‹ MoustacheChapitre 61 sur 281 · Chapitre XIII. — Encore le vagabond · texte numérisé non relu

Chapitre XIII. — Encore le vagabond

Edouard est de retour au château de la Roche-Noire, et il ne s'est p.is aperçu de la longueur du chemin qu'il a fait. Quand on devient amoureux, on est si préoccupé que l'on ne s'ennuie jamais; c'est du moins nu petit dédommagement des tourments que parfois l'amour nous caute.

Edouard rencontre Alfred dans la cour du château.

— Tu es sorti de bien grand matin ! dit le jeune de RIarccy en regardanlfixeuientsonami ;enmelevant je t'aidemandé, on m'a dit que depuis plus d'une heure lu étais parti... Diable!. ..tu es bien matinal!... J'avoue, moi, que le bal d'hier m'avait un peu fatigué... ces bourrées n'eu finissent pas, et les Auvergnates ne sont pas légères. Je gage que je devine d'où tu viens... tu as été du côté de la Maison Blanche... tu as voulu revoir la petite Isaure?

— IVoii... je ne suis jias allé par là... je me suis promené dans les environs, qui sont charmants!... El puis, à quoi bon chercher à revoir

I' celle jeune fille?. . il me semble que c'est au moins inutile... — Inutile de voir une fille qui est jolie comme les Amours!... Je trouve, moi, que c'est fort bien employer son temps, au contraire. — C'est justement parce qu'elle est jolie que cela peut être dangereux... Toi , surtout, /ilfied, qui t'enflammes si facilement, tu serais capable de devenir amoureux... e'c^-à-dirc d'avoir un caïuice pour cette villageoise... Je ne pense pas, cependant, que tu aies rintenliuu de la séduire...

— Tu ne penses pas!... tu ne penses pas!... Ah çà , mon cher lùlouard, vas-tu liie faire suivre un cours de morale?... Moi, je n'ai aucun projet encore... mai», eufin , celle petite est jolie... je veux la revoir, et si je lui plais... ma foi, il en arrivera ce qu'il pourra!.,. Où douR serait le grand mal, après tout?

— Cl lie jeune fille est sage, iiuioceule, et vous voulez troubler sa (ranquil ilé?... Vous voulez lui inspirer un sentiment que vous n'éprouver z pas huit jours... puis l'ahandouner ensuite à sa douleur!... ce serait affreux!

— Edouard, tu tombes dans le romanesque... D'aboixl , celle jeune fille est sage , dis-tu... c'est ce qui ne m'est pas abiio|iiment prouvé.., Sa situation singidière... ce qu'on dit sur son compte... la ililTérenoe qui existe entre ses manières et ci'IUs des autres luoiitaguaides, doivent donner lieu à mille conjectures. Jlais eufin elle est sage, je le veux bien... cependant, au luemier luomeul, quelque paysan, quelque rustre, en deviendra épriii vl lui plùra ; pourquoi donc ne vuui-tu paa j

que j'essaie d'être aussi heureux qu'un de cet loardaodi? tXaillcnt», mon cher ami, si on faisait toujours de semblablet réflciioot, on n'^arait jainiis la plus petite amourette, <■( on rester.ilt conttiiiiiaiiiit Ica yeiiv baissés, de peur d'en rencontrer de cliarmani}. el de courj:yoir de mauvaises pensées!... (^e serait sui>crbe, j'en coiiviini; mtii que veux-tu? la perfection n'est pas dans la nature humiine... oos premiers parents ont succombé à la tentation , el je rv'.urai j^uui^ U {ont d'être plus sage qu'eux!

Eilouad ne dit plus rien; il voudrait pouvoi° CJic!ier le mécontck.' temenl (pi'il éprouve; et il va s'éloigner d'Alfred, lors<(ue Ilobinea* parait, suivi de plusieurs ouvriers que François a été cherchera U ville.

— Mes enfants, dit Rubineau, il s'agit de me remettre ce chàtejo à neuf... ou du moins à peu près. Décidément les pièces sont trop sombres, les taiiisseries trop vieillies, les carreaux trop petit* et le* escaliers trop mauvais. Uéparez, restaurez, grattez, peigne», collet; et, surtout de la prompliliide; je vous payerai... en grand tcigncur. François, conduis ces ouvriers... tu connais mes intentions.

— Comment, mon ami! dit Alfred, tu vas faire réparer tout It château?

— IN'on pas tout... mais au moins la partie que j'habiterai , et oa je recevrai du monde... quant à la tour du ÎS'ord. elle jieut rester comme elle est... je n'irai jamais!... Ensuite, il faut bien qu'on replante, qu'on bouleverse tout le jardiu... Est-ce que je puis recevoir U meilleure société de Saint-Arnaud , et la faire promener dans des plant* de betteraves!... Je donnerais une jolie idée de mon goût!... Je vais dépenser de l'argent, c'est vrai... mais un beau mariage me rendra tout cela!...

— Tu penses déjà à te marier?...

— Ma foi? oui... il me semble que le mariage donne de l'aplomb, de la considération... enfin, nous verrons... ftlais je vaisà Saint-Amaodi vous venez avec moi, j'espère ?

Alfred hésite, il a un autre projet; Edouard , qui s'en aperçoit, s'emjiresse de dire : Oui, oui; allons à Saint-Amand... On dit la ville fort gentille... il faut bien que nous fassions connaissance a\ec ses habitants.

Après un momentde réflexion, Alfred accepte. M. Cunelte s'avance en saluant jusqu'à terre son maître, dont il est prêt à baiser les pieds, et annonce que le cabriolet est attelé.

— Comment ! lu as un cabriolet?...

— Oui... c'est-à-dire une espèce de petite carriole... C'est M. Cheval qui me l'a procurée... elle est fort propre, et ça vaut toujours mieux que d'aller en chaise de ]ioste aussi près.

— Et"oii as-tu trouvé un cheval?

— C'est M. Férulus cpii me prêle celui du pèie d'un de ses élèves.

— C'est-à-dire que c'est le jière de l'élève qui te le prête.

— Incessamment je compte acheter des chevaux. Allons , messieurt, déjeunons vivement, et en roule pour Saint-Amand. J'ai fait prévenir le notaire de ma visite, je suis sur que toute la ville nous attend.

On déjeiine, puis on monte dans la carriole , où Ion est un peu secoué ; mais le cheval est vigoureux, on ne larde pas à apercevoir le* vestiges de fortifications qui sont encore autour de Saint-Amand; et bientôt on entre dans la ville sans que les habitants soient sur leur porte, ce qui surprend beaucoup Robineau.

Pendant que le nouveau propriétaire se rend chcxle notaire, .\Ifred et Edouard vont parcourir la ville, dont ils ont bientôt fait le tour. Hobiiieau vient les rejoindre sur la grande place ; il a l'air radieux. Le notaire lui a dit qu'on parlait beaucoup de lui dans l'endroit, et l'a engagé à dîner pour le lendemain, parce qu'il veut lui faire faire counaissance avec les personnes les plus disting >ées de la ville. Enfin, il a les poches pleines de lettres de recou<ni.iiidalion , et comme il a déjà dit au notaire que son îulentioii est de se marier, celui-ci lui a jnoiuis trois bals et quatre grandes soirées pour la semaine i>rochaine.

Robineau termine en disant : Je ne vous al pas oublié*, mes amis.

— Est-ce que tu veux aussi nous marier? dit .All'red.

— Ce n'est pas cela !... <^)uoique, si vous vouliti... U |>arail qu'en province on se marie beaucoup; mais j'ai dit que j'avais amené avec moi de Paris deux jeunes geus : l'un trc*-ricUe, l'autre qui a beaucoup d'esi>rit...

— Cela veut dire que celui qui est riche n'est qu'une bête?...

— Non, ce n'est pas ça!... mais on m'a demandé si vous éties aussi garçons, et, sur m« réponse aâirwativo. on m'a fort engagé à vous amener dîner avec moi. et...

— Monsieur Jules , vous êtes bien aimable; mai* nous n avons ]vu envie de jouer ici quelques scènes de la Petite Vilk; vous irci diurt sans nous.

— Comme vous voudrez, messieurs... Mais rien ne nous retient plus, retournons à mon château : allons presser uie* ouxrier*. i .û déjà prévenu le notaire qu'avant peu je donnerais Ui'C grandi: fêle, dîner , bal , feu d'artifice , flamuies du Uengale... à l'insUr de Tivoli de Paris... Allons faire arracher les betteraves.

Ou remonte dans la carriole, et on reprend le cliemiu du clttleau. Robineau est dans l'ivivsse, il ne rêve que bals, fêles, mariages, U voit toutes les femmes de la ville qui vont se disputer «a conquête, et toutes les demoiselles qui lui fei-onl les doux ytux. PcudAUl qu il >i.iit tout cela, il IM «'«jicrçoil pus que s«s dciu com|MyiioU2 iic i'ccottkul

LA MAISON BLANCHE

plu», M que, livri's k IfMirs rt'flt'iions, Alfred et Edouard sont occupés «le tout autre cliose que des fûtes qu'il veut duiiuer, mais ou il se pronict de ne pas faire danser et boire les villageois des environs.

On est près du cliJïteau, quand Robineau pousse une eselauiation qui tire ses compagnons de leurs réfleiions.

— Encore cet homme!... toujours cet Iiommcl... c'est ma hèle noire!... Je ne sais pas pourquoi j'aimerais mieux voirun loup que ce g«nd escogri(Te-l<> !...

Les jeunes gens lèvent les yeux et aperçoivent le pauvre voyageur assis à peu de distance du cliAtcau, qu'il semble considérer aussi attentivement que la veille.

— Ah! c'est l'iiouimc au b.'iton noueux ! dit Alfred en souriant. — C'est ce pauvre diable de Clermont, dit Edouard.

— Oui... c'est ce beau monsieur qui est si vilain... Voyez donc comme il examine mon château !... il y met de l'affectation... on dirait qu'il veut chercher querelle aux ouvriers qu'il aperçoit... Je ferai chasser ce drôle-là de devant mes fossés.

— Monsieur de la Roebe-INoire, je ne crois pas que votre seigneurie ait ce droit-là... M. Férulus te dirait que cet homme est extramwos, que par conséquent la place est libre.

H. Cunetle, concierge du cti'itMu do la Roche-Noire, est toujours disposé à boire à la santé de monseigneur.

'' — Mais , enfin , pourquoi regarde-t-il comme cela mon bien ? ça me clioqtie, moi.

— Va le lui demander. — Aller parler à ce vagabond!... me compromettre avec lui!... non, certainement. Cependant, je voudrais bien savoir ce qu'il vient faire dans ce pays.

— Eh bien, dit Edousrd, moi qui ne crains pas de me compromettre, je vais tâcher de causer un peu avec cet homme... J'ai dans l'idée que c'est un malheureux qui cherche de l'occupation... Ne pourriez- vous pas lui donner quelque emploi dans votre château, puisque vous montez votre maison?

— Prendre cet homme-là chez moi !... Non, vraiment, j'aurais peur qu'il me volât.

« — Eh! monsieur, faut -il donc toujours juger sur l'apparence? et parce que l'habit de ce pauvre diable est plus mauvais que ceux de ces paysans, faut-il pour cela lui refuser les moyens de gagner sa vie?... C'est ainsi que l'on force les malheureux à devenir coupables !....

— Au fait... ce que vous dites là est assez judicieux. Eh bien!... voyez, demandez-lui ce qu'il sait faire... Je pourrais l'employer à arracher les betteraves, à panser Ips chevaux que je vais acheter... enfin, nous verrons... Mais auparavant, sachez ce qu'il est... je tiens à n'avoir à mon service que des gens distingués.

La carriole venait d'entrer dans la cour. M. Férulus, qui était déjà arrivé pour dîner, vient au-devant des voyageurs. Edouard laisse la lociété entrer dans le château, il en sort et se dirige du côté où ils ont aperçu l'homme de Clermont-Ferrand.

L'inconnu était encore assis à peu de distance de la tour du Nord, pour laquelle ses regards montraient plus de prédilection que pour les autres parties du château ; son bâton étaitplacé eatre ses jambes, et M tête était appuyée sur tme de sea mains^

Edouard s'approche de l'étranger ; mais celui-ri ne le regarde poial et rcLUe dans la même position. Edouard voit qu'il faut que ce soit lui qui entame l'entretien; et se plaçant presque devant l'inconnu, il lot dit d'un ton indifférent : — Vous semblez eiami«u:r cet ancien clièteau avec beaucoup d'intérêt, monsieur? *

L'étranger lève les yeux sur Edouard, le regardk/«ll moment avec humeur, puis répond d'un ton brusque : — Ne sui»-je pas le maître de regarder oii bon me semble?

— Personne ne vous conteste ce droit. Je pensais seulement que la vue de ce château vous rappelait d'anciens souvenirs... que peut-être vous y aviez connu quelqu'un autrefois?

L'inconnu jette un regard perçant sur le jeune homme, un sourire amer vient ellleiirer ses lèvres, mais il ne répond rien.

Après un moment de silence, Edouard reprend : Ce pays est charmant!... je suis charmé d'y être venu; il offre un mélange piquant de sites sauvages et de gais paysages... Etes-vous de ce pays, monsieur?

L'étranger regarde fixement Edouard, puis lui répond : Si je vous demandais, moi, d'oii vous êtes, ce que vous avez fait, et ce que voui venez faire ici, trouveriez-vous cela convenable et me répondriez-vous? . — Peut-être, monteur; d'ailleurs je puis avoir pour vous questionner des motifs que vous n'auriez pas.

— C'est-à-dire que parce que je suis mal vêtu, parce que j'ai l'air d'un pauvre diable, vous, qui êtes bien mis, qui avez sans doute de l'or dans votre poche, vous pensez que vous avez une grande supériorité sur moi, et que cela vous donne le droit de me questionner.

— Vous vous trompez, monsieur; et si votre extérieur a pu me faire penser que vous étiez peu fortuné, de cette pensée m'est venu le désir de vous obliger, de vous être utile, et c'est là ce qui m'a porté à vous adresser ces questions.

L'étranger regarde quelques instants Edouard, puis secoue la tête en disant : — Vous seriez donc bien différent des autres horames !..,

— Je suis venu dans ce pays avec la personne qui a fait l'acquisitîoc de ce château.... et que vous avez pu voir avec nous. »

L'inconnu laisse échapper un sourire moqueur en murmurant : Oui... oui, je l'ai vu!... et il paraît qu'il veut déjà tout bouleverser dans le chà teau.

— Ce domaine a besoin de réparations; il veut rendre plus moderne la partie des bâtiments qu'il habitera. Il veut aussi monter sa maison... il n'a pas assez de monde... il y a divers emplois à donner. CoDïme vous regardiez ce domaine avec intérêt... j'ai pensé que peutêtre... il vous serait agréable...

L'inconnu fronce les sourcils en s'écriant : Et vous venez m'offrir d'être laquais du nouveau propriétaire !

Etonné de l'expression singulière qui se peint sur la figure de l'étranger, Edouard répond en hésitant: Laquais... ou toute autre chose... je ne connais point de condition déshonorante pour celui qui la remplit avec probité. •

Le voyageur reste quelques instants à réfléchir, puis il s'écrie d'un ton d'ironie : Vraiment! ce serait fort drôl^!... oui... Je sais que Jacob fut le serviteur de Laban, qu'Apollon fut garçon de ferme, que David garda les brebis, que Cincinnatus conduisit la charrue, et que l'Enfant prodigue fut réduit à conduire des pourceaux!... Après tout, qu'importe la condition que l'on exerce pourvu que l'on soit heureux!... Un homme en habit brodé est-il plus estimable qu'un homme en veste et en sabots ?... Non ; mais celui qui est richement vêtu peut se procurer toutes les jouissances de la vie, peut satisfaire ses désirs, ses passions, voilà l'avantage qu'il a sur l'autre. La forme change, le fond eit toujours le même... Pour en juger, donnez de l'or, des richesses, à quelque pauvre diable dont on vous vantera la vie simple et les mœurs pures... il ne tardera pas à faire des sottises comme les autres... Je ne connais qu'une classe de gens sages , ce sont ceux qui ne se laissent point attraper !...

