‹ MoustacheChapitre 58 sur 281 · Chapitre VI. — L'Homme de Clermont-Ferrind · texte numérisé non relu

Chapitre VI. — L'Homme de Clermont-Ferrind

Le soleil venait de se lever sur la jolie ville de Clermont-Ferrand, et ses laborieux habitants étaient déjà en grande partie rendus à leurs travaux. Devant l'auberge de la poste, des servantes plumaient quelques volailles, des valets vannaient du grain , des enfants conduisaient des chevaux à un abreuvoir, quelques voyageurs buvaient le coup d« l'ctrier, quelques marchands, habitués à ])asser à Clermont, trinquaient avec l'aubergiste, el les postillons embrassaient les servantes, qui se déballaient et se laissaient faire , comme c'est l'usage en tous pays.

^A deux cents pas environ de l'auberge, un homme étendu nonchalamment sur un banc de pierre conleni|dail ce tableau avec une froide indifférence, et, tout en portant ses regards autour de lui, semblait avoir l'esprit plus occupé des souvenirs du passé que sensible aux impressions du présent. Cet homme, dont la mise annonçait la pa« .■ vrelé , el plus encore le vagabond.ige , paraissait avoir de quara*t« j cinq à cinquante ans ; mais le désordie qui régnait dans sa toilette une barbe de plus d'un mois , et des cheveux n lirs mal peignés, d»s ; plusieurs mèches lui couvraient la figure, ne pcrmetlaicnt pas de d i viner facilement son âge ; cependant , malgré le désordre de sa coi j fure , et sous le misérable feutre qui couvrait sa tête, on apercevalJ des traits qui devaient avoir été fort beaux : un nez bien fait , usa bouche moyenne, mais presque enlièvemeut dégarnie, des sourcill noirs bien arqués , et de grands yeux b.'uns, dont l'expression habituelle était ironique, el s'accordait avec le sourire moqueur qui, de temps à autre, errait sur ses lèvres; sa taille était grande et bien prise. Enfin, quoique vêtu d un mauvais pantalon de toile gri£S, d'ua gilet rouge couvert de taches, et d'une large redingote noiselH , à la-, quelle on avait en plusieurs endroits adapté des pièces qui n UaicaJ point pareilles ; n'ayant pour chaussure que de mauvaiîes bottes pei^ cées, pour cravate qu'un mouchoir bleu roulé sans soin ; il y avait dan« la physionomie de cet homme quelque cliose qui n'annonçait point une origine commune, cl dans toutes ses manières un ton d'aisance et presque de fierté qui contrastait singulièrement avec son costume.

Après être pendant quelques minutes encore resté étendu «ur It

LA MAISON BLANCHE

banc de pierre, l'étranger se lève, repousse sous son ciiapeau queltiues mèclies de ses cheveux; et, prcii.'int un gros Wton noueux qui ét;iil à côté de lui, se diri/fc d'un pas ferme vers r.iulftrije , oii il entre la tête haute ei comme un homme qui voyage pour son plaisir. 11 pénètre dans la salle basse, commune aux voyageurs, s':issicd devant une table recouverte en toile cirée, et frappe dessus avec force à l'aide de son bâton.

Une servante arrive ; quoique dans les auberges on soit habitué à Iccevoii des gens de toutes conditions, la mise du voyageur ne la prévient pas en sa faveur; et comme on ne se gêne januiis avec les gens que l'on suppose malheureux, la fille commence par demander »l'un ton aigre ii 1 étranger pourquoi il fait tant de tapage en frappant bir la table- avec son bât'/n.

— Parce que cela me plaît, ma mie, répond le nouveau venu d'une •roix forte et en regardant lu fille d'auberge d'un air menaçant. — Il fallait accourir jdus vite jiour me servir, et je n'aurais ]ias eu besoin de fra|>|)er si fort. Vous m'avez bien vu entrer dans la maison, puisque vous étiez devant la ]iorte. Pourquoi n'âtes-vous pas venue sur-le-cliamp me demander ce qu'il me fallait.

La servante, qui ne s'attendait pas à être traitée ainsi par un homme si mal velu , se sent toule troublée, et répond en roulant son tablier: — Dame!... c'est parce que... parce que...

— Oh ! parbleu !... c'est parce que je ne suis pas venu en voiture... et que ma toilette n'est pas Ircs-soignée ! Mais qu'importe; pourvu que je paye ce que je prendrai, vous n'avei rien h dire ; allons, apportez-moi du pain, du fromage, un pot de vin... et vivement, car j'ai faim.

La servante s'éloigne en murmurant : — Fail-il de l'embarras pour du pain et du fromage!... Cependant elle se hâte de servir l'clrangcr, qui déjeune avec a]ipétit, et se carre devant son morceau de fromage comme s'il mangeait une dinde truflée ; mais les autres voyageurs, qui déjeunent plus copieusement dans la salle, ne se permettent point de jeter trop souvent les yeux du coté du nouveau venu, car il y a dans sa physionomie quelque chose qui indique fju'il ne ]irendrait pas bien les mauvaises plaisanteries; il y a une sorte de misère qui sait se faire respecter, comme il y a une opulence qui n'est jamais respectable.

Cependant la servante a été conter à son maître quel nouveau voyageur leur est arrivé, et l'KMe, personnage très-curieux, trèsbavard , faisant beaucoup le capable , quoiqu'il ne soit pas aussi grand que sa femme, même quand il a son bonnet de coton, vient dans la salle en sautillant , en souriant ; va parler à plusieurs voyageurs, tout en lorenant du coin de l'œil l'étranger; puis, après avoir tourné trois fois aulour de celui-ci , se décide à l'aborder , et va s'appuyer sur la table oii il prend son repas en disant: — Eh bcn ! vous ne trouvez pas mon petit vin mauvais, n'est-ce pas?

L'étranger laisse errer sus ses lèvres ini de ces sourires moqueurs qui lui sont familiers; et, sans regarder l'aubergiste, répond au bout d'un moment : — Que je le trouve bon ou mauvais, ne faut-il pas que je le boive?

— Ah 1 sans doute I... C'est-à-dire, si vous en vouliez du meilleur, on pourrait..,.

— Si j'en voulais d'autre, je n'aurais pas attendu votre ])ermission |loui en demander.

— C'est juste... mais....

— Mais je ne suis plus diflicile maintenant I...

— Vous ne l'êtes plus?., .Ah ! j'entends, ca veut dire que vous l'avez été... Hein?

L'ineannu lève les yeux sur l'aubergiste, et, après l'avoir regardé fixement quelques instants, lui dit : — jl y a quelque chose que vous avez été, vous, que vous êtes encore, cl que probablement vous serez toujours !

L'hôte attache alors ses petits yeux roux sur ceux de l'étranger, afin de tâcher de comprendre ce qu'il veut dire; mais, après avoir cherché en vuhi , il s'écrie : — Je n'y suis pas du tout. Est-ce que vous dites la bonne aventure ?

L'étranger hausse les épaules , ne répond plus , et continue de manjer son pain et son fromage.

— Venez-vous pour quelque temps dans notre ville ? reprend l'aukcrgiste au bout d'un moment,

— ,1e n'en sais rien,., si cela m'amuse dy rester, j'y resterai.

— C'est juste!.,. Ah 1 vous verrez de jolies choses ici!... un jardin iCtanique magnifique.,, un collège superbe !... et notre pont, formé j)ar les dépôts calcaires des eaux d'une fontaine... Je ne vous parle pas de nos pâtes d'abricot... vous ne me scmblcz pas tenir aux friandises. Mais, pour la beauté du pays, des environs, vous serez étonné, surpris!.,,.

-Rien ne m'étonne ni ne me surprend maintenant...

— Ah !.,, c'est différent,.. A propos, comptez-vous coucher ici ? J.-ins répondre à cette question, l'étranger passe la main sur son

front et semble réfléchir ; enfin il dit à l'aubergiste : — Il n'y a donc jUaS dans celle ville personne de la famille Granval?

— La famille Granval ! dit l'hôte avec Ctonncmcnt ; comment ! esl-ce que vous l'avez connue ? C'étaient de» gens très-riehcs que les Urauval I.,. des gens fort considères, et..,,

— Je sais ce qu'ils éuient ; je vous dcnunde s'il j a eocvre quelqu'un de leur famille daiii ce pays.

— i^on, plus personne. D'abord .M. Granval père est mort il } ' déjà cinq ans ; il avait laissé un fils et une lillc. Le fdt yiuiaait d!ui:e très-mauvaise S.iiilé ; il a\ail beau prendre le» taux du Mont-d'Or, ç« ne le rendait pas plus gras ; il s'est imaginé de kc marier... ça l*« achevé ; il est mort il y a deux ans. Quant a sa soeur , elle a é|iousc iu> négociant avec lequel elle est y>arlie pour l'Italie.

L'étranger écoutait l'Iiôle, les coudes plicés sur la table et la lètf appuyée dans ses mains. Quand l'aubergitle à cessé de |>;irlcr, il laisia échapper un juron fort énergique, puis murmure : — l-cs un» son! morts ; les autres ont quille leur pays ! Comme ta peu d aiuices loul change , tout se disperse !...

— Est-ce que vous aviez une commission pour la famille Gr:inv»I ? demande l'Iiôle en s asseyant en face du voyageur, qui, sjus lai répoiiilre , dit au bout d'un moment : — Apns lout , quand j'auriis retrouvé celui-là, il n'aurait pas mieux valu que les autre»... CtiiC;. pour soi... c'est naturel... Tant pis pour ceux qui font des sotliscî!... qui se laissent dépouiller I... on a raison de se moquer d'eu... Mail Diaintenant je les défie 1... Je suis au-dessus de lout !... je les méprise tous!... et je saurai me passer d'eux.

— Vous vous passerez d'eux ? dit l'aubergiste, qui pense que c'est i lui que le voyageur parle. Ah !... dinie , si vous pouvex, vous... Mais je n'ai pas bien enlendu de qui vous diles que....

— Combien vous dois-je? dit l'élranger en se levant brusquement. - Combien vous devez? Oh! le compte sera bientôt fail... du paie ,

du vin , du fromage... ça fait un total de douze sous.

L'étranger tire douze sous d une des poches d« sa veste , cl les jette sur la tabie; puis, sortant une pipe et du tabac à fumer d une pocUf de sa redingote, il bourre sa pipe et dit à l'hôte : — Ou y »-t * du feu ?

— Du feu,., pour allumer votre pipe ?

— Apparemment.

— Parbleu! il y en a à la cuisine.... elle n'est jamais froide \à..^ Mais vous ne m'avez pas dit si....

L'étranger ne l'écoulé plus. Il est entré dans la cuisine, a allumé sa pipe, l'a mise à sa bouche ; puis, sortant lenlement de l'auberge, est allé ;e rasseoir sur le banc de pierre, ou il tume tranquillement, et comme un musulman qui serait mollement assis sur des coussins.

— C'est un drôle de corps ! se dit l'aubergiste en regardant l'inconnu s'éloigner. — Il fume. ..je croirais assez que c'est un ancien militaire. Que diable voulait-il aux Granval? il a fini i»ar dire qu'il se moquait d'eux... C'est égal, j'ai bien fait de lui tenir compagnie... s'il revienl, je le ferai encore causer.

L'étranger, après avoir passé toule la matinée sur son banc dt pierre, revient en effet à l'auberge sur les deux heures. Il demanda encore du pain et du fromage ; mais, cette fois, il ne boil que de l'eau. L'aubergiste va tourner autour de lui, et lui adresse quelques questions pour entamer la conversation ; mais l'inconnu ne semble pas disposée causer; il mange sans répondre à son hôte , paye son maigre repas, bourre sa pipe, va l'allumer, puis s'éloigne; m.iis , celte fois , il descend la rue au lieu d'aller se rasseoir sur le banc de pierre.

— C est une triste pratique: dil l'aubergiste quand l'inconnu est éloigné. — Et encore, dil la servante, c'esl qu il fait un embarras comme un marquis ! il commande ! il l'arlc d'un ton de maitre '.... Au lieu de se bourrer de fromage , il fer.iit bien mieux de se faire faire U barbe!....-

— Lst-il encore sur le banc de pierre en face, Marie ?

— Non, monsieur, il a descenilu la rue.

— Alors il est probable que nous ne le reverrons plus.

— lîon débarras !

L'aubergisie se trompait ; sur les huit heures du soir, il voit rentJ».dans sa grande salle l'élranger mal mis, avec son bâton noueux.

— AlTons ! encore l'homme au fromage ! dit tout bas la servani» { mais son maitre lui fait signe de se taire, il craint de fâcher le voy, • Çeur. Celui-ci s'est placé devant une table, oii il demande du p..in. m fromage et un petit verre d'c-'-u-de-vie. On le sert promptcmen»; il mange sans rien dire; mais lorsq.i'il den..inae ce qu'il doit, l'hôte, qui brûle de le questionner, s'avance, et ôtaut son bonnet «vec politesse, lui dit :

— Est-ce que vous ne comptes pas coucher ici ?

— Coucher ici ! dit l'étranger ; non, cela n'est p.u néce»s.iire... «w. dort tout aussi bien dans la prairie... cl cela ne coiMc rien , iandisque si je couchais chez vous, il faudrait payer, n'est ce p.i» ?

— Mais c'est assex l'usage ; vous comprcuei bien que nous ne pouvons pas fournir comme ça nos,,,, r

— C est bon! c'est bon I... est-ce que je vous ai demandé quelque chose pour rien ?.,.

— Non, monsieur , je ne dis pas cela ; mai»....

Mais alors taisez-vous, et laissez-moi lr.inquille.

L'aubergisie remet son bonnet de colon avec humeur, et l'élranger s'éloigne après avoir payé.

— .le commence à croire que ce monsieur au fromage n est qum» vagabond , dit l'hotc quand il est cerlain que l'inconnu est bien loin. Un homme qui iiiiit~J»t Hons la prairie*.. ■ c'est un peu suspect... J«

IM

LA MAISON BLANCHE

•uis fictu* (juMI n'oit pas couché chez moi , parce qu'alors il aurait bien fallu qu'il MIL' dit iioii iiiiiii...

— Oh ! il est on règle I dit un petit monsieur qui venait d'entrer dana la salle au nionicnt oii le voyageur t?Vi sortait. Kn arrivant dans

, la ville, il a M sur-le-champ faire viser ses papiers cliei M. le maire. J, — Tiens 1 vous connaissez donc cet houiuie, monsieur lienoîl? dit y l'aubergiste en s'a]iprochaiit du nouveau venu. M. Benoit se caresse le .^menton, secoue la tôte pour se donner de l'importance , et répond : a — Oui... je l'ai déjà rencontré plusieurs fois dans la ville; il y a au noins huit jours qu'il y est arrivé.

— Comment s'appelle-t-il?

— Pour son nom, je l'ignore... mais je crois que c'est un homme 4ui a eu de la fortune , qui a tout mangé, et qui n'a plus rien.

— El que fait-il à présent?

— Mais vous l'avez vu; il se promène, il se repose, il fume; mais il parle peu.

— Moi , je n'ai rien à lui demander, il a payé tout ce qu'il a pris chez moi... mais il est bien mal mis... llom I monsieur Benoit, vous conviendrez que ce n'est pas là la mise d'un homme qui a des rentes !

— Je ne vous ai pas dit qu'il avait des rentes !... je vous ai dit que je présumais qu'il avait été riche, c'est bien différent.

On s'entretient encore pendant quelque temps de l'inconnu; puis l'arrivée de nouveaux venus fait oublier l'homme aux minces repas.

l.e lendemain , au point du jour, l'étranger était encore étendu sur le banc de pierre , en face de l'auberge : moins livré à ses pensées , il semblait considérer les voyageurs qui arrivaient, et plus d'une fois il fit un mouvement pour s'approcher de quelques-uns d'entre eux; mais il retombait bientôt sur son banc, et un sentiment pénible se peignait sur ses traits.

Sur les midi, il entre dans l'auberge, y fait un repas aussi modeste que la veille; puis, posant sa tète dans ses deui mains, reste devant la table comme enseveli dans ses pensées. Il y avait déjà longtemps qu'il était dans cette position , et l'Uôle lui-même n'osait le troubler, lorsqu'un grand bruit se fit entendre : une chaise de poste arrive. Trois jeunes gens et un domestique en descendent, et les servantes ainsi que 'aubergiste courent recevoir Robineau et ses deux compagnons de ^oyage; car c'étaient eux qui venaient d'arriver à Clermont.

— Aïe !... holà !... je suis moulu! dit Robineau; on a bien raison edire qu'on va un train de poste... Comme nous avons été, mes-

ieurs !... les villes , les villages fuyaient derrière nous !...

— C'est-à-dire que c'est nous qui fuyions devant eux...

— C'est gentil... c'est amusant d'aller vite... Aïe le mollet!... François, prends bien garde à mes malles, à mes effets...

— Allons, monsieur l'aubergiste, faites-nous un bon repas... ce que vous avez de meilleur. J'ai une faim !... et toi , Edouard ?

