Chapitre X. — Entrée de Robineau dans ses domaioes
On a repris la route que le berger voulait suivre et qui doit conduire les voyageurs à Sainl-Amand. Celte fois, c'est Robineau qui marche en avant ; il presse ses compagnons, il court, puis revient encore vers eux. Alfred cl Edouard ne disent rien , ils font peu attention à toutes les évolutions de Robineau ; ils pensent il Isaure ; le souvenir de la jeune chevrière leur a lait oublier le but de leur voyage. Enfin, Alfred s'icrie : — Elle est charmante, en vérité! elje n'aurais jim:.»s cru que dans ces montagnes... dans une chaumière, on trouverait tant de grâces... d'attraits I... Le berger avait bien raison, elle ne ressemble pas aux autres Auvergnates que nous avons aperçues jusqu'Ici... el pourtant, celle avec qui j'ai dansé k Ayda n'était pas mal... mais lourde, mais gauche!... Oh! c'était bien une montagnarde; au lieu que celle petite... N'es-tu pas de mon avis, Edouard?
— Oui... celte jeune fille est fort bien...
— Fort bien !... Oh! pour un poète, comme tu dis cela froidement! Dis donc qu'elle est adorable, ravissante... qu'à Paris elle ferait fureur!
Edouard ne répond rien , mais l'enthousiasme d'Alfred semble l« contrarier.
— Messieurs, dit Robineau, vous prenez feu pour celle petite liorgèrc!... Eh! mon Dieu! vous en verrez bien d autres d.ins mes domaines... On dit qu'auprès de mon ch;îteau il y a des vilLigcoUcs un peu solides !...
— Mon cher Robineau, je n'aime pas les femmes solides.
— Je veux dire... bien bâties... robustes.
— Je n'aime pas les femmes robustes.
— J'entends bien tournées... bien délurées...
— Je n'aime pas les femmes délurées,
— Ah! va te promener!...
— Mais c'est ce que nous faisons depuis asset longtemps.
Les jeunes gens traversaient de beaux coteaux plantét de vignes; \c paysage était charmant, ce n'était partout que champs, prairie», vergers. Bientôt ils virent devant eux une petite ville située dans une position délicieuse, et devant laquelle serpentait une petite rivière Des paysans leur apprirent qu'ils étaient devant Saiut-Amand.
— Et la Boche-ISoin- ? dit Robincau.
— Oh ! e« n'est pas bien loin , monsieur ; mais il ne Câut pas jussc» Saint-Amand, remoutet de ce côté... par Saint-Saturnin.., vous trot>vcrez facilement.
— Allons, dit Robineau, je vois que par ici mon domaine est connu: en avant, messieurs.
— iVIais, Robineau, tu vu c«mau «a mf 1 1 pirerl.,.
LÀ MAISON BLANCHE
— Je ne reipirerai que (|uuiidjc serai chei moi...
Et Robiiicau se roiuct en iiiarelie, quoique lu sueur coule de son front, et qu il suit rouge coiunic une écrevissc. Après avoir encore niaiclié pi'iiil.iiit UM quart d'heure, les jeunes i;ens se trouvent près de dcui petits paysans qui poussent un àne devant eux.
— Dii allez-vous, mes amis ? leur demande llobiueuu.
— Clieux nuus, uiuiisiiiir.
— El où drmeurei-voiis?
— A une deuii-liiiie d'ici, près du château de la Koche-Noire.
— Près de la Iloehe-Noirc ! s'écrie Kubineau avec ivrcac. Ce sont deux de mes vassaui!...
— Ils sont un peu sales, tes vassaux, dit Alfred.
— Ah! paihleu ! le matin... Mais je les trouve cliaimaiils, moi... Eoouiei, mes petils Amours!
faire un plaisir. Courez eu avant ; vous n'êtes |his fati|;ués, vous autres ! Vous arriverez au château bien avant nous, vous deminderez b'niDçois, mon valet de chambre... et vous lui iliei que j'arrive. Allet... laissez-moi votre âne... Je vais monter detaus , ça me délassera un peu. C'e n'est pas une monture bien noble; i>tis, quand il y a vingtquutre heures qu'on se promène, on prend Ci- qu'on trouve. Allez.
