Chapitre XXV. — Mariage de Robineau
Alfred a pensé tout le restant de la nuit à ce que lui a- dit le vagabond; il ne sait s'il doit troubler le bonheur d'Edou.ird en lui communiquant ce qu'il vient d'apprendre sur la conduite d'isaure. Avant de lui jiorter un coup si terrible, avant de faire passer dans son âme tou» les tourments de la jalousie , ne doit-il pas s'assurer lui-même de la vérité? Alfred se promet bien de ne jioint laisser Edouard former des nœuds indissolubles sans avoir éclairci ce mystère; m.iis il ne se sent pas encore le courage d'aflliger son ami. ITaiîleurs, dans cette journée; on est trop Occupé par le mariage de Robineau, pour avoir le loisir de s'enlrctenir sans témoins.
Edouard lui-même a dû, ce jour-li, faire un grand sacrifice, il ne se rendra pas près d'isaure , Robineau l'a supplié de ne point s'absenter; il l'a choisi pour donner la main à sa belle-sœur; cir l'onlre et la marche des cérémonies sont arrêtés depuis longtemps. Il veut qut tout le monde soit là ; il ne croit pas avoir encore assez de témoin! de son bonheur. Edouard sent ipie ce serait manquer à la politessi envers son hôte , que de se refuser à ses désirs; il sera donc tout ud jour sans voir Isaure : ce iour-là lui semblera bien long!... Mais, quand on va dans le m»^V, il fautsouvf"' '»' faire le sacrifice de sa plus doux plaisirs
A dix heures , rn—- "- cr.ctété doit se réunir pour le déjeuner , auquel sont invités, comme témoins, le chevalierde Tantiguac, >L Berlingue et un vieux rentier , ami du marquis. Les trois voilures qui soiit au château , c'est-à-dire la chaise de poste , le char-à-Uincs dr Robineau et le carrosse du marquis, doivent emmener li société a Saint-Amand, oii se fait la cérémonie ; cnsuile on doit retourner au château , oii quelques personnes seulement sont invitées à venir dîner; et le soir on ne dansera pas parce que c'ist trop bounjcois.
Les laquais ont mis leur belle livrée: M. Férulus a l'ail coudre les grands boutons sur son habit, et il a une pièce de vers dans chacune de ses poches. Robineau est en noir du haut en bas; il se tient bien roide et ne rit pas , parce que son beau-père , le marquis , lui a dit qu'on ne saurait avoir l'air trop grave lejourdeses noces. Enfin l'onclr Mignon a fait une provision d'épingles, qu'il a cachées sous les rfver> de ses manches , parce qu'un jour de mariage il a |H'nsé qu'il J aurmi ■ nécessairement quelque chose qui se détacherait.
Les trois invités viennent d'arriver. Alfred et E<louar»l, qui ont fai". le sacrifice de leur journée, voudraient tâcher de rire un (h-u, mait M. de la Pincerie, qui vient de se rendre au salon, semble avoir l'air encore plus dé.sagréable qu'à l'ordinaire; el . pour imiter son beau-père , Robineau fait une figure triste ou sentimentale : on échange quelques compliments d un ton si sérieux , qu'il semble que l'on soit réuni pour suivre un corbillard. Cependant . >L Berlingue a déjà fait à demi-voix quelques observations malignes . et le chevalier quelques mensonges, lorsque enfin les dames («araissent.
(.lornélie a une toilette fort recherchée; rt, si elle ne semblait p»< par ses regards vouloir roinmainler les noiumages, elle mériterait d'eu avoir beaucoup. .-V son asperi , Robineau fait un mouvement en arrière ets;iisitfortementlcbraSv^'Alfreden»écrianl : — k)icii! quelle est éblouissante!...
Les témoins font chorus. M. de la Plnb.isr •« p«ei««t^' la ««i" de s.» fille; puis, la conduisant vers liobiiieaii, il lui dit d un ton il KWr.A el presque mennçant : — Monsieur de la Rorht^Noire! je voie donic une l";!!i- çuprrh:-'... parfiitenieni élev.'e ! is-yir d'une illu«trt-t «milh-, J« me flatte ijuc vous vous ici)die» dii;iie de 1 honneur de f t"tc U'
liante. Mais si j'apprenais rjne ma fille ne f At point lieun-use... qa'cUa eût à se plaindre du son époiii !... corbivul monsieur de la Roclie- Noire, c'est moi qui vous parlerais!...
— Elle sera heureuse , mon cher bcau-pèrc, elle le sera... et je le êerai aussi, je m'en (laite! s'écrie Hohineau , qui semble craindre d'avoir le fouet s'il n'est pas safic. Mais le déicuner nous atteld, cl tous nos moments sont compU'S'
On va di'jeuner. KudoiK, , qui veut aussi que l'on s'occupe d'elle ,
a une petite attaque de nerfs pendant qu'on manije les côlelelles ;
mais cela n'a pas de suite, elellc prévientia com|iii|;nie qu'elle pourra
Ravoir plusieurs dans lajournée, parce que la cérémonie d'un ina-
»jf;e lui fait éprouver de trop vives sensations. Ces messieurs, au\-
Bels cet accidentn'a pas ôliU'appt'tit, la rassurent en lui disant qu'ils e sont MHinis de flacons. M. lierlin(;ue, qui n'a rien dans le sien, le emplit avec la carafe ; mais il prétend que cela fera le même cITel ([ue l'élher; et le chevalier de Tanlljjnac montre une petite fiole renfermée précieusement dans un étui de cliaf;rin , avec ie couten de laquelle il assure avoir ressuscité plus de vingt personnee.
Vers la fin du déjeuner, M. t'érulus a tiré un .^rand papier de sa poche et il s'apprête à lire, lorsque M. le marquis dit d'un ton solennel : — Il est temps de jiartir pour la ville.
M. Férulus rempoche ses vers. Tout le monae se lève; Robineau , i|ui n'ose pas donner la main à sa future, devant laquelle il baisse constamment les yeux de crainte d'ùlre trop ébloui , laisse Edouard rcnduire Cornclie dans le carrosse , où il se place avec le beau-père Il EudoTie. Alfred et les trois témoins prennent le char-à-bancs; alors isi>binci.u monte dans la chaise de poste avec l'oncle Mignon et M. Fériliis, qui, dès qu'il est assis dans la voiture, se met à répéter ses vers, lue Mignon écoule en se grattant le nez cl en montrant les dénis.
Mais la chaise de poste n'est traînée que par le cheval boiteux et elle ne l'cut suivre les deux autres voilures, qui vont assez bon train. Quand liobineau n'aperçoit plus devant lui le carrosse du marquis, il ' sécrie : - Ah! mon Dieu!... je serai en retard; ma future m'attendra... ce serait bien désagréable !...
— Monseigneur, dit Férulus, vous pouvez être certain que la cérémonie ne commencera pas sans vous.
— Sans doute... mais M. le marquis me grondera... — Ce n'est pas notre faute si notre cheval ne veu! pas aller plus vile... — C'est juste... mon oncle Mignon, vous êtes témoin que c'est la faute du cheval. — Oui, oui, oui, répond Mignon ; oh!... c'est le cheval !...
— Cedrôle-là ne va pas se marier! dit Robineau en fouettant de toutes ses forces la pauvre bête.
— Peut-être qu'alors il boiterait davantage, dit tout bas Férulus.
— Ah! messieurs... c'est un bien grand jour que celui où on se marie! dit Robineau en poussant un soupir.
— C'est un jour qui sert de mémento, monseigneur... Estpaterille r^uem nuptiœ demonstrant.
— Oui, oui, oui! répond Mignon en souriant.
— • J'avoue, reprend Robineau , que je me croyais plus fort... plus jlo'ique... mais il est vrai que ma future est si ravissante... ça me trouoie d'une force... J'en ai le corps dérangé!... Messieurs, pardon... arrêtons un instant, il faut que je descende.
On arrête le cheval, qui ne demande pas mieux, Robineau descend seul et passe derrière une haie, tandis que M. l'crulus dit :
ffomo sujn et humant à me nihil alienum puto!
Robineau revient : on repart; on fouette de nouveau le cheval; Férulus veut reprendre sa déclamation , mais Robineau l'arrête en lui disant : — Plus lard, mon cher bibliotliécairo ; au dîner; mainlejiant je ne suis pas en état de vous entendre... L'amour , le bonheur , font sur mes sens un singulier effet!... Vous ne savez pas ça, vous ne vous êtes jamais marié, peut-être?
— Pardonnez-moi , monseigneur; je me suis marié une fois... j'en i eu suflisamment.
— Et vous , mon oncle Mignon? vous ne vous êtes pas marié? — Aloi!... non... je ne crois pas... Oh! non, non!... ça ne m'est jamais arrivé...
■ — Ah! quand on a le cœur aussi sensible que moi , cela fait un 'bouleversement... Ma future est faite comme Vénus... elle est taillée en Minerve... et quand je pense q«e ce soir... Pardon,., arrêtons encore... s'il vous plaît.
On arrête. Robineau descend de nouveau et se glisse derrière un îouquet d'arbres. M. Férulus prend du tabac en s'écriant :
Naturam expdlas farcd, tamen usque recurrel!
Bientôt Robineau reparaît: on se remet en route; on veut réparer '»b temps perdu en fouettant le cheval; mais celui-ci n'en va pas plus vile, et le futur époux se désole en disant : — Monsieur le marquis ,va être en colore... je suis sûr qu'on est déjà hla mairie, et qu on nous i) attend... Klessieurs , vous êtes témoins que c'est la faute du cheval.
— 11 y a bien encore une autre cause, dit F^r-ilusà Mignon, mais Ii:!le-là, nous ne la dirons pa*.
(Jn n'est plu» qu'à un quart àe lieue de .Saint-Arnaud, lorsque Rofcineau fait arrêter et descend encore en s'écriant : — C'est vraiment cruel !.,. je ne sais pas ce que cela veut dire !
— Du courage, monseigneur! (fit Férului : Lot" *mpTobus w/inja »tnc»f /...
— Q)u'est ce qu'il a donc pour descendre si oouvcnt? Oeaaindt Mtgnon il Férulus (pianil liobiueau est éloigné.
— Cu qu'il a!... Couiment! vous n'avez pas encore deviné I... l'apbleu , il a uiia bilix auHusiu! il dit que c'est l'efl'et de l'amour... Ea tout cas, si cet efret-là se prolonge vingt-fiuatre heures, ça le mettra dans une bien fausse position!...
Robineau ri'vient, remonte en voiture, et on arrive enfin à la ville. Le futur s'informe du carrosse de son beau-père; on lui dit que de> puis une granile demi-heure la mariée , les parents et toute la société l'attendent à la mairie, et qu'on a déjà envoyé deux commi&sionnairei sur la route pour s'informer de ce qu'il pouvait être devenu.
Robineau se hâte de fouetter vers la mairie en s'écriant ; — Qu* va-t-on me dire? M. le marquis est peut-être offensé !... Et ma future! si elle était fâchée I... llcureiMemcnt que mes amis sont avir elle!...
