Chapitre XXII. — La famille do la Pinceric au ch^Mo
Les discours et les propositions du vagabond ont produit sur l'espril d'Alfred un effet différent de celui que cet homme semblait en espérer. Révolté des propositions odieuses de ce malheureux , .Mfrcd réfléchit à linjustice de sa conduite envers Edouard ; il sent qu'il ne doit point lui faire un crime de l'avoir emporté sur lui ; et si, en effet, Isaurc l'aime, il se promet de ne point chercher à troubler le bonheur de son ami.
Plus content de lui après avoir pris cette résolution , en revoyant Edouard, Alfred , loin de lui témoigner la même froideur que le matin , lui parle comme avant leur rivalité. Edouard, surpris autant que charmé de ce changement survenu dans l'humeur d'.Vlfred , se sent bien plus heureux depuis qu'il espère avoir retrouvé son ami.
Le lendemain Alfred accompagne Edoiianl ; tous doux se rendent ensemble dans les montagnes. Les jeunes gens ne parlent jxiiut d 1saure, ils semblent Ci-aindre également de s'entretenir d'elle. Cependant on approche de la vallée, on' va l.i voir: Edouanl se sent oppn-ssii , il éprouve do la peine pour Alfred : il va pourtant revoir celle qu il adore; mais, c'est lorsque nous sommes le plus heureux que nous voudrions que tous ceux que nous aimons pussent parlager notre bonheur.
Depuis que la jeune fille a dit à Edouard qu'elle l'aimait, elle n« craint plus de lui laisser voir tout le plaisir que lui fait sa présence; c'est maintenant sur le seuil de sa demeure quelle attend son arrivée, parce que là elle est bien plus près de la route et bien plus tôt daw les bras de son amant.
Les deux cavaliers ne tardent point li apercevoir Isaure; ils mettent pied & terre, cl elle fait quelques pas îu-«««vaut d tui, U prétcnc«
ai
LA MAISON BLANCUK.
J'AlfriJ, loin de conliarier Isaure, semble au contraire lui *tre uf;ii-abli' ; clli! le rii:uil avec la niênic gràcf, lui ténioi{;iie autant d amilié, mais devant 1 ù elle ne eraiiil \y.r.i non plus de laisser paraître le seuliiiKiil ^s tondre qui l'ailaclic à IMun^rd. Aimant pour la prem.L'rt;j{i)is, atfnant avec toute la candeur de son l'uie, elle ne croit pas dc\oir faire un mystère de son amour, surtout à l'ami de son amant. Alfred répond assez bien aux prévenances, aux amitiés d Isaure. 11 lui est facile de voir qu'Edouard lui a dit vrai, et que c'est lui qui possède le cseur de la jeune fille ; mais il tâche de surmonter la peine qu il en éprouve. Cependant les deux jeunes i;ens restent moins longtemps près d'isaure, car Edouard n'y est ])as aussi heureux en présence d'Alfred, devant lequel il ne veut point parler de son amour; et celui-ci, malgré tous s«» efforts, ne peut parvenir à y retrouver sa gaieté habituelle.
— iMon cher Edouard, dit Alfred à son ami en revenant au château, désormais, je le laisserai aller seul voir Isaur»; c'est toi qu'elle aime... oui, je le vois... elle ne cherche pas à le cacher... mais vraiment elle est «jolie! si séduisante! même avec celui auquel elle ue cherche point à plaire, que, malgré toute l'amitié que je te porte, si je la voyais souvent, je ne répondrais pas... oui ! je ferais quelque sottise... et ensuite j'en serais désolé ; il vaut donc beaucoup mieuv que je cesse de voir cette jeune fille , ou que j'attende du moins que ca vue fasse moins (ftliîiprcssion sur mon cœur... On prétend que je suis léger, Tolage; puissé-je l'être autant qu'on le dit... et oublier bientôt!... Allons, c'est fini... elle t'aime , et désormais je ne veux plus y penser
' que comme à luj^ sœur.
Edouard prqssè tendrement la main d'Alfred et s'écrie : — Un ami comme toi!... une amante comme elle! avec cela ne devrait-on pas être le plus heureux des hommes ?
Ln disant cela , Edouard soupirait cependant, car il songeait au secret que lui cachait Isaure et à ces obstacles inconnus qui s'opposaient a ce qu'il fût entièrement heureux. Mais Isaure n'aime que lui, elle le lui a répété cent fois ; sa bouche ne i)Cut connaître le mensonge; ce mystère qu'elle lui cache ne tardera sans doute pas à s'éclaircir, ellemême lui en a donné l'espérance; il ne doit donc voir dans l'avenir que le bonheur le plus doux... C est ainsi qu'Edouard se console ; voir le bonheur dans l'avenir, c'est beaucoup , lors même que l'on ne devrait jamais l'atteindre.
En arrivant au château , les jemies gens s'aperçoivent qu'il y règne un njouvemcnt qui annonce quelque chose de nouveau. Robincau était déjà de retour de la ville ; ils le trouvent dans le salon , écoutant des vers que M. Férulus déclame.
— Félicitez-nioi , messieurs , crie-t-il aux deux amis du plus loin qu'il les aperçoit, mes vœux ont été agréés!... je l'euiporte sur mes nombreux rivaux; en un mot, M. le marquis de la Pincerie ma solennellement promis la main de sa fille , et m'a autorisé à me regarder déjà comme membre de son illustre famille.
— Mon cher ami, dit Alfred, puisque tu veux qu'on te félicite, nous allons te féliciter ; et en effet, maintenant que c'est décidé, c'est ce qu'il y a de mieux à faire...
— Comment! vious vous mariez, monsieur Jules, dit Edouard, et quelle est donc la personne que vous épousez?... Il y avait tant de ïionde à votre fête que je ne me rappelle pas...
— C'est la sœur de la jolie femme à laquelle, par parenthèse, vous donniez toujours le bras , monsieur l'enfant des .Muses.
— Ah! je me rappelle maintenant... mademoiselle Cornélie?
— C est ça même. Ohl elle doit vous avoir sauté aux yeux!... elle «st tellement remarquable!... Je vous avoue que j'en suis dans 1 ivresse , dans le ravissement.
— Il y a bien de quoi , certainement ! dit Alfred. Mais est-ce que tu yeux donner déjà une seconde fête dans le château? tous tes gens ont l'air si affairé...
— C'est pour, préparer les logements pour ma future famille, qui veut bien venir passer à mon château le temps qui doit encore s'étouler jus.jii'à mon m;iriage. Moi, j'aurais voulu me marier tout de suite ; mais M. le marquis , qui tient esseutielle.nient aux formes , aux bienséances , prétend que cela ne doit pas se faire si brusquement. D ailleurs, il y a des papiers à avoir; puis des emplettes à faire... la corbeille que je ferai venir de Paris... enfin, pour que tout ce temps nous paraisse moins long , on vient le passer à mon château et y jouir des plaisirs de la campagne. C'est aujourd hui même que j attends toute la f.imille. J espère, messieurs, que désormais on vous verra un peu plus ici, et que vous ne quitteres pas le château dès le matin peur ne revenir qu'au diner.
— Moi , je te promets de tenir compagnie à ces àames, dit Alfred, et d'être aussi galant, aussi aimable que je pourrai.
— Je n'ose vous en promettre autant, dit Edouard, je sens que je suis un hôte asst» ennuyeux; et puisqu'il vous arrive tant de monde, peruicltcz-moi de vous quitter...
l-.ous quitter!... vous éloigner avant mon mariage, sans assister i ma noce!... Won, certainement , je ne vous le permets pas! D'ailleurs, cela contrarierait ces dames; elles mont particulièrement deu'mandé si me» deux amis étaient toujours au château, et recommandé |4e ne pouit vous laisser partir. Allons, c'est arrangé, vous restez... ^Oh I nous allons nous amuser!... IN'ous chasserons... M. le uiartiuis m'a
dit qu'il aimait la ehaiie... Ymu m'apprendrei k ebaoer, meilleurs. |' car j avoue que je n'ai jamais essayé... Mais ma future dit qu'uu buuimi.^^ doit savoir tirer, par conséquent je veux devenir grand chasseur. i
— Monseigneur, dit Férulus, l'arrivée de ces messieurs nou» a in-' terrompus; si vous le permettez, je vais recommencer nu pièce do vers, faite pour votre mariage. J'ai pris pour teite ce joli veri du Proiierce :
A'ec dumina ulla m-u ponet vetligia lecto.
— Cela est à la fois galant et voliiptueu\. Je pars... — Pardon, monsieur Férulus, mais nous |iarlons aussi; en nous lisant vos vert d'% vancc , vous nous ôteriez tout le plaisir de la surprise. D'ailleurs, il va venir du monde, des dames; il nous faut soigner un peu plus notre toilette.
— C'est vrai, dit Robineau ; et moi qui reste avec mon habit de voyage!... François, venez habiller \otre maître.
Alfred et Edouard sortent d'un côté, Robineau d'un autre; Fcrului se voyant seul, mais résolu à réciter ses vers k quelqu'un, court aprèa Jeannette, qu'il aperçoit dans la cour, et force la pauvre fille à écoutei jusqu'au bout cent quarante aievandrins. Après quoi, lui prenant lu menton, il lui dit : — Eh bien! comment trouves-tu?... Ah Dieu! quel lapsus linyuœ! Commeiil lrou\e2-vous cela, Jeannette?
— Monsieur, j'aime mieux la complainte iVAnijélique et Mèdur. — Vous êtes une sotte. Jeannette; et vous n'êtes vraiment bonne qu'à bassiner des lits. — Ah! à propos de ça, monsieur, faites donc faire l'emplette d'une bassinoire; car, enfin, v'ià l'automne qui arrive, et s'il fallait bassiner beaucoup de lits comme ça au chàtcai^ ça deviendrait fatigant! — Taisez-vous! je vous ai fait donner l'emploi le plus agréable, acquittez-vous-en avec grâce, et ne murmurez point.
La famille de la Pincerie avait promis d'arriver au château pour le dîner. Enfin , sur les quatre heures , la voiture d'osier et de toile cirée entre dans la cour: on en voit descendre le papa, l'oncle cl les deux dames; puis on en sort une multitude de cartons, de paquets, et le fusil de chasse de M. de la Pincerie, qui, par sa longueur, ressemble à une canardière. Robineau a voulu courir au-devant de la société ; mais, à la vue de sa future , son émotion a été si forte, qu'il se laisse aller sur un fauteuil en disant : — Celte femme -là m'ôte l'usage de» jambes... Qu'est-ce que ce sera donc quand je serai son époui!...