Edouard écoutait l'étranger avec autant de surprise que d'intérêt. Les discours de l'inconnu venaient de lui prouver qu'il ne se trompait point en supposant que cet homme ne s'était pas toujours trouvé dans une misérable situation. Sans paraître faire attention à la personne qui est près de lui, l'étranger tire de sa poche une pipe et un briquet, puis , tout en frappant la pierre pour avoir du feu , continue ses réflexions. •

— C'est une chose bizarre que la vie I... Quand on est riche, heureux, considéré, on l'expose témérairement... on se fait un jeu dei périls!... on se fait un honneur de braver les dangers... Il est vrai que le plus souvent on ne fait tout cela que par amour- propre... puis vient l'adversité, la misère, la vieillesse, et c'est alors que l'on tremble le plus souvent pour son existence... Nous n'avons pas Je sens commun!.... Quant à moi, j'ai pris le bon parti: je ne m'afflige de rien!... je me mets au-dessus de tout... J'ai encore quelques pièces dans ma poche... quand je n'aurai plus rien, nous vei^ rons... Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans des situations embarrassantes... il y a même quelque chose de piquant dans le« réflexions que cela vous fait faire... D'ailleurs, les Auvergnats sont de bonnes gens... ils me donneront toujours un morceau de pain, et avec cela je suis libre de me promener depuis le matin jusqu'au soir... C'est quelque chose... Ah ! si nous étions à Athènes , à Sparte , on pourrait trouver à redire à ma manière de vivre, je le sais. Par les lois et

tA MAISON BLANCHEi

Solon il ëtiit permis de dénoncer tout citoyen qui n'avait pas d'occupation... Mais autre temps, autres mœurs 1...

L'étranger a allumé sa pipe, il la met dans sa bouche, se tourne vers Edouard en laissant échapper un sourire moqueur; puis lui envoie une bouffée de fumée.

— Monsieur, dit Edouard, il est facile de s'apercevoir à vos discours que vous avez reçu de l'éducation , que vous n'êtes pas né dans une classe obscure de la société. Des malheurs, que je ne demande pas à connaître, vous auront fuit tomber dans l'adversité... vous semblez peu estimer les hommes , parce que, sans doute , vous avez à vous en plaindre ; mais l'infortune nous aigrit et nous rend quelquefois injustes.. . quant à moi , je désire sincèrement vous être utile et vous tirer d'une situation qui, je le vois, ne devait pas être la vôtre.

— Ne devait pas être la mienne !... vous voyez bien que si, puisque m'y voilà!... Au reste, vous ai-je demandé quelque chose? ^^ui vous dit que je ne me trouve pas bien comme je suis ?

Mademoiselle Chevaî, prenant son maître sous son bras aussi lestement quo si elle enlevait un enfant, l'emporte en distribuant à droite et à gauche des coups do poing pour so faire un passage.

— On peut s'étourdir sur ses malheurs. .i sur... sa misère... mais quelque force d'âme que l'on ait, il est impossible d'effacer entièrement de sa pensée le souvenir de temps plus heureux.

L'inconnu s'étend nonchalamment sur Icgazon, et regarde Edouard en disant : Ah! vous croyez cela!... Et qui vous dit que je n'ai pas mérité les malheurs dont vous me supposez la victime ; que ce n'est pas mon inconduitc, mes passions, qui m'ont mis où j'en suis ?

— Quand cela serait, je n'y verrais qu'un motif de plus pour chercher à vous obliger... On doit être bien plus mallicureux quand on l'est devenu par sa faute.

— Est-ce que vous croyez que je suis le culte du Zoroastre, que je me nourris de la lecture du Sadder, qui veut que l'on fasse un examen rigide de sa conscience à la fin de chaque journée? Mon, vraiment... Il y a longtemps que ma conscience et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, et cela par une bonne raison , c'est que nous ne nom parlons jamais... Avez-vous du tabac à priser sur vous?

— rVon, je n'en fais pas usage.

— C'est dommage... c'est le diable pour en trouver par ici ! Allons, je m'en passerai... on s'habitue à tout!... Autrefois, je n'aurais jamais cru que l'on put dormir .aussi bien en plein champ que dans un lit; maintenant, je m'y trouve à merveille!... .l'avoue cependant que le pain des montagnards est un peu lourd !.... cela ne vaut pas une dinde truffée!... un faisan rôti!... mais il faut être sobre quand on ne peut pas faire autrement.

— Et, lorsque je vous offre les moyens d'être plus heureux , pourquoi me refusez-vous?... Une place de domestique vous humilierait; mais sans être positivement cela, on pourrait vous trouver quelque emploi, quelque occupation qui n'aurait rien de pénible...

— ^on, uon.,> ce n'est pa* le nom de wlet qui m'ofl'ense; je vou«

le répète, je vois tous les hommes du mime ceil!... mais lerrlr duu ce château... cela ne se peut pas!...

— Pour quelle raison ?...

— Cela ne se peut pas, vous dis- je! En prononçant ce» mots, Vé> tranger se lève bnisquement ; puis reprend en souriant : — Convenez que le nouveau propriétaire a l'air d un fameux imbécile!...

Edouard sourit aussi, tout en répondant : — C'est au fond un fort bon garçon.

— Oui!... bon garçon 1... J'en ai diablement connu qui paraissaient tels!.,, ils m'empruntaient mon argent, et ne me le rendaient pas; au reste, depuis, j'ai fait de même... c'est naturel; mais il est bien plus difficile de vivre avec les bètes qu'avec les gens d'esprit!.., La richesse rend les premiers encore plus ridicules, parce quelle leur donne un aplomb, une suffisance dont ils font parade et dont ils tous assomment!... Ah! je sens à mon estomac que l'heure du diner est venue... un estomac sert de montre, voyez-vous!... Bonsoir, monsieur.

— Ne pourrais-je au moins savoir votre nom?... S'il se présentait quelque occasion de vous obliger qui vous fût plus agréable que celle d'entrer au château, je désirerais pouvoir vous retrouver.

— Me retrouver! ce n'est pas très-facile; je suis pour l'instant, comme les anciens francs-juges, partout et nulle part!... Cependant , je crois que j'ai élu pour quelque temps domicile dans ces montagnes. Quant à mon nom, je n'ai nulle envie de vous fiire connaitre celui qui m'appartient; mais je vais vous dire comment m'appellent les Au« vergnals qui me rencontrent et commencent à me connaitre : ils me nomment le grand vagabond. Ça n'est pas si sonore que M. de la Roche-Noire!... mais, après tout, c'est un nom comme un autre. Bonsoir.

En disant ces mots, l'étranger s'éloigne en sifflant, et Edouard reprend le chemin du château en pensant au singulier personnage avec lequel il vient de causer.

Lo chien n Isisso caresser par Edouard en regardant sa nialinesse, eoc-.ji» pour lui demander si le jeune homme est de ses amis.

On attendait Edouanl pour se mettre il table; M. Férulas se désolait, parce que le potage allait être froid; mais Robineau était fort curieux de savoir ce que c'était que l'homme au b.'ilon noueux ; cl du plus loin qu'il aperçoit Edouard, il lui crie : — Eh bien! avei-vtu» causé avec lui?

Oui, nous avoni eu ensemble une assez longue conversation. —

Vous allez nous conter cela.

Est-ce que monsieur no pourrait 'WS nous ilire ïtla en dînant?

dit M. Férulus.

On se mot à table , et Edouar»! fait part du résulut de sa conversation avec l'étranger.

— Ainsi, il ne veut pas entrer k mon service? dit Uobincau. — Non, il refuse. — Je n'en suis nullement fâché.

— Il faut que ee gaillard-là soitim peu timbré, dit M. Férulo•^.

LA MAISON BLANCHE

S dur prëttrtT le pain de» montagnards à la cuisine de M. de la Rocbe- 'oire.

— Je ne jKirt.iijc pas votre iili''i>, dit Edouard. Cet homme a reçu de l'jdiicntion , a tenu un rang dans la société ; il ne peut se résoudre à servir les aiilres , cela me semble assez eoiiceualile.

— ^iir quni supposei-vous que ce vagabond a été reçu dans le grand monde? dit Robineau. Je n'ai rien trouvé de distingué dans sa personne.

— Si vous l'avict entendu parler , vous seriez certain qu'il n'a pas toujours porte un si misérable costume.

— Mon clicr Edouard, dit Mfred, tu es un peu romanesque, tout ce qui ofl're quelque chose de singulier, d'extraordinaire, te plait, tu «s été bien aise de faire de ce vagahond un de ces personnages niystérieui comme on en trouve dans les romans.

— Messieurs, dit M. Férulus en versant à boire à tout le monde, M. Edouard est homme de lettres; il a pu... je dirai même plus, il » du être llatlé d'entendre quelques mots sclwlastiqws sortir de la bouche d'un personnage grossier... Mais qu'est-ce que cela prouve? qu'il a reçu de l'éducation?... Je ne suis pas de cet avis. Ne voyonsnous pas dans l'antiquité que des bètes ont parlé?...

— Cela se voit encore de notre temps, dit Alfred.

. — Ali! oui, les perroquets... Ccux-l.i ont reçu de l'éducation; mais Tite-Live rapporte qu'un boeuf s'écria en plein marché : Home, itrends garde^ à toit Pline dit qu'un chien parla lorsque Tarquin fut chassé du trône; si l'on en croit Suétone, une corneille s'écria dans le C.ipitole : C'est fort bien fait, lorsqu'on allait assassiner Uomitien ; un des' chevaux d'Achille, nommé Xaiilhe, prédite son maitre qu'il mourrait devant Troie ; enfin , le bélier de Phryxus a parlé aussi bien que les vaches du mont Olympe; et cependant, messieurs, toutes ces bèleslà n'avaient pas reçu d'éducation. Un homme peut bien en faire autant... J'en conclus que ce vagfabond a été au service de quelque savant, et qu'il lui en est resté quelque chose dans la mémoire ; car , nous autres, maîtres es arts, nous sommes comme le soleil, dont les rayons pénètrent dans les palais et dans la mansarde... Le salmis de mademoiselle Cheval est excellent!... J'ai l'honneur de boire à la santé de monsieur de la Roche-Noire.

Alfred et Edouard ne prennent plus part à la conversation, tous deux sont livrés à leurs pensées; mais M. Férulus, qui parait s'être ])ronils de boire , de manger et de parler pour tout le monde , ne laisse pas tomber l'entretien, dans lequel il a soin de jeter à chaque instant quelques louanges , quelques compliments au nez de Robineau, qui reçoit cela avec délices, et trouve ftl. Férulus beaucoup plus aimable que ses deux amis. Le maître d'école a déjJ son but ;'le séjour du château lui est beaucoup plus agréalil« que celui de sou pensionnat, i et vers la fin du dîner il s'écrie avec effusion de coeur :

— Monsieur de la Roche-Noire, je me sens porté pour vous d'ime bien forte dose d'attachement....

— Monsieur Férulus , dit Robineau en s'inclinant, je tous prie de croire que. de mon côté

— Monsieur de la Roche-Noire , cela m'est venu tout de suite en vous voyant arriver sur votre âne. Il existe entre les grands hommes une secrète sym[ialhie... et si vous êtes grand par la naissance et par les richesses , je me flatte de l'être par les sciences... Je suis un véritable puits en fait de sciences!... Vous devez avoir une bibliothèque dans votre château.

— J'en ai trouvé une dans la tour du Midi.

— Alors, il vous faut absolument un bibliothécaire...

— Mais c'est qu'il n'y a plus de livres dans la bibliothèque.

— C'est égal... on en mettra... J'y mettrai les miens... tous livres classiques; vous sentez, monsieur de la Roche-Noire, gu'un château oii il n'y a pas de bibliothécaire, c'est un dîner sans potage, c'est un bel homme ([ui n'a qu'un oeil . c-'est une jolie femme qui boite... Eh bien ! monsieur de la Roche-rCoirc, savez-vous ce que je suis capable de faire pour vous ?... J'ai l'honneur de boire à votre santé.

Robineau cherche quelque temps dans sa tête , puis répond : — Ma foi, non , je ne devine pas.

— Si vous ne devinez pas, je dois vous l'expliquer... c'est toujours ainsi que les sibylles répondaient à ceux qui les consultaient ; et, quand elles avaient expliqué leur oracle, ordinairement on ne le comprenait pas davantage. Mais revenons. Il vous faut absolument un bibliothécaire...,

— Mais je croyais qu'avant....

— Non , il vous en faut un d'abord ; pour être le dépositaire des sciences que doit renfermer le château de la Roche-Noire, il fautim homme profond, érudit, savant et modeste. Or, j'ai beau chercher à dix Lieues à la ronde, je ne vois absolument que moi qui réunisse toutes ces qualités , consequentia consequentium , je serai votre bibliothécaire....

— tjuoi ! monsieur Férulus ?...

-- .l'ai l'honneur de porter la santé de monsieur de la Roche-Noire. Oui , je quitte tout... j'abandonne mes élèves à mon sous-n.aitre... J'en «vais pourtant cinq <lan3 ce moment-ci. C'est égal!... l'argent n'est rien pour moi. IJ'ailk-i.rs, je me suis rais dans la tète de ^ous faire aller à l'imuiorlalité... et vous ireî... Je ferai en votre honneur des wi» gr#sg, latin* , feïsuMB» et téiiTeui; "veus sw«a »" liécèue, ua

Auguste; je serai votre Horace, votre Virgile... et pour vous faire aller à l'immorlalité , je ne vous demande que quatre cents francs d'appointements avec la table et le logement.

Robineau trouve que te n'est pas cher de devenir immortel pour quatre cents francs par année; il frappe dans la main de M. Férulus : l'affaire est conclue. Le Icndcinaiii même , le nouveau bibliothécaire promet de venir s'installer au château. On boit de nouvelles rasades au plaisir que l'on aura dans la société l'un de l'autre ; et ces messieurs, a force de raisonner sur les avantages de la science et de boire à la santé des grands hommes de l'antiquité, finissent par ne plus savoir ce qu'ils disent. Depuis longtemps Alfred et Edouard se sont retirés. Robineau songe à en faire autant; mais en se levant de table il s'ajierçoit avec étonnement qu'il est étourdi , et que ses jambes fléchissent, il sonne François ])our qu'il le conduise dans son appartc ment, en disant : — C'est singulier! on croirait que je suis un peu gris.

— Monsieur de la Roche-Noire , dit Férulus en tâchant de trouver son chapeau , il n'y a iioint de mal a se donner une petite pointe: Alexandre-le-Grand se grisait quelquefois; jadis nos ancêtres buvaieZii sec !... En Allemagne, on ne croirait pas avoir traité son hôte en ami, si on ne le renvoyait jias ivre; enfin en Russie, les Moscovites aimaient le vin avec tant de fureur que quand ils ne pouvaient plus en avaler, ils s'en faisaient donner des lavements. Quand je serai votre commensal, j'espère que nous remettrons en vigueur quelques-unes des anciennes coutumes de l'antiquité... A demain, monsieur de la Roche-Noire !....

M. Férulus quitte le château à peu près dans l'état où Cunette et Vincent avaient quitté le bal ; et Robineau se jette sur son lit tout étourdi , mais enchanté d'avoir quelque point de ressemblance avec Alexandre-le-Grand.

CnAPiTRE XIV. — L'amour nuit à l'amitié.

Le désir de revoir Isaurc a rendu les jeunes gens matinals ; Robibineau est encore ]irofondéiuent endormi lorsque Edouard quitte son appartement et descend légèrement l'escalier qui va dans la cour. Edouard fait le moins de bruit possible ; il craint de réveiller Alfred, il c»aint même de le rencontrer; il ne se doute pas que cette lois le jeune baron l'a gagné de vitesse, et que depuis une demi-heure il a déjà quitté le château^

Arrivé dans la coiir , Edouard est arrêté par François, qui n'ose point réveiller son maitre et ne sait que répondre aux ouvriers qui lui demandent ses ordres pour différentes réparations. Fdouard va un moment examiner les travaux, donne quelques avis, et parvient à se débarrasser de tout le monde. Mais à peine a-t-il quitté François, que le jardinier s'avance vers lui , et le prie de venir un moment examiner les embellissements qu'il projette dans les jardins. l\ n'y a pas moyen de se défaire de M. Vincent sans lui céder. Edouard va dans les jardins, trouve tout charmant, admirable, délicieux ; et, pendant que le jardinier parle encore, le laisse là, se sauve du jardin et regagne la cour. Le concierge l'y attendait ; M. Cunette n'est pas gris ; mais il a déjà déjeuné , il est fort en train de causer ; il veut absolument faire voir à Edouard les souterrains du château, il tient les clefs à sa main, et a déjà allumé sa lanterne.

