Cheval nourrisseur-Tetérinaire-mai-échal du p'ys
— Certainement, dit Robineau, je ne resterai pas sur 1 ane pour entrer dans le château... mais jusque-là je ne suis pas fâche d en proliter... Vous m'avez assez fait marcher depuis hier, messieurs... Petit , ne pousse pas l'âne, laisse-le aller paisiblement je ne suis plus si pressé... il n'y a pas de mal que ton frère nous devance de quelque
**^ "Èrpetit paysan s'éloigne alors de l'âne et le laisse aller au gré de son cavalier. Alfred et Edouard ne peuvent s'empêcher de sourire toutes les fois qu'ils regardent Robineau, qui leur cne de temps a autre : — Messieurs, nous approchons de mon château!... je le sens au battement de mon cœur.
— Moi je ne sens qu'une odeur de fumier, dit Alfred.
Ah ! c'est de chez M. Cheval , qui gnia des vaches et des bœuls , dit le petit garçon.
— Qu'est-ce que c'est que 5L Cheval , petit ?
— C'est le nourriceux-vélérinaire-maxécUal du paysj il est médecui dei l>«tes.
LA MAISON BLANCHE
— Diable, ce doit être une des autorîtds de l'endroit I...
— Messieurs ! messieurs! s'écrie Robineau en tirant son mouclioir it »' essuyant les yeux, je crois que je le vois!
— Qui ,M. Cl.eval?
— Mon château! mon domaine !... Tenez... là-bas», sur cette coltine... Petit, est-ce mon château?...
— Oui , monsieur, oui, c'est la Rochc-Noirc.
— AU ! messieurs, quel plaisir!... Voyez-vous une tour... deux tours!... des remparts!... des... Petit, arrête un peu l'àne... Mes omis , attendez... la joie... l'attendrissement... je crois que je vais tomber...
On entoure Robineau, qui est prêt à se trouver mal. Enfin il des- «erre sa cravate , prend une prise de tabac , et revient à lui pour porter de nouveau ses reijards sur sa propriété en s'écriant : o
— Ah ! messieurs ! ça fait du mal I mais ça fait bien plaisir... Dieu 1 que ç.a me paraît (;rand ! que c'est beau !... que c'est noble!
— Cela mcfaitl'effetd'une vieille ruine , dit Alfred.
— Cela me rappelle le»
romans d'Anne RadclifT, dit Edouard.
— Oh ! messieurs, comme cela s'étend!... Voilà un superbe corps de bâlinient...
et des croisées... Dieu ! que de croisées! C'est comme le château de Chambord^...
— Autantqueje puis voir, il n'y a pas de carreaux à toutes ces croisées-là...
• — Mon ami , ce n'était peut-être pas l'usage autrefois... D'ailleurs on m'a prévenu qu'il y aurait bien quelques petites réparations à faire... Mais avançons, messieurs, avançons, je n'y liens plus; il me semble que mou château me tend les bras...
Ah! surtout,je vous en prie, plus de Robineau ici ; je U6 réponds plus à ce nom-là...
Eh ! petit ! ]iousse un peu ton, fine, afin que nous arrivions plus vite sur cette belle pelouse là-bas.
Le petit donne un coup de houssine à son âne, qui, sentant qu'il rentre chez lui, .
ne demande pas mieux que ■■^ de prendre le trot. Robi- ! 'fi ncau , un peu surpris d'abord j'U de cette allure vive, laisse pyl| cependant trotter l'âne, car W | le plaisir d'approcher de son |il| château lui donne le courage ^| de se maintenir sur sa monture.
On ap]>roche de la pelouse qui est en avant du château, et l'on aperçoit sur la droite et sur la gauche quelques
chaumières et des maisonnettes assez gentilles. Rientôt on est assez près de la Roche-INoire pour distinguer plusieurs personnes qui semblent en vedette devant l'entrée du château. C'est François, qui, prévenu par le
Eetit paysan, vient de rassembler tous les gens de bonne volonté qui ont ien voulu quitterleurtravail pour être témoins de l'arrivée du nouveau propriétaire. Le nombre des curieux n'est pas grand : il se borne à trois paysans et cinq paysannes , auxquels se sont joints IM. Cheval, le véérinaire, qui espère avoir la pratique du château, et M.Férulus, qui tient une petite pension dans les environs , et compte aussi être l'instituteur de la famille du nouveau venu. Mais à ces dix personnes il faut joindre une vingtaine d'enfants, la plupart fort petits, que François a facilement rassemblés, parce que les enfants ne sont jamais rares dans les campagnes; et pour les utiliser le valet de chambre leur a fait donner à chacun un cornet à bouquin , seul instrument dont ils soient en état déjouer. François désirait que les paysans tirassent des coups de fusil à l'arrivée de son maitrc ; mais on n'a pas encore trouvé de fusils en étal au château ni dans les environs. A défaut d'armes à feu, les Auvergnats ont pris leurs musettes; M. Cheval a décroché son tambour , sur lequel il est d'une très-grande force , et dont il joue à toutes les fêtes et cérémonies des environs; enfiu M. Férulus, qui ne joue d'aucun instrument , mais chante comme &« on l'avait chassé de l'Opéra , a composé un choeur qu'il sera forcé de chanter seul, parce nue les cinq paysannes ue veulent vas démordre de !sur Gai Coco.
François a fait mettre le concierge et le jardinier en faction aux fenêtres de leurs logemcntif, qui donnent sur la route; ils doivent l'avertir des qu'ils apercevront quelqu'un , et alors il donnera le tignal à son monde. Enfin le concierge , qui a l'habitude d'être entre deux vins, et qui depuis la veille est entre quatre , afin de recevoir plu» dignement son nouveau maître , s'écrie en lâchant un hoquet Ukenaçant :
— V'ià du monde !... v'Ià d'abord un âne!
— C'est monseigneur! dit François; allons, mes amis, tous ensemble, et le plus de bruit que vous pourrez!
Aussitôt retentit dans les airs le son des musette», des voix, du tambour et des cornets à bouquin, auxquels François, le concierge et le jardinier mêlent des vive monseigneur ! prolongés. L'âne , porteur de celui que l'on fêtait ainsi, continuait d'aller au grand trot sur la pelouse , car il apercevait sur la gauche l'entrée de son écurie, située à côté d'une petite chaumière , et devant laquelle une vache et des oies
semblaient aussi attendre le nouveau seigneur. Mai» le tintamarre infernal qui se fait entendre tout à coup a fait dresser les oreilles au baudet, qui n'aime pa» la musique ; il prend un temps de galop pour arriver plu»
vite chez lui. Robineau \eut le retenir, mais il a déjà trop à faire à se Icuir lui-même; en vain il cric aux paysans, à François, d'arrêter l'âne; le son des instruments empêche qu'on entende sa voix.
L'âne passe comme une flèche au milieu des villageois, qui se rangent avec respect et saluent le nouveau propriétaire, qui rail son entrée lu galop en se tenant à la ^ucue et à la crinière de sa monture. Mais, au lieu d'aller au château, l'âne va chex lui et ne s'arrête que dans ion écurie, oii il commence |par se rouler avec monsei- |giieur, qui crie au secours, I tandis que le baudet se met là braire pour Caire sa partie ■ dans le concert qui se donne sur la pelouse.
Surpris cependant que monseigneur ail préféré entrerdaus l'écurie d'un de ses vassaux au lieu de mettre pied à terre dans la cour de son château , François et quelques paysans vont l'y trouver, cl ce n est pas sms peine qu'ils {urviennent à retirer Sl.de là Roche-Noire de dessous l'âne. Fnlin Robineau est sur pied ; il esl tombé dans la bouse de vache ; il en a dans les cheveux, sur un œil et sur tout un côté de son habit; mais le pl.iisir qu'il éprouve d'être arrivé et d'entendre le train qu'on fait pour lui l'tmjMJche de remarquer le désordre de sa toilette. U sort fièrement de lécurie et se dirige, en boitant un peu, vers les paysans ; il salue à droite et à gauche et s'enivre quelques instants du son des cornets à bouquin ; il trouve que M. Cheval bal de la caisse comme le sauvage du Palais- Roynl, et que les paysannes ont des voix de lutrin. Mais M. Féindus s'avmce vers lui ; il fait un geslo du bras gauche , aussitôt François eu fait 1 ji autre du bras droit et toul le monde se lail : alors M. Férulus, api i» avoir salué comme s'il voulait danser un menuet, passe sa l.ingue siii (is lèvres cl dit à Robineau :
■■ MMitieur de la Roche-Noire... Albo difS notanda lafntU'! Le» Ro I kios Harquaient par des pierres blanches et noires les jours hourei 1 et Malbeureux... nous ferons une croix sur celui qui vous amène pal I i MMs; depuis longtemps ce domaine élail désert... \ ous scrcx le sot il qui est plus que parfait, vous serez l'avenir qui est indéfini, et ces ]tay»;ins jouiront d'un bonheur qui ne sera \v»s conditionnel !