Alfred cl Edouard vont offrir la main aux dames; mais, à l'aspect d'Alfr, d, mademoiselle Coriiélio , prenant son grand air de fierté, présente bien vile son bras à Edouard. De son côté la langoureuse Eudoxie , qui n'a pas été satisfaite de la conduite du jeune poète , paraît avoir l'intention da reporter vers Alfied les sei'.timents qu'elle témoignait à Edouard.
M. le marquis ne s'occupe que de son fusil. L'oncle Mignon a l'ordre de veiller au transport des carions , pour que les parures de ses nièces ne soient pas trop secouées, rxobineau , qui est parvenu à retrouver ses jambes, vient recevoir la compagnie, et la conduit au salon du rez-de-chaussée, en disant à mademoiselle de la Pincerie : — \enez embellir ce séjour, dont vous sjrez bientôt dame et maltresse.
Mais les dames ne veulent point s'arrêter au salon avant d'avoir été dans rapparteraent qui leur est destiné refaire leur toilette, qu'elles trouvent dérangées par le voyage. Alors M. Fendus, qid a pris un air mielleux avec chaque personnage de la famille, s'avance en disant: — Je vais avoir l'honneur de conduire ces dames.
— Vous! monsieur? dit Eudoxie ; cela est fort galant, sans doute; mais un domestique conviendrait mieux maintenant; car nous pouvons avoir mille choses à demander pour notre toilette , et vous concevez qu'il serait incohérent de s'adresser à vous.
— Ceci est de la plus parfaite logique , répond Férulus en s'inclinaut. Alors Robineau appelle François, et lui dit : — Ayez l'honneur de conduire ces dames à leur appartement.
— Comment, vous nous donnez un homme pour femme de chambre! s'écrie Cornélie en haussant les épaules. Mais cela n'a pas le sens commun. Comment! est-ce que vous voulez que ce garçon nous lace, nous coiffe, nous habille?
— Ah! mille pardons? je suis absurde... François, allez chercher mamzelle Cheval...
— Qu'est-ce que c'est que ça? mademoiselle Cheval! dit la veuve d'un air effrayé. Ah! mon Dieu! je n'oserai jamais confier ma tête à cette fille-là...
— Oh ! vous en serez contente ; c**** ma cuisinière , mais c'est uns fille qui a tous les lidents; elle vous lacera vigoureusement...
■ — Ah ! fi donc! dit Cornélie; c'est une horreur!... nous donner une cuisinière pour femme de chambre !... nos cheveux sentiraient le bouillon!... Je vous déclare, monsieur, gueie ne veux pas que votre cuisinière m'approche.
— Eh ! monseigneur, dit Férulus , vous avez ce qu'il faut à cef dames.... Jeannette... qui est entrée au château pour tout faire, et qui a toujours les cheveux bouclés comme, un nègre...
— C'est vrai ! je suis si troublé , si heureux que je n'y pensais jws.... Faites venir Jeannette.
— Au moins, dit madame de Hautmont , celle-ci a un nom huraai.a. Jeaiiiielte arrive ; comme François lui a dit qu'on allait lui donner
de l'occupatiou , elle porttj u chaufferette &ouii sou broj,
LA MAISON ULANCHE.
— ieanncttc , dit Robineau , vous serez aux ordres de ces dames...
— Que tiuiit-tllc donc là? dit Eudoxic ; c'est une chaufferette, je crois... Nous prenez-vous pour de vieilles douairières, ma petite , que vous nous apportez déjà ce uiculde de bonne femme?
— Ali ! c'est pas ça , madame , répond Jeannette en faisant la révérence ; mais c'est que... comme mon emploi., comme je suis pour réchauffer...
M. Férulus, qui est à côté de Jeannette , la tire et la pince pour qu'elle se taise. Heureusement ("ornclie l'intcrromijt en lui disant : — Allons, c'est bon!... marchez devant nous... Mon oncle Mignon, les cartons sont-ils portés?...
— Jls le sont, répond Mignon en montrant ses énormes dents, et Jai mis des épingles sur les pelotes.
Les dames se rendent à leur appartement. M. le marquis, qui a déjà craché dans tous les coins du salon , veut aussi aller visiter le sien ; et l'oncle Mignon , qui est chargé des détails , va voir si l'on a bien remisé le carrosse et donné à manger au cheval.
— Comme la présence des dames donne tout de suite du mouvement , de la vie à une habitation ! dit Robineau. L'arrivée de la famille de la Pinccrie va joliment ranimer ce séjour, messieurs... ! Ah ! à propos, M. le marquis aime beaucoup le whist; il tient à le faire tous les soirs... qui est-ce qui fera sa partie?
— Ce ne sera pas moi , dit Edouard, car je ne le sais point. — Moi, je le sais; mais comme il m'ennuie, je ne le jouerai pas ! dit Alfred.
— Moi, monseigneur, je me flalte de le jouer correctement, dit Férulus. — Fort bien , monsieur Férulus ! vous , l'oncle Mignon... et moi, s'il le faut, quoique je ne sache pas trop... c'est égal... on me conseillera ; d'ailleurs mademoiselle Cornélie m'a dit qu'elle tenait beaucoup à ce que je fisse la partie de son père. Quel dommage que nous n'ayons pas seulement un clavecin ici!... ma future en touche, et sa sœur chante comme Orphée... Quoi! pas un pauvre petit instrument ici pour accompagner les chanteuses!...
— Tu pourrais faire venir M. Cheval avec son tambour. — Alfred, pas de mauvaise plaisanterie.
— Monseigneur, je joue assez joliment du fifre, dit Férulus, et si cela pouvait être agréable à ces dames...
— Nous verrons , je le proposerai. Mais elles ne reviennent pas!... Le dîner est-il prêt?
— Tout prêt, monseigneur; ma seule crainte est qu'il ne refroidisse.
— Ah ! tu n'y es pas , mon cher, dit Alfred , je gage que ces dames ne redescendent pas avant une heure d'ici... Tu ne *iis pas ce que c'est que deu.\ toilettes à faire... surtout lorsqu'on n'a qu'une femme de chambre!... Mais, liens, voici toujours l'oncle; je ne lui ai pas encore entendu dire autre chose que : Oui, mes nièces. Je suis curieui de savoir s'il sait une autre phrase.
L'oncle, après avoir vu manger le noble coursier de son frère, venait se joindre à la société. 11 entre en saluant, eu souriant et en sautillant; puis il regarde tout le monde .sans souffler un mot.
Mais Alfred va à lui en disant : — On assure que M. le marquis aime beaucoup la chasse... vous l'aimez sans doute aussi, monsieur ?
— Oui... oh! oui... je vais à la chasse , répond Mignon en se grattant le nez. — \ous êtes bon tireur? — Tireur!... non... oh ! je ne tire jamais... — Et qu'allez-vous donc faire à la chasse alors?... — Mais je porte les ombrelles de ces dames... — Comment ! est-ce que ces dames chassent aussi? — Oui , oui !... oh ! Cornélie abat souvent des lièvres... — Et sa sœur? — Eudoiie ne tire pas , mais elle suit la chasse; le mouvement du cheval est très-bon pour ses nerfs... — Ah! pardon... je crois que mes nièces m'appellent... j'aurai peut-être oublié un carton !...
Mignon sort vivement du salon, et Robineau dit à ses amis : — Vous ennvieiidrez , messieurs , qu'il est dillicile de voir un oncle plus iux petits soins !... Aussi Cornélie m'a-t-cUe dit de le prendre pour modèle. — Sois tranquille , Robineau, je te réponds qu'on te dressera aussi bien (pie lui.
Après une grande heure, pendant laquelle BL Férulus n'a fait qu'aller de la salle à manger à la cuisine , les dames reparaissent enfin, conduites par Mignon et suivies du marquis, l.a toilette des deux sœurs n'offre rien d'extraordinaire. Edouard s'étonne quelles aient pu être si longtemps pour avoir fait si peu de changement dans leur costume; mais Eudoxie commence par dire : — ^fe nous regardez pas , messieurs, nous devons être horribles !... épouvantables!... cette grosse fille ne sait nullement coitVer, et puis nous avons craint de vous faire attendre... INous nous sommes hâtées, et nous avons sacrifié toute coquetterie !
— Combien donc leur toilette dure-t-elle quand elle» y mettent le temps? dit tout bas Alfred tandis que Férulus s'écrie : — Je crois voir Vénus cl Psyché!
On va se mettre à table. Cette fois, c'est Alfred qui est près d'Eudoxie. ISlais Edouard n'en est nullement jaloux; il est à côté de la fière Cornélie, qui daigne quelipiefois s'adoucir avec lui.
— Mon château n'est pas encore ce qu'il sera dans quelque temps, dit Robineau en regardant amoureusement sa future, je tâcherai cependant de vous en rendre le séjour agréable; mes amis... me seconderont de loiit leur pouvoir. (îrâce à votre présence, mesdauies, ju ^euse (|u'ou les verra plus souvent ici... car, Dieu merci , depuis qua
noua y sommes arrivés, ils n'y ont pas fait irrand séjour; dèslcBitio, CCS messieurs partaient et ne revenaient qu a l'heure du diucr.
— Ces messieurs aiment la promenade? dit Eudosie.
— L'exercice est très-salutaire, dit le marquis; c'est dommage qo'on y use ses bottes et ses culottes... Je cherche depuis longtemps quelque chose d'économique pour remplacer cela.
— Pour remplacer les culottes, monsieur le marquis? — Non, les bottes seulement. Je crois que j'ai retrouvé l'ancienne chaussure des Phocéens; cela serait bien avantageux pour ceux qui ont une belle jambe!...
— Ce n'est pas seulement pour le plaisir de la promenade que ces messieurs couraient les champs tous les matins, reprend Kobtoeaa en se donnant un air malin.
— Jls chassaient? dit le marquis.
— Non... non... c'est-à-dire ils chassaient bien, si vous voulez... mais c'était un gibier... qui... que...
— Expliquez-vous donc, monsieur! dit Cornélie; on ne vous com prend pas.
— 11 me semble, monsieur de la Roche-Noire, dit Edouard, qu< ces dames se soucient fort peu de savoir ou nous allions.
