‹ MoustacheChapitre 62 sur 281 · I.A MAtS.ilN BLANCIIK · texte numérisé non relu

I.A MAtS.ilN BLANCIIK

■emcnt que ses antagonisles ; il tient îi la main un soi-disant disque, il'unc lar(;c'iir et d'une épaisseur foruiidahlcs, et icjjanlant en pitié eeui qui ont déjà lancé le liur, s'écrie : — Vous n'avez allcinl que là , vous autres!... Ali lien ! sac... f.... je vas joliuient vous enfoncer!...

— I.c lutteur a un lanpa(je bien énergique!... dit M. Ilerliiirue, et Koluueau se penclie et crie à Férulus : IJél'endez-leur donc de |pùrler!.. qu'ils fassent de la juntouiime, ça sulVit...

— Monseigneur , dit l'érulus , de tout temps les gladiateurs se sont provoqués et stimulés par des injures, les preux mêmes ne se ména- Gcaient pas les é|)itliètes jicndant le combat.

— mesdames, c'est le langage des preui , dit Robineau ; il ne faut pas que cela vous effarouche.

{-'epcndant le dernier .itlilète lève la main droite sur la paume de laquelle est son disque; il jette son corps en arrière, puis lance de toutes ses forces , et le fromage , passant le but , va se coller sur le visage de M. Férulus.

Les dames ont toutes poussé des cris en disant : — Ah ! mon Dieu ! ce monsieur est blessé.... il est tué peut-être!.... il a reçu le palet à la tète!....

l.e Iiibliolliécaire est resté un moment suffoqué par le coup ; mais le froui.ige s'est cassé par la moitié en laissant sur sa figure quelques débris de son ])assage ; et M. Férulus se remet promptement, tire son mouchoir, s'essuie le visage, passe sa langue sur ses lèvres , et crie :

11 est vainqueur... 11 a dépassé le but; mais qui peut plus, peut moins... Sonnez, fanfares !...

Les fanfares sont sonnées par les violons, les Auvergnats poussent des cris de joie assourdissants, les dames tirent leurs flacons, et M. de J anlignac dit : — Ah 1 les disques étaient en fromage !... Belle malice I... Alors !... je gage en jeter un dans la lune !

— Mon oncle Mignon, trouvez-moi de l'eau de Cologne, je vous en sujiplie , dit Fudoxie en s'appuyant sur le bras d'Edouard ; car voilà un jeu qui sent par trop le fumier.

~~, Vous n'y êtes pas , mesdames ; vous en aurez bien d'autres ! dit Robineau qui croit qu'on est enchanté de ce qu'on vient de voir, et ])rend délicatement le bout du petit doigt de mademoiselle Cornélic , qui le lui abandonne , sans avoir même l'air de s'apercevoir de l'ivresse avec laquelle on le lui pince.

M. Férulus, qui ne s'aperçoit pas qu'il lui reste quelques fragments de fromage sur le front et les oreilles, a repris sa place, et frappe de sa baguette en criant : La course!. . à l'instar d'Ilippomène et Atalante !... Avec des bâtons en guise de pomme d'or, ce qui est infiniment plus naturel. Aussitôt les Auvergnats se mettent à arpenter la cour, et ceux qui restent en arrière jetlent des bâtons dans les jambes de leurs camarades pour les faire tomber et arriver au but les premiers ; ce jeu se termine sans accident ; mais le chevalier de Tantignac s'écrie : -- Je ne vois rien de bien étonnant à courir comme ces paysans j moi , je fais six lieues à cloche-pied ! c'est autre chose que ça !

— La lutte et le pugilat ! crie M. Férulus ; et aussitôt îes Auvergnats se mettent en devoir de se jeter par terre ; mais les villageois, qui sont habitués à ce dernier exercice , y mettent plus d'amourpropre et d'obstination ; c'est à qui renversera son antagoniste. A un pareil jeu on s'échauffe facilement ; des efforts on en vient aux injures, dfca injures aux coups; déjà quelques bosses sont reçues, quelques nez sont saignants. — Assez! assez! crient les darnes^ que ce spectacle n'amuse nidlement. Monsi^r de la Roche-Noire, faites donc séparer ces malheureux!...

— Mesdames, crie Férulus, quand les gladiateurs se battaient à Rome, il en restait toujours au moins la moitié sur la place.

— Eh ! monsieur , nous ne sommes pas Romaines, grâce au ciel ! et nous ne prenons aucun plaisif à voir des hommes se meurtrir de coups !

Pour satisfaire aux désirs des dames, Robineau ordonne qu'on sépare 1«3 combattants , quoique M. de la Pincerie assure que cela lui rappelle lies combats de taureaux qu'il a vus à Madrid. Deux Auvergnats, plus : obstinés que les autres , ne veulent pas se lâcher ; mais enfin François et les autres valets parviennent à les pousser sur la pelouse, oîi ouïes laisse libres de s'assommer.

M. Férulus a crié que l'on allait passer du grave au doux ; et en effet, les valets viennent avec des corbeilles remplies de bouquets pour les dames.

— Ah ! à la bonne heure , dit madame de Hautmont ; voici qui est plus gracieux.

— Et qui ne sent pas le fromage, dit M. Berlingue.

— Eh ! mais... il y a un papier dans mon bouquet, dit madame Gérard.

— Un papier, madame ! dit M. Gérard en s'approchant Ce son épouse autiiut que son embonpoint le lui permet.

— J'en ai un aussi, dit Eudoxie. — Et moi aussi... — Et moi aussi, répèle chaque dame. Cornclie ouvre le papier qui est dans son Bouquet, et lit:

Vo3 attraits chai-mcnt les cœurs ^ Vous avez grâce et jeunesse; L» plus douce des faveurs Est d« TOUS «imcr sans ceaM*

— C'est extrêmement joli ! dit .M. de la Pincerie en crachant iur Ici villageois qui sont dans la cour.

• — El c'est parf.iitcnient à son adresse, dit Alfred à mademoiselle Cornélic, qui le regarde de manière ii le forcer de lui dire quelque chose.

— Ça me fait l'effet d'une devise de pistache, dit M. lierlingue.

— J'ai dis vers aussi, dit Eudovic; voyons... Eh! mais... c'est la même chose que ma sœur... Tenez, voyez, monsieur.

Edouard regarde les vers qu'on lui présente, et dit ; — C'est qu'on a pensé, madame, que les mêmes attraits devaient se trouver dans la même famille

— Ah ! ce que vous dites est fort galant ; mais il me semble cependant que ma physionomie est d'un tout autre genre que celle de ma soeur.

— Voyons mon poulet, dit madame Gérard ; je suis très-curieuse «If savoir ce qu'on me dit:

Vos attraits charment les cœurs , Vous avez grâce et jeunesse...

— Décidément c'est une circulaire, dit M. Berlin»;»^.

— Il est extrêmement flatteur de recevoir le même compliment que madame Gérard ! dit mademoiselle Cornélic en haussant les épaules ; tandis que toutes les dames lisent leur devise.

— C'est bien étonnant que cela se trouve la même chose partout, dit l'oncle Mignon en courant à chaque dame. C'est comme ce tour de cartes qu'on m'a fait, et oii je n'ai vu que des as de cœur dans le jeu.

— De qui sont ces jolis vers? dit le chevalier en ricanant.

— De mon bibliothécaire, répond Robineau. — Qui ? ce monsieur noir, qui a des boutons comme des assiettes ? — Justement! C'est un savant de première classe... c'est un homme qui sait tout ! — Oh! qui sait tout !.. Je parie bien que je lui parle de choses oii il n'y voit que du feu.

— Et ces mâts de cocagne... est-ce que personne n'y montera, monsieur? — Dans l'instant, mijame... Monsieur Férulus, faite» commencer l'attaque des mâts de cocagne.

■ — Parbleu, dit le chevalier, il n'est pas difReilc de monter à ceuxci... moi qui ai été sur mer , j'en ai vu bien d'autres!... Je grimpais sur le grand mât comme ■in singe, et arrivé tout en haut, je me tenaii sur la tête.

— Montez donc un peu sur ceux-ci, dit M. Berlingue.

— Je ne le puis pas à cause de ma culotte qui est très-juste... je craindrais les accidents... sans cela je voudrais être en haut avant que vous ne m'ayez aperçu monter.

M. Férulus a prié l'orchestre de jouer un morceau plus gai pour l'assaut des mâts de Cocagne. C'est sur l'air de ina tendre muselle que quelques Auvergnats essaient de grimper à l'un des mâts ; mais à peine élevés de quelques pieds, ils se laissent retomber et ne montrent que fort peu d'ardeur pour gagner les livres qui sont attachés au haut. C'est en vain que Férulus les stimule, et que du haut du balcon Robineau les encourage, les Auvergnats ne veulent plus grimper.

— Eh bien! dit le bibliothécaire, les femmes vont vous donner l'exemple et vous apprendre comment ou monte à cela.., , En avant les demoiselles !

— Les femmes vont monter, dit M. Berlingue ; ça va devenir intéressant

— Ah ! les dames montent ! dit M. de la Pincerie ; hum ! hum !... c'est une innovation !

— Oh ! nous avons tout prévu ! dit Piobineau , le mât est emmiellé.

— Emmiellé, dit l'oncle Mignon; ah! je comprends... Je comprends : c'est pour la décence !...

Quelques grosses filles se présentent en riant, tournent autour du mât et ne veulent pas se risquer ; mais M. Férulus reste au bas du mât pour faire la courte échelle à toutes celles qui voudront se hasarder. Enfin, une villageoise essaie, monte un peu , puis reste en route en criant qu'elle est attachée ; et M. Férulus, qui est en bas, lui dit : — Allez toujours... ne vous rebutez pas... c'est le chemin de la vie... des épines pour avoir des roses... quid feinina possil.

La villageoise redescend en se léchant les mains ; une autre vient après et n'est pas plus heureuse , quoique M. Férulus reste toujours au pied du mât pour faire la courte échelle et encourager les efforts de» paysannes ; et M. Berlingue prétend que le bibliothécaire a la meilleure place, et qu'il voit infiniment mieux que tout le reste de la société.

Mais personne ne se présente plus. En vain M. Férulus crie : — B s'agit du Traité des Participes et de la Cuisinière bûur(jeoise.Les prix voiil rester accrochés en l'air, quand tout à coup mademoiselle Cheval, qui d'un coin de la cour regardait les jeux , tout en ayant un œil sur ses rôtis, avance fièrement vers M. Férulus en disant : — C'est z'une cuisinière à gagner 1 ça me regarde ; laissez-moi grimper , monsieur Dés.'inus , je vas joliment vous décrocher les objets !... Oh ! je sais jousser à tous les jeux, moi !

E^ aussitôt repoussant l'officier de bouche qui veut lui faire la courte échelle , mademoiselle Cheval étend ses bivs auljur du mât, puis joue des genoux et se démène si vigoureusement qu'on la voit monter rapidement.

— suie ira au bout, dit M. Gérard; c'est uue fille solide,,, — Ok*

lA' MAISON BLANCnE.

elle est d'une force extraordinaire! Jit Robincau ; elle m'a une certaine fois enlevé comme une plume. — Elle a le mollet bien placé, dit M. Berlingue.

En se démenant, madcmoisplle Cheval montrait en effet ses mollets et sa jarretière ; mais jusque-là tout s'était encore bien passé, et M. l'érulus, qui du bas du mât ne la perdait pas de vue, l'encourageait sans cesse par ccsmacte animo... que la cuisinière prenait [lourdes injures, et auxquels elle répondait : — Montez vous-même , animal !

Enfin mademoiselle Glieval atteint le but ; elle prend les deux volumes, les délacbe , puis les jette dans la cour.

Le bibliothécaire, cnchautc qu'on ait gagné le prix, fait jouer des fanfares à l'orchestre ; la société bat des mains, et mademoiselle Cheval, dans la joie de son triomi>he, veut se laisser couler rapidement Ien bas ; mais sa robe , collée sur le miel , ne veut plus se détacher ; «ty en se laissant aller, la figure de mademoiselle Cheval disparait bientôt sous ses jupons, qui restent en l'air, tandis que ses jambes et ion autre figure sont exposées aux regards de la société.

Un murmure se fait entendre; les dames prennent leur éventail ou quittent le balcon , les hommes prennent leur lorgnon, et font des réflexions sur ce qu'ils aperçoivent ; Robineau dit : — Détachez-la I M. Férulus, qui ne s'aperçoit pas de la cause du tumulte, crie de toutes ses forces : — Honneur à celle qui a vaincu 1...

— C'est parbleu bien assez d'un, dit M. Berlingue , et les paysans rient et poussent des cris, et Jeannette dit naïvement: — Tiens, la v'ià qui montre sa bassinoire !

Cependant, par un dernier effort, mademoiselle Cheval parvient à se détacher au moment où François arrivait avec une échelle ; elle remet pied à terre, fait la révérence, et retourne dans sa cuisine aux acclamations de tous les villageois. Alors la compagnie quitte le balcon et les croisées. Robineau propose de parcourir les jardins ; on y consent pour faire quelque chose en attendant le dîner. Les hommes offrent la main aux dames. Edouard n'a pas cette peine , parce que la langoureuse Eudoxie n'a point encore quitté son bras sur lequel elle s'appuie comme si elle n'avait fait que cela depuis dix ans. Cornélie lorgne toujours Alfred ; mais celui-ci s'cstfait le clievalier de deux jeunes personnes assez gentilles ; et mademoiselle de la Pincerie se décide à accepter la main que lui présente en soupirant le maître du château.