Alfred cl Edouard, qui étaient derrière celui que l'on cviniplimcDlail, se mordent les lèvres pour ne \>as rire au ncx de M. Férulus, et s'éloignent du nouveau seigneur, dont les vêloments n'exhalent i>oint une odeur suave. Mais M. Férulus prend du tabac cl continue sa barani;ue :
— Slonsicur de la Uoche-Noirc, viiain imptiidin ccro , jimai»]»
ARRIVÉE DE ROUINEAU AD CII&TEAD DE LA ROCBE-NOIBC.
— Messieurs! messieurs! je crois que je le vois!
LA MAISON BLANCHE
n'ai dëclin(< ni rompliinonts ni flattericii; mais il m'est bien doux d {Ire le (irpiiiier ji Siiluer le nouveau propriéLiire de ce cli'iteaii. Piiissiez-voiis dire dans ce caste! : /nreni [inriiivil ou, si vous aiinei mieux, vous tixer en Auvergne! Si j'en crois la renonnui'e, qui m'a parld par le canal de votre valet de cliauihre, vous réunissez dans «ne •eule fl même personne la sagesse deSocrate, la justice d'Aristide, la ({niiiiU'ur de Tbéuiislocle et l'éloquence de Cicéron ; puissiez-vous y
Joindre le bonheur de Polycrate, les ricliesses de Crésus et la vie de tlatlms.'ilem I
M. Férulus se tait, s'essuie le front et reprend du tabac. Robincau, qui a écouté sa harangue avec délices , lui fait un profond salut en 4JMnt :
— Monsieur, certainement !.., pardon ! Votre nom, s'il vous plaît ?
— Férulus.
— Eh bien ! monsieur Férulus, je suis bien sensible... quant à moi, je vivrai le plus longtemps possible... Mais quand vous voudrez venir «anger la soupe au château ! et dès aujourd hui...
— Avec grand plaisir, monsieur de la Roche-Noire, répond vivement Férulus, qui n'a amais refusé une invil.itiou à dîner. Et Robincau se retournant vers ses amis, leur dit à demi-voii :
— Il est bien savant, cet homme-lii !... diable!... il est très-fort! François, qui voit que M. Férulus a fini son discours, fait ncom-
mciicer la musique. M. Cheval, qui ne sait pas faire de discours, mais qui veut aussi se ménager la pratique du nouveau venu , a quille un instant son tambour et est entré chez lui , d'où il ressort en conduisant en laisse un petit bidet qu'il vient présenter à Hobineau en lui disant :
— Tenez , monsieur, v'ià un gaillard solide, et qui ne vous jettera pas ])ar terre comme l'âne de Nicolas ; montez là-dessus , il est ferré à "ïufdp es matin.
Wobineau aurait autant aimé faire son entrée <i pied , mais n'ose pas ïeiMscr à IM. Cheval , et grimpe sur le bidet à condition qu'on le laissera aller an pas. On se dirige vers le château , autour duquel on dislingue encore quelques vestiges de fossés, dans lesquels les enfants jouent et se roulent. A droite et à gauche sont deux tours qui menacent ruine ; mais les bâtiments du milieu paraissent en meilleur état. Une vaste cour, dans laquelle les herbes croissent en liberté, est devant les bâtiments, et s'ouvre par une grande porte contre laquelle sont deux petits pavillons, logement du concierge et du jardinier. Ces messieurs étaient restés aux fenêtres, et attendaient l'entrée de leur maître pour exécuter uue petite surprise, qui était encore de l'invention de François.
Enfin le propriétaire arrive : on entend le brouhaha causé par les cris, les cornets à bouquin , le tambour et les musettes; les enfants le précèdent, les paysants le suivent, Alfred et Edouard vont, en riant aux l.iniies, grossir le cortège, et M. Férulus marche respectueusement à côté du bidet. Au moment oii on va entrer dans la cour du château , le jardinier lance la couronne de fleurs qu'il a préparée pour son maître; mais, au lieu de tomber sur Robineau, elle va se placer sur les oreilles du bidet, qui se trouve couronné ; dans le même moment le concierge se penche hors de la fenêtre pour offrir les clefs du château, qu'à défaut d'un grand plat , on a mises dans un saladier, et qu'il présente d'une main , tandis que de l'autre il tient un verre plein de vin , qu'il élève en l'air en criant :
— Vive monseigneur!... vive not" bourgeois!
Le bourgeois ne demande pas ce qu'il peut y avoir dans le saladier qu'on lui tend par la fenêtre. Mais, comme il est curieux, il dit au concierge : Donne , mon ami. Le concierge, qui est gris , et qui suppose que son maître veut boire , lui tend le verre en lui arrosant la tête avec une partie du vin qu'il contient , et M. Férulus s'écrie :
— Ojour trois fois heureux!... Je crois assister aux cérémonies des corytiantes .'... Je crois entrer dans le temple de Cybèle!... Le sou des instruments, les fleurs, les libations... tout y est !...
— Oui, tout y est absolument, dit Robineau en s'cssuyant le visage; mais, ne se souciant pas de recevoir d'autres libations , il pousse son biJct couronné, et, couvert de vin et de bouse de vache, fait son entrée dans la Roche-Noire au milieu des acclamations et des cris de tous les marmots des environs.
Robineau a mis pied à terre, et comme il éprouve encore une certalnç difficulté à marcher, par suite de sa chute sous l'âne, il ne se sent pas en état de visiter sur-le-champ son domaine. Après avoir noblement je é une poignée de monnaie aux enfants , qui se battent pour la ramassrr, ce qui, suivant M. Férulus, donne une idée des anciens tournois , Robineau engage le concierge à faire rafraîchir tout le monde; puis, saluant la société, il suit François, qui le mène à sa chambre à coucher, oii il se jette tout moulu sur son lit en s'écriant :
— Dieu! que c'est gentil d'être seigneur!... d'être harangué!... a'i'e!... complimenté!... Holà!... les reins!... C'est un peu fatigant.... mais je m'y ferai. François, pendant que je vais me reposer un peu , fais préparer un repas splcndide... et préviens les paysans qu'il y aura bal ce soir au château ; j'ai été troD bien reçu pour ne pas leur eu té- Bnoigner ma r'^coniia
Chipitre XI. — Le Chttcau de la nocii»-Njire. — P(te villageoise.
Alfred et Kdouard ont fait comme Robin' au, ils ont été se reposer des fatigues du voyage. François les a condu t» dans de grandes pièce* cil il y a des couchettes et des matelas, il e e manque que des drap» aux lits qu'on trouve dans le château; mais François a déjà envoyé du monde à Clermont pour qu'on en rapporte du linge ep raiuenat,'< la voiture et les bagages de ces messieurs.
Après trois heures de rcjios, Robineau s'éveille. Il est couché sous un baldaquin cramoisi ; de vicut rideaux de soie entourent le lit sur lequel il s'est jeté , et qui est passablement dur. Mais Robincau se lève disant : — Je ferai carder les matelas; puis il porte ses regards dans l'ancienne pièce qui sera sa chambre à coucher. Les corniches sont dorées, au plafond sont peints des Amours, dont on ne peut plus bien distinguer les traits; enfin l'appartement est tendu en vieilles tapisseries représentant l'histoire de la chaste Suzanne.
— C'est magnifique! se dit Robineau, c'est à l'instar de Versailles et de Saint-Germain!... Oes baguettes dorées sur les portes!... des moulures partout ! de fort belles glaces 1 II y a bien par-ci par-là quelques crevasses au mur, quelques trous dans le parquet; mais je ferai réparer tout cela. Dès demain j'aurai des ouvriers.
Robincau voit un cordon pendu à la cheminée, il le tire; une son' nette résonne , et François accourt en disant :
— Monsieur a sonné.
— Ma foi, oui , j'ai sonné sans le faire exprès. Mais c'est égal : où sont ces messieurs, François?
— Ils ont fait comme monsieur, ils se sont jetés sur leurs matelas... Mais je crois qu'ils sont réveillés.