— Ah I ah! mesdames, voyez-vous... le poète rougit déjà! s'écrie Robineau en riant. C'est qu'il est bon que vous sachiez que nous avons une sorcière dans les environs...
— Une sorcière ! dit Eudoxie avec effroi tandis qiie Mignon laisse un moment reposer sa fourchette et regarde Robineau.
— Une sorcière! dit Cornélie d'un air de pitié; ah! je ne crois pas aux sorcières, moi !...
— Vous entendez bien , mesdames, que c'est une façon de parler... — C'est égal, dit Eudoxie; si elle tire les cartes, j'irai la consulter: où denieure-t-cUe ?
— A deux lieues d'ici environ, dans une jolie petite vallée entourée de montagnes et près du village deChadrat. — Elle doit avoirun bibon, une chouette et un chat noir, dit Mignon.
— Je ne lui ai rien vu de tout cela , répond .Alfred en souriant; mais, en revanche, elle a les plus beaux yeux du monde, des dents blanches comme la neige , et une voix extrêmement douce.
— Ah! mon Uieu ! quel portrait! s'écrie Cornélie d'un air de dépit, il parait que monsieur l'a beaucoup regardée...
— C'est donc une jeune fille? dit Eudoxie.
— Oui, mesdames, reprend Robineau, c'est une jeune fille asset bien... quoique je ne lui trouve rien d'extraordinaire... une villageoise, une chevrière, enfin, qui, à ce que disent les bergers des alentours, jette des sorts sur les bêtes... et je crois qu'elle en a jeté un sur ces messieurs...
— Ah! c'est une jeune fille, reprend Eudoxie en regardant Alfred; et c'est près d'elle que ces messieursdirigeaient leurs pas!... Je commence à comprendre.
— Moi je ne comprends pas du tout le plaisir que l'on peut trouver à parler avec des gardeuscs de chèvres, dit Cornélie d'un airde dédain.
— Si vous aviez entendu parler celle-là , mademoiselle, dit Edouard, vous nous trouveriez fort excusables. Ce n'est point une iwysanne comme toutes celles que l'on rencontre dans les nlontagncs; c'est une jeune fille dont les manières sont polies, gracieuses, dont l'esprit est fin et délicat , la voix douce et touchante, et qui s'exprime aussi bien qu'une personne qui a reçu de l'éducation.
— Ah, monsieur! comme vous vous échauffez!... dit Cornélie d'iuj air moqueur. Vous êtes, je le vois, le chevalier de cette fille extraordinaire !...
— Mademoiselle , je lui rends justice; voilà tout.
— Ah ! permettez, monsieur, dit Eudoxie : si celte... chevrière était telle que vous le dites, ce serait donc eu effet une sorcière; car enfin, qui lui aurait appris à parler, à s'exprimer autrement que les autres filles des champs "f... à moins qu'elle n'ail pas toujours habité les montagnes, que ce ne soit une Ariane abandonnée.
— La conséquence est extrêmement judicieuse ! dit Férulus ; elle ne peut avoir appris sans maître... et, hormis mon jKMisionnat, oITVIle n'a pas été , je ne vois pus trop de maître es arts dans les environs.
— J'avoue, mesdames, dit Alfred, qu'il y a bien eu effet quelque chose d'inexplicable dans ce qui eoncenic cette jeune fille; mais je crois que cela ajoute encore aux charmes de sa personne.
— Les charmes d une gardeuse de vaches !... cela doit être séd.\isant! dit Cornélie en souriant avec ironie.
— Mademoiselle, dil Edouard, un peu de miséricorde pour qucU qu'un que vous ne connaissez pas !...
— Oh ! messieurs , je vois qu'on serait très-mal venu d'en dire du mal devant vous!... Je vous laisse votre bergère!... M.iis j'avoue que je lie me serais jamais douté que deux jeunes gens d'aussi bon Ion pussent se plaire a.ec une nature si rustique!...
— iNloi , je dis qu'il faut la voir pour bien la juger, dit le marquis, j'irai chasser de ce côté-là, c
— Monsieur le marquis dit vr.ii, .i'pond Fénilus; il Be fiuttj^a» jwrler sans connaître. Tout le monde parle de la belle IleUm. nuis jicu de gens s;ivent qu'elle eut cinq maris : l'h(st4 , Mentlis, Pint, Deiphobe , AchilU; qu'elle fut iwndue dans l'iU d* Ktiodc* par les servantes de PUffWo; et <fi», itoê U (mure iaaX ilU Ut cause, il
LA MAISON BLANCHE
mourut huit cent quutrc-viii!;t-sii mille boiBnies du côté des Greci, et lii cent suiiante-seizu mille du cùté des Troyens.
— Ah! mon Dieu !... le voilà eutrt! dans l'histoire, dit Eudoiic à Alfred.
— Alonsieur , dit Cornélie à F<?rulu3 , les noms grecs et romains me font mal aux oreilles; {iarlcz-nou£ de choses |>lus modernes.
AI. Fëruhis s'incline et avale un verre de lieaune pour faire passer celle petite contrariété'. Pendant ce temps, l\ubineau, pour prouver sa flamme à sa future, appuyait tendrement son pied sur le sien; mais mademoiselle Cornélic pousse un cri eu disant : — lih bien ! qui est-ce qui me marche sur le pied comme cela!... est-ce que c'est vous, monsieur ?
a Hobineau devient ëcarlate et balbutie : — Oui, j'avoue... que j'ai /oulu vous faire entcudie !... vous.,;.
— J'ai été forl louglemps en Turquie , moo médecin me l'avait ordonné : Tantignac, me disait-il, lu as trop de santé; achète-toi bien vite un sérail, sinon tu es uu Lomme mort.
— Monsieur, je n'aime pas qu'on me marche sur les pieds! Vous m'avez fait un mal horrible !... Je vous prie de ne pas recommencer.
Robineau , confus , baisse les yeus et ne sait s'il doit se mettre aux genoux de Cornélie; enfin, pour se tirer d'embarras, il remet la conversation sur Isaure.
T — ï\iesiîamcs, pour en revenir à la jeune fille dos montagnes, ce qu'il y a encore de plus surprenant c'est qu'elle habite seule près d'un endroit qui est la terreur de tous ies habitants du village voisin. Cet endroit est une maison apfclée la Maison Blanche.
— Et que se passe-t-il donc dans celte Maison Blanche ? demande Eudoxie.
— Ce qu'il s'y passe! rcpc jd Robineau, oh! d'abord!... on n'en sait rien; mais il paraît évident qu'il s'y passe quelque chose. Elle est inhabitée, et ou y aperçoit des lumières... on y entend du bruit, et on n'y voit personne !... C'est très-drôle, n'est-ce pas?
— C'est effrayant , dit Mignon. — Cela n'a pas le sens commun ditCn.uélie.
— Enfin, mesdames, la susdite bergère est la seule qui n'ait pas peur de la Maison Blanche, et elle loge tout à côté... C'est étonnant pour une jeune fille !... hein ?
— Belle malice ! dit Eudoxie, c'est que c'est son amant qui loge dedans , et elle sait bien que ce n'est pas le diable.
— Son amant! s'écrie Edouard, qui, frappé de l'idée de la veuve, est desenu tout it coup pâle et tremblant.
— Ah, mon Dieu ! monsieur, que vous m'avez fait peur, dit Cùinélic; j'ai cru qu'il vous prenait une attaque de nerfs !
— Pardon, mademoiselle! mais je ne sais... il m'est monté une chaleur. — Ou ne s'en douterait pas ; vous êtes tout pâle!...
— Allons, mon cher Edouard! dit Alfred, qui s'est aperçu du trouLle de son ami, laissons lii la Maison Blanche , qui ne mérité pas de nous occuper, et buvods ce Champagne à la sauté de ces dames.
Les yeui d'Alfred cherchaient i calmer, k rassurer Edouard; celuici se remet , il sent qu'il a tort de s'afTecter pour un mot dit au hasard par quelqu'un qui n'a jamaii vu Isaure. Cependant ce mot cruel l'a l)lessé au cœur.
Pour faire cesser une conversation qui lui est pénible et se vengei un peu de Robineau, Edouard lui dit: — .Mais vous, monsieur de la Roche-Noire, qui savez si bien ce qu'il y a d'extraordinaire ou de curieux dans les environs, savez-vous tout ce que renferme votre château ?
— Mon château?.... mais maintenant il renferme une famille illustre et des femmes adorables ?
— C'est très-bien , mais ce n'est pas tout ; vous ignorez , je le vois, qu'il y a dans ce vieux castel un fantôme , un revenant !
— Un revenant chez moi ! s'écrie Robineau , qui à son tour change de couleur.
— Un revenant ! disent tous les membres de la famille de la Pincerie; et l'oncle Mignon, dans son épouvante , laisse tomber sur ses genoux la tasse de café qu'il allait [ircndrc.
— Ma foi, je n'en savais rien non plus! dit Alfred.
— Allons, c'est une plaisanterie, une espièglerie de monsieur Edouard, reprend Robineau en tâchant de sourire.
— IVon vraiment, du moins à en croire vos gens; car, pour moi, j'avoue que je n'ai rien vu; mais votre jockey assure que la tour du Nord est visitée la nuit par un fantôme; et votre jardinier Vincent prétend avoir rencontré le soir, dans les jardins, un personnage mystérieuv qui a fui à son approche. Voilà du moins ce que m'a dit François, votre valet de chambre, en me demandant si c'était moi qui avais été la nuit dans la tour et dans les jardins.
Robineau, qui voit qu'Edouard parle sérieusement, ne peut caclicr l'émotion que lui cause celte nouvelle. — Comment! nés gens ont vu tout cela, et ils ne m'en ont rien dit! s'écrie-t-il. Et vous, qui savez tant de choses, monsieur Férulus, comment se fait-il q-.'.c vous ne sachiez pas cela ?
Les époux Gérard ne peuvent se Jonr.er le bras'en marchant, parce qu« les hanches de madame et de monsieur s'y opposent.
— Monseigneur, dit Férulus, j'avais eu vent de ces bruits vagues; mais il m'a semblé qu'avant d'avoir la cerlilude qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, il était inutile de vous parler de cela.
— Pourquoi donc iuulile ? est-ce que je ne suis pas le maître de ce château ?... esl-ce que je ne dois pas être instruit le premier de tout ce qui s'y passe ?
