étions si bien enlacés, nous tombions si mollement... je sentais toutt'^ ses formes, je les touchais!...

— Mon ami, dit Robineau, je le demande pardon de l'avoir réveillé, mais...

— Et moi, dit .\lfred en se retournant, je te demande pardon si j« me rendors.

Alfred ne répond plus à Rohineau. qui lui crie :Omraent, mon ami... ]iour un rêve... pour de^ bêtises, des montagnes russesl... ta vas encore dormir ?

Voyant que c'wt in vain qu il lui far^r RokinMu se iàmàê k i

LA. MAISON BLANCHE

de diet Alfii'd, cl se dit : — Allons chez M. Edoiiiiril Ik'aumont. Du poëtf, un auteur, i;i doit t'iif livt' de lionne heure , le ijénie doit être matiniil... D'.iilleuis, je l'enipijerai à venir déjeuner avec moi... et on dit que les .Tuteurs sont sensibles à de telles invitations.

Robinean prend donc le chemin de chez Edouard, où il n'était jamais allé ; mais il savait son adresse, et il parvient .i trouver son lorjeim'iit. Le jeune auteur n'habite jias un hôtel, il ne lop,c pas au premier, mais il demeure dans une jolie maison de la rue d'I'.nghien, et le portier n'arrête pas Uobiucau; au contraire, il lui dit : — Montez au rpiatrièmc.

'^ Robineau monte en se disant : — C'est bien haut, un quatrième!... il est vrai qui*l'escalier est très-propre, trcs-joli... Ah! un poêle !... ça n'est pas forcé d'être riche... Cependant j'ai entendu dire ù Alfred qu'Lilouard était à auu him:, qu'il avait environ quatre mille francs de rentcT.. Autrefois, cela me semblait une fortune.

UNE INDIGESTION DE ROElSEAtJ APRES LE BAI.

— Ahl Fifine, je me souviendrai de tes soins... le monde n'a rien qui le tente... une chaumière et toi... voilà le bonheur.

Arrivé au quatrième , RoLineau sonne une fois , deux fois ; il ne se lasse pas, il sonne une troisième ; enfin la voix d'Edouard se fait entendre, et demande : — Qui est là ?

— C'est moi, Jules... vous savez bien... Je viens vous cUercLer pour déjeuner... Ouvrez...

— Ah! je vous demande mille pardons, monsieur Robineau, mais j'ai travaillé fort avant dans la nuit, et je sui^ bien aise de dormir un peu... Au revoir.

On s'est éloigné, et Robineau reste quelques instants immobile devant la porte en se disant : — Qu'est-ce que tous ces gens-là ont donc mangé pour avoir envie de dormir conar.e ça?... c'est extraordinaire!

• n descend l'escalier, regarde à sa montre : il est près de sept heures et demie;, il pense que son cabriolet doit l'attendre; il retourne rue Saint-Hon'oré, et pousse un cri de joie en apercevant de loin la voiture devant sa porte. Il double le pas, et voit que les jeunes modistes sont avec Filine sur le seuil de la boutique. Il passe fièrement devant elles, se jette dans son cabriolet au bruit des éclats de rire que font ces demoiselles , et se dit : — Elles rient!... C'est bon ! je tâcherai de les éclabousser.

Robineau se fait promener pendant une heure dans les rues de Paris ; au bout de ce temps, il retourne chez son notaire. Celui-ci, qui est déjà tas de le voir quatre fois par jour, et qui ne se soucie pas d'être sou- TCnt réveillé par lui , pense qu'il faut bien vite trouver une pronriété pour se débarrasser de cet homme-là. Dès qu'il le voit , il lui dit : — J'ai votre affaire.

— Se pourrait-il I... Une terre?...

— Mieux que cela , un petit château...

— Un château!... Vous êtes charmant!...

— Il y a encore des tours, des créneaux...

• — Il j a dM créijeaiul... Permettez que je vous embrasse !<>

— Des fossés... à sec à la vérité.

— J'y ferai metlre de l'eau.