— François , il faut que pour cette nuit nous ayons des lits complets : il ne serait pas décent qu'à la Roche-Noire on couchât .sans draps .. Achète, fais venir des marchands, je te nomme mon /actotum , mon intendant.
— Ça suffit, monsieur.
— Ah çà 1 je ne serais pas fâché de voir mes gens... Combien en aije avec toi ici ?
— Monsieur, il y a le concierge et le jardinier, voilà tout.
— Ce n'est pas assez... il me faut une maison considérable... C'est égal , dis toujours à mes gens de venir me parler... je vais leur donner mes ordres.
François sort; Alfred et Edouard viennent rejoindre Robineau, celui-ci s'est mis à sa fenêtre qui donne sur les jardins et considère avec délices sa propriété.
— Eh bien, Robi.... eh bien, la Roche-Noire.... est-tu content? dit Alfred en entrant , te voilà dans ton château !
— Messieurs , convenez que c'est beau , que c'est majestueux , des pièces comme celle-ci!
— Oui, c'est fort grand... mais n'allons-nous pas visiter la maison?
— Dans l'instant!. ..J'attendsmes gens, j'ai des ordres à leurdonner; ensuite nous visiterons le château depuis les caves jusqu'aux greniers.
Le concierge et le jardinier se présentent; ils sont gris tous deux , mais le concierge surtout peut à peine se soutenir, parce qu'il était déjà ivre avant que son maître eût ordonné de faire rafraîchir les paysans , et qu'il a encore voulu leur tenir compagnie.
— Not' maître nous demande, dit le jardinier, qui parle lentemenf pour ne poiiît barbouiller, tandis que le concierge commence pai s'appuyer sur un vieux fauteuil pour ne pas tomber.
— Ah! voilà ma maison! dit Robineau.
— Elle ne me paraît pas solide, dit Alfred.
— Quel poste remplissez-vous ici? demande Robineau au jardinier.
— Quel poste, mon bourgeois?... est-ce que vous voulez dire qu'estce que je fais?
— Justement.
— Je suis Vincent, le jardinier du château... avec vot' permission... et. Dieu merci! il y ade l'ouvrage!... Vous verrez le jardin!.,, on ne s'y reconnaît pas!...
— Le jardin est grand?
— Ah ! j' crois ben!... c'est si grand que depuis longtemps je n'ei soigne que la moitié, parce que, vous entendez ben, je ne peux p:i£ tout faire , moi.
— Monsieur le jardinier, dit Alfred , pourquoi laissez-vous la corn se remplir d'herbes ?
— Ah! monsieur... je ne peux pas tout faire; et d'aillecrs ia couf n'est pas le jardin 1
— 11 a raison , dit Robineau , il doit se renfermer dans ses fono" tious... Et vous, qui êtes derrière... que faites-vous chez mt)!? Avancez donc!
Le concierge , forcé de quitter le fauteuil qui le soutenait, s'avance en chancelant, et tirant un mouchoir rouge plein de tabac pour essuyer sa figure enluminée, commence par lâcher un hoquet, puis se met à rire en disant :
— C'est moi... c'est moi qui vous garde , not' maître... Vous voyes un gaillard qui boit et qui mange comme six.
— 11 ne te faudrait pas dix domestiques comBe cela, Robineau.. « cela serait ruineux , dit Alfred.
LA MAISON BLANCHE
tt
— Ah! vous êtes mon concierge , mon ami?
— Oui , mon maître, monseigneur. .. dis-je! car vol' v;ikt nous a dit que ça vous amusait d'être appelé monsei^jnciir... et moi, vous entendez ben que ça m'est égal... j' vous eu donnerai en veux-tu, en voilà !...
— Je crois que ce d rôle-là est gris ! dit Uobineau. Comment vous «ppchr-vous, concierge ?
— Alon maître, je m'appelle Cunette , sauf vol' respect.
.— Monsieur Cunette , vous avez beaucoup bu , il me semble?
— Toujours à vol' santé, mon respectable seigneur... et prêt à recommencer quand ça vous sera agréalile...
— Ah çà! qui est-ce qui fait le dîner ici?... je ne vois pas de cui- ■inier dans loul cela.
— Moi , je ne jieux pas tout faire , murmure le jardinier ; la cuisine n'est pas dans le jardin.
— Oli ! moi , ça m'est égal , balbutie le concierge en se raccrochant au fauteuil; si ça vous fait plaisir, mon maître , j' vas aller dans la cuisine , et je vous ferai du fricot comme pour moi!
— i\lon cher ami , dit Alfred à llohineau , j'esiière que lu vas envoyer coucher messieurs Vincent et Cunette, et que ce n'est pas eux qui feront ta cuisine , sans quoi je ne mange pas ici, moi.
— C'est très-embarrassant I... dit Robineau en courant à la sonnette, qu'il lire avec violence. François accourt tenant un balai el un plumeau.
— François, qu'est-ce que tu fais? dit Robineau.
— Monsieur, je balaie, je nettoie, la salle à manger... Ah ! c'est qu'il y avait de la poussière el des araignées!... Ob Dieu! ai-je lue des araignées !...
— Et qui est-ce qui s'occupe du dîner ?
François regarde Vincent, qui regarde Cunette, lequel ne regarde rien, parce qu'il n'y voit plus.
— Ah çà , drôles 1 voulez-vous bien répondre ? s'écrie Robineau avec colère. Est-ce que vous comptez me faire dîner avec des araignées?
— Mon cher ami , dit Alfred , tu as voulu venir habiter ton château sans avoir prévenu, sans avoir monté ta maison et fait faire tout ce qu'il fallait dans cette vieille propriété, il faut l'attendre à ne pas trouver sur-le-champ le service bien réglé... Cependant, comme il faut dîner, que d'ailleurs tu as engagé M. Férulus, qui certes ne manquera pas de venir, il faut tâcher de trouver une cuisinière dans le pays, ce qui ne doit pas être impossible. Voyons , monsieur Vincent , dites-nous où on dîne le mieux par ici?
— Oh ! dame! monsieur, on mange bien partout ; mais c'est surtout chez M. Cheval , le vétérinaire... il a une fille , voyei-vous, qui a été en maison à Clermont... chez un riche négociant.
— Eh bien ! voilà notre affaire. François, courez vite chez M. Cheval, el priez sa fille de vouloir bien venir faire la cuisine au château, elle ne vous refusera pas. Faites-vous donner des provisions partout où vous passerez; envoyez-en cherchera Talcude, puisque ce n'est «[u'à une lieue el demie; enfin faites en sorte que ce soir nous ne soyons pas obligés de nous coucher sans chandelles et sans draps.
François court exécuter les ordres d'Alfred , el Robineau dit au jardinier et au concierge :
— Retournez à votre ouvrage..... et ne vous présentez plus devant moi dans un tel état.
— Monseigneur, nous allons reboircà vol' santé , dit Cunette.
— IN'on pas, vous avez bien assez bu comme ça.
— C'est égal, not' bourgeois, pour fêter vol' arrivée nous ne resterons pas à regarder les autres... et ce soir, tout le monde qui vient danser!...
— .le ne veux plus qu'on vienne danser ce soir... ce sera pour une autre fois.
— Tu as invité ces bonnes gens qui t'ont fait une si belle musique, dit Alfred , tu dois les recevoir; tu as voulu faire le seigneur... il faut en subir toutes les conséquences. Maintenant allons visiter le château.
— Je vais vous guider, mon maître, dit M. Cunette.
— Allez vous coucher, ivrogne! vous ferci mieux.
— Monseigneur, je connais mes devoirs.
Robineau el ses amis sortent de l'appartement. M. Cunette, qui dans le vin est extrêmement têtu, et qui pense que le concierge doit Être présent à la visite du château , suit son muitre eu s'appuyant contre les murs.
On parcourt de longues et vieilles galeries éclairées par de grandes «roisées en ogive, mais dans lesquelles le jour pénètre avec peine, farce que les carreaux sont surchargés de poussière; on entre dans de fastes appartements, tous décorés dans le même goût que la chambre de Robineau , où l'œil a de la peine à atteindre le plafond.
— Ce château a dû exister du temps du roi Pépin, dil Edouard.
— Tout cela est superbe, dit llohineau, qui reste en admiration devant chaque paysage jH'int au-dessus des glaces el des j'ortes.
— Dis donc que cela a pu être fort beau il y a deux siècles !... Riais maintenant!...
— Mon cher Alfred, les glaces sont toujours des glaces.
— A la bonne heure, mais les dorures ne sont plus des dornre.i, et les peintures ont l'air de vieux éventails!...