— Rccté dicis, monseigneur; mais il n'est pas entré de voleur dans ce castel, puisqu'on n'y a rien dérobé. Alors ce serait donc un esprit que l'on aurait aperçu... mais y a-t-il des esprits? Voilà la question : les Egyptiens , les Gaulois, les Vandales, les Osti-ogolhs affirment...
— Monsieur Férulus, il n'est pas question d'Oslrogoths! Je veux qu'on m'explique ce qui a paru extraordimire à mes gens. François,
LA MAISON BLANCHE
ili's venir mon jockey et mon jardinier... faites venir aussi le conirije... faites venir toute la maison, ça vaudra mieux, l'iaiiçois va clicrchtr ses camarades, et Cornélie dit à Robineau : - D'Iionneur, monsieur, vous mettez a cela un intérêt, une vivaté... Je pense bien que vous ne croyez pas aux revenants... AU! ii'ii !... un houjnie potiron, cela fait pitid !...
— (À'rt^iinenunt , mademoiselle, ma bravoure est connue... mes iiis jiourront vous dire que nous avons passé la nuit dans les mouta- Hs , dans une mauvaise butte dont la porte ne fermait pas...
— Oui, mademoiselle, reprend Alfred, et cette nuit-là la Roclieoire a fait des clioses... que je n'aurais pas faites, moi.
— Certainement, dit Robineau en se pinçant les lèvres. Quant aux nlônies, je n'y crois pas le moins du monde!,.. Mais je veux savoir )iirquoi mes valets se permettent de répandr(}Qes bruits qui n'ont pas
sens commun.
— Ob ! oui, monsieur, dit F.udoxic, il faut savoir ce que c'est, car li ]ieur de tout, moi ; et ce
Tait une perfidie de nous ire venir dans un cbâteau ibité par des esprits.
— Ça serait même maloniiêtc, dit tout bas l'oncle li|;non en suivant la société m vient de quitter la table our se rendre au salon, où ientôt tous les domestiques rriventïnbloc, suivant l'orre de leur maître.
— Quel est celui d'entre DUS qui a vu quelque chose Il i{iii Iqu'un la nuit dans la lur du ]Nord?dit Kubineau Il se penchant avec grâce iiis un grand fauteuil , tanis ^pie les daines et les deux
iiiiLS gens causent un peu lus loin sur un immense jnapé.
Les valets se regardent uelqiie temps sans réponre; enfin lienoît s'avance n (lisant :
— Je crois que c'est moi, lonseigiieur.
— Voyez-vous ! il n'en est éjà plus certain, dit F«i iilus : Oculus liaient et ncn iiU-bunl .'...
— Monsieur Férulus , dit iiiliineau avec im|>aticnce, OUI (|uoi parlez-vous latin à les gens? Vous savez bien u'ils ne l'entendent pas!...
'arbleu, si je voulais, je leur arlerais latin, aussi, moi; t même latin de cuisine, e i|ui serait beaucoup plus
leur portée.
— Monseigneur, je citais n passage de l'Ecriture.
— ■ Vous êtes un liomme rrribleavec vos passages!...
)'ailleui's, quand on est avec des dames, on ne doit jamais se servir 'une langue morte.
l'érulus s'incline et va s'asseoir dans un coin du salon , d'oii il lorgne eaiiiiette. Robineau reprend son interrogatoire.
— Dites-moi , lienoît, ce qui vous a fait peur.
— Peur ! oh ! j'ai pas eu peur, monseigneur !... j'ai seulement été tonné, v'Ià tout !
— 11 ment comme un tireur de dents ! s'écrie manitelle Cheval; il vait si hen eu peur, que le lendemain, en nous disant ça, il était neore nàle comme un navet.
— Oui , dit Cunette, qui se tient derrière ses camarades, parce qu'il dîné et qu'il ne se sen; pas très-ferme sur ses jambes, ce dont il a
raiid'peur aue son maître ne s'anercoivc , mais ce qui ne l'empêche pas e vouloir toujours panet. Uim... il a eu peur !... Ça veut être jisijuet, l ça n'a pas de nerfs dans les os !
— Taisez-vous, vous autres, et laissez parler Benoît. Qu'avcz-vous onc vu la nuit ?
— Monseigneur, dit Benoît, j'étais à ma fenêtre parce que je ne ormais pas...
— U'abord tu devais dormir, dit Cunette... Robineau fait un geste lenacant, le concierge se tait.
— J'ai regardé par hasard la vieille tour... oii ou ne loge pas, et 'ai vu une lumière dans le» fenêtres tout en haut...
— D'abord, tout en haut, il n'y a pas de fenêtres, puiiqae c'est U plate-forme, dit Cunette à demi-voix.
— Et cette lumière, qu'est-ce qu'elle « fait? demande Robineau avec un vif intérêt.
— Ce qu'elle a fait!... elle a été et venu... Puis je ne l'ai plui tu*, monseigneur.
— Mes gens, quel est celui ou celle d'entre vou» qui ■ été U noil dans la vieille tour avec une chandelle?
— Ce n'est pas moi , disent tous les domestique».
— Alors cela devient singulier, dit Robineau. Et vous, Vincent, qui avez-vous rencontré dans les jardins ?
Le jardinier s'avance avec lair de mauvaise humeur qui lui est habituel , et une livrée qui n'est plus reconnaissable tant elle est tachée et couverte de tcrre,*et s'écrie : — Qui j'ai rencontré?... Pardi I li je savais qui , ça irait tout seul... mais justement je ne sais pas qui.
— Vous deviez appeler du monde et arrêter la personne qui osait, tans ma [icrmission , te promener le soir dans mes jardins.
— Ah '... je devais !... je ne peux pas tout faire, moi !
D'ailleurs je ne pouvait pa»
courir... je suis trop gêné dans mes habits pour ça I...
— Comment ! monsieur Vincent, c'est votre livrée qtie vous avez déjà gâtée ainsi ?
— Mon maître, il ne fallait pas me donner une couleur si s;ilissante pour planter , arroser et bêcher U terre... voila !
— Mes gens, reprend Robineau en s'adressaiil a ses domestiques, |.uisque vous ne Siivez pas au juste ce qui vous a fait peur, je veux bien pour aujourd'hui que cela te passe ainsi ; mais la première fois que vous entend rei quelque bruit, ou que vous verrez quelque chose de sus|iect dans le cbâteau, je vous ordounede sa voir sur-le-champ ce que c'est... et cela , soin ])eiin- d'èlre mis à la porte , parce que je ne veux pa»
qu'on ait peur chez moi.
Allez.
Tiiiis les domestiques t'é- Vjigiient, et Robineau s'avance vers les dames en disant :
— Je crois que je leur ai parlé forme.
— Je crois, monsieur, que vous avez fait beaucoup de bruit pour rien... dit Cornélie.
— Moi , je ne suis pat u courageuse que ma s<pur,
dit madame dellautmont, je suis tiire que, malgré moi, je rêverai cette nuit de lutins, de farfadets... Et puis ce château a un aspect si gothique ! De grâce, monsieur de la Roche-Noire, ne nous logez pas trop loin de ces messieurs... car la nuit... si j'entoiulais quelque chose... si j'avais peur... qui est-ce qui viendrait à mon secours?
— Rassurez-vous, madame, dit Alfred; mon ap|v>rteincnt donne aussi sur la grande galerie... ma porte est presque en face de la votre; au plus léger bruit j'irai vous olïrir mes services.
— Ah ! tant mieux, monsieur! je me mets sous votre sauvegirxlc... sous votre protection !
Cornélie regarde en dessous sa sœur et Alfred en disant à demivoix :
— Comme c'est commode d'avoir peur !...
Pour distraire agréablement la société, M. Férulus s'av.ince -ivec s» pièce de vers, et propose d'en taire la lecture. M.<is le dîner s'est prolongé tard, bi famille de la Pincerie est f.itii;uée. IVj» M. le marquis commençait à routier dans son laiilenil; on jiigo pl'is convenable do l'envoyer routier dans sou lit. l'oul le monde se retire, chacun armé d'un flambeau, dont la lumière ne brille que eoinine un i>oin( dan» le» vastes corridors du château: puis tour a toiircha.pie lumière disiuraît; et, de même que sur le papier que le feu vient de consumer, tous ce» rayon» lumineux t'éteigueut pour ue plu» laisser qu'une entière oh»coritë.
Ri;binciiu avec ton boau-père le marquis de la FiDcerie.
Là Aaison blanche.
'>A»iTB« XXIII.— fnquIAtade. — lilonale.
Depuis qiinize jours la fumillv de la Pincerie est établie m ehâleau ^c la Iloclic-INoire, où Hobineau fait son possible pour procurer différents iii;rt'iiifiils à la société; le temps s'y passe cependant d'une nuinière assez uniforme. Le^i dames, qui se lèvent aussi lard à la canip!i;;ne qu'à la ville, ne descendent qu'i l'heure du déjeuner; ensuite elles remontent pour s'occuper de leur toilette, et cela dure jusfpi'ti midi. On se retrouve alors au salon; on y cause, ou l'on se proinine dans les jardins. Plusieurs fois Hobineau a proposé une pronieiiaile dans les monta);nes; mais, si le temps est beau, t.udo\ie craint la elialeur; elle craint la pluie, si le temps est couvert, et elle craint l'humidité quand le temps est sombre. Est-elle cependant résolut^ à braver les éléments, c'est Coméliequi ne veut plus sortir, parce que, se duut; tit ([u'AlIred sera le cavalier de sa sœur, elle ne se soucie pas de donner constauiuient le br;is à son futur, avec lecpiel elle semble penser ([u'elle aura assez le temps de se trouver en tète-à-téte.
Ouant à Edouard, la présence de la famille de la Pincerie ne l'cmpéclie pas de continuer d'aller chaque matin voir Isaure; il revient seulmiint un peu plus tôt au cliàtrau; maison ne le voit jamais au iléjeuner, ce qui est un sujet de plaisanterie continuelle pour Hobineau ; tandis que les dames, fort scandalisées que l'on ])uisse ])référer la promenade ou une chevrière à leur société , traitent Edouard avec licmieoii';; Je froideur et lui lancent dans la journée des épigrammes que le jeune honiuie écoute avec une inililTércnce et une iDoli'essc qui l'i.çaiententt.ncore le dépit des l'illes de M. le marquis.