— Je ne veux pas voir vos souterrains, dit Edouard en repoussant M. Cunette ; montrez-les à votre maître tant que vous voudrez... moi, je ne tiens pas à les connaître.

— Monsieur a donc changé d'avis , dit le concierge en remettant ses clefs dans sa poche.

— Comment ! changé d'avis ?

— Sans doute... Ce matin votre ami... M. de Marcey, nous a dit que vous vouliez absolument voir les souterrains... les jardins... les travaux... 11 nous a bien recommandé de vous montrer tout.

— Quoi !... vous avez déjà vu Alfred?... et oii donc est-il?

— Ah! il y a longtemps qu'il est loin... s'il court toujours... Avec ça qu'il a pris le gros cheval qui était hier à la carriole... vous savez... Ah! Dieu ! comme il l'a fait galoper!

Edouard voit que c'est Alfred qui lui a envoyé tout le monde pour le retenir au château ; il devine son motif, et déjà son cœur bat avec violence... Alfred a voulu se ménager un tête-à-tête avec Isaure , il a craint qu'Edouard ne vînt le trouver. Que peut-il avoir à dire de se» cret à cette jeune fille ? Fdouard ne le devine que trop, et il donne-rait déjà tout ce qu'il possède pour être en ce moment près de le Maison Blanche.

— N'y a-t-il pas moyen de trouver encore un cheval ? dit-il au con^ cierge qui souffle sa lanterne. — Un cheval... pour mettre à la car* riole ?... — Eh ! non , pour le monter... — Ah ! je vois ce que c'est, monsieur veut aller rejoindre son ami... Vous aurez de la peine... il a de l'avance, et puis c'est qu'il galopait!... — Je vous demande un cheval... — Ah! il y a Nicolas qui a sa petite jument qui est boiteuse... Mais c'est égal ; elle a encore trois jambes dont elle allonge joliment'... — Allez me la chercher!... Tenez, voici de l'argent; mais je vous en prie qu'on se hâte... — Alors, décidément vous ne voulez pas voir les soutenons aujourd'liiii ? — Eh ! non. Pour Dieu, uneaei^iBM un cheval 1

LA MAISON BLANCHfi.

Le concierge s'(îloi;;ne. Edouard se jirombne avec agitation dans la tour. 11 sent comhicn il lui sera dilTicile d'ciiipéchcr qu'Alfred n'aille sans lui chez Isaure ; il n'a aucun droit, aucun luolif pour lui en vouloir; et cependant son cœur se serre, sa tète s'evalte à la pensde qu'un autre est près de la jolie clievrièrc, et que cet autre lui fait la cour.

Enfin Cunette revient avec la jument de Nicolas ; Edouard saute dessus. Au moment oh il va sortir du cliâleau , M. l-'érulus y entre , tenant sous un bras un petit ])afiuet qui contient ses effets, et sous l'vitre une vingtaine de volumes liés par des ficelles, avec lesquels il «e propose de reformer la bibliollicquc du château.

>— Déjà à cheval , mon cher confrère!... dit M. Fèrulus en s'arrêbiit devant Edouard. OU! oh ! nous allons de bonne heure chercher ia l'iffle....

0 vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse, Courez du bol esprit la carrière épineuse. N'allez pas ..

^Gare, monsieur Férulus ! gare 1 je vous en prie I je mis trèsprcssë....

— J'aurais seulement voulu vous montrer un livre bien précieux que j'ai là sous le bras... Je l'ai trouvé sous des bouquins... c'est une perle pour un savant !... Mais il faut savoir : Aurum ex slcrcure Ennii.

Edouard n'écoule plus M. Fér-ulus; ilji poussé sa monture, et il laisse le savant défaire son paquet de livres'au milieu de la cour. Stimulée vigoureusement par son cavalier, la jument de Nicolas avance assez vite ; plus elle est échauffée, moins elle boite , et Edouard ne la laisse pas se ralentir. Cependant le chemin devient difficile pour un cheval, mais on approche de la vallée ; bientôt on apercevra la demeure d'Isaurc ; cette pensée calme un peu l'agitation d'Edouard. Il voudrait savoir comment la jeune fille a reçu Alfred , et si elle lui témoigne ])lus d'amitié qu'à lui. Mais comment apprendre ce qu'ils se scrontdit? Un bruit subit se fait entendre ; c'est le gros cheval de la carriole qui est attaché près de là. Edouard quitte aussi son coursier, l'attache près du cheval d'Alfred, puis se dirige vers le vallon, le cœur oppressé, et songeant avec amertume combien a peu duré le bonheur que , la veille encore, il avait goûté en ces lieux.

Le jeune homme est descendu dans le vallon ; ses yeux inquiets errent autour de lui. Il n'a pas encore vu ceux qu'il désire et qu'il craint d'apercevoir. Il va sur la montagne oii la veille il s'est assis près d'isaure ; il retrouve la place où ils étaient ensemble ; mais la montagne est déserte, la bergère n'y a pas conduit son troupeau. Ils sont donc dans sa maisonnette. Edouard plus ému se hâte de marcher vers la demeure ou la veille il n'a pas osé entrer, parce que, pour la première fois qu'il se trouvait seul avec Isaure, il lui semblait plus convenable de ne point aller chez elle. Mais Alfred n'a pas eu la même délicatesse... 11 est chez la petite, et depuis longtemps peut-être !

Edouard est bientôt devant la maisonnette ; il court à la porte, elle cède , il entre brusquement. Isaure est assise et travaille ; "V aillant est à ses pieds... A peu de distance, Alfred est près d'une table devant des fruits auxquels il n'a pas touché , et ses yeux sont amoureusement fixés sur la jeune fille, qui tient les siens baissés.

Au bruit que fait Edouard en entrant, la petite lève la tête, et un sourire aimable vient embellir sa physionomie j Vaillant va tourner autour du jeune homme sans gronder ; mais les traits d'Alfred se cou- •raclent, et une expression de dépit brille dans ses yeux.

— Pardon ! dit Edouard en s'arrêtant contre la porte ; j'entre bien brusquement... mais je venais... je cherchais...

— Et pourquoi donc tous ces détours? dit Alfred ; vous veniez ici, TOUS cherchiez la maîtresse de ces lieux, et vous vous hâtiez d'accourir, parce que vous vous doutiez que j'étais près d'elle.

Edouard ne répond rien, mais Isaure s'est levée ; elle lui présente un siège en lui disant avec une grâce charmante : — Vous allez déjeuner aussi , n'est-ce jias ?

— Volontiers, dit Edouard , vous offrez si bien , qu'on ne peut vous refuser.

En disant cela, il va se placer en face d'Alfred , qui se décide alors k manger. Isaure, après leur avoir apporté ce qu'elle a de meilleur dans son jardin , va se remettre à son ouvrage. Elle semble moins gaie, moins à son aise que d'ordinaire. Edouard s'en a|)erço!t, mais il n'ose la questionner. Alfred les regarde tous deux, et quelques minutes s'écoulent dans cette contrainte réciproque, les deux jeunes gens paraissent également s'observer.

Enfin Alfred dit à Edouard : — Pourquoi donc hier ne m'avcx-vous pas avoué la vérité, lorsque je vous ai demandé d'oii vous veniez?... n'étici-vous pas le maître de vous rendre ici ?... Pourquoi m'en hvoir fait mystère?... Est-ce que vous aviez promis le secret « mademoi- •cllc ?... en tout cas elle a été moins discrète que vous.

— Depuis quand faut-il que je vous rende compte de toutes mes actions? dit Edouard avec humeur; que vous faisait que je fusse ou non venu... dans cette vallée? Un ami peut recevoir nos conhilonoes, mais il ne doit pas chercher à pénétrer ce que bous vuulons lui cacher

— Un ami, dit Alfred avec ironie ; ce nom eai uussi commun qu'il wt r»r» au'il soit mérité !.<!

— En effet !... on n'est plus notre ami quand on veut nom éclairer sur les suites de nos passions... ou nous empêcher de faire quelaut . nouvelle folie !... (

— 11 est fort plaisant de donner des conseils aux autres quand m | en aurait besoin pour soi-même '...,

Les jeunes gens gardent de nouveau le silence. Isaure la reganU tour à tour avec un étonnement mêlé d'inquiétude, mais elle n'osa leur parler.

Au bout de quelque temps, Alfred part d'un éclat de rire en regardant Edouard , puis s'écrie : — Vraiment, mon cher Edouard, now sommes de grands enfants I... Nous brouiller, nous garder rancune... et tout cela oour une jolie figure... deux beaux yeux ! enfin |>our cette aimable enf ^t , qui peut-être ne nous écoutera ni l'un ni l'autre.

— Alfred, s'écrie Edouard, est-il convenable de parler ainsi d^ vaut elle ?...

— Eh ! pourquoi pas ? Oh! moi, je ne cache pas ce que je pense!... Demande à Isaure, je lui ai dit que je l'adore, que j'en suis fou, que je veux faire son bonheur... que sa jolie petite mine ne œe sort pas de la tête... N'est-ce pas, Isaure, que je vous ai dit tout cela ?

La petite rougit, et sans lever les yeui répond à demi voix : — ic ne me souvenais plus de ce que vous m'aviez dit, monsieur.

— Diable!... il paraîtrait alors que ma déclaration n'a pas {ait une grande impression sur votre cœur !...

— Alfred, pouvez-vous parler si légèrement à cette jeune fille? vous croyez toujours avoir affaire à vos coquettes, à \os dames de Paris... Mais la solitude dans laquelle vit Isaure doit nous faire un

devoir de la respecter davantage Songez que nous sommes sous

son toit ; qu'elle nous reçoit avec confiance , et qu'il serait affreux d'en abuser.

— Oh ! tu fais de la morale , toi, et tu viens pousser des soupirs, lancer des regards langoureux!... Mon cher Edouard, chacun a ta manière de faire la cour; et, près d'une fille innocente, la tienne est je crois la plus dangereuse ; moi, je ne prends pas de détours, je dis sur-le-champ ce que j'éprouve... (Juel mal y a-t-il donc à trouver Isaure charmante... à l'aimer ?... n'est-<?lle pas sa maîtresse, n'est-elle pas libre de disposer de son cœur?... pourquoi ne tentcrais-je pas de m'en rendre maître? Au reste, Isaure est plus en sûreté que tu ne le crois... J'ai voulu l'embrasser... un petit baiser, ce n'est pat demander beaucoup! mais diable!... cette tentative a failli me coûter cher.... mademoiselle se défendait... et son chien qui a vu cela!... j'ai vu It moment oîi il allait me dévorer!... Parbleu! si jamais je me marie il faut que je mette un chien comme celui-là près de ma femme!...

Isaure a baissé la tête sur son ouvrage, elle ne dit rien. Edouard s* lève avec humeur, il se promène quelques instants dans la chambre | mais en regardant la jeune fille, il voit que deux grosses larmes coulent le long de ses joues, quoicfu'elle baisse les yeux pour les cacher,

— Tenez , Alfred , voilà votre ouvrage ! s'écrie Edouard ; à peine s vous la connaissez , et déjà vous faites couler ses larmes !...

— Que dis-tu... elle pleure!., il se pourrait! et j'en serais la cause I Isaure... chère Isaure , dites-moi que vous me pardonne» !...

En disant cela, Alfred court se jeter aux genoux de la petite; (? s'empare d'une de ses mains, quoique Vaillant lève déjà la tète Q. laissant échapper un murmure de mauvais prés.tge.

— Combien je suis désolé de vous avoir fait du chagrin! reprend Alfref ; je vous jure d'être plus sage à l'avenir!... Edouard a raison , je suis un étourdi... je ne s;iis ce que je fais... Mais aussi vous êtes si jolie!... vous me tournez la tète... ce n'est vraiment {«s ma f^ule...

— Alfred, tu vas recommencer , dit Edouard, que cette scène n'amuse nullement.

— Non, non... Laisse-moi donc; il faut que je m'eiciise, il faut bien que je tâche d'obtenir mon pardon.

— Levez-vous , monsieur, dit Isaure d'un ton triste et doax; je ne vous en veux pas... ce n'est i>as vous qui me faisiei pleurer... mais je pensais à ma situation... je pensais... que je n'ai point de parents, que j'ai perdu ma mère aifoplive... Quand elle était avec moi... on ne cherchait pas à m'enibrasscr!...

— Vous voyez donc bien que c'est moi qui vous ai fait faire cet trisics réflexions! dit Alfred en se levant. Allons , je sens que j'ai eu tort... mais je ne vous ferai plus deiK-ine... Tenei, pour être plus certain d être sage... ce qui ne m'est pas toujours facile... eh bien I je ne viendrai plus seul vous voir. Edouard sera toujours avec moi... J'ca» père que voilà une résolution louable...

— OU ! c'est très-bien, dit Edouard.

— Ah ! OUI, c'est très-bien... mais c'est à une petite condition ; c'est que toi, mou cher ami , tu ne viendras pas non plus sans aoi Toir cette aimable entant.

Edouard n'est plus si charmé du projet «l'.Mfred ; mais Isaure le regarde, elle semble craindre qu'il ne refuse, et il répoud à son ami en soupirant :

— E!i bien ! oui... j'y consens... nous ne viendrons qu'ensemble.

— Allons, dit Alfred, voilà une résolution digne de nos incirnt preux. Mais je trois que, pour aujourd'hui, il est temps de dire adiou à la daiiio de nos pensées... \ ieiis. Edmi.ird. relouriiou» .lu château... Au revoir, aimable enfant!... nous vous revcrrouj demain... mail ] espcrc que cet l«aui yeux ue veneront nliu de UrMet*

LA MAISON BLANCHE

Isaiirc adresse un tloiix sourire aux dcui jeunes j;ens qui «orient de ta demeure et vont retrouver leurs chevaux.

— Ail! ail! dit Alfred, tu as fait comme moi, l'douard , tuas pris un cheval... IMafoi, nous sommes aussi bien monli's l'un que l'autre... Uécidémeiit, tout devient commun entre nous... jusqu'il ce que la pelile ait Si\i son choix, et cela ne peut tarder... ('c serait bien le diable, aimables et tourni^s comme nous le sommes, après avoir fait tant de con(piéte3 à Paris, si l'un de nous ne parvenait pas à plaire à une villaj;eoise!...

Kdouard ne parta(;e pas la paieté d'Alfred, il ne traite pas aussi légèrement que celui-ci le sentiment qu'il éprouve pour Isaure.

— Mon ami, lui dit-il, je suis vraiment fiché que tu penses s cette jeune fille...

— Eh ! pourquoi cela? tu y penses bien, toi.

— J'y pense peut-être tout différemment que toi.

— Ohl mon cher Edouard, tu ne me feras pas accroire que tu aies formé le projet d'épouser cette petite chevrière! 'J"u voudrais peutêtre nie le laisser supposer, pour qu'alors, respectant un amour si pur, je n'allasse plus conter fleurette à la jeune fille!... Gela ne icrait pas maladroit!...

— Alfred, tu juges bien mal ton ami!...

^ Je sais qu'il n'y a plus d'amis dès que l'amour Vient se mettre entre eux... Enfin , parce que tu prétends aimer sérieusement celte petile, pourquoi donc ne crois-tu pas que je puisse l'aimer aussi?...

— Ecoute , Alfred , une dame de beaucoup d'esprit nie disait der- Dièrement à Paris : 11 y a une jurande différence entie défirer et aimer; toi , tu désires posséder Isaure... mais tu ne l'ùiues pas véritablement.

— Mon cher Edouard, ta dame ne t'a rien dit là dn nouveau; il ya longtemps que je sais que désirer et aimer ne sont pwint synonymes ; mais, parce qu'on aime, ce n'est pas une raison pour ne poin^ Jv-ii-cet parce qu'on désire, cela ne prouve pas que l'on n'aime point. 'Xu Ui. ras cela de ma part à celte dame, quand tu la verras. Au re>te, qui te dit qu'Isaure ne me préférera pas à toi?...

— Oh I rien... rien , sans doute !... répond Edouard en comprimant un soupir. Puis il garde le silence tout le long de la route , Alfred en fait autant ; et les jeunes gens reviennent pensifs au château.

Cbapitre XV. — Qui promet quelque chose.