On marche au hasard ; chacun suit avec la personne qui l'accompagne le chemin qui lui plaît, et dans les grandes fêtes, c'est seulement alors qu'on commence à se connaître , à causer, à s'pn'"-<'Are.

— Comment avcz-vous trouvé ces petits jeux que l'on vient d'exécuter? dit Robineau en prenant avec Cornélie une d^s allées touffues du jardin.

— Mais, très-bien... cela m'a assez plu... c'était original ;^ Tourquoi nous éloignons-nous de ces demoiselles? de ces messieurs?... — Uh! nous allons nous retrouver... je suis si heureux de pouvoir une fois... d'être un moment... de cherchera... — Quel est ce grand jeune homme que vous nommez Alfred? — C'est mon ami intime... uii baron qui a plus de cent mille livres de rente... Mais je vous disais, w^smoiscUe , que je goûtais en ce moment le bonheur le plus vif... et que si...

— Est-il marié ce monsieur Alfred? — Non, il est garçon... et Edouard lîeauniont aussi... Eiil'in, puisque nous sommes un moment seuls... circonstance assez rare... je voudrais bien vous exprimer... vous faire comprendre... — Ah ! je crois que j'aperçois vos deux amis, allons donc un \ie». plus vite... — Soyez tranquille, M. le marquis votre père, et votre oncle sont très-occupés à causer politique avec M. Moulinet, ils ne remarqueront pas que... — 11 s'agit bien de mon père et de mon oncle! on pense assez bien de moi , monsieur, pour ne pas craindre de me laisser me promeniv ?vcc qui bon me semble !

— Mademoiselle, je n'en doute pas... ce n est pas cela que je voulais dire... mais quand on est près de vous, le trouble... l'agitation que l'on éprouve... font que malgré soi... — 11 est très-bien, ce monsieur Alfred... tiouauji n'est pas mal non plus... — Je ne connais que ce qu'il y a de mieux!... .le ne sais, mademoiselle, si vous avez deviné les secrets fentiments de mon cœur... L'autre soir, en dansant avec vous chez le receveur des contributions, il m'a semblé que j'avais été assez heureux pour... — l'assera-t-il quelque temps dans ce pays votre ami Alfred? — Ohl oui : il n'est pas pressé... il n'a rien il faire... Eh bien ! mademoiselle, vous rappelez-vous cette coutredansse, oii, tout en faisant la poule, je vous avouai que vos charmes... vos grâces?...

— Mon Dieu! monsieur, je suis tellement habituée à ce qu'on me fasse des compliments , des déclarations , que les trois quarts du temps je n'y fais aucune attention!... — Je conçois parfaitement, et cela l'ait l'éloge de votre pudeur, ftlais enfin votre cœur doit un jour être sensible , et si j'étais Iheureux mortel qui... — Ah ! pardon , j'apereois m.i sœur, j'ai quelque chose à lui dire.

Mademoiselle Cornélie s'échappe pour courir près d'Eudoxle qui se promenait avec Edouard , Alfred et quelques daines ; Robineau la regarde s'éloigner en se disant : — Elle est ravissante !... une tournure magnifique ! et , d'après cette couvcrsalion , j'ai tout lieu de ci'oirc que je ne lui déplais pas.

La compagnie se promène quelque temps dans les jardins, oii M. Vincent est assis sur un banc, d'un air de mauvaise luimeur, samus.tnt à jeter de l'eau et de la terre sur sa culotte jaune. M. de la l'incerie a saisi uu vieux rentier auquel il fait patt de ses plans d'écouomi*,

en marchant à travers les plants de fraises; M. G<'nrd cueille àm fleurs pour les dames ; l'oncle Mignon cherche des épingles pour se» nièces ; Alfred dit par habitude di-s douceurs aux demoiselles q jI sont avec lui ; Edouard parle peu mais de temps à autre il soupire tout <n promenant madame de Ilaulmont ; et la veuve, qui ne présume pas que l'on puisse soupirer pour une autre femme qu'elle . fait r/ioTit avec Edouard en s'appuyant plus fortement sur son bras; M. l'criin-fue examine d'un air goguenard les verres de couleur et les st.itucs dcuiibrisées ; le chevalier de Tantignac dit un mensonge à chaque personne qu'il rencontre; et M. Férulus fait fuir tout le monde, parce qu'il porte avec lui une odeur de fromage qui rappelle trop le jeu du disque.

Mademoiselle de la Pincerie avait asseï bien reçu à Saint-Amand les hommages de Robincau ; car Cornélie touche à sa vingt-huitième année; et quoique fille de famille noble, comme la fortune de M. le marquis ne consiste plus guère que dans ses plans d'économie, la grande demoiselle s'aperçoit que les gtlanterics qu'on lui adresse se terminent toujours par des compliments, et elle conniencc à désirer vivement qu'on l'appelle madame. A la vérité, pour sauver son amour-propre, on est convenu de dire à toutes les personnes qui s'étonnent que la belle Cornélie ne soit pas encore mariée , que pour des raisons de famille on veut d'abord s'occuper de placer son oncle Mignon. Mais l'oncle devient tout aussi difficile à placer que sa nièce à marier, et Cornélie ne fait plus autant la fière avec ses admirateurs; c'est pourquoi on avait souri favorablement au nouveau proprict.iire du château, qui , s'il n'était pas d'une ancienne famille, avait au moins une fortune avec laquelle on pouvait briller et paraître avec bien plus d'avantages. On avait prudemment envoyé l'oncle Mignon prendre chez le notaire des informations sur la fortune de Robineau ; le notaire de Saint-Amand ne connaissait le nouveau propriétaire que par l'achat qu'il avait fait du domaine de la Roche-Noire, et par lessommis que chaque jour Robineau lui demandait, et qu'il se fais.iit rembourser par son confrère de Paris. D'après le train que menait le nouvciu seigneur , on pouvait lui supposer le double de ce qu'il possédait rccllcnicnt ; aussi le notaire répondit-il à l'oncle Mignon que c'était un homme qui devait avoir cinquante mille livres de rente.

L'oncle revint dire cela à sa nièce en sautiU.int et en montrant ses dents, parce qu'il pensait aussi qu'un neveu très-riche lui serait d'un grand secours pour avoir un emploi , et la famille de la Pincerie se rendit avec plaisir à l'invitation de Robineau.

Mais mademoiselle Cornélie avait trouvé Alfred beaucoup plus séduisant que le seigneur de la Rochi-Noirc ; la tournure aisée . les manières aimables, le ton sémillant du jeune de .^larccy, avaient fait paraître Robincau encore plus lourd et plus empesé ; et quand on sut que le grand jeune homme était baron et avait cent mille livres de rente, on ne songea plus qu'à faire sa conqiiète , parce que outre les avantages physiques il y avait encore cinquiuitc pour cent à gagner avec lui.

C'est pour cela qu'on a quitté le bras de Robineau pour courir auprès d'Eudo\ie, qui vient de s'asseoir sous un bosquet, dans leqiiel est aussi Alfred avec quelques daines et plusieurs demoiselles de la société.

Cornélie accourt en minaudant , en tenant une main sur son cœur, et dit : — Je ne sais pas ce que j'ai... je .suis déj.i fatiguée...

On s'empresse de présenter uu siège à la demoiselle , qui toise du haut de sa grandeur les jeunes personnes aiuqucllrs Alfred a donné le bras.

— Ces jardins sont immenses! ditEudoxie; mais il me semble qu'on aurait pu les distribuer d'une manière plus mystérieuse.

— llesdaines, dit Edomrd, c'est bien aussi l'intention de M. Jules; mais il n'a pas encore eu le temps d'c\éculer toutes les amér.or.itions qu'il projette; il faut donc lui pardonner s'il règne encore un peu du désordre dans sa propriété, le vif désir qu'il avait de vous n-rexoirnii lui a pas permis d'attendre que tout fût entièrement lenuiné.

— .\h! ce monsieur est bien aimable, dit une des jeunes personnes; il se donne tant de peines pour nous amuser!...

— D'ailleurs, mesdames, dit Alfred , songe» que vous êtes cUc» uu garçon, et que cette qualité doit faire paitlonuer bien des choses.

— Celte qualité! dit ('oriu'Iie en se j'inçant les lèvres; est-ce que vous appelez cela une qualité, monsieur?

— C'est du moins un titre qui fait excuser bien des ctourderie.?... — Vous en abusez quehpiefois , messieurs!... dit Eudoxie eu fal^■nl des yeux en coulisse .t Edouard, qui ne rcganle que les feuilles.

— Au reste, reprend Alfred en souriant, je crois que notre «mi n'« pas l'inteiition de conserver longtemps ce titre auquel nous faites la guerre, mesdames.

Toutes les demoiselles se taisent et baissent les yeux. 11 se fait un moment de silence; Eudo\ie le rompt en dis,int : — l>rlainemcnt , M. de la Roche-Noire est très-galant... sa fêle est délicieuse... pourvu çi'pendjiit qu il ne fasse plus battre ces gros iMfSuns... car c'est un spectacle que je ne puis supporter.

— Moi, j'aurais bien aimé monter au mit de coctgnc! dit une pe» titc fille de dix ans à sa sœuraiiiée.

— Ah! c'iùt été joli , madcinoi.selle ! réjiond la steurs pour faic* comme celte jjioise l'Ule, montrer Nulic...

LÀ RAISON BLANCHE

Ls «oBTir aîn^e s'arrAte en dryenant roufjc comme une cerise ; toutes les l'ftiioiftclU's b.ii^si'iit l'iicore les jeux. IVouvcau silence qui amuse bcaucnup les deui jeunes gens.

— Ces messieurs ne sont pas venus avec M. de la Roche-Noire aux dernières réunions qui ont eu lieu dans notre ville, dit Eudoiie en s'adressant à Alfred.

— Ttlademoisclle , ne connaissant personne k Saint-Amand , nous avons ])eiisé qu'il serait indiscret de clierchcr à nous faire comprendre dans des invitulions qui ne s'adressaient qu'au nouveau propriétaire de ce domaine.

— Pourquoi donc cela, monsieur? Certainement mon pire sera tliârmé de faire plus aniplu connaissance avec M. le baron de Marcey...

— Et avec M. Edouard de Beaumout, dit Eiidoxie.

— Ce n'est pas de lîeaumont, madame, répond Edouard en s'incliaant; c'est Reaumont tout simplement.

— Vom bien la modestie d'un homme de lettres!... qui ne veut devoir son illustration qu'À son génie I.-.

— Monsieur a quelque chose dans les traits de mon cousin le vicomte, dit Corndlie en regardant Alfred; n'est-ce pas , ma sœur?

dans les ycui et le tour de la bouche... mais monsieur est encore mieui...

— On m'a beaucoup parlé de vos ouvrages , monsieur, dit Eudoiie il Edouard; et je suis charmée de me trouver avec l'auteur de compositions aussi bien touchées.

— Ces femmcs-lk sont assommantes avqc leurs complimcntsl dit Edouard ^ l'oreille d'Alfred. Ileurcuscme pour les jeunes gens que Robincau accourt eu s'écriant :

— Mesdames , vous êtes servies !... rendons-nous, s'il vous plaît , dans la SiUe à manger!...

Coriiélic s'était approchée d'Alfred, et semblait tendre sa main avec distraction; mais Alfred , sans remarquer la dislracliou de mademoiselle de la Pinccrie , a repris les deux jeunes personnes qu'il a déjà promenées et s'éloigne avec elles. Alors Cornélie prend brustpicmcnt la main que Robineau lui présente ; la colère qu'elle éprouve la lui f.'rtt serrer avec force; et Robineau, transporté de joie , lui dit tout le long du chemin :

— Je suis le plus fortuné des mortels!

Tout le monde arrive dans la salle du banquet , qui est ornée de festons, de guirlandes et de devises.

— C'est très-gracieu\ , dit madame Gérard. — C'est comme chez Bcrthelemot, dit M. Berlingue.

— C'est le salon d'Apollon , dit M. Férulus en introduisant chacun d'un air satisfait.

— Le salon d'Apollon?... Qu'est-ce que cela veut dire? reprend M. Berlingue; je ne croyais pas qu'Apollon présidât aux festins.

— Monsieur ignore donc que Lucullus avait pour ses festins plusieurs salons qui portaient chacun le nom de quelque divinité? et ce nom était pour le maître d'iiôtcl ce qui désignait la dépense qu'il fallait faire pour le repas... 11 suffisait donc à Lucullus de dire dans quel salon il souperait, pour que l'on sût le nombr« de services qu'il fallait lui servir. Néron, enchérissant sur Lucullus, fit bâtir la fameuse maison d'or pour y donner des banquets; Héliogabalc surpassa encore Néron par la magnificence de ses repas, oiil'on voyait autant de services qu'il y a de letlres dans l'alphabet... Ah! monsieur, vous conviendrez, d'après cela, que nous ne savons plus manger!... Paiitz-moi de l'empereur Claudius Albiuus , qui mangeait à son déjeuner cinq cents figues , cent pèches , dis melons , cent becfigues , quarante huîtres et beaucoup de raisins!... de l'empereur Maximiu P' , dont soixante livres de vi:.i;de et vingt-quatre pintes de vin étaient la ration habituelle ; aussi devint-il si gras que les bracelets de sa femme lui servaient de bagues. Parlez-moi...