— Beaucoup de lof;ement, beaucoup d'appartements de maître, dei écuries pour vinijt chevaux...

— J'y mettrai des ânes.

— Un parc, un bois, des jardins immenses oii en peut se perdre!

— Se perdre... c'est délicieux.

— Du terrain ou l'on [leut chasser. .«

— Je ne ferai que cela...

— Une petite rivière abondamment pourvue de poisson.

— Justement j'adore la matelote!

— Enfin le château est encore meuble... un peu à l'antique, à la vérité; mais, excepté du linge, on y trouvera tout ce qu'il faut pour l'habiter sur-le-champ.

— Mon cher notaire, c'est enchanteur... Meublé à l'antique !... Ça n'en est que plus noble!... •

— Au reste , vous verrez avec les titres le détail exact de tout ce que contient le château.

— Tout cela est très-bien... mais je crains seulement que cette délicieuse propriété ne soit trop chère...

— Quatre-vingt mille francs!...

— Quatre-vingt mille francs!... c'est pour rien... Je l'achète.

' — Je dois vous prévenir que cela ne rapporte pas grand'chose; il paraît que les terres qui en dépendent ne sont pas bien entretenues...

— Ça m'est égal...

— Il y aura même quelques réparations à faire aux bâtiments.

— Je ferai tout ce qu'il faudra...

— Enfin, c'est un peu loin d'ici...

— Qu'est-ce que ça me fait, je n'irai pas à pied... Où est-ce, enfin?

— En Auvergne, près de Saint-Amand-Talende et de, (^Icrmont... à quatre-vingt-dix lieues de Paris , à peu près. •

— Votre oncle voui a laissé tout son tien , et cola se monte à environ cinq cent mille francs.

Robineau réfléchit quelques moments en disant : — V».-, Auvergne !... à quatre-vingt-dix lieues d'ici!... Diable! je ne pourrai pas aller déjeuner au café Anglais et revenir le soir à mon château.

Mais songez aussi , monsieur, qu'une propriété située près de

Paris devient ruineuse par la quantité de visites que l'on y reçoit; l'un vient passer chez vous huit jours , un autre quinze; vous n'êtes jamais libre ; il faut une fortune considérable pour faire face aux dépenses que cela occasionne.

C est vrai... Et en Auvergne on ne viendra pas me demander a

dinerense promenant... Je ne connais pas l'Auvergne, est-ce joli?

— Oh! monsieur, c'est un pays très-curieux, très-pittoresque! La petite ville de Saint-Amand et ses environs composent un des cantons les plus remarquables de la Limagne d'Auvergne... Vous y verrez des montagnes à perte de vue et des prairies verdoyantes. La nature y est fertile en accidents d'une rare beauté !..<

— Il y a des accidents?

LA MAIIjUW BLlWCIiE.

« Je vous ]>arlc en artiste; je veux dire <|uc vous serez étonné, en lortant d'une chaîne de niontagnes , de voir des coteaux couverts de vignes, des vallées oii croissent en abondance les fruits les {ilus doux Cl les légumes les plus nourriciers...

— Ce que c'est que de ne pas voyaijcr!... je me figurais qu'en Auvergne on ne trouvait (|iie des marmotles.

— Le petit village de Talende est arrose par une source d'eau vive des plus remarquables et des plus abondantes. JulesCésar appelait Talende le lit des dieux!...

— Alors les habitants doivent y être fort bien couchés.

— Enfin, l'Auvergne a donné naissance à plus d'un homme célèbre : c'est à Aigne|)erse «pi'est né le chancelier de riiù|iltal ; Uiom est la patrie d'Anne Dubourg; Issoire est celle du cardinal Uuprat; et le petit bourg de Chanonat a vu naître dans suu aein 1 aimable Uelille, et a été cbanté par ce poëtc...

— Tout cela est très-bien; mais le nom dr çliàteauî... je liens beau- Coup au nom.

— Cette propriété porte le nom de la Uoehe-INoire...

— La Uoclie-ISoire!... superbe!... et, quand elle sera î moi, je pourrai en prendre le nom ?