— Poiu un JxHeu , tu ne »«us «juère le prix de ce qui est uoblc. Je
suis certain que M. Edouard apprécie mieux que Ibi le* beautct de ce château ?
— Je trouve, dil Edouard , qu'il prèle en effet au romanesque, an vaporeux...
— N'est-ce pas?... C'est magnifique... Il y a de quoi loger un régiment!
— 11 y a encore autant de pièces au second, mon maître, roormure M. Cunette, qui se tient à la porte de l'apparlenienl dans lequel sont les jeunes gens. C'est la même répélilion... si ce n'est que le» plafonds sont un peu plus bas et n'ont pas de jolies images comme ici.
— En ce cas , il est assez inutile que nous voyions le second aujourd'hui.
— Ah ! messieurs , cette galerie s'ouvre sur une terr«sse d'où l'on découvre tous les environs...
— Elle est en bien mauvais état , la terrasse...
— Qu'est-ce que c'est que ces fentes dans le mur?
— Ce sont des nieur/ricres, dit Edouard; voilà aussi, je crois, dan» ces saillies, des mâchicoulis...
— Des gâchicoulis!... c'est ça même, balbutie le concierge.
— Diable ! dit Robineau, c'était un cliâleau fort !... Je suis sur qn'il a soutenu des sièges... C'est étonnant qu'il n'y ail point de pont-levis.
— Ah I monseigneur, il y en avait un il y a encore quelques années: mais comme le dernier propriétaire avait fait un cssii de pUnlatioa de betteraves pour faire du sucre... dans les jardins la-bas, moi, ça m'ennuyait de ne faire que baisser el hausser le pont-levis pour de* betteraves ; je me suis imaginé de combler le fossé, cl le bourgeois a trouvé que j'avais raison , et il a fait faire une porte tout uniment.
— Ce bourgeois-là ne dcscend.iit donc pas des anciens propriétaire* de ce château, pour avoir des idées si peu élevées?...
— Je ne sais pas au juste d'où il descendait, monsieur; mais il avait acheté le château pour en faire une fabrique, pour y établir un commerce enfin... et puis, il parait que ça n'a pas été bien, puisqu'il a remis le domaine en vente.
— Mais à qui appartenait autrefois ce château?
— A qui?... Ah! attendez donc... Ma foi , je ne sais pas le nom , mais c'était à une vieille douairière d'une ancienne famille. La vieille dame, qui habitait le château, ne voulait pas, dit-on, qu'on y fit aucuni; réparation de peur de le gâter.,. Aussi voms voyez qu'on n'y a rien dérangé.
— C'était, je gage, quelque vieille douairière, dit Alfred , qui préférait laisser tomber ce bâtiment en ruines , plutôt que de voir une main profane loucher à ces vieux murs!...
— Du reste, je ne l'ai pas connue, dit Cunette; moi, j'ai été placé ici par le fabricant de sucre de betteraves, qui m'y a laissé avec mon ami Vincent.
— Maintenant, allons visiter cette tour... Prenez garde, messieurs, en descendant cet escalier... presque toutes les marches sont endommagées... Mon cher Robineau... pardon! monsieur de la Roche-Noire, voulais-je dire, si tu suis le système de la vieille douairière, il sua bientôt difficile de faire un pas dans ton château sans courir le risque de se rompre le cou.
— Oh! moi, messieurs, je ferai réparer... remettre à neuf... je n'»i pas envie que mon château s'écroule sur moi... Concierge, où va-t-on par ce long corridor?
— A la tour du Nord, mon maitrc. Ah! vous allez voir... c'est superbe! il y a des trappes , des... comment donc qu'ils appellent ça?..; des endroits où l'on tombe... des giinblcttes.
— Des oublietliS , vous voulez dire?
— Oui, monsieur, des oubliettes...
— Je ne veux pas aller où l'on lomhe, s'écrie Robineau : marcbcî devant, concierge, el guidez-nous.
Cunette s'avance en se frottant toujiurs contre les murs. On arrive à la porte de la tour; un escalier sombre, étroit el tournant, conduit aux appartements.
— Je me crois au ch&teau A'Udolphe, dil Edouanl en montant I escalier.
— Moi, je m'attends à voir un chevalier armé de toutes pièces, dit Alfred.
Robineau ne dit rien ; il examine ces vieux murs noircis par le temps, cl qui ont vu laut de générations. Le concierge veut ouvrir la jiorte du premier étage, la porte crie sur ses gonds, ce bniil sourd ic prolonge dans les chambres vides du vieux bâtiment.
— Concierge, il faudra mettre de 1 huile à toutes ces porlcs-là , dit Robineau; je n'aime pas ce bruil-l'i... Où sommes-nous ici?... Est-ce qu'il y a des trappes sous nos pieds?... ayez soin de nous avertir.
— Non, uiousicur, c'était la diamb:o du chevalier... à ce qu'on
— De quel chevalier?... — Dame!... du chevalier, le ueven de la vieille douairière, à ce que j'ai entendu dire.
— Je n'en ferai pas ma chambre, on ne >oit jv^s clair ici.
Au second étage, Cuneile montre b pièee où étaient les oubliettes; mais le fabricant de sucre a lait boucher toutes les trap|««; et cotte fois Robineau trouve ipi'il a très-bien fait. .Xu-des-sur. . éuit l'arsenal du ehiteau; mais on n'y trouve plus que «pielques cuiiasscs rv)uilU\<, (juelquci sabre» wiir^jnée, qui-ltuui» luùls iwu cl)ieu ïi <4aclque*
LA MAISON BLANCHE
lances sans fer. Enfin on arrive sur la plate-fornie de la tour , d'où l'on a une fort belle vue. Les jeunes gens admirent l'aspect des montagnes voisines et de la jolie ville de Saint- Aniaiid entourée d'eau. Pendant qu'on regarde le pays, M. Cuiiotte s'assied prudemment par terre au milieu de la plate-forme, en disant : — Moi, je ne peux pas regarder de si haut, ra m'i'blouit !...
Ou va quitter la tour, lorsque Edouard s'ëcric : — Alfred! regarde donc, sur ce petit monticule... là... au bord des foss(?s... vois-tu cet homme qui regarde si attentivement le cliàtcau?... le reconnais-tu?...
— Lh oui!... c'est l'homme qui était dans l'auberge de Clermont- Ferrand, et qui s'est offert pour nous servir de guide... il aune figure et un costume qui le rendent reconnaiss^iblc.
llohine.iu s'approche en disant : — Comment! cet homme de si mauvaise mine par ici?... Oui, ma foi... c'est lui... je reconnais ce gros bâton sur lequel il s'appuie... Comme il considère mon château!... Û ne bouge pas... on dirait une statue!... Je voudrais bien savoir pout^ quoi il rei;arde ainsi ma propriété?...
— 11 y a en effet quelque chose de sinijulicr dans le regard et dans toute la jicrsonne de cet homme, dit Ediitiard.
— De singulier!... vous êtes bien honnête... dites donc de louche, de sombre... de méchant... c'est qu'il n'ôte pas les yeux de dessus mon château !... Dites donc, concierge?...
Le concierge allait s'endormir sur la plate- forme; il relève la tête en balbutiant : — Qu'est-ce que tu veux?...
— Comment, drôle!... à qui parlez-vous?... s'écrie Robineau avec colère.
— Ah! pardon, monseigneur et maître, dit Cunette en se relevant; je croyais que je causais avec mon ami Vincent, et voilà pourquoi...
— 'racliez de ne plus avoir de ces dislraclions-là... et venez me dire si vous connaissez ce vagabond qui est planté comme un pieu devant la tour, et qui ne cesse de regarder ici.
Cuuelte s'avance en chancelant ; Alfred et Edouard le soutiennent sous chaque bras pour qu'il ne tombe pas par-dessus le garde-fou, et le concierge avance sa tête pour cherclier l'homme dont on lui parle.
— Eh bien? dil Robineau au bout d'un moment.
— Eh bien , quoi ? répond Cunette en roulant des yeux envinés autour de lui.
— Connaissez-vous cet homme?
— Je ne vois pas plus d'homme que de bouteille!...
— Comment , butor? là... au pied de la tour, vous ne voyez pas?...
— Ah! que je suis bête !... sauf vot' respect, monseigneur, je prenais ça pour un cep de vigne.
— Eh bien! à présent que vous le voyez, reconnaissez-vous cet homme?
— Ça ?... attendez donc... est-ce que ce n'est pas Vincent ?