— Moi aussi... L'air de ce pays rac semble fort bon.

— Et toi, Robineau, est-ce que tu n'es pas en appétit? Robineau tire Alfred par son habit en lui disant à demi-voix :

— Ne m'appelle donc plus Robineau , mon ami ; tu sais bien que ce a'estplus mon nom... Je suis Jules de la Roche-Noire...

— Ah! au diable! est-ce que je pense à cela!... Enfin, monsieur Jules Robineau de la Roche-Noire , est-ce que vous n'êtes pas disposé à vous mettre à table ?

— Mon ami, tant que je ne serai pas arrivé à mon château , je n'aurai pas d'appétit.

— Voilà un château qui te fera faire une maladie, mon pauvre garçon.

Les trois jeunes gens étaient entrés dans la grande salle; le bruit de leur conversation a fait lever la tète à l'étranger, qui les regarde sans te déranger.

— Messieurs 1... messieurs ! ne vous asseyez donc pas ici ! dit Robi- Beau, qui vient d'apercevoir l'inconnu, nous ne pouvons pas rester dans cette salle !... Des gens comme nous... Vous ne voyez donc pas? la société est jolie !

Alfred se lève en disant 8

— Ma foi , quand je voyage, je suis philosophe , moi ; et pourvu que le dîner soit bon...

Mais Robineau crie, appelle, fait du tapage, et l'hôte arrive le bonnet à la main.

— Faites-nous donc donner une chambre particulière , dit Robineau; il me semble , monsieur l'aubergiste , que vous devriez prendre garde... et ue ]ias nous mettre avec... tout le monde.

— On dresse votre couvert au preiaisr, messieulS; 6îsi vous voulez aouter...

— Oui certainement.

— Ces messieurs coucheront-ils ici?

— Non pas! non pas! nous couchons ài mon domaine de U Roche- Noire.

Au nom de la Roche-Noire , l'étranger lève les yeux et regarde ivec attention Robineau , qui reprend :

— Vous devez connaître ce cli..i^..u-;à, monsieur l'aubergiste ?...

— La Roche-Noire... non, monsieur; je coenais le village de la Roche-Blanche , qui est environ à deux lieues d''ji...

— Dis donc , Robineau , dit Alfrtd en riati* , on s'est peut-être

trompé; c'est sans doute de la Roehe-Iilanche que tu es le seigne'if

— Du tout... J'ai mes titres; je suis bien sûr que c'est iVoir*... D'ailleurs, comment sont les propriétés a la Uoche-ltlanche ?

— Oh! monsieur , la plupart des habitants logent dans des antre*, dans des espèces de cavernes creusées dans les rochers...

— Nous voyez bien, messieurs, que ça ne se ressemble pas... def antres, des cavernes... et moi j'ai un château magnifique... J'espère que vous connaissez la ville de Sainl-Aniand ?

— Sdiut-Amaud-Talende; oui, monsieur ; c'est à quatre bonnes lieuef d'ici.

— Eb bienî mon château est dans les environs... on doit le voir de loin, parce que...

— Ah! pour Dieu, s'écrie Alfred , allons nous mettre à table !.•• J'ai déjà une indigestion de ton château avant que d'y être arrivé...

— Oui, oui, ue restons pas ici. En disant cela, Robineau jette un regard méprisant sur l'étranger, qui, loin de baisser la tète, fronce le sourcil et suit des yeux le seigneur île la Roche-Noire. Celui-ci se hâte de sortir de la salle, et dit à l'aubergiste :

— Pourquoi avez-vous donc des gens comme ça chez vous?

— Comme qui, monsieur?

— Parbleu ! comme ce mendiant qui était assis dans votre salle , el qui ne s'est pas même levé quand nous sommes entrés.

— Ce n'est pas un mendiant, monsieur, c'est un voyageur.

— Eh bien ! il est gentil, il est propre, le voyageur !... Il a d'ailleurs un air très-insolent, et si je n'avais pas eu peur... de me compiomettre , je lui aurais appris qu'on ne regarde pas ainsi uii homme comme moi.

— Ah ! Robineau, je t'en prie, ne fais pas le méchant, dit Alfred en se mettant à table; depuis que tu as un château, tu veux tout écraser, tout efl'rayer... Est-ce que tu crois que les richesses donnent le droit de faire le maître partout !

— Il n'est pas question de cela... Je veux qu'on soit poli avec moi, voilà tout... Il me semble que ce n'est pas trop demander.

— Mais vous , monsieur J ules , dit Edouard , avez-vous été bien poli avec ce pauvre homme?... Dès que vous l'avez aperçu, vous avez voulu quitter la salle... il aura remarqué les regards méprisants que vous jetiez sur lui... Les malheureux f ^nt plus susceptibles que d'autres, parce qu'à chaque instant ils rcdou'^nt des humiliations.

— Allons ! ne nous occupons p us de cet homme. Au f.iit, je dois avoir trop de choses dans la tête pour faire attention à de tels personnages; mangeons vite, messieurs, afin d'arriver plus tôt chez moi...

— Etoufl'e-toi, si tu veux , moi, je vais dîner tranquillement; songe donc qu'il n'est que deux heures!... Nous avons bien le temps!...

— Mais pourquoi aller à pied?... gardons la voiture, ou nous trcu- •vcra d'autres chevaux.

— Eh! nous sommes las d'être en voiture; n'est-il pas bien nlnj agréable de faire les deux ou trois lieues en nous promenant, en admirant le pays... les paysannes... car enfin il faut savoir à qui no'ia aurons affaire...

— Alors nous laisserons la chaise et nos bagages ici, et je les enverrai chercher demain par mes geus... Malgré cela, messieurs, jg vais envoyer François en avant, afin qu'il fasse préparer nos appartements...

— Envoie François en avant, si tu veux.

Robineau quitte la table et va trouver son domestique; il le prend à part et lui dit : — François , tu vas aller en avant à mon château,

— Oui, monsieur... Par où est-ce, monsieur?

— Prends la route de Saint-Amand , puis tu demanderas... parbleu! il doit être connu !...

— Oui , monsieur... Oh ! je le trouverai bien.

— Tu apprendras au concierge que sou nouveau maître va arriver avec deux jeunes seigneurs de sa connaissance.

— Oui , monsieur.

— Tu lui diras de tout préparer pour nous recevoir... dignement.

— Oui, monsieur... je lui dirai de faire les lits...

— Tu lui feras entendre... comme si ça venait de toi, que je ne suis pas insensible aux compliments... et qu'il devrait me faire une haï rangue...

— Oui, monsieur... je lui dirai que vous m'avez dit que vou» seriez sensible à une harangue.

— Non, imbécile ! ne dis pas que je t'ai dit cela, mais que tu l'ai deviné...

— Ah ! j'entends, monsieur.

— Ensuite, François, tu iras dans les environs, chez tous le» paysans... tu leur apprendras aussi mon arrivée.» te kur feras comprendre que je suis très-riche., très-grand...

— Faudra dire que vous êtes grand ?

— C'est-à-dire généreux... que j'ai l'intention de faire des rosières...

— Oui, monsieur, je leur dirai que vous voulez leur faire faire des rosières...

— El que s'ils m'apportaient des bouquets... s'ils me faisaient une petite réception... avec des coups de fusil... des cns , des danses, ça ne pourrait que me faire plaisir.

• — Bien , monsieur , j'vas leur dire que vous Toulei une fête à v»tr« luou... "

/A MAÎâOiy BLAl*

tf

— Oui, c'est cela; enfin, François, mets tout le monde en njoijvement.

— Oui, monsieur, soyn tranfjuille... vous serez content. François s'ëloiçne pour se rendre i U Roche-lNoire; et Robineait,

enclianlé' de son id<''C, remonte en se frottant les mains près de se» Aeux compagnons ; il les presse taiil , «ju'cnfm ceux-ci quittent la table, et on descend dans la cour de l'aulMirgc. L'étranger y étail en train Uc bourrer sa pipe.

— IN ous parlons, dit Robincau; monsieur l'aubergiste, nous vous laissons ma cliaisc de voyage, nos malles, nos bag:ii;es... François, mon valet de clianibre , viendra demain chercbcr tout cela avec un cheval pour ramener la voiture; ces messieurs veulent aller en se promenant...

— OU! vous allez voir un beau pays, messieurs.

— Oui , mais encore faudrait-il savoir par oii nous devons aller...

— Il y a une jolie roule de traverse dans les montagnes qui conduit k Saint-Saturnin, qui n'est qu'à une demi-lieue de Sainl-Amand... il J :i ensuite la grande route qui mène à Issoire, à Saint-tlour.

— jNon , non , point de grandes routes , dit Edouard ; il nous faut du pittoresque , du varié , du terrible même !

— Un instant , messieurs ! je ne marche pas au bord des précipices, moi !... Il serait peut-être plus sage de prendre un guide pour nous conduire dans ce pays que nous ne connaissons pas.

L'étranger, qui a entendu les derniers mots de Robincau, s'apjiroche alors brusquement des trois jeunes gens , et sans ôter son chapeau de dessus sa tête leur dit : — S'il vous faut un guide, messieurs, je puis vous en servir... car, depuis huit jours, je ne ne fais que me promener dans les environs, et je commence à 1rs connaître.

Alfred et Edouard sont indécis; mais Robineau, auquel la figure de l'étranger ne plaît nullenienl, s'cm|iresse de répondre :

— Non, non, nous ne voulons personne... je plaisantais; nous sommes assez grands pour trouver notre chemin nous-mêmes.

— Tout comme il vous plaira, répond l'étranger; et mettant sa pipe dans sa bouche , il s'éloigne de l'auberge. Bientôt les trois jeunes gens, après avoir recommandé leurs effets à l'aubergiste, quittent Clerniont et prennent la route de traverse qu'on leur a dit conduire à Saint-Âmand.

Cdautre Vil. — Voyago dans les montagnes.

En sortant de Clermont, les trois voyageurs ont suivi d'abord le chemin qu'on leur a indiqué et qui doit les mener à la petite ville de Saint-Amand. Mais à peine ont-ils fait une dcmi-lieuc dans les montagnes, que le désir de jouir d'un beau point de vue, degravirun rocher, de parcourir un sentier plus pittoresque, leur fait insensiblement quitter la route qu'ils devraient suivre. Vainement Robineau, qui ne partage pas l'enthousiasme de ses compagnons pour les beautés qu'offrent des sites, tantôt sauvages et tantôt cultivés, s'arrête souvent avec humeur et dit : • Ce n'est pas par là, messieurs !... Vous vous éloignez... nous perdons notre route... nous ferons cent fois plus de chemin qu'il ne faut. »

Alfred et Edouard ne l'écoutent point : ils continuent de courir en avant; puis, s'arrêtant avec extase sur le sommet d'im mont, s'écrient : « Quel pays pittoresque!... comme la nature y est variée!... Ici, des rochers escarpés, des montagnes arides, un sol calcaire... des produits volcaniques; à nos pieds, des prairies verdoyantes, des vignes, des champs, des arbres cliargés de fruits!...

— Montons encore, dit Edouard, sur la cime de cette montagne; il me sendile voir un champ de blé...

— Oh ! cela serait curieux...

— 11 faut voir cela, répond Alfred en suivant Edouard; et tous deux gravissent les rochers en courant, en s.iutant, en riant; tandis que Robineau, qui est resté en bas, fait une moue épouvantable en disant : • Il me semble, messieurs, que mon château n'est pas niché là-haut... (Ju.ind nous serons installés chez moi, vous aurez tout le temps de faire des excursions dans les environs!... Cela n'a pas le sens commun de se fatiguer à grimper si haut !... •

Les deux amis continuent de monter; ils arrivent au plateau, qui paraît avoir plus d'une lieue d'étendue, et sur lequel, in effet, on irouve un vaste champ de lilé. 'Tout au plaisir que leur procure cette situation magnifique, Alfred et Edouard s'arrêtent; ils sourient , ils aont heureux!... Et lorsqu'on éprouve un sentiment de bonheur, ou cherche à le faire durer lon(;tcmps , à le maintenir dans son Snie... 11 est si rare que l'on soit heureux du présent 1... c'est presque toujouri sur l'avenir que l'on se berce...

Robineau s' est assis d'un air piteux sur une pointe de rocher, et il regarde ses compagnons tiui sont k jilus de vingt toises au-<Iessus de lui. Alfred lui fait signe de venir les rejoindre en criant : — Arrive donc!... c'est superbe... on découvre tout le pays.

— Découvrt-i-on mon cluileau? crie Robincau.

— Oh ! nous en apercevons une douzaine ! Ces mots décident le nouveau seigneur k gravir l.t montignc. D y

•rrive en sueur, et regarde autour de lui en s'essuyant le front.

— Ëb bien ! est-ce (jiie tu es fâché d'£tre monté i* dit Alfred,

— Est-ce que cela ne vaut pas la peine qu'on se fatigue on pe«, iites, monsieur Jules ?

— Messieurs, c'est joli... j'en conviens... on voit IrH-loin... nuit ao Diorama de MM. Daguerreet Bouton j en ai vu lutint queça !...

• — Mon ami , le Diorama est certainement une clio-e ravitiinle; il e«l impossible de pousser plus loin l'illusion, la perferlton des détails; mais l'art ne doit pas empêcher d'admirer la nature!...

— Vous direz ce que vous voudrez , messieurs; mais j'aime mieux |0 Diorama : au moins , j'ai l'explication de ce que je vois; mais, ici , )e ne sais pas ce que je regarde... Voilà l.i-bas un vilbgc... je ne sais pu quel village c'est.

— Attends ! attends ! voici un "non ^«rsan qui sera notre cicérone Lîn villageois s'approchait, la bêche et la pioche sur l'épaule. Il s

disposait à descendre la montagne : Alfred l'appelle , el le pitsan vien à eux en les saluant. On est beaucoup plus poli en Auvergne que dam les environs de Paris.

— Mon brave homme, voulez-vous avoir la bonté de nous dire quelle est cette petite ville que nous apercevons là-bas... entre deux rivières?

— Là, messieurs, c'est Saint-Amand... Oh! une jolie petite ville !... C'tc petite rivière que vous voyez par ici, c'est la Veyre, qui prend sa source à Pagnia, un hameau qui est là-bas; elle se joint à la Jlone , et toutes les deux se jettent dans l'Allier. I.a Moue vient de Sainl-Saturnin, qui est à une demi-lieue de Saint-Amand... Tenei , au bout de mon doigt..

— Qu'est-ce que c'est que Saint-Saturnin ?

— Oh ! c'est un gros village... Autrefois c'était une ville... et une ville fortifiée même...

— Y a-t-il un cl-.àtcau par là ? demande Robineau.

— Oh ! oui, monsieur, i'gnia un château fort.

— Qui s'appelle la Roche-Noire?

— Non, monsieur, non; c'est le château de Saint-Sattmin.

— Et la Rochc-IMoirc, oii est-ce ?

— C'est la Roche-Blanche que vous voulez dire, sans doute?... C'est ce petit village là-bas...

— Je ne vous parle pas de votre Roche-Blanche!. ..Ils sont étonnants, ces Auvergnats !... ils veulent absolument que noir et blanc ça soil la même chose...

— Dame, monsieur, je ne connaissons pas alors...

— Et de ce côté , brave homme ?

— Ça, monsieur, c'est le bourg de Chanonat.

— Chanonat ! où est né Delille ? s écrie Edouard.

— Delille ? répond le paysan; ah! je ne vous dirons pas, monsieur... Quoiqu'i' faisait ce Delille?... N'était-ce pas un vigneron?... Ne faisait-il pas du vin ?

— Non, mon brave homme; il faisait mieux que cela... c'était un poète ! Mais il aimait les champs; et, nouveau Virgile, il a , dans de beaux vers, chanté l'agrirullurc !...

— Je ne l'avons pas connu, monsieur...

Robineau se retourne en haussant les épaules et en disant : — Que ces gens d'esprit sont bêtes !... Aller parler d'un poète itce vill.-recM qui ne connaît que ses canards, sa femme et ses enfants ! Je ne fer»! jamais une gaucherie comme cela , moi.

Puis, se rappiochant du paysan, Robineau lui dit: — Mon cher ami, ces messieurs se font nommer tous les environs, c'est très-bien ; mais ils ne pensent pas à I essentiel , qui est de donundcr notre plus court chemin pour nous rapprocher de Siiint-Amand, el , p.ir conséquent, de mon château, qui est aux environs.

— Ah! messieurs, vol' chemin, c'est de descendre d'abord; puis vous suivrez à gauche... vous verrez le Crest.t't de là à Saint .\mand il n'y a pas loin... Ben le bon jour , messieurs.

— Merci, brave homme.

Le paysan s'est éloigné , et Robineau rcganie sa montre cl s'écne : — Allons, messieurs, en marche... Savcz-vous l'heure qu'il est déjà.' Cinq heures cl demie, rien que ça.