Mais M. Férulus s'aperçoit qu'il parle tout seul , parce que chacun est allé se placer à table ; alors il courl au couvert qu'il s'est fait réserver entre l'oncle iMignon et M. ÎMoulinet; et c'est devant lui que M. Férulus a ordonné aux valets de placer les grosses pièces, parce qu'il a dit à Robineau qu'il se chargerait do découper.

On avait mis dans la salle à manger le gra 'd faviteuil réservé pour les solennités; mais Robineau l'a offert à M. de la Pincerie , qui s'est campé dédans, ce qui, jointe sa grande taille, le fait planer au-dessus des convives.

— Uieu! que mon père est bien comme cela! dit Endoxie , qui a trouvé moyen d'être près d'Edouard; tandis que Cornélie, assks entre Robineau et M. Berlingue , fait la moue pendant tout le di&ti , parce qu'Alfred rit et cause avec deux demoiselles entre lesquellêi il est placé.

— Madame, dit le chevalier de Tautignac, qui est à la droite irKudoiie , j'ai été une fois d'un repas oîi chacun était assis sur un siéi^e dont la hauteur était proportionuéo à son mérite... moi, je touchais le plafond ; les valets étaient obligés d'avoir des échasses pour nous servir.

— Qui veut dn potage ? qui n'a pas de potage ? crie M. Férulus , comme s'il pr. riait à s- s élèves.

— Celui-ci est digne d'Hélioga'oale! dit M. Berlingue, — Oh ! mesrieuis, dit M. de la Pincerie après en avoir avalé deux assiettées, j'espè.c \oui en fiiie manger d'autres qrie cela!... Quand j'aurai fini

mon plan économique, oii je prouve qu'on peut faire du bouillon muw viande, je vous ferai manger des soupes étoiinantct!

— J'espère que je ne dînerai pag chei lui ce jour-U, dit M. Berlilk» gue à son voisin.

— Vous ne prenez rien, belle Cornélie? dit Robineau en regardanl tendrement sa voisine. — Je n'ai pas faim, monsieur*

— Ah!.... c'est comme moi avant-hier!...

— Votre ami Alfred a l'air bien gai... — Oui , il eit ncétieui... Un peu de vol-au-vent?... — J'en prendrai un soupçon... — Monsieur Férulus , un 'iou|<ri7B Je vol-au-vent pour mademoiselle de la Pincerie.

M. Férulus avait une manière de servir par laquelle les meilleun morceaux lui restaient toujours.

— Quel est donc ce monsieur qui découpe si bien et qui nous sert »i mal? dit un jeune homme auquel Férulus n'avait encore fait passer que des pattes, des cous et des arêtes. — C'est un savant... un phLl». logue... c'est lui qui diri|;e tout dans le château. — C'est lui aussi qui mange tout, à ce qu'il me semble. — Il possède dix langues! — AUÎ je ne m'étonne plus s'il dévore si lestement!...

— Qu'est-ce qui a donc placé les convives ainsi? dit madcmoisclU Cornélie; il me semble que c'est fort mal arrangé. — C'est mon bibliothécaire qui s'est chargé de cette distiibution; mais je lui avaii recommandé de me mettre près de vous... sani cela tout m'eût paru fade et mauvais... Vous ne buvez pas! voilà un certain beauoe...

— Ah! fi donc! est-ce qu'une femme doit boire et se connaitre en vins?...

— Mademoiselle a raison, dit Férulus en emplissant son verre; le vin ne convient pas au beau sexe : J/écént'us tua sa femme parce qu'elle avait bu du vin; du temps de Romulus , une femme ayant rompu les sceaux d'un cellier, ses parents la condamnèrent à mourir de faim!...

— Ah! monsieur, laissez-nous donc tranquilles avec vos Romains ! dit madame Gérard; c'étaient des impertinents s'ils emp(!chaient leurs femmes de faire leurs volontés!... Donnez-moi à boire , monsieur Gérard ?

— Cette femme-là a un ton bien hommasse! dit Eudoxie en se tournant vers Edouard. ?>Ion oncle Mignon... trouvez-moi donc mon mouchoir que j'ai laissé dans le salon.

L'oncle Mignon quitte à regret la table pour aller chercher le mou choir de sa nièce; et, quand il revient, Cornélie l'envoie à la recherche de sou ridicule. Pendant ce temps, M. Moulinet s'extasie sur tout ce qu'il mange en s'écriant : — Vous avez un cuisinier délicieux, monsieur de la Roche-Noire!

— C'est une cuisinière , dit Robineau ; c'est une fille d'un grand mérite... c'est celle qui a gagné le prix au mât de cocagne.

— Nous connaissons déjà une partie de ses mérites , dit !M. Berlingue. — Jadis cette fiUe-Ik ne serait pas restée à sa cuisine , dit Férulus; le sultan Osman fit vice-roi un jardinier qui plantait bien le» choux; Antoine donna la maison d'un citoyen romain à un cuisinier, et Henri Vm , roi d'Angleterre, éleva à un poste honorable un marmiton qui lui avait fait rôtir à point un marcassin.

— Décidément, dit tout bas M. Berlingue , cet homme-là a juré de nous f.-iire avaler l'histoire ancienne.

— En fait de cuisine, dit Tantignac, sans que cela paraisse, j'ai un talent prodigieux!... Vous allez en juger. Un jour , trois de mes amis viennent .i l'improvîste me demander à dîner , dans un château isolé que j'habitais ; tous mes valets étaient sortis et il n'y avait aucune provision dans mon caslel ; eh bien ! savez-vous ce que j'imagine? j'avais Ui-e ancienne culotte de peau dont je ne me servais plus , je me mis dans la tète de la faire manger à mes amis... Je la grattai, la nettoyai, la fis bouillir, et j'y fis une sauce si délicieuse , que mes convives et moi nous fîmes, avec cela, un excellent dîner!...

— Je ne vois rien là d'extraordinaire, dit Edouard, qui commençait à se lasser des mensonges de M. deXantignac. L ne lois, moi, monsieur, j'ai donné à déjeuner à un ami avec de vieux parchemins arrangés a la poulette.

— Oh! par exemple, monsieur! s'écrie le chevalier en ricanant, permettez-moi de vous dire que ceci est un peu fort ! le parchemin ue pourrait pas se digérer.

— E'i ! monsieur, dit Edouard , je vous ai laissé dîner avec une culotte de peau ; il me semble que vous pouvez bien , une fois , me permettre de déjeuner avec du parchemin !

La société rit beaucoup, et le chevalier de Tantignac ne souffla plus mot pendant le veste du repas.

Cornélie s'ennuyait à table, et elle engageait tout bas Robineau à presser le service , sous prétexte qu'il n'était pas du bon ton d'être longtemps àdîner; mais M. Férulus trouvait toujours quelque prétexte eu quelque citation pour fiirc rester les plats que les valets allaient enlever. Cependant, on est arrivé au dessert; les dames, qui brûlent du désir de danser, parlent déjà de passer dans la salle de bal! M. Férulus se lève , et dit d'un ton solennel qu'il a quelque chose à chanter sur un sujet qui ne peut :^ie plaire à la société.

Ou fait silence , on attend : le bibliotliécuire boit un verre de madère pour se donner du ton , et commence sur l'air de la complainte dumaréclwl deSi:\c, un cicijc de Robii.e;:udan3 lequel il le comnarï à Saturne, à Sophocle, à Cicéron et à Bayard. Les convives se regar-

LA MAISOA nr.A^C^E.

dent on dessous en se pineni)t les Ifevrcs, L'oncle Mignon , seul, ne se pince rien , et se bourre de biscuits et de macaron» pour profiter d'un moment oii ses nièces le laissent en repos.

Comme après le troisième couplet on voit (jiio M. Férulus va toujours , un Idjjer murmure se fail entendre. Hobincau, qui j)rcnd cela pour un signe approbateur , haiSie les yeux avec modestie en disant à mademoiselle Cornélie : — il a voulu chanter ces cou]ilets... certainement si je m'étais doute qu'il y parlait de moi... je n aurais pas conscnli... — Eh bien, monsieur, dilcs-lui donc de se taire, et demandez bien vite le café...

Au lieu de demander le café, Robineau cherchait comment il pourrait demander bis, ainsi qu'il l'avait promis ii l'éruUis; mais déjà une partie des dames a quitté la table , les autres en font bientôt autant; les hommes se dépèchenl de prendre le café et d'aller les rejoindre, et M. Fcnilus s'aperçoit qu'il ne chante plus que pour l'oncle Mignon ; encore celui-ci est-il bientôt appelé par ses nièces pour renouer quelque chose.

— Voilà les fruits d'une mauvaise éducation , se dit Férulus; ocs gens-là se donnent des tons et ne savent pas vivre!... Allons chanter mes couplets à Jeannette; cellc-lk m'écoutera ou elle dira pourquoi.

La salle de bal était décorée comme pour une distribution de pris. Les musiciens, assis sur des gradins, jouaient faut avec une assurance désolante; mais, quand il s'agit de danser, les dames sont toujours inlulgenlcs. M. Robineau a ouvert le bal avec Cornélie; Alfred est en .iice d'eux; cela donne de l'émulation à mademoiselle de la Pinccrie, Jiui fait ses pas avec une telle précision que Robineau s'écrie : — Elle danse comme un géomètre!...

Edouard ne se soucie guère de danser, car, au milieu de ce monde, de ce bruit , de toutes ces paroles échangées sans qu'on en ait rien retenu , c'est hors du château que se portent ses pensées , mais 11 faut bien faire comme tout le monde. La langoureuse Eudoxie ne danse point, elle trouve cet exercice trop vif pour ses nerfs, et, à son grand étonnement, Edouard la quitte pour aller inviter une dame.

Malgré la précision de ses pas , mademoiselle Cornélie n'est point invitée par Alfred pour la contredanse suivante. Mademoiselle de la Pinccrie est même au moment de ne point danser, parce que Robineau a cru devoir cette fois inviter une autre personne ; mais l'oncle Mignon est toujours là pour jouer les utilités; sa nièce l'appelle, et bientôt tous deux vont se placer en face d'Alfred , devant lequel celte fois mademoiselle Cornélie ne fait que des pirouettes.

On n'en était qu'à la quatrième contredanse , lorsque le bruit d'un pétard annonce le feu d'artifice.

— Comment, déjà ! dit Robineau; c'est beaucoup trop tôt : François, allez dire à M. Férulus de ne point le tirer encore.

Mais M. Férulus, pour se venger de ce qu'on ne l'a pas écouté chanter, s'est promis de ne point laisser le bal durer plus longtemps que le dîner. 11 n'a pas attendu le message de François pour mettre le feu aux soleils et aux girandoles; et, quand le valet de chambre vient apporter les ordres de son maître , il lui répond , — J'en suis fâche , mais mon feu est en train, je ne peux pas le retenir.

Quand on s'aperçoit que les fusées et les soleils vont toujours , on se décide à quitter la danse pour courir dans le jardin où se tire le feu. Dans le tumulte que cause cette précipitation , on emmène les premières dames que l'on trouve près de soi ; Edouard s'est sauvé un des premiers pour ne pas avoir encore madame de llautmonl à sou bras. Alfred a entraîné une des nièces de M. Moulinet; mademoiselle Cornélie, forcée de se laisser conduire par Robineau , et s'apeiccvant enfin que toutes ses mines ne font aucun elTel sur le jeune homme qui a cent mille livres de rente , pense qu'il est prudent de ne point laisser aussi Robineau porter ses hommages ailleurs; elle preiid donc sa main avec un sourire forcé, se laisse guider par lui dans les jardins , feint de ne point remarquer qu'il la conduit dans une allée que ne suit point la compagnie; et, arrivée dans un endroit asseï sombre, lui dit seulement alors : — Oii donc me menez-vous, monsieur de la Rojchc-IVoire? vous êtes vraiment un homme cruel. J A ces motsdlionime cruel, Robineau se laisse tomber aux pieds de Cornélie en disant : — Je ne sais pas ce que je suis... mais je sais que ;e vous adore... vos attraits, votre danse, votre esprit, tout me subjut'ue... je mets à vos pieds ma fortune et mon cœur.

— Éh bien!... on verra... je pense que... Parlez à mon père... — (tiaisvous! délieicuscCornélie?... — Mo:... je... Ah! mon Dieu! voilà le bouquet qui part, et nous n'y sommes pas!

La société n'était, en efl'el, arrivée que pour voir tirer le bouquet ci recevoir quelques baguettes sur le luz; mais , en revanche, mademoiselle (Uicval, Jeannette, Cunctte, Vincent et les marmitons ont vu tout le feu et ont eu les premières places ; M. Férulus se frotte les mains en se disant : — (^'u leur apprendra k s'en aller qiind je chante !