— Uien ne vous en empêchera...

— JL delaRoche-Noire...

Jules de la Roche-Noire!...

C'est magnifique !... C'est fini , monsieur le notaire , j'acblte le château...

— 'Vous pourriez, avant de conc<':ire, aller le visiter, et.,

— Non pas! non pas! ob !

il n'aurait qu'à être vendu à un antre pendant ce tempslà , et le nom de la Iloclic- Noire m'éehaiiperait!.. C'est décidé, c'est conclu, j'achète le château... Quand poiirraije avoir mes titres? Quand aurez-vous terminé l'acte ?...

Je suis bien pressé d'av»«7 mon château.

— 11 faut que j'écrive à mon confrère de Saint-AiDarïd... puis les actes... ohl ce sera l'affaire de huit jours au plus.

— Huit jours !... ah! que c'est long!... N'importe, faites tout ce qu'il faut, qu'on ne puisse |ias me disputer ma propriété... Ab! si vous écriviez en Auvergne, je ne serais pas fâché non plus qu'on stit à mon château que je vais y arriver... et qu'on

me préparât une petite ré- J.'Ivihi..." ■!■. C

ception. 11 y a sans doute

du monde à la Roche- *

Moire ?

— Il y a tout au plus un concierge il un jardlnur.

— C'est égal, il n'y aura pas de mal à leur faire savoir que leur nouveau maître va bientôt se ruidre dans son château... cela leur donnera le temps de me préparer un petit compliment... n'est-ce pas, monsieur le notaire?

^ — 11 est certain que s'ils veulent vous en faire...

— Un nouveau seigneur!... il me semble que c'est de rigueur.

— (Jui, à l'Opéra-Comique...

— Mais eu Auvergne, bien plus, car ces gens-là doivent avoir encore «les moeurs patriarcales. Allons, je vous quille. Pressez mou acquisition, je vous en prie : songez que ma vie, mon bonheur, toutes mes espérances sont déjà concentrées sur mon château.

Kobineau quille son notaire , il ne se possède pas de joie ; et comme linsi que la d'vdeur le bonheur a besoin de s'épancher, il retourne chez Alfred, q\i'il trouve levé celle fois, et auquel il crie de l'anticbambre : — C'est fini !... je suis propriétaire... j'ai un ciiâteau... le château de la Roche-Noire, rien que ça... et des tours, dis créneaux, des fossés... peul-ètre des canons; il n'y mauque rien! Mon cher de Marcey, je suis le plus heureux des hommes.

Alfred sourit de l'evallalion que la possession d'un château produit lur le nouvel hérilitr ; il le fait asseoir près de lui , l'engage à se calmer, et lui iloiiiaiulo oii est situé sa propriété.

— Ivi) \uvcii;ne, répond Uobiueau ; pays superbe!,., patrie de»

mODl gnes , des grands hommes... des «ccideutj Icf pluj pittoreM]uet... le I.l lies dieut a ce qu'a dit Jules César, et ce gailJard-la devait i'j conu itre, car les Romains étaient trcs-voluptueux q.:..iid iU vouUieiU

s'en • onner la peine

— ' Couiment donc se fait-il que les naturels d'un si beau payi vieil! tnt eu foule à Paris pour faire des cbaudrons ou porter de l'eau .... '

— Qu'est-ce que ça prouve?... Est-ce que les hommes n'ont pu toujo irs aimé à voyager? les peuples les plus anciens, les Juifs, les Chali éens, les Phéniciens, nous en donnent l'exemple i et lorsqu'oB patrit rehe comme Abraham va avec sa famille, sa maison et s<rs troupeaux , des bords de l'Luplirate en Palestine, puis ensuite en Egypte, il me seuuble qu'un .Vuvergiiat peut bien sans se géaer faire le voyage de P»ris.

— C'est juste... au reste, je ne connais pas l'Auvergne, et l'on m't dit que c'elait eu elTet un pays foit cuii'-.ui. .Mais, avant d'acheter la

cbàteau,tu irasle visiter, je pense?