— Eh! non, imbécile!...
— Alors, c'est peut-être M. Flutanus... le maître d'école...
— Décidément, le coquin ne voit plus clair, dit Robineau; allons, messieurs, quittons celte tour, nous en avons encore une à visiter.
On descend de la tour du Kord, qui ne semble p is devoir être le séjour favori du nouveau propriétaire. Bl. Cunctle propose à ces messieurs d'aller visiter les cachots qui sont dessous; mais Robineau ne s'en soucie pas. On se rend dans l'autre tour, dont' les appartements, mieux conservés, n'ont point un aspect aussi sombre. On y trouve une bibliothèque, une salle de bains, un salon de musique, et quelques lits en assez bon état. Enfin, on en sort pour entrer dans les jardins.
Robineau voit avec douleur que le fabricant de sucre avait fait planter des betteraves dans les trois quarts de ses jardins; M. Vincent , qui a dil n'en soigner que la moitié, laisse croître l'ivraie et le chardon dans les allées et les bosquets. Les fruits, les fleurs, les légumes, sont pêle-mêle dans les carrés qui ont échappé aux betteraves. Les statues que l'on trouve de loin en loin ne sont pas en meilleur état que les jardins. Hercule n'a plus de massue, Vénus n'a qu'un bras, iilercure est boiteux, les Gr<àcts sont mutilées, Apollon n'a point de nez, Hébé n'a qu'une oreille, l'Amour seul est intact; ce dieu-là résiste quelquefois aux efforts du temps.
Robineau pousse un soupir devant chaque statue, en disant : — Quel dommage!... un si beau morceau!... Ce maudit fabricant n'aimait point les belles choses !
Au bout des jardins, on entre dans le parc, qui eat fort grand, mais oii les ronces \ous arrêtent à chaque pas. Enfin, fatigués de se pro- .ueuer, les jeunes gens reviennent au château, visitent les écuries, les serres, la laiterie; puis vont se reposer dans un salon du rez-de-chaussée. — Eh bien! messieurs, dit Robineau, comment trouvez-vous ma propriété?
— Ta propriété est fort grande, dit Alfred ; mais, si tu m'en crois, tu feras abattre ce vieux château, qui serait ruineux à conserver, et avec les matériaux tu feras bâtir une jolie maison à la moderae, que tu ne mettras pas trois heures à parcourir; tu pourras ensuite tirer parti de tout le terrain qui dépend de ce domaine.
— Mon cher Alfred , dit Robineau , je n'ai pas acheté un château pour n'avoir qu'une maison bou: j.;i.Uc... je serais un Vandale si je fuivais ton conseil.
— Tu le ruineras si tu ne le suis pas.
— Je me ruinerai si ça me fait plaisir, mais je garderai monchàtcaut
— Garde tout ce que tu voadrai... mais ne me demande plus mon ■vis.
— Et vous, monsieur Edouard, dit Robineau en s'approchant du jeune poète, qui semblait lirré à ses réflexions, que pensez-vous de mon cliâteau?
— Ce |)ays me plaît beaucoup , dit Edouard d'un air distrait.
— Ah çà , la Roche-lNoire, il me semble que dep'iis ce matin nous ne faisons que parler de ton château, et il est près de cinq heures du soir , ça devient fatigant. Est-ce qu'on ne dînera jamais chez toi?
— Pardon, mes amis!... pardon... Holà! François.
François accourt, vêtu cette fois en marmiton, parce qu'il est obligé de cumuler les emplois.
— François! nous fait-on à dîner, enfin ?
— Oui, monsieur.
— Qui cela ?
— Mam'zelle Cheval , qui n'a pas mieux demande que d'être utile à monsieur. Son père voulait venir avec elle ]iour l'aider.
— Comment! le vétérinaire nourrisseur médecin de bestiaux fait aussi la cuisine? dit Alfred.
— Oh ! fll. Cheval dit qu'il sait tout faire, et qu'il saurait préparer en même temps une médecine et un civet... mais il n'a pas pu venir, parce qu'on est venu le chercher pour une jument qui a des coliques.
— C'est bien heureux pour nous, dit Alfred; je ne me soucierai» pas du tout de manger d'un plat fait par le vétérinaire.
Dans ce moment, M. Férulus, habillé de noir des pieds à la tête, avec de la serge reteinte , et tenant sous son bras un feutre qui n'a plus aucune forme , entre dans la pièce oii est la société , et s'incline profondément en prononçant un salutein omnibus.
Robineau va avec empressement au-devant de son convive , et lui serre fortement la main ; il se souvient encore de la harangue du matin.
— Monsieur de la Roche-Noire, je me rends à votre honorable invitation, dit Férulus qui ne lâche pas non plus la main de Robineau.
— Monsieur Férulus, vous me faites grand plaisir... Aujourd'hui, nous ferons un petit dîner sans prétention; je n'ai pas encore eu le temps de monter ma maison. — Monsieur de la Roche-Noire , c'est l'avantage de dîner avec vous qui sera l'assaisonnement le plus suave du repas... — Monsieur Férulus, j'espère que vous viendrez souvent me demander à... — Tous les jours si cela vous fait plaisir, monsieur de la Roche-Noire; serait-il possible, monsieur de la Roche-Noire, que je pusse refuser une société comme la vôtre ; que je me privasse de votre conversation, et que je voulusse me montrer en arrière de vos avances? Non, monsieur de la Roche-Noire, lapides clamabunt avant que je refuse de dîner avec vous.
Jamais on n'avait tant donné de la Roche-noire à Robineau, et pour prononcer ce nom M. Férulus ouvrait la bouche comme s'il avait voulu avaler le château. Aussi Robineau continue-t-il de lui serrer la main; Férulus en fait autant, c'est à qui ne lâchera pas. Heureusement pour ces messieurs que François vient annoncer que le dîner est prêt, ce qui leur permet de se détacher.
On se rend dans la salle à manger, oir le couvert est dressé. François a placé devant la table un vieux fauteuil à roulettes , qui est d'un pied plus haut que les autres sièges. Ce fauteuil était celui de la vieille douairière, qui probablement était fort petite; Robineau pense qu'il est de sa dignité de l'occuper; il monte dans le fauteuil, d'oii il plane sur ses convives, et M. Férulus s'écrie : — Sic itur ad astra. Mais , de son grand fauteuil, il est impossible que Robineau serve, parce qu'il est trop éloigné des plats. Après avoir mangé la soupe , il se décide à prendre une chaise comme les autres, en disant à François : — Mettez le fauteuil de côté, je m'en servirai les jours de grande cérémonie.
Le dîner, qui se compose en partie de volaille, ne semble pas mal apprêté ; les nouveaux habitants du châteaux ont gagné de l'appétit à le visiter, et M. Férulus mange comme s'il avait fait vingt lieues.
— JlonsieurFérulus, dit Robineau, y a-t-il longtemps que vous habitez ce pays ?... — Une dizaine d'années, monsieur de la Roche-Noire.
— Avez-vous connu le dernier propriétaire... le fabricant de sucre?
— Fort peu, c'était un sot, un ignorant... il ne recevait jamais... ne traitait point! il ne connaissait que ses betteraves! — Oh! moi! je veux traiter. . je veux recevoir... Y a-t-il des gens un peu distingues dans les environs? — Pas beaucoup... quelques campagnards... quelques esprits obtus, qui n'envoient pas seulement leurs enfants à mon pensionnat.— Ah! vous tenez un pensionnat? — Oui, monsieur de la Roche-Noire, un pensionnat masculin. Je prends les enfants depuis l'âge de deux ans jusqu'à vingt-cinq; je leur apprends tout indistinctement!... Quand ils sortent de mes mains, ils foudroient tout U monde; ils terrassent tous leurs adversaires par la force de leur logi« que!... Belles-lettres, philosophie, physique, philologie, chimie, mathématiques , langues mortes , langues vivantes , écriture anglaise , ronde et bâtarde... j'apprends tout cela à mes externes pour six francs par mois !
— C'est pour rien, dit Edouard. — N'est-ce pas , monsieur?... Eh bien ! ces Auvergnats préfèrent laisser leurs enfants jouer à dig-dog que de me les envoyer!... 0 tempora ! ') im-ii^ '.
— Et à Saint-Amand, reprend Robineau, la société est-elle choisie?