— Kous aurions aussi bien fait de ne pus quitter la danse, aisent les demoiselles. — l\ parait que ce feu a été tiré pour les laipiais! dit M. Berlingue. M. le marquis de la Pinccrie, qui arrive avec sou frère Mignon au moment oii chacun revient, ne veut pas comprendre que le feu soit tiré sans qu'il ait été présent; il faut, pour l'en con\ainero, que Mignon mUi« x^wtiet les baguettes , les dt'bris de cartouches et

vienne les lui apporter. La comiugnic retourne au chitcau [«ur ic remettre à la danse ; niaii, arrivé dari^ la nlle du bal , on cherche en vain l'orciiestre. Au bniil des pétard'; .t des fusées, l'dveuglt a prit la course , et ses dem cotlègiiei ont di»pani avec lui. Il e«t diflicile de danser sans natsiquc; il faut doue que la fête »e termine beaucoup plui tôt qu'on ne s'y était attendu.

Chaque famille se repbce dans la voiture qui l'a amené*. Comme le cheval de M. de 'J'anlignac n'est pas revenu chercher son maître, le ciievalier demande la permission de se glisser en disicme dans le char-d-bancs du fabricant de papier. Le c.lrroi^e de M. de la l'incerie reçoit de nouveau la noble famille. Madame de ilaulmont y t»l «S montée de fort mauvaire humeur, parce qu'Edouard ne lui a pat donné la main , occasion dont elle croyait qu'il prohlcrait (o-jr demander à la revoir ; en revanche, Robineau a pres(|uc porté mademoiselle Cornélie dans ses bras en lui disant à l'oreille : — Prcparez \olr« père à m'entendre.

Enfin les voilures, les cabriolets, les carrioles, ont quitté le chi>^ teau. Cunctte referme les portes en leur disacl : Uicu vous béouici Vincent a jeté sur son lit sa livrée. Alfred, fatigué de la danse. d« promenades cl des convcrsaticns de la journée , est enchanté d aller s< coucher; Edouard l'est aussi de pouvoir se retrouver seul et maître dt se livrer à ses pensées; et Robiiieui regagne son apitirlcmeiit en disant à M Férulus : — Il me semble que la fêle a été assez jolie ; j'espère qu'on en parlera longtemps... - On la citera encore dans cent ans, monseigneur, comme un modde à suivre... seulement on n'est pas resté assez longtemps à table. — Et le bal a fini beaucoup troi) tôt... Concevez-vous ces coquins de musiciens qui se sont sauvés pendant le feu !... Qui diable a pu montrer le chemin à l'aveugle?

M. Férulus ne répond rien, mais il se retourue pour cacher un léger sourire, puis souhaite leboiisoir à Robineau , qui , tout en pensant à la superbe Cornélie , se décide aussi à aller se coucher ; car c'est toujours par la qu'il faut en finir après une journée de plaisirs et de fête comme après une journée de peines et de travail.

CHAPriRE XIX. — Amour C. Mystère.

Après la visite du vagabond, Isaure était restée triste et rê%euse ; ce que cet homme venait de lui dire au sujet d'Alfred et d'Edouanl faisait réfléchir la jeune fille sur sa situation. Elle pensait qu'elle avait eu tort de causer tous les matins avec les deuv jeunes gens ; mais pouvait^ elle les empêcher de venir dans la vallée... de se reposer dans sa chaïunièrc? Ils lui témoignaient une amitié si tendre ! et depuis longtoniTîs i'Is ne lui parlaient plus d'amour. Quelquefois Alfred avait voulu lembrasscr; mais dans les campagnes est-il rare de voir un villageois jirendre un baiser à une jeune fille? Il est vrai aussi qu Edouard la regardait bien tendrement, qu'il soupirait en lui pressant la main; mais'tout cela prouvait-il qu'il était amoureux dune simple villageoise? . • .

La soirée s'est passée dans ces réflexions. Au moindre bruit dans h campfigne, Isaure écoute attenlivemenl... elle redoute une visite de l'élraïujer; cet homme lui inspire un sentiment dont elle ne peut j^s bien se'rendre compte; elle sent qu'il n'a pas ce qui intéresse ordinairement dans un malheureux; elle éprouve maintenant de la crainte dans sa demeure; ses regards, en se portant autour d'elle, n'ont plut la même confiance ; les ombres de la nuit lui causent un vague effroi; enfin plusieurs fois ell^ monte à la chambre la plus haute de la maisonnette, et ouvrant ta fenêtre qui donne justement sur la 'Maison RIanchc , elle regarde pendant de longs esiwces de temps celte habitation , sur laquelle la lune répand une p;ile clarté.

Après plusieurs heures passées à la leuètre, Isaure est allée se livre! au repos; puis, au point du jour, elle va, comme de coulunie , conduire ses chèvres sur la montagne en se disant : — Us vont venir!.... Leur parlerai-je de ce que m'a dit cet étranger?... >on...je ne le doil pas! Il m'a dit que ces messieurs avaient de l'amour pour moi !... Est-ce que des jeunes gens de la ville peuvent aimer une inlite uiontapiarde?... Oh! non... ce n était que pour rire que ^l. Alfred fais-t/ semblant d'être amoureux de moi !... Et M. Edouanl?... Ah! il ne ma jamais dit qu'il m'aimait!... ,. „ .1

Mais Iheure oii les jeunes gens viennent h.ibituellemcnt dans la vallée est passée depuis longtemps, et ils n'ont jKîinl paru. Isaure a rerardé bien souvent par la roule qu il< suivent ; elle reste plus t.ird sur la montagne ; enfin elle revient Irislement elui elle, et la elle attend encore ceux qui lui témoignaient tant d'aminé.

.-- Ils ne viendront pasl se dit la jeune fille en regandant sur le .seuil de la porte. Non... ils nu viendront pas aujourd'hui... Peut-«lr« pas demain non plus... Je ne dois pas en être Dchéc, puisque c'est mal de c.inser tous les jours avec cet messieurs.

El ce[iendanl une larme tombe des yeux de la jeune hlle ; il liu semble qu'elle est de nouveau entièiemeut abandonnée. — lU sont peut-être partis de ce pays! se dit-elle. Parli.s s,ins me dire adiru .... lui surtout qui semblait toujours si fâché de me quitter !... qui me sou riait si bien!... Pourquoi donc m avoir habituée a le voir tous les jours ? ,

La petite a raison : uourquoi habiliter Uê t™* »" bonheur, fMT

LÀ MAISON ËLANCHE/

eniirite leur faire de la peine?.., Cesl ce qu'on devrait «e dire avant d(- chercher k séduire uii coeur... Mafi alors on pense à tout autre chou.

La journée s'est écoulëe sans que les jeunes gens soient venus. Isaïue fait tout ce qu'elle peut pour se distraire; elle va, vient dans sa niaisonncUc ; jiai'le à ses ]>ouk's, ii sa vache, à Vaillant; mais, nial(;ré tous ses efforts, son cœur est gros. Le temps lui semble marcher avec jilns de lenteur qu'à l'ordinaire, et pendant la nuit le sommeil n'a pas toujours fermé sa paupière.

1/aurore a reparu. La jeune fille est déjà levée; elle va quitter sa demeure pour se rendre dans les montagnes, mais un léjjer bruit se fait entendre dans l'éloignement... liientôt il se rapproche... Isaure s'arrête. L'espoir, le plaisir, brillent dans ses yeux... Oui, c'est bien le galop d'un cheval que l'on distingue... le voilà plus près... Isaure regarde au loin sur la route. Un jeune homme s'approche au grand galop... elle l'a reconnu, c'est lui... c'est bien celui qu'elle s'étonnait surtout de n'avoir pas vu la veille... Est-ce qv noe femme peut se tromper quand il s'agit d'amour?

Madame Eiidoxie de Hautmont est parfumée d'odeurs; elle a sans cesse un bouquet dans une main, un flacon dans l'autre. La moindre chose lui fait mal , lui donne des faiblesses...

Edouard n'ayait pas dormi dans la unit qui 'avait suivi la fête , et avant le jour il s'était levé et avait lui-même sellé un cheval. Alfred dormait, Edouard ne se sentit nulle envie de l'éveiller ; c'était cependant manquer à leur promesse que d'aller sans lui voir Isaure; mais l'amour fait oublier autant de serments qu'il en oublie lui-même!

En quelques minutes Edouard est descendu de cheval, l'a attaché près de la maisonnette, puis court près d'Isaure, qui ne songe pas à lui cacher tout le plaisir que lui cause sa présence.

— Vous voilà ! lui dit-elle , ah ! je croyai» déjà que tous ne viendriez plus!...

— Ne plus venir! Isaure, ne plus vous voir!... est-ce qu'il me serait possible d'exister loin de vous !

En disant cela Edouard prend les mains de la petite , les presse tendrement dans les siennes, puis tous deux s'asseyent au pied d'un arbre et se regardent quelque temps en silence... Mais on parle si bien avec les yeux !

— Vous n'êtes pas venu hier? dit enfin la jeune fille.

— Non , cela était impossible !... Il y avait du monde, une fête au château que nous habitons! Mais que la journée m'a paru longue au milieu de tout ce bruit, de ces gens qui me sont indifférents, de ces plaisirs aiuqucls je ne pouvais prendre part, puisque je ne pensais qu'à vous... à vous seule près de qui je me trouve si bien.

— Le temps m'a semblé bien long aussi ; je me suis ennuyée , j'ai souvent regardé le chemin par oii vous venez... Vous m'avez habituée à vous voir... vous avez eu tort... car enfin vous ne resterez pas toujours dans ce pays; alors je ne vous verrai plus... et il me semble que je ne serai plus aussi heureuse qu'autrefois.

— Chère Isaure!... Mais est-ce à moi... est-ce à Alfred que tou» donniez les plus vifs regrets ?... Aujourd'hui je suis venu sans lui... j« brave sa colère, car je veux connaitre enfin ce que je |)iiis espérer... Oui , je vous aime, Isaure; j'éprouve pour vous l'amour le plus vif, le plus vrai... J'ai pendant quelque temps cherché à le combattre; mais je sens que cela m'est impossible, je sens que cet amour fait maintenant partie de mon existence... Pourquoi donc craindrais-je de m'y livrer?... Je suis libre , je suis mon maître... et si vous m'aimiez, qui pourrait s'oppo'cr à notre bonheur? Mais il faut pour cela que voua m'aimiez, que vous me préfériez à Alfred. Ah ! parlez, avouez-moi franchement ce qui se passe dans votre cœur... Isaure, vouj ne voudriez pas... vous ne pourriez pas me tromper...

Isaure baisse timidement les yeux, et retire sa main de dedans celles d'Edouard en balbutiant : — Il est donc vrai !... vous avez de l'amour ])Ourmoi?... il ne m'avait pas trompé...

— Qui cela?

— Ce pauvre homme... vous savez bien, cet étranger qui erre dan» nos montagnes. — Vous l'avez vu? — Oui, avant-hier; après que vous étiez parti, il est venu dans ma demeure... Je lui ai offert de se reposer; il est resté assez longtemps... 11 me regardait toujours et d'une façon si singulière!... Ah! ce n'était pas comme vous! car, au lieu de »ic faire plaisir, cela me faisait peur. — Ce misérable vous aurait-il insultée? — Non... oh! non!... Il m'a dit seulement... ce que vous venez de me dire aussi... que c'est l'amour qui vous amenait près de moi... puis m'a demandé quel était celui que je [iréférais....

— Qui lui a permis de vous interroger sur vos plus secrets sentiments?... Ah! quand je le rencontrerai, je saurai punir son insolence!...

— Oh ! ne vous fâchez pas contre lui , je vous en prie ; cet homme est malheureux!... il dit que tout le monde l'abandonne... 11 ne faut pas encore lui faire de la peine... C'était sans doute pour s'amuser qu'il me questionnait; mais il n'a pas insisté qua«ë il a vu que cela me déiilaisait... Vous ne lui direz rien, n'est-ce pas?

— Que vous êtes bonne!... Mais vous avez raison, oublions cet homme. Ah ! chère Isaure, vous me répondrez à moi; vous me laisserez lire dans votre âme.

— Que voulez-vous donc que je vous dise ?

— Quel est celui que vous préférez, d'Alfred ou de moi?

— Mon Dieu!... j'aime bien à vous voir... tous les deux. — Tous les deux également ?

La jeune fille rougit ; elle ne sait comment avouer ce qu'elle éprouve. Edouard se rapproche d'elle, passe doucement sa main autour de sa taille et lui dit tendrement : ■ — Si Alfred ne revenait plus vous voir, en auriez-vous bien du chagrin ?

— Mais... je penserais quelquefois à lui... nous en parlerions ensemble... voilà tout.

— Et si c'était moi qui ne vînt plus... vous vous en consoleriez de même en causant avec lui?

— Oh ! jamais... jamais!... s'écrie la jeune fille avec tin accent qui part de l'âme.

— Chère Isaure ! c'est donc moi que vous aimez d'amour!...

Isaure lève doucement ses beaux yeux bleus sur Edouard; l'expression de ce regard, oîi se peignait son âme tout entière, ne pouvait plus laisser d'incertitude à celui qui était maitre de son cœur. Dans son ivresse , Edouard la presse dans ses bras et cueille im baiser sur ses lèvres... Aussitôt un éclat de rire moqueur se fait entendre. Les deux amants tournent la tête... mais ils n'aperçoivent personne.