— Eh bien, il fait jour jusqu'à près de neuf heures, mainlcnanl!

— Oh ! jour... c'est selon dans quel chemin on se trouve... d'ailleurs, nous ne sommes pas encore arrivés.

— Adieu donc, endroit charmant! dit Edouard en soupirant ; qu'avec plaisir j'aurais vu d ici le coucher du soleil !...

— C est cela ! el nous coucherions à la belle étoile, nous autres !

— Vraiment ce lieu m'inspirait!... Je me sens en verve... j'aurais fait quelques vers sur ce site...

— Vous ferez un poëmc une autre lois, mon cher E«louard; vous reviendrez ici, vous y reganlerei le soleil, la lune et loul ce qui vous fera plaisir; mais, pour l'instant, je vous en supplie, allons chercher mon ch.îteau dont je coinuience a îlre très-inquiet.

En disant cela, Rnluneau va prendre Edouard par le bras, cl il l'entraîne ; il appelle Alfred , et veut aussi lui donner le br.is.

— El pourquoi diable nous tenir ainsi? dit .\lfrcd on se déijagcaB" du bras de Robineau.

— Mon ami , c'est qu'en se tenant trois, on est plus solide et meia* en danger de glisser.

— Est ce que tu trouves «pi'il fait du verglas î... Btt plulnl que |' a.s peur que nous ne t'échappions encort.

st

LA MAISON BLANCHE

— Quand cela serait, nicMieun, n'e«t-il iwtbiei. natuni que je sait 'npiiliciit lie cuiMiaitre tii.i |iro|)ru'léi'...

— <,>iicl(iiics lifiires plus lill o» |ilus lard, qu'importe?

— I\Ioii clicr Alfri-d, lu parles lui-n comuic ipielqu'uii qui a r.cnt mille livres de renie, qui enl liabilué ii la fortune... qui e»l liiéuic blasé sur les jouissances qu'elle procure; niais moi, je suis encore lout neuf là-dedans , j ai liàle d'être licureui ; cl pour moi , les plus beaux êtes, les points de vue les plus iiicrveilleiii ne sauraient avoir le charme que uie fera éprouver l'aspecl du dumainc que je viens d'acheter.

— Je conçois cela, dit Edouard; allons, messieurs, en avant.

Un marche sans s'arrêter |iendant quelque temps; mais bientôt se présente un sentier tortueux entre des rochers à pic, sur les(piels on aperçoit des chèvres qui sautent rapidement des espaces considérables, puis qui restent quelcpies moments immobiles sur le bord d un précipice : l'.douard ne peut s'empècLer de s'arrêter encore pour contempler ce tableau.

— Ah I messieurs , s'écrie-t-il , convenez que c'est superbe... que cet endroit sauv<i|;c a quelque chose de majestueux... Un se croirait ici bien éloiyiié du monde !...

— ^olls en sommes éloignés aussi, car je ne vois personne et je n'aperçois aucune habitation, dit Uobincau eu regardant tristement autour de lui.

— Ce sentier étroit entre ces rochers a je ne sais quoi de grand... d'antique... il me reporte à d'autres siècles... il uie semble que je vais voirOKilipe et Lams se rencontrant dans ce fatal chemin!...

— Aht si nous tombons dans les Grecs nous n'en sortirons pas, dit Robineau en frapiiant in pied avec impatience.

— Moi, messieurs, dit Alfred, je pense qu il serait bien agréable de se promener par ici avec une jolie femme... Depuis un quart d heure nous n'avons rencontre personne !... C'est charmant. (Jiiand un endroit ■phiil , on peut s'y arrêter... s'y embrasser... s'y extasier sur les bea;ités de la nature, et on n'a pas peur d être surpris couiiue dans toutes ces campagnes près de Paris, oii ces maudits paysans sortent d'un champ de pommes de terre au moment oti vous y pensez le moins, l.st-ce que tu n'es pas de mon avis, Uobineau?... Dis donc, si tu avais Fifme ici?...

— Si j'avais Fil'ine, je la ferais marcher au moins ! et elle ne s'arrêterait pas à chaque instant pour regarder un petit las de mousse ou une pierre qui se détache et menace de nous tomber sur le nez.

— Elle n'est donc pas romantique, Filine? Ce[)endanl, mon ami, en général, les dames aiment beaucoup à causer d'amour en plein champ... Le gazon, le feuillage, un endroit bien touITu, bien sombre, cela inspire, émeut, attendrit; moi, c'eit étonnant comme l'air de la campagne me rend amoureux !

— Ah ! messieurs, (]ue vous êtes jeunes, que vous êtes enfants!

— Puissions-nous l'cire longtemps I... Les sensation^ les plus douces Eont toujours celles qui nous rappellent notre jeune âge!

— Avançons, messieurs, avançons, je vous en prie... Je ne vois rien de bien gentil dans ce chemin rocailleux... Eh bien! monsieur Edouard, qu'est-ce que vous regardez donc en l'air?

— Comment ! vous ne voyez jias celle chèvre posée absolument sur le bord de ce préci|>ice!... 11 semble que ses pieds touchent à peine le sol... el sa tête avancée considère sans trembler l'espace immense sur lequel elle est iiresqiie suspendue.

— Ah! messieurs, c'ïst trop fort! Comme si on n'avait jamais vu de chèvres!... Perdre son temps à les regarder... Parbleu! elles ne sont pas autrement faites ici qu'au Jardin des Plantes... elles ne sont même pas si belles; encore si vous aperceviez un ours, un lion!... à la bonne heure, on pourrait admirer I...

— Oh ! je suis bien sur que tu ne l'arrêterais pas pour les regarder, loi !

— Jlaudit chemin qui n'en finira pas!... Ce villageois nous aura donné une fausse indication... Nous finirons par nous égarer, nous perdre dans ces montagnes... Ah! que je suis fâché maintenant que *»ous n'ayons pas pris un guide.

— C'est ta faute, pourquoi as-tu refiisé cet homme qui s'offrait pour >ous en servir?

— Qui?... ce mendiant, ce misérable, qui n'a pat même ôté sou chapeau pour nous parler?

— Est-il besoin qu'un guide ait appris la civilité ?...

— Au moins il est besoin qu'il n'ait ]ias l'air d'un brigand, et c'est l'effet que m'a fait cet homme-là... Vous n'avez donc pas remarqué CCS regards en dessous qu'il uoeis lançait... et puis ce gros bâton qu'il tenait a la main ?

— Comment! nous étions trois, et tu aurais eu peur de cet homme?

— Non . il n'est pas ques? .-. d'avoir peur!... Mais qui est-ce qui vous assure que cet homme n'a pas des compagnons, des camarades dans les montagnes? 11 nous aurait menés oii il aurait voulu, et tout à coup une douzaine de particuliers de sa tournure seraient tombés sur nous.

— Ah! mon pauvre Robineau! je vois que lu ne feras pas le tour du monde en te promenant!

— Ma foi, j'avoue que j'aime beaucoup mieus voyager en voiture qu'à pied j au moins on avance, on fait du chemin!... Mais, avec vous, il faut s'arrêter à chaque instant... et dans tout cela, je ne vois pas

plus de cliâteaii que dans ma main!... Voilà qu'il est sept bcuret bieif tôt, el je ccMiimeiice à être très-fatigué.

— ht moi il avoir tres-faiiu, dit Al/red ; je vois que l'air de cet montai;iies e.st bon pour la digestion.

Les deu\ amis ne peuvent s'empêcher de rire de la figure de Robineau, qui pousse des soupirs en regardant autour de lui. Ce|H'ndanl on marche, on sort du sentier, on aperçoit un village sur le bord d'un Lac, cl on se dirige de ce côté.

— Nous allons nous informer de mon cbitcau à ce village , dit Ro» bincau.

— Nous allons aussi y manger, dit Alfred, car la promenade que nous avons faite me donne de l'appétit.

— Oui ! elle est gentille , la promenade '■ je suis sûr que nous avoai fait plus de six lieues en nous égarant.

Ou approche des bords du lac contre lequel le village est placé;, des paysans sont assis devant leurs chaumières, quelques vieilles fcmmes filent, de jeunes filles cousent, des enfants jouent et se rouiell^ à terre.

— Elles sont un peu brunes, dit Alfred en examinant les jeunes filles; malgré cela, elles ne sont pas mal... les yeux vifs... des dents blanches... la'coill'ure est originale, avec ce jietil chapeau de paille placé en arrière et qui serre sous le menton, on les prendrait presque pour des Anglaises. Allons, messieurs, avançons; je ne pense pas qu'il y ait d'auberges en cetendroit; il faut donc, comme les anciens chevaliers, aller demander l'hospitalité à ces bonnes gens !... avec la différence que nous jiayeroiis ce que nous prendrons, ce qui n'est peutêtre pas aussi chevaleresque, mais ce qui me semble plus naturel.

On entre dans une maisonnelte des plus apparentes; les habitants regardent les trois jeunes gens avec une curiosité mêlée de bienveillance et de bonhomie.

— Pouvez-vous nous donner quelque chose à manger? dit Alfred ; en payant bien, s'entend.

— Oh! oui, monsieur, tout de suite; et quand même vous ne payeriez pas, c'est égal!...

— Eh bien, dit Edouard, vous voyez, messieurs, que l'hospitalité se pratique encore... ces braves gens ne nous connaissent pas, et ils nous traiteraient gratis!...

— Oh! parce qu'ils voient bien que nous payerons, dit Robineau.

— - Monsieur Jules, vous ne croyez donc pas aux vertus des anciens patria renés?

— Blessieurs, je croirai à tout ce que vous voudrez quand j'aurai vu mon château!... Bonnes gens, oîi sommes-nous ici, s'il vous plait?

— A Ayda, monsieur.

— Est-ce loin de Saint-Amand?

— A deux bonnes lieues, monsieur.

— Ce qui prouve que, quoique nous marchions, nous n'avançons guère!... A table, messieurs!

On avait servi sur une table des œufs, du fromage blanc , du fromage ancien, du lait cl des fruits; les trois jeunes gens se placent sur des escabeaux; les villageois restent debout autour d'eux; vainement Alfred les engage à s'asseoir , les bons Auvergnats n'en veulent rien faire, et Robineau se dit : C'est Irès-bien, voilà des paysans respectueux; je suis très-content d'avoir acheté une propriété en Auvergne.

Deux jeunes filles de quinze à seize ans servent les voyageurs, leur versent à boire, s'em]iressent de leur offrir des fruits, du pain, du lait, el tout cela en souriant et en faisant toujours une petite révérence.

— Elles sont fort gentilles , dit Alfred ; et je trouve qu'il est beaucoup plus agréable de voir derrière soi d'aussi aimables enfants, de rencontrer sans cesse un sourire sur leurs physionomies riantes , que d'avoir sur les épaules une douzaine de valets curieux, bavards... Tiens , Uobineau , je te conseille de mouler ta maison avec de semblables-jeunes filles... tu seras servi comme un sultan!...

— Oh! messieurs, vous ne voyez que la bagatelle!... mais je ne puis pas avoir une femme pour cocher , pour jockey, pour valet de chambre. Ça serait gentil, un cocher en jupon !

— Tu les habilleras en homme.

— Oh! non, dit Edouard, elles sont si bien ainsi!

Rien n'est beau que le Trai, le vrai seul est aimable,

— Ce qui serait plus aimable , dit Robineau en prenant une jatte de lait, ce serait d'être arrivé. Dites-moi donc, monsieur l'Auvergnat, connais.sez-vous dans les environs le domaine de la Roche-Noire?

Le villageois auquel Robiiuau s'adressait réfléchit quelque temps, puis répond : Ah! oui, monsieur!... La Rodiï-Noire!... je connaissons ben...

— 11 le connaît! s'écrie Robineau; et dans son transport de jcie il lève les bras au ciel, et envoie dans la figure d'Alfred presque tout le lait contenu dans la tasse qu'il tenait à la main.

— Que le diable t'emporte, toi et ton château!... s'écrie Alfred en se levant de table pour ôter sa cravate, qui est imbibée de lait, tandis qu Edouard rit aux éclats,

— Ah ! mon ami, je le demande pardon, dit Robineau; mais vraiv ment, je commençais à être inquiet Je mon château!... Ce brave homme m'a rendu la vie.

— N"ava«''-tu pas peur que la maifoii ne fût envolée ?.a>

MA' ""ON BLANCHE

— Je te donnerai une niitrc cnivatc, Alfred. Et dites-moi, rcspeciiblu villageois, qui connaissez l.i Roclic-lNoirc, est-ce une belle iiroj)riélé?

— Oli! oui, monsieur, c'est ben grand)... C'est une esprce de tliâleau, à ce qu'on dit ; i' gnia encore de f;r.indts tours .On dit comme ça que du tcnips des anciens on s'y est bjllu, on en a fait le siège!...

— On en a fait le siège! s'écrie Uobineau en se levant et en renversant son escabeau pour courir près du paysan. — Jlon ami, voilà un dcu de cent sous; dites-m'^i, je vous en prie, tout ce que vous savez sur la Iloclic-IVoire. '

— Monsieur, vous êtes l.iii généreux, certainement!... I

— Je suis mieux que rela ; je suis le propriétaire, le nouveau châtelain du cliâteau dont vous m'assurez qu'on a lait le siège... .le vous réiioiuls qu'on y fera encore dos clioscs extraordinaires! j'y donnerai des tournois, des carrousels, des joutes, des... IMais revenons à mon domaine... Se voit-il de loin?...

— Oui , monsieur... il est sur une hauteur.

— Il est sur une hauteur!... C'est charmant!. ..Et le parc, les 'ardins?

— le parc est encore grand, à ce qu'on dit; je ne le connaissons pas, m:i.'.s je sommes entre une fois dans les jardins... Oli ! c'est magnifique !... l'gnia des fontaines en marbre... qui sont un peu endommagées, mais c'est égal!.... Et puis des estatues superbes! oii qu'on voit des homuie^ et des femmes toutes nues, que ça fait peur !...

— 11 y a des statues !... El Robincau presse le paysan dans ses bras; il l'embrasserait s'il ne craignait de couipromcttre sa nouvelle dignité. Il tAclie (le se calmer, et reprend: Maintenant, brave homme, venons à l'essentiel : de (|uel côté est mon chàleau?

— La Kochc-JNoire? dame! monsieur, c'est environ à une lieue de Saint-Auiaud.

— Alors, puisque cet endroit-ci en est à deux lieues, nous ne sommes plus qu il une lieue de mou domaine.

— Oh ! pariloniuz-moi, monsieur!... vous en êtes ben plus loin... parce que la Hoche-IVoire n'est pas de ce côlé-ci. Si vous venez île Clernidut, vous n'avez pas pris le bon chemin pour y arriver...

— I.a , j'en étais sûr! nous nous sommes perdus!... entendez-vous, messieurs?

Robincau se retourne et cherche des yeux ses compagnons; mais :i-:^j;-«' 'înt quitté la chaumière pendant qu'il caiisail avec le paysan. '■ j Jins!... je gage qu'ils sont allés se promener, ii présent?... Ils ont jurer de me faire mourir de chagrin!... Mais au moins me voilà un peu plus tran(piille sur ma propriété!... Enfin, brave homme, à quelle distance sommes-nous donc de la Roche-^i'oire?

— i\lais, monsieur... trois |>eliles lieues... au plus...

— Encore trois lieues!... Et quel chemin devous-nous prendre ?

— Ah! maintenant!... dame!... 61 sera parles traverses... Faut d'abord gagnerCiiadrat, puis alors vous verrez Sainl-Araaud, puis vous trouverez vot' affaire.

— Si nous le trouvons avant la nuit, nous serons bien heureux!... Courons chercher ces messieurs, et en route.

Robincau {[uitte la chaumière, en s'inlormant à des paysans du chemin ([u'ont pris ses conipagiions; on lui montre les bords du lac, il y couit, et ne tarde pas à apercevoir Edouard assis sur le rivage, écrivant avec un crayon sur ses tablettes, tandis qj'un peu plus loin, Alfred danse avec une jeune fille au son d'un fifre dont joue un' petit paysan.

— En route, messieurs, il fera bientôt nuit! cric Robincau. Mais Alfred continue de danser et Edouard d'écrire.

Ils o:ii le diable au corps!... se dit Robincau, qui s'approche d'Efiouard et lui fraïqie sur l'épaule au moment oit celui-ci relit les vers qu'il vient de faire.

— l\ionsieur Edouard! il faut nous remettre en route. Edouard lève les yeux sur Robincau, et s'écrie :

(luD j'aimo co séjour I près de cette onde pure, Qu'il e^t doux, sur lo soir, d'tdmircr la naturel...

— Je vous dis qu'il va faire nuit....

— No sous cnl humble toit, l'habitant do ces Houx f'un œil injillorent voit ces nioiils sourciltoux I...

— ^'ouE avons encore trois bonnes lieues il faire dans les monts jpnrciileux, monsieur.

— Mais, pour un ccniir sensible & la mélancolie, Ce &ito romantique est plein do poésie 1...