— Monsieur de la Roche-Noire, il y a à Saint-Amand, comme dans toutes les petites villes, des gens aimables et des originaux ; il y 4
LA MAISON I1LA^CHE
■larcbé tous les samedis, on y fait le commerce ilc vin , chanvre, pa-
f)etcrie, fromages... Je n'ai dans mon pensionnat que deux enfants de a ville-, mais ils tiennent aux meilleures famillesl — J'ai une lettre pour le notaire de l'endroit, dit Hobincau; j'irai le voir demain, je le prierai de me faire des invitations pour tout ce qu'il y a de mieux dans l'endroit.
Alfred et Edouard, qui, sans se l'être avoué, étaient occupés du même objet, tâchent d'amener la conversation sur un autre sujet.
— Connaissez-vous le village de Chadrat? dit Alfred.
— Chadrat!... oui; c'est un trou!... un misérable hameau!... Je n'ai pas un enfant de Chadrat dans mon jiensidnnat!... Les habitants gont, comme les 'fartares, nourris dans l'ignorance et le mépris des chemises... Us ne savent pas cpeler seulement!
— Avez-vous entendu parler de la Maison Blanche? dit Edouard.
— La Maison Blanche?... IN'est-cc pas un pensionnat féminin? — Non pas! c'est une maison inhabitée, et qui répand la terreur dans les environs. — Ah!... oui, je crois me souvenir... Nous en parlâmes avec mes élèves, et nous nous rendîmes dans la vallée, où nous ne vîmes rien d'extraordinaire... D'ailleurs, messieurs, je vous demande si des gens nourris dans la science peuvent croire aux esprits?... Non est hic tocus... Je crois aux sots, aux imbéciles, aux ignares... J'ai l'honneur de boire à la santé de monsieur de la Roche-Noire... mais aux esprits!... Relro Salanas!... Cela n'entre pas dans mon système d'éducation.
— C'est comme moi, dit Robineau; je troure que ce sont des bêtises!... des contes à dormir debout.
— Monsieur de la Roche-Noire , vous pensez comme Tacite , et vous vous exprimez comme Tite-Live... J'ai l'honneur de boire k votre •anté.
Il y avait encore quelques bouteilles de bon vin dans les ca^es du vieux castel ; M. Cunette n'avait pas osé les boire, parce qu'on en avait fait le compte avant de le laisser gardien du château. Robineau fait monter plusieurs flacons; les jeunes gens y font honneur, et M. Férulus ne fait plus que tendre et vider son verre. Comme on a trouvé le dîner fort bon, on pense, au dessert, h remercier mademoiselle Cheval, que Robineau veut s'attacher comme cuisinière du château. On dit à François de la faire venir , et bientôt une grande et forte fille, toute joufflue, vient saluer la société.
— Mademoiselle Cheval, dit Robineau, je suis très-satisfait de votre talent culinaire... Je vous retiens chez moi comme cordon bleu, si cela peut vous convenir.
Mademoiselle Cheval tousse , salue , s'essuie le front , et répond d'une voix de rogome : — Pardi!... si je n' savais pas cuisiner, ça serait farce!... moi qui ai servi chci un maître lézard qui avait vingt mille francs de rente voyagère , et qui ne buvait que des vins de rigueur! Ah Dieu!... étais-je bien làl... Toujours habillée en laine de Ségrovie!... J'y serais encoxe, si je n'étais pas tombée amoureuse d'un Cent de Suisse I...
La cuisinière allait conter l'histoire de ses amours, quand le son de la musette, du fifre et du tù-ubourin , annonça l'arrivée des paysans. Robineau «ent qu'il doit aller recevoir ceux auxquels il a promis un bal. On quitte la table, au grand regret de M. Féruhis, qui paraissait disposé à y passer la soirée. On se rend dans la cour où sont les Auvergnats. Robineau tâche de se donner un air de seigneur en saluant les bonnes gens qui veulent bien venir danser chez lui. Alfred et Edouard vont auprès des plii» jolies paysannes pour se distraire un moment; car il faut bien se distraire, lors même que l'on est amoureux, et surtout quand on n'est pas certain d'être aimé. Les deux jeunes gens n'en étaient pas encore là ; ils pensaient beaucoup, il est vrai, à la petite Isaurc ; mais ils ne voulaient pas s'avouer qu'il y avait plus que de la curiosité dans le désir qu'ils éprouvaient de la revoir, (^uand on commence à aimer, on joue avec le sentiment que l'on éprouve... et, quand on veut le surmonter, on s'aperçoit qu'il est trop tard pour en guérir.
On se rend dans les jardins; on choisit la pince où il y a le moins de betteraves, et on y établit un orchestre sur des futailles vides, ce
2ui n'est pas très-noble ; mais comme on ne fait pas danser les notailités des environs, on peut se montrer moins rigoriste. Les musettes, les fifres , les tambours, forment l'orchestre. Les paysans se mettent joyeusement en place. Robineau pense qu'il doit ouvrir le bal; ses deux amis ont déjà invité les filles les plus jolies ; il va prendre celle q»ii est le mieux mise; et M. Férulus, qui voit que monseigneur danse, »c hâte d'inviter quelqu'un pour figurer en face de M. de la Roche- Noire.
Le bal commence; la musique des Auvergnats n'est pas mélodieuse, mais clic est bruyante, et les danseurs, ainsi que leurs danseuses, ont l'habitude d'accompagner leurs pas de cris elde lapes dans les mains. Il serait dithcile de rester froid au milieu d'un tel tapage. Alfred et Edouard font sauter et tourner leurs danseuses , et frappent, eu riant, dans les grosses mains que leur tendent les paysannes. M. Férulus ne cesse de dire à sa danseuse : — 'Vous êtes devant M. de la Roche- Noire... formez bien vos pas... tenez-vous droite... bai.siîcz les yeux et regardez votre danseur.
L'Auvergnate va son train, en criant et en tapant des pieds et des ■itins. Comme les bourrées d'Auvergne ne linissent jauais, Robin«M>
danse depuis une demi-licurc, et il n'en [mu [.!• s. .M. Ir'-.lnt i t en eau , mais il pense qu'il est de la polite^fc qu il ne quitte pas le bal avant M. de la Roche-Noire. Heureusement pour ces mps«ieur» que le concierge et le jardinier arrivent chargé» de paniers de vin, et 1 orchestre s'arrête spontanément pour se rafnichir.
On boit, puis on danse; on s'arrête de nouveau pourboire, puis <m se remet à sauter. Il y a quatre heures que tout cria dure. Los Auvergnats sont des buveurs et des danseurs infatigables. Opendant, il est plus de onze heures du soir; le bal, que l'on a éclairé, tant bien que mal, avec des bouts de chandelles, commence à ne plu» l'être qu'à demi. Alfred et Kdouard ont promené leurs danseuses dam le jardin, et les villageopt/-» sont revenues à la danse un peu chiffonnée». Déjà quelques papas et quelques mamans se sont endormis sur les bancs; M. Férulus est parti depuis longtemps, et Robineau, qui a envie d'aller se coucher, voudrait bien mettre sa société ï la porte, lorsque des cris, des jurements, se font entendre dans une partie de l'asicmblée.
Messieurs Vincent et Cunette ne dansaient pas, mais ils ne cessaient point de boire depuis le commencement du bal. Le concierge s'était achevé, et le jardinier s'était mis ari niveau de sou camarade. Mais M. Vincent avait le vin méchant ; il fallait peu de chose pour le fàclicr, et alors il voulait battre tout le monde. Il venait de se prendre de querelle avec un Auvergnat, et déjà les coups de poing alhicnl leur train; Cunette, en bon camarade, prenait le parti de \ inrcnt , quand Robineau, qui trouve très-mauvais que l'on se permette de se battre chez lui, arrive au milieu des combattante, ne doutant pas que sa présence ne suffise pour rétablir le calme.
— Comment! c'est mon concierge et mon jardinier qui font ce train-là ! dit Robineau en s'approchant d'eux. Pourquoi vous batlexvous, drôles?
— Va te promener!... Laisse-nous tranquilles! dit Cunette, qui ne reconnaît pas son maître. Je défends mon ami Vincent, d'abord...
— Coquin! c'est à moi que vous osez parler ainsi?
— Toi! je te cogne si tu avances, s'écrie M. Vincent en frappant à droite et à gauche; et déjà le nouveau seigneur, qui se trouve au milieu de la mêlée, va recevoir une grêle de coups, lorsque mademoiselle Cheval parvient à percer la foule, et prenant son maître sous son bras aussi lestement que si elle enlevait un enfant, l'emporte en distribuant à droite et à gauche des coups de poing pour se faire un passage.