On arrive à la mairie. Le marquis se promenait d'un air ccière ait milieu de la grande salle; les jeunes gens causaient avec les dames; M. lierlingue faisait déjà quelques épiijrammes sur le retard du futur; le vieux rentier ne souillait pas mot, il ne voyait dans la perspective que le repas qu'il devait faire; enfin, le chevalier de Tantignac, pour calmer M. de la Pincerie, disait : — Au mariage d'une de mes cousines, le futur nous ayant fait attendre seulement cinq minut;s, quand il est arrivé, sa prétendue en avait épousé un autre, pour lui apprer»dre à êlre plus leste une autre fois.
Mais Robineau paraît, suivi de ses deux compagnons,
— Monsieur de la Roclie-Noire ! s'écrie le marquis en fiappant le plancher de sa canne , savez-vous qu'il est indécent de fain; attendre des gens comme nous?... — Mon cher beau-père , ce n'es.... — t^iui donc croyez-vous épouser, monsieur, est-ce que vous pensez vous marier avec une roturière? — IN'on certainement, monsieur le marquis; mais je... — Mais vous mériteriez que je ne vous accordasse plus la main de ma fille , pour vous apprendre à nous faire bayer aux corneilles pendant une heure. — Mon Irès-honoré beau-père... voilà me» témoins... Demandez à votre frère Mignon et à M. Férulus , ils vou» diront que si je ne suis pas arrivé plus tôt , ce n'est pas faute d'envie.
— C'est très-vrai, dit Férulus; ce n'est pas l'envie qui a manqué !
— C'est notre cheval seul , reprend Robineau, qui trahissait notre impatience...
— Oui, oui, dit Mignon; c'est le ciicv,,»... et... bilis suffu... Robineau marche sur le pied de Mignon , et lui écrase deux cor»
pour le faire taire, ce qui, au contraire, lefaitcnercomme un damné; mais on ne l'écoute plus et l'on procède à la cérémonie civile , pendant laquelle le futur semble assez mal à son aise, ce que l'on attribue à l'émotion et à la joie. On quitte ensuite la mairie et on remonte dans les voilures pour aller à l'église . quoique ce ne soit qu'à deux pas; mais il ne serait pas convenable d'y arriver à pied. Cependant le marié n'est pas remonté dans sa voiture; il a disparu en sortant de la mairie, et on arrive à l'église sans lui. Là, M. le marquis s'aperçoit que son gendre est encore absent ; et comme l'église est remplie de monde, parce que dans une petite ville un mariage est un événement, M. de la Pincerie cslfurieux contre Robineau, qui arrête l'entrée triomphale et force à suspendre la cérémonie.
— Où est-il, où esl-il encore? s'écrie le marquis tandis que Cornélie jette des regards sur la foule en disant : — Mais c'est inconcevable!... c'est d'une inconvenance!... se faire attendre deux fois de suite!.... si la chose n'était pas si avancée, je romprais tout!
— Pourquoi l'avez-vous quitté ? dit M. de la Pincerie à son frère Mignon et à Férulus. — Ce n'est pas nous... c'est lui qui nous a quittés en nous disant : — Allez toujours, je vous rejoiiidrii. — Mais que diable ]ieut-il avoir à faire au moment de se marier?
Blignon se gratte le nez et Férulus se pince les lèvres : — C'est l'amour qui lui tourne la tête, dit Alfred. — Monsieur, les convenances, l'étiquette doivent marcher avant l'amour... Corbleu! si je n'avais pas formé le plan de marier ma fille! Mais il ne vient pas!... Il ne dira pas cette fois que c'est le cheval qui le retient.
Enfin, Robineau paraît, rouge, suant, haletant; ii se glisse près de sa future et de son beau-père; celui-ci lui prend la main , la lui serre avec force et lui dit à l'oreille : — Monsieur , vous m'en rendrez raison après la cérémonie!...
Piobineau ne sait plus où il en est ; heureusement pour lui que l'on appelle les époux à l'autel. Il y marche avec Cornélie; la cérémonie commence; et, pendant qu'elle a lieu, M. de la Pincerie, qui s'csl calmé , réfléchit qu'il ne serait pas convenable d'appeler son gendre en duel le jour même de ses noces.
La cérémonie est terminée. Cornélie est madame de la Roche-Noire, et Robineau a cessé d'être garçon. On reçoit les compliments, les félicitations sincères ou fausses des personnes qui sont venues assister s la bénédiction nuptiale ; puis on quitte la ville ; on repart pour le ch.i tcau, toujours dans le même on! rf que pendant le premier voyage, el Robineau ne fait arrêter qu'uni- icr ea voiture.
Il esl quatre heures lorsqu'on ta Je retour au château. Les dame* rentrent vite dans leur appartement pouf faire d'autres toileltcs ; les femmes qui vont beaucoup dans le mond >, q li sont souvent h des fc-
LA RfAISON BLANCHÉj
te», à des bals, i des cdr<'nionic8, passent une partie de leur vie à s'iia-
billcr et à se déshabiller.
Une doiujaine de i)crsonnc» invitées au dîner ne lardent pas i venir
»e joindre à la société déjà réunie dans le château. A chaque nouvelle
entrée, M. le m«nuis prend Kobineau par la main et s'avance vers
Deux qui paraissent cu disant gravement : — Je vous présente mon
jendre.
Alors les nouveaux venus compli.wentcnt le marquis, puis complirntent Hobiiieau , et , après ave> cherché des yeux s'il y a encore ni qu'un à complimenter, vont s'asseoir dans le salon. Mais il seiuhie
que tous ces rjeus~là se soiiiit donné le mot pour i e p:is lire, et qu'un jour de mariai;e on )>ense en province qu il serait de très-mauvais ton
d'elle ,r;ai. Il faut donc tâcher de tuer le temps en causant de choses insiijniliantcs avec des gens qui ne savent dire que cela. Alfred fait ce qu'il peut pour animer la conversation; mais lui-même est distrait, le soiiverjrde sa rencontre dans la tour l'occupe plus que le mariage de Sobincau. Edouard cherche aussi à être aima^is , ma;' i' -naudit tout tas la longueur de la journée.
11 y a deux heures que ces dames sont montées , lorsqtrSc^a elles arrivent dans le salon. La toilette de Cornélie est |)lus galante que celle du matin, et cette fois, Robineaii est tellement ébloui , qu'il est obligé de s'asseoir dans la crainte d'avoir un étourdissement. Les compliments reconiniencent à circuler. Pendant les révérences et les saints, Hobineau va dans un coin du salon se fiotler les tempes avec de l'eau des iCarmcs; puis il revient d'un air un peu moins timide vers sa femme, qui s'occujie de tout le monde excepté de son mari.
M. Férulus , qui n'a pas encore fait son coinpllment aux nouveaux époux, parce qu'il attendait pour cela que toute la compagnie fût rassemblée, se préseule devant Cornélie, qu'il salue jusqu'à terre , et lui offre un rouleau de ]iapier noué avec des faveurs roses en lui disant : — Permettez madame , qu'en joignant l'encens de mes vœux aux parfums de félicitations qui ont déjà embaumé votre passage , je vous dédie cet opuscule né de voire hymen... Puissent les Ris et les Jeux folâtrer toujours autour de voire couche! et le ciel vous accorder des enfants masculins, féminins et neutres dont je serai le précepteur!
Le compliment du bibliothécaire fait beaucoup de sensation ; les hommes sourient , les diimes se demandent tout bas ce que c'est que des enfants neutres ; et Robineau , qui est encore allé se frotter les ■tempes avec de l'eau de f'olognc , semble se promettre de n'en faire jamais d'autres à sa femme.
Cornélie a pris le papier d'un air de protection , puis elle le rend à Férulus en disant : — Vous nous lirez cela au dessert. Les laquais ayant annoncé qu'on a servi , ia compagnie passe dans la salle à manger en marchant au pas comme des soldats prussiens.
M. de la Pincerie est monté d^ins le grand fauteuil. Cornélie est en face de son époux , et cette fois M. Férulus est relégué au bout de la table , oii il ne doit ni servir , ni découper : tel est l'ordre établi par madame de la Roi^hc-lNoire , qui n^ se montre pas tiès-scnsible aux vers que le savant fait pour elle. M. Férulus ne dit rien; il dévore en secret cet afl'ront et se promet ue manger, s'il se peut, quatre l'ois davantage. Los gens qui supportent les humilialioiis ]]Our faire un bon diner ont toujoui's peu de coeur et beaucoup d appétit.
Le diner se passe aussi sérieusemeni (pie tout ce qui l'a précédé. Le premier service n'est interrompu que par un léger événement; c'est IMignon qui a manqué avaler une éi>ingle qui est tombée de sa manche dans son assiette; mais on parvient à la lui ôter de la gorge, avec de petites pinces , et le calme est bienlùt rétabli. iMulemoiselle Cl:eval s'est surpassée. Le repas est magnifique; mais i'vobiiieau mange peu; il scjuble préoccufié, inquiet; et, lorsqu'il regarde sa femme , il poiisbedcs soupirs capables d'éteindre les bougies. Cornélie a déjà les manières d'une maîtresse de «uaison : elle commande , elle ordonne d'iui ton <|ui annonce aux valets qu'il faudra uiarcUer droit. Comme on n'a pas l'inlentiou de danser après le dluer et qu'il est probalil^ que la soirée sera dillicileii employer, «n reste longtemps à table; vers la lin du repas, le fumet des vins, dont on ach:ingé souvent, écliaulTc un pc<i les convives. Le viem rentier glissa toul lias quelques vieilles plaisantciies; le chevalier de Tantiguac déclare qu'il donnerait la nioiiié de sa fortune pour être à la pbice du marié , et M. lierlingue prétend que sa fortune est aussi inconnue que son cheval. Robineau boit beaucoup pour diasser sa Uinidil/é et aliii d'oser regarder sa l'enimo; l'oncle Mignon (ui-iuêuie , qui « o(d>lié son accident, s'anime et parle lin peu; enliii i>l. le majquis nt plus diiu* fois des bons mots qu'il a dits et que lui seul a compris.
M. Férulus (lense que b- moment est venu de lire ses vers; il regarde Robineau pour savoir s'il doit comiuenceri mais ce n'est plus etiui-ci qui ordonne , c'est iiuidame de la llaehe-Koire. Cependant l ornélie dit elle-même : — Mousi"w a , je crois , quelque chose ii lions-lire; j'espère que ce ni sers pus aussi loue <iue su det'uièr« chanson.
— Je me flatte, madame , que vous trouverec , au coulcaire , mes vers trop courts, répond Férulus, qui n'est (las enchanté de eji souve- ■ir donné à sa chanson. Puis , tirant le rouleau de sa 'loelie et dé- ■ouant b> faveur , il se lève et comnience ; — liouuuage eu vers en l'honneur de l'union des deux conjoints.
--> 11 Bic Muuble , monsieur, dit le marquis avec hauteur, que vous
auriez pu dire : de l'union de mademoitclle Cornélie, UUiu wurqmt de la Pincerie, avec M. de U Roche-Moire; cela eut été pl'ucouimableque de dire : le* deux conjoints. . comme s'il t'agik*«ilde J^ojool et de Pierrette!
— .Mon noble beau-père a nisoTtdit Robineau ; je n'aime pu non plus les conjoints!...