Plusieurs jours se sont écoulés pendant lesquels Alfred et Edouard n'ont pas manqué d'aller passer chaque nuitinée près d'Isaure. Fidèles à leurs conventions, ils partent ensemble du château et y retournent de conipagnie. Cependant il est facile de voir que ce traité les contrarie l'un et l'autre , mais aucun d'eux n'a encore osé le rompre; chacun voudrait bien accompagner son rival quand il se rend dans la montagne, mais désirerait ensuite revenir seul trouver la jeune fille.

Isaure, habituée à voir chaque matin les deux amis, a repris , avec eux, sa confiance et sa gaieté. Elle rit et court avec Alfred , dont les folies, les étourderies, semblent l'amuser; ensuite elle revient près d Edouard et lui dit avec candeur : — Pourquoi ne jouez-vous pas avec nous? Mais Edouard se tait en s'efforçant de sourire; plus Alfred est gai , moins il se sent disposé à partager ses plaisirs; il souffre en secret; il lui semble qu'Isaure montre plus de préférence pour Alfred, que c'est lui qu'elle regarde et auquel elle sourit le plus souvent. Il veut cacher les tourments qu'il éprouve , mais déjà la jalousie déchire son cœur.

Cette situation ne pouvait durer. Alfred se flattait de plaire , mais il voulait en acquérir la certitude; Edouard se désespérait, mais il voulait avouer ses peines à celle qui les faisait naître, et apprendre de sa bouche s'il devait renoncer à l'espoir d'être aimé. Isaure seule tranquille près des deux jeunes gens , qui ne lui parlaient plus d'amour, se retrouvait chaque jour avec eux , sans se douter des dangers qui devaient résulter pour elle de leurs fréquentes visites.

Plusieurs fois en sortant de la vallée les jeunes gens avaient aperçu le vagabond , qui, tantôt assis sur une pointe de rocher , tantôt arrêté au milieu des champs , jetait sur eux on regard moqueur, puis détournait la tête, comme ne désirant pas entrer en conversation.

— Voilà cet homme singulier avec lequel tu as causé , dit un jour Alfred en sortant de chei Isaure; que diable fait-il par ici?... Je commence à penser, comme Robineau, que ce drôle-là a de mauvais desseins... Mais la petite doit le connaître; je suis curieux de savoir s'il lui a parlé... Je veux aussi que ce misérable me dise pourquoi il se permet de sourire en nous regardant... il y a dans son regard quelque chose de moqueur dont je lui demanderai l'explication.

— Cet homme est malheureux, dit Edouard; il faut lui passer des bizarreries qui sont peut-être la suite des chagrins qu'il a éprouvés.

— Des chagrins!... il ne paraît pas en avoir : il sifQe , il chante , il rit tout seul... — Mais au milieu de tout cela, Alfred, on aperçoit une expression d'amertume qui n'annonce pas que cette gaieté soit bien

ïmchc!

Le lendemain , les jeunes gens demandent à Isaure si elle connaît riiomme igù erre dans les mgntagnei. Au portrait qa'ili lui en font, la

jeune fille se rappelle l'avoir aperçu quclipiefuis; mais il ne lui a jamais parlé, et n'est pas entré dans sa demeure.

— S'il s'y présentait, dit Alfred, je vous infj.ige à être sur vos ;;ardcs. — Pourquoi donc' dit Isaure , cet homme serait-il nicchanl? — Je ne sais... mais je ne suis pas prévenu en sa faveur... Au reste , s'il se permettait la moindre insulte... — Et pouripioi donc voudrait-il me faire du mal?... je n'eu ai jamais fait à personne!... — Ce n'est pas toujours une raison... mais j'espère que Vaillant vous défendrait. Je me souviens de la manière dont il reçoit ceux qui veulent vous embrasser.

Ivii disant cela Alfred sourit et prend la main de la jeune fille , qui rougit; Edouard est à quelques pas , il se tait; m.iis ses traits annoncent toutes les angoisses de son âme. Isaure jette les yeux sur lui; et aussitôt, retirant sa main de dedans celle d'Alfred, elle court près d'Edouard en lui disant avec un accent qui |iénèlre jusqu'à son cœur : — <^)u'avez-vou5 donc?... on croirait que vous éprouvez du chagrin... Est-ce moi qui vous ai fait de la peine?

Ces accents si doux, si tendres , la manière donl Isaure le regarde , ramènent l'espoir dans l'âme dEdou.ird, tandis que cela fait un efTet tout contraire sur Alfred; il fronce les sourcils , fait quelques mouvements d impatience, puis s'écrie : — Parlons, il en est temps! Et aussitôt, entraînant Edouard, qui serait volontiers demeuré encore, Alfred sort avec lui de la maisonnette, beaucoup moins satisfait que lorsqu'il y est entré. II ne faut qu'un mot , qu'un regard , qu'un sourire de la beauté pour faire des heureux ou détruire nos espérances.

En quittant la maisonnette, les jeunes gens aperçoivent l'étranger assis à quelques pas. Suivant sa coutume, il les oliscrve, et unecxiiression moqueuse se peint sur son visage. Alfred quille le bras d'Edouard et se dirige vers le vagabond, qui reste tranquillement à sa place. Arrivé devant cet homme, Alfred lui dit d'un ton impérieux :

— Vous semblcz épier toutes nos actions... et vous nous regardez avec une expression qui me déplaît,, . Je n'aime ni les insolents , ni ;cs curieux, je vous en avertis.

L'étranger se dandine en arrière et se contente de répondre : — Je suis comme vous... Je n'ai jamais aimé ni les insolents, ni les curieux. J'ai toujours fui les derniers et su punir les autres.

— Est-ce un défi que vous m'adressez? dit Alfred en jetant un regard de mépris sur l'inconnu.

— Un défi! oh! ma foi non!... je ne m'amuse plus à cela!... Autre temps, autres soins... Quant à VOS actions... il n'y a pas besoin de les observer longtemps pour les connaître, ainsi que vos projets...

— Que voulez-vous dire?

— Parbleu ! quand des jeunes gens vont chez une jeune fille , on sait bien ce qui doit en résulter... et il ne faut pas être bien fin pour le deviner. Après tout, je vous assure que cela m'est fort égal!... je ne vois dans tout cela rien que de très-ordinaire.

— Je vous trouve bien hardi d'oser vous permettre de telles réflexions. Si vous n'étiez pas sans cesse sur nos ]ias , comment saurieivous où nous allons?... Mais si vous vous permettez encore de dire un mol sur cette jeune fille... je saurai châtier celle insolence !...

Pour toute réponse , le vagabond j'étend sur le gazon en ricanant , puis sort de sa poche une tabatière ; et , après y avoir rais ses doigts , la présente à Alfred eu lui disant fort tranquillement : — En usezvous?... il est tout frais, je l'ai acheté ce malin à S.iint-Amand...

Le calme de l'étranger bouleverse toutes les idées d'Alfred ; sa colère en redouble; il est sur le point de se porter à quelque acte de violence; mais Edouard le retient et se mfet entre lui et l'inconnu en s'ccriant : — Mon cher de Marcey ! à quoi penses-tu?... et pourquoi celte colère contre ce malheureux?..,

Alfred s'arrête comme rougissant lui-même de n'avoir pas été le maître de ses transports. Mais, au nom de Marcey , qu'Edouard vient de prononcer , l'étranger a paru frappé comme par la foudre ; un changement subit se fait dans toute sa personne. Ce n'est plus ni l'insouciance ni l'ironie qui se peignent dans ses yeux, c'est un sentiment de surprise, d'intérêt et d'inquiétude. II s'est levé subitement et s'est approché d'Alfred, qu'il regarde avec anxiété; puis il lui dit : — Pardon, monsieur; mais votre nom, s'il vous plaît?

La voix de l'inconnu n'est plus la même ; ce ne sont plus les accents rauques et durs qui lui semblaient familiers , elle a une expression nouvelle ; et le ton avec lequel l'étranger vient de parler est devenu tout à coup celui d'un homme qui a l'usage de la bonne com> pagnie.

Alfred et Edouard sont frappés du changement qui vient de s'opérer dans la personne du pauvre diable. Cependant il a répété sa question, et Alfred lui répond : — Mon nom... vous venez de l'entendre... Alfred de Marcey. — Etes-vous le fils du baron de Marcey, qui fut colonel de chasseurs? — Oui... c'estmonpère... Comment savez-vous?,,. l'auriez-voiis connu?... — Oui... c'est-à-dire, j'en ai souvent entenda parler... Mais quel est donc votre âge?

— Mon âge!... dit Alfred avec surprise, vingt-quatre ans. L'inconnu semble réfléchir et chercher à rassembler ses souvenirs;

puis il murmure à voix basse :

— Vingt-quatre ans!... ah! oui... je me rappelle... il avait un fil» de sa première épouse.», ou mt l'avait dit. Et avea-voo» des frères, des Mmn?

LA MAISON BLANCHE

— Non, je n'en ai point , r{''])on<l Alfred , dont la curiosité est fortement excitée. Mais [loiirrais-je savoir, monsieur, ce qu'il peuty avoir ^'intéressant pour vous k connaître ma famille?

L'étranf;er )]araît vouloir chercher à reprendre son air d'insouciance hahituelle et répond : — Oh! je vous ai demandé cela... pour causer, voilà tout. Et votre père existe toujours? — Sans doute. — Il n'est pas dans ce pays? — Won, il est à Paris... Auriez-voiis autrefois lervidans son régiment? — Non, pas dans son régiment précisément... cependant j'ai servi autrefois.

— \ous avez défendu votre patrie , et vous êtes maintenant errant et malheureux! s'écrie Alfred. Ah! pardon, monsieur! je vous ai tout il l'heure parlé un peu légèrement... je suis un étourdi!... je fais souvent des fautes et je m'en repens ajjrcs ; mais Edouard vous dira que mon cœur n'est pas méchant... Tenez, i)rouvez-moi que vous ne m'en voulez pas en acceptant celte bourse... et que j'aie le plaisir d'être utile à'Un ancien soldat.

En disant cela , Alfred présentait à l'étranger une bourse pleine d'or; celui-ci y porte des yeuxavides; mais cependant sa main repousse celle qui est tendue vers lui ; et il répond avec une sorte d'aigreur : — Non, je ne veux pas de votre or... je n'ai besoin de rien...

— Vous me refusez, dit Alfred; je le vois, vous m'en voulez encore de ma vivacité de tout h l'heure. Eh bien! puisque vous avez connu mon père... c'est en son nom que je vous offre ce léger secours.

— En son nom ! s'écrie l'inconnu; et une sombre fureur brille dans ses yeux. Mais bientôt , paraissant plus maître de lui , il reprend : — Je vous le répète... je n'ai besoin de rien maintenant... plus lard , il est iiossiblc que votre or me soit utile... Adieu , jeune homme , nous nous reverrons.

Le vagabond s'éloigne alors après avoir encore jeté sur Alfred un regard dont l'exiiression est singulière. Les jeunes gens vont reprendre leurs chevaux et retournent au château en s'entretenant de cette rencontre , qui pour un moment leur fait oublier Isaure et leur rivaliié.

CaiPiTRE XVI. — Préparatifs de fête.

Pendant que les deux amis vont faire leur cour à la jolie chevrière, que M. Fériilus place ses rudiments et ses dictionnaires sur les rayons pomlrcux de la bibliotlièque , que mademoiselle Cheval s'exerce à la cuisine et Cunetlc à la cave , que le jardinier bouleverse le jardin et que les ouvriers restaurent le vieux domaine de la Roche-Noire, l\obineaii passe son temps en fêtes et en dîners qu'on lui donne à Saint- Amand, où il se rend tous les jours. La petite ville renferme, comme toutes celles de province, des originaux, des musards, des gens à prétentions, et surtout des chefs de famille qui ont des demoiselles à marier. Robineau est riche, il vient d'acquérir un château, et il veut prendre une femme ; en voilà plus qu'il n'en faut pour être fêté, choyé et invité partout.

Robineau fait sensation dans chaque maison où il est présenté ; on se dit : C'est M. de la Roche-Noire, c'est le nouveau propriétaire... il est riche, et il veut se marier; il l'a dit à son notaire, qui l'a dit à ses clients, lesquels l'ont conté au reste de la ville. Toutes les demoiselles regardent Robineau en dessous, et font de petites mines bien gentilles pour plaire ii, ce monsieur, qui n'est pas bien séduisant; mais il est si cruel de rester demoiselle , et si doux au contraire d'avoir un château, d'être appelée madame de la Roche-Noire, que ces jeunes filles sont bien excusables de chercher à captiver le nouveau venu. Les mamans lui font aussi force politesses; elles applaudissent à ce qu'il dit, et sourient à ce qu'il fait. Les veuves mêmes lancent au nouveau propriétaire quelques œillades vives ou tendres , accompagnées de soupirs étouffés ; car beaucoup de veuves ne sont pas fâchées de convoler à de secondes noces, pour se distraire de leur douleur, si elles ont eu un bon mari ; pour se dédommager, si elles en ont eu un mauvais; et enfin pour juger de la différence, si elles en ont eu un passable. Au milieu de toutes ces agaceries, Robineau ne sait plus oii il eu est; il se croit à la fois un Apollon et un Voltaire; il trouve que les soirées de Sainl-Amand sont infuiiment préférables aux bals de Paris, et ne s'avoue pas <[ue ce sont ses vingt-cinq mille livres de

S Mite qui, près de beaucoup de gens, lui ont donné de la grâce, e l'esprit et du savoir; tandis que, dans le fond , il est toujours aussi 'lourd, aussi sot qu'autrefois!... Uridoison prétend que ce sont de ces choses que l'on se dit à soi-même; il y a encore beaucoup de gens qui ne se les disent pas.

Robineau, fêlé, adulé, cité, et ne sacliant de quel côté jeter le mouchoir, veut cependant rendre à la société de la ville les politesses qu'il en reçoit; il presse les ouvriers quand il est à son château, et, quand il le quitte, il charge son bibliothécaire de le remplacer et de bâter les travaux. Le bibliothécaire, qui n'a encore pu réunir <iue vingt-trois volumes dans la bibliothèque, n'est pas fâché de cuuuiler les emplois, et d être aussi niommc d'affaires de monseigneur. Par les soins de M. Férulus , deux jemies Auvergnats sont adjoints à mademoiselle Cheval iiour remplir, sous ses ordres , l'emploi de marmitons; car c'est d'abord vers la cuisine que le savant porte ses améliorations : il visite ensuite les caves, et s'en fait donner les clefs, «u grand déplaisir de M. Cunette. Mais M. Férulus a lu qticlque part que

les grands seigneur» iviient des olBcier» de bouete, et il prétend que les sommeliers ne sont pas autre chose ; en con»équence, il te donne encore celle charge : il fait venir deux nouveaux valets, qui doiveul être cocher et l.iquais; il fait acheter a Robineau un jH-lit cheval cl uo char-a-bancs, dans lequel celui-ci se rend jourucllciucnt à U ville; enfin une grosse fille de vingt ans est donnée pour aide à M. Vincent, qui répèle toujours qu il ne peut pas tout faire ; et la nouvelle jardinière doit, quand elle en sera requise, bassiner les lits et rccluafTer lei pieds de M. de la Roche-Noire. Celle clause a été expressément meotionnée par M. Férulus en engageant la paysanne : Car, dit-il, jadis les servantes réchauffaient leurs maîtres, lorsque ceux-ci aviient besoin d'être réchauffés; et nous nous sommes promis, M. de U Rocbe- Noire et moi, de remettre en vigueur les belles coutumes de l'antiquité.

La grosse fille, qui s'est engagée pour tout faire comme les ùrmoiselles qui sont sur les Petites-Affiches de Paris), promet de réclija.''''cr tout ce qu'on voudra, et le bibliotliécair»-bommc-d'aiTaire-ofilcier-dcbouche a installé Jeannette au château.

Au bout de quelques jours, le château prend un aspect plus a^éable, on peut monter les escaliers sans risquer de tomber; les «lurt sont repeints , des papiers frais remplacent les tentures noircies ; les fenêtres ont des carreaux, les portes se ferment, et le vent ne s'y fait pas sentir de toutes parts. Robineau pense qu'il peut maintenant donner la fête qu'il a promise à la belle société de la ville. Sa maison est montée, sa cave remeublée, les valets ont leur livrée, le jardin est débarrassé en partie des betteraves, et orne de fleurs nouvelles; enfin M. Férulus a fait des couplets pour la fête. Robineau fixe le jour, fait ses invitations, et tout se dispose au château pour cette grande solennité , dans laquelle le nouveau propriétaire veut faire preuve à la fois de goût, d'élégance et de somptuosité.