Ces rochers escarpés, ces limpiiles ruisseaux, Cus sonliers tortueux, ces lloxiblcj roseaux...

— Il est bientôt huit heures, et nous nous casserons le cou dans Ict •entiers tortueux!...

— Tout m'agite, m'émeut , et cet endroit sauvage A mes s*«» étonnés parle ur >>oiiveau lan(;«i;e.

— Ah! pour le coup , si les ruisseaux vous parlent, c'est une mauralse |>Uisai>leric, monsieur Edouard I

— Eh bien, mon rlier Jairs! q-iedites-vonsde cesver»? dit Edouard en se levant il «fn n. tiant 5''< iblctle» dans ta poche.

— Je dis qu'ils sont charnianli, admirablrt... mais qu'avec vot ver» vous nous ferez passer la nuit dais ces montagne*, ce aii ne m'amoscra nullement.

— Voulez-vous que je n—is les redise?...

— Koii. je veux m en aller... Et cet .Alfred qui danse comme oa perdu;... Un jeune homme de son rang, iin baron! faire de» flicllaci avec une grosse Auvergnate!... Alfred! Alfred!...

— l ne min'itel elle m'apprend une h'<urrce . dit Alfred en continuant de danser et en faisant tourner la jeune fille dans ses bra». Enfin la danse finit; Alfred embrasse la petite paysanne, et revient ver» SIS compagnons en disant : — Messieurs, la d^nsc au^ergnate n'cît pat légère et aérienne; mais je vous assure qu'elle a son mérite. A'issi, je me promets, mon cher Robincau, de faire sauter toutes te» va.'.»ale».

— Avcz-vous fini, messieurs?

— Oui, nous voici prêts il te suivre.

— (;c n'est pas inallieureui!... Uoublons le pat, je vous en prie... Ce chemin doit nous conduire à Chadrat, et de la, s'il plait à Dieu, nous irons .T la Roche-ISoire.

Les trois voyageurs saluent les habitants du village, et se remettent en marche ; Alfred eu répétant le» pas de la bourrée, Edouard en relisant ses vers, et Robincau en regardant à chaque instant à sa montre.

CuAPiTRE VIII. — La Uaison blanche.

On marchait depuis assez longtemps dans les montagnes; on apercevait dans l'éloignement un petit village , mais la nuit commençait à tomber; Alfred est obligé de cesser de danser, parce qu'il risqierait de se jeter dans (|uelquc trou; Edouard ne peut plus lire, et Rubiueau ne peut plus voir l'Iicure à sa montre; bientôt même il n'est plus possible de distinguer le vill.ige vers lequel on se dirigeait. Alors Robincau se désespère, Alfred rit, et Edo'iard déclame.

— J'avais prévu ce qui nous arrive! dit Robineaucn poutsant un profond gémissement. Voilà la nuit, et nous sommes au milieu des montagnes, dans un pays que nous ne connaissons pas!... A chaque pas, nous risquons de tomber dans quelque précipice, ou pour le inuins de rouler sur une pente horrihlement rapide!... Au lieu de trouver mon château, nous allons peut-être nous en éloigner encore... et cela vous fait rire, messieurs! voil.à ce que je ne conçois pas!

— Veux-tu que nous pleurions, Robineau? ça te fcra-t-il plaisir. Allons! châtelain de la Uoclie-i\oire, rappelle ton noble courage; quand on va habiter un vieux château, on duit avoir le cœur d'un paladin!... Kesl-ce pas, Edouard?

Edouard ne répond qu en déclamant :

Tout repose dans l'ombre, et le seul Idamor* Des murs de Benares s'erhappe avant l'auiore. Quel est ce buis antique où vos pas m'ont conduitt Mais j'entrevois un temple, et I astre de la nulL..

— Vous entrevoyez un temple? s'écrie Robineau, Oii donc ça?... moi, je ne vois rien du tout.

— Ah ! ah! ah! comment, Robineau, tune reconnaît pat les beaui vers de Casimir Detaviyne?'i.'u ne vois pas qu'Edouard te déclame le Paria?

— Ma foi, messieurs... je ne me doutais pas que vous alliei nou» jouer la tragédie à présent, lliiin !... c est bon! riei! vous ne savci pas ce que vous perdez en n'arrivant pas avant la nuit » mon domaine. Vous croyez que nous aurions été reçus tout simplement par le concierge! I\lais vous auriez vu bien autre chose !... et les bouquets, et la danse... et les félicitations qui nous attendaieul!... Mous manquons tout cela.

— Mais comment savei-vons qu'on noiit aurait fêté»? dit Edouard.

— Eh! vraiment, je devine! s écrie Alfred; François n'est pas allé pour rien en avant... Oh! j'y suis... Robineau s'était commandé une réception spontanée... avait ordonné qu on lui fit une surprise avec des i:ive vioh<eiyneur I cl des péUrds, le tout à l'insUr de» réjouissances populaires...

— Non , messieurs, non : je n'avais rien ordonné ; mai» je conniit le zèle de François, il n'aura jms caché que j'arrivait, cl alors il me semble assez naturel de penser que cela aurait fait quelqic scnsaliou dans le pays.

— Eh bien! console-toi; si nous n'arrivons que demain malin, la fête en sera plus belle ; on aura eu le leni}>s de se préparer, d apprend ,-e des compliments et de te débiirlKiuiller. ce qui ne nuit janiais; à I» vérité, si on le lire un feu d'artifice, ce sera au s«l''|l, niait c'est l'iis;igc en Chine, et pour le seigneur de la Roche- Moire il n'y a rien de désagréable à avoir quelque point de ressemblance »»c« lui grand mandarin.

— Et le pauvre Françoisl quelle tera son inquiétude en ne ««ul voyant point arriver'... \ ous ne longet pas à cela, me sieu-*...

— Oh: mon cher Robineau, ce n ol |>.i» pour Fr-nçou que tu «S si contrarié 1... mais, enfui, loul n est pas discspcrf, nou* «rrivetous Igi»jours ipielque (lart !...

— Oui I... quelque part ! d.ins quelque evcaxalion où nous r»ul«ronf tous trouver uu« brandie pour nous retenir! on n'y voit plot du loul.

LA MAISON BLANCHB<

— Ct\à devient plus romanesque... voyager la nuit dan» le» montagnes! tu ne sens |i.is la beauté de notre situation.

— Il est certain que je ne la vois pas en beau : si nous avions des armes encore... mais vous avez laissé vos pistolets dans ma chaise de poste!...

— Il ne nous manque qu'une lance pour avoir l'air de chevaliers errants.

— Nous n'avons pas m^me un liAton, ce qui vaudrait bien mieux !... Monsieur Edouard... où ètes-vous donc? N'allez pas si vite, vous alleï iipus perdre... il ne manquerait plus que cela !... aller les uns sans les autres!... Moi, d'abord, je ne peui pas marcher vite quand je ne vois pas clair... lié! monsieur Edouard!...

Edouard s'arrête en prononçant d'un ton lamentable :

Où snis-je? Quelle nuit

CouTre d'un voile affreux la clarlé qui nous luit? Ce» murs sont teint» de sang I je vois les Euménides Secouer leurs flambeaux vendeurs des parricides 1 Le tonnerre en éclata semble fondre sur moi , L'enfer s'ouvre I...

— Monsieur Edouard !.,. pas de plaisanterie comme ça 1 je vous en prie... Qu'est-ce que vous voyei? En disant cela, Robiueau a atteint Edouard, et il passe sop >>ras sous le sien.

M. Benolk

— Moi, je ne vois rîen du tout , je vous attends, répond tranquillement Edouard.

— Robineau, la peur t'ôte donc la mémoire, puisque tu ne reconnais pas ce que tu as entendu si souvent aux Français ?

— La peurl... vous êtes uniques, messieurs , on a peur parce qu'on ne se soucie pas de passer la nuit en plein air! Je ne suis pas d'une •anté de fer!... je suis certain que ça me ferait beaucoup de mal !

— Je te conseille de te plaindre : tu es gras comme une caille!...

— Ça ne prouve rien, on peut être gras et délicat... Tenez , donnons-nous le bras tous les trois; je me mettrai an milieu, je vous ^ guiderai.

— Tu trembles, Robinean?

^- Cest que j'ai froid.

^ Froid an commencement d'août I

— Dans les montagnes il gèle toute l'année.

— Ah! ah! c'est trop drôle!... -^ •— Otii, c'est bien drôle , en effet... Pourquoi me «uis-je fié à vous

pour arriver à mon château?

— Monsieur Jules, sainf Grégoire a dit : Quand il t'arrive un grand malheur, cherche avec soin, et tu verras qu'il y a toujours de ta faute.

— D avait bien raison , saint Grégoire!... Ah! mon Dieu! il m'a lenblé entendre nn rugissement près de nous...

— Bah ! c'est un bêlement que ta veux dire ! c'est que nous appro- «hnu d'une ferme.»

•» Q« dTmt caveiMt

— Ah! victoire, messieurs! je vois nne lumière... toute petite, à U vérité; mais enfin c'est une lumière.

— Vraiment?... Je ne vois rien, moi...

— Tiens, au bout de mon doigt.

— Je ne vois pas même ton doigt... Ah! si... je l'aperçois ; dirigeons-nous de ce côté...

— Si nous allions arriver k la maison de l'ogre I...

— Robineau, comme tues le moins grand, tu seras le Petit - Poucet , toi, et tu déroberas les bottes de sept lieues.

Robineau, qui ne perd pas de vue la lumière, s'écrie bientôt : Deux, trois, quatre... dix liiaiières! nous sommes sauvés! c'est un village, c'est Clia... Cha... Ah! mon Dieu! comment l'ont-ils donc nommé?

— Cliadrat.

— C'est ça... En avant.

Au bout de cinq minutes, les trois voyageurs se trouvent près de» habitations d'oii partent les lumières; mais ces demeures ne sont que de misérables huttes bâties de terre et de paille, et prés desquelles lei pauvres maisonnettes d'Ayda pourraient passer pour des châteaux. Robineau s'arrête et regarde avec effroi ses compagnons en prononçant à voix liasse : — Ah ! mon Dieu, où sommes-nous ?

— Tu le vois bien, dans un village.

— Mestjoli levill.ige ! ondirait que nous sommes chez des sauvages.

— U est certain que l'endroit ne semble pas riche ; mais les habitants peuvent être de fort bonnes gens...

— Ils peuvent être autre chose aussi... des gens qui logent dans de» taupières comme ça!...

— Frappons, appelons... ils ne dorment pas encore, puisqu'on voit de la lumière.

— Un moment! messieurs... dit Robineau en courant au-devant d'Alfred, qui se dirige vers la hutte la plus grande. Un moment.consultons-nous d'abord ; est-il bien prudent d'aller nous livrer ainsi à ceux qui logent là dedans?

— Allons, Robineau, laisse-nous tranquilles !

— Au moins , messieurs , cachez vos clefs de montre , je vous en supplie, et ne dites pas que vous avez de l'argent... l'occasion fait le larron.

Alfred est allé frapper à une petite porte basse et mal jointe , audessus de laquelle un trou rond fait l'office d'une fenêtre. On est quelque temps sans répondre; enfin une voix rauque et forte murmure lentement : — Eh ben! quoi donc qu'est là?

— Dis qiie ce n'est personne, s'écrie Robineau, que le son de la voix n'a pas rassuré.

— Ce sont trois voyageurs qui se sont égarés dans ces montiignes , répond Alfred.

— Ce sont trois mendiants qui n'ont pas de quoi souper, ajoute Robineau.

— Robineau. si tu ne te tais pas, je te fais rouler au bas de cette colline, dit Alfred impatienté. Comme on ne répond pas dans la chaumière, Edouard s'en approche et crie : — Ouvrez-nous, bonnes gens; nous payerons bien vos peines et le guide que vous nous donnerez.

— C est-à-dire que nous prierons pour vous, ajoute Pobineau, car nous avons oublié notre bourse.

La porte de la hutte s'ouvre, et un homme ayant une veste en peau de chèvre, comme les bergers de la Suisse, en sort, et regarde d'un air stupide les trois jeunes gens.

— Ah ! mon Dieu , qu'est-ce que c'est que ça ? dit Robineau en se plaçant derrière ses compagnons; c est un orang-outang ou un faux monnayeur!

Le paysan , après avoir considéré le» jeunes gens en silence , leur montre l'entrée de sa hutte en disant : — Voulez- vous entrer chez nous, messieurs?

— Volontiers, dit Alfred; et il pénètre dans la hutte, oii Edouard le suit ; alors Robineau , qui ne veut pas rester seul, se voit obligé d'entrer aussi dans la demeure du berger.

L'intérieur de la hutte était plus grand qu'on ne l'aurait supposé du dehors. Cette grossière habitation se terminait en pointe, et recevait du jour par le haut. Le bas était divisé en deux compartiments; mais la cloison, faite avec quelques mauvaises planches que rien ne joignait, semblait plutôt devoir soutenir les murs et empêcher qu'Hs ne s'éboulassent sur les habitants que servir à les séparer. «

Du feu était allumé dans un coin de la première pièce ; sur des bour- . rées pétillantes était placée une grande marmite de terre ; une femme d'une quarantaine d'années, assise ou plutôt accroupie devant le feu, tournait avec ime cuiller de bois le contenu de la marmite; près d'elle, trois garçons déjà grands et forts se tenaient sur leurs genoux, contemplant aussi ce qui était sur le feu ; plus loin, un vieillard encore vigoureux était assis sur des bottes de paille, et caressait un vieux bouc couché près de lui. Une lampe, placée sur une petite table de bois, n'éclairait que faiblement ce tableau, parce que la lumée produite par le feu formait des nuages qui ne se dissipaient que lentement par l'ouverture du haut de la maison.

Les trois voyageurs sont entrés. Es s'arrêtent pour examiner le singulier tableau qui est sous leurs yeux ; les habitants de la hutte le« regardent aussi , mais avec un étonnement niais et sans se déranger*

— C'est fort original ! dit Alfred à ses amis.

LA MAISON BLANCHEJ

— Ccst fort laid I dit RoWncan.

— C'est un intérieur tout à fait pittoresque , et qui a une couleur très-locale! dit Edouard.

— .le ne sais pas s'il a une couleur, murmure Robincau; mais il gent bien mauvais, lintéricur pitlorcsquc !...

— lionnes rfcns, oii sommes-nous, s'il vous plaît? dit Alfred.

— A Cliadrat, répond le vieillard.

— A Cliadrat! s'écrie lioliineati; comment, c'est ça Cliadrat!.,. et on ose appeler cela un village!... je n'en voudrais paj pour mes clievaiix.

Sans paraître écouter Roliincau, le berger, qui est entré avec les étrangers, fait un signe impératif aux jeunes garçons assis près du feu ; alors ceux-ci se décident, quoique^avec peine, <> se lever, puis a[>prochent des espèces de petits baucs de bois aux voyageurs.

Le vieillard se rapproche de» voyageurs, et leur dit d'un »ir myttérieux :

— La IMaison Blanche!... c'est un endroit que je n'aimoni gnire le jour et encore moins la nuit!... c'est un lieu dangercui!... c'eit par là qu'arrivent toujours les malheurs !... c'est uo endroit eotorcclé , enfin !...

— Ail ! ah ! ah ! comment, mes bonnes gens ! vous croyez aux sorciers? dit Alfred ; tandis que les villageois, surpris de ce que l'on ose rire quand ils narlint de la Maison Blanche, font quelques pat en arrière et regardent le» voyageur» avec une sorte d'étonnemeot mêlé d'ofTroi.

Bobincau, qui vient de s'apercevoir que les gens dont il avait peur sont eux-mêmes fort timides , se lève brusquemeut; et, se promenant alors d'un pas ferme dans la liulte, s'écrie :

— Comment , pauvres paysans , vous êtes biles à ce point-li?... vous ajoutez foi à des contes de magie , de diables? De» gaillard» comme vous , de cinq pieds six pouces!... ça fait de la peine pour vous!... ça me... aïel...

Dans le feu de son discours , Robineau a manqué de renverser la marmite , et il vient de s'apercevoir qu'il marchait sur les fagot» allumés.

— Messieurs, dit Edouard , je ne vois rien de bien surprenant à ce que les habitants d'un petit village situé dans les montigncs, loin de* o/iemins fréquoiilés et qui semblent encore avoir les moeurs du premier âge , ajoulciil foi a des erreurs dont il n'y a pas si longtcmp» que nous sommes guéris... et le sommes-nous bien encore? Djus Paris, dans cette ville, centre des lumières cl de la civilisiilion de notre temps, mademoiselle Le ISormand a fait forint e , et des tireurs de cartes, des nécromanciens, reçoivent de nombreuses visites des classes les plus élevées de la société; les hommes ont un penchant décidé pour l'erreur ; les Romains avaient des aruspices, des siliylles ; Je» Grecs, desoracbs, des pylhonisscs; les Gaulois, des druides; les E»;/ptiens, leurs mystères d Issis, d Eleusis, d'Apis et d'Anubis; elles prophètes juifs sont bien au-dessus de tous les magiciens du moyen ige'.