— Non pas, je l'acbttA tout de suite et j'irai le visiter après ; je veux y faire mon entrée en seigneur, ea propriétaire: le domaine de la Roche-Noire!.... pour quatre-vingt mille francs, "ru conviendras, mon cher de Marcey, que c'est une trouvaille....

4 — Dis plutôt quelque vieille habitation gothique bien ruinée , bien endommagée, oii il te faudra dépenser beaucoup, rien qu'en réparations....

— Je ne réparerai rien :

j'aime les ruines, moi !... Ex un parc! un bois! la chasse', la pèche !...

— Chasses-tu aussi bien que tu montes à cheval ?

— Oh ! mauvais plaisant I Tiens, je suis sûr que tu le fais une idée très-fauifie de mon château.

— Je t'assure qiie je suis fort cojitent que tu en aie* un , parce qu'au moins tu me laisseras dormir tranquille.

Ab 1 mon ami !... mon

cher ami 1... une idée délicieuse !...

— Encore un château que tu achètes ?

— Non , un seul me suffit ; je n'ai pas d'ambition , moi.

Mais tu viens de dire que tu ne connaissiiis jias l'.Xuvcrgne... superbe occasion pour la connaître. Je t'emmène avec moi voir ma propriété...

je te force a convenir que j'ai fait une bonne acquisition... tu me douuis quelques conseils iur la manière de mouler ma maison... lu m'apprends à chasser... nous donnons des fêtes , lu en e* l'ordonnateur... Eb bien! qu'en dis- lu ? est-ce que cela ne le sourit

pas? ni-i ■

— Ma foi... aller en Auvergne me plairait assez... mais je relléeliH que je dois, avec Edouard , faire cet été une petite tournée en Suisse... c'est me chose que nous avons décidée.

— Au lieu d'aller eu Suisse , vous viendrez en Auvergne, q\ii est la Sui/ii t de la France... vous verrei là des monlagncs et de la neige ans. i bien qu'en Suisse... Edouard viendra avec nous.

-■• \b çà ! tu veux donc emmener tout le monde ?

— ■ Noa, Biais Edouard, cela me fera plaisir, jiarce qu'il est i>oète, et I l'P«Me c'est souvent utile, surtout loi-squc l'on veut comme dmi dot i )r des banquets, recevoir des dames, être galant.

— ' Ail! J'entends , tu veux qu'Edouard vienne pour faire le» couplcu de I i^cMWtance.

— ■ Il ne fera cpic ce qu'il voudra ; mais il me semble qu'un aule>«r, un jiOëte, ne doit pas non plus être fâché de visiter un jujs pittoresque; un pays oii il y a «les roiliers, des précipices... il fera dit pièces là-dessus !... IV la neige , des nionlaçnes. des torrents... il n'y a rien de tel pour inspirer le génie : je suis sClr qu'Edouanl fera un poëine sur mon cliâle.iu . ou une Iragédiequ'il appellera la Rocht .Noir*. Alfred, je l'eu prie, engage-le à venir..»

;'i '"eirai.J-

LA MAISO^ BLANCHE.

— Je te promets de le lui proposer, et »'il arcepte, c'est décide, nous pai'toiis uvcc loi , et nous nllniis t'inslalItT dans (on cliàtetu.

noiiint'.iu i|uille Alfred pour s'occupi-r des pre'panlifs de son départ; Cl ce dirniiT, en réllécliiss.inl à la proposition qu'on vient dr lui fiire, pense que ce voyage en Aiiverf;ne pourra lui loiirnir ilc frc'quenirs occasions de se divertir ; l'idi'e de voir le cliàleau de la Uoclie-Noire , et Hobineau y faisinl le seir;neur , amuse déjà Alfred, et coinme avec Edouard ils n'avaient forint' le jirojet d'aller en Suisse que jwur se dëla>scr un |ieii du séjour et des plaiiiirs de Paris , il pense que son ami acceptera comme lui lu proposition de Rohiiieau.