— Messieurs, répond Férulus en dissimulant loo dépit , cette l»v cution est grammaticale; vous la trouverez dans Uiomuud, da<u H'otUy dans liiiiste, et dans Ions le* dictionnaires...
— Ail! de gricc , measieurs... laissez là des dictionniircs' t'^rie Fudoxie; aujourd'hui il me semble que c'est du doux, du gracie«x ^a'il nous faut faire entendre.
— Aussi , madame , reprend Férulus, ai-je pris pourtezle de moM morceau ce vers de l'roperce :
Nec domina ulla mto ponet vestigia lecto.
— Et qu'est-ce que cela veut dire , monsieur? dit Cornélie; car il me semble que vous feriez mieux de nous en donner la traduction.
— (Jiii , dit Robineau; il est terrible pour cela! je lui ai cent fois répété que je n'aimais que les tr.ductii ns.
— iMadauie , reprend Férulus en faisant l'aimable , cela veut dire en français : Aucune autre maîtresse n affaissera plus mon lit'...
— Ah Dieu! quelle horreur ! quelle indécence! s'écrie Eudoxie en se cachant la tête derrière l'épaule d'Alfred.
— Comment, monsieur! dit Cornélie; vous vous permettes de faire des vers aussi libres!...
— Madame , j'ai l'honneur de vous dire que c'est de Properce , ^ que.....
— Aucune maîtresse sur son lit ! s'écrie à son tour le marquis de U Pincerie. Corbleu !... je voudrais bien voir que... Mon geudre, que si« gnilic cette allusion?...
— Mon beau-i)ère, je vous jure que je n'en sais n*D, dit Robineau ; j'ignore à proj>os de quoi M. Férulus se permet une aussi mauvaise plaisanterie!...
— Monsieur, dit Férulus, je vous répète que c'est la traduction da vers, et que ..
— C'est bien , monsieur; c'est ass:.'z , dit Cornélie ; d'après un td début, je ne veux pas eu entendre davantage!... Si le reste répond au texte, cela ne peut pas èlre récité à des dames...
— Mais, madame! je vous ferai observer...
— Point d'observations, monsieur, dit M. de la Pincerie en se soulevant sur sa chaise comme pour aller rosser le savant, on vous dit que votre morceau ue vaut rieu... Il me semble que vous u'étes pas ici pour faire loi, monsieur!
Férulus se laisse retomber sur sa chaLsc , froisse le papier dans ses mains, le jette sous la table; et dans sa colère en mettait trois macarons à la fois dans sa bouche, manque d'avaler sa tauguo. L oncle .Mignon, qui avait bu plusquà l'ordinaii^ et se rcmiiMt depuis une demiheure sur sa chaise , se met alors à rire en disant : — Moi, j'ai fait aussi une petite chanson pour ma nièce... Ça m'est venu eu diuant... C'est un im|iromptu!..,
— Voyons la clianson de Mignon, dit >L de la Pincerie. Diable ! je ne savais pas qu'il fit des vers... Chante, .Mignon !...
Tout le monde fait silence, et i\lignon chante en joivuit avec a> serviette :
Sois heureuse, ma nièce , C'est du meilleur de mon ime; Lorsque j'admire tC3 jcur ,
■Ture lurel Il me semble être à la noce I Robin turelure lurel
— Dravo!... très-bien! s'écrie le marquis, et u„ir le ikMnde «pplaudil; on rit, ou demande bis : Mignon répète son couplet, et M. de la Piiicerit dit : — \ oilà la "•raie ;il»anson fr.inv,aiie... dans le (fcure de nos pères... Ce sont des ve.N bi.incs, à la vérité, mais ce n'en Cil pas moins aimable !
Férulus , que le succès obtenu par la cUausou de Mignon achève d'étouQ'er, murmure entre ses dents : — Si mi de mes écoliacs avait fait celle chanson-l.'i, il aunil eu le fouet pendant quinte lOuiTi.
Ou quitlic la table pour (ws^cr d..ai le salou. Fcrulus ivul n') suil puliu la scclété ; il va ^ coucbri en se disant : — ll« u'ou; qu'a ui'atleudrc pour U: ubi&t... .le n'ouviirai p.is ma i>ortc.
.^lais on trouve à former un whis. "-vs le bibliolhérairr ; on fjiil aiMg un piquet «t uuu |urtie d'écbces; cui.n, îa .soirée se paksc tort Irsaquillenient ; ou croirait èlre chez des uuric^ de vin|;t aus.
Cependant Robineau , qui a obtenu la pcrmissiou de ne point joKCf, «'«st plusieurs fois absoute du salon; jl seutb!o toujours n^vc«r,ii>> quil'l, quoiqu'cii rogardaul sa feiu.ueil di:>c à rhiqur ui>taiit : — Eils nv. tn'a jamais s.eiublé ii ^cdmisante qite ce soir '... luoii amour va 4l plus fort eu plus fort.
D.ins une do ces excursions tvors du salon, Rel^ncaii a èlc titilar Mil )ipp.u-teincnl. dans lci|ut;l luaiulcuaiU i>a f> mme dtfil coucUcr avec lui. Le temps est déjà froid; on n'a jms encore fait de fou nm U chambre nuptiale , et le marié se dit : — J'ai bien p«ur d «toir (rot4
"ii
LA MAISON BLANCHE
ce «olr »vec mon épouse... ce n'e»t pai que... mais malgré cela... on •uniit dû échauffer cette pièce-ci.
Il quitte sa chambre et rencontre alort Jeannette ; Robineau se rappi'llf Ifs fonctions «le la grosse fille j une idée s'offre à lui... il se fraiijie le front avec joie et appelle la domestique.
— Jeannette... vous bassinerez ce soir le lit nuptial... entendezvous?... — Ah ! monsieur veut qu'on bassine son lit?... — Oui, Jeannette... ci'la ne pourra que nous être agréable, à moi et à ma femme. — Ça suffit, monsieur... — Ah! Jeannette, vous le bassinerez avec du sucre j cela est plus délicat et cela sent très-bon. — Avec du sucre P. .. mais, monsieur, c'est que... — Faites ce que j'ordonne, Jeannette.
iiobineau s'est. éloigné et est retourné au salon. Jeannette , restée «eule, se gratte l'oreille en se disant : — Que je bassine son lit avec du sucre!... Comment donc que ça peut le faire?... Je ne comprends |>as ça du tout, moi.
Vaimable enfant pres'e tendrement les mains d'Édoaarfl , et ne craint pas dp lui naor.trer tout le plaisii'qu'elle éprouve à l'aimer.
Pour se faire expliquer cela , Jeannette , qu' a vu Férulus rentrer chez lui, va frapper à la porte de sa chambre en disant : — C'est moi , monsieur.
— Je dors! répond Férulus de son lit. — Mais, monsieur, c'est pour m'eipliqucr une chose... — Je vous dis que je dors ; rétro, Satanas! — Mais, c'est le bourgeois qui veut que je lui bassine son lit avec du sucre... — Bassinez-le avec des quatre épices, et laissez-moi eu repos.
Jeannette ne pouvant plus obtenir de réponse , descend à la cuisine, et va trouver mademoiselle Cheval, à qui elle dit : — Savez-vous comment qu'on s'y prend pour bassiner un lit avec du sucre, vous?
— Tiens, pardine ! c'te malice! répond la cuisinière; on met du lucre dans la bassinoire. Pas autre chose, ma petite. — Et monsieur m'a dit que ça sentait bon? — Mais, oui; ça iait comme une manière de caramel!... — Ah! ça fait du ca-ramell... c'est drôle! je n'aurais pas cru ça!...
Jeannette se fait donner plusieurs morce»u de sucre, et monte à la chambre nuptiale , en se disant : — ComnSe ces gens riches ont des idées raffinées!... c'est égal, puisque c'est mon emploi, faut ben •béir !
Et Jeannette se fourre dans le lit nuptial , qui est entouré d'immenses ridea'ox de soie ; puis elle fait en sorte de sucrer sa bassinoire, en disant : — Puisqu'ils aiment ça, faisons-leur du caramel.
Le lit préparé pour les deux époui est doux et moelleux, Jeannette l'y étend avec plaisir ; elle pense que pour son maître elle doit le bassiner avec soin; mais Jeannette a beaucoup fatigué dans la journée, •ù il a fallu habiller les dames et servir à table ; tout en songeant à ce ^'elle a fait, aux toilettes de la mariée, aux différents plats du dîner, U grosM bile k&illc , ferme 1m yeux , et «'endort enfin dans le lit
La société a terminé whist , échecs et piquet; on ■ salué graTcment les époux, et tous les étranger» ont quitté le chiteau. Edouard et Alfred rentrent dans leur chambre en souhaitant une bonne nuit à Robineau, qui leur serre la main comme s'il avait de» crispations. F.udoxie, i qui ce moment donne des vapeurs, s'est de])uis longtemps retirée. M. le marquis se lève, s'approche de Robineau et lui dit à l'oreille :
— Mon gendre, que cela se passe bien, je vous prie.
Robineau salue M. de la Pincerie en répondant : — Beau-père, vous pouvez être certain qu'il n'en sera que ça !
Enfin le marié prend son épouse par la main , et se rend avec elle dans la chambre nuptiale.
On trouve la pièce éclairée ; mai» on ne voit U qu'une attention de» domestiques. La chambre est fort grande ; le lit, qui est dan» une alcôve, est caché par les rideaux. Avant d'en approcher il tiut se débarrasser de sa toilette; c'est à quoi Cornélie procède le plus tranquillement du monde, tandis que Robineau a déjà jet^ en l'air son vêtement nécessaire, et saute dans sa chambre en disant : — Je suis trop heureux !... je vais avoir un étourdissement! — J'espère que vous n'allez pas vous trouver mal, monsieur, dit Cornélie, car cela ne m'amuserait pas du tout.
l\obineau ne répond rien, mais il se frotte les tempes et le iront avec de l'eau de mélisse.
Enfin Cornélie a terminé sa toilette de nuit, et elle s'approche de l'alcôve; mais au moment d'ouvrir les rideaux elle s'arrête, fait quelques pas en arrière, et pâlit en disant : — C'est bien singulier !
— Voulez-vous aussi de l'eau de mélisse, ma chère amie? dit Robineau , qui est à l'autre bout de la chambre.
— Non, monsieur; non;... mais venez ici, venez doucement... écoutez; il me semble entendre la respiration de quelqu'un.
Robineau frémit; il ne veut plus approcher du lit, il faut que sa femme aille le chercher; arrivé contre l'alcôve, il entend fort distinctement que quelqu'un est dans le lit. Alors ses jambes se dérobent sous lui, et il est obligé de se tenir après un fauteuil.
— Entendez- vous? dit Cornélie à demi-voix. — Oui... oui... madame... — Il y a là quelqu'un de caché qui se sera peut-être endormi...
— C'est... le revenant de la tour... qui vient troubler mon bonheur...
— Eh! non, monsieur!... ce n'est pas un revenant; mais cela peut fort bien être un voleur!... Allons, monsieur, courez, appelez, sonnez. — Madame, je n'ai plus la force de remuer!... — Ah! quel homme vous faites!...