Alfred do Marcey et Edouard Bwaumont les amis

— Asseyez-vous... reposez-vous, messieurs, dit l'Auvergnat. Alfred ] cl Edouard s'asseyent. Robineau considère avec frayeur les trois i gi- mds garçons qui se sont levés, et regarde du coin de lœil l'entrée de la hutte; mais ses compagnons ne font aucune attention au\ signes qu'il leur fait, il se décide donc ii s'asseoir aussi. , , , ■

— Nous aurions bien voulu arriver ce soir il un domaine appelé la Uoche-Noiie, dit Alfred; connaissez-vous cela? |

Les paysans se regardent et secouent la tète négativement. l

Parbleu!... ne veut-il pas que ces rustres, ces idiots connaissent i

mon château? se dit Robineau. , ,. i-. ,

— Et la ville de Saint-Amand, vous la connaissez? dit Edouard. Saint-Amand-Taleiide?... oh! oui, monsieur!

— En sommes-nous éloignés?

Pas trop... quoique ça, i' gnia encore du chemin.

Ecoutez, brave homme, ces trois grands gaillards sont vos fils ,

je gage?

Le paysan fait un signe aflirmatif.

ii\i bien! comme ils doivent connaître par cœur ces montagnes,

faites-nous le plaisir de nous en donner un pour guide.,, tous les trois, s'ils le veulent; nous les payerons bien.

— Oui , dit Robineau, ou les payera à la ville... nous y avons notre argent.

Les paysnns se regardèrent quelque temps en silence ; puis le père dit à ses enfants :

— Voulez-vous y aller, petiots?

Lcj jeunes garçons semblent hésiter j enfin, le plus grand répond h yoix basse : .,,■,,

— C'est qu'il faudrait passer près de 1.-» Maison Blanche.

La Maison Blanche ! qu'est-ce que c'est que cela? dit Alfred ;

est-ce une auberge?...

Les paysans fojit signe que non.

— Est-ce une ferme, est-ce un cabaret? dit Edouard.

Les paysans se taisent encore, cl Robineau murmu»e entre «es donU : • Voilà de» riutre» qui sont terriblement butor* !

Un pou plus loro , AUreil «ionso avec ima jeune Me au soo a un fi«r« dont joue un petit pay»an.

Enfin, messieurs, je vois que des grands hommes, dos gens de beaucoup d'esprit , ont .Sté superstitieux : et . sans croire comme i l,.ion t l'existence des sorciers, je ne vois rien d eitraonlinaire a ce que ir* habitants dun misérable hameau aient une laiblesse pour .aquolle le* hommes policés montrent tant de penchant.

— IMon cher Ed ou. uni, je ne f..is (vis un crime à ces lionne» gens de leur i.Miorance; jo neiitiepreiulrai point de 1rs guérir de leur supeislition, parce que je pense que cela pourrait èlre trop long; m.iis je te ferai ol.server qu'il ne s'agit pas de s-.voir s. tous les peuples ont cru à la marie , mais seulement si ces jeunes gens . qui me jwrjissont avoir de quatorie .i seiie ans. veulent nous servir d» gm.is pour que nous arrivions ce soir i» la ville prochaine. , -■ • . i-

— Oui c'est ça, dit Robineau ; il n est pas question de faire de I r*prit... il Vaut aller an fait. Voyons , jeune» Auvcrgiiau . voulei-vou»

LA MAISON BLANCHE

nous conduire à Saint-Amnnd? Je guis le seigneur de la Roche-Noire, je vous rôcoiiipc-nserui iii^if;niriqiii>nirnt.

]Si li's i>rièrcs, ni les promesses de Kobincnu ne peuvent di'cidcr aucun des liuliit.mtsde la liulte À conduire les vo;ai;eurs; la crainte que !eur inspire la i\laison lilanclie , jH-ès de lat^mUe i' faudrai' passer, fst plus (orte chez eux que le désir d olilir;er.

— i|la foi, messieurs, dit Alfred, puis(|ue ces montagnards Miit décidés à ne point nous coni'uirf nvunl le jour, nous n'avoua qu'un parti a preni'.re, c'est de passer la nu.'t ici.

— Passons ici la nuit, Jit Edouard.

J'en ai t'Koureufio promosso, Vers lo milieu de la nuit L'amour m'ouvrira sans bruit L'alcAve do ma maltresse I...

— Oh! oui! dit Robineau; si vous trouvez ici une alcôve, vous serez bien adroit ! Rloi ! messieurs, il me semble qu'avant de nous résoudre à coucher dans cette souricière où l'on éloulVe... sans compter que cela ne sent pas la rose, nous devrions nous adresser à d'autres habitaiits du village; ils ne sont peul-èlre pas tous aussi polirons que ceuï-ci...

— Eh! mon clicr, ils sont tous aussi superstitieux!... Tu vois bien que cette Maison Blanche est pour eux ce que la Dame lilanche est pour les habitants de Glendcarg, dans le Monastère de VValter Scott.

— Il n'est pas question de roman, nous ne sommes pas en Ecosse ; je ne veux pas coucher ici, moi; et je Viiis vous montrer que je sais me tirer d'alïaire.

En disant ces mots, Robineau marche vers la porte de la hutte; il l'ouvre et allonge la tète eu dehors ; mais, eft'rayc delà profonde obscurité qui rèjjne dans les montagnes, que la lune n'éclaire plus, et, ne distinguant pas une seule lumière dans les habitations voisines, Kobineau rentre vite sa tête, reff>-rae la porte et revient tristement vers ses compagnons en disant :

— Allons , puisque ça vous fait plaisir!... couchons ici , je le veuï bien.

Alfred demande au chef de la famille si cela ne le gênera pas de les laisser passer la nuit dans sa demeure, bien loin de là , l'Auvergnat , sa femme , son jière et ses enfants témoignent aux jeunes gens que la maison est n leur disposition. INos voyageurs remarquent que si les habitants de Chadrat sont lourds et stupides, ils sont humains, bons et hospitaliers ; vertus que l'on ne rencontre pas toujours chez les gens fins, spirituels et bien appris.

Dès qu'il est décidé que nos voyageurs passeront la nuit dans la demeure des Auvergnats , ils ne songent plus qu'à se mettre à leur aise et à se conduire comme s'ils étaient de la famille. Alfred et Edouard prennent gaiement leur parti ; ils rient , chantent et causent avec les paysans; Uobineau seul fait toujours la mine et regarde tout d'un ceil mécontent.

— Quel est votre nom, brave homme ? dit Alfred au berger.

— Jloi, monsieur, je m' nomme Claude , ma femme Claudine...

— Et je gage que les enfants s'appellent Claudine!, se dit Robineau en haussant les épaules.

— Que faites-vous?

— Je suis berger...

— Et vos enfants?

t— Ils cultivent la terre ; nous avons un p'tit champ près d'ici.

— Et votre père ?

— Oh! il ne fait plus rien , il se repose... Pour not' femme , elle fait la soupe et nous l'apporte aux champs.

— Eles-vous contents de votre sort?

— Comment que vous dites, monsieur?

— Je vous demande si vous vous trouvez heureux?

— Pardi! quoi qu'il nous Uudrait donc de plus? J'avons de quoi manger, de quoi nous vêtir, m)e bonne hutte pour nous loger : est-ce que ce n'est pas assez?

T^^Mon ami, dit Edouard à Alfred, voilà l'homme dans sa condition primiHWe, sans ambition, sans envie ; la nature ne lui a donné que des goûts simples et purs, il ne voit point le bonheur au delà du lieu dans lequel il est né, et ses désirs ne passent jamais le sommet des montagnes qui entourent son habitation. Je soutiens que voilà l'homme que Diogène voulait trouver, mais qu'il cherchait en vain parmi un peuple adonné à tous les plaisirs, raffiné dans ses goûts et esclave de ses passions.

— Si c'est là l'homme de Diogène , dit Robineau en se balançant sur son banc, il est propre et élégant!

— Qu'y a-t-il là dans cette marmite, c'est votre souper sans doute? dit Alfred.

— Oui, monsieur, c'est la soupe.

- — Eii bien ! mes amis , nous la mangerons avec vous. Nous avons déjà s^)é à Ayda ; mais c'est égal , nous souperons encore , n'est-ce pas, Edouard?

— Oui , sans doute ; nous tiendrons compagnie à nos hôtes... Et puis ce repas a ])our moi je ne sais quoi de piquant!...

— Ils ne sont pas dégoûtés! se dit Robineau.

La soupe étant prête , on apporte k grande marmite au ■ùImh «U

la comp.Tgnie; comme la table serait trop pMile pour que chacun e&t place autour, les niotii3f,nards trouvent plus simidc Je «'asseoir pat terre. Alfreil et Edouiuil en font' autant; Uobineau seul reste sur son banc en disant à ses ait.is :

— (Simulent, messii-urs, vous vous niellez à terre?

— Pourquoi pas? dit Alfred ; il faut faire comme ces bonnes gen».

— f^est le siège le plus naturel, dit Edouard.

— Vous avez l'aii de sauvages!

— Mon ami, les sauvages sont les enfantsdc la nature, et nous sommes ceux des préjugés.

— Alors, messieurs, demain je sortirai d'ici sans culotte, et je dirai que c'est le costume le plus d.iturel.

— Ah! Robineau, c'est différent t 'j décence fut de tous lestem|)S.., les feuilles de figuier datent de loin! Au reste , tu es absolument le niaitre de montrer ton derrière aux habitants de Chadr.it, et même à ceux de ton domaine, si ça te fait plaisir. Comme tu viens d'acheter le château, ils croiront que c'est un ancien usage que tu veux faire revivre , et il est possible qu'ils se décident à t'iiuiter , ce qui devieitdrait extrêmement piquant, surtout les jours de grande réunion.

Pendant cette conversation, la maitresse du logis distribuait des assiettes de bois et des cuillers à tout le monde, l.e vieux père coupait des tranches de pain bis. Malgré sa répugnance, i'ohineau accepte une assiettée de soupe, et finit par manger comme les autres, quoique en murmiiraut âpres la soupe, qu'il trouve trop épaisse et trop salée , et en jurant après le vin qu'il trouve trop vert. .Mais les montagnards ne s'aperçoivent point de son humeur, ilvni mettent à chaque instant de nouvelles cuillerées de soupe dans son assiette, quoiqu'il crie : — J'en ai assez! El le vieillard partage son écuelle avec le vieux bouc qui est prés de lui, et qui semble être un ancien ami de la famille.

Pendant le souper , Edouard ramène la conversation sur la Maison Blanche, parce que le peu qu'on en a dit a pii|ué sa curiosité.

— Contez-nous donc, bounte gens, ce que voui savez sur cet endroit qui vous effraie, dit-il aux monlaguards. Depuis quand celte Maison Blanche est-elle la terreur du pays?

— Ah ! oui , contez-nous cela , dit Alfred. J'aime les hisToircs de revenants, moi!... cela fait frémir!... c'est charmant!

Robineau ne dit rien, mais il rapproche un peu son siège du cercle formé par les assistants.

— Dame ! messieurs , dit le vieillard, il n'y a pas longtemps que la Maison lilanche nous fait peur à trélous. Faut vous dire d'abord qu'elle est située pas ben loin d'ici, c'est en descendant à gauche, au bas de la montagne. Ou entre d.ms une jielite vallée, ben gentille, oii qui gnia des vignes, et puis de la luzerne , et puis de beaux noyers , la Maison Blanclie est au milieu de tout ça.

— Il paraît que, du moins, elle n'a pas rendu le sol stérile... Et à qui appartient cette maison?

— Oh ! monsieur... c'est là justement c' qu'on n' sait pas; car, depuis une vingtaine d'années qu'elle est hàlie, elle n'a jamais été habitée... si ce n'est par le diable depuis queuque temps. Figurez-vous, monsieur, que, à trois cents pas de la Maison Blanche, il y a une jolie maisonnette, une espèce de petile ferme qui appartenait autrefois à un nommé André Sarpiotte. André était à son aise, il avait de nombreux troupiaux et des écus ; si ben qu'il fit bâtir c'te maison , que nous appelons la Maison Blanche, parce que, dans sa nouveauté , elle était ben jolie, ben blanchetle et ben plus belle que toutes celles des environs! Si ben donc que André Sarpiotte fit bàlir la maison dans le dessein de la vendre à queuqu'un qui en voudrait; mais, dame ! la maison est grande, elle a un beau jardin enclos de murs, et tout ça était trop clier pour nous autres!... Ça fait qu'aile restait à André; mais il s en consolait avec sa petile femme, car il était marié, André, et sa femme venait juslement de lui donner un petit enfant...

— Mais, mon brave homme, il me semble que tout cela n'a pas Ai rapport avec les terreurs dont cet endroit est l'objet?

— Oli! que si , monsieur! oh! que si ! Tout ça se touche , v'ià que j'y arrivons. Un beau matin , on apprit dans le village que la femme d'André venait de prendre un enfant pour le nourrir avec le sien. C't'enfantétait une petite fille. Personne, dans le pays, n'avait vu le» parents; mais André disait que c'étaient des gens d un peu loin et qui n'étaiL-nt pas riches; cependant, on remarqua ben que la femme d'An" dré était encore mieux mise et qu'aile avait tout plein de biaux affi> quels, et qu'André se donnait encore plus de bon temps. Comme il était en bonheur , six mois après il vendit sa Maison Blanche à un étranger qui voyageait dans ce pays; l'acte fut passé cheu le notaire de Saint-Amaad. Le monsieur s'appelait, dit-on, Gervais, c'est tout ce qu'on en sut; car, voyez le plus étonnant, ce monsieur fit venir des meubles et tout ce qu'il fallait dans la maison , mais il ne l'habita jamais; il s'en alla ben vite , et on ne l'a pas revu depuis... c' qui fait ben penser que déjà le diable s'était eMoarë de U maudite maison , et que ce pauvre acheteur, ajani 4^c«uv«rt ça, m promit ben de n'y pus revenir.

Cependant, on ne s'aperkCvait encore de rien dans le pays, on trou* vait seulement surprenant q«e le maitre de la maison ne vînt jamais habiter sa j'iopriëté. Le temps s'écoula, la petite fille qu'André et sa femme avaient prise était toujours chez eux. Au bout de deux ans, ils dirent que sespareuif élaienSmorl* et qu'ils adoptaient renfaDt; uaù.

LA MAISON BLANCHE

«■1 fine, c'te bonne action ne leur porta pas ionîieur. Leur propre enfant mourut; et, un an aprts, Andié, qui avait le Ji^faut de boire un peu troj) , se laissa , en revenaiil des fètcs de v-ainl-Gall , rouler dans un trou, d'où on ne le relira pas vivant.

\'là donc qui gn'avait pus k la ferme que la veuve d'André et la petite Isaure , c'est le nom de la petite fille qu'ils ont adoptée. C est alors qu'on comnienea ii remarquer qu'il se passait dans la .Maison lilanlîlie des choses extraordinaires. IJ abord, dans c'te maison, oii gn'avait personne, on aperçut qucuquefois le soir en passant des luuiiéres aller et venir dans les chambres , puis on entendit dans le jardin des trépignements... comme des pieds de cheval!... Vous pensez ben qu on trouva ça effrayant. Si c'eut été le mailre de la maison qui fut venu, on l'aurait aperçu!... il ne se serait pas eaclié, ne serait pas venu que la nuit! Tout cela commença à faire jasent;*, à donner des idées... et puis c'ie maison , dont les fenêtres et les portes étaient toujours fer- "<iées , mais dans laquelle on entendait des bruits sourds et oii l'on Joyailde la lumière, vous sentez ben que ça n'était pas clair du tout !...

— Mais la veuve d'André, qui demeurait tout près de la Maison flanelle, devait avoir plus peur que les autres?

— Pas du tout, monsieur ; et v'Ia encore ce qui n'était pas clair: quand on jinrlait ii la veuve SarpioUe de ces bruits, de ces lumières, tllc répondait que nous élions des imbéciles, et que d'«illeurs ça ne nous regardait pas.

— 11 parait que la veuve Sarpiotte était un esprit fort.

— Ma tine, monsieur, je ne savons jias si c'était un esprit ; mais tout ça ne l'a pas empêchée d'aller rejoindre son mari... douze ans plus tard, à la vérité !

— Ah ! la fermière est morte aussi ?

— Oui, monsieur ; elle est morte il y a près de trois ans, laissant par testament sa ferme, ses vaches , ses chèvres, enfin tout ce qu'elle avait, il la petite Isaure, qui avait alors quinze ans....

— Et celle jeune fille conlinua-l-elle d'habiter près de la Maison Blanche?