En revenant de la vallée de Chadrat, Alfred et Edouard ne sont pas peu surpris de voir tout en l'air dans le château; on va, on vient, ou court, on place dans la cour des ifs sur lesquels sont des lampions; on attache dans les allées du jardin des cordes, auxquelles sont suspendus des verres de couleur; et, au milieu de tout cela, M. Férulus, tenant un livre d'une main et un tire-bouchon de l'autre, va de l'un à l'autre, donne des ordres, et s'essuie le front avec le bout de sa manche, parce que probablement il n'a pas encore obtenu le déiiarlenient des mouchoirs.

— Eh! mon Uieii!... que va-t-il donc se passer ici? dit Alfred.

— Est-ce que M. Jules de la Roche-Noire se marie? dit Edouard.

— Messieurs, dit Férulus, j'ai lu dans cet auteur italien (en disant cela, il montrait le tire-bouchon) : Lontano dagli occhi, lontano dal cuore! \ous, messieurs, vous êtes toute la journée loin du château, par conséquent vous ne pouvez pas savoir ce qui s'y prépare.... Mais voici monseigneur de la Roche-Noire qui va vous mettre au fait.

Robineau venait, en effet, au-devant des jeunes gens. — En vérité, messieurs, leur dit-il, vous êtes bien aimables!... je ne vous vois plus... vous partez dès le matin... pour aller... je m'en doute!... Si je n'avais pas eu M. Férulus , ce savant estimable qui a monté ma maison sur un ]iied superbe, je ne m'en serais jamais tire... J'espère, au moins, que demain, vous voudrez bien ne pas vous absenter. Je donne une fêle... un grand diner... un bal... des jeux de toute espèce ; les plaisirs commenceront à midi précis... n'est-ce pas, monsieur Férulus?

— Oui, monseigneur. A midi, le canon... c'esl-à-dire trois arquebuses tirées siiontanémenl donneront le signal de la fête.

— Ah! mon Dieu! c'est comme au Tivoli de Paris, dil .\lfrcd.

— D'abord, reprend Férulus, course à pied dans les jardins, hommage aux dames... !

— Qu'est-ce que ce sera que cet hommage aux dames, monsienr ' Férulus? '-^

— Monseigneur, ce sera un bouquet offert à chacune d'elles, et dans lequel il y aura un petit compliment en vers de ma façon... — Ceci est fort galant ! — Pour qu'il n'y ait point de jalousie, je mettrai le même compliment dans chaque bouquet; ensuite, course à pied dans les appartements du château.

— Ah ! monsieur Férulus, dit Alfred, vous auricx dû faire faire cette course là à cheval, c'eût été plus piquant.

— Ensuite... rafraîchissements de toute es|>èce... consistant en eau rougie... distribués à toute la société... puis petit concert d'harmonie, exécuté sous les fenêtres du balcon...

— Monsieur Férulus, dit Robineau, je ne veux ni des musettes, ni des cornemuses... Les villageois des environs sont bien aimables, mais je me souviens de ma première fête , et je ne veux pas que ces gaillardslà dansent ici. — Soyez tranquille, monseigneur, ils n'y danseront pas : ils viendront seulement dans la cour assister au jeu et voir le inàt de cocagne... — Ah ! nous aurons un mât de cocagne?... — Oui , mouseigneur, nous en aurons même deux ; j'ai pensé qu'il serait galant d'eu faire un pour les homiiies et un pour les dames...

— Ah ! parbleu ! dit Alfred , je n'ai pas encore vu de femmes grimper à des mâts de cocagne ; m.iis cela ne peut qu'être fort agrt'able i voir... Vous leur fourniret prokiblemcnt des caleçons, moo&icur Férulus ?

— Je ne suis pas entré dans ces détails-U, monsieur; mais, pour que les dames aient moins de peine ii atteindre au but , j'ai eu . je cr^>is , une idée assez heureuse : taudis que le luâl des hoiuuie* («ra C4iduil

LA MAISON BLANCHE

et frotti^ de savon, je ferai emmieller du haut en bas le niAt des ibiiii's ; do celle iiianièie, elles moiiteioiil comme sur une lîcliclle

— C'est tout à f.iit nouveau! dit Uohiiieau; et quels seront les prix?

— MajjnifHiues, monseigneur! une Synlaie t^ de Viris illuitriius, pour les hommes; l'Explication des participes et 1». Cuisinière I)Ourfcoise pour les dames.

— Les Auvergnats qui gagneront cela seront bien eatisfaits! dit Edouard.

^ Après, mon cher Fi'rulus, dit Robineau. — Après, monseigneur! Pour remplacer les tournois , que nous ne pouvozMi pas donner faute de clievalierB, j'ai pensé que vous ne seriez pas fâclié d'avoir une iuiitatiiiii des jeux gymnastiques, tels qu'on los exécutait jadis aux fêles d Eleusis, et niCme devant les empcrturi romains... Pur consécpient, des Auvergnats, auxquels j'ai donné mes instructions, exécuteront dans la cour les jeux du disque, de la course, de la lutte et du pugilat...— Vous ne les ferez pas boire au])aravanl surtout! — IV'on, mon- .scigneui! Ensuit»!, des fanfares, exécutées par les trois musiciens que j'ai retenus à la ville, vous annonceront que le repas est servi. Au desjert, je chanterai des couplets en votrfe honneur... vous aurez la com'Vlaisance de me demander bis pour le dernier... ea se fait toujours.

— Hien, c'est convenu. — Ensuite, monseigneur, on se rendra dans la salle de bal... elle sera décorée comme jadis les Grecs décoraient le^s lieux consaccés aux réunions; des fleurs, des guirlandes et des devises partout... — Vous mettrez les devises en français, n'est-ce pas, monsieur Férulus? — Non, monseigpeur.... en latin et en grec, c'est plus noble... — C'est égal, faites-moi le plaisir de les mettre en français; pgrcc que, autrement, si les dames m'en demandaient l'explication, cela pourrait me gêner. — Si vous y tenez absolument, monseigneur... — Oui , j'y tiens.... Ensuite? — Ensuite, monseigneur, un pétard, tiré dans votre cour, annoncera le moment du feu d'artifice , qui couronnera celte belle journée i)ar une pluie de feu... — Une pluie dcfeu!... Diable!... vous aurez soin qu'il ne pleuve pas sur la société.

— .le répond.s de tout, monseigneur; c'est moi qui dirigerai le feu, je m'y connais commtysi j'avais inventé la poudre.

— Eli bien, mT^u-urs, que pensez-vous de cette fête? dit Robineau en se frottant les mains avec satisfaction.

— J'espère que tu feras distribuer des i)rogrammes, dit Alfred. Mais qui donc reçois-tu demain? — Tout ce qu'il y a de mieux à Saint- Aimind : des nobles, des gens très-riches, des hommes d'un grand

""^■■ite Vous verrez, messieurs, que les gens aimables ne^sont

pas tous dans votre Paris... Et les femmes donc!... ah! Dieu! les femmes... vous en verrez de toutes les couleurs!

^ — Bah! est-ce que tu auras des Africaines, des mulâtres?... — Ce n'est pas ça ! je veux dire que vous verrez des beautés dans tous les genres... et de l'esprit!... et une tenue!... C'est dommage que nous n'ayons pas adopté les usages de la Turquie, au lieu d'une femme, j'en aurais épousé douze... car véritablement j'en vois plus de douze dont j'ai fait la conquête... Cependant... il y a surtout mademoiselle de la Pincerie... Ali ! celle-là... je crois que je lui ai porté le grand coup... et de son côté, elle m'exalte considérablement l'imagination! — Qu'est-ce que c'est que mademoiselle de la Pincerie? — Cest une demoiselle charmante!... grande, bien faite, élancée... et qui danse comme une biche!... enfin, c'est mademoiselle Cornélie de la Pincerie, fille de M. le marquis de la Pincerie, une des plus anciennes familles du Poitou, qui est venue se fixer en Auvergne, parce qu'ils trouvent que le beurre y est meilleur marché... C'est le père qui m'a dit cela ; c'est mi homme profond, un grand économiste... 11 y a quarante-trois ans qu'il travaille à un projet philanthropique tendant à prouver que l'on peut mettre le pot-au-feu rien qu'avec du pied de veau, ce qui jetterait une grande économie dans les bouillons!

— Diable ! il est bien fâcheux pour les bœufs qu'il n'ait pas encore terminé ce travail-là! — 11 y a aussi une autre fille, mais celle-là est veuve... très-bien encore, mais un peu coquette, à ce que je crois... Puis il y a un frère du marquis... Oh ! c'est la bonhomie personnifiée!... Enfin, messieurs, demain vous verrez toute la famille, que je compte, 4'ailleurs, engager à passer quelque temps à mon château.

Les jeunes gens vont quitter la cour, lorsque M. Férulus qui s'était éclipsé un moment, revient et court arrêter Robineau en lui disant : ■^Monseigneur de la Roche-Noire, vous savez que j'ai complété votre maison ; mais vous n'avez pas encore eu le temps de voir tous vos gens ; j'ai, d'ailleurs, jugé à propos de leur donner des noms plus convenables à leur profession que ceux qu'ils portaient jadis. Je viens de faire rassembler votre maison dans la grande galerie , voulez-vous la passer en revue?

--Ça me semble assez convenable, dit Robineau; c'est bien le moins que je connaisse tous ceux que je paye. Allons faire la revue de mes gens.

On se rend dans la galerie où tous les domestiques du château sont réunis. M. Férulus, qui aime beaucoup les cérémonies, a fait placer tous les valets sur une file , en leur ordonnant d'avoir chacun à la main quelque attribut de leur profession. Le concierge a ses clefs, le jardinier une bêclie, François une badine pour battre les habits, le cocher un fouet, le jockey une casquette, les marmitons des lardoirs, mademoiselle Cheval une casserole , et Jeannette , qui n'a pas trouvé de basswiojre dans le château, tient sous son bras une chaufferette.

— C'est bien!... cela a trèn-bonnc mine, dit Robineau en s'arrèlant devant ses gens; neuf domestiques... sans compter les chevaux et le* chiens... c'est gentil.

— Permettez , monseigneur, que je vous apprenne le» nouveaux noms de chacun, dit l'érulus; et se mettant devant cliaque personnage qu'il indique du doigt avec une baipielte, comme s'il montrait des figures de cire, il commence l'explication ]>ar le concierge.

— Celui-ci, monseigneur, est votre concierge... Au lieudeCunette, nom impropre et qui prête au rébus, nous le nommerons, si vous voulez |)ermettre, Custus , ce qui, comme vous le savez fort bien, signifie en latin gardien. Vous entendez, vous vous nommez /7ujto.

— Moi, je m'appelle Cunettc, s'écrie le concierge; et je vous soutiens que c'est un nom plus propre que votre Cuducliausse... — Je vous dis Cuslus, ignorant. — Mais... — Silence!... Celui-ci, monseigneur, qui est votre jardinier, s'appelle Olilor, véritable nom de sa profeision... Olilor, présentez votre bêche...

— Qu'est-ce que vous me chantez? dit le jardinier avec humeur. Je me nomme Vincent... Qu'est-ce que vous trouvez à redire à ce nom-là ? est-ce qu'à mon âge vous croyez que je vais me fourrer un nouveau nom dans les oreilles. — Olilur, mon cher ami, c'est bien facile. — Le plus souvent que je répondrai à cela!... c'est un nom de caniche. — C'est un nom de jardinier... voyez le dictionnaire. — Laissez-moi donc tranquille!... est-ce qu'il pousse des dictionnaires dans mon jardin?... — Je vous dis que vous vous appelez Olilor par ordre de monseigneur. — Et moi je vous dis que nol' maître ne peut pas ordonner une bêtise comme ça... — Une bêtise!... le fruit de mes longues recherches...

— Mon cher Férulus, dit Robineau en s'avançant avec majesté, je rends justice à votre érudition... et je sais que pour le savoir vous mangeriez tous ces gaillards-là sans vous gêner ; mais, décidément , je ne donnerai pas de nouveaux noms à mes gens... ça pourrait m'embrouiller : ainsi, je les appellerai toutsimplement par leur profession... c'est-à-dire, le concierge... le jardinier... le valet de chambre... j'aime mieux cela.

— Vive monseigneur! dit Cunette en jetant son chapeau en l'air, tandis que Férulus se retourne en murmurant entre ses dents : Donnez-vous donc de la peine pour former une maison avec goùtJ... Voilà comme on encourage la science!... Numerus stulturuin eslinfinitus!...

Robineau, après avoir fait connaissance avec tous ses nouveaux domestiques, arrive à Jeannette, qui était la dernière de la file, et qui présente la chaufferette à monseigneur.

— Qu'est-ce que c'est que cela, ma chère? dit Robineau en regardant la chaufferette.

— Dame, monseigneur, c'est un attribut, comme dit ce monsieur tout noir qui m'a engagée à vot' service. — Comment, est-ce que vous êtes entrée chez moi pour donner des chaufferettes?... Il me semble que l'été vous pourriez faire autre chose que cela.

— Monseigneur de la Roche- Noire, c'est une figure, dit Férulus en s'avançant , cette jeune fille est chez vous pour tout faire... et principalement pour bassiner le lit lorsque cela vous sera agréable... mais, n'ayant pas trouvé de bassinoire pour l'instant, elle vous offre l'emblème de ses fonctions.

— Oui, monseigneur, je vous réchaufferai, dit Jeannette en faisant la révérence.

— Monseigneur, reprend Férulus, Abraham se faisait réchauffer par Agar, Booz par Ruth, David par Bethsabée ; je ne vois pas pourquoi votre seigneurie ne se ferait pas réchauffer par Jeaniielte.

— Je ne le vois pas non plus, dit Robineau; et j'approuve fort la création de cet emploi dans mon château. Allons, mes gens, du zèle et de l'activité, et surtout que pour demain on redouble d'ardeur et qu'on ne se grise pas.

En disant cela, Robineau s'éloigne avec ses deux amis. Les valets ictournent à leur ouvrage, et M. Férulus va dire tout bas à l'oreille de Jeannette : — Tu bassineras mon litce soir... — Comment, monsieur! déjà?... par la chaleur qu'il fait? nous entrons seulement en septembre. — Ça ne prouve rien, il peut faire chaud et humide. — Mais, monsieur, puisque je u'ons pas trouvé de bassinoire... — C'est égal , ma chère amie, à votre âge le centre de gravité doit être assez brillant pour en tenir lieu... — Qu'est-ce que c'est que le centre de gravité, monsieur? — C'est sur quoi vous vous asseyez. Jeannette. — Comment, monsieur! vous voulez que je bassine votre lit avec mon...? — Positivement, ma chère : c'est toujours ainsi que les lits se bassinaient dans l'antiquité, car dans l'antiquité il n'y avait pas de bassinoire. — Alors ça suffit, monsieur. — Ah!... Jeannette! voua aurez le soin de laisser la bassinoire dans le lit pour que je la trouve en me couchant.

Jeannette ouvre de grands yeiu et fait la révérence, Undis que M. Férulus s'éloigne en folâtrant avec sou tire-bouchoa.

Cbapitri XVII. — La jeune Fille et l'InconBa.

Pendant qu'au château de la Roche-Noire tout le monde s'occupait de la grande fête qui devait avoir lieu le lendemain, le calme le pluj profond régnait autoinc de la demeure d Isaure. Après le départ des

LA MAISON BLANGHBi

jeunes gens, la petite chevrièrc dtait allde conduire ses chèvres sur la moiit.ignc. Chemin faisant elle ]iortait souvent ses regards sur la Maison Blanche; elle semblait la contempler, l'interroger; puis elle continuait son chemin, et de temps à autre un léger soupir s'échappait de sa poitrine. Sans s'en apercevoir, Isaiire devenait riveuse depuis qu'elle recevait les visites d'Alfred et d Edouard : elle pensait souvent aux deux jeunes gens. Seule dans sa maisonnette ou dans les montagnes, Isaure avait tout le temps de penser; et quand l'amour fait hattre son cœur, la femme la j)lus occupée trouve bien encore le loisir de songer à celui qu'elle aime, ou plutôt elle y pense toujours: mime au milieu du monde et des sujétions auxquelles il nous condamne, l'image de l'objet que l'on chérit nous suit partout. C'est là notre véritable sylphide ou noire ange gardien!