Les petits |iaysans se regardent et ne bougnit pas. Lst-ce que vouj ne m'avez pas entendu? reprend liobineau.
— Si monsieur 1 mais je ne pouvons cornue ça vous laisser notre fine! vous n'auriez qu'a vous eu aller avec, et qu'on ne vous revît plus I...
— Comment, petits drôles! vous prenez votre seigneur pour un voleur 1
— Mon pauvre Robineau, dit Alfred, ces enfants ont raison de ne point t'abandonner ainsi leur âne ; car , enfin, ils ne te connaissent pas ; mais tu ne t'entends pas du tout à faire le seigneur. Est-ce que tu crois qu'il s'agit seulement de dire : Je suis cela... l'rouvc-le donc: lire ta bourse, c'est toujours avec cela qu'on se fait reconnaître.
— Ahl c'est vrai, je n'y pensais pas! s'écrie Robineau; et il sort aussilùl de sou gousset une pièce de cent sous qu'il donne à l'un des petit garçons. La vue de la pièce ronde fait beaucoup plus d'cIVet sur les villageois que tous les titres possibles. L'ainé consent à courir en avant au château, et le petit cède son àne à Robineau, à condition qu'il restera derrière pour le faire aller.
L'âne est grand et fort; il n'a point de selle; le nouveau propriétaire est obligé de le monter à poil , et, faute d'étrier , de se tenir a sa crinière, tout en ne le faisant aller qu'au pas ; mais lioliinean se place noblement sur le b.judet, en priant le pcrtit garçon d(! ne point pousser trop vite sa monture, et Alfred prétend que Robineau ne pouvait trouver un ulus bel animal ij«ar l'aire jon entrée dans le cl:àtcau.
La petite gardeuse de chèvres de la Maison Blanche.
Les deux paysans , qui ne se Joutent pas que c'est eux qu'on appelle ' des Amours, continuent de pousser leur âne en avant ; mais Robineau lis rejoint et les arrête. — Ecoutez, mes enfants! vous habitez près de la Roche-Noire?
— Oui , monsieur.
— Par conséquent , vous en connaissez le château ?
— Oui , monsieur.
— Est-il beau le château?
— Oh ! oui , monsieur , qu'il est ben beau!... c'est comme une prison!... Il y a des tours! des fenêtres grillées!...
Alfred rit aux éclats; mais Robineau continue sa conversation.
— Mes amis, il est bon que vous sachiez que je suis le seigneur, le propriétaire de ce superbe domaine...
Les petils paysans regardent Robineau d'un air niais, en continuant de faire tourner leur bâton ; et Alfred dit en riaat : — C'est singulier, ça ne leur fait pas d'effet du tout.
— Mes enfants, reprend Robineau, vous n'avez sans doute pas comluis ce que je vous ai dit, que je suis le propriétaire de la Roche-Noire?
— Oui, monsieur, j'euteudons ben... Mais on vous attendait hier au soir, monsieur...
On m'attendait!... Voyez-vous, messieurs! on m'attendait, j'en
étais sûr!... Ces pauvres enfants!... Vous m'aviez préparé une fête, sans doute ?
— Ah ! je ne sais pas, monsieur ; mais c'est un monsieur qu'est venu comme ça cheux nous, hier, en criant que son maître allait arriver, et qu'il fallait danser, se divertir, parce qu'il nous régalerait ben. Alors , mon frère et moi , j'avons été devant le château jouer de la musette, et j'avons attendu c'ti-là qui devait nous régaler; mais il n'est venu personne, si ben que not'père, qui était en colère que nous ayons été au château , ne nous a pas donné à souper quand nous sommes rentrés, en disant que ça nous apprendrait à croire des bêtises.
— Mes enfants, vous souperez deux fois aujourd'hui , je vous le pro- ■eU, et votre père verra de quel bois je me chaulTe! Mais il faut' me