— N'avez-vous pas entendu quelque chose ? dit Isaure avec inquiétude.— Oui... il m'a semblé... cependant je ne vois personne dans les environs... Eh ! que nous importe le monde?... que me fait tout l'univers ?... Vous m'aimez, chère Isaure !... A!... cette assurance est pour moi le bonheur !... Vous m'aimez; vous êtes orpheline, vous ne dépendez de personne... je suis mon maître aussi, je serai votre époux!... Oui, je serai digne de tant de charmes, de candeur!... Ah ! j'ai assez connu le monde pour savoir que je ne pourrais y trouver rien qui vous fût comparable... et d'ailleurs votre éducation , vos manières ne sont pas celles d'une paysanne; quand je voudrai vous présenter dans le monde, vous en ferez l'ornement... Mais non, nous vivrons entre nous, pour nous... i""- n'aurons pas besoin pour être heureux de ces plaisirs bruyants que vous ne connaissez pas... Ma fortune est plus q'ie suffisante pour contenter tous nos désirs... J'achèterai une maison dans une riante campagne; je me ferai un plaisir de vous y apprendre moimême la musique, le dessin... de lire avec vous ces auteurs célèbres qui éclairent notre esprit et cliarraent notre coeur; enfin, si mon penchant pour les lettres, pour le théâtre, me rappelle quelquefois à Paris , ce sera dans vos bras que je reviendrai me délasser des fatigues de la ville. Ah ! ce plan d'existence me promet le sort le plus heureux... Dites-moi qu'il fera aussi votre bonheur!

Depuis quelques instants , en écoutant Edouard , Isaure devient pensive, ses yeux perdent l'expression de plaisir qui les animait; il semble que de tristes souvenirs, de nouvelles réflexions viennent de frapper son esprit ; Edouard s'aperçoit de ce changement, car les moindres sentiments qu'éprouve la jeune fille se peignent aussiôt sur ses traits.

— Qu'avez-vous donc? lui dit-il avec inquiétude. Etes-vous fâchée que j'aie lu dans votre âme... que je sache que vous m'aimes f

LA MAISON BLANCHE

IT

3 —Oh! non... ce n'eit p»» cela, rdpond la petite en soupirant. PoBrquoi vous aurais-je caclié ce que j'éprouvais ? Il faut toujours dire •e qu'on pense , n'est-ce pas ?

— Oui , toujours.

— Mais peut-itre ai-je mal fait de vous aimer!... j'aurais dû auparavant... savoir... Cependant je n'ai pas cherché à me défendre... ce que je ressentais en vous voyant était un plaisir si doux I...

— Eh bien! Isaure , pourquoi ces regrets maintenant que je vous jure de vous aimer toute la vie ?... et lorsque je veux vous donner le nom de mon épouse ?

« — De votre épouse ! répond tristement la jeune fille en portant ses regards du côté de la Maison l'Ianche. Ah ! oui ! je serais bien heuaeuse alors... mais peut-titre que cela n'est pas possible I

verai bientôt que vous Été» entièrement maîtreste de disposer de

votre sort.

— IMaitresse de mon sort! répond vivement la jenoe fille; oh! non... je ne le suis pas!...

— Lt de qui donc dépendfi-vous? s'écrie Edouard; qui peut encore avoir des dro'.ts sur vous?

Isaure baisse les jeui et garde le silence. Le front d'Edouard se rembrunit ; mille soupçons viennent de renaître dans son esprit; l'amour qui brillait dans ses yeux a fait place à la défiance , au dépit. Le jeune bomjric se lève , fait quelques pas loin de la petite, qui reste assise ao pied de l'arbre, puis dit enfin d'un ton qu'il tâche de rendre indiffércnt : — Eh bien ! mademoiselle, puisque vous ne me jugei pas digne de votre confiance, je ne me permettrai plus aucune question. Je croyais posséder votre amour... j'espérais faire votre bonheur... je me suis trompé... je licherai d'oublier tous mes projets!... •

La jeune fille ne répond rien. Edouard a fait quelques pas loin d'elle ; cci)cndant , surpris de son silence, il tourne la tête pour la regarder encore... Le joli visage d'Isaure est baigné de larmes qui coulent en abondance de ses yeux. A cette vue, Edouard eit bientôt auprès d'elle: il se jette à ses pieds, couvre ses miins de baisers en s'écriant : — ^ ous iilcurezl... et c'est moi qui en stiis la cause!... Ah! pardonnez-moi , chère Isaure... excuser, d'injustes ^oupçons!...

— Vous pensez que je ne vous aime pas! réjiond la petite en sanglotant. *

— J'ai pu vous aflliger!... Eh! ne suis-je pas trop heureux d'être aimé de vous! combien je me repcns d'avoir f.iil coulrr vos larmes! Ah! désormais je ne chercherai plus à connaître vos secrets... je ne vous ferai plus aucune question... Vous m'aimci!... que puis-je demander encore I

Ll belle Cornélie de la Pinccrie escortée de l'oncle Mignon.

— Eh! pourquoi?... n'êtes-vous pas orpheline?... seule sur la terre depuis que vous avez perdu ces bonnes gens qui vous avaient adoptée? Isaure est quelque temps sans répondre, p'iis dit enfin en baissant les yeux : — Oui... je suis orpheBhe... je n'ai plus de parents.

— Eh bien ! qui pourrait mettre obstacle à notre bonheur ? qui peut vous empêcher d'être à moi... de ne plus me quitter?

Isaure paraît vivement agitée; après avoir regardé autour d'elle avec crainte , elle avance sa main désigne du doigt la Maison HIanche, puis dit bien bas à Edouard : — Je ne puis jamais m'éloigner de l.i!...

Edouard est frappé d'étonncment; il regarde avec surprise cette maison qu'on lui désigne ; puis, reportant sur la jeune fille des yeux inquiets, semble attendre une autre explication. Mais Isaure se tait.

— Quoi ! dit enfin Edouard, vous ne pourrez jamais vous éloigner de cette maison abandonnée I... et quel motif si puissant vous force de rester près de cette habitation?

— Je ne puis pas le dire, répond Isaure h demi-voix.

— Quel est donc ce mystère, cet obstacle que vous me cachez ?

C'est avec moi que vous avez des secrets!... Lorsque je veux vous consacrer ma vie, m'unira vous par des nœuds indissolubles... Ah ! je vous en supplie, parlez , ne me cachez rien!.,.

— Je ne puis parler. Ah ! pardonnez-moi de vous faire de la peine!... S'il ne dépendait que de moi... — Chère Isaure! est-ce quelque promesse, qiiclque serment que vous aviez fait à votre mère adoptive ?... Peut-être vous avait-elle ordonné de ne jamais quitter ces montagnes... Mais songez que si vos parents existaient, ils ne pourraient désapprouver mon amour!... Cette maison que vous me montrez d'une manière si mystérieuse est inhabitée depuis longtemps... elle ne vo»s appartient pas, puisque , si j'en dois croire ce ^e l'on m'a conté , votre père adoptif l'a vendue peu de temps après vous avoir prise chez lui ; et vous ne pouvez , dites-vou'î , vous on éloigner! Allons, convenex qu'il y a là-Uessous quelque enfantillage, f^dqae promesse inconsidérée!... Avouez-moi tout , et je vois prou-

CiimnK nt , "sii \ ii ' li 1 re J ^ Jonni llo , mi lemp'selle Chcral m^'^ntra sa bassinoiro en dc9C«.'nd,iul du lult de cocj^^no.

— Oh! oui... répond Isaure en laissant éch.i^por un -ourirc qui brille sous ses larmes, je voiLs aimerai toujours... car je ne crois pas que l'on puisse changer, moi. Pardonnci-moi de ne pas vous dire tout ce qui me concerne... Ah ! je voudrais bien! mais ce secret no m'.ipparlient pas. Un jour peut-être je n'en aurai plus pour vous... et... d'ici .1 quelque temps sans doute... je saurai si je puis être votre épouse... s'il m'est permis de vous suivre p.irtout. Qu.int .n mon cœur, il est i< vous; vous savez bien que je ne puis pas vous le reprendre.

L'aimable enfant presse tendrement les mains d'E»louanl, et ne craint pas de lui montrer tout le plaisir qu'elle éprouve .< l'aimer; nuis Edouard ne songe pas ;'» abuser de sa confiance, car il .limc aussi r»-eJlement. Les moments (vissent vite entre amants qui ne se sont pas encore tout accordé; E^douanl s'aperçoit enfin qu'il est pliu que temps qu'il retourne au ehàle.iu. Il s'arrache avec peine d'auprès de celle qu'il aime en lui disant tendrement : — A demain. ,

— A demain , dit Isaure. Songes que tous m'avri liabituêc \ roas

ss

LA MAISON BLANCHE

voir, que le tciiips nip si'iiiblc bien lon|; loin de vous; et iiiuintenant fie je vous ;ii avoué que je vous aiine, je voudriiis vous le rdiiëterà c liui|ue instant!

Edoiiaiil prend la main de la jeune fille , la place sur son cœur et lui dit : ■ — I'uiss«'-je avant peu ne plus t^tre obligé de vous quitter!

Il remonte à clieval , adresse encore de la main un dernier adieu à Isaure , qui est sur le seuil de la maison, (luis reprend le clieniin du château. Mais, malgré lui, il ne peut s'emiit'clier de tourner la tète |iour regarder la Maison lilancbe; et quoiqu'il ait |u-omis ii la jeune fiUc de ne point s'inquiéter de ce qu'elle lui cache , et de ne plus concevoir d'injustes soupçons, son cœur se serre en regardant cette habitation abandonnnée , et il se dit en soupirant : — Quel est donc le ■iulif qui l'empêche de s'éloigner de ces lieux ?

CmUTRE XX. — Projolt d'hymen.

En se levant, le lendemain de la fôte, Alfred s'est rendu dans l'appartement d Ecouard ; ne l'y trouvant pas , non ])lus que dans le chàieau et les jardins, Alfred ne doule pas qu'au mépris do leur convenuon , Edouard ne soit allé sans lui voir Isaure. Il est furieuï, il .maudit son sommeil , il est prêt à monter à cheval et à courir le chcr- 'her dans les montagnes. Mais il songe que la matinée est déjà ivancée, et que sans doute Edsuard , qui est parti depuis longtemps, tst en roule pour revenir. 11 se décide à l'attendre, afin de pouvoir |ilus tôt s'espliquer avec lui.

Pendant qu'Alfred se promène avec impatience dans la galerie qui donne sur la campagne, Robineau, qui vient de se lever, donne tous ses .soins .'i sa toilette, puis s'avance d'un air satisfait vers le jeiuie baron et lui dit eu souriant : — Bonjour, mon cher Alfred!

— Bonjour! répond brusquement celui-ci en continuant de marcher à grands pas,

— Tarbleu! je suis bien aise de te rencontrer ce matin... ce qui est assez rare; car ordinairement toi et le poëte vous êtes levés avant Phébus... Eh ! eh !... avec ce diable de Férulus on prend l'habitude kc ne parler qu'en images!... Mais venons à ce que je veux te dire... Tu ne m'écoutes pas , Alfred?...

— Si fait, si fait... je t'écoute... parle toujours.

— Eh bien, mon ami, je te dirai donc que dans la journée d'hier, j'ai... A propos, comment as-tu trouvé la journée d'hier? Tu ne m'as rien dit sur ma fête... C'était gentil , hein ?

— Oui, salifies couplets de M. Férulus , le fromage des gladiateurs et le derrière de mademoiselle Cheval , c'était fort bien.

— Ah! que veux-tu? ce sont là de ces petits accidents imprévus... Cependant M. Berlingue m'a assuré que cela avait rendu la fête plus piquante. Enfin, mon cher Alfred , dans cette journée j'ai déeidénuut fixé mon choix.

— Pourquoi faire ?

— C^omment ! pourquoi faire ? pour me marier, rien que cela. Décidément il me faut une femme !... Quand on tient un certain rang... quand on a un château... et puis mon cœur a parlé ; oh! il a parlé d'une façon extraordinaire ! Je n'ai jamais été amoureux comme ça ; il est \rai que jamais objet aussi séduisant ne s'était trouve à ma dispotiihilité. Je gage que tu as deviné, Alfred! tu te seras aperçu de notre "intelligence; moi , j'avoue que je ne pouvais pas me contenir... Dis donc, Alfred, qu'est-ce que tu regardes donc parla fenêtre?...

— Je t'écoute, je t'entends, parle toujours.

— Eh bien ! mon cher ami , c'est mademoiselle Cornélie de la Pincerie qui a fixé mes vœux ; c'est elle qui sera mon épouse, si, comme je l'espère, M. le marquis son père ne met pas obstaclcà cet hymen.