Pendant ce temps. François, Alfred et Edouard , qui ont chacun nn manche à balai , parviennent à pousser tous les assistints dehors. MM. Cunette et Vincent vont se coucher, et le calme se rétablit enfin dans le château.
— Ta fête était fort gentille! dit Alfred en revenant en riant avec Edouard de mettre les Auvergnats à la porte.
— Ah! oui, répond Robineau en se tàtant les reins; je m'en souviendrai, de ce bal-là I... Si jamais je refais danser ces gaillants-là !... Ouf!... quel bruit infernal!... J'ai manqué être assommé!... tt met gens qui me manquent de respect!... Je les chasse dès demain.
— Eh ! mon cher, ils étaient gris!... il faut leur pardonner. — Rs n'ont qu'à se griser encore? — 'lu ne donneras jias tous les jours de* distributions de comestibles et des fêtes aux paysans! — Non, Dieu m'en garde!... — Tu as voulu commencer largement; en toute chose, il faut payer son apprentissage. — Bonne nuit, monsieur Jules ! dit Edouard.
— Bonne nuit, seigneur de la Roche-Noire! dit Alfred en suivant Edouard.
Robineau reste seul. 11 est près de minuit; sa chambre n'est éclairée que par un seul flambeau; les trois quarts de la pièce sont dans 1 obscurité. Robineau appelle François pour l'aider à se déshabiller, et il lui ordonne de coucher dans la pièce voisine , afin d'être près de lui sitôt qu'il appellera.
Enfin Robineau se met au lit. après avoir fait placer une lampe pr*^ de lui. I.e souvenir de l'homme de Clermont-Fcrrand se retrace à sa mémoire. Sa chambre à coucher eomnience à lui |viraitrc trop grande; la tapisserie lui semble sombre, et la figure de Suzanne, qu'il admirait le matin, lui fait peur la nuit. Robineau n'est plus si amateur de ce qui est antique, et il ne s'endort qu'en se promettant de faire, dès le lendemain, donner un aspect plus moderne il s» propriété.
CnAPiTRi: XII. — Visite » Isaur».
Edouard s'est levé avec le jour; il ne se soucie |>oint de fussrt encore sa journée à parcourir le château de la Roche-Noire: il se pi.v;uet un plaisir bien plus doux; il veut revoir la petite chevrière, il veut aller à la vallée d.ins laipielle demeure Isaure; le souvenir de la jeune fille ne s'est pas un instant eftacé de .sa mémoire; c» <juoiqii'il ait moins parlé d'elle qu'un .tiilre, c'est lui s,ins doute qui s'en est le plus occupé. K.n amour comme on politique, les gens qui i>arlcnt peu sont plus à redouter que les bavanis.
Edouard descend dans la cour, oii il trouve le concierge et le jardinier, qui, entièrement dégrisés, attendent le réveil de leur miilrt pour aller lui faire Jeun excuses. Sans écouter les assurwice* Je rfr-
A MAISON BLANCHE
penlirdc ces meniciin, Edouard sort du cliâtcsu, travene la pelouse Pt demande uu ])reinier ])aysaii le clieniiii le plus court pour aller à Cliadrat; puis il se met en ruiite, gravissant lestement les Mionlai;nes, les collines; il fait en une heure le chemin que la veille ils ont <^té plus du double de teni]is à parcourir, lii( iitôt il se reconnaît, il a|ierçoit la valUe, la Maison lilanche, la demeure d'isaure ; alors seulement il s'arrête pour reprendre haleine; (luis il descend plus lentement dans la vallée en regardant autour de lui.
Edouard s'arrite à quelques pas de la maisonnette, qu'il contemple
quelque temps en se disant : — Là... loin du monde... elle demeure
seule... Elle est jolie comuie on nous peint les anges... elle paraît
sage... naïve comuie l'innocence !... Alais il est inipossible qu'elle ne
tourne pas bientôt la tète à quelque montagnard... Ils ont peur !... les
imb<!ciles I... Mais les voyageurs, les gens de la ville qui la verront !...
Cela n'a pas le sens commun de laisser ainsi cette jeune fille eiposi^c
(à mille dangers... Mais de quoi vais-je m'inquit'ter?... je n'ai vu cette
.-î petite qu'une fois... à peine si je lui ai jiarlé... Ne vais-je pas, comme
J Alfred, m'enflammer au premier regard I... Oh I non, je suis plus
"raisonnable... Ce serait anVeui de chercher à séduire celte aimable
fille!... mais on peut bien venir la voir sans en tomber sur-le-champ
amoureux... Voyons si elle est chei elle.
Edouard s'approche de la maisonnette; mais la porte est fermëe, et les jappements de Vaillant répondent seuls au jeune homme, qui est désolé de ne point trouver la jeuncfille au logis. 11 se rappelle qu'elle mène ])aître ses chèvres sur la montagne voisine, et il se dirige de ce ïôté. liientôt ffl aporooit Isaure «ssisc sur un petit tertre, et lisant, pendant que ses chèvres broutent l'herbe des environs.
— Ces montagnards n'ont pas tout à lait tort, se dit Edouard en considérant de loin la petite chevrière qui ne l'a pas ajierçu. Il n'est pas ordinaire de voir lire les gardeuses de chèvres... et cette jeune î'iUe s'exprime trop bien pour qu'on puisse la confondre avec les autres paysannes... Quelqu'un lui a donc enseigné ce que les autres ignorent dans ces montagnes... et ce ne pouvait être les paysans qui ont pris soin de son enfance... Il y a quelque chose de mystérieux , de singulier, dans tout ce qui se rapporte à cette jeune fille... c'est pour cela sans doute qu'elle m'intéresse... Comme elle est jolie penchée ainsi sur son livre, sa tète reposant sur une de ses mains 1 Si j'étais peintre, quel plaisir j'aurais à faire ce tableau !
A])rès quelques minutes passées à la considérer encore, Edouard se rapproche d Isaure. 11 marche doucement pour ne [loint la troubler; icais un caillou se rencontre sous ses pieds : alors, au bruit de ses pas, la jeune fille se retourne vivement; elle faitun mouvement de surprise en apercevant un jeune homme auprès d'elle; mais bientôt on voit qu'elle le reconnaît, et un léger sourire se montre sur ses lèvres. Cependant elle se lève en voyant Edouard s'approcher encore.
— Restez... je ne veux pas vous déranger, dit Edouard en s'approchant assez gauchement de la petite; car on est souvent gauche alors qu'on voudrait le paraître moins. Je me promenais... dans ces montagnes... je vous ai aperçue... je me suis approché... Mais vous lisez, il me semble ?
— Oui, monsieur, j'aime beaucoup à lire !...
— C'est un plaisir que ne connaissent pas la plupart des habitants de ces montagne^?
— C'est vrai , monsieur ; mais je rends grâce au ciel d'en savoir plus qu'eux; car, étant presque toujours seule , quand j'ai bien travaillé, c'est avec un livre que je me délasse.
— Me serait-il permis de savoir ce que vous lisiez ?
— Pourquoi pas? monsieur.
Isaure tend son livre à Edouard , qui reconnaît les œuvres de Florian. Il regarde encore la jeune fille avec surprise, puis lui rend son vre en disant : — Vraiment, vous n'êtes pas une villageoise comme S autres !...
— Parce que je sais lire ? répond Isaure en souriant.
— Ce n'est pas cela seulement; mais vos manières si polies... votre façon de vous exprimer...
— Je parle comme tout le monde, monsieur.
— Pas comme le monde qui habite autour de vous... le choix même de ce livre...
— Je ne l'ai pas choisi; on me l'ai donné.
Edouard est sur le point de s'écrier: — Qui donc? Mais il n'ose, il se tait, il sent qu'il connaît trop nouvellement Isaure pour se permettre une pareille question. Il éprouve en secret un certain mécontentement, et il pense que si Robineau était là, il trouverait que celte jeune fille reçoit beaucoup de cadeaux.
— Mon Dieu I monsieur, vous n'avez peut-être pas déjeuné? s'écrie tout à coup la petite chevrière. Voulez-vous venir à la maison ?... Moi qui ne pensais pas !..,
— Non , non , je n'ai besoin de rien , dit Edouard ta retenant la petite; je ne veux-que causer avec vous... si cela ne vous ennuie pas.
— M'ennuyer !... au contraire, monsieur!.., on cause si rarement avec moi!... Les bergers conduisent leurs troupeaux bien loin des miens, les bergères m'évitent... et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne; est-ce que j'ai l'air méchant, monsieur?