Cornélie court ouvrir sa porte , sort de sa chambre et appelle du secours; quand Robineau se voit seul près du lit, il retrouve ses forces; il court après sa femme et joint ses cris aux siens.
Aux cris des deux époux, les habitants du château qui ne sont pas encore endormis, accourent avec des lumières; on est curieux de savoir ce qui fait crier si fort le marié et sa femme. On arrive à moitié habillé; on trouve Robineau pâle comme la mort, et Cornélie dans un désordre qui n'a rien d'effrayant,
— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? demandent Alfred et Edouard ; tandis que M. de la Pincerie, qui arrive le dernier, court vers Robineau avec colère en disant : — Mon gendre , je voudrais bien savoir pourquoi vous faites crier ma fille comme ça la première nuit de ses noces?... Je me suis marié aussi, moi; mais mon épouse n'a pas jeté le plus petit cri!
— Eh ! beau-père ! ce n'est pas moi qui fais crier ma femme ; je crie avec elle, au contraire !... Mais, prenez des armes !... vite, armezvous ! il y a quelqu'un dans notre lit!... j'ai pensé au revenant, mais ma femme dit que c'est plutôt un voleur.
— Voyons cela . dit Alfred ; nous sommes en assez grand nombre , nous n'avons pas besoin d'armes... Tu ne peux pas avoir ime troupe de brigands dans ton alcôve!
Et Alfred marche avec Edouard vers la chambre nuptiale; les époux , le marquis et les domestiques les suivent. Arrivés devant le lit, les jeunes gens tirent brusquement les rideaux, et tout le monde aperçoit Jeannette qui ronfle paisiblement, une jambe par-ci et une jambe par-là.
— C'est Jeannette 1 disent Alfred et Edouard en riant de bon cœur.
— C'est Jeannette! répète chacun.
— Mais que fait cette fille dans votre lit, moiuieur? dit Cornélie en regardant Robineau avec surprise.
— Oui , en effet, dit M. de la Pincerie ; cette servante qui se trouve être couchée dans votre lit... qu'est-ce que cela signifie, mon gendre?... Corbleu !... voilà qui est d'un louche...
— Beau-père, je vous jure que je ne sais pas ce que cela veut dire... je suis l'innocence même... Qu'on réveille Jeannette, il faudra bien qu'elle nous explique pourquoi elle est là.
On pousse la grosse fille, qui bâille, étend les bras, se frotte les yeux , puis regarde avec surprise autour d'elle en s'écriant : — Ah ! mon Dieu! est-ce que j'aurais fait un somme, donc !...
— Comment vous trouviez-vous dans le lit? s'écrie Cornélie en faisant à Jeannette des yeux qui ne sont pas doux.
— Comment !... mon Dieu! madame, je vous demande ben escose... c'est pourtant ben naturel , c'est pour bassiner...
— Pour bassiner? — IN 'est-il pas vrai, monsieur, que vous m'avie» ordonné de bastéser vot' }^St ,
LA MAISON BLANCHE
— Oui, j'en conviens, dit Robineau ; j'ai cru que ce serait af^rëable à mon épouse; mais je ne vous ai pas dit de vous couclier dans le lit fmu cela.
^ Ahl monsleu.... c'est que j'vas vous dire, i gnia pas de bassinoire anchiteau... on a encore oublié d'en acheter, et M. Férulus prétendait même que c'était inutile; il m'avait appris à bassiner... comme les anciens; enfin... jusqu'à présent... c'est toujours avec ma gravité, comme il dit, que j'ai échaulTé son lit.
— Quelle horreur! s'écrie Cornélic; votre savant est un polisson, monsieur... et j'espère bien que dès demain il sortira de chez moi.
— Madame , je suis tout à fait de votre avis , dit Robineau ; d'ailleun, il ne fait plus que de mauvais vers.
— C'est un drôle ! dit M. dp la Pinccric ; et si je n'étais pas presque 'en chemise, j'irais sitT-le-cbamp lui tirer Jes oreilles !...
M. Berlingue est un petit homme de cinquante ans, dont la figure goguenarde semble chercher sans cesse quelque chose doDt il puisse se moquer.
— En attendant, je ne coucherai certainement pas là-dedans, dit Cornélie; et, puisqu'on a démonté le lit que j'occupais , je vais passer la nuit avec ma soeur.
— Mais, ma chère épouse, cependant... dit Robineau. — Non, monsieur, c'est décidé ; cela vous ap]ircndra à ne point loger dans votre ch&teau des gens qui se conduisent de la sorte.
Cornélie a pris un flambeau; et, sans écouter son époux, elle se rend chez sa sœur. Le marquis approuve la conduite de sa fille. Jeannette, qui s'est levée , s'en va avec les autres domestiques.
Alfred dit à Robineau : — Tu l'as voulu I... et celui-ci, resté seul dans la chambre nuptiale, se couche en disant : — Après tout, pour cette nuit, il vaut peut-être mieux que cela se passe comme ça.
Cbàpitrc XXVI. — Visite nocturne à la maisou Blanche.
Pour se dédommager d'una journée qu'il a passée sans voir Isaure , Edouard se lève avec le jour; et tout dort encore dans le château qu'il est déjà sur la route des montagnes. Il avait prévenu son amie qu'il lerait une journée sans venir près d'elle, et la jeune fille lui avait répondu avec tendresse : — Je ne penserai qu'au lendemain pendant toute cette journée-là. 11 presse donc son cheval , afin d'être plus tôt prèsd'lsaure , car il ne doui? pas qu'elle ne partage son iuipalicnce.
Il est enfin arrivé dans la petite vallée : il attache son cheval et l'avance vers la maisonnette ; il est surpris qu'lsaure ne soit point à sa fenêtre pour le voir venir : elle s'y met chaque matin; et, après un jour d'ennui, ne doit-elle pas désirer l'apercevoir plus vite cni-ore?...
11 frappe à la porte de la maisonnette; Vaillant se fait eiilondre, et bientôt on ouvre. ls;mre parait devant son amant; mais illi' ne court pas dans ses bras : le plaisir, l'amour ne semblent plus l'aiiiuier; et, au lieu de le recevoir avec ce doux sourire qui lui était habituel, elle baiwe 1m jeux en prononçant tristement : — C'est vou» t
— Oui... c'est moi, répond Edouard, qui est frappé da changement qui s'est opéré dans les manières d'isaure. Ne m'attendiez-vous pa*>...
— Oh ! si!... je pensais bien que vous alliez venir.
— Isaure, qu'avcz-vous? que vous est-il arrivé?... que i'e»t-il donc passé en ces lieux depuis le peu de temps que je les ai quittés?... de grâce , répondez-moi.
Isaure s'assoit dans la salle basse et répond en soupirant : — U ne «'est rien passé... Il ne m'est rien arrivé.
— Vous me trompez, Isaure; vous n'êtes plus la même... Cette tristesse , ces larmes que je vois encore dans vos yeui , pensez-vous que je puisse m'y méprendre?... Est-ce un amant? est-ce celui qui vous adore que vous voulez abuser?... Parlez, je l'exige !... je vous en su[k plie!... <^)uel est ce nouveau mystère?... \ oiis ne m'aimez donc plus?...
— Ah ! je vous aimerai toujours ! dit Isaure en portant sur Edouard ses yeux remplis de larmes; oui , toujours !... quoiqu'on m'ait dit que je faisais mal... que j'avais eu grand tort... de vous aimer et de voua écouter.
— Qui vous a dit cela? s'écrie Edouard.
— Ah! ne vous mettez pas en colère, je vous en prie... hélas! ceU ne servirait à rien. Mon ami... fmrdonnez -moi de vous avoir .nspiré de l'amour!... ce n'est pas ma fairte... mais puisque je ne puis pas être à vous, puisqu'il faut renoncera ce bonheur que nous nous étions promis, oubliez-moi... Je vous aimerai toujours, moi; ce s<-ra désormais mon seul sentiment, ma seule pensée... ma seule consolation !
Les larmes qui coulent alors des yeux de la jeune fille semblent attester la vérité de sa douleur. Cependant Edouard, vivement agité, se lève et s'éloigne d'isan*^ en s'écrianl : — Vous dites que vous m' 'iniez toujours, et vous< /oulez plus être à moi!... I.ors<|u'oublianl ce que dans le monde tan', de gens prennent pour règle de leur conduite, je veux vous donner mon nom, vous nommer inon éjwuse, ne piui
Robineau parait avec un caleçon, dans la ceinture duquel il a passA oM pau« de pistolot.o , tandis qu'il tient sous la bras gauche iod fiuil , «t <Um U main droite un rasoir.
vivre que pour vous... quelqu'un vous défend de m'aimer, de m'éeoiitcr; et aussitôt vous changez avec moi... aussitôt vous voulez cesser de me voir, et il faut que je renonce à mes plus douces espérances!... Non, vous ne m aimez pas... si vous jart-igiei mon amour vous tiendriez plus à moi qu'à tout autre... Enfin, mademoiselle, quel pouvoir a donc sur vous cette lu-rsonne à qui vous me sacrifiei?... Ce n'est pas votre père; vous m'avez plusieurs lois répété que vous n'aviez pl.is de parents... Oe quoi droit cette (H-rsonne, qui se ofhe avec tant de mystère, préteiul-i'lle vous séparci de moi?... oii est-elle? je veux la voir , la connaître , lui |i;irler.
— Non!... non! n'y songez pas, s'écrie ls.nire. .\h ' je vous en prie, si vous m'aimez encore... ne cherchez («s à connaître cette penwnne... il ne veut pas... il n'a jamtU voulu être connu... être i
LA MAISON BLANCTHE.
— Il ne veut |ws! dit r.clouard avec dépit. Fort Jiicol... c'est un iomnic; \oiis vt'111'7. de vol^ lialiir...
— Ail' li-.iliirl...ré|jond iadiire tu levant au ciel ses beaux jfux pleins )e lanius; el quel niiil y a-t-il à ce que ce soil un liomme ?
— <^)uel est cet lioinme?... quels droits a-t-il sur vous?
— ('e qu'il est... je l'ijjnorc nioi-iuême... mais il a si uih» les droits les |)lus forts , les plus i^fréi.-- ceux de la reconnaissauce... ("est à lui que je dois tuut.
— tjue vous devez tout !... ConimcntPn'aveï-vous pas t'tti recueillie, t'ievi'e par les bons paysans (|ui habitaient cette maistâ?... "oitcc nas à eux seuls que vous devez de la recounaissanci .
— (;li !... non!... ce n'est pas à eux seuls... J'jCS bons vil l.igeîis qui demeuraient ici m'aimaient beaucoup , je le sai^;, mais eu.uie prenant ;wec eux , en me traitant comme leur lille, ils ne fais;ii«nl qu'obéir Vx ordres de celui auquel je dois aussi obéir aujourd'hui!... Je fais »uil déjà de vous dire tout cela... il me l'avait bien défendu...
— Isaure, quand on n'a que des intentions pures, on ne se cache pas ainsi , ou ne s'enveloppe pas de tant de mystère, et si celte personne ne veut que votre bonheur, pourquoi vous défendre de m'*inicr, de devenir ma femme?...