Alfred quitte la fenêtre et s'avance vers Robineau en lui disant : — C'est mademoiselle Cornélie... cette grande demoiselle avec qui tu r.s ouvert le bal, que lu veux épouser? — Justement, mon ami... Elle est charmante , n'est-ce pas? — Oui... elle n'est pas mal I... — Comme elle danse! hein?... — Oui... mais ce n'est pas pour danser toujours ^u'on se marie. Ecoute, Robineau... — Ah! je l'ai déjà dit que je ne ïcpondrais plus à ce nom-là ! — Eh bien ! Jules, la Roche-Noire , tout ce que tu voudras; écoute-moi , je t'en prie, 'fu es bon enfant, quoique la fortune t'ait un peu tourné la tète, que tu veuilles faire le seigneur... Nous avoi;s été au collège ensemble, et vraiment je serais fâché de te voir un jour malheureux... — Quel diable de ])réambule !... — Tu dépenses plus que ton revenu... tu fais aller trop vite ton héritage ; enfin , puisque tu t'amuses , je te le i)ardonne encore ; mais, mon ami , crois-moi , n'épouse pas mademoiselle Cornéli'^, car je suis certain qu'alors tu ne t'amuserais pas longtemps.

Robineau se pince les lèvres d un air piqué et répond : — Mon ^her Alfred, il ne fallait pas tant de phrases pour en venir là!... que je n'é- Douse pas mademoiselle de la Pinccrie... J'avoue que je pensais que tu ïllais au contraire me faire compliment sur mon goût. Et pourquoi ne i épouserais-je point? — Parce que celle femme-là ne te convient pas du tout. — La preuve quelle me convient , au contraire , e'cjt que je l'adore. — Bah! lu te figures cela!... Tu adorais aussi Fifine, et tu l'as quittée sans regret!... — Fil'iiie!... de qui diable viens-tu me parler! Mon ami, je t'en supplie, ne prononce plus ce nom-là... Si la tamiUe de U Piucerie »av»Jt... Je m'a bien qu'un jeimc boiume est

maître de s'amuser... msii c'est égal !... C'est une famille ii $èvère sur les mœurs!,,, ça pourrait me faire du tort. — Tu aimes mademoiselle Cornélie, je le veux bien... mais elle... elle ne t'aime pat; elle t'épousera pour avoir un mari , voilà tout.

— Elle ne m'aime pas! s'écrie Robineau. Ah ! par exemple, mon pauvre Alfred, je te croyais plus de tact et de discernement que cela... Mademoiselle de la Pinccrie ne m'aime pas!,,, non, elle m'adore, voilà tout; et Uieu merci, hier j'en ai eu des preuves.., le plus aimable abandon... des serrements de mains, des soupirs... des mouvements nerveux!... c'est-à-dire qu'elle csl folle de moi.

Alfred se retourne en haussant les épaules, puis il reprend : — Soit, elle t'adore, je le veux bien ; j'ai pu me tromper. Mais celle fcrame-l4 est aussi âgée que toi; elle a bien vingt-huit ans?

— Non, non! oh! elle n'a pas vingt-huit ans! elle a eu vingt-sepl ans et demi le mois dernier. — El la fortune?... ceci-cst important.

Combien a-t-elle pour dot ? — Pour dot! Mais elle a mille choses...

D'abord, des espérances magnifiques, puis ce que doit obtenir son père du gouvernement pour des plans d'économie rurale qu'il doit envoyer Irès-inccssamment au ministre; ensuite, tout ce que lui laissera son oncle Mignon , qui doit ôlre nommé sous-préfet celle année ou l'année prochaine, ça ne peut pas lui échapper; enfin une place su» perhe et très-lucrative que le marquis a la promesse de faire obtenir à son gendre!... — Et depuis cinquante ans il ne peut pas placer son frère. — Ça ne prouve rien. D'ailleurs, mon ami, je t'avoue <|ne je ne m'occupe pas d'une dot comme un marchand de la rue i.aint- Denis... Marchander une femme! fi donc!... et uneferamc comme mademoiselle de la Pinccrie! Il me semble que l'honneur d'entrer dam une telle fan\ille doit être compté pour quelque chose.

Alfred prend la main de Robineau, et lui dit avec un grand sang^ froid : — Mon ami, je te le répète, si tu fais ce mariagc-là, tu feras une sottise.

Robineau fait des yeux colères comme un dindon, et quitte la main d'Alfred en disant : — Mon ami... en faitdc sottises, je n'ai pas besoin de tes avis,.. Je ne courtise pas les gardeuses de chèvres, moi; mais j'épouserai qui bon me semblera.

— Epouse le diable, si tu veux!.... dit Alfred en sortant brusquement de la galerie.

— Je n'épouserai pas le diable, mais j'épouserai mademoiselle Cornélie, répond Robineau en marchant à son tour d'un air déterminé vers la cour. Ah! on ne m'aime pas!... Ah! je ferai une sottise!... se dit-il en courant vers l'écurie. Je vois ce que c'est... Parbleu!... c'est facile à deviner... M. Alfred voudrait me souffler mademoiselle de la Piucerie, et c'est pour cela qu'il cherche à me détourner de cet hymen... mais la ruse est trop grossière. Pour lui ôter toute espérance, courons chez le marquis, et ne le quittons pas qu'il ne m'ait promis la main de sa fille,

Robineau appelle le cocher, le jockey , pour qu'on mette le cheval à son char-à-bancs. M. Férulus vient alors s'informer de la santé de M. de la Roche-Noire, et le prévenir que le déjeuner est servi. Robineau réfléchit qu'il a encore le temps de déjeuner avant d aller demander la main de mademoiselle Cornélie. Il accompagne donc son bibliothécaire dans la salle à manger ; et, tout en déjeunant, lui dit : Monsieur Férulus, je vais incessamment me marier.

M. Férulus fait une légère grimace, parce que la vie qu'il menait au château lui plaisait beaucoup , et qu'il prévoit sur-le-champ que l'arivée d'une maîtresse diminuera 1 importance de ses fondions, qu'il ne sera plus chargé de commander le menu du dîner et de régler le temps qu'on doit rester à table. Cependant , comme Robineau a dit cela d'un air très-décidé, et qu'il est facile de voir dans ses yeux qu'il s'attend à des félicitations, M. Férulus tâche de faire un sourire de sa grimace, et répond d'un air mielleux :

— Monseigneur, le mariage est une institution qui remonte aux temps les plus éloignés de l'antiquité; on s'est toujours marié, même quand .! n'y avait pas de notaire ni d'officiers municipaux; se marier, c'est suivre les volontés delà Providence, et c'est parce qu'ils ne x'oulaient plus se marier que les habitants de Sodome furent brûlés; mariez-vous donc , monseigneur; les grands hommes ont toujours eu beaucouji de vocation pour l'hymen ; Hercule épousa eu une seule nuit quarante-neuf filles de Thespius, roi de Béolie... et, s'il faut en croire Dion Cassius , César fit rendre un décret qui le déclarait mari de toutes les femmes de Rome, quand cela pouvait lui faire plaisir. Ah ! quels hommes que César et Hercule !... mais, maintenant, on ne peut plus épouser qu'une seule femme à la fois; et, au fait, je crois que c'est assez. Puis-je savoir, monseigneur, quel est l'objet s'ir qui vos yeux sont lombéa ?

— C'est la fille cadette de M. le marquis de la Pinccrie, une jetjne personne , grande et bien faite, qu'on nomme Cornélie , et qui était à table à côté de moi.

— 'Ji ! j'y suis, monseigneur, j'y suis... Une figure antique... un profil grec... une taille d".\ntigone... des poses académiques... et une manière île s'exprimer à la fois élégante cl grammaticale!... Je vous fais mon .;limenl, monseigneur, c'était la plus belle personne de la fête I

— Ce cher monsieur Férulus! dit Robineau en serrant affectueusement la main de fm bibliotbccaire, A U bonne heure!,., il s'y cou-

LA MAISON BLAN^fie.

naît, lui, et il approuve mon choii, parce <|uc 1» passion ne l'aveiigle pas, et qu'il dit ce qu'il iicnse.

■ Si j'iÉppioiivc vi>trc clioii, monseif;ncur ! je ferai plus, je le chanterai en vers ïambiques, liexamé/res et penlaviétres.

— C'est très-bien , mon clicr Férulus j moi, je vais sur-le-champ trouver M. le marquis de la Pinceric; vous scnttz que je ne veux pas Béffliger une telle affaire... Un autre me soufflerait mademoiselle Cornëlie, et je ne m'en consolerais pas.. Le cheval est à la voiture, je pars pour Saint-Amand ; j'espère, avant le mariage, décider la famille à Venir passer quelques jours au cliàleau.

— Allez, monseigneur, ax »ï. Férulus en accompagnant Rohineau jusqu'au char-à-bancs; et, iîn>qu'il le voit s'éloigner, il ajoute: Allez clierclier une femme, puisque vous êtes si pressé de vous marier... Il me semble, cependant, que le cliiiteau était tenu sur un assez bon pied, et que nous avions sous la main tout ce qu'il nous fallait. C'est égal,ayous l'air enchanté de cet hymen, et faisons des vers pour toute la famille de la Pincerie.

Alfred avait quitté Robineau pour se rendre sur la pelouse, où il »e promenait avec agitation en attendant Edouard. Enfin , celui-ci narait, et Alfred s'éloigne du château jiour aller au-devant de lui.

Edouard laisse flotter les rênes sur le cou de son cheval. Tout oc- ':upé d'Isaurc , de son amour et de cette Maison lilanche, qui mettait déjà obstacle à ses pUjs de bonheur, il ne regardait pas autour de lui, et ne se croyait pas si prè»du château. Tout à coup une voii lui crie : Arrêtez!... descendez, je veux vous parler...

Edouard a tressailli au son de cette vois qui lui est bien connue , mais qui semble en ce moment altérée par la colère. 11 lève les yeux, et voit devant lui Alfred, pâle, immobile, quoique son agitation so manifeste dans ses traits. Edouard descend de cheval et laisse aller sa monture, qui se rend d'elle-même au château. Les jeunes gens sont à l'entrée d'un chemin bordé d'arbres; Alfred en sort, et fait signe à Edouard de le suivre ; il s'arrête dans un endroit plus écarté; Edouard giirde le silence, et attend que son compagnon commence un eulre- Mii dont il devine le sujet.

— Yous venez de voir Isaure? dit enfin Alfred. — Oui... je la quitte en ce moment. — C'est donc ainsi qu,e vous tenez votre promesse!... ]\e vous souvient-il plus de notre convention?... Et moi aussi j'ai eu cent fois le désir de me rendre sans vous dans la montagne, de me trouver seul avec cette jeune fille... Mais j'ai résisté à ces désirs, et j'ai craint de manquer à ma parole... Et vous... — Alfred, j'ai eu tort, je l'avoue... Mais l'amour que j'éprouve pour Isaure est si violent, que je n'ai pas été maître de résister... — Dites que, moins délicat que moi, vous vous êtes joué de ma bonne fx)i !.... — Alfred, écoutemoi, je t'en prie, ne crois pas que ce soit un simple caprice que j'éprouve pour Isaure... — Et qui vous dit que je ne l'aime pas autant que vous? Pour vous en faire aimer, vous emi>loyez les soupirs, la mélancolie. Moi, j'agis plus franchement, je me déclare... je ne cache pas mon amour. — Mais enfin, Alfred, cette jeune fille ne peut nous aimer tous deux... et si... si ce n'était pas toi qu'elle préférât?...

— Je vous entends, répond Alfred avec dépit; je vois que ce matin, vous trouvant seul avec elle, vous avez mis le temps à profit; que vous n'avez rien négligé pour l'emiiorler sur moi... Et vous pensez que, sur ce seul aveu, je vais me retirer et vous céder votre conquête; mais vous me permettrez de douter un peu de votre triomphe, et d'essayer d'être aussi heureux que vous... Je verrai Isaure seul aussi; peut-être cette fière beauté daignera-t-elle alors se montrer moins sévère pour moi.

— Je Be sais quels sont vos projets, monsieur: mais, puisque vous me forcez de vous le dire : oui, Isaure m'aime, c'est moi qu'elle préfère... Elle vient à l'instant de m'en faire l'aveu.

— En vérité! vous me faites en ce moment l'cfl'et de Robineau, Isrsqu'il est venu -.jut i» l'heure me dire qu'il était adoré de madcmoiaelle de la Pincerie. Tous ces messieurs se persuadent qu'on les adore I... Sans avoir autant d'amour-propre, vous me permettrez de penser que je puis plaire aussi... Mais je verrai cette petite Isaure... qui est ])lus coqucUe que je ne l'aurais cru!... et je vous préviens que je ferai aussi mon possible pour me faire adorer.

— Quoi que vous en disiez, je ne confonds pas Isaure avec toutes les coquettes que nous avons connues... et je ne crains jkis qu'elle oublie les serments qu'elle m'a faits.

— Ah! vous vous êtes déjà fait des serments!... Quand je disais qu'on avait mis le temps à profit... La voilà donc cette vertu si rare qui se rend dans un premier tèle-à-têle 1

— Qui se rend!... q^ioi! Alfred, vous pourriez croire... — Ohl ne pensez plus m'abuser... — Alfred, je vous jure... — Je ne crois pas aux serments d'un homme qui vient de manquer à la délicatesse. — Alfred!... — Oui, oui, je le répète... et si cela vous oll'cnse, dites un mol, je suis à vos ordres...