Alfred et tdouard étaient tons deux faits pour être aimés; tous deux cberchaient à plaire à Isaure. Un cœur encore vierge doit se livrer plus facilement et recevoir plus vite les impressions de l'amour. La jeune fille, que les montagnards, que les bergers des environs avaient fuie, éprouve un plaisir nouveau près de ceux qui , au contraire , paraissent si heureux en sa présence; mais ce plaisir ne pouvait être sans danger, et déjà de tendres rêveries annonçaient chez Isaure la naissance d'un nouveau sentiment.

La lecture n'est plus une distraction suffisante pour la petite cbevrière. Elle a cependant emporté un livre pour s'occuper sur la montagne, mais elle l'ouvre, le regarde, et ne lit point; ses yeux distraits vont chercher le chemin par ou les deux jeunes gens arrivent dans la vallée. « Je les reverrai demain, se dit-elle; ils n'ont pas peur de moi, eux !... Ils ne s'en vont pas à mon aspect... Ils ne me croient pas méchante!... Ah ! je commence à trouver que c'est bien triste de vivre seule... de n'avoir pas un ami avec soi. Cependant, il y a quelque temps je ne songeais pas à cela... je me trouvais heureuse... Qu'est-ce qu'il me manque donc maintenant? »

Isaure laisse retomber sa tête sur sa poitrine; le livre est abandonné. Une douce rêverie remi)lit son âme; rêver a tant de charmes, quand une image adorée se mêle à toutes nos pensées! et pourtant, que de gens vivent et meurent sans avoir connu les plus douces seusations de l'amour!

Tout à coup la jeune fille relève la tête, écarte avec sa main les boucles de cheveux blonds qui retombent sur ses grands yeux , puis, se retournant avec inquiétude, regarde encore la Maison Blanche, penche un peu la tête, semble écouter, attendre, espérer...

Biais rien ne trouble la tranquillité qui rigue dans les environs; et cette maison, objet de terreur pour les crédules montagnards, paraît être, comme à l'ordinaire, entièrement abandonnée.

Isaure cesse enfin de regarder de ce côté; mais après avoir porté le» yeux autour d'elle, comme pour s'assurer si personne ne peut l'apercevoir, elle tire de son sein un petit médaillon, puis elle le porte à ses lèvres, le baise avec ardeur, et quelques larmes, qui mouillent ses paupières, tombent sur cet objet, auquel -illp a prodigué tant de marquis d'amour.

Au bout de quelques minutes, elle remerre avec soin le bijou dans son sein, s'essuie les yeux, se lève , rassemble ses chèvres, et regagne lentement sa demeure.

Vaillant vient caresser, fêter sa maître«e. — Mon pauvre Vaillant! dit Isaure en passant la main sur le cou de son fidèle compagnon ; tu n'es pas content de moi; j'en suis sûre; je ne joue plus aussi souvent avec toi... je te caresse moins... pourtant, je t'aime toujours... tu es ma fidèle compagnie... mais je ne sais pas ce que j'ai. Vaillant, et vraiment il me semble que je suis en colère contre moi de n'être plus aussi gaie qu'autrefois.

Le chien dresse les oreilles, regarde la jeune fille; on croirait qu'il ';herehe quelque moyen de l'égayer. Quelques instants s'écoulent, et Vaillant, heureux d'être caressé par sa jeune maîtresse, ne bouge pis J'auprès d'elle. Mais toutà coup il baisse la tête, il s'éloigne d'isaure, il va se placer contre la porte de la maison, puis enfin il laisse entendre un jappement sourd et prolongé.

— Qu'est-ce donc , Vaillant? qu'as-tu donc? dit la jeune fille en rappelant son chien. Mais celui-ci reste près de la porte , il ne veut pas s'en éloigner; il continue à gronder, tandis que ses yeux expriment sa mauvaise humeur et une curiosité inquiète.

— Il y a donc quelqu'un là ? reiirend Isaure. Reviendraient-ils me voirl... ou bien l'un d'eux seulement...?

Déjà une vive rougeur colore les joues de la petite. Cependant elle court à la porte, 1 ouvre vivement; mais, au lieu de ses jeunes amis, c'est l'homme qui erre dans les montagnes qu'elle aperçoit arrêté à quelques pas de sa maison.

L'étranger est immobile, a])puyé sur son gros bâton; il semble considérer toutes les parties de la maisonnette, et faire en même temps de profondes réflexions; lorsque la porte s'ouvre et que le chien vient tourner autour de lui, il ne bouge pas; seulement ses yeux noirs et perçants se portent sur la jeune fille, qui est restée sur le seuil de sa demeure.

L'aspect de l'inconnu, 1 expression de son visage, a dans ce moment quelque chose de triste qui, joint à la pauvreté de ses vêtements, inspire une sorte de défiance. Jamais Isaure ne s'était Innivée si près de cet homme , elle uu l'avait aperçu que de fort loin passer daus la

campagne ; mais en ce moment il n'eit qu'à quelques pu d'elle, et le* regards, franchissant encore cette distance, «emblenl par lefeueMmbre qui les anime vouloir pénétrer juuju'au fond de 1 ime de U jeune fille. La vive rougeur qui colorait le visage de la petite chevricre f»it place à une pâleur soudaine ; Isaure sent son coe<ir le serrer, un léger tremblement lagite... Jamais encore elle n'a éprouvé cette oppreiiioa qui vient de la saisir à l'aspect de I étranger. Cependant, honteuse d'avoir cédé à un sentiment de frayeur, elle tâche de se remetioc. et lui dit d'une voix qu'elle cherche à rendre assurée :

— Monsieur... est-ce que vous désircx quelque chose?... Le vagabond la regarde longtemps, puis ré|>uad enfin :

— Ma foi , non... je ne voulais rien... Cependant, puisque me Toij^ devant chez vous... je mangerais bien un morceau... si c'était {Kj^jiblff-

— Oh ! oui , monsieur... c'est très-facile... Entrez.

Dès ce moment Isaure ne voit plus dans l'inconnu qu'un malheo» reux, et le plaisir qu'elle é[irouve a fjire du bien dissipe bientôt ta frayeur. Cependant, tandis que l'étwoger entre et s'aisicd dans la salle basse , Isaure , tout en allant et venant pour chercher ce qu'elle veutlui offrir, se fait continuellement accompagner par Vaillant; et sa voix , adressant de temps à autre quelques mots d amitié à son fidèle gardien, semble lui recommander de veiller sur elle avec plus de soin que jamais.

L'étranger s'est jeté sur une chaise, il a mis de cdté son chapeau et son bâton, puis il examine avec curiosité l'intérieur de la maisonnette. Lorsque la petite revient dans la salle , il la regarde encore , et plus il la considère, plus on voit ses yeux exprimer l'élonnemcnt.

Isaure ayant placé des provisions sur une table qu'elle approche de son hôte , lui dit avec grâce :

— Tenez , monsieur, voilà tout ce que je puis vous offrir, mais c'est de bon cœur.

— Il y a là beaucoup plus qu'il ne me faut... et voilà un repas délectable auprès de tous ceux que j'ai faits depuis qiielquc temps, dit l'inconnu en se mettant à table. Mais je vous préviens , ma jietite, que je ne pourrai pas vous payer tout ce que je prendrai chez vous.

— Me payer, monsieur!... Oh ! je n'ai pas l'habitude de faire payer les légers services que je puis rendre... N'est-on pas trop heureux de pouvoir quelquefois être utile à ses semblables ?

— Voilà de bien belles pensées, ma petite! dit l'étranger d'un air moqueur; mais je doute que vos semblables vous le rendent, si l'occasion s'en présentait!... Vous êtes jeune encore, apprenez de bonne heure à ne jamais compter sur la reconnaissance de ceux que vous aurez obligés.

— Je n'ai pas besoin de leur reconnaissance pour trouver du plaisir à faire du bien... ma récompense est dans mon coeur.

Eu disant ces mots Isaure levait ses yeux bleus avec une touchante candeur, et toute sa personne semblait encore plus jolie. L'étranger, tout en mangeant, la regardait sans cesse.

— Jeune fille , lui dit-il , ce n'est pas avec vos chèvres et vos lourds montagnards que vous avez appris à vous exprimer ainsi.

Isaure rougit et balbutie :

— Quoi ! monsieur, est-ce que vous pensez que les habitants de nos montagnes ne sont pas aussi hospitaliers que moi?

— Hospitaliers !... si fait!... mais il y a tantde manières de l'être... et je vois bien à votre ton... à votre parler... Oui , oui , je m'y connais, moi; et désormais je crois qu'il serait difficile de me tromper... Allons , asseyez-vous là... Tcnex-moi compagnie... Je ne vous fais pas peur, j'espère?

— INon, monsieur... répond timidement la petite en s'asscyant à quelques pas de la table et en ayant soin de faire mettre Vaillant à ses cotés.

Après avoir mangé et bu pendant qtielnue temps , l'inconnu appuie ses coudes sur la table, place sa tête dans ses mains, roganlc fixement Isaure et lui dit: — On parle beaucoup de vous dans les environs.

— De moi , monsieur ?

— Oui , de vous... Les montignards prétendent que v<>us êtes une sorcière... — Une sorcière!... — Oui... Cela vous fait sou rire, et vous ave» raison; ces imbéciles-là ne méritent que de la pitié; ce)tendant autrefois une telle réputation aurait pu vous être funeste ! Dans le temps oii l'on ne se donnait pas la peine de raisonner, on brillait les gens iccuséi de sorcellerie : c'était plus tôt fait. Les bonnes femmes ne doutaient point que l'on ne pût aller au sabbat sur un manche à balai; et il y avait des gens intéressés à ce que les trois quarts du genre humain devinssent aussi bêtes que les bonnes femmes. Mous r.'rn sommes jlns là !... on ne vous briMera pas. Mais je commence à trouver qu'en i l'îi t ces paysans ont pu facilement s étonner de U differciiee qu'il y .i de vous à eux, quoique je ne suppose à cela qu'une cause fort naturelle... Vous me direz que ce ne sont pas mes affaires , n'est-ce ixis?... cl qu« si vous vous exprimez mieux que les montagnarils . c'est qu'apparemment on a soigné votre éducation... C'est fort bien ; mais vous conviendrez, ma petite, cpi'il était assez inutile de faire de »ous uiicui qu'une chcvrière, pour voul laisser ensuite dans ces mootagues en exercer le métier.

Isaure ne répond rien : elle baisse les yeux ; elle se sent intimiJce par le Ion de l'étranger, dont les regard» , oonstammMit filés sur elle, lui causent un emban-as qu'elle ne imuI surmont«r.

LA MAWON BLANCHE.

— Ma petite, reprend le v;ii;aliond, vous êtes jolie t.. . leè»-jolic, ma foi !,,. et be;iiicoii|i |iliis que je ne le pensais avant de vous avoir si bien vue... ftlais celte beauté-là vous attirera des aventures... Les boiunu's adorent les jolies femmes , ou du moins , s'ils ne les adorent pas vériliiblement , ils leur rendent un culte assidu!... Je ne vois rien là que de fort juste ; il est plus naturel d'encenser une belle femme que d'adorer des bceufs , des boucs , des crocodiles , des singes , des cbats et jusqu'à des Oj;nons, comme le faisaient jadis les Egyptiens , le plus ancien des peuples, et qui, comme vous voyez, n'en était jias pour celi. i'e plus sensé. On vous adorera donc... Mais que dis-je ! c'est déjà fait sans doute... Vous rougissez !... Eh ! que diable ! U n'y a pourtant dans tout cela rien que de fort ordinaire!...

» Non , je no veux pas do votre or, dit le vagabond , je n'ai besoin de rien.

— Monsieur... je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprend Isaure avec une candeur qui aurait persuadé tout autre que l'homme qui était en face d'elle.

— Vous ne savez pas! murmure l'étranger en baussant les

épaules. Voilà bien leur langage!... Elles ne savent jamais!... elles sont toujours innocentes et pures!... Et quand nous avons des preuves de leur perfidie , quand nous les mettons sous leurs yeux , elles nous répondent encore avec un air de bonne foi qu'elles ne savent pas comment cela s'est fait!,..

TJn sourire amer errait sur les lèvres de l'inconnu; ses sourcils s'étaient rapprochés, il semblait dominé par des souvenirs pénibles. Isaure, tremblante, a reculé sa chaise; ses yeux ex)irimenl la frayeur qui vient de s'emparer d'elle; bientôt le vagabond la regarde, ii devine ce qu'elle éprouve ; il reprend son air d'insouciance habituel et lui dit : — Pourquoi donc vous éloignez-vous de moi comme cela .'

— Monsieur... c'est que... il m'a semblé que vous étiez en colère...

— En colère? Pas du tout!... Après qui diable voulez-vous que je me fâche ?... Revenons à vous , petite ; allons , rapprochez-vous et ne tremblez pas.

Isaure cède , comme malgré elle , aux désirs de son hôte ; le ton familier avec lequel il lui parle la blesserait s'il ne paraissait pas être dans la misère; mais elle le croit malheureux, et elle attribue à la compassion la soumission qu'elle lui montre.

— Je vous ai dit que vous étiez jolie... Ce n'est pas cela qui a pu vous faire reculer votre chaise... D'autres ont déjà dû vous le dire... et entre autres les deux jeunes gens dont depuis quelque temps vous recevez tous les matins la visite.

Isaure rougit beaucoup en balbutiant : — Les deux jeunes gens!... Ah!... vous savez... Est-ce que vous les connaissez, monsieur?

— Oui, je les connais fort bien maintenant. Et vous, les connaissezvous? savez-vous ce qu'ils sont? — Je sais qu'ils se nomment Edouard et Alfred... qu'ils logent au château de la Roche-lNoire... qu'ils sont aimables, bien polis avec moi. — Voilà tout ce que vous savez ? — — Oui , monsieur. — Vous meniez , jeune fille; vous savez fort bien encore que tous les deux sont amoureux de vous.

jMUie veut lever les ;eus , mais les regards de l'étraDger les lui

font baisser aussitôt, et elle répond d'une voix ëmue : — Cei meisieurs ont pu me dire cela en riant... je n'ai pas dCi le croire.

— Eh ! morbleu ! en riant ou autrement , est-ce qu'il n'y a pas mille moyens de se faire comprendre?... La femme la plus niaise s'aperçoit quand elle plait; à plus forte raison celle qui, comme vous, n'est ni sotte ni empruntée... Oh ! ma chère! figurez-vous que je connais les femmes mieux que vous ne connaissez vos chèvres et vos poules!... J'ai eu mon temps... il a été court, c'est vrai; mais aussi je l'ai bien employé!... On m'a trouvé aussi aimable , aussi séduisant que vous jiuuvcz trouver Alfred et Edouard... mais moi, je menais les intrigues plus vite que ces jeunes gens ne le ont !... Que de beautés séduites et abandonnées pour en séduire de nouvelles!... Comme je savais prendre tous les tons , saisir toutes les nuances du sentiment jiour enlacer mes victimes! Je feignais l'amour, la douleur, le désespoir... je répandais des larmes moi-même ; mais dans le fond mon cœur était sec, et je riais en moi-même des soupirs qui attendrissaient ces dames... Oh ! oui , je je puis dire que j'ai eu un moment très-brillant... c'est dommage que cela ait mal fini.

Isaure écoutait l'étranger avec étonnement et sans oser l'interrompre; celui-ci reste quelques minutes comme plongé dans les souvenirs qui viennent de se réveiller dans son âme; puis il laisse tomber sa tète sur sa poitrine et reprend : — Oui!... tout cela a fui !... L'amour! l'amitié!... l'opulence !.. je ne connaîtrai plus rien de cela... je suis seul... dans la misère... et je n'ai pas un ami!...

Les accents de l'inconnu devenaient lents et tristes en prononçant ces mots. Isaure se sent émue, attendrie; elle se lève, s'approche de cet homme qui ne lui fait plus peur, et lui dit avec un touchant intérêt : — Vous avez donc été bien mallieurcux?...

L'étranger lève la tête , la regarde fixement, puis s'écrie : — C'est extraordinaire !... je ne l'avais pas encore remarquée; aussi bien qu'à présent.

flobineau, ayant déclaré qu'il voulait se marier, fait sensa'.ioi dans chaque maison où il est présenté.