— Mon Dieu, oui, monsieur ! et pas pus effrayée que si elle était au milieu du village-, et cependant, après la mort de la veuve d'André, on remarqua que les apparitions étaient ben plus fréquentes dans la maison abandonnée. Avant, on élail souvent six mois sans rien entendre; àc't'heure, il ne s'en passe guère deux sans qu'on ait la ccrlilude qu'il y a eu du monde la nuit dans la maison ; enfin , dernièrement Jacques, qui avait jiassé devant la veille, et qui avait heu remarqué que tous les volets en étaient fermés, en repassant le lendemain au petit jour, a aperçu dislinctement deux volets ouverts à des fenêtres du premier ! Vous sentez ben qu'ils ne se sont pas ouverts tout seuls. Le lendemain au soir ils étaient fermés. Et c'te pelile fille, qui n'a pas cuciire dixhuit ans, à ce que je croyons, habite seule près d'un endroit si effrayant!... d'un endroit oii nous autres hommes je n'osons point passer quand il fait noir... Oh! c'est ben louche, ça!... Aussi, les anciens du pays, et j'suis un d'ceu\-là, j'avoiis rassemblé toutes les circoiislancus , et j'en avons tiré c'ie raison : c'est que c'te pelile fille... n'est pas une fille ordinaire.

— Comment ! est-ce que vsus croyez que c'est un garçon ? dit Alfred C;i riant.

— Neiini, monsieur; ça n'est pas ça encore; mais, voyez- vous, j'avons ben remarqué que c'est de son arrivée chez André que datent tous les événements extraordinaires qui se sont passés. La vente de la Maison lîlanche à un homme qu'on ne revoit jilus ; la maison toujours fermée, mais dans laquelle on aper.oit queu(|uefois de la lumière... et puis comme un fanlàme noir qu'on voit rôder, par-ci par-là , auiour de la ferme.... >

— Ali ! il y a un fantôme ? dit Edouard.

— Il y a un fantôme? ré|)èlc Robineau, qui , pclit ii petit, pendant le récit du vieillard, avait tellement rapprocfci son banc, qu'il se trouvait alors au milieu du cercle formé par lei auditeurs.

— Oui, messieurs, oui, giiia un fan'.ôiue... ou un lutin, qui se montre de loin à loin dans la vallée.

— Vous l'avez vu , bon vieillard ?

— Kon, monsieur, oh ! non ; mais Claude l'a vu.

— Je ne Tons pas vu moi-même, répond Claudr ; mais Pierre, dot fils aîné, l'a aperçu.

— Ce n'est pas moi , dit Pierre , c'est Joseph.

— Je ne l'avons pas juslemeni aperçu, dit Joseph; mais c'est ISi- ;olas ■ avec qui j'étais , qui m'a dit qu'il avait cru voir queu(iue choae.

— Oh ! d'après cela , dit Alfred, voilà l'exislenee du fmtùir.e bien prouvée; mais revenons à la [lelite Isaure, qui n'est, diles-vous, ni un garçon , ni une fille , ce qui lui donnerait alors un certain point de ressemblance avec les lutins.

— Eh ben ! monsieur, pour en revenir, j'croyons, nous autres, cpie pour n'avoir pas peur du diable, il faut être ben avec lui ; et j'nous disons... mais toul b.is, quoiijuo ça , que c'te jeune fille pourrait ben être ensorcelée... ou tout au moins avoir Iles manigances que je ne connaissons pas, pour se moquer des démons. Enfin, voyez! v'ià la famille dans hiquelle on la reçoit, oii tout le monde meurl....

— Oui, dans l'espace de (piinic ans....

— Mais celte jeune fille vil donc iiiainlenanl lout ii fait seule ?

— Uni, messieurs, seule... près de la Maison Ulauchel... oii des

gens comme nous n'voudraient pai rester en compagnie !... Ce»t bem ' surpren.int. El puis, voyez-vous ^ c'te jeune Iwarc ne retsemb>e pas aux autres filles de nos montagnes; cl pourtant, puisqu'elle j a été élevée , elle ne devrait pas en savoir plus que nous... car, quoique à leur aise , André et sa femme n'étions pas des savants.

— Comment ! celle jeune fille est plus instruite que les lubitaob: de ces montagnes ?

— Oh! j crois ben! elle sait tout plein de choses!... Aile tû' d'abord lire d.ins les livres imprimés... on dit même qu'aile vous lit là-dedans tout couramment! et cependant André Sarpiotte o'élail pas ben malin là-dcssus ! Commeut se fait-il qu'aile en sache pl^s que son maître ?

— Cela se voit tous les jours, bon vieillard ; msuile.

— Ensuite , elle chante tout plein de chansons que nous ne connais, sons pas et qui ne sont pas du pays... J'vous demande qui peut les lui avoir apprises ? Ensuite , elle vous a en parlant des manières , des révérences... comme une demoiselle dé la viile, da !j

— Et ]mis, dit Claudine, qii jusque-là avait laissé avec respect parler le vieil ard, vous ne dites pas tout, mon père; isaure est aussi très-savante pour ce qui est de piauler les arbres , de cultiver les fleurs, de semer les grains ; elle a jà-dessus un savoir étonnant ! Faut voir le jardin de la ferme, tout y vient, que c'est une mcr\t:}ftjjf.. et, pour soigner les bestiaux , est-ce qu'elle n'a pas aussi des remèdes !...

— Elle a des remèdes pour les bêles? S'écrie Robineau d'un air stupéfait.

— Oui, monsieur, dernièrement elle a guéri sa vacbc qu'avait l'air de vouloir crever, avec je ne sais quelle herbe qu'aile lui a fait manger ; et la chèvre de Jeannette, qu'avait une grosieur sous le \enlre ; eh ben , c'est encore Isaure qui l'a guérie , avec je ne sais queu drogue qu'aile lui a fait prendre.

— Comment ! c'est elle qui a guéri la chèvre de Jeaiioelle! s'écrie le berger. — Ah ben , ma fine ! toutes mes rhèvres pourraient ben mourir avant que je iieLoieitions à la petite Isaure de les loucher. Je ]iense, messieurs, que v'ià assez de choses qui prouvent que c'ie jeuue fille est en intelligence avec .S.iian.

— Il est certain , murmure Robineau, que si elle guérit le> vaches et les chèvres... c'est qu'elle en sait long.

— Enfin, messieurs, pour une fille élevée dans ces montagnes

eh ben , aile n'a pas du tout nol allure ; aile voiis parle queuquefois

avec des mots que je ne comprenons pas aile a enfin un langage

toul doré , tout mielleux , qui n|,esl pas celui de nos chevri^'.s.

— Parbleu ! je serais bien curieùi de voir cette jeime fille, dit Alfred.

— El moi aussi, dit Edouard.

— Ma foi, dit Robineau, je vous réponds que cela ne me tente pas du lout !

— Mais venons au plus intéressant, reprend Alfred l^omloent estelle, celte Isaure ? Vous ne nous l'avez pas dépeinte. A-l-elle aussi dans la figure, dans les traits, quelque chose de diabolique?

— IJame, messieurs !... quant à ça , dit le berger, je devons convenir qu'aile n'est pas mal.... i gu'cn a même dans le pays qui prétendent qu'elle et jolie.

— Oh ! oiii , mon père , disent les trois fils de Claude ;. aile est ben gentille , Isaure... et aile a un sourire ben doux !

— Allons, taisei-vous, petiots! dit Claudine ; vous ne vous y çennaissez pas !... Moi , je vous dis qu'il y ti dans set yeux bleus quea'que chose de malicieux qui cache de la traîtrise!... et que sa xoii douce n'est encore qu'une fausseté pour attraper son mouds. D'ailleurs, c*ce qu'une petite sorcière comme ça ]>eul être jolie !

— IS'on, dit Robineau, je suis de l'avis de l' Auvergnate, une sorcière est toujours horrible.

— Kellc ou non, dil le berger, ce qu'il y a de certain , c'est que chacun dans le pays l'évite aa lieu de la rechercher. (,>uaud on la voit d'un côté , 011 prend d'un autre. IJuand elle conduit ses chèvrcj sur la montagne , ou descend bien \ile dans la plaine... cl, dame ! on a raison , parce qu'elle serait capable de vous jeter un son , de vous poi^ 1er m.ilheur !...

-- Oui, oui, dil Claudine ; et si la brebis de Rastien est morte, je sO'Umes ben siire que ça vient de ce que l'autre jour Isaure l'ataressée.

— Ah ! ma mère , dit un de« jeunes .\uvergnats , la brel^Mle Iksticn s'était laiisée rouler de cinquante pieds de haut. Vt

— C'est possible , reprend Claudine; mais |Kmrquoi a-l-elle roulé ? c'csl parce qu elle avait été loucliée p.ir Isaure ; sans ça ! croyci-xous pas que le pied lui aurait manqué .'...

— C'est juste, dil le vieillard.

— Voilà bien les raisonnements de 1 ignorance , dit E<iouard ; Ici choses les plus simples deviennent surnaturelles aux \ .tix de ces bonnes gens!... Us ne veukiil point rechercher le» causes, i.> r.ip|Mrtriit tout à I idée dont ils sont frappés; el voilà une jeune tille t'orl genlillc et fort douce peut-être <|ui divienl un objet d'eiVroi pour ces monla|;iMrUs, |>aree qu elle demeure paisibleuu ni d.ins un lieu qu ils m- m>iiI tiguri devoir être h.ibite jur le diable!... .Mais du moins ces |u}sjus ne

Quittent point leui-s iiiiltes... ils soulcxcusubles!... ta combien de goût ans les villes chei lesquels t cducaliou u a {x^ul dciruil U supeiw sliiiou!...

LA MAISON UI.ANCHE

— ^ Tiens, Edonnrd, toi qui as tous les sentiments d'un ancien j^iladln (i")icept<5 la fiiUMité), tu devrais faire ici, comme dans le Chàleau (lu Diali'e, vieille pitce que l'on a donnée jadis li la Cité , aller visiter ictle maison ensorcelée, et délivrer la jeune Isanre , qui est peut-être

ïnc princesse déguisée, du charme qui la retient avec ses vaches et H's chèvres!... Quant à moi, je me promets bien de voir dès demain lii jeune lille; je voudrais de bon cœur que ce fût une sorcière ; car, n'en ayant point encore vu, je serais enchanté de savoir comment elle» oont faites. Robineau, tu viendras demain avec uous voir U Maison Ulanclie, n'est-ce pas?

— Oh! demain, messieurs, il faut espérer quf '« serai dans mon cliâteau; alors vous jiourrez aller courir oii vous voudrez; mais du diable si je vous accompagne!... je me souviendrai trop longtemps de notre voyage dans les montagnes!...

Les jeunes gens rient de l'humeur de leur compagnon. Mais le repas du soir est terminé, et déjà les Auvergnats songent à se livrer au repos.

— Messieurs, dit Claude aux voyageurs, j' voudrions ben avoir des !ils à vous offrir; mais, nous autres, j' couchons tout bonnement sur le la paille... J' n'avons que ça à vous donner... et puis des peaux de mouton que j'gardons pour l'hiver.

— Nous serons toujours fort bien, dit Alfred; d'ailleurs, une nuit est si vite passée.

— Au moins , dit Robineau en faisant la grimace , si vous n'avez pas de lit, donnez-moi les peaux de mouton; ça sera plus doux que voire paille !

— Oui, monsieur; j'allons vous arranger ça.

On fait, dans un coin de la hutte, une couchette avec des peaux de brebis ; mais Alfred et Edouard préfèrent se mettre sur de la paille , dans laquelle ils se roulent en riant; lundis qu'un peu plus Inin les trois jeunes Auvergnats se jettent sur la leur. Le vieillard a déjà imité ses enfai\ts ; il s'est étendu près de son bouc. Pour Claude et sa femme , ils vont se coucher dans l'autre partie de la hutte, à laquelle une espèce de rideau en grosse toile sert de porte. Mais , avant de se retirer près de sa lemme, Claude souffle la lampe, et quelques lueurs qui s'échappent encore du feu éclairent seules l'intérieur de la huile.

— Pourquoi donc éteignez-vous la lumière? s'écrie Robineau.

— Ohl monsieur, ça serait dangereux d'en conserver la nuit; si le feu prenait ici, je serions tous grillés comme des charbons.

En disant cela , le montagnard jetait de l'eau sur les débris du feu pour achever de l'éteindre.

-—Comme c'est amusant! dit Robineau; couclicr sans lumière!... moi qui, à Paris, ai toujours ma veilleuse!... Ah! dites donc, montagnard, avez-vous eu soin de bien fermer la porte de votre chaumière?

Le berger ne répond plus; il est déjà allé retrouver sa femme, près de laquelle il se couche, et bientôt des ronflements prolongés, auxquels s'unissent ceux du vieillard et des trois fils, annoncent que toute la famille goûte un profond repos.

— Comme c'est gracieux! dit Robineau en se jetant avec humeur sur les jieaux de mouton ; dormez donc au milieu d'un bruit comme celui-là !... Il roe semble que je suis à un enterrement, et que j'ai six serpents dans les oreilles.

— Dites donc, messieurs, est-ce que vous pouvez dormir? Alfred et Edouard, pour toute réponse, feignent de ronfler aussi.

— Ils dorment!... ils sont bien heureux!... Mais ce paysan ne m'a p.is répondu au sujet de la porte.... allons nous assurer si nous sommes en sûreté.

Robineau se lève , se dirige à tâtons vers la porte , en trouve le loquet, le lève, ouvre, et voit avec effroi que du dehors on peut également l'ouvrir.

— Comme ces paysans sont imprudents ' s'écric-t-il ; une porte qui s'ouvre du dehors!... Kous sommes en sûreté comme sur la grand'roule !... Holà !... monsieur Claudel... hé! les enfants ? Dites donc, vieux papa! répondez donc un peu...

Aux cris, au tapage que fait Robineau, le vieillard se réveille en disant :

— Quoi que vous avez donc, monsieur?

-—Comment, ce que j'ai ! Je trouve fort mauvais qu'il n'y ait pas au moins un verrou ii votre porte... le premier voleur peut entrer et nous assassiner.

— Eh! monsieur, gnia pas ds voleur dans le pays!... D'ailleurg j' n'avons rien qu'on puisse nous voler, nous autres...

— Ah! nous autres!.'., c'est cela! voyez-vous l'égoïsme!... ils ne pensent qu'à eux... Mais moi , vieux paysan , je ne serais pas content si on m'emportait seulement mon çJKipeau... Dites donc, vieux père!...

Le vieillard s'est rendormi , ei Alfred dit à Robineau : — Veux-tu laisser ces bonnes gens dormir en paix... Auras-tu biec> tôt fini ton tapage ?

— Ah ! tu ne dors donc plus, toi ?

— Parbleu, au train que tu fais!...

— C'est que cela n'a pas le sens commun d'être dans son Ht à U merci des passants?

— Est-ce qu'il passe quelqu'un à l'heure qu'il est?...

— On ne sait pas... Enfin, je vais mettre la table devant la porte, «a sera toujours une petite résistance!...

— Que ne t-'" mets-tu toi-même ?

— C'est ra ! pour vous servir de chevaux de frise... Ah Dieu! quelle jolie nuit je vais passer!... pourvu que je trouve la table..

Hobiiu'au cherche à tâtons; et ayant trouvé la table, la place devant la porte de h hutte, puis, un peu plus Ir.inquillc, revient se jeter sur les peaux de mouton, où il s'écrie en poussant un profond soupir :

^ C'est bien la peine d'acheter un cliàleau .. d'être riche... d'hériter de mon oncle Gralien, pour coucher sur des peaux de bêles comme un Indien I Je puis dire que j'aurai connu les vicissitudes de la fortune... On étouffe dans celte maudite hutte... Pas seulement un 'r;-versin , un oreiller pour mettre sa tête!... Dieu! comme je me dédommagerai demain à la Roche-?i'oirc!... je nie mettrai dans du coton... Je ne pourrdi jamais dormir sur ce lit là... r sent horriblement le gibier. Dis (Joiîc, Alfred!... Alfred!... est-ce que tu es bien sur lî paille.

— M;;,ti eoer Robineau, dit Alfred en b.'ii.'lant, c'est la nouveauté dj sa situation qui en fait le charme... cela me paraît si drôle de coucher sur la paille!... C'est scidcment dommage de ne pas avoir une petite Auvergnate... parce que... ah!

— Parce que quoipdit Robineau. Allons il e:t endormi... Dites donc, monsieur Edouard... dormez-vous aussi, vous?... hein?... 11 parait qu( le poëtc dort; tâchons d'en faire aulant. Si je pouvais rêver à mon pauvre château, où j'ai tant de peine à arriver!... Pourvu que cette sorcière ne vienne pas cette nuit nous jeter un sort!... Avec leur Maison Blanche... ils seront cause que je ferai de mauvais rêves!...

Cependant la fatigue l'emporte sur la peur; Robineau s'endort pr©» fondement, ainsi que ses compagnons.

Un songe heureux berçait le nouveau propriétaire, il était eni'in dans son château, on l'appelait monseigneur, on le fêtait, on le compl:men> tait; lorsqu'un poids assez lourd, qui vient se placer sur sa poitrine, le réveille péniblement.