M. de la Pincerie, qui avait annoncé de si belles disposKÀ«3 pour -1 ch isse , et qui passe tous les malins une heure à examiner son fusil, ne s'est pas encore trouvé assez dispos et vigoureux pour se mettre en cvTpagJiie; et quoique Hobineau ait fait l'emplette d'un fort beau fusil, il ne pwrait pas empressé de s'en servir. Quant à l'oncle Mi!;iion, il est toujours prêt ii faire tout ce qu'on veut; on l'a tellement habitué à cela, que le bonhomme se croirait malade s'il avait une volonté à lui. Les dames montent ordinairement dans leur appartement une heure avant le diner pour faire des changements dans leur toilette. M. Férulus fait ensuite tout ce qu'il ])eut pour qu'on tienne table longtemps, chose dans laquelle l'oncle Mignon le seconde assez bien. (^)iiand on retourne au salon, la table de whist est dressée, et M. le marquis ne laisse pas cinq minutes d'intervalle entre le dîner et le jeu. Mignon , >1. Férulus et Hobineau font la partie de M. de la Pincerie. Comme la Roche-Noire joue fort mal , :.î est ordinairement jfrondé pendant toute la durée du jeu ; et , si psf iiiasard il tourne la tète ou adresse un mot aux dames, qui , plus loin, causent avec le« jeunes gens, M. le marquis lui dit avec beaucoup d'humeur : — Monsieur, soyez donc à ce que vous faites!... ce n'est pas avec les dames que vous jouez, c'est avec nous!
Alors Hobineau s'incline d'un air soumis en balbutiant : - Pardon ! t'est juste!... c'était une distraction!... Mais comme cela commence a l'ennuyer de jouer tous les soirs au whist, et d'être grondé depuis sept heures jusqu'à dix, Robineau presse le moment de son hymen, parce qu il espère alors s'amuser un peu plus.
Ou n'a plus entendu parler de revenants ni de bruits nocturnes; Rol)incau plaisante et rit avec la veuve lorsqu'elle dit avoir encore peur. Depuis quehpies jours , cependant , Eudoxie semble plus rassurée, et comiiter beaucoup sur l'appui de son voisin. 11 est vrai qu'Alfred, qui pour tenir sa promesse ne va plus à la demeure d'isaure, fait ce qu'il peut pour éprouver une légère inclination pour la langoureuse Eiijoxie , qui ne demande qu'à trouver quelqu'un avec qui elle puisse échanger des soupirs.
On est au milieu de septembre ; les jours devic::nent courts et ies matinées froides. Edouard est souvent arrivé près de la demeure d'isaure avant que l'on songe à se lever au château. Heureux seulement lorsqu'il est près de la jeune tille , c'est toujours avec un nouveau plaisir qu'il la revoit, et avec plus de peine (ju'il la quitte. Chaque jour Edouard découvre une nouvelle qualité dans celle qui l'a charmé. L'ànie nn. ,e ci pure d'isaure s'épanche avec franchise dans celle de son amant; el'e aussi se montre heureuse de l'aimer, et cet amour muluel stJ" bl" à chaque instant augmenter encore. Cependant , quand Edouard d'.t à la jeune fille : — Puisque nous nous aimons si bien, pourquoi ne pas être entièrement l'un à l'autre, pourquoi nous séparer ainsi chaque jour? Isaure soupire et se *',it, mais ses yeux, se dirigeant vers la Maison Blanche, iu^'-»:. ■ 'il Qf^. c'^-Pti^là aue *lieut cet obstacle qui s'oppose à leur bonheu..
Ce mystère tourmente Edouard ; il lui eS pénlt)lc de penser qu'Igaure a des secrets pour lui ; il ne peut doutv r tju'elle l'aime , et pourtant la jalousie pénètre dans son cœur. De q:ii serait-il jaloux ? Isaure est incapable de le tromper, il en est persuadé lorsqu'il est auprès d'elle ; mais est-il éloigné, niilîî pensées l'agitent; et malgré 11 --.e qu'Eudoxie a dit lui revient souvent à l'esprit.
Plusieurs fois, après avoir dit adieu à Isaure, Edouard est revenu doucement sur ses pas. Alors , se tenant caché derrière des arbres , le itune amant a constamment les re^irris attachés sur la demeure de la jeune fille. Lorsque celle-ci soit de sa maisonnette, lùlouard la suit de loin ; pendant des heures entièies il l'observe ; mais ii la voit lou'
jours seule, courant près de ses brebis , ou tranquillement assise sur un tertre de gazon, souriant naïvement aux bonds de ses chèvres, puis regardant la route par laquelle s'est éloigné son amant. Si se* regards se portent du côté de la maison mystérieuse , alors une expression de tristesse, d'inquiétude, se manifeste d.ins ses traits ; mais elle ne quitte pas poi'jr cela la place ou elle se repose hahituillenient, et personne ne sort de la MaiM>i lUanche Dour venir lui parler.
llonteu- d'î7oir cédé à des mouvements ue jalousie, Edouard est ])rét à courir se jeter aux pieds d'isaure ; mais il se contient, la regarde entrer dans sa derai'ure , puis se dirige mystérieuseuent vers la Maison lllanche, et , arrivé contre la porte de cette habitation, écoute ( attentivement si aucun bruit ne se fait entendre dans l'intérieur.
(^•uoiqiie rien jusqu'idors n'ait pu justifier ses secrètes inquiétudes, Edoiiaril n'est \m\ttl le maître de les surmonter ; il sent qu'il ne sera p s tranquille tant qu'il ne connaîtra point cet obstacle qui rem|iécU d'être l'époux d'isaure. Chaque jour il la supplie de Vui confier ce qui peut la retenir près de la Maison Blanche, ce qui l'empêche de consentir à être maintenant son épouse ; mais toujours Isaure se tait, ou , elle dit à sou amant : — Pardonnez-moi ; je ne puis parler... ce secret n'est pas le mien !... attendez encore... d'ailleurs , ne sommes-nous pas heureux maintenant , puisque nous pouvons chaque jour nous réjiétcr que nous nous aimons ■'...
Une jeune fille peut se contenter de ce bonheur; il satisfait son âme, il sulfit à son cœur; elle peut ne point en désirer d'autres; mais il n'en est pas ainsi d'un jeune amant ; l'assurance d'être aimé, le plaisir de presser dans ses bras son amie n'est point asse* pour lui, il ne se contente pas avec des regards et des serment». Edou.ird sen? bien qu'il ne saurait être longtemps maître de lui-même; il connaît les dangers de leur situation, et pourtant il ne voudrait pas flétrir cette jeune fleur avant qu'il lui fût permis de la cueillir.
Un matin, après avoir encore fait d'inutiles instances près de la jeune fille, pour savoir ce qui peut l'emj'êcher de disposer de sa main, Edouard s'est éloigné tristement de la maisonnette, et ses regards se portent avec une sombre inquiétude vers la Maison Blanche.
Le temps est mauvais , déjà un brouillard assez épais couvre la vallée. Isaure ne doit point sortir de sa maisonnette. Après avoir feint de regagner la roule du château, Edouard revient sur ses pas, prend un détour et arrive de nouveau contre les murs de la maiMn abandonnée.
La jalousie s'est glissée dans le cœur d'Edouard ; il ne sait à quel projet s'arrêter pour découvrir si quelqu'un habite secrètement la Maison Blanche ; ses yeux se portent sur les fenêtres : celles du rez-dechaussée sont fermées avec des volets de bois , celles du premier étage avec des persiennes.
Edouard f.iit le tour de la maison et des murs du jardin. Tout à coup il songe qu'en pénétrant dans ce jardin , il pourrait peut-être découvrir ce mystère qu'on lui cache. Il rejette d'abord cette idée comme indigne de lui. S'introduire dans une 'maison en escaladant les murs est un moyen qui répugne à sa délicatesse. Cependant cette demeure est abandonnée , personne ne saura qu'il a cédé à ce mouvement de curiosité. Il porte involontairement ses regards autour de lai ; le brouillard qui règne dans les montagnes empêche que l'on ne distingue la demeure d'isaure; par conséquent, il est impossible q e de chez elle la jeune fille puisse maintenant l'apercevoir. Il s'approche des murs du jardin. Ces murs ont bien six pieds de haut ; mais en plusieurs endroits ils sont dégradés ; des pierres se sont détachées , et d'autres qui font saillie en rendent l'escalade très-facile.
Edouard a les yeux fixés sur celte enceinte ; les soupçons dont il ne peut se défendre, le secret qu'on lui cache et oui semble renfermé dans cette maison, toutle pousse à tenter l'entrep^L'c ; il porte encore ses regards a\itour de lui... mais il est bien seul, aucun bruit ne se fait entendre... En quelques secondes il a gravi le mur, il saute de l'autre côté , et il est dans le jardin de la maison.
Edouard n'est pas maître de son émotion ; on en éprouve malgré soi lorsque l'on sent qu'on fait quelque chose de mal ; il s'arrête un moment et regarde autour de lui.
Le jardin est grand, mais il est inculte ; les ronces, les herbes sauvages croissent dans les allées, oii il semble que depuis longtemps aucun pied ne les a froissées ; les arbres entièrement négligés ont étendu sur des arbres voisins leurs branches nouvelles, que n'a point émondées la serpe du jardinier; les Heurs sont tombées par feuilles au bas du buisson qu'elles ornaient ; et les fruits se sont en partie desséchés sur, les branches qui les portent.
Edouard s'avance avec précaution dans le premier cnemin qui s'olTra à lui. V chaque pas ses pieds s'embarrassent dans les herbes et les branches. Tout annonce que depuis longtemps on a entièrement cessé de s'occuper de ce jardin. Dans un bosquet un peu moins encombré, il a|H'rçoit un banc à dossier ; ce banc n'est pas couvert de feuilles cl de poussière, et le chemin qui mène au bosquet semble avoir été plus fréquenté que le reste du jaitiin.
Edouard se dirige du côté de la maison ; il arrive devant une petite cour. La grille, qui sépare cette cour du jardin , n'est point fermée. Le voilà donc tout près de la maison. De ce cote , les t\-::'/ ■■ - c su.rj pe;,:! cloiifs par des volets ; la porte au' «louue du reî-do c'i -.^ ■, îut
LA MAISON BLANC
le jardin est vitrée, et ne paraît fermée en dedans que par vnc cspa- Ernolftte.