Edouard cl Alfred gardent (pielqucs instants le silence. IMais /vlouard ■onge qu'il est bien plus heureux (pi'Alfred, puisi^i'il est aimé d'Isaurc; il pense au chagrin , aux regrets ipie doit éprouver celui qui n'a pas lu toucher le cœur de la jeune montagnarde; alors sa colère s'éteint, il pl.iiiit son rival, il se dit que c est au plus heureux à excuser l'autre ; et, $'appi0L!:.aU d'AU.eil, lui pn; il la lu.àu, l.i lui presse avec teildroMc, et lui dil : l'oULiait-tu douct« battre avec luoii

Alfred est ému, mail il l'efforcé d'être maître de lui-même en répondant : Lorsqu'on a offensé quelqu'un, ne doit-on pas lui en rendra raison?... — Mais puis-jc être offensé d'un mot que la colcre t'i»» spire et que ton coeur désavoue?... Ne doit-on jamaii pardonner quelque chose à son ami?... Et à quoi servirait l'amitié, si ce n'esta être plus imlulgent pour ceux qu'on aime?...

— L'amitié!... je ne crois (ilus à la vôtre !...

— Alfred, je n'ai plus qu'une chose'à te dire... Je veux qu'Isaure toit ma femme...

— Votre femme? s'écrie Alfred avec surprise. Votre femme!. ^ cette jeune villageoise!.... — Oui, j'y suis bien décidé... Me pardonnes-tu maintenant la préférence qu'elle m'accorde sur toi?

— .Si en effet vous voulez en faire votre femme , dit .\lfred apris un moment de Silence, vous devez l'emporter; car, je l'avoue, je n'ai jamais eu cette intention... Mais... il m'est bien difficile de croire... Au suq)lus, je saurai m'assurer de la vérité.

Alfred reprend le chemin du château, Edouard en fait autant; maia ils ne se parlent plus.

Chipitbb XXI. — Brait de Taleta. — Alfred et le ragabond;

Le lendemain, au point du jour, il règne une certaine a^tatiog parmi les valets du château; ils sont rassemblés dans la cour, et causent entre eux avec chaleur. Au nombre de ceux qui pérorent le plus, on remarque le concierge, qui semble haranguer les autres :

— Je vous dis que ça ne peut pas être quelque chose, s'écrie Cunctlc en gesticulant d'une manière dramatique. Voilà plus de quinze ans que je suis concierge de ce château, et il ne s'y est jamais rien pass^ d'extraordinaire.

— Je ne sais pas si c'est extraordinaire, dit le jockey, mais je vous dis que j'ai vu une lumière... Vous savez que nous sommes revenus tard de la ville avec monsieur; le temps que j'étrille le cheval, que je range la voiture, puis que je soupe!... Enfin, il était très-tard quand je me suis couché. Comme il faisait beau temps et que je n'avais pas trop envie de dormir, je me suis mis à la fenêtre, et, en regardant au hasard, j'ai regardé c'te tour en face, que vous appelez la tour du Nord...

— Où personne ne loge, dit Cunette, parce que monseigneur a jugé qu'elle était en trop mauvais étit, et que ce n'était pas la peine de la faire remettre à neuf, vu qu'il y a bien assez de logemcnf au château.

— Eh ben ! si personne n'y loge, je vous dis, moi, qu'hier au soir à onze heures... c'est-à-dire, il était ben près de minuit... j'ai vu une lumière dans une des petites fenêtres du haut,

— Ah Dieu ! dit Jeannette , à minuit! c'est l'heure des revenants, n'est-ce pas, mamzelle Cheval?

— Laissez donc, dit la cuisinière, est-ce que je crois aux revenants, moi ! Tout cela ce sont des inventeries pour faire peur au monde... Ça serait ben plutôt des voleurs qui voudraient me dcuicher mes poulets, dans le cts où ça serait queuque chose.

— Comment ! dit François en s'approchanl des autres valets, est-ce qu'il y aurait aussi des esprits dans ce château?

— ' Oh! non, monsieur François; il n'est pas question d'esprits, reprend le jockey, c'est seulement une lumière que J'ai vue c'te nuit, dans la tour où personne ne loge.

— C'est un effet de lune, qu'il aura pris pour de la lumière, dit Cunette; moi, je suis concierge, et je réponds qu'il n'est entré personne de suspect dans le château.

— Pardi! dit Jeannette, si c'est un revenant, est-ce que ça entre par les portes?...

— JNotez, reprend le concierge, que Benoit dit que la lumière était là-haut... à citle fenêtre... c'est justement l'arsenal... Qu'est-ce qu'un voleur irait chercher dans l'arsenal, où il n'y • plus que de vieilles lanuis rouillées?

— Mais si ce n'est j>as un voleur?

Vincent, qui n'avait pas encore parlé, s'approche alors d'un air mystérieux, et dit : Mes enfants, tout ça me r.ippellc queuque chose dont jo ne me souvenais plus,... et qui pourrait ben se lier avec ce que benoît a vu.

Tous les domestiques se pressent autour de Vincent, et le reginlent avec curiosité ; le jardinier reprend : Il y a cinq ou six jours,... je ne sais plus au juste quand, c'était le soir, j'allais me coucher; je me rai>pcUe que j'ai besoin pour le leiulemain malin de ma grande pioche pour travailler de ce côté du janlin. Vous savez que je serre la plupart de mes outils dans une petite cahute qui est au Injut de la gr.nulc allée à gauche. — Oui, oui. — V'ii «loue que je me dis :.\lions chercher ma pioche. Je sors de chez moi, puis j'entre dans le jardin : j'étais à peti près au milieu de la grande allée, quand j'entends marcher devant moi...

— Ah Dieu! que ça me fait peur! dit Jeannette en se serrant contrt uu des marmitons.

— iMoi, reprend Vincent, je pense que c'est un de ces messieurs du château, et je m'arrête poliment pour le laisser passer en ôt.int mon chapeau, pas du tout, on s'arrête .uissi , et, au lieu de venir vers moi, on rebrousse chemin. .Mors, ça me parait louche, je cric : Q>ii e>i-c« qui est là ?... .Mais on ne me rc{>oud i>;<s, ou \ a plus \ iie t moi je vciu

LA MAISON BLANCHEJ

suivre... mais je me coijne le nez contre un tilleul, et 'puis, bien le bonsoir, je n'cntcmis jiliis personne.

— Ali! comiiu'c'i'sti'tonnaiit! — fialil cVtait peut-être notre maître qui se promenait. — Lni I oh ! il ne va jamais seul le soir dans les jarifins. — I'"allail demander le lendemain à ces messieurs. — Ma fine, j ai dormi par l.i-dessus et je n'y ai plus pensé.

— Il faut demander ce que c'est a M. Férulus, disent les autres valets. C'est un homme qui sait tout , un savant ; il nous dira si nous devons avoir peur.

M. Férulus traversait justement la cour, tenant à la main de petits vers qu'il avait déjà faits pour la future de Rohineau, et qu'il comptait présenter à celui-ci au déjeuner. Il s'approche pour savoir le motif du rassemblement qu'il aperçoit dans la cour. Alors on lui fait part de ce que Benoit et Vincent viennent de raconter.

M. Féralusa écouté avec beaucoup d'attention, et en secouant quelquefois la tôle ; toutes les fois que le bibliothécaire a froncé les sourcils. Jeannette et le jockey ont dit : Voyez-vous 1 ça l'effraie aussi.

Enfin M. Férulus, après avoir lonj;temps réfl>5chi , dit à Denoît : Es-tu bien certain que ce soit une lumière que tu aies vue dans la leur?

— Oh! oui, monsieur. D'abord ça allait et ça venait; pour que c'eût été la lune, il aurait fallu que je voie... — Que je visse... — Que je... quoi?... — Que je visse... fais donc attention au plus-que-parfait du subjonctif. — Ah ! monsieur, je ne vous dis pas j'ai vu un plusque-parfait!... je vous dis une lumière.

— Qu'on est malheureux d'avoir affaire à des ignorants ! se dit Férulus. Et vous, Mncent, vous êtes donc bien certain qu'il y avait un homme dans le jardin?

— Certain... c'est-à-dire, un homme ou une femme, je ne peui pas affirmer le sexe... Mais c'était quelqu'un , pisque ça marchait et que ça courait devant moi. — C'était peut-être un lapin. — Ah! laissez donc! un lapin qui aurait eu des clous à ses souliers!...

— Tout ceci me semble assez singulier , dit Férulus.

— Voyez-vous que c'est singulier, s'écrie Jeannette, et que nous devons avoir peur.

— Je ne dis pas cela... Les choses qui nous paraissent merveilleuses de loin sont souvent fort naturelles, examinées de près... Il y en a même qui perdent beaucoup à être regardées de trop près. Mais , avant de prononcer sur ceci, j'aurais voulu m'assurer par moi-même de la vérité, car phiris est oculatus unus quam aurili deceinl...

— Voyci-vous! dit Cunette, ça veut dire qutf c'est des bêtises, et que vous avez rêvé tout cela...

— Non... cela ne veut pas dire cela du tout, reprend Férulus. Oh! mon cher Cunette, vous ne traduise! p:'.s littéralement. Je pense que , friino, il y a quelque chose, ou il n'y a rien. Voilà mon principe , et Je pars de là, parce qu'il faut toujours partir d'un principe.

— Eh bcn! moi , je dis que guia rien, dit mademoiselle Cheval, et qu'ils auront eu peur de leurs ombritlages!...

— Dame! dit Jeannette, monsieur qui est un savant... »,-r il m'a déjà montré bien des choses, à moi...

— C'est bon , Jeannette ! ceci est inter nos, dit Férulus en poussant le bras de la grosse fille; ne sortez pas de la question.

— Eh ben ! monsieur, reprend Jeannette, dites-nous tout bonnement s'il y a des revenants ou s'il n'y en a pas.

— Oui, c'est ça , disent les autres domestiques, au moins nous saurons à quoi nous en tenir.

— Mes enfants, dit Férulus après s'être longuement mouché , la question que vous me faites est épineuse. Hippocrate dit oui et Galien dit non !...

— Mais nous ne demandons pas l'avis de M. Pocrate, dit mademoiselle Cheval, pisque c'est le vôtre que nous voulons.

— Ma chère coqua... autrement dit cuisinière, ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Vous voulez savoir s'il y a, ou s'il y a eu, ou si l'on doit encore croire aux revenants : voilà le principe posé... je pars de là. J'embarque ma réponse sur le galion de mes lèvres, pour passer la mer orageuse de vos attentions, et arriver enfin au port fortuné de vos oreilles !

— Ah ben , monsieur, si vous parlez encore une autre langue, nous ne vous comprendrons jamais ! dit Jeannette.

— C'est juste , Jeannette : je me laisse aller à mon éloquence , et j'oublie que je dois descendre à votre portée. M'y voici. Doit-on croire aux revenants?... Saint Augustin prétend qu iî 7 a de la témérité à nier la liaison intime des démons avec les femmes... mais Montaigne dit qu'il faut donner aux magiciens de l'ellébore et non de la ciguë. Moi , pour mon compte, je ne crois point aux choses surnaturelles... Je n'en ai jamais fait d'abord. Cependant, je ne suis point pyrrhonicn... Je ne suis point de ces gens qui doutent de tout!... Selon eux, X£r.\cs n'est point entré dans la Grèce avec cinq millions d'hommes , et n'a pas fouetté la mer ; une louve n'a pas été la nourrice de Rémus et de Romulus; Mutius Sca;vola n'a point tenu fièrement son Ltas sur un brasier ardent; ils ne croient point au fantôme quifepparut deux fois au second Brutus, ni au labarum aperçu dans les airs par le grand Constantin... Je sais bien que tout cela est fort extraordinaire... mais du moment que c'est dans l'histoire... Oh! alors... comme di' Virgile : Félix quipotuii reyum cognoscere cauîc ; T^ilà,

mes amis, mon opinion «ur les revenants; je vous engage k vous régler là-dessus. Du reste, je ne vois pas qu'il soit encore nécessaire d'inquiéter monseigneur pour cela.

En disant ces mots, M. Férulus s'éloigne pour aller offrir ses ver» k Robineau ; et les domestiques, qui n'ont rien compris à les discours , se séparent en conservant chacun leur opinion.

Edouard ne tarde pas à quitter son appartement. Depuis longtemps il serait sorti du château, s'il n'avait pas cru devoir attendre Alfred pour se rendre avec lui près d'Isaure. 11 espère lui prouver par là qu'il ne cherche pas à influencer les sentiments de la jeune fille , et que c'est son cœur seul qui la guide. Enfin, quoique heureux de la préférence qu'il a obtenue, Edouard, qui ressent pour Alfred la jilus tendre amitié, voudrait que son succès en amour ne lui fit pas perdre son ami.

Le temps s'écoule ; Edouard , qui brûle d'impatience de revoit Isaure, s'étonne de la lenteur d'Alfred. Celui-ci parait enfin; mais, en apercevant Edouard, son front se rembrunit, et une expression de mécontentement se peint dans ses traits.

— Je t'attendais! dit Edouard en allant au-devant d'Alfred, auquel il veut prendre la main; mais celui-ci la retire aussitôt en répondant avec froideur : — Et pourquoi ra'atteudicz-vous?

— Pour partir avec toi... pour aller ensemble voir... Isaure.

— Ensemble! dit Alfred d'un ton ironique; il me semble que désormais ce n'est plus la peine... et que chacun est le maître de faire ce qu'il voudra... Partez, que rien ne vous retienne... j'irai seul aussi dans la vallée.