— Quoi donc, monsieur? dit Isaure. — Rien... oh! rien... Çesl sans doute l'effet de mes souvenirs... Pourquoi diable aussi vais-je penser à tout cela!... Non, il n'y a plus qu'un seul sentiment qui maintenant puisse ranimer mon cœur... mais je sens qu'il peut encore me procurer de douces jouissances.

Les yeux de l'étranger venaient d'étinceler de nouveau ; une joie barbare s'y peignait. Isaure s'éloigne de lui , se hâte de se remettre à sa place, et sa main s'appuie sur le cou de Vaillant.

— Petite, répond le vagabond après avoir bu un verre de vin, je vous disais donc que les deux jeimes gens qui viennent vous voir si souvent sont amoureux de vous! Il ny a aucun mal à cela... vous pensez bien que ce n'est pas pour voir toujours cette vallée, ou pour les beaux yeux de vos chèvres , que ces deux jeunes gens de Pins se lèvent si matin!... Mais j'ai des raisons, moi, pour être curieux de Mvoir kqu«l des deiu vous préfères... à moins que vous uc les aimiez

LA MAISOrv r!LA^CIIE.

ons le» deui... ce qui «'est vu!... Mais non, non; je ne vous crois lai assez avanc(;c pour cela... voyons, parlez, r(!pon(lcz.

Isaure se lève avec difjnité, elle ne tremble plus, clic se sent iffensëc ; et rej^ardant à son tour celui qu'elle vient de recevoir dans a demeure, elle lui r(^pond : — Vos questions m'étonnent, monsieur 1 [ui donc vous a cliargi^ de me les adresser ?...

• Qm doue ? eh , morbleu! c'est moi qui vous les fais !... c'est moi [ui vous interrof^e... faut-il tant de façons pour dire • J'aime mieux ;elui-ci que celui-là !...

— Jamais personne ne m'a parlé ainsi, monsieur... et quand ma >onne mère vivait... — 11 n'est pas question de votre bonne mère... Si iUe vivait, il est probable que vous ne recevriez pas tous les malinf le jeunes garçons. Je vois que vous mettez à profit votre liberté; ne 'aites donc pas tant la mijaurée!... les grimaces ne réussissent pat ivec moi... Allons, sacrebleu!.. répondez!...

L'étranger s'est levé brusquement en s'avançant vers Isaure . celle» ;i, par un sentiment de raycur que lui inspire \'d\>iroche de cet homme, se eculc en laissant échapper mcrid'elTroi. Aussitôt Vailant, croyant que l'on atta- [Ue sa maitrcssc, se relève, :t avec la promptitude de ,'éclair saute sur l'étranger ;t lui saisit la jambe avec les dents.

- Eh bien... eh bien, rclencz donc votre chien...

mille tonnerres ! ne voyezvous pas qu'il va me déchirer !...

Isaure appelle Vaillant , jui ne scdécide qu'avec peine

lâcher la jambe qu'il avait lisie , et revient près de sa Maîtresse en grommelant et en faisant toujours à l'étranjer des yeux élincelants.

-Pardonnez, monsieur, lit Isaure , mais ce fulèU snimal acru apparemment...

que v«us me menaciez...

— Eh ! morbleu ! pourquoi criez-vous parce que je vous approche ?... ne pensez-vous pas que je vais vous manger?... Que ces petites filles sont sottes!... Diable ! vous avez là un gardien qui ne plaisante pas!... Le coquin...

ses dents sont entrées dans ma chair... s'il recevait de iiiéme vos jeunes gens, je ne crois pas qu'ils reviendraient si souvent!... Mais vous ne criez pas quand ceux-là vous npproclicnt, n'est-ce jias?...

Adieu, la belle discrète!...

Allez, je saurai bientôt ce que vous refusez de m'apjirendrc aujourd'hui!. .Oui, je saurai tout ce qui vous

concerne... Je ne vous crois pas sorcière, moi; mais je ne pense pas qu'il soit naturel que vous parliez comme les dames de la ville, que vous ne viviez qu'avec vos brebis , et que vous soyez assez riche pour traiter gratis tous ceux qui s'arrêtent da\is votre demeure... 11 y a quelque chose là-dessous , et je saurai cela , ma petite ; car, je vous l'ai dit, on ne m'abuse ])as , moi , cl je ne crois mi aux innocences qui courent les champs, ui à l'amour platonique, n'i h la science infuse. Adieu.

L'inconnu a repris sob chapeau , son bâton , et il sort lentement de lu maisonnette après avoir jeté sur la jeune fille un regard méprisant. Is.iure sent qu'elle respire plus librement en voyant cet homme s'éloigner de sa demeure; et Vaillant qui n'a pis cessé de grommeler depuis sa lutte avec l'étranger, va sur la porte le suivre des yeux , et ne rentre que lors(ju'il l'a eutièrciuent perdu de vue.

CBiPiTBS XVIII. — Nouveaux personnages. — Grande fi5t« i la Roche-Noiro.

Il c»J arrivé ce grand jour dans lequel Kobineau veut déployer toute U magnificence d'un calife, quoique sa fortune n'approdie même pas de telle du plus petit pacha de Sa llaulesse. Mai» , après n'avoir Vétf Iftttgteinpt qu'avec la plus stricte économie , devenir posj>e«>eiu-

d'un château , s'entendre appeler monseigneur ou M. de li Hocli»- Koire , avoir neuf domestiques à ses ordre», et se %oir enfin fêté, recherché, fl:iHé par les hommes, lorgné, agacé par 1rs femmes, c'est plus qu'il n'en faut pour perdre la tète , surtout lorvju'on n'a que fort peu de bon sens et beaucoup de vanité; aussi Kobineau a-t-il presque perdu la sienne; il ne calcule pas, il ne réfléchit point que le train qu'il veut mener est infiniment an-dessus de la fortune dont il a hérita; il commande , il ordonne. ^Mais 11 nage dans la joie, U est heureux... c'est toujours quelque chose. Que de gens qui avec beaucoup de richesses ne peuvent jamais réussir à l'être !

r.obincau ect éveillé de grji.d matin , il songe k sa toilette; c'est un point important, surtout lorsqu'on veut trouver une femme; et une femme qui a reçu une belle éducation ne voudra jamais prendre pour mari un homme'qui ne sait pas se mettre avec goût. Les premières impressions sont souvent didiciles à détruire : un homme qui aura un col trop haut ou dis u^nches d'haht. «rop courtes fera d'abord un

fort mauvais effet diiis un falon. Voilà du moins ce que se dit Kobineau , et il n'a pas absolument tort. Ce[>endant, si ces dames voulaient bien y faire attention , elles remarqueraient que ce ne sont pas les gens qui ont le plus d'esprit qui mettent le mieux leur cravate.

François vient d'apporter à son maitre les vêtement»

tout nouveaux qu'on a fait venir de Paris. Il les étale sur le lit de monsieur, qui flotte entre le costume noir complet et le pantalon blanc, qui est pi us de saison. .M. Férulus entre en ce moment dans l'appartement de Robineau ; le bibliothéraire , homme d'affaires, officier de bouche r est déjà en griiide tenue, q loiquil ait toujours le même habit; mais, J'our le relever un peu , il a fait coudre des boutons d'acier qui sont de la grandeurd'une pièce de ecnt sous, lesquels, lorsque >L Fénilus se f.ouve au soleil , jettent un éclal qui empêche de voirie reste de son individu. De plus, il s'est fait attacher sur les épaules de gros paquets de faveur noire, dont les bouts très-longs flottent sur sou dos en guise de queue.

Malgré sa grande tenue, M. Férulus a U figure plus allongée qu'à l'ordinaire, cl ses yeux sont rouges et fatigués.

— Parbleu ! mon cher Férulus, vous arrivez i pro]x>s, dit Robineau; vous allez me guider dans le choix de mon costume ; dois-j« jidopter le noir complet ou me permettre le dessous blanc ?

— Le noir complet est de rigueur, monseigueur ; vous mettre autrement serait un crime de lèse-cérémonie!... Songez, monseigneur, que ce jour fera époque... vous représentez k vous seul tons les anciens châtelains qui ont possédé ce domaine !... Si vous étiei en Chine, vol» seriez en jaune; en Angleterre, vous pourriez vous mettre en rtf we.... en Autriche , vous seriez en blanc : en Pnissc . vous |>ourfiei êl 1 1 eu bleu ; et eu Afrique , vous pourriez être tout nu , sauf > ^ou$ p( ] drcée fort jolies choses sur le corps, les jambes et les bras; mais, et 1 Bâte nation française est la plus gaie;, elle a spéciaUment adopté le I iteSUr se marier, pour enterrer les morts et pour danser.

1 'E'taptois, vous l'entendez.... préparez-moi le grand costume m ) WilT? diable ! monsieur Fcrulus, vous êtes brillant!... vousavet d( < kùA '.Gkiux boutons '.

"■- Vh^b-ce pas, monseigneur? Ils me viennent du grand oncle de m./'J pAN, qui les portait à iiu menuet qu'il a danse devant madame de Maintenon : vous sentez combien j'y tiens !... C'est le plus bel héritage que m'aiciu l.iisse mes aïeux!... Je ne m'en «ers que dans le» grandes circonsliinces ; [wr exemple, à mes dislribuli.ns de prix , Je ne donnai» pas atilre chose à met «Uives... m.iis i» cJudiUon qu'ils me les rapporteraient le leudemaiu.

— Jcannâtte, vous aurez soin de laisser la b&asinoire dans le lit pour que jo la trouve en me couchant.

LA MAISON liLANCHE.

— Et qn'i-At-cf que c'est que ce paqiiet de nibiiiis que vous avez sur chaque éiuule i'

— Moii^ei),'iicui', c'est une marque de dignité... cela veut dire que je duis digne de manger à vutre table... avec la société la plus noble... Les l'iges en portaient ainsi sous le roi Dagohert.

— Aiors vous avei très-bien fait d'en mettre !.., Mais qu'av»i-vous donc, uionéieur Férulus?... vous me semblez bien pâle ce matin...

— Monseigneur, c'est que... j avais fait bassiner mon lit... — (^uoi! déjà?... — La tour où je loge est très-bumide , monseigneur... cependant cela ne m'a pas rétifs; aussi bien que j'aurais cru... j'espère que le déjeuner nie remettra. IMais on vient d apporter la livrée de vos gens... elle est superbe... c'est un vert foncé, avec un pantalon abricot et galons orange. — Oui, c'est de mon invention ; cela se voit-il de loin? — De très-loin, monseigneur; je dois cependant vous dire que re rustre d'Olilor... je veux dire votre jardinier, ne veut pus la porter, tous prétexte que cela luidonne l'airdun perroquet. — Ce drôle-là fait toujours le mutin!... François, allez de ma part lui ordonner de mettre sa livrée , sous peine d'être mis à la porte de mes jardins!

.-Mfred et Edouard s'occupaient aussi de leur toilette ; quoique n'ayant pas, comme le maître du logis, l'intention de faire des cun-

Ïnêtes, les deux jeunes gens de Paris voulaient paraître avec avantage evant la nombreuse société qui allait se réunir au cliàtcau; et puis on n'est jamais fâché do plaire , alors même que l'on n'a nulle envie .d'aimer.

Tout est disposé pour la fête. On a planté dans la cour du ch.îtcau deux mâts de cocagne , au haut desquels sont attachés les Syntaxes et les Rudiments. Les verres de couleur sont attachés dans les allées du jardin; l'arène est disposée pour les jeux gymnastiques, et les trois musiciens qui doivent composer l'orcheslre, et dont le chef est aveugle, viennent d'arriver armés de ileiix violons et d'une cl*inette. Les valets courent au milieu de tout cela , cl leur nouvelle livrée leur donne en effet un certain point de rcssomblance avec les oiseaux iont a parlé Vincent. Cependant, pour n'être point renvoyé, le jardinier s'est décidé à endosser le coslunie comme les autres ; et iM. Férulus a soin de se mettre toujours au soleil, afin de faire briller davantage sa garniture déboutons.

Midi vient de sonner. Robineau est en grand costume; tous les préparatifs sont terminés , mais il n'est encore arrivé personne de la nombreuse société qu'on attend. Cependant François et les deux marmitons lâchent trois coups d'arquebuse; et Uobineau, qui est dans le salon avec ses amis, court sur le balcon en disant : — tju' est-ce que c'est que cela ?

— ftlonseigneur, dit François , c'est le signal qui annonce que la fête commence. — Imbécile!... est-ce que la fête doit commencer avant qu'il soit arrivé quelqu'un?... — Dame! monseigneur, M. Férulus nous a dit de tirer tous ensemble à midi...

— Non errabis! s'écrie Férulus en paraissant dans la cour; je vous ai dit de tirer à midi... mais il était sous-entendu que ce serait coram popiih, c'est-à-dire devant la compagnie... Par conséquent, rechargez vos armes, vous donnerez un signal itératif.

Pendant que les valets rechargent leurs armes, on entend des cris partir d'un coin de la cour; tout le monde se rend de ce côté pour en connaître la cause. On trouve le chef d'orchestre roulant sur les marches de l'escalier de la cave, dans lequel il s'est jeté au bruit des coups d'arquebuse qu'il a crus diriijés sur lui. On relève le pauvre homme, qui en est quitte pour quelques contusions ; on le fait monter dans l'orchestre, qui est dressé dans la cour, et on ordonne îi ses deux conip.ignons de ne plus le quitter, ce qu ils ue promettent qu'à condition qu'on leur mettra sii bouteilles de vin sous leur banquette.

Une demi-heure s'écoule, et personne ne paraît. Robineau s'impatiente, i\l. Férulus court répéter à chacun ce qu'il aura à faire; et, tout en parlant, il jette un coup d'œil en dessous sur ses boutons. Robineau se fait apporter une lorgnette et monte avec ses amis sur le haut de la tour du Midi. De là on VL^J^de très-loin sur la route, et M. de la Rochc-INoire passe à chaque minute la lorgnette à ses amis en leur disant, comme la femme de Barbe-Bleue : — ^ i>(je voyez-vous rien venir ?

Enfin on aperçoit un cavalier qui se dirige vers le château ; Robineau lorgne et s'écrie : — C'est pour ici!... Je le reconnais; c'est M. Berlingue !... un homme d'une amabilité et d'une mémoire extraordinaires... il m'a déjà conté toutes les histoires scandaleuses de la ville... c'est un personnage charmant!... 11 va partout même oii on ne rinvite pas.

Le cheval de 'M. Berlingue ne va qu'au petit trot; mais enfin il avance ; Robineau descend de la tour avec ses amis pour aller recevoir le nouveau venu, et en voyant arriver le cavalier, François et les marmitons le couchent enjoué, croyant que c'est le moment de tirer; mais Férulus les arrête à temps, et M. berlingue met pied à terre et entre dans le château en regardant autour de lui avec une curiosité maligne.

Le nouveau venu est dn petit homme de cinquante ans , dont la Joumure n'est pas fort élégante, mais dont la figure goguenarde sem- Me chercher sans cesse quelque chose dont il puisse se moquer, il s'avance vers Robineau, lui tend la main en regardant les deux jeunes geni; ;2ui sont dans le salou; et tout eu d^WMidant au maître du logis

des nouvelles de sa ianté , a déjà paisé en revue ce quV J a il it::' ru])parlement.

— I\loiisieur Berlingue, dit Robineau, vous êtes un homme aimable, vous arrivez enfin!... Mais ces messieurs, ces dames, personne ne vient, et il est près d'une heure! J'avais cependant prié que Ion vint de fort bmiiic heure... J'avais arrangé quelques petites surprises pour ces dames.

— Monsieur de la Roche-Noire, repond M. Bcrlini^ie avec une voix criarde qu'il pousse comme s'il n'avait jamais eu atfaire qu'à des sourds, j'ai pour principe d'être exact... d'être de parole... Ces messieurs sont vos amis de Paris?... bien flatté de faire leur connaissance. Mais, monsieur de la Roehe-IN'oire, si vous vouliez avoir du monde à midi, il fallait l'inviter pour neuf heures, car ici... vous avez fait repeindre à neuf cette partie du château ; je vois cela... ici, monsieur de la Roche-Noire, nous outrons les modes : à Paris l'on fait attendre une heure, en province on se fait attendre quatre... C'est votre livrée ça ?... elle est d'un genre nouveau... Et puis ces dames, ces demoiselles!... est-ce que vous pensez que les toilettes peuvent être terminées à midi?... Vous avez encore quelques meubles un )ieu antiques... il faudra les changer... D'abord les femmes sont plus coquettes eu province qu'à Paris!... Votre habit est parfaitement fait... Vous attendez mesdames de Moulinet, mesdemoiselles Bretonneau, la famille de la Pincerie, la femme du fabricant (iérard , celle du notaire... Oh ! parbleu! si ces dames sont arrivées dans deux heures, ce sera bien heureux... Tiens! des mâts de cocagne dans votre cour!... AU ! c'est charmant!... c'est uiic idée neuve!...