— Qui va là? s'écrie Robineau en cherchant à se débarrasser de ce qu'il sent sur lui. Mais on ne repond rien, et il sent un nouveau poids que l'on appuie sur son épaule. Une sueur froide coule de son front; il n'a plus la force de crier, et balbutie en tremblant : Qui... qui va là! De grâce... que voulez-vous de moi?...

On ne répond pas, on reste immobile, et on continue de s'appuyer sur la poitrine et sur l'épaule du voyageur. Quelques minutes se passent ainsi; Robineau n'a piua la force de crier, et il attend qu'on le laisse libre de ses mouvements, en adressant mentalement ses prières au ciel. Mais au bout de quelque temps, surpris de ce qu'on reste sans bouger sur lui, il lève doucement la tète pour tâcher de se dégager, et sa figure rencontre une longue barbe qui lui couvre presque tout le visage. Robineau pousse un cri horrible, croyant avoir le diable sur lui , et dans sa terreur se jette sur le coté ; alors il se trouve débarrassé de l'objet qui le retenait , et se sauve au milieu de la Lutte ; mais il lui semble entendre des pas, il est persuadé que le diable le poursuit. Dans son effroi, il marche au hasard, se jette dans la toile qui forme la séparation, s'embarrasse 1rs pieds dans de la iiaille , tombe, se blottit dedans et s'y tient coi, en priant le ciel de le protéger.

Cependant le calme s'est rétabli; Robineau pense que le diable a perdu ses traces, et qu'il est allé tourmenter un de ses compagnons; après êlre resté un quart d'heure sous la paille, où il étouffe, il se retourne un peu pour tâcher d'avoir de l'air.

En se retournant, la figure de Robineau se trouve encore sur queUpic chose, qui cette fois ne ressemble pas à une barbe, car c'est un objet gros, gras, lisse, très-palpable et doué d'une douce chaleur. Robineap. recule sa tête et avance sa main pour s'assurer si ses soupçons so.s^ fondés, mais au même instant la personne à qui appartient l'objet si dodu se retourne; puis, étendant un bras et une jambe, enlace ain?' Robineau, qui se trouve de nouveau pris et n'ose plus bourjer.

Celle fois Robineau a moins peur, car il a reconnu à qui il avait affaire; il sent fort bien que c'est madame Claude qui se trouve couchée sur lui, et il aime mieux sentir madame Claude que le diable. Cependant, s'il reste là, il pense que le berger l'y trouvera, et qu'il pourra ne pas être satisfait de le voir caché sous sa femme; s'il s'en va, il craint de retomber entre les griffes de l'être à longue barbe qui l'a éveillé; la peur du diable est plus forte chcï Robineau que la peur du berger. Il se décide à rester sous madame Claude jusqu'au point du jour, époque où les démons ne sont plus dangereux.

Il était assez difficile de rester tranquille dans une telle position ; Robineau se rappelait involontairement que l'Auvergnate était encore fort bien, quoique un peu brune, mais la nuit toutes les femmes sont blanches, quand cela fait plajsir, et Robineau, toujours involontairement, allongeait ses bras et promenait ses mains sur tout ce qu'il rencontrait, cl petit à petit sa frayeur se dissipait, et ses idées devenaient beaucoup moins noires.

A force de tâtonner l'Auvergnate, Robineau finit par la réveiller} celle-ci croit que c'est son mari qui la pince, et en femme qui sait ce que cela veut dire, elle lui donne un gros baiser. Robineau se laisse embrasser; il trouve cela gentil; d'ailleurs il ne veut pas désabuser l'Auvergnate, et pour cela il faut bien remplir le rôle du mari; c'est ce qu'il fait depuis quelques minutes, lorsque le même objet, qui l'a»» vait fait fuir sa couchette , arrive en gambadant sur la paille, et sauH sur ceux qui ne dormaient pas. Robineau sent de nouveau la longat I barbe, et U crie, croyant que le dén^ ?«ut le punir de son incoa*

LA MAISON BLANCHE

linence. La femme de Claude cric de son câté; «àlle s'aperçoit, un peu tard à la vérité, que ce n'est pas son mari qu'elle embrassait, le berger le réveille et crie aussi pour savoir à qui en a sa femme.

Ce tap:ige réveille les autres habitants de la hutte. Alfred et Edouard se lèvent pour savoir ce que c'est; le vieillard retrouve un peu de f^ et rallume la lampe. Les trois jeunes garçons sont les se' .qui continuent de ronfler.

On va avec la lumière s'Informer de la cause des cris, et on aperçoit le mari et la femme retenant Uobineau, qui veut de nouveau se fourref sous la paille, tandis que le bouc saute indistinctement sut toute la société.

Uobineau regardait d'un air elTaré le bouc et le berger. Alfred cl Edouard commencent par rire de sa figure, tandis que le vieillard »'écrie :

— Après qui donc en avez-vous, vous autres?

— Eli bcn, c'est Claudine qui m'a réveillé en criant comme une possédée, dit le berger.

— Pardi! dit Claudine, je criais parce que je sentais ben queuque chose... c'est-à-dire queuqu'un, et que je voulions «avoir quoi que c'était.

— Pourquoi donc que vous êtes là, si près de ma femme? dit le berger à Uobineau, et qui vous a fait quitter vos peaux de mouton?

— Ma foi, mes cliers amis, dit Hobineau en sortant entièrement de dessous la paille , je ne sais vraiment pas comment cela s'est fait... mais j'ai été réveillé par quelque chose... j'ai senti une longue barbe... on a mis des pieds sur moi.

— Ah! ah! c'est le boue qui a été te réveiller, Robineau, et que tu (S pris pour le diable ou pour la petite sorcière, je gage !...

Robineau ouvre de grands yeux, regarde le bouc et s'écrie :

— Comment, ça serait cette maudite béte!... Voilà ce que c'est que d'être couché dans une arche de Noé'

— Allons, allons, dit Claude, dans tout ça, j' voyons que gnia pas grand mal... Vous avez eu peur, et voilà tout.

— Voilà absolument tout, dit Robineau en jetant à la dérobée un regard sur Claudine, qui s'écrie :

— Pardi ! pour si peu de chose, ce n'était pas la peine de réveiller toute la maison. Quoique ça, monsieur, une autre fois faut tâcher de n' pas venir vous jeter sur nous si brusquement , parce que... ça surprend , voyez-vous.

Robineau fait de nouvelles excuses et retourne sur les peaui de mouton , heureux d'en être quitte à si bon marché ; les Auvergnats se recouchent. Allred et Edouard en font autant en riant de l'aventure du bouc, et cette fois Robineau rit avec eux.

Le reste de la nuit se passe sans événements. Au point du jour tout le mojide est sur pied. Les jeunes gens acccpleni une jatte de lait, et se disposent à se remettre en route. Cette fois, Claude lui-même veut leur servir de guide et leur montrer la Maison Blancbe, car en plein jour il se sent de force à eu approcher.

Nos trois voyageurs quittent donc la butte après avoir récompensé les Auvergnats de leur hospitalité ; et en saluant Robineau Claudine lui îancc un petit sourire en dessous que n'auraient pas désavoué uoi dames de la ville»

CuiPiTHB IX. — Isaure.

Les trois amis marchaient gaiement, admirant le lever du jour, qui dans les montagnes est bien plus admirable que vu d'une fenêtre de Paris, ou de l'allée sablée d'un jardin. Claude allait en avant pour guider les voyageurs ; et Robineau, que la certitude de voir bientôt son château rendait plus beureux , se frottait les mains, et paraissait sourire à certaines pensées qui lui revenaient à l'esprit. Alfred et Edouard plaisantaient leur compagnon sur le sourire qu'en jiartaut il avait reçu de l'Auvergnate; et se rappelant la situation singulière dans laquelle ils l'avaient trouvé au milieu de la nuit, ils en tiraient certaines conjectures. Robineau se défendait en souriant, en se rengorgeant, puis montrait le berger qui était en avant, et disait : — Messieurs, taisez- VOus, jt; vous en prie... vous allez me compromettre!

Tout à couj) le berger s'arrête ens'écriant : Voilà la Maison Blanclie !

On était sur le penchant d'une colline, et de l'endroit oii le montagnard s'était arrêté, le chemin faisant un coude, on aiiercevait une Selle vallée coupée de vignes et de prairies, et dans |a(|uelle de beaux arbres donnaient de l'ombrage en ajoutant à la variété du tableau.

Alfred et Edouard coûtent pi-ès du berger. Ils aperçoivent dans le milieu de la vallée luie joliC niiiison bâtie à la moderne, n'ayant qu'un rei-de-chaussée , un premier et des mansardes; un mur, qui s'étend assez loin, en partant du côté gauche de la maison, sert de clôture au jardin, qui semble devoir être fort grand.

— Comment! c'est là la maison ensorcelée.' dit Alfred au berger; mais, en vérité, elle n'a rien d'elïrayant... La position en est charmante; celte vallée est délicieuse, et si le diable s'est logé là, il faut convenir q\i'il n'a pas mauvais goût.

Le berger m- répoiul rien, il se eohic>.>e de regarder la maison «i'ui; air craintif; Koliiucaii, qui est resté en arrière, s'éerie . J aimerais bien mieux voir la Roche -Noire que toutes vos bic"i|ues de pavi.ms,

— Et la deuicurc do la jeuae Isaurc, Jil l.du'-~~ — • '"^ tai .. \e?

— Là-bas, messieun, aprëi U Maison Liauclie... Teues, woju%voua? sur la droite...

— Oui, vraiment!... une maison rualique d'un aspect agréable, entourée de beaux arbres... les fenêtres garnies de fleurs... Ah! c'e>l là que demeure la petite sorcière !... .Maisavançoiu; dtsceuduni dans U vallée, nous verrons mieux cela de tout près.

On achève de descendre la colline; mai» le montagnard ne marche plus en avant ; il reste près des voyageurs, et ceux-ci s'aperçoivent qu'il leur fait prendre un chemin qui traverse U vallée, mau qui ne les mène pas justement près de la Maison blanche.

— C'est moi maintenant qui vais servir de guide, dit Alfred , car j* m'aperçois, brave homme , que vous nous éluidoez «le l'endroit que nous voulons voir.

— Dame! messieurs, j'vous mène sur la routec^ii k. jSaint-Amand, et i' n' faut pas pour ça aller tout contre la Maison Blanche.

— 11 a raison, le brave Claude, dit Robineau. car enfin, messieurs, ce n'est pas à cette maison oii il n'y a personne que nous avons affaire, c'est à mon château.

— Et moi, je te dis que je ne veux pas passer par cette vallée, près de cette habitation fameuse sans l'examioer de près. Viens, EUlouard, en avant sur la droite...

Alfred et Edouard marchent à grands p.is vers la Maison Blanche; le berger les suit d'un pas mal assuré, et Robineau ferme la marche eu donnant au diable ses compagnons.

Onarrive tout près de celte maison, dont les montagnards ne prient qu'avec effroi. Claude s'est arrêté à dix pas de là. il ne se soucie [>oint d'approcher davantage ; Robineau reste près de Claude , et s'assied sur le gazon en disant : — Allons, messieurs, contentez votre eu riosité... quoique je ne voie rien de bien curieux à celle mai>on!... Ce n'était pas la peine de nous détourner pour cela... En vérité vous vous conduisez comme des écoliers.

Sans écouter Robineau , Alfred et Edouard sont allés tout contre U maison. Les fenêtres du rez-de-cliausée sont fermées par des volets, celles du premier étage ne le sont que par des persiennes. Les jeunes gens examinent tout avec curiosité ; et , arrivés devant la porte d entrée, à laquelle est adapté un petit marteau de fer, Alfred s'écrie : Parbleu! il faut nous assurer si en effet il n'y a personne dans cette jolie maison !...

En disant cela, Alfred a saisi le marteau, et il va frapper, lorsque le berger, qui ne le perd pas de vue, s'écrie avec effroi : ."\Ioniieu.-!... monsieur!., ne frappez pas !... oU! n'allez pas faire une chose connue

— Eh ! pourquoi donc , mon ami? dit .\lfred en riant; s'il n'y a personne là -dedans, qu'importe que je frappe? et s'il y a du monde, nous connaîtrons le propriétaire, et il pardonnera à des voyageurs celle petite indiscrétion.

— C'est égal! s'écrie Robineau, c'est très-inconvenant de frapper, c'est même ridicule , et...

La phrase de Robineau est interrompue par le bruit du marteai qu'Alfred fait retentir sur la porte. A ce son le berger se recule encore avec épouvante; on voit qu'il s'attend à ce que des èlrcs cffrayanii ouvriront l'entrée de la maison. Robineau pâlit et chante entre u-i dents. Allred et Edouard écoulent; maij le bruit du marteau se prolonge longtemps dans I intérieur de la maison, puis fmil par se per\! e sans que rien y ait répondu.

— Personne! dit Edouard.

— Essayons encore, dit Alfred. Il frappe deux coups de suite, cl plus fort; mais ils sont suivis du même silence.

— Vous voyez bien, messieurs, que vous perdex votre temps! dit Robineau en se levant ; vous frapperiez en vain jusqu'à demain!... puisqu'il n'y a personne !

— Ou qu'on ne veut pas répoudre, murmure le berger, qui s'est un peu rapproché.

— C'est dommage !... dit Alfred, j'aurais bien voulu qu'il sortit de là une légion de fantômes... seulement pour voir la figure qu'aur..il faite le sire de la Roche-Noire.

— Ma figure n'aurait pas changé, messieurs; je ne crois pas connue vous à des contes de gr.ind'mère, c'est pour cela que je ne vois pas U nécessité de frapper à des portes quand je sais qu'il n'y a personne 1

— lloiu!... il ne faudrait p.is frapper comme ça à minuit! dit le berger en hochant la tête. J' réponds beu que ça ue se passerait p. s ainsi !

— Allons, dit AlfrCil, puisque nous ne pouvons pas pénétrer d.ins !.i Maison Blanche, à moins de passer par-dessus lesijurs, ce qui sera.l un peu trop dans le ^ol^t des tils Aymon ou d'Ogier le LXiuois, dir.geons-nous vers la inaisounetle; peut-être U serons-nous plus heureux

— Oh ! messieurs, vous n'y trouverez pcrsouiie uon plus, dit Claude, car à c'I' heure-ci Isaure va toujours mcuer ses chèvres brouter làbas sur la montagne.

— Alo>'s , dit Robineau, il me semble que nous }x>urrious nous di» penser d'aliar cogner à toutes les portes!... .

Alfred cl Edouard laissent leur com|>agnon «dresser ses réflrxioni au berger. Us marchent vers la maisonnette, qui est entourée de be.iuj arbres Cl de ynililf- «vrcs du Urraiu où des fleur* sont. C'.St>vécs avec

LA MAISON DLANCIIE.

— Voilî» qni a l'air d'un palais i côté de la Imite où nous avons eouclii' ictlc mut, ilit Alfred ; ut cuttc niaisouiieltr peut |)4«scr pour le'cliàttMU de ( .li.idrat.

— Oui, cet endroit est cliannant! dit Edouard en s'arrètant pour considi'rer la maison rustique. Ces beaux arbres, dont roiril>r.i|;e lemlJc prnti'iîer cette modeste retraite!... ces fleurs!... ce (j.uon:... Tiens, mon cher Alfred, je passerais volontiers ma vie en ces lieu!...

— Olil la vie!... c'est bien long; mais huit jours avec une jolie femme^e ne dis pas non!... Voyons, cependant, si la muitrcsse de celle maisonnette répond à l'idée que je m'en fais.

La porte de rii^Tbitation omit fermée. Alfred frappe, appelle , regarde aux fenêtres, personne ne parait. Mais on entend retentir derrière la porte les aboiements d'un cbieu qui semble vouloir intcrro(;er Jes voyageurs.

— Ou moins la maison est gardée, dit Alfred.

— (Ju'cst-ce que c'est que ça? s'écrie Robineau.

— C.'cst le chien d'isaure , dit le berger ; oh !... il est de taille !... ft je réponds bcn que deux hommes n'en viendr;:ient p:!3 à bout!... C'est... attendez donc, c'est un chien de Terre, à c' qu'on nomme ça.

— De Terre-Neuve, vous voiilei dire?

-=- Oui, monsieur, de Tcrre-Meuvc, justement.''

— Et comment se fait-il que cette jeune fille ait un chien de race aussi rare dans ce pays?

— Ah', monsieur, c'est encore une de ces choses mystérieuses, et qui prouvent qu'il y a du louche... c'est depuis la mort de la veuve André qu'lsaure a eu ce beau chien ; on lui a demandé d'oii elle le tenait, et elle a dit que c'était un voyai;cur qui lui en avait fait cadeau, parce qu'elle lui avait donné Ihospitalité... J vous demande s il est probable cpi'un voyageur irait se défaire de son fidèle couipai;uon!