— Alfred, tu m'en veux encore! dit Edouard d'un ton chagrin. — Non; oh ! j'aurais grand tort, sans doute... vous êtes si franc dans votre conduite !... Et quand épouserez-vous Isaure? Edouard se tait , il paraît embarrassé.

— Eh bien! vous ne répondez pas? reprend Alfred avec ironie; quand on est si amoureux et qu'on est certain d'être aimé , je ne vois pas pourquoi on différerait son bonheur... Vous êtes libres tous deux; rien ne s'opposera à ce que vous formiez ces doux nœuds... Avez-vous intention de cacher cet hymen? d'en faire un mystère?... vous qui méprisez tant les préjugés du monde!...

— Non, monsieur , si j'épouse I*aure, je ne m'en cacherai point ; je ne craindrai pas de la nommer hautement ma femme.

— Si vous l'épousez !... Ah I il paraît qu'aujourd'hui vous n'y êtes pas aussi décidé qu'hier... Vraiment, Edouard, vous me supposez donc bien crédule ou bien sot, pour penser que j'ajouterai foi à cette ruse, que vous n'avez employée que pour méloigner entièrement de la petite ?... Oui , cette jeune fille est fort jolie, j'en conviens , mais vous savez comme moi que l'on n'est pas teuu d'épouser toutes les jolies femmes; et, lorsqu'il ne s'agit que d'ime simple villageoise à laquelle il est si facile de tourner la tête... je ne croirai jamais...

— Tant pis pour vous, monsieur, si vous pensez qu'on ne peut pas se fixer près de celle qui réunit tout ce qui peut faire notre bonheur. Je vous ai dit franchement quelles étaient mes intentions... Je ne puis vous forcer à me croire;... mais bientôt, j'espère, vous serez convaincu que je ne vous ai point trompé.

Edouard s'éloigne alors d'Alfred, et, montant à cheval, quitte seul le château.

Alfred reste quelques moments pensif. Il ne sait à quel parti s'arrêter. Il frouve Isaure charmante; son amour-propre est piqué, il lui en coûte d'abandonner si facilement l'espérance de triompher de la petite clievrière. Cependant, s'il était certain qu Edouard voulût en effet en faire sa femme, il renoncerait sur-le-champ à ses projets sur la jeune fille.

Il se décide à se rendre aussi près d'Isaure. Il veut s'assurer par ses yeux de la préférence qu'elle accorde à Edouard, et savoir si celui-ci ne lui en a point imposé. Il prend donc à son tour le seul cheval qui reste, et quitte le château un quart d'heure après Edouard. Cette fois il ne presse pas la marche de son coursier, il réùéchit aux moyens de savoir la vérité. 11 voudrait, sans être vu , entendre son rival; et cependant la pensée d'épier, de surveiller quelqu'mi, répugne trop à la franchise de sou caractère pour qu'il s'y arrête un moment.

Alfred n'est plus qu'à une courte distance de la demeure d Isaure , lorsque quelqu'un, sortant tout à coup de derrière un rocher , arrête son cheval par la bride en disant : — Vous arriverez trop tard , on vous a devancé.

Alfred reconnaît le vagabond, qui , appuyé sur son bâton , fixe sur le jeune homme ses yeux étincelants.

— Ah! c'est vous! dit Alfred, et que voulez-vous dire?...

— Que vous vous mettez trop tard en route. Votre rival est plus matinal... et il met le temps à profit... Hier vous n'êtes pas venu; mais il est venu, lui !... et il s'en est retourné bien joyeux!...

Un sourire moqueur accompagne ces paroles. Les traits de l'inconnu ont une expression de malice et de méchanceté plus forte que de coutume.

— Comment savez-vous tout cela? dit Alfred.

— Comment je sais !... oh! parbleu, cela n'est pas bien difficile... Les amants se croient toujours seuls, et ils ne se gênent guère... j'ai «u tout le temps de compter leurs baisers!...

— Leurs baisers! répète Alfred en frémissant de colère.

LA MAISON BLANCHE

— Eli! oui... cela vous ëtoniic?... Oli! votre ami ne va pas mal... avec son ])elil air doucereux il avance ses affaires... Ce qui m'étonne, c'est que vous... qui paraissez avoir l'usage du monde, vous ne soyez pas plus avancé que lui.

— M^iis puisque c'est Edouard que l'on préfère?... répond Alfred en étouffant un soupir.

— Que l'on préfère!... laissez-moi donc tranquille! est-ce que ces petites filles ont une préférence?... elles aiment tout le monde, tous ceux qui leur font la cour... Elle vous aurait aimé de même si vous n'arriviez pas toujours le dernier... Au reste, quand vous le voudrez encore, il ne tiendra qu'il vous de triomiiUer... Ne s.ivez-vous pas qu'avec du temps et de l'arijent on vient à bout de tout?

— D'honneur, dit Alfred en regardant le vagabond avec surprise, vous avez des principes que je n'aurais pas cru trouver dans un ancien soldat...

— Un soldat... et qui vous a dit que j'avais été soldat? reprend ydtranfjer avec fierté.

— C'est vous-même , l'autre matin , après m'avoir parlé de mon père, dont le nom vous a si fort frappé !

I.'iiieonnu fronce le sourcil , et garde quelques moments le silence; enfin il reprend : — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant... êlcs-\ ous iloiic d'avis de vous laisser souffler cette ])etile fille par votre rival, lorsqu'il ne tiendrait qu'à vous de la posséder?... J'avoue que cela me surprend de la part du jeune baron de Marcey?...

— Tout étourdi, tout entreprenant que je suis ou que j'ai été , j'ai toujours respecté le bonheur de mes amis... J'ai pu cherchera l'emporter sur Edouard quand il ne s'agissait que d'un caprice , .d'une bonne fortune!... mais puisque cette jeune fille lui a tourné la tête au jioiiit iiu'il veut en faire sa femme...

— En faire sa femme!... s'écrie l'étranger en poussant des éclats de rire iroiii(]iies. Oii ! pour le coup, ce serait trop fort... Si vous aimez M. Edouard , vous lui rendrez un véritable service en l'empêchant de faire une telle sottise.

— Vous parlez avec bien de l'assurance... Qui vous fait donc penser si mal de cette jeune iille?

— J'ai dos yeux , j'ai de re\|iérience !... et vous, qui connaissez les femmes, cominenl ne voyez-vous pas que celle-là est une petite matoise qui en sait long avec son air simple et doux ? Qu'est-ce que c'est qu'une petite fille dont on ne connaît pas les parents , et à laquelle ceux qui l'adoptent laissent tous leurs biens? qui reçoit généreusement tous eeuj qui lui demandent l'hospitalité ? qiii vit seule dans ces montagnes, et y parle aussi purement qu'une femme élevée à la ville ? Mais ce n'est pas tout : il y a encore des circonstances cachées , je les découvrirai...

Alfred réfléchit à ce qu'il vient d'entendre; il ne peut s'empêcher de penser qu'en effet la conduite d'Isaure ne doive donner lieu à d'étranges soupçons.

L'homme qui est arrêté devant Alfred le considère attentivement pendant qu'il réfléchit, Dn voit qu'il cherche à lire dans ses yeux, à deviner ce qui se passe au fond de son âme. Après un assez long silence, il reprend enfin : — \oilà vraiment bien des hésitations... bien du temps et des soupirs de perdus pour une petite fille qui ne tient à rien !... et qui ne demande pas mieux que d'être séduite!... Ce serait riiérilière d'un grand nom, ce serait une noble châtelaine, que l'on n'agirait pas avec plus de respect?... Sommes-nous donc revenus au temps des Renaud, des Amadis?... Je serais tenté de le croire... on devrait donner tournoi pour cette jeune beauté!... rompre quelques lanees pour prouver sa vertu, et bri.ser quelques casques en fa- Teur d(! son innocence!... Heureux temps oii pour être reconnue la j.liis hclle et la plus sage, il suffisait à une demoiselle de se choisir le chain]iion le plus brave et le plus vigoureux.

Alfred a écouté avec attention les dernières paroles de l'homme qui lui parle. 11 l'examine à son tour avec plus de curiosité, et lui dit : — Mais qui donc êtes-voiis?... vous, qui venez me donner des conseils que je ne vous deuiande ]ioiut... je m'aperçois que je me suis trompé sur votre couiple... Non , vous n'êtes point un ancien soldat... Edouard avait mieux deviné, je le vois, lorsqu'il m'a dit que vous aviez dû tenir un rang dans la société;... et en effet... votre langage... quoique vous affectiez souvent un ton commun et des manières grossières... votre langage décèle de l'éducation, des connaissances... Quels événements vous ont donc réduit à la triste situation où je voua vois?

— Quej'aieétc riche, considéic, cî ipir je ne le soisplus, que trouvezvous donc là d étonnant, jeune homme ? cela se voit tous les jours !... N'esl-on pas dans le monde sujet à mille revers de fortune... et n'estce pas surtout lorsqu'on est pl.icé haut que l'on est le plus en danger de tomber?... Que ces revers soieut la faute des autres ou la mienne... c'est ce qucjc n'ai pas besoin i.t vous dire... J'ai eu les passions vives, j'en conviens, et j'aimais à les satisfaire... c'est assez l'histoire de tous les hommes.

— \ous conviendrez , dit Alfred en souriant , que la situation où vous voilà ne doit pas donner l'envie de vous imiter.

— Eh ! combien d'autres, qui ont fait pis que moi, sont encore sur le pinacle ! . . . A près tout , que voyez-vous donc de si malheureux dans ma position? Je suis lij|)re,„ je suis won Diaitrc! je puis faire ce que

bon me semble depuis le matin jusqu'au soir... J'ii un coutume <j>ii n'est pas élégant, mais il me couvre, et cila me iiiflit; je n envie pji l'opulence des autres , parce que j'ai été saturé de jouisunct^ : quand on s'est souvent enivré avec des vins eiquia , ou n'est pas iicùé de boire de l'eau.

— Mais j'ai cru remarquer dans vos discours que vous aviez aaez mauvaise opinion des femmes... elles vous ont donc bien uudtrail^ pour que vous leur en vouliez tant?

— Maltraité! pas du tout!... au contraire, jetais leur favori, leur benjamin... c'est bien plutôt elles qui pourraient se plaindre de moi... Il y en a une cependant que j'ai aimée... plus vériUiblcmenl que les autres... celle-là , seule , aurait eu , je crois, le pouvoir de dompter mon caractère... de maîtriser mes passions... avec elle, enfin, je serais peut-être devenu sage, rangé; et maintenant je ne serais point errant dans ces montagnes !...

— Pourquoi donc ne l'avcz-vous pas épousée?

— Pourquoi?... répond l'inconnu et une sombre jfureur brille d<n» ses yeux, qu'il porte alors sur Alfred; parce qu'un autre plus heureux me l'a enlevée... et cet autre...

— Eh bien... cet autre?... — Je n'avais pu encore trouver l'occasion de me venger de lui... mais j'espère avant peu la rencontrer, et vous devez bien penser que je ne la laisserai pas échapper.

— Je n'ai jamais connu les plaisirsde la vengeance!... — Ah! vous êtes jeune encore!... Cependant, vous connaissez l'amour... et vous vous laissez enlever celle qui vous plaît... lorsqu'il ne tenait qu'à vous...

— Lorsqu'il ne tenait qu'à moi!... D'honneur, vous en parlei bien à votre aise... Isaurc est plus sévère que vous ne le croyci...

— Elle ne l'était pas hier avec votre ami.

— Elle a près d'elle un gardien qu'il est bien difficile de corrompre...

— Mais ne peut-on pas l'éloigner de ce fidèle gardien? — Comment! — Sans doute? ne peut-on point attirer cette petite loin de sa demeure; puis la conduire ailleurs... dans un endroit où l'on serait maître d'en faire ce que l'on voudrait, sauf à la ramener ensuite à sa maisonnette, si elle refusait absolument de vous céder? — Et qui donc se chargerait dune telle entreprise? — Qui? eh! parbleu! moi. — Vous? — Oui, moi, quand vous le voudrez : dites un mot, et demain je vous proteste que votre rival ne trouvera plus la petite au logis.

Alfred regarde quelques instants le vagabond, puis il s'écrie : N eus êtes un misérable!... éloignez-vous, ne me parlez plus!... je rougis d'avoir pu écouter de telles propositions !...

L'étranger laisse éclater un rire moqueur en répondmt : — Comment ! un petit enlèvement duue jeune fille qui ne demande pas mieux !... une simple espièglerie vous fait peur!... Oh! jevous croyais plus avancé que cela , monsieur le baron ; mais , tout comme il vous plaira!... Laissez votre ami s'amuser à vos dépens, laissez la j)etite rire sous cape de vos respects!... Après tout, quest-ce que ça me fait à mo4?, .. que m'importe ?... Mais , avant peu , je gage que vous verrez que mes avis étaient bons... alors... si vous avez besoin de moi, vous me trouverez eticore... car je ne garde pas rancune pour un mot. Au revoir.

L'étranger tourne le dos à Alfred, et disparaît par un petit sentier entre les rochers; et le jeune de Marcey , après quelques instants de réflexion, au lieu de poursuivre sa route, tourne bride it ruvient a« château.

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