Il était rare qu'Edouard et Allrid fussent plus de deuT jours sans se voir; sans avoir précisément les mêmes rjoùls et le mfnic caractère, ils s'aimaient et se convenaient ; la symiutliie qui entraîne deiu êtres l'un vers l'autre ne nait pas toujours des rapports d'humeur et d'esprit. On voit la jjaieté s'unir à la mélancolie , et les fjoiis les plus scrieui , les plus graves, reclicrcher la société des personnes les plus facétieuses, se plaire avec les caractères les plus boulions. Il faut au pare.iseui quelque chose qui le réveille ; l'esprit a besoin de contrastes. Que de gens qui ne se trouvent bien qu'avec ceux avec lesquels ils se disputent sans cesse ! On peut se convenir sans s'aimer; pour ce dernier sentiment , malgré les diflérences apparentes, il faut qu il y ait au lond de l'âme ce rapport secret que I ow éprouve mais que l'on ne peut définir.

Alfred était |dus l^p.er, plus (îtourdi, plus gai peut-être qu'Edouard ; cependant celui-ci n'était guère plus sage que les jeunes gens de son âge; mais n'étant pas riche comme le jeune de Marcey, il poussait moins loin ses folies, et il était assez raisonnable pour ne point vouloir faire des dettes. L'habitude de moins dépenser, de réfléchir avant d'accepter quelque partie de plaisir, lui avait fait donner par son ami le surnom de l'ruilent , et ceiieiidant Edouard ne l'était pas plus qu'.Mfred lorsque son cœur était pris. Tous deu\ étaient aimables ; Alfred , en di.sant tout ce qui lui venait dans l'idée , et sa gaieté naturelle lui en suggérait souvent de plaisantes; Edouard, en ne disant que ce qu'il éprouvait, et ses jieiisées n'étaient jamais dé|)Ourvucs de justesse. Enfin , Edouard riait des folies que débitait Alfred , et celui-ci applaudissait aux réflexions de son ami.

Le soir même du jour oii Robineau les a réveillés tous dcui, Edouard se trouie avec Alfred, et celui-ci lui fait part de la proposition du nouvel acquéreur du château de la Roche-îVoire.

Edouard réfléchit quelques moments, et déjà Alfred s'impatiente et le presse de se décider.

— Aller chez M. .Iules Robineau! dit enfin Edouard; mais sais-tti qu'il est bien bête, ton ami Robineau?

— Certainement que je le sais... mais, qu'importe !... Est-ce qu'on ne va pas tons les jours chei des gens bêtes?

— S'il n'était que cela, ça ne serait rien encore ! mais il est rempli de prétcnt'ons....

— Tant mieux! c'est là le plus amusant... Songe donc à l'embarras qu'il va faire dans son cliàteaii !... au bruit que cela fera dans le pays I... aux scènes plaisantes qui en résulteront !... Toi, auteur, lu vas trouver là-dedans une foule de tableaux de mœurs, de détails comiques....

— C'est très-bien ; mais nous ne pouvons pas accompagner ce pauvre g.irçon dans le seul but de nous amuser à ses dépens....

— Allons, tu vas trouver du mal à cela!... Mais, tout en nous amusant, tu ne vois pas que nous rendons un véritable service à Robineau ; il aura besoin de nos conseils eu raille occasions... Il veut donner des fêles... des bals... il veut déjà que lu lui fasses des couplets de noce et de baptême.

— Ah ! bien obligé.

— Enfin, quand nous nous ennuierons chez lui, nous partirons.... Je ne compte pas non plus passer ma vie à la RocUc-lN'oire

— Et comni. ni ferons-nous ce voyage ?

— JIou Uieu, comme tu voudras... tn poste, je présume, et à frais communs , cela va sans dire !... Je n'ai nullement envie que M. Robineau nous défraie sur la roule... mais nous ne dépenserons pas plus là que pour aller en Suisse... Eh bien! tu réfléchis... Ta sagesse voitelle quelque écueil?... Avec tes quatre mille livres de rente et tes économies, tu finiras par être plus riche que moi !...

— Je ne désire pas la fortune, je ne demande que le bonbeur !