— \ otre femme!... non... il m'a dit que je ne pouvais Jamais être la fen)nie de personne... il ne faut plus que je vous voie, que je vous reçoive ici... il dit encore que cela fera mal penser de moi... Hélas! je ne savais pas que ce fût mal d'atmer à être avec vous.
— Et vous obéirez à cet ordre qui vous sépare de .isdI i" — Il le faut bien!... Edouard, ne m'en voulez pas... Celui qui r\ous sépare est bien fâché aussi de me f^re de la peine... cf -' '■^i très-bon... et 4 m'aime bien !...
— C'en est trop ! dit Edouard en sortant a\>ec colère de la maisonnette; c'est un autre que l'on ""laint, que l'on aime; et, pour prix de TOon amour... pour me récompenser de ne point avoiragi comme tant «fhommes l'eussent fait à ma place, on me prie de ne plus revenir!...
ih! il faudrait que je fusse bien dupe pour vous aiispr encore... Adieu!... vous serez satisfaite , vous ne me reverrez plus.
— Edouaid!... Edouard!... c'est ainsi que vous me quittez? s'écrie Isaure , qui a suivi le jeune homme hors de la maisonnette. IMais Edouard ne l'écoute plus. Transporte de dépit , de jalousie, il est remonté à cheval , et il a repris aj grand galop le chemin du château.
Tout le monde était alors réuni dans le salon, excepté M. Fénilns, qui avait reçu la signification de quitter le château, avec vingt-quatre heures seulement pour faire ses préparatifs, et qui était alors dans la bibliothèque , où . tout en donnant au diable la nouvelle épouse de M. de ia Rochi-Woire. il remettait en paquet les volumes qu'il avait apportés au château. Dans le salon, Alfred était avec la famille et regardait en souriant Ilobineau, qui paraissait encore plus timide devant sa femme et plus soumis près de son beau-père.
Edouard est trop agité pour aller au salon; il va dans son apparte- Jnent, et fait prier en secret Alfied de venir l'y trouver.
Alfred ne tarde pas à se rendre aux désirs de son ami. En apercevant Edouard, sa pâleur, son désordre le frappent : il court à lui ; et, prenant sa main qu'il serre avec tendresse , lui dit : — Qu'est-il arivé? parle !
Edouard ne peut encore répondre , la douleur le suffoque ; il vouàrait parler, mais sou cœur est trop plein; enfin il se jette dans les bras de son ami en balbutiant : — Jlon cher Alfred , lu m'as sacrifié Ion amour pour Isaure... tu voulais que je fusse heureux!... tu as vu ''excès de ma passion pour cette jeune fille, eh bien! pour prix de mon amour, elle ne veut plus me voir. Je dois perdre toute espérance Je la posséder, (juand j'oublie qu'elle n'est qu'une villageoise , sans nom , sans fortune; c'est elle qui refuse d'être à moi !
— Oui t'a dit cela? — Elle-même; je la quitte à l'instant. — Et qOels motifs'te doune-I-elle ? — L'obéissaflce qu'elle doit à un homme qui lui défend de me revoir...
— On ne m'avait donc pas trompé ! s'écrie Alfred au bout d'un moment, — Comment ! que veux-tu dire? — Ecoute. Il y a deux nuits, lorsqiv je fus visiter la vieille tour , j'y trouvai en effet quelqu'un , ce vag«?tind que nous avons si souvent rencontré dans les montagnes; il prétendit que c'était pour me parler en secret qu'il s'était introduit la nuit dans le château, et il me dit qu'Isaurc était indigne de ton amflï^, que depuis longtemps il suspectait sa conduite, et qu'enfiu il venait d acquérir la certitude qu'elle se rendait la nuit à la Maison BbncKe pour voir un homme qui venait d'y arriver...
— La perfide !... elle va le trouver la nuit!... et moi qui respectais sa candeur, sou innocence... qui craignais de flétrir ses appas!... AhJ... mon ami! l<s femmes!... les femmes !... Tiens, j'étoùfîe... je n'exi pviis plus... j'ai là un poids qui m'oppresse, qui me lue!...
— Allons, Edouard, sois homme... reviens h toi... une femme qiii nous trahit mérite-t-elle les regrets que nous lui donnons?... — Ah! mon vuii. je n'ai pas ton caractère... mais imurtiuoi m'avais-tu caché ce que l'on t'ax»ait appris?...
— Avant de le faire de la peine, je voulais acquérir quelque certitude... j'avais des raisons pour douter de la véracité du récit de ce misérable, qui semblait prendre ti:nt de plaisir à décrier cette jeune fille... et même à présent je doute encore...
— Quoil lor«qu'elle-miine visa» de m'annoucer qu-'»'"'-» ne veut
l>lus me voir... parce qu'ini insolent lui en a fait la défensel... J'.t ]e souffrirais un tel outrage ?... ^on, je connaitraj cet homme... je Verrai mon rival... il aura ma vie ou j'aurai la sienne...
— Edouard calme-toi... réfléchis avant de... — Toute réflexion est inutile... je suis décidé à me battre avec celui qui m'enlève le cœur d'Isaure... —Oui t'enlève! n'est pas très-juste; songe donc gue c'cjt toi ])lutôt (|ui le lui enlevais... Cet homme connaissait Isaure avant toi; si quehiu'un a droit de se plaindre, n'est-ce |)as lui? — Oui , cet homme connaissait Isaure; mais , avant qu'il fût revenu en ces lieux, elle m'aimait... elle me le jurait du moins... chaque jour elle semblait me voir avec un nouveau plaisir, me quitter avec plus de regret.... (Test ilcpuis le retour de ce protecteur inconnu quelle me repousse, qu'elle ne peut plus me voir... Tu vois bien (jue c'est lui qui m'enleva celle que j'aime... que c'est lui qui fait mon malheur... — Je vois... qu'il est bien impossible de faire entendre raison à un amoureux!...
— Mon ami , ma résolution est arrêtée... cette nuit je tr<"iverai mon rival... il me cédera Is;iure ou il m'ôtera la vie... — Te céicr^oaure !... quoi ! voudrais-tu encore lui donner ton nom ?... Je ne sais plus ce que je ferai... mon sang bout... ma tête est brûlante... Âb ! Alfred, (luissetu ne jamais connaître les tourments de la jalousie!... Ne me fais plus de représentations , je n'écouterai rien avant d'avoir satisfait ma fureur... Cette nuit, nous irons ensemble à la Maison Blanche... C'est là que je trouverai cet bonimc qui s'enveloppe de tant de mystère... j ai com|)té sur toi pour m'accompagner... pour être mon second... Cependant, si tu blâmes ma résolutioji, j'irai seul...
— 0"'> nioil te quitter dans un pareil moment! Non, cher Edouard, j'irai avec toi. — Je prendrai mes pistolets... prends aussi des armes.,» Nous sortirons du château à pied... à huit heures... à dix nous seront arrivés, c'est assez tôt... Maintenant, laisse-moi retourner au salon...
— Excuse-moi de n'ypoint paraître, dis que je suis indisposé... Ah! il me serait impossible de me trouver maintenant avec des gens devant lesquels il faudrait me contraindre.
Alfred presse la main de son ami et n'insiste pas pour rester avec lui , car il sait que dans les grands chagrins il y a des moments oii les consolations même sont importunes. 11 retourne près de la société, il annonce qu'Edouard est indisposé. L'absence d un des jeunes gens , la tristesse, la préoccupation d'Alfred, ne contribuent point à égayer le dincr du lendemain de noces, pendant lequel Robineau ayant eu le malheur de dire « demi-voix, en se frottant les mains... — Cette nuit, du moins, je me flatte que je ne coucherai | as seul, M. de la Pincerie lui fait une verte réprimande sur la liberté de ses propos, et madame de la Roche-Noire fait la mine tout le restant du repas.
Le soir, la table de whist est dressée; comme on n'a plus M. Férulus pour faire le quatrième , parce que pour. la dernière soirée qu'il passe au château il serait bien fâché d'être agréable au marquis , on propose à Alfred de le remplacer; mais Alfred annonce qu'il se sent fatigué et se retirera de bonne heure. Alors M. de la Pincerie fait mettre ses deux filles au jeu, et l'on fait une bouillotte de famille, jeu auquel Mignon se croit très-fort parce quil ûit ]e passe avant d'avoir vu ses cartes. A huit heures, laissant Robineau aux prises avec son beaupère et sa femme pour un coup qu'il a mal joué , Alfred sort du salon, se rend à son appartement, y prend ses armes, son manteau, parce que le temps est humide et froid, puis va retrouver Edouard, qui se promenait avec impatience dans sa chambre eu attendant son ami.
— Me voici , dit Alfred. — En ce cas, partons, répond Edouard d'une voix brève , il est temps. — Pourquoi allons-nous à pied ?... — . Il me semble que nous serons moins aperçus... que l'on nous entendra moins venir... Qui sait si celui que je veux découvrir n'a point sur la route quelques espions chargés de laverlir en cas de surprise?... — Soit, allons à pied... aussi bien la marche et l'air frais du soir te calnierout peut-être un peu.
Edouard ne répond plus , il prend ses pistolets , se couvre de son manteau et descend l'escalier. Les deux jeunes gens se font ouvrir par le concierge; Alfred lui met une pièce d or dans la main, pour qu'il attende leur retour, qui peut n'avoir lieu que tard dans la nuit. Ils sortent du château , et à la pâle clarté de la lune , qui se montre d« temps à autre sous les nuages , ils prennent le chemin qui mène dam les montagnes.
Edouard marche en silence et d'un pas pîcCij r3, ->>~ sd n'os« troubler ses réflexions, il se contente de regarder de temps à autre les rochers et les montagnes qui les envirounent; ce voyage de nuil lui rappelle celui qu'ils ont fait en se rendant a la Roche -Noire; il pense à leur gaieté d'alors , et soupire en songeant combien il a fallu peu de temps pour dissiper le bonheur que l'avenir leur promettait.
Après plus d'une lieue et demie faite sans s'arrêter, et lorsqu'ils ne sont plus qu'à une courte dislance de la petite vallée , Alfred dit à son ami : — Reposons-nous un moment... reprenons haleine... celui que tu cherches n'est peut-être pas de si bonne heure à la Maison Blanche...
— Soit, dit Edouard, reposons-nous ici. Et il s'assied près d'Alfred sur un fragment de rocher. Il garde toujours le silence, Alfred lid prend la main et lui dit : — Blon pauvre Edouard, conviens que iicas sommes Ijlm fous de nous faire tant de peine pour une jeune fille... bien jolie , je l'avoue... mais il y en a tant d'autres que nous ne connaissons pas encore!...
— Alfred, il eit potable q[ue ce soit uim lattiw, me fetU... je,.