— Koii , ta nest pas supposable, dit Robineau, et je commence à peuser, comme le berger, que cette jeune fille... C'est fort extraordin.'ure.

— Savcz-vous comment s'appelle ce chien? demande Edouard au berger.

— Wui , monsieur; comme il sort quelquefois avec sa maîtresse, on entend assez souvent celle-ci appeler Vaillant par-ci, VaiUaiit par-là!...

Edouard se ra'pproche de la porte et frappe un petit coup en appelant Vaillant. Le chien ne tarde pas à répondre; mais ses aboiements sont moins forts, il semble plutôt demander ce qu'on lui veut que vouloir menacer les étrangers^

Les deux amis écoutaient le chien avec intérêt, et le berger avec attention; mais Robineau, qui allait et venait en frappant du pied avec humeur, s'éciie : — Messieurs, je ne sais pas si vous êtes venus en Auvergne pour faire la conversation avec des chiens, et frapper à toutes les portes; quant à moi, qui ai un autre but, je vais avoir 1 honneur de vo'.is saluer, si vous ne voulez pas vous remettre en route.

— Allons! calme-toi, Robineau, nous allons partir. J'avoue que j'aurais bien désiré voir cette jeune fille...

— Et moi aussi! dit Edouard.

— Mais puisqu'elle est absente, et que tu ne te sens pas la force de faire encore une tournée dans ces montagnes , nous allons te suivre , sauf à revenir sans toi visiter la petite sorcière...

' — La voilà!... la voilà!... s'écrie en ce moment le berger, qui du doigt indique la montajne. Les jeunes gens portent aussitôt les yeux de ce côté, et aperçoivent une jeune fille qui , tout en chassant des chèvres devant elle, descendait précipitamment vers la vallée.

Alfred et Edouard restent immobiles, et suivent la jeune fille des <j2fi\ : sa marche est vive et légère; tantôt elle court après ses chèvres, tantôt elle se retourne pour les appeler; lorsqu'elle descend une pente rapide , ses pieds semblent à peine effleurer ie sol, et elle saute ?n jouint par-dessus de profondes excavations. Enfin elle est dans la /allée, et on peut mieux distinguer ses traits : ses grands yeux, d'un bleu foncé, sont ombragés par de longs cils noirs, et ses paupières, souvent à demi baissées, ajoutent à la douceur de son regard , dont J'eipression esta la fois naïve et tendre. Son nez est petit et bien fait, «a bouche, un peu grande, laisse voir en souriant des dents blanches "^mme l'émail; ses cheveui, d'un blond cendré, forment de grosses Boucles sur son front et sont relevés avec goût et avec plus de soin que chez les montagnardes; enfin son teint n'est que légèrement hàlé jiar le soleil, parce qu'un grand chapeau de paille sert à len garantir. Sa taille est moyenne, mais svelte et bien prise, son pied petit et sa main mignonne; un jupon brun , un corset de même étofTc, ini petit tablier rouge et blanc composent tous ses atours; mais il y a dans la manière dont elle le-s porte, une grâce qui ne ressemble pas à la tournure lourde et gauche des Auvergnates.

— Elle est charmante !... dit Alfred.

Edouard ne dit rien , mais ses yeui suivent tom les mouvements i'Isaure.

— Qui , dit Robineau, pour une paysanne , elle est assez gentille. La petite chevrière approche toujours de sa demeure, liientot elle

î' arrête avec surprise, elle fait un mouvement qui indiiiue qu'elle •lient d'apercevoir les étrangers. Mais elle se remet en marche , et

ient gaiement ver» eux ; Alfred et Edouard font aussi quelques pai

»-<lfivai>t (i'elte;

— Est-ce vous qui avet frappé che» moi, mcsiieun ? demande U jeune lille d une voix bien douce et en faisant une révérence aux voyageurs.

— Oui , ma belle enUiit, répond Alfred.

— Je ne m'étais pas trompée!... j'avais entendu Vaillant... OU! c'est (pi'il m'avertit bien vile quand il me vient quelqu'un!... M/a vous voulei sans doute voui reposer... vous rafraîchir ?... Venez, uiessieurs, je vais vous ouvrir.

— \ uns êtes trop bonne! dit Edou;:rd; mais nous sommes fÂclii'l ic vous avoir fait revenir.

— Pourquoi donc cela?... Est-ce que je n'ai pas tout le temps de promener mes chèvres? et n'est-ce pas un plaisir d'être utile au» voyageurs?

En disant cela, la jeune fille courait ouvrir la porte de sademeurei

— Mon ami , elle est gentille à croquer! dit tout bas Alfred i Edouard.

— Oui... tout en clic charme et intéresse !...

— Faut-il que ces montagnards soient bêles pour avoir peur d'une aussi jolie enfant !... Quant à moi, je me donnerais bien volontiers a'i diable avec elle !

— Eh bien , messieurs! est-ce que vous allez encore entrer là ? dit Robineau en s'approchant de ses compagnons.

— Ah ! mon cher Robineau, tu conviendras que nous ne pouvons pas refuser I invitation de cette aimable enfant... U ailleurs, nous n'avons encore pris que du lait ce matin , et il me semble que quelques fruits ne nous feront pas de mal...

— Mais, messieurs, à mon château vous aurez de la volaille, et...

— Je suis très- persuadé qu'il y aura des oies et des dindons à ton château; mais, en attendant que nous jouissions de leur société, faisons connaissance avec cettejeune fille. Allons, Robineau, encore celte complaisance, ce sera la dernière...

— Ah! Dieu! en ai-je eu depuis hier des c«mplaisances!... Voilà un château que vous me faites acheter bien cher!...

— .Monsieur Jules, je vous ferai des couplets d'installation.

— Allons, puisque vous le voulez, entrons un instant chez celle petite... mais surlout prenons garde à son chien.

Isaurca ouvert la porle. L'n beau chien à longues soies blanches vient la caresser, puis va il.iirer chaque voyageur, cérémonie qui ne charme pas Robineau. Au moment d entrer dans la maisonnette , Alfred se retourne et s'écrie : — Eh! notre guide!... je ne le vois plus.

Le berger était parti aussitôt qu'il avait vu la jeune fille s'approcher.

— 11 iiaraît qu'il nous a quittés , dit Edouad.

— • Encore un retard pour arriver! miirnniic Robineau.

— Nous nous passerons bien «le lui, et je réponls qu'avant deui heures nous serons cliez loi. En attendant, entrons chez la pelite sorcière, dont les jolis yeav m'ont déjà tourné la tète.

Les jeunes gens entrent dans une salle basse dont les meubles sont grossiers, mais d une e\trême propreté, Le fond laisse voir une petite cour qui précède le jardin.

— rendant que je vais préparer votre déjeuner, messieurs, ditlsaure, si vous \oulez aller voir mon jardin?

— Volontiers, dit Alfred.

— Allons, Vaillant, conduit ces messieurs au jardin !... Vaillant comprend les signes de sa maîtresse, il marche en avant

les jeunes gens le suivent, et Robineau se dit : — Il paraît que c'est le chien qui fait les honneurs de la maison.

On traverse la cour, où il y a des poules et des pigeons, puis Vaillant conduit les voyageurs dans un jardin, petit, mais arrangé avec goût, et dans lequel se mêlent, sans confusion , des fniits, des légiiniai et des Qeurs. Edouard regarde tout avec intérêt, et Alfred avec éloiinement; il ne conçoit pas qu'une jeune fille aussi jolie habile scuie dans la maisonnette , où , du reste , tout semble annoncer l'ordre et l'aisance. Le chien marche toujours devant les jeunes gens : quand ceux-ci s'arrêtent, Vaillant en fait autant en tournant la tèle vers eux; puis il se remet en route et se retourne de temps à autre pour voir si on le suit; il fait ainsi parcourir aux voyageurs tous les détours dujar» din, et ensuite les ramène du côte de la maison.

— Ce chien est étonnant , dit Edouard ; un paysan ne nous aurait pas mieux conduits.

— R est superbe! dit Alfred, c'est véritablement un chien ùf; Terre-Neuve... il paraît jeune encore : je gage qu'on ne trouverai ■ pas son pareil dans tout le pays; il vaut plus de six cents francs!...

— Vous conviendrez, messieurs, dit Robineau, qu'il est étonnanl r > trouver un si bel animal chez une paysanne... Moi, je suis de l'avis du berger, c'est fort extraordinaire qu'un voyageur le lui ait donne... à moins qu'en échange la petite, qui est gentille, ne lui ait aussi accordé ce qu'elle avait de plus précieux...

— Ah! monsieur Robineau, quelle idée!... s'écrie Edouard avec humeur. Tout de suite supposée le mal!... flétrir la vertu de ceita enfant.

— Ma foi , mon ami, dit Alfred, Robineau pourrait bien ne pas se tromper... nous ne connaissons pas cette jsune fille; mais elle demeure seule, et...

— Et c'est très-suspect, reprend Robineau; mais ces poètes sont ^i«wimntii. ils veulent partout trowv*"- des innocences, des pruiiijes,

LA MAISON BLANCHE

— Non , monsieur; les poêles, moins que d'autres , te repaissent de Cliinièies , tvir ils sont bl.iscs fiiir lonli's le» tictions; ils siivcnl coiiiinent se (ail un roman, et vont souvent dans li:s coulisses, oii il est dillicile de conserver des illusions; mais ce n'est |)oinl une raison pour ne jamais croire à la vertu, et je ne | ense pas qu'une jeune fille innocente soit un prodige dans ces contrées.

Dans ce moment, Isaiire parait à la porte de la salle 1)as5e, et dit »m jeunes j5ens : — Messieurs, quand vous voudrez déjeuner... tout est prêt.

C)n rentre dans la maisonnette. Une table était cliarjjée de fruits , de laitajje, de beurre, et tout était disposé avec un goût et une propreté nui charmaient la vue.

— Yoilà qui est plus appétissant que la soupe desliabitantsde Cba- 'rat! dit Alfred en sasseyant devant la tal)le avec ses couipa;;nons.

- — Vous ne prenez pas place près de nous? dit l.douard ii Isaure.

— Non, monsieur; oli! j'aidéjit déjeuné, moi; uiais je resterai pour ?ous servir, s'il vous faut quelque chose.

En disant cela, Isaure s'assoit à quelque distance de la table , 'et, prenant de l'ouvrage, se met à coudre. Aussitôt Vaillant se couche devant sa maîtresse, les jeux tournés vers les voyageurs, qu'il ne perd pas de vue un instant, comme une sentinelle placée devant un poste important , et qui se tient continuellement sur ses gardes pour le défendre si on l'attaquait.

Tout en mangeant , les jeunes gens regardaient souvent la jeune fille. Il y avait dans les traits d'isaure une expression de douceur, de sensibilité, à laquelle son regard plein de candeur et de franchise donnait un charme indéfinissable. Au bout dun moment Alfred dit a ses conifiagnons : Je suis maintenant de l'avis d'Edouard, et je crois aussi que Roliineau a eu tort.

— Vous habitez seule cette maison? dit Edouard à la jeune fille.

— Oui, monsieur, seule... depuis trois ans que m» bonne mère est morte!...

— C'est la veuve d'André qui était votre mère ?

— C'est elle qui m'en tenait lieu, car je n'ai jamais connu mes parents, qui sont morts depuis longtemps; mais le bon André et sa femme m'avaient adoptée pour leur enfant... Quand il est mort, lui, j'étais encore bien petite... mais s,i femme!... il n'y a que trois ans que je l'ai perdue, el je pense à elle chaque jour.

La voix (le la jeune lilie s'était altérée, elle avait baissé la tête sur son ouvrage; les jeunes gens la regardent el voient quelques larmes s'éclia]ipcr de ses beaux yeux. Vaillant avait entendu le cliangement survenu dans le ton de sa maîtresse; il dresse la tête, se relève, regarde Isaure; puis, reportant ses yeux sur les étrangers, laisse entendre un murmure sourd, comme pour leur demander compte des larmes de la jeune tille ; mais aussitôt celle-ci passe sa main sur lui , le caresse, le flatte, et le chien redevient tninquille et se remet à ses pieds.

— Pardonnez-nous d'avoir par nos questions renouvelé votre chagrin, dit Alfred : mais les voyageurs sont curieux... et, vraiment, vous êtes si jolie !... Mais vous dcvei vous ennuyer de vivre seule ?

— M'cnnuyer! oh! non monsieur!... je n'en ai pas le temps!... j'ai tant de choses à faire!... mon jardin demande bien du soin! et, puis, nai-je pas de la société? mon chien, mes poules, mes chèvres, ma vache.

— Elle appelle cela de la société ! dit Robincau en souriant; puis il dit à Isaure : Mais vous devez avoir peur ici ?

— Peur! non, monsieur; il n y a p.is de voleurs dans nos montagnes; et, d'ailleurs, si quel(|u'un voulait me faire du mal, n'aî-je pas mon fidèle Vaillant? Oh! il me défendrait bien!

— Il est certain que je ne voudrais [xs me battre avec lui , dit Robineaii.

— Oui , dit Alfred , vous avez lii un chien magnifique et d'une racC précieuse... Ce sont eux qui, sur le mont Cciiis, le Saint-Bernard, aident les bons religieux à découvrir les voyageurs égarés et souTcnt à demi morts sous la neige.

— Ah ! je suis sfire que Vaillant en ferait tout autant!

— L'avcz-vous (layé cher? dit Roliineau en laissant échapper un sourire ironique, l.a i>elile est quelques instants sans répondre ; elle baisse les yeux, puis dit enfin :

— On me l'a donné... il ne m'a rien coftlé. Celui qi*. m'a fait ce Présent m'a dit qu'il ne pouvait me donner une gnrrte plus fidèle.

— A sa place, dit i'douard, j'aurais fait de même. Votre sitnntion n'était pas sans danger... et la fidélité devait être la sauvegarde de l'innocence et de la beauté.

Isaure lève les yeux sur Edouard, et semble le remercier par un sourire, tandis que Robincau boche la tète en se bp'.rrant de pain et de beurre.

— Mais, dit Alfred, vous habixcx près d'un endroit contre lequel toute la v'gilancc de Vaillant pourrait échouer, à CH croire du moins les bruits qui circulent dans ce pays.

— Ah 1 vous voulez parler de la maison voisine? dit Isaure en souriant , oii les habitants des montagnes prétendent qu'il revient 4tM esprits!

— Justement. Ces csprfls-là ne vous font donc pas peur?

— Oh! non , monsieur; je sais bien, moi, que ce sont des contei.

Du tcmj.s de ma bonne mère, les montagnards nous diuirnt quelipie» fois que nous devrions fuir cette valléc'dangereuie... M«i» ctU no il faisait rire... Nous savions biin qu il n'y avait p«s de djoger... cmi il ne nous est jamais rien arrivé.

-- tt TOUS ne vojei pas quelquefois la nuit des lumières dans la Maison Blanche, dit Robincau, vous n'entendez pas de bruit... vous n'apercevez pas le fantôme noir?

Un souris malin vient errer sur les lèvres de la jeune fille , qui ré» pond : — Je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire, monsieur

— Ma foi, dit Alfred , nous avons voulu nous assurer si la maison était en effet inhabitée ; et avant de venir chez vous nous avions ét« frapper la-bas, au grand scandale du montagnard qui nous accomjn gnait.

— Vous a vei frappé i la Maison Blanche? dit vivement Isaure et... on ne vous a pas répondu?

— Non sans doute, puisqu'il n'y a personne.

La petite semble éprouver une secrète émotion ; mais elle se remet et répond : — Oli ! certainement... vous irappiez bien inutilement.

Edouard regarde attentivement Isaure, et cherche à lire d^ns set yeux, lorsque Uubineau, se levant, s écrie : — .Messieurs, j'cspere que vous avez assez mangé , et qu'il est temps de nous remettre en roule

Alfred et Edouard se lèvent ii regret, mais ils sentent bien qu' ce n'est pas le moment de s'arrêter davantage. Alfred lire sa bo'^rse cl va en sortir une pièce d'argent, lorsque la petite l'en empêche en lui disant : — Vous ne me devez rien, messieurs; jamais mes parents d'adoption n'ont fiit payer les étrangers qui s'arrêtaient dans leur demeure , et je croirais manquer à leur mémoire si je n'agissais pas toujours comme eux.

— Allons, aimable enfant, dit Alfred, il faut vous obéir; mais je vais, pendant quelque temps, habiter ces contrées, et je vous préviens que je reviendrai vous demamler à déjeuner.

— Quand cela vous fera plaisir, monsieur, dit Isaure en faisant une petite révérence, pendant laquelle le jeune homme veut lui prendre la main; mais Isaure la retire bien vite tout en adressant un sourire aux trois voyageurs.

Robineau est déjà sorti de la maisonnette , Edouard attend qu'Alfred en fasse autant pour s'en éloigner. 11 ne dit rien à Isaure; mais il la regarde longtemps, et ses yeui ont de la peine à la quitter.

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