Edou.ird écoute quelque temps, mais pas le moindre bruit Ae se fait eritciulre dans la maison. Dans un coin do la pi:tile cour est une pctilc écurie «ti il y a incore de la paille, de l'avoine ; tout annonce tfuc dos chevaux y on séjourné ; mais c'est surtout dans l'intérieur de la maison que le jeune amant lirûlc de porter ses regards. Un des carreaux d une fenêtre du rez-de-cliausscc est cassé , et permet de passer facilement la main ii travers : par là on peut ouvrir la fenêtre et pérélrer dans la maison. Après avoir liésilé encore, Edouard cède au désir de découvrir ce que lui cache Isaure. La fenêtre est ouverte, et bientôt il est ,ians l'intérieur du rez-de-chaussée.
Quand il est dans les appartements, Edouard voit ii jieine autour de lui, car le temps est sombre, et les fenêtres qui donnent iur la campagne étant parfaitement closes, il pénètre peu de clarté jiar le côté *u jardin ; peu à peu Edouard s'habitue à ce dc^^j-iour, 't il neut eiatiiner tout ce qui est autour de lui.
Les meubles sont anciens ; mais ils scmldent n'avoir presque pas jCrvi ; ils sont couverts de poussière : cependant, sur une table à manijer sont encore les débris d'un repas , des assiettes, un verre et une bouteille dans laquelle il y a encore du vin.
— Si cette maison n'est jias constamment habitée , se dit Edouard , au moins est-il certain que Ion y vient quelquefois ; mais est-ce un homme , est-ce une femme qui se rend mystérieusement en ce lieu ?
Edouard passe dans un vestibule qui sépare les deux pièces du rezde-chaussée. C'est ce vestibule qui a une porte sur le dehors et l'autre sur le jardin : il le traverse , et se trouve dans la seconde chambre du bas ; elle est peu meublée, mais il y a mie petite bibliothèque dont les rayons sont garnis de livres. Edouard en prend un au hasard ; en examinant la redure, il lui semble qu'elle est absolument pareille à celle qui couvre des volumes qu'il a vus er're les mains d'isaure.
— Oui, c'est d'ici que lui viennent les livres qui sont chez elle! dit Edouard, qui sent il chaque instant -edoubler sa curiosité. Cette bibliothèque est pour elle... Ah! voici des grammaires... des abrégés sur l'hisloire, la géographie, des traités de culture, de botanique: certes, on n'aurait jias tout cela dans une bibliothèque, si l'on ne s'en fût servi pour l'instraclion de quelqu'un... Oui, c'est la personne qui ■vient ici qui a fait l'éducation d Isaure... tout ce qu'elle sait de plus que les paysannes, c'est ici sans doute qu'elle l'aura appris ! Et le jeune amant pousse un soupir, car il craint que l'on n'en ait trop appris à celle qu'il aime.
Edouard quitte cette pièce ci uiume un escalier qui donne sur le vestibule et conduit aux appartements du premier. Les clefs sont sur toutes les portes : il entre dans une chambre ii coucher; le lit défait indique qu'on a Jassé la nuit en cet endroit. Edouard, plus oppressé encore, regarde avec soin autour de lui : le secrétaire est fermé à clef, la commode l'est également ; mais sur une table il aperçoit une paire de petits pistolets de poche; il les prend, les examine : les armes sont chargées.
— Des pistolets! se dit Edouara : ce n est pas une femme qui porte
de telles armes!... cependant.... quelipiefois en voyage Oh ! non !
non I c'est un homme qui vient secrètement dans celle maison Un
homme! et Isaure ne veut pas s'éloigner de cette demeure!... Elle ne peut encore, dit-elle, me donner sa main !... Si cet hoiiiine était son père ?... Mais elle m'a encore dit ce malin qu'elle n'avait jamais connu ses parents !, l\on ! ce n'est pas son père !... Quel est donc cet être mystérieux qui exerce un si grand empire sur elle ?...
Edouard se jette sur une chaise ; son émotion est si forte , son cœur hat avec tant de violence , qu'il a besoin de se reuK-ilre un moment. Il iiromène ses'regards autour de lui, et soupire en se disant : — Ah! Bi je pouvais savoir tout ce qui s'est passé en ces lieux !
il remet les pistolets ii l.i place oii ils étaient , entre dans deux pièces voisines, et ne voyant rien qui puisss éclaircir ses soupçons, pense ji'il est temps de quitter la maison abandonnée. Il referme les portes, redescend l'escalier, sort par la fenêtre du rez-de-chaussée, et se rcliouve dans la cour qui précèile le jardin.
Après avoir jeté un dernier regard sur la maison, Edouard retourne dans le jardin, et eu sort par le même moyen qu'il y est entré. Regardant alors autour de lui, et persuadé que personne ne l'a vu, il s'éloii;ne il grands pas de la Maison Blanche , encore plus inquiet, plus tourmenté qu'il ne l'était avant de l'avoir visitée.
Cbàpitkr XXIV. — Le Revenant. —La Tour du Nord
Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite qu'Edouard avait faite il la Maison Blanche, et malgré les soupçons qui s'étaient élevés dans ion Ame, en revoyant Isaure il sentait toujours se dissiper ses inqiiiéuidcs ; elle lui témoignait un attaclieuient si vrai, lui di.sail avec tint de candeur combien elle était contente de lui avoir inspiré de l'amour, que souvent il rougissait d'avoir pu céder à des mouvcmenls de jalousie.
Cependant Alfred s'aperçoit qu'Edouard ne par.iît jvis aussi UOUt'-<\ qu'il devrait l'être; déjà plus d'une fois il a demandé jt ^t0^ CaiiHi; de '" •nt'Iancolic , de l'inquiétude rv...'il lit dans
toujours Edouard lui répond : — Je n'»i rien, mon cher Alfred : œù» tu sais bien que les amants ne sont jain.ii* entièrement ijtisfiiits:.... Si j'avais quelque sujet réel de me chagriner, a qui poumii-je mieoi le confier qu'a celui qui m'a fait le sacrifice de ton amour?
Encore un jour, et mademoiselle de la Pincerie doit être repoo»» de Hobineau. Tous les actes sont prêts, les cadeaux sont acheté», let toilettes préparées. 1,'hymen doit se faire à la ville , et de la le» ^(loux doivent revenir au château , oii le repas de noce aun lieu. U eût ël'' plus dans l'ordre que la famille de U l'incerie retournât cbei elle .■ ville, et que ce fût là que le futur allât chercher sa femme, ^lai. ., nombre de ses plans d'économie, M. le marquis a mi» celui de ne \>iMê tenir de maison , et d'habiter constamment au chlteau de son gendr*. C'est pourquoi toute la fimillc y est restée. Comme M. le i.urquU prétend qu'il n'y a que les petites gens qui dansent le ji^r qu'iU le marient, il est convenu qu on ne donnera jioint de bal, it qu oo ne dansera pas au château; mais Robineaii a obtenu de son futui beau-pire la permission de ne pas faire le vshist ce soir-là.
Depuis près dune heure, toute la société qui hanitc le château s est séparée pour aller chercher !e repos, lîobincau, qui se persuade qu'il est très-amoureux et se croit fort honoré d'entrer dans la famille d'un marquis, pense que le lendemain il conduira la superbe Comêlie à l'autel, que toute la ville ira probablement à l'église pour voir la cérémonie , et qu'on parlera longtemps de cet hymen. Comrlie ne songe qu'aux deux toilettes qu elle fera ce jour-là , et au dépit qu'éprouveront toutes les demoiselles qui se flattaient d être ciioisn-s par Hobineau; elle se dit aussi qu'elle va être dame cl maîtresse aa château, et se propose bien d'user de tous les droits que ces titres lui donnent. Edouard ne s'occupe guère de l'hymen qui se prépare. Toutes ses idées , toutes ses affections sont concentrées dans la petite vallée qui renferme Isaure et la .Maison Blanche, et il a trop à penser pour trouver facilement le repos. Le marquis et son frère Mignon donnent déjà profondément : l'un rêve qu'il a trouvé le moyen de faire grandir les enfants avec de la vapeur; l'autre, qu'il ci.erche des épingles dans une botte de foin. Quant à .\lfred et Eudoiie, je ne vous dirai pas positivement ce qu'ils font.
Mais tout à coup des cris se font entendre dans la partie des b.itinieiits habitée par les domestiques. C'est la voix de Benoit qui vient de réveiller les marmitons, la cuisinière et le concierge. Il s'emiiresse de les appeler en criant autant que la peur peut le lui permettre : Levez-vous! regardez la tour!... là-bas!... là-haut... C'est le revenant! Cette fois on ne dira pas que j'ai la berlue!...
Mademoiselle Cheval s'est mise à sa croisée ; elle aperçoit en effet une lumière à travers une des fenêtres do la tour abandonnée; alors elle joint ses cri- a ceux de Benoit en disant : C'est vrai! v là quenqur chose?... C'eSr'. peut-être un voleur, faut arrêter c'ie lumière-là.
Bientôt tfus les domestiques sont sur pied; et, comme M. de U Roche-N'-'iC leur a dit qu'il les chasserait s ils ne découvraient pa> ce qui leu isait peur, ils pensent qu'il faut réveiller leur maître et lui faire j-oirce qui se passe.
O court donc vers la grande galerie du premier, dans laquelle donj-.ent les appartements des niailres. Au\ cris des v.lets Robineaii s'est réveillé en sursaut. Il croit que le feu est auch.xteau: il sonne François, et son premier mot en l'apercevant, est : Des pompiers! vite des pompiers!...
— Des pompiers pour le revenant, monsieur? dit François avec su> prise.
— i e revenant! s'ccric nooineau en replaçant ses jambes dans son lit, dont il était déjà à moitié sorti. Comment!... est-ce qu'on a vu quelque chose d'elîrayant?...
— On voit une lumière dans la tonrduNoril, monsieur! — Tne lumière!... diable!... François, va tout de suite réveiller ces messieurs... Béveille tout le monde!... Je me lève dans l'instant...
Fr.inçois v,i carillonner à la porte d .Mfred . mais personne ne répond, liienlôl, cependant, toutes les autre» portes s'ouvrent, excepté celle d'Eudoxie. Edouard a passé un pantalon, et il vient s'informer de la cause du bruit. Gornélie, en camisole, sur laquelle elle a jctc^ la h;ite un grand châle de bourre de soie, jwrait. tenant un bougeoir Î! la main. M. Férulus arrive aussi, suivi do Jeannette, que juspie-la on n'avait pas aperçue, et qui se trouve avoir passé par-»lcssus sa c mise un vieux gilet noir qui ne rosseiuble nullement à une camis<i tandis que , dans sa précipitation, M. l'érultis a mis surs.» tète un bonne! à barbes; mais alors on est ti-op préoccupé pour remarquer tout ccl.c. On .se questionne, ou s'interroge. C'est le rev;n<nl Je U tour! disent tous les domestiques pend.inl que mademoiselle l'homélie ne cesse d appeler sa sœur en disant : Et M. Alfn-d, pourquoi doue ne se lève-t-il pas?