LA MAISON «I.ANCfilî.
comprend» bion qno \c forais inipiii d'ouWicr Itaure... delà mépriser; mais, mon ami, tous les joins nii pcrst^vtre dans une cliose , quoique l'on s:iclic que I on fiiit mal. Je le l'ai dit , lu ne sens pas l'amour comme moi!... cl c'est un rjrand honlieur ]i(Mir toi... Tu as THmé Isaiire passionnément: m-Aa dès que tu as eu piis la résolution de me sacrifier cet amour, tuas ]iu éloigner une imaije adorée de ta pensée, et, quelques jours ajirès, conviens qu'elle s'y offrait déjà bien moins. Moi, j'aimais Isaiirc sans le laisser autant paraître; mais c'est un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!... Puissé-je n'avoir pas longtemps à souffrir ainsi!... Viens, le temps se passe... jVi bâte d'arriver...
Edouard se lève , ils se remettent en marche, et au bout de dii ininutes ils descendent dans la vallée. Alors Kdouard est obligé de s'artêter, tout son corps trenil>le, il respire à peine, il est '""es de s'appuyer sur le bras d'Alfred pourse soutenir.
— Alleiids... attends... lui dit-il; la vue de ces lieuv me fait un mal !... l'ardonne-nidi, cher Alfred, toutes les peines que je te cause.
Pour toute ré]ioiise, Alfred lui serre la main, et bientôt ils se remettent en marche; mais ils ne s'aperçoivent pas que l'iiommc au b.'iton noueux , qui était arrêté ;» peu de distance , suit alors leurs pas en ayant soin de se tenir constamiiienl dans l'ombre.
— Allons d'abord près de sa demeure, dit Edouurd: nous saurons si elle est encore chez elle.
Ils marchent en silence et en tâchant de diminuer le bruit de leurs pas; ils sont bientôt pièsde la maisonnette : ils voient de la lumière dans la pièce du premier, la croisée est ouverte, et de loin ils aperçoivent Isaure , qui est dans celte chambre.
— Elle est là!... dit Edouard à voix basse. — Oui, répond Alfred, et elle est seule... — Elle ne fait rien... elle semble absorbée dans ses pensées... Alfred!... rep;ardedonc comme elle est toujours belle !... — Eh! mon ami, pour être infidèle, une femme n'en est pas moins jolie!... rpielquefois même elles le paraissent davantage après. — Elle se lève... elle va caresser Vaillant... rei^arde donc... on dirait qu'elle pleure... Ah ! mton ami , si je ne me retenais , j'irais me jeter à ses Jïcnoux... — Attends, elle s'approche de la fenêtre... Cachons-nous derrière ces arbres.
Isaure vient de se placer à la fcn'ctrc, ei, ; re(;arae la Maison Blanche.
— C'est là!... c'est toujours là que se portent ses yeux!... dit Edouard avec douleur. Insensé!... et je croyais qu'elle pensait à moi.
Div minutes s'écoulent pendant lesquelles Isaure reste constamment à la fenêtre , et les jeunes gens , ))lacés derrière des arbres, ne la perdent ]),is de vue, ainsi que la Maison Blanche. Au bout de ce temps, une lumière parait à une fenêtre de la maison mystérieux»,
— C'est sans doute le signal qu'elle attendait, dit Alfred. En effet la jeune fille quitte aussitôt sa fenêtre, elle disparait de sa chambre, et bientôt elle sort doucement de sa maisonnette, Edouard serre avec force le bras de son ami , il ne peut parler, mais il suit tous les mouvements dlsaiire. Celle-ci, après avoir refermé la porle-, s'élance légèrement dans la prairie, et la traversint d'un pas précipité , arrive bientôt devant l'entrée de la Maison Blanche, et se glisse furtivement dans riiabilalion, dont la porte se referme sur elle.
Les jeunes gciis l'ont suivie, ils l'ont vue entrer dans la maison et ils s'arrêtent à quelques pas.
— Il n'y a donc plus de doute! dit Edouard d'une voix sombre; elle est là !... ià !.,, avec mon rival!,.. Ah! je vais...
— Que vas-tu faire? dit Alfred en retenant Edouard, frapper à celte porte?.,, faire du bruit?,.. Ils ne l'ouvriront pas.,, et d'ailleurs tu n'en saurais pas davantage, ÎVe vaudr,it-il [las mieux attendre qu'elle sortît?.,. Peut-être celui qui est là-dcd.ins vs l'accompagner; si nous pouvions les voir, les entendre sans être aperçus !,,. Il sera toujo'^rs temps de défier Ion rival; jiuisqu'il est là, il ne peut l'échapper.
— Oui... oui.., tu as raison, dit Edouard ; attendons,., je tâcherai d'en avoir la force!,,, — Tiens, plaçons-nous sous ce bouquet d'arbres , nous serons justement en face de la porte,., et on ne pourra nous ajiercevoir.,. Siens,
AUrrd entraîne Edouard sous les arbres qui sont à une quaraotainc de pas de la Maison Blanche, \à ils se b'ottisscnt dans l'endroit le plus sombre , el attendent en .'•ilence uni' la i>nii« oiji est vis-à-vis d'eux s'ouvre de nouveau.
Un quart d'heure s'est écoulé dans celle ]H'niblc attente; Edouard so meurt d'impalieure el de jalousie; cependant le désir d'acquérir la preuve de la perfidie d'isaure lui donne la force de résister aux mouvements impéiueux de son âme. Tout à coup un léger bruit se fait entendre, mais ce bruit ne vient pas de la i\laisoi> Blanche , c'est de icrrièrc les jeunes gen< qu'il est parii.
— J'ai entendu quelque chose , dit Edouard. — Oui , j'ai cru aussi... •— Ne aerions-uous pas seuls ici?...
Ils regardent avec attention .lulour d'eux, niais n'aperçoivent per- Bonne. Dans ce moinenl la lune , qui vient de sortir île dessous les images, permet de distini;uer fort bien les objets, el Edouard tressiiille en entendant ouvrir la iiortede la Maison Blanche. — Les voici! dit-il,
Isaure sort la première; elle est suivie d'un homme d'une taille haute, qui esl ei'.velojipé d'un l.iri;e iiMUteau, et qui a un ch.ipcau rond placé fort avant sur s«t yeu\. Ot homme et Isaure se IrouvteMl
alors dans l'ombre que projette la maison. Bientôt U jeune hUr. dit d'un ton triste : — Adieu , mon ami.,, adieu, je vait rcotrer,,. \ oui ne me gronderez plus , n'est-ce pas ?... Il tie revii-juJr» d=*J... je lui ai dit que je ne pouvais plus le recevoir.
L'homme qui est avec Isaure lui répond trop bas pour que les jeunes gens puissent l'entendre; mais, tout en (wriaut, il fait quelques pas avec la jeune fille en la rcconduis-iol du cùt^ de sa demeure. Edouard les suit en se tenant toujours caché du côté Je l'ombre, tandis qu'Alfred reste sous les arbres, devant la maisoD, pour couper la retraite à l'inconnu.
Bientôt Isaure et son compagnon s-arrëlent ; celui-ci presse la jeun* fille dans ses bras et l'embrasse tcodrcmcat. A cette vue , Eolouard , ftirieiix , va s'élancer vers eux ; mais dé;» Isaure court légi.-reiiieut ven sa demeure, tandis que l'autre personne marche à i;rurids |ûs vers U maison en suivant le côté des arbres qui dérobent Alfred a u \ue. la lune donnant alors en plein sur le visage de la personne qui vient di son côte permet à Alfred de l'examiner tout à son aise-, loin âf I .arrêter et de l'empêcher de rentrer dans la Maison Blanche , Alfred r:i resté immobile à la place qu il occupait. Ce|Ciidant Edouard court s iles pas de celui qu'il brûle de combattre ; mais il le voit rentrer di.s la maison, dont la porte se referme sur lui. — Eh quoi! dil-il a Alfred, il a passé devant loi el lu ne l'as pas arrête '... lu ne I -s pas empêché de se soustraire à ma fureur!... MaiuleuaDl je uc pu» plus douter de la perfidie d'isaure!... Cet homme la pressi-e dan^ .-'■. bras!... Ah! il va payer de sa vie son bonheur; oui! s il refuii- i!e m'oiivrir, dussé-je escalader ces murs,,, briser ces feuètrci , il ua m'échappera [las!.,.
Edouard courait déjà vers la maisoa en tenant ses pistolets à la main. Mais Alfred , revenu de la stupeur qui s'est emparée de lui, se précipite sur les pas d'Edouard, lui saisit le bras el le relicnl en s'écrianl :
— Edouard, je t'en supplie, ne songe plus à ce combat!... il ne peut avoir lieu... — Que je ne songe plus à me venger?,.. Est-ce pour me tenir un tel langage que lu m'as accouipiigné ?... Iaiss<-moi!... — INon, je l'en conjure!... au nom de notre amitié... jette ces armes qui me font horreur!... — Quel intérêt t'inspire donc cet homme! Ah! je sens, moi, que je le déteste que je l'abhorre!... el c'est dans son sang... — Malheureux!... que dis-tu?... C est mon père !
— Ton père ! s'écrie Edouard, sur lequel ces mots font l'effet de la foudre, tandis qu'un peu plus loin le vagabond répclc d.iBC voix sourde : — Son père, puis s'éloigne à grands pas cl dis)>arait sous le» arbres.
Au bout de quelques instants de silence, Edouard , qui semble seulement alors reprendre ses esprits, doune ses pistolets à Alfred en lui disant : — Tiens !... prends!... ôte-moi ces armes ,'... Tu as raison, je ne puis me battre contre lui !...
iSans laisser à Edouard le temps de chaDger de résolutiou. Alfred lui prend le )>r!ts el l'eDlraine précipitamment loin de la Maisou Blancl'".
CiijiPiTBB XXVU. — Les adieai an chUrtn.
Alfred a entraîné son ami vers le premier chemin qui s'est trou\^
devant eux ; il n'a .songé qu'à 1 éloigner de la M.iison Blanche cl de U demeure d'I.-iiiun'. Les i!eii.\ jeunes geus marcUeiit luiir,U'iiii'.s .«u hasard et en silence, leur ca'ur est trop oppressé pour qu'iis p iis.srul encore se communiquer leur pensée. >lais , après avoir marché ; —mlint fort longtemps sans autre but que de s'éloigner de la ptlilc vallée, épuisés de fatigue el d'émotions, ils s'arrêtent daivs uiic vaste prairie ; Edou.irJ se laisse tomber sur le gazon c:i dis;iiit « Alfred : — Peposotis-nous ici... J'ai besoin de respirer un mouicnt.
Alfred s'assied près de son ami. Pendant longtemps encore ils gardent tous deux le silence , eiifin Edoimrtl ditd uue voix altérée : — Es tu bien sur que cet homme soit ton père ?