— Tu n'es pas difficile ! tu ue veux que le meilleur... Voyons , que décides-tu ?

— Toul ce que tu voudras ; allons eo Auvergne, et visitons le château de M. Robineau.

— \oilà qui est dit. Ce pau-vre Robineau! il va être enchanté quand il saur» que nous allons avec .ui. Au fond, c'est un assez bon garçon; j'ai bien peur qu'il ne se ruine a\cc son cliàteau, et nous lâcherons de l'en empêcher, à moins toutefois qu'il n'y mette de renlêtcmenl. Allons voir l'Auvergne !... les petiies Auvergnates !... Je ne sais, mais j'ai dans l'idée que nous trouverons |ur là de jolis minois....

— Ah ! tu penses déjà aux femmes !...

— Fais donc le bon apôtre, loi !... El, ! mon ami !... un pays oîi il n'y aurait point de femmes... par conséquent point d'espérances d'amourettes, fùl-il beau comme l'Eden , riche comme l'EldoiaJo, doux ^omme l'AralJie-Heuieuse , ne serait à mes yeux qu'une triste soli-

tude... Aussi j'ai toujours plaint ce paavrc Itohinson , qui au lieu d'un« femme n'a eu pour société que IVn/reJi.

Hobineau ne manque pas de venir le lendemain savoir la décision des deux amis ; et en apprenant qu'ils raccoinpagnent à Sun cliÂleau, il est dans le ravissement. Il a acheté une chaise de poste pour (aire le voyage, il veut aussi acheter des chevaux. O n'est pas s.ms peine qu'Alfred lui fait com|ireiidre qu'il Taut beaucoup mieux prendre des chevaux de poste jusqu'à Clermont-Ferrand.

— Pourquoi pasjusc|u'à mon château? dit Robineau.

— Me m as-tu pas dit que ta propriété n'était qu'à une ou deux lieuet de cette ville?

— Oui.

— Eh bien I comme nous allons en Auvergne pour voir un peu le pays, je crois que nous pouvons très bien faire deux lieues en nous promenant.

— Mais cependant....

— Cependant, si tu nous contraries toujours, nous te laisserons aller toul seul.

Robineau se rend, quoiqu'il eût trouvé beaucoup plus noble d'arriver en posie jusque dans la cour de son château ; mais il pense qu i Clermonl il pourra facilement trouver d autres chevaux pour faire le reste de la roule et pour envoyer ses bagages, car il a fait une ample provision d'habiliemenls et d'objets de toilette, voulant porter en Auvergne les dernières modes de Paris.

A force de courir chez son notaire, Robineau a fait terminer promptemcnt ses affaires ; et, au bout de six jours, il est prêt à partir avec son nouveau domestique, nomuié Eram.ois, qui conduisait son cabriolet, et dont il a fait son valet de chambre, parce que celui-ci , qui a sur-lechamp vu son faible, ne lui parle jamais que les yeux baissés et le chapeau à la main.

Alfred ne juge pas nécessaire d'emmener personne avec lui ; mais comme au moment de son départ le baron de Marcey n'est pas encore de retour à Paris, il laisse à Germain , son valet , une lettre dans laquelle il dit seulement à son père : « Je vais faire un petit voyage avec Edouard et Robineau... Je suis fâché de ne l'avoir point embrassé avant mon départ, mais je m'en dédommagerai au retour. Porte-loi bien, amuse-toi. Moi, je vais tâcher de me divertir. •

L'étourdi ne marquait pas même dans quel pays il se rendait ; mais il pensait que cela était fort égal à son père , et se proposait d'ailleurs de lui donner de ses nouvelles , s'il séjournait longtemps chez Robineau.

Le jour fixé pour lo départ, Robineau est placé dans la chaise de poste avant qu'on y ait attelé les chevaux ; il envoie trois fois François au-devant d'Alfred et d'Edouard; enfin ses deux compagnons arrivent ; les valises sont placées , les malles attachées, les chevaux sellés, le postillon fait claquer son fouet ; on pari pour r.\uvergne, et Robineau se dit : — Me voilà sur la roule de mon château.

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