Robineau paraît avec un caleçon, dans la ceinturt- duquel il a passé une paire de pistolets, tandis qu'il tient .sous le bras gauche son fu- I sil, et d.ins la m.;iu droite un rasoir.
Eudoxic entr ouvre enfin si porte en disant d'une voix éteinte ; Pourquoi donc frapper ainsi chez moi?... c'est alïroiix de nie revclllet si bruMluement '...j'en serai malade quinie jours !... Cerlaiiicmenl Cf Il est pas moi qui courrai après le revenant!... Liis.<ci- moi dormir, je vous en prie... j'ai ma inigr,\iue.
— Mu sœurj vous auixi votre uiigiaiut une autre nuit, dit C*i*é
LA MAISON BLANCHE
Ile; mais puisque lout le inonde se lève, 'VWUu |iouvei bien faire comne lei autres.
Eiulo»ie montre beaucoup d'Iiuuieur, enfin elle sort de sa cbambre, k dfiiii couverte jiar une pelisse qu'elle a jetée sur ses épaules, et elle a soin de rester devant sa porte. Dans ce moment tous les domestiques poussent des cris e(Troyal)les en disant : Le voilà ! il vient ici ! Et ils courent en se poussant les uns sur les autres à l'autre bout de a i;:ilerie, tandis que du côté opposé s'avance majestueu3Cment une l^rande figure blanche qui n'est autre que M. le marquis de la Pincera* lequel , avec sa irrande taille mince, sa cbeniise flottant'' et son ■>oi...«-l <le coton, peut fort bien passer jiour un spectre.
Déjii Hobineau a couché en joue son futur beau-père, lorsqu'cn toussant et crachant celui-ci se fait reconnaitre.
— C'est M. le marquis! s'écrie Robineau. Je crois que ces drôles-là ions devenus imbéciles.
— CiiliiHieuiLiii ((ue c'e.st moi, dit M. de la Pincciip, qui se promène en chemise aussi (ièrement que s'il avait un yraiid uniforme. Qu'est-ce qu'il y a donc d'arrivé î... est-ce qu'on fait l'assaut du château ?
— Oui, qu'est-ce qu'il y a donc ? demande Alfred, qui, au milieu du dernier hovrra causé par l'arrivée du marquis, a paru tout à coup au milieu de tout le monde, sans qu'on sjche par où il est venu.
— Ah! vous voilà, monsieur! d t Cornélie d'un air moqueur. Pour un homme galant, vous êtes bien lent à venir au secours des dames.
— C'est qu'avant tout, mademoiselle, j'ai pensé devoir motlre au moins le vèument nécessaire.
— Oui, dit M. Férulus en s'avançant, la décence et les mœurs avant tout... car...
Férulus n'achève pus sa phrase, il vient de s'apiTCCvoir que Jeannette a un gilet noir très-ieconnais-able. Il lentraine dans un endroit ol'scur de la galerie ; là, tandis que. Jeannette lui ôte le Lonnet à barbes, il lui enlève vivement le gilet en disant : Errare humanum est, Jeannette.
— Enfin, pourquoi ces cris, ce tapage 7 répète Edouard.
— Monsieur, c'est le revenant, l'esprit qui s-e promène à c't' heure dans la tour! dit Benoit.
— Nous avons tous vu une lumière, disent les domestiques.
— Eh bien ! dit Alfred, il faut aller visit( r la tour, voilà lout.
— C'est ju=te, dit Robineau, il faut envoyer tous ces polirons là Tisiter la tour.
— Mais oii est donc mon oncle Mignon ? dit Cornélie, lui seul n'est pas levé.
— Il n'a pas voulu sortir de dessous ses couvertures, dit le marquis, c'est tn vain que je lui ai dit de se lever... 11 n'a jamais montré autant de fermeté.
— Laissons M. Mignon sous ses couverture.*, dit Edouard, et allons à la tour. Allons, concierge, vous savez le chemin, conduisez-nous.
M. Cunette n'est plus aussi incrédule depuis qu'il a vu une lumière, il montre beaucoup de répugnance à conduire les jeunes gens, et ies autres domestiques ne se soucient pas non plus do les accompagner à la tour.
— Mais nous, messieurs, qui est-ce qui nous gardera T dit Eudoxie; car enfin, nous n'allons pas allervisit-r celte tourelfrayante avec vous.
— Moi, je vais me recoucher, dit le marquis; car je sens un petit vent frais qui m'enrhume, et si j'avais su qu il ne fût question que de revenant, j'aurais fait connue Mignon, je serai resté dans mon lit.
— Mesdames, je vous garderai, moi, dit Robineau ; je ne bougerai pas d'auiirès de vous ; je ne veux pas vous quitter une minute.
Les dames ne paraissent pas fort rassurées par la présence de Robineau, elles veulent absulument qu'Alired ou Edouard leur tienne aussi compagnie. Mais Alfred s'est dejii mis en route eu forçant le concierge de marcher devant lui. Il faut donc qu'lidouiird reste avec la société, tandis que Robineau dit à ses autres valets: Suivez Alfred, et au moindre danger, appelez-moi... Une veille de nocts! ii est pourtant bien désagréable de ne pas dormir paisiblement.
Les domestiques font un signe d'obéissance, mais, arrivés au bas de la galerie, ds prennent le chemin de la cuisine au lieu de prendre Celui de 1j tour.
Cependant Alfred, tenant d'une iiain uu'ambeau, et de l'autre un pistolet qu'il a prisa Robineau, est descendu avec Ciuiclle par l'escalier qui I onduit à ia porte de la tour.
— Allons, ouMi/. ^ i ue |.iirtc. dit-il au concierge. — Que j'ouvre cette porte?... IMousicur veut donc absolument entrer là-dcdaus?...
— Sans doute. — C'est que nous ne sommes que deut, monsieur! ces autres poltrons ne nous ont pas suivis. — INous sommes aasez pour »;rêter un malfaiteur, si en elTet il y en a un dans ce bâtiment. — Mais s'il y en avait plus d'un, monsieur? — Alors nous appellerions.
— Oui, mais avant qu'on soit venu à notre secours... — Ouvres donc, monsieur Cunette!... — Je ne trouveras la clef, monsieur!... je l'aurai laissée chez moi.
Alfred impatienté donne un coup de pi'',J dans b vieille porte ; elle cède, et s'ouvre entièrement, à la grani'.e surprise du concierge. Pendant qu'il fait ses réflexions là- J: 0:5, Alfred monte Tescalier tournant, et quand Cunette voit que le jeune homme est mo;ité sims lui, ■u lieu de le suivre, il va rejoindre ses camarades.
Alfred entre dans les vieille» chambres du premier; il n'y troirve personne; tout est dans le même ordre que lorsqu'il a visité la tour avec Robineau. En sortant du premier, il s'aperçoit que le concieri/! l'a quitté ; il n'en poursuit pas moins ses reclierclies, et monte à l'étaf^e su|)érieur; n'y trouvant personne encore, il se rend au-dcssiii, et vi entrer dans la chambre appelée l'Arsenal, lorsqu'il entend di.itincteinent marcher dans cette pièce.
Alfred s'arrête; il arme son pistolet, il écoute : le bruit a cessé. 1> ouvre brusquement la porte de cette chambre, ou règne une profonde obscurité... cependant il croit, dans un coin de la salle, a|)crcevoir quelqu'un d'immobile; il marche vers cet objet en tenant sa lumière en avant, et bientôt aperçoit le vagabond assis iranquilleinenl dans un vieux fauteuil.
Alfred fait un mouvement de surprise, et l'étranger sourit en di sant : (^e n'est pas moi que vous comptiez trouver ici , n'est-ce pas?
— En elTct, dit Alfred en posant son flambeau près de lui. Mais que faites-vous dans cette tour?... comment ètes-vous entré la niùt dan; ce château ? que venez-vous chercher ici enfin ? Répondez, et n'essaye?, point de me tromper...
— Ce que je fais dans cette tour?... vous le voyez!... je me repose. Comment j'y suis entré?... oh! tout simplement par la porte; car je n'ai pas la faculté de passer à travers les serrures, comme le croient les imbéciles qui sont dans ce château. Ce que je viens chercher en ces lieux aujourd'hui, c'est vous; vous, à qui je voulais parler en secret; et comme je ne vous rencontre plus dans les montagnes, parce que vous ne sortez plus du château , il a bien fallu que je vienne vous y trouver; et mon intention était d'aller cette nuit frapper doucement à la porte de votre aiipartement.
Le calme, le sang -froid avec lesquels l'inconnu répond à Alfred, augmentent la surprise de celui-ci ; il ne peut supposer qu'un malfaiteur, un homme venu dans l'intention de voler, lui parlerait aus"^,! tranquillement ; d'ailleurs, il n'y a rien dans la vieille tour ipii puisse tenter la cupidité ; et il se rappelle que l'homme qui est devant lui a quelque temps auparavant refusé ime bourse qu'il lui offrait.
L'étranger, qui semble deviner les pensées du jcunehomme, lui dit : Vous ne poux'ez point supposer que je m'introduis dans ce château dans l'intention d'y commettre quelque vol... Depuis que vous l'habitez avec le nouveau propriétaire , il s'est passé peu de nuits sans que je vinsse me reposer dans cette tour; mais je n'ai jamais désiré ni voulu aller dans une autre partie du cliàteau, ce qui cependant m'eût été aussi facile... Non, cet endroit seul me plaît... il me rappelle des souvenirs de mon enfance... J'ai habité ce cliàteaa... du temps de la vieille douairière dont on vous a parlé... Je me suis aperçu que l'on ne logeait point dans cette tour, qu'elle était tout à fait abandonnée; je n'ai pas vu grand mal à venir quelquefois la nuit chercher un abri d ns ces lieux... oii jadis... je dormais si bien!...