— Mon ami , les yeux d'un fils peuveut-ils s'jr méprtnift'?... Oui. c'est bien lui ; il venait de mon eôlé... La lune ecJairait paKailt^ient. J'ai eu tout le temps de le regarder, de le rcconnaitre !... frappé de surprise , je suis resté immobile... je n'ai poiut quille les arbrvs qui me dérobaient à sa vue... j'en rouds grâce au ciel!... Va fils nr doit jamais forcer l'auteur de ses jours à rougir devant lui. Je lie dois (Jus chercher à comiailre les motifs de la cunduile de mon père, ni 1rs senlimenls qu'il éprouve pour Isaure... >'est-il )ms maître de sci «étions? et s il a... quelques faiblesses , uc les racUèt<>-t-il pas pjr raille qualités? Ah! mon cher Edouard, quand je ;)^nsr au\ événements atTreui qui pouvaient arriver si je n'avais |.i$ reconnu mon père... si l'obscurité uous eût déroW ses traiUs à tousc -ix!... Jofrx'mis encore... moiicteurse glace!... Mon père... si bon, s; ^ndHh^rnt jHiur moi!... nui ne eberche qu'à ine rendre heiirvux... qui r>t \\wr mei l'ami le plus tendre !... serait mort de ta m.iin iH-ut-être... et eu présence de son fils ! AU ! mon ami , crois-moi . toutes les pt-iiics de l'amour, tous les lourmenis que nous cjuse iiiio femme n'.ippriH'nerv^n! jamais de l'angoisse qui déchire le ctTur d un fils à la |>ensce H'.tvoir pu sans le savoir servir de témoin au uiourlner de son |htî !...
— Alfi-ed, je pense bien que tu es rassuré maintcoini. — Gai... i
LA MAISON ULAWCllE.
j'en tiiis persuudt' , tu respecteras mon ptre... et d'ailleurs, mon ami, loyons justes, ce n'est pas lui qui t'a trunipé... Isaure seule est cuupalilf, elle ne devait |)as répondreà ton auioiir... elle ne devait pas te ilonner d'espérances... mais les femmes cèdent toujours à leurdi'sirdu plaire, sanssonf;erà toutce qui pcuteu résulter. Dans ta fureur jalouse, tu veu» combattre celui qui défend il Isaure i\r te revoir, de t'éeouter encore!... Cependant n'en avait-il pas le droit? depuis lon(;temps sans doute il connaît cette jeune fille !... Voilà donc le motif de ces fréquents voyages dans lesquels il ne me proposait jamais de l'accomiia- Kiier... (Jui; oh ! il y a longtemps... bien longtemps qu'il vient à la Maison Blanche... mais une amourette !... J'avoue que cela m'étonne , et j'ai encore peine à le croire. Depuis la mort de sa seconde épouse, de cette Adèle qu'il aimait tant, je lui ai entendu dire cent fois qu'aucune femme ne pouvait désormais toucher son cœur... ,1e sais bien qu'on dit cela et que ça n'empéehe pas que... mais , je le répète, cela m'elonne... Son seul tort est de ne m'avoir pas mis dans sa confidence, de ne m'avoir pas dit deux mots de celle intrigue... Ne suis-je •as autant son ami que son fils?... Alors nous n'aurions pas été nous >onieiier près de la Maison Hlanche et faire la cour à la petite, je i'aiirais pas été exposé à devenir le rival de mon père !... mais, puisqiiil veut cacher cette intrigue, respectons son secret... 11 ignore que <■ est dans ce pays que nous sommes ; je n'ai jamais eu le tKmps de lui écrire , et certainement, si la petite lui a parlé d un Edyi^Xl, il ne se •■■era jias douté qu'il s'agissait de l'ami de son fils
Edouard a écouté tranquillement Alfred; il scmaie appreiwirr çjjns '■e qu'il vient de dire; il est plus calme, la raisun se fait entendre. •- air pur et frais de la nuit, le reiios qu'ils vienuent de pnMiin; ont vussi fait leur effet; le sang circule mieux, les oppressions sont moins ■*)rtes ; et tel qui se livre à tous les transports d'une fureur jalouse et <ie rêve que vengeance serait beaucoup moins furieux s'il voulait se promener au grand air pendant un quart d'heure. Le physique et le moral se tiennent toujours un peu.
Après quelques nouveaux instants de silence, tdouard dit à son .inii : — Je ne veux plus rester dans ce pays... J'ai hâte au contraire dem'en éloigner... Dès demain je ferai mes adieux m\ habitants du château, et je quitterai l'Auvergne... où pour mon rtpos je n'aurais jamais dû venir! — Je partirai avec toi... Je commence d'ailleurs à me lasser du château de la Roche-Noire et de tous les originaux qu'il renferme... Oui , demain nous ferons nos adieux... Nous i*tournerons à Paris chercher des distractions, ou , si tu le préfères, no« irons visiter la Suisse , l'Italie... Partout je t'accompagnerai... Le ttmps... et mon amitié parviendront à eft'acer de ta pensée des souvenirs pénibles... Allons, donne-moi ta main , Kdouard I... Crois-moi , on n'est jamais entièrement malheureux quand on possède un véritable ami.
Les deux jeunes gens se serrent longtemps la main, et Edouard promet à Allred de faire tout ce qui dépendra de lui pour oublier Isaure.
~Où sommes-nous? dit Edouard au bout d'un moment. — Ma foi, je n'en sais rien... nous avons marché longtemps , et je n'ai fait nulle attention aux chemins. Je ne me reconnais pas... la lune s'est cachée, '-.omme nous pourrions fort bien nous égarer dans ces campagnes , je crois que nous ferons mieux de rester ici jusqu'au jour; dès qu'il paraîtra, nous regagnerons le château.
Edouard est de l'avis d'Alfred; ils s'étendent sur le gazon pour y chercher le repos ; mais il n'approche pas des paupières de l'amant (i'Isaure, qui a sans cesse présents à la ncn^^is las traits si aimables de 'die qu'il s'était fait une douce natn'ûde d'aiœer et de voir chaque jour.
Dès que le jour commence à poindre , les jeunes gens se lèvent , et lies paysans qui se rendent à leurs travaux leur indiquent le chemin du château. Ils y arrivent sur les huit heures du matin, et rencontrent r.ans la cour M. Férulus, quia à son habit les grands boutons d'acier, mais qui porte sous son bras un gros paquet de livres comme le jour où il est venu s'installer à la Roche-Noire.
Le savant s'est arrêté au milieu de la cour; il jette un dernier regard sur les fenêtres de l'appartement qu'il habitait et s'écrie :
Adieu , liont^ '. je fMrs I,
^ En se retournant il aperçoit les deux jeunes gens et va au-devant d'eux d'un air assez triste, puis leur fait un grand salut.
— Où allez-vous donc de si grand matin, monsieur Férulus? dit Alfred. — Je m'en vais, messieurs, je quitte pour jamais ces lieux ; on aie renvoie... on me destitue de ma place!... Et pourquoi? parce que j'ai appris à une jeune fille à se servir de la bassinoire que nous a donnée la nature... f j'est pas ma faute d'ailleurs s'il n'y en avait pas d'autres dans le château ! — Comment ! tout cela ne s'est pas arrangé , raccommodé?.'.. Robineau est cependant un bon g;ircon
— Depuis qu'il est marié, ce n'est plus que la nullité la plus comjrtète... Pauvre cher homme I... il en verra de cruelles '... Je n'ai pas le bonheur de plaire à madame son épouse !... Elle n'a pas trouvé mes vers jolis... ou du moins elle a refusé de les entendre... iMessieurs , il n'y a rien à espérer de quelqu'un qui ne sait pas respecter la science i... AjHès mètre ennuyé tous les soirs à faire la partie de cet insolent la Piiicerie et de sou imbécile de frère, voilà comme on me récompense!... Saturus sum oi)probriis!... et misa la porte sans monu- un (ji.ois ile mes apjjoiutewtutï du liihliolhi.'ciire I,,. Mais qu'ii--«o trou-
vent lin autre de ma force ! Madame a dit que «on oncle Mignon ferait fort bien tout ce que je faisais ici... Oiiel lildsphèmel... Mai» il parait que toutes les places que le cher oncle devait avoir se réduiront à Itre domestique chez sa nièce. Au reste, j'emporte la bibliothèque soui mon bras... elle m'appartient , c'est tout mon bien:.. Je vais tâcher de reformer une petite école , ou de trouver un autre Méiéne qui veuille d'un Virgile pour aller à l'immorlalilé moyennant cent écus par an... Il me semble que ct;la ne vaut pas la peine de s'en passer. Quant à ce château, vous verrez , messieurs, il sera bientôt mangé, pillé, vendu, abandonné... il s'écroulera sans qu'on se rappelle le nom de son dernier possesseur, et on cherchera la Hoche-.'\oire comme ou clierclie malmenant Habylune , Tlwbes et Ninive !
— Nous ne verrons pas cela, mon che 'monsieur, (érulus , car nou« allons aussi quitter ce chttcau.
— Voiisaliezle uuitter. messieurs r Jjt Férulus d'us air toutjoyeui, j'en suis enchanté !... Ces gens-là ne sont jias dignes de vous posséder! Vous et moi de moins, je vous demande ce qu'il restera de spirituel
au château ! Vous retournez à Paris? — Peut-être nous
comptons' voyager un peu. — Vous n'avez pas besoin d'un interprète pour vous servir de truchement dans les pays que vous allez parcourir?... — Non , nous en savons assez pour nous faire comprendre où nous irons. — Vous n'avez pas... par hasard, quelques enfants dont il faille soigner l'éducation ?... — Non, monsieur Férulus, pas pour le moment. — Alors , messieurs, je vous fais donc mes adieux... vate et me ama.
le savant s'éloignait tristement ; les jeunes gens auraien ;»oulu lui faire accepter leur bourse, pour empêcher de mourir de raim un homme qui ne cherchait qu'à faire aller ses semblables à l'iinmortalilé ; mais ils ne savaient comment s'y prendre, de crainte de blesser son amour-propre ; cependant Férulus, qui s'éloignait lentement et à regret, laisse échapper un volume du paquet qu'il porte , et continue sa marche sans s'apercevoir de la perte qu'il vient de faire. Alfred va ramasser le volume , il cache sa bourse dessous , appelle le savant, qui s'arrête sur-le-champ, et courant après lui, le jeune homme lui met dans la main le livre et la bourse en lui disant : — Monsieur Férulus, vous avez laissé tomber ce volume. — Jelwva! c'est le traité de Sénèque sur le mépris des richesses!... — Cela vous aurait peutêtre fait faute.
Le ci-devant bibliothécaire ferme sur-le-champ la main dans laquelle on a glissé les deux objets, fait un sourire aimable à Alfred, puis s'éloigne très-vivement, comme s'il eût craint qu'on ne voulût lui reprendre ce qu'on venait de lui donner.
Alfred et Edouard rentrent dans laur appartement jusqu'à l'heure du déjeuner. Alors ils se rendent au sîilon , où la famille est réunie. Quoiqu'il ait couché avec sa femme , Robineau n'en a pas l'air moins timide auprès d'elle; mais Cornélie trouve à peine le temps de répondre à son mari ; elle gronde chaque domestique, et vient déjà d'annoncer à son époux que Jeannette, le jockey et M. Cunette ne tarderaient pas à suivre M. Férulus. Robineau n'a pas même le teuips d'approuver les résolutions de sa femme , parce que lorsqu'il veut parler son beau-père lui coupe la parole en lui disant : — Mon gendre, laissez agir votre épouse, et ne la contrariez jamais, ou, corblcu 1 vous auriez affaire à moi.
Les jeunes gens annoncent à la société qu'ils vont quitter le château, et Eudoxie dit à demi-voix : — Cela va être amusant ici !... Certainement je n'y resterai pas longtemps!