Malgré la prédiction de M. Berlingue, la société ne tarde pas à arriver; les ]>etitcs voitures d'osier, les carrioles couvertes amènent des personnages très-distingués, car il n'y a point de fiacre ni d'omnibus à Saint-Ainand , et tout le monde ne peut pas avoir un brillant équipage. Cependant quelques chars-à-bancs , quelques jolis cabriolets se font remarquer dans cette foule de voitures, et les personnes qui en descendent ne jettent qu'un regard de protection sur celles qui arrivent en carrioles; la vanité est de toutes les fêtes, mais c'est surtout en province qu'elle donne des vertiges aux pauvres humains,

La famille de la Pincerie est arrivée dans une voiture qui tient le milieu entre l'élégant et le campagnard : c'est un vaste cabriolet qui ressemble assez aux coucous , et dont le bas est en osier et le haut eu toile cirée; cela pourrait, à la rigueur, passer pour la voiture d'un négociant de Poissy; mais M. de la Pincerie assure qu'il ne la changerait pas contre le plus moderne landau , parce qu'elle lui vient de ses aïeux; et , à la maigreur du seul cheval qui la traîne, on serait tenté de croire que la pauvre bête a aussi mené les a'ieux du marquis.

M. de la Pincerie est un homme de soixante ans, qui a près de sit pieds de haut, et dont la maigreur est extrême : il porte une queue et de la poudre; sa figure jaune et ridée a une expression de fierté et de dédain presque continuelle : il est rare qu'il soit plus de deux minutes sans tousser et sans cracher; mais il fait tout cela avec une gravité qui fait croire aux gens ipii l'entourent qu'il n'est pas donné à tout le monde de cracher comme lui. *

Un petit monsieur aux yeux louches, aux cheveux roux, au nez bleu et aux oreilles rouges , est descendu en second de la voiture; il n'avait pas mis pied à terre qu'il souriait en montrant des dents qui feraient honte à celles d'un cheval. Ce monsieur, dont on n'a pas encore pu faire quelque chose, et que l'on cherche toujours à placer, quoiqu'il ait alors près de cinquante-cinq ans, est le frère du marquis; on l'appelle Mignon , petit nom d'amitié qu'on lui donnait lorsqu'il était enfant , et qu'il parait avoir l'intention de porter toute sa vie.

Après avoir souri comme un sanglier, tandis que son frère crachait déjà sur un mât de cocagne , Mignon s'est avancé pour donner la main à une demoiselle qui s'élance hors de la voiture en disant à son oncle : — Ce n'est pas la peine... J'aime mieux descendre toute seule.

Cette demoiselle , qui s'élance avec tant de légèreté , est la fille cadette du marquis ; c'est mademoiselle Cornélie : elle a vingt-sept ans, elle est grande, bien faite, sa figure est régulière et assez distinguée, mais son air est impérieux, et ses regards, qu'elle ne baisse que rarement, semblent vouloir commander les hommages et ne les recevoir que comme un tribut qui lui est dû.

Après mademoiselle Cornélie, vient sa sœ' r, qui est veuve, et que l'on nomme madame de Hautmont, ou tout simplement Eudoxie; elle peut avoir cinq ou six ans de plus que mademoiselle Cornélie : elle est jolie, mais elle défigure ses attraits à force de grimaces et de prétentions; sa toilette est toujours d'une élégance outrée qui ajiproche du ridicule; elle est parfumée d'odeurs , elle a sans cesse un bouquet dans l'une de ses mains et un fl.icon dans l'autre ; la moindre chose lui fait mal et lui donne des faiblesses. Loin de descendre seule de la voiture, il lui faut trois personnes pour l'aider; mais au mo«ient uii elle met pied à terre, elle aperçoit François et les marmitons, dont les armes sont dirigées de son côté.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que cela? s'écrie madame de Hautmont en se jetant dans les bras de son père. Est-ce qu'on va nous tirer?... mais c'est une perfidie!... je ne jinis pas voir d'armes à feu , moi !

Robineau est allé au-devant de la famille de la Pincerie; il salue avec respect le papa, frappe dans la main de l'oncle, sourit à la demoi«t'!!e 9( r^xisure sa sœur en crunt : — Mousi^us SéttillUt 4tll^

LA HAiSUn hLAiSCnti.

donc à mes (;eiis de ne pas coucher en joue tout le monde !... — ]N'e

craignci rit-ii , mesdames, c'est une surprise... c'est pour la fite... — Comment, monsieur ! est-ce qu'on tirera des coups de fusil dans votre fête? — On tirerj tout ce ([u'il est |)Ossiblc, mesdames!... mais il n'y «ura personne de tué... histoire de rire et de vous amuser, voilà tout.

Aprcî avoir conduit la famille de la Pinccrie dans le f;rand sulon, dont Alfred et Kdoiiard l'aident à faire les honneurs, Uohineau se mMlti|ilie pour recevoir avec grâce toute sa société; c'est le notaire qui descend avec son épouse d'un éléf;ant cabriolet; c'est iin riclie fabricant de papier qui amène dans son char-Ji-bancs sa femme, ses trois filles, ses deux jjareons et ses deux nièces; ce sont les époux Gérard, qui remplissent à oui seuls les deux banquettes de leur carriole, cl qui en marchant ne peuvent pas se donner le bras, parce que les hanches de madame et de monsieur s'y opposent; c'est M. le chevalier de Tantignac , qui ne peut pas dire deux paroles sans y mêler un mensonge, et qui arrive à pied, en culotte dedraji de soie, avec de» éperons à ses souliers et une cravache à la main , pour faire croire qu'il est venu à cheval ; enfin ce sont les gens en place , les gros négociants, fes personnages considérés de l'endroit , qui se sont tous rendus à l'invitation de I\l. de la Roehe-IVoire, parce qu'en province, les occasions '3e se divertir étant plus rares, on saisit volontiers toutes celles qui se présentent.

l.a société est réunie dans le vaste salon du premier; on se regarde, on s'examine des pieds à la tête , on fait la revue des toilettes, on dit tout bas des méchancetés, et tout haut force compliments. Robineau va de l'un à l'autre, fait le galant avec les dames et sourit à tout le monde; mais c'est surtout à m;idemuiselle Cornélie de la Pincerie qu'il adresse le plus fréquemment ses hommages, quoique depuis son entrée dans le salon, madenioisel'.e (Cornélie fasse beaucoup plus attention à Alfred qu'au maître de la maison, tandis que de son côté Eudoxic jette des cfillades langoureuses à Edouard.

En entrant dans le salon , JM. le marquis de la Pinccrie s'est jeté sur une vaste bergère, dans laquelle il s'étale comme s'il voulait s'endormir, allongeant ses grandes jambes, de manière que la société est obligée de faire un circuit pour passer par là; M. de la Pincerie s'est déjà mis à tousser, et craclic dédaigneusement au milieu du salon en regardant tout le monde comme un sultan regarde ses esclaves.

L'oncle Mignon , au contraire, s'est assis modestement derrière sa nièce (homélie, dont il rarrange le haut des manches, un peu chiffonnées par la voiture. I es autres personnes de la société se placent par groupes ou regardent aux fenêtres les apprêts de la fête. M. Beriingue se promène dans le salon, examinant tout le monde d'un air malin , écoutant ce qu'on dit, et cherchant à deviner ce qu'on ne dit pas. Enfin le chevalier de Tantignac, qui est entré le dernier, s'arrange de manière à accrocher avec ses éperons la robe d'une dame , pour avoir le plaisir de s'écrier : — Que je suis étourdi !... j'ai gardé mes éperons... Ah ! mcsdaives, que d'excuses j'ai à vous faire !... mais l'habitude d'être à cheval.

— Et qu'avez-vous donc fait de votre coursier? dit M. Berlinguc; je ne l'ai pas aperçu quand vous êtes entré au château.

— Je suis descendu à dix pas de l'entrée... pour éviter les accidents, parce que mon cheval rue horriblement; puis j'ai fait comme à l'ordinaire, je lui ai donné deux coups de cravache sur la queue, et aussitôt il a repris tout seul le chemin de son écurie... Il est dressé à cela... c'est un élève de Franconi... Mais je cours me débarrasser de cet attirail équestre !...

— Mon oncle, remontez donc encore un peu ma ceinture... Bien... Mettez-moi une épingle là... Ces voitures vous mettent dans un désordre épouvantable !

En disant cela , mademoiselle Cornélie regardait Alfred et semblait demaiiiUr un compliment, que ce qu'elle venait de dire provoquait ; mais Alfred ne songeait nullement à lui en adresser. C'est Robineau qui rainasse le ijant eu ,s' écriant : — La voiture aura beau faire , elle ne saurait vous empOclier d'être ravissante!

Mademoiselle Cornélie sourit à demi à Robineau , et suit des yeux Alfred , qui est allé s'occuper d'autres dames.

— 11 est certain , dit madame de 11 ml mont en chilTonnant son bouquet, qti'on devrait bien inventer un autre moyen de transport que ces voilures... Une dame n'en peut descendre sans être imprvssionm'e du bas en haut... Mon oncle Mignon, douhez-moi un tabouret pour mettre mes pieds...

L'onele Hlignou quitte les manches de sa nièce Cornélie pour courir chercher un tabouret à sa nièce Eudoiie, tandis que M. de la Pincerie i'écrie avec humeur :

— Il me semble , mesdames, que mou carrosse est parfaitement suspendu, et qu'il n'y a pas à s'en jilaindre...

— Oh ! oh!... il appelle son coucou un carrosse! dit M. lîerlingue en se penchant à l'oreille du fabricant de papier, tandis que M. Gérard f'écric : — Allons, mesdames, je vois que bientôt vous vous ferci porter en pahinquin, comme en Asie.

— Mais on doit être assez nioelleuscmcnt là dedans, dit Eudoiie m regardant Edouardi.

— Je suis aussi Jour les palanquins, dit madame (iérard.

— Si jam is i llp monte dedans, dit (ont bas ilerli.'S^Lie, je douU qu'elle trouve des 'uommcs «stez forts pour la {«urter.

— En général, dit une dame qui n'avait pa* encore parlé, ecf hommes du Levant ont des invention; trè>-!icureases.

— Ah! fi, madauie ! fi!... n'pund une autre diuc; M sont des monstres ! ils ont plus d'une femme ii la fois !...

— Qu'est-ce qu'on dit des hommes du Le\iiDt ? s'écrie !e chevalier de Tantignac en rentrant dans le salon; c'est que cela me regarde, moi; j'ai été fort longtemj'S en Turquie... Mon médecin me l'avait ordonné... J'avais une surabondance de santé telle que mon docteur nie dit : Mon ami, va en Turquie, achète-toi bien vile un unil... sinon tu es un homme mort!...

Les dames passent leur éventail sur leur figure en riant duché* jlitr, qui n'a pas du tout l'air d'un Turc, lorsque M. Fénilus entre dans U salon pour demander à Robineau s'il est temps de commencer h fêle. A l'aspect de Férulus, madame de IlaulmOL ' pousse un cri cl se penche sur Edouard eu disant : — Ah ! mon bieu , qu'est-ce que c'ett que cela?...

— C'est l'ordonnateur de la fête, madame, dit Edouard. — Mais il m'a fait horriblement mal aux jeui !... J'ai cru Toir entrer le soleil ou la lune... Qu'est-ce qu'il a donc sur lui , ce monsieur? — Ce sout se» boutons qui jettent cet éclat. — Ah ! quand on porte de tels boutons, vous conviendrez que l'on devrait au moins prévenir son monJe...

— il est certain , dit M. Berlingue, qu'il est difficile de rcjjardcr ce monsieur sans loucher.

M. Férulus est reparti comme un trait, et bientôt les coups d'arquebuse annoncent la fête. Au bruit des armes à fou, Eudoii ; se trouve presque mal; mais elle a soin de tomber dans les bras d E<!juard, que toutes ses faiblesses commencent à ei.nuyer, mais qui ne peut cependant se dispenser d'offrir sa main à la veuve. Tout le monde court sur le balcon et aux fenêtres, d'où l'on aura le spectacle des jeux qui vont ■avoir lieu dans la cour. L'oncle i\lignon est resté le seul en arrière, parce qu'il faut qu'il cherche deux épingles pour sa nièce Cornélie, et un verre d'eau pour remeltre les sens de son autre nièce.

Les villageois des environs, auxquels on a permis d'assister à la fêle, sont rangés des deux côtés de la cour. Les valets sont sous le balcon; mademoiselle Cheval elle-même a quitte sa cuisine pour jouir du spectacle desjeui, et surtout savoir ce qu'on f:!it avec les mâts de cocagne, qui piquent beaucoup sa curiosité. Cependant l'orchestre, qui devrait se faire entendre, ne part pas parce que l'aveugle, qui a très-peur des coups d'arquebuse , vient de se fourrer sous sj banquette pendant la détonation, et s'obstine à n'en pas vouloir sortir, quoique Férulus s'épuise en raisonnements pour lui prouver qu'il ne court aucun danger.

La société attend que cela commence ; Robineau se penche sur le balcon et appelle M Férulus en criant : — Commencez donc !... noos attendons, l.t M. Férulus, qui est au moment de faire le coup de poing avec le premier violon , cric : — Vois savez bien que cela commence par les courses à pied dans le jardin... Allez vous promener avec ces dames, monseigneur.

Mais les daines sont fatif,uécs de la route et ne veulent pas se promener. Elles sont d'ailleurs impalienics de jouir du spectacle des jeux. François court aider M. Férulus à tirer l'aveugle de dessous *» banquette. Enfin , la musiipie se fait entendre, cl six grands Auvergnats, nus depuis la tête jusqu'à la ceinture, paraissent dans l'arène dispofJe au milieu de la cour.

Les dames font un mouveinsnt de surprise à l'aspect du costume singul'cr des lutteurs ; madame de llautinont a encore une pelilc faiblesse ; mais M. Férulus, qui est monté sur le perron, d'où il dirige tout , s'écrie : — Jeux g}-mnastiqucs, à l'instar de ceux de la Gricc et de Rome.

— Mesdames , dit Robineau , c'est à l'instar des anciens; par conséquent il n'y a rien là qui puisse blesser votre délicatesse.

— Sans doute ! c'est un tournoi , dit M. de la Pincerie. — Justenieiit , un tournoi grec et romain.

— Un tournoi ! dit l'oncle Mignon en montant sur ses pointes. Oh: oh !... dia'.ile !... ces messieui-s demi-nus sont des chevaliers! Je comprends... je comprends....

— J'ai bien envie de demander des garanties pour le reste du corps, dit ^1. Berlingue à un de ses voisins, tandis que madame Oérard, qui contemple les six Auvergnats de tous ses jeux , s'écrie : Ils sont bien faits, ces gaillards-là !... ftlonsicur Gérant, vous dcvriei vous mcllri: une fois en gl.idialeur, vous seriez superbe.

Férulus a donné le signal en fr.ippant avec une baguette s.ir ta rampe du perron et en s'écriant : lucipimxiS , pour les evcrciccs du disque. . Allez, l'orchestre... un air belliqueux.

L'orchestre entame l'air de Marlboroug^ , c'est ce <pic T.iv rugW- rounaît de plus belliqueux , et trois Auvergn tts s'avancent, tenant cl; .-uu sur la main un fromage de Brie qui représente le disque mie I ,-n di->;t

I lancer, et qui de loin imite assez bien le iwlet .inliquo. Le» alh êtes laneent leurs fromages avec beaucoup de facilité ; le but est au-Jcys.ua du perron sur lequel Férulus se tient gravement, le» trois from.içet

I ont approché, mais n'ont pas encore atteint l'end-o:! m-irque ; .lu' être vainqueur; et la société, qui se lii ni sur le l',il<*n ri auv Ic--

j nêlres. trouve que le jeu du disque rélMiul une odeur ipii i .■ rien ac balsamique.

j C«vciidaut , iu> (lualriime athlète parwi , il est taille plu^ vigo-.tre««

Page 1