Les accents de l'étranger sont devenus lents et tristes en prononçant ces derniers mots; et, tout entier aux souvenirs que lui rappelle jette vieille chambre dans laquelle il se trome, il promène ses regards ur ces murs noircis par le temps, sur ces armes rongées par la rouille, , !c l'on voit encore dans quelques coins. Un soupir s'échappe de sa -vitrine... ses yeux mêmes sont humides; tous ses traits expriment bieu L Tialheur du présent et les regrets du passé.
Alfred ne peut se défendre d'une secrète émotion que lui cause cet homme singulier. — Mais enfin, dit-il au bout de quelque temps, par
1 oii entrez-vous dans le ch.àteau?...
I — C'est bien simple : il y a dans le jardin, après le petit pavillon...
; derrière la statue de Mars, une petite porte qui semble condamnée,
' parce que jamais on ne sort ]iar ce côté ; je me suis trouvé par hasard avoir encore la clef de cette porte, qui donne dans la campagne. C'est parla que j'entre dans les jardins; de là il n'est pas difficile de venii jusqu'ici en suivant la grande allée, puis la terrasse... et, sans entrer par la porte que vous avez ouverte, on peut, en passant par les souterrains, remonter ensuite dans la salle du bas.
— Je vois qu'en effet vous connaissez parfaitement le château, et mieux, je crois, que celui qui l'a acheté...
— D.ms mon enfance j'ai si souvent parcouru ces passages!... cof chemins secrets ! ... J'aimais tout cela ! Alorsj'étais romanesque aussi ! . .. Ce château gothique me semblait très-propre aux aventures merveilleuses que je lisais dans les romans de chevalerie; et j'aurais été enchanté de rencontrer un fantôme dans les souterrains de cette tour; mais je n'ai jamais eu ce plaisir-l*
— En vous promenant avec de la lumière dans ces chambres, vous auriez dû penser que vous seriez aperçu?
— Il ne m'est arrivé que deux fois d'allumer avec mon briquet cel*..' petite lanterne; je pensais que tout le monde dormait dans le chàtea'i. que par conséquent on ne verrait point la lumière dans cette tour. Ji' ne pouvais résister au désir de revoir, d'examiner encore divers objels qui autrefois m'ont... qui servaient jadis aux personnes qui habitaienî ce château; et, comme il n'y a pas toujours de la lune, vous conviendrez que sans lumière il m'était assez difficile de satisfaire ma curiosité.
— ^ave^-vou3 que si tout autre que moi vous eût rencontré la nu!l dans ces lieux, vous auriez été arrêté... einpii-onn;', peut-être...
— Quind on eu est venu oii j'en suis, que peut-on cr.^indrc es.» j core?... D'aillevrs , je savais fort lùen que personne dans ce ciiàte,!Us
LA MAllJOW liLAKCllE.
ciicpté vous et votre ami , ne serait tenté de venir la nuit dans cette tiinr, et si j'avais voulu même les faire fuir tous du château, je n'au- 1 .MIS eu qu'à me promener la nuit avec un drap sur ma tûtc du côté 'Jcs .ippartcmcuts habités; je réponds bien que le propriétaire acluel iiiniil été le première prendre la fuite; mais, je vous le répète, je n'ai |:iiii.iis eu l'intention ni d'effrayer, ni de rien prendre à personne; si uni' fois j'ai fait pcurau vieux jardinier, c'est involontairement ; je ne 'juiyais plus le rencontrer dans les jardins.
— Je vous crois, dit Alfred. Mais venons h ce qui me regarde : c'est nmi, dites-vous, qu'aujourd'hui vous veniez chercher ici?... Qu'avei-
Ivous à médire? parlez.
Les traits de l'étranger perdent l'eipression. qu'ils semblaient tenir des souvenirs du passé , et -"nrenant alors celle qui leur est devenue familière :
— Oui, répond-il en souriant avec ironie, venons à ce sujet... le présent doit être plus important que tout ce qui n'est plus et ce qui ne peut plus revenir. Il use ])araît que, cédant à votre ami cello (|ui vous avait charme, vous avea tout à fait renoncé à la conquête de la petite clievrière, puisque vous n'allez plus la voir.
— Que vous importe!... vous dois-je compte de mes sentiments? Si c'est dans l'intention de me renouveler vos odieuses propositions que vous avez désiré me parler, vous avez perdu votre temps!... et je vous défends...
— La! la!... calmez-vous, monsieur le baron! oh! je ne cherche Bullemcnt ii vous séduire ; mais je suis bien aise de vous convaincre aueje ne m'étais pas tromjié dans le jugement que je portais sur la )>etite dont vous craigniez de flétrir l'innocence... Pauvre Agnès!... qui veut se faire épouser par votre ami !... Je savais bien qu'il y avait quelque chose là-dessous...
— (,)ue savez-vous de nouveau sur Isanre?... Expliquez-vous. — Son amant est arrivé. — Son amant? — Ou du moins l'iionime qui a soin d'elle... Appelez-le comme vous voudrez... .r(''t,iis bien certain, moi, que de lourds paysans ne pouvaient point avoir appris à celte \eune fille ces manières gentilles qui vous ont charmé. Enfin, celte éducation qu'elle a reçue... celle aisance qu'elle possèile, tout cela ne pouvai* venir que d'un homme qui aime celte jeune fille, et qui, par jalousie sans doute, la lient cachée dans ces montagnes, oii il es]ière qu'on ne découvrira pas son trésor. Eh bien ! je vous le répète, ce soir cet homme est arrivé.
— Vous l'avez vu chez ls:iure? — Chez Isaure ! oh! non pas, on est prudent!... Ou ne va pas chez la jeune fille, on craindrait sans don te de la compromettre ou d'y rencontrer du inonde... et aux précautions que prend ce mystérieux Y^rsonnage , il est faoilc de juger qu'il a grand peur d'être vu... — Achevez donc! — Eh bien! c'est la Maison Blanche qui est le lieu du rendci-vous des amants. — La Maison Blanche! — Oui ; j'ignore si cet inconnu en est le propriétaire; mais ce qu'il y a de certain, c'(?st qu'il en a les clefs. Il y est arrivé sans doute ce soir, et bienliU une petite lumière a brillé à l'une des fenêtres de la maison. Aussilôl la jeune fille , qui depuis quelque temps était sans cesse aux aguets, a précipitamment quitté sa demeure, puis elle s'est rendue en courant à la Maison Blanche; un homme... que j'ai fort bien aperçu, car j'étais caché près de là, lui a oiiTcrt la porte; la jeune filie est entrée... ce qu'ils ont fait ensuite, je ne saurais préciséiucn: vous le dire; mais ce n'est qu'au bout d'une grande heure ^iie l'on a rouvert la porte ; alors la demoiselle a regagné sa maisonnetle en faisant encore de tendres adieux à celui qu'elle quittait. N'oilà tous les mystères éclaircis!... voilà la cause f;'rt naturelle de ce qui effraie les montagnards des environs!.., voilù pourquoi, enfin, la petite seule ne craignait pas la Maison JWanche !... C'est ])resqiie toujours ainsi... beaucoup de bruit pour peu de chose.... du merveilleux qui n'est plus que fjrt ordinaire quand on l'examine de près.
Alfred a écouté attentivement le vaganond. Il a beaucoup de peine à croire que cette Isaure, qui lui a paru si naïve, si franche, ail im les tromper à ce point. — Ktes-vous bien certain de tout ce que vous venez de me rapporter? dit-il enfin en regardant fixement l'homme qui est devant lui.
— Si vous ne Jne croyc? pas , assurez-vous-en... /I n'est pas probable que ce ne scLique pour un jour que l'homme que j'ai aperçu vienne dans ce pays... \ os yeux vou.sproiiverontalors que je vousai dit vrai... et vous regretterez peut-être de n'avoir pas suivi mes conseils ; vous lerei fâché d'avoir fait tant de façons avec une petite matoise qui se moquait devons et de votre ami... mais, je vous le répète, quand vous voudrez, il sera facile encore de réparer le temps perdu !
En disant ces mots, l'étranger a repris sa petite lanterne; et, passant par une porte secrète, il disparaît ayant qu'Alfred, qui est absorbé dans ses réflexions, ait remarqué sou absence, (^e n'est qu'au bout de quelques minutes, en jetant les yeux autour de lui, que le jeune de iMaicey s'aperçoit qu'il est seul dans la tour. Alors il songe que les habitants du château doivent être surpris, et iM-uI-être inquiets, de ne point le voir revenir. Il aurait cependant voulu ]>arler encore à rétriinger, et lui défendre surtout de revenir pendant la nuit visiter le château ; mais cet homme n'est plus la , et Alfred se décide à quitter aussi la tour.
On était rassemblé dans l'appartement de Cornélie ; les dames s'inguiétaient , Edouard voulut aller ckercber Alfred , Al. ^^érulus citait
les auteurs qui nient l'eiistence dei revenant*, et Robineaa tenait te»-
jours son rasoir dans la main en répétant : — Une veille de nocei ! c'est bien cruel de se fatiguer ainsi... n'est-ce pas , ma chère future t
La future ne répondait rien, ou faisait une légi-ri' grimare , et KoIkneau se disait : — Elle «'aime pas les mots a double >«n>... c'eU la pudeur même.
Enfin Alfred revient , et on l'accable de questions. Y a-t-il quelque chose? — Est-ce un revenant? — Est-ce un voleur? — Est-ce effrayant ?
— Ce n'est rien du tout, ■c|n<..J .'"rai; •'« trouvé la tour désertA, et toutes les choses à leur place. D'aprè» cela , il faut penser que la lumière qu'on a vue n'était qu'un effet de réverbération de laluue uit les carreaux...
— Mon ami, il n'y a pas de lune ce soir, dit Robineau.
— Mon !... alors c'était tout ce que vous voudrez; mais je vous a»» sure, mesdames, que vous ]iouvez dormir trai'quilles, cl qu'aucun 1»»lin ne viendra vo'JS tirer les pieds.
Il faut bien se contenter de ce que dit Alfred; cependant on remarque qu'il est beaucoup moins gai qu'avant de se rendre à la tour; mais il persiste à dire qu'il n'a rien vu , et on se décide à retourner se coucher; Eudoxie en se plaignant de ce qu'on l'a éveillée pour rien. Cornélie en suivant Alfred des yeux pour s'assurer s'il rentre chez lui . celui-ci en regardant tristement Edouard , auquel il ne sait s'il doit communiquer ce que vient de lui dire le vagabond , enfin Robineau en emportant son rasoir, comme s'il eut juré de faire la barbe aux revenants de son château.