— Oh 1 non! bien au contraire 1 s'écrie Edouard prêta prendre la main d'Isaure et k la pi-eiser tendreoteut : mais il se contient e>'««re.
— Depuis la mort de ma bonne mère, je me suis bien a|)erçue qae dans le jiays on c fuit, que l'on me parle h peine; d'abord cela m'a fait du chagrin... à mon âge, il me semblait triste d'être seule au monde... mais, depuis que j'ai Vaillant, je ne suis plus seule... il m'aime bien, lui. Vaillant!.,, il ne s'éloigne pas quand je veux la caresser.
Il y avait dans l'accent, dans le langage d'isaure, un mélange d« candeur et de grâces, auquel il était dithcile de ne pa» trouver du charme; c'étaient les expressions d'une jeune fille bien élevée, avec le Ion naïf d'une montagnarde. Edouard sent, en écoutant Isaure, se dissiper ses premiers soupçons. — Vous vouùrcz donc bien, lui dit-il, que je vienne quelquefois causer avec vous?
— Quand cela vous fera plaisir, monsieur. Vous demeure» ici près?
— Mais... oui... à la Roche-Noire... à deux petites lieues.
— Deux lieues 1... c'est bien loin , il me semble... Moi je n'ai jamaU dépassé le sommet de ces montagnes.
— Vous n'avez jamais été à la ville voisine? à Saint-Amand ?
— Oh 1 non, monsieur... on m'a bien défendu de jamais quitter mes montagnes.
— Qui donc vous défend cela ,' puisque vous êtes seule au monde, que vous n'avez plus de parents?
Isaure est quelques instants sans répondre; puis elle dit enfin : -• C'était ma bonne mère qui me défendait cela.
— Mais à présent qu'elle n'est plus... n'êtes-vous pas maîtresse de ne suivre que votre volonté ?
— Sans doute, monsieur... mais je n'ai pas le désir d'aller à la ville... qu'irais-jc y chercher?... Oh ! non, je ne quitterai jamais la maison du bon André, où j'ai passé mon enfance !
Edouard garde un moment le silence. Isaure vient de courir après une de ses chèvres qui s'éloignait ; il la regarde monter légèrement sur les rochers, puis il s'assied près de la place oii elle était, et attend le retour de la jeune fille... La beauté du site, la tranquillité qui règne dans ces montagnes, que le soleil commence à éclairer, la solitude dans laquelle il se trouve avec cette jolie bergère, tout concourt à faire naître mille pensées dans l'àmt; d'Edouard; il sent que son cœur bat avec plus de force , que sa respiration devient plus courte, que son imagination est troublée par des désirs d'amour ou plutôt de plaisir... Mais Isaure revient; elle accourt , elle se place près de lui en souriant et disant : — Me voici enfin ! 11 y a dans cette action , dans ce regard, tant de confiance et de candeur, qu'Edouard rougit intérieurement des pensées qui lui sont venues... sa tète se calme, son cœur devient moins agité , et c'est seulement alors qu'il ose regarder Isaure.
— Mes chèvres me font quelquefois courir un peu loin, reprend la petite; je sais bien que je pourrais emmener Vaillant avec moi, et qu'il saurait les guetter ; mais il faut bien que quelqu'un garde la maison.
— Est-ce que jamais aucun montagnard des environs ne vient causer avec vous, Isaure?
— Non, monsieur... jamais!...
— Et parmi les voyageurs qui passent par cette vallée, n'en est-il point qui , comme moi , soit rerenu vous trouver dans les montagnes ?
— Non, monsieur... mais il est bien rare qu'il vienne des étrangers par ici, car la vallée ne se trouve pas sur les routes suivies, et les montagnards qui conduisent les voyageurs évitent toujours de passer près de la Maison Blanche.
Un instant de silence règne encore entre les jeunes gens. Edouard examine attentivement la jeune fille ; celle-ci regarde ses chèvres courir sur la montagne ; lorsque parfois elle porte ses yeux sur Edouard , elle lui sourit na'ivement : ce n'est pas le sourire d'une coquette qui cherche à vous séduire, c'est celui de l'innocence, qui ne voit aucun danger dans le plaisir qu'elle fait naître.
— On m'a dit à Chadrat que la lecture n'était pas votre seul talent., dit Edouard... Vous chantez aussi !
— Oui, monsieur, je chante souvent... je n'ai rien de mieux a faire!... mais bien mal, à ce que je crois.
— Et qui donc a pu vous apprendre des chansons inconnaes dans ces montagnes ?
Une légère rougeur vient colorer les joues d'Isaure, qui répond en baissant les yeux : — C'est un voyageur qui s'est arrêté quelque tempi chez nous.
— Votre mère existait-elle encore?
— Oh ! oui , monsieur.
Edouard se tait ; malgré lui , de vagues soupçons viennent de s'offrir à son esprit. Pour les dissiper , il regarde la jeune fille, dont tous les traits eipriment si bien l'innocence. Après quelques instants passés ainsi, il sent qu'il doit retourner au château; car il voudrait que l'on ne s'aperçût pas de son absence, ou du moins pouvoir cacher qu'il est venu jusq'u'auprès de Chadrat. 11 se lève donc en disant à Isaure : — Il faut que je vous quitte maintenant.
— Déjà, monsieur! dit na'ivement la petite chevrière.
— Quoi! s'écrie Edouard, ma présence vous ferait-elle quelque plaisir ?
— Je vous l'ai dit, monsieur; dans ces montagnes j'ai si rarement l'occasion de causer avec quelqu'un !
— Ah ! c'est vrai, reprend Edouard plus froidement; et c'est pour cela seulement?...
LA MAISOJS BLANCHR.
Il s'arrête en «e disant à lui-même : — Eh bien ! ne \ou(lrais-je |)as
f|ue d^jà cette jeune fille fût amoureuse de moi ?... Vraiment je fais de a morale à Alfred, et je ne suis pas plus sar;e que lui.
— Je vais descendre la montagne avec vous, dit Isaure; il est temps que je rentre ii la maison, mon pauvre Vaillant doit s'ennuyer.
Aussitôt elle court rassembler sou troupeau et le pousse vers la vallt-e en courant, la sa^lanl et en riant de bon cœur, au moindre bond de ses chèvres, Edouard la suit en se disant : — Son cœur est Dalmc, tianquille... ccllegaieté franche, ce doux abandon n'annoncent point qu'elle soit occup(''C de ])enst'es d'amour. Pauvre petite! puisset-elle, pour son lionheur, ne jamais connaître cette passion , qui cause plus (le chagrin que de jilaisir !
Kdouard soupire; quelque chose lui dit tout bas qu'il voudrait bien fciirc connaître à Isaure ce chagrin et ce plaisir-là.
Un est arrivé devant la maisonnette. Isaure ouvre sa porte, son tliieu court la caresser ; puis il regarde Edouard , tourne autour de lui. Biais ne témoigne aucune humeur.
— Je crois qu'il vous reconnaît déjà, dit la jeune fille.
Edouard s'approche de Vaillant, le flatte un moment, et le chien •c laisse faire en regardant toujours allentivenient sa maîtresse, comme pour lui demander si le jeune homme est de ses amis.
— Allons, dit Edouard , je vois qu'avant peu nous serons bien ensemble. Adieu, aimable isaure !... à demain matin.
— A demain , monsieur... Ah ! pardon , je ne sais pas votre nom.
— Je me nomme Edouard.
— Eh bien, à demain, monsieur Edouard, puisque vous ne voulez pas vous reposer chez moi aujourd'hui.
En disant cela , la jeune fille fait à Edouard une gracieuse révérence, puis rentre gaiement dans sa demeure. Alors le jeune homme reprend le chemin de la ilochc-Noirc en rêvant à la petite chevrière. 11 se dit à chaque instant : — Elle est charmante... ses manières, sa voix, sa naïveté... tout est ravissant... Oh! je n'en deviendrai pas amoureux... ce serait une folie... mais elle est si inléressante que je voudrais déjà être à demain malin... iN'e disons pas à Alfred que je suis venu la voir, il serait capable d'en faire autant; Alfred est un étourdi; il voudrait sur-le-champ en conter à cette petite... Ce serait affreui; mais, certainement, je ne le souffrirais pas.
Pauvre Edouard ! il ne veut pas aimer , et déjà il est jaloux !... Eh ! pourquoi donc vouloir résister à une passion si naturelle à son âge! c'est seulement quand le temps de la raison arrive qu il faut être en garde contre l'amour , qui , ainsi que la petite vérole , fait d'autant plus de mal qu'il vous prend plus tard.