Madame de la Roche-Noire reçoit cette nouveUe très-froidement; les deux jeunes gens n'ont pas paru assez éblouis de ses charmes pour qu'elle les regrette. Mais Robineau, qui commence à s'apercevoir que depuis qu'il est marié il ne s'amuse pas autant qu'il l'espérait , s'écrie : — Comment! vous voulez déjà nous quitter... partir?... et quand cela? — Aujourd'hui même, dit Alfred. — Aujourd'hui!... Ah ! par exemple... je ne le... nous ne le souffrirons pas, cela ferait de la peine à mon épouse... Encore quelques jours... on ne part pas si brusquement ! — Eh bien !... nous ne partirons que demain, répond Edouard, qui semblait depuis quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions. — Demain soit , dit Alfred , qui est cependant surpris qu'Edouard veuille bien différer leur départ.
On ne tarde pas à retourner chacun à ce qui lui plaît. Eudoxie , qui veut sans doute qu'Alfred lui tasse ses derniers adieux, lui demande son bras pour aller se promener dans le jardin; et Cornélie, restée seule avec Hobineau, lui dit : — Pourquoi vous permettez-vous de retenir ces messieurs au château sans savoir si cela me fera plaisir? — Mon amie , j'ai cru que... — Ne sont-ils pas bien aimables, vos amis , qui passent tout leur temps à courir je ne sais où et ne soul ici que pour manger? Désormais, monsieur, c'est moi qui inv:; ■ ..i ks personnes que je voudrai recevoir. — Oui, ma chère uni Si vou»
voulez, je vais dire à Alfred et Edouard qu'ils peuvent partir tout de suite , que cela nous est égal... — Autre sottise !... Non , monsieur; ne dites rien, ne faites rien, ne vous inêlr" '*^ rien, voilà tout ce qu'on vous demande.
Après avoir dit cela , Cornélie laissr là Robineau, qui lorsqu'il est seul frappe du pied avec force en disant : — Je ne veux pas la contrarier, parce que nous sommes dans la lune d« aà^i ; mais jç sais que jç sui» le oaitre , (a me suilit.
LA MAISON nLANCIIE.
Après avoir asseï lonfjtemps promené Eudoiie, Alfred est rentré au château; il dispose tout pour son procliain dcpart et se rend ensuite près d'Edouard.
— Pour quel motif as- tu bien voulu différer notre départ? dit Alfred ; il me semblait que tu devais être ure.isc de Vé'? "^arde ce pays... de... ces monta(;nes.
— Oui , oui , sans doute , répond Edouard iivec embarras , mais avant de quitter l'Auvergne... où je ne reviendrai jamais... je voudrais... Alfred, tu vas me gronder!... — JNon, dis-moi franchement te que tu espères encore ? — Je n'espère jilus rien !... Mais je ne puis résister au désir de revoir Isaure encore une fois... de lui faire mes derniers adieux !... — Je m'en doutais !... — Je l'ai quittée si hrusquemcnt... pourtant je ne «,i/iinaissais pas alors toute sa perfidie... mais rassure-loi , ce n'est pas pour lui faire d'inutiles reproches que je veux la voir, au contraire !... Je lui dirai... que je lui pardonne tout le mal ^'elle m'a fait... que je désire qu'elle soit heureuse... que jamais son image... Oh ! non, je ne lui dirai pas cela, et cependant.... Ah! mon ami, blâme-moi de ma faiblesse!... mais je crois que je l'aime plus que jamais !...
— Tu veux aller voir Isaure... mais y songes-tu ?... si nous y trouvions... si tu y rencontrais... le baron ? — J'épierai le moment où elle lera seule... tu sais bien qu'elle ne passe que peu de temps à la Maison Blanche ; dussé-je ne lui parler qu'un moment, il faut que je la revoie encore... Alfred, pense donc que ce sera la dernière fois. — Eh bien ! je t'accompagnerai... Oui , j'irai avec toi ; au moins je serai plus certain que tu ne feras pas d'imprudence, et je pourrai veiller à ce qu'on ne te sur|irenne pas auprès d elle... — Cher Alfred ! (pie tu es bon!...
— H faut bien que je devienne sage quand lu fais des folies ; c'est chacun à son tour. Je vais dire au jockey de nous tenir les chevaux prêts pour ce soir, car je ne vois pas la nécessité d'aller encore à pied. JVous partirons à l'heure où on va' se coucher, nous prétexterons
l'ailleurs notre départ de demain pour nous retirer de bonne heure... Edouard, tu ne prendras pas d'armes, j'espère !... — Quelle idée!... Oh ! non , non , je ne veux voir qu'elle , je ne veux que lui dire adieu avant de m'en éloigner ])Our toujours!
Tout étant convenu, les jeunes gens vont rejoindre la compagnie. Ainsi que Kériilus l'avait prédit, le diner est beaucoup moins gai qu'à l'ordinaire. Alfred et Edouard ont trop i penser pour chercher à soutenir la conversation. Eudoxie semble s'ennuyer ; M. de la Pincerie est de mauvaise humeur, i>arce qu il prévoit qu'il n'aura personne le soir pour faire sa partie ; Cornélie garde son air de fierté et parle à peine ; Mignon lui-même ne parait pas être fort content , parce que sa nièce lui a déjà donné mille choses à faire dans le cliàleau ; enfin Robineau traite sis deux amis avec une eitrCme froideur, dans l'espoir d'être agréabj? i sa femme.
Le soir, les jeunes gens font leurs adieux. — Il est possible, dit Alfred , que nous partions demain avant que ces dames soient levées.
— Comme vous voudrez , messieurs , dit Robiueau ; et si cela vous fait plaisir de partir ce soir, vous pouvez
M. de la Roche-Woire n'achève pas, parce que sa femme le tire par son habit de manière à en déchirer la basque. Alfred et Fdouard se regardent en souriant; et après quelques heures d'une conversation coupée par les fréquents bàilleiiienls du marquis et les soupirs étoulVés de madame de llaulmont, on se dit adieu et l'on se sépare.
Les jeunes gens laissent à leurs hôtes le temps de se renfermer chez eux; puis ils (lescendenl dans la cour, trouvent les chevaux sellés, et se font ouvrir par le concierge en liii disant : — JVous reviendrons dans deux heures.
— Vous reviendrez quand vous voudrez , vous trouverez la porte ouverte, répond Cunetle , qui est gris suivant sa coutume. Madame la bourgeoise m'a signifié que je pouvais me chercher une autre place... Alors vous enleiulez ben que je ne vais pas me geiiêr pour sa porte... Je me couche, et je laisse tout ouvert... arrive qui plante... je m'en moque... je t'ai pas envie de me déranger.
BiAPiTRE XXVllI. — AltonUt.
— ?fous .turons assez souvent parcouru la nuit ces campagnes, dit Alfred en faisant marcher son cheval près de celui d'Edouard. Les chemins étaient devenus mauvais ; la pluie qui était tombée pendant toute la soirée les avait leiidiis ijras et glissants ; et ce n'est ipi'eu allant avec précaution que Us deux cavalier» peuvent avancer sans accident.
Edouard n'a répondu à son auil qiren poussant lui profond soupir. Alfred conçoit qu'au moment de voir Isaure pour la dernière fois, il soit tout à ses souvenirs et à ses regrets ; respectant le silence et le chagrin de son ami , il se lient près de lui , mais il ne lui parle pins.
Ils n'oul fait encore que le tiers de la roule ; il tombe une pluie froide ; Edouard a voulu pousser son cheval , mais déjà deux fois l'aiiiiuai a manqué de s'abattre ; le cliemiu devient rapide, et il faut se tétoudre à n'aller qu'au pas.
— Je crois que nous aurions été plus vite à pied , dit Edouard avec i'Tipalience. — iV'avons-nous pas tout le temps d'arriver?... répond AIftdj rien ne nous pressera pour letoiiruer au chàleai>... "* •'■ «
dire adieu à Isaure, il ne te faut pjs toute la nait. — Je ne tau ce que j'ai... mais il me semble que je n arriverai jamais asit-i VA près d'elle... Des pensées sinistres m'uppresM-nt... Alfred, crois-tu aui pressentiments ? — Allons donc ! quel enfantillage !... Quand on vient d'éprouver quelque peine, quand on est trompé, trahi dans ses alTec tions, à chaque instant on redoute un nouveau malheur; on appellera cela des pressentiments, tandis que ce n'est que le résultat de la disposition de notre esprit. Les gens heureux , ceux à qui tout réussit . n'oct jamais de pressentiments; cependant, il leur arrive parfois des cvcnements fâcheux ; mais ils ne les ont jamais prévus , parce qu'ils ne voient pas tout en noir... Maudit cheval! il veut al>solument se mettre à genoux. François m'a dit qu'à Clermont, oii il a été deraieremeot , il y en avait deux fort bons à vendre ; »• tH v»ii» «i-»» qous voyagions ainsi, je les achèterai.
Edouard ne répond pas; il est retombé dans ses pensées, et n'en sort que pour dire a voix basse : — Que cette nuit est sombre et triste 1 quelle différence d'avec celle d'hier !...
— Oui , dit Alfred ; je commence à croire que l'hiver le séjour de l'Auvergne ne doit pas être fort gai... — Ah! si elle m'avait aimé.... comme elle le disait, si j'avais pu vivre auprès d'elle . ces montagne» couvertes de neige , ces glaciers , cet site* sauvages auraient toujoim été riants à mes yeui !
— Allons, Edouard, sois raisonna'ble... le temps te consolera... J'aimais bien Isaure aussi ; oh ! oui !... j'en étais fou ! cependant je sui* parvenu a triompher de cet amour.
Edoii.ird ne répond rien, mais il sounire et se dit en lui-même : — Il était bien loin de l'aimer comme moi !
Ils sont enfin dans le cliemin qui descend dans la vallée ; ils s'arrêtent et quittent leurs chevaux à l'endroit ordinaire, puis marchent vers la maisonnette. Alfred prend le bras d'Edouard, dont l'agitation redouble à mesure qu'ils approchent de la demeure d'isaure.
— Elle est chez elle ! s'écrie Edouard, qui vient d'apercevoir de la lumière à travers la croisée du premier étage de la maisonnette. — AU ! mon ami!... arrêtons-nous un moment... mon cceur bat avec tant de force... Elle est dans sa chambre!... je craignais de ne plus la revoir... je désespérais d'arriver assez tôt. Ah! tu avais raison, Alfred, q land on éprouve quelques peines, on les augmente encore par son imagina* tion !... Mais sa croisée est fermée... je ne puis la voir comme hier... La voir!,., sans qu'elle sache que je suis là !
— Puisque tu veux lui parler une dernière fois, il faut bien qu'elle sache que tu es là... N'allons-nous pas frapper ? ou aimes-tu mieui l'appeler?...
— Je ne sais... nnenCi... sn y avait quelqu'un avec elle... Vois-lu de la lumière à la Maison Hlanche ? — Non... — Comment nous assurer qu'elle est seule?... Si ton père était là?... .Attendons, elle va peutêtre ouvrir sa fenêtre, ou elle sortira pour aller à la Maison Blanche.
Les deilx jeunes gens attendent quelques minutes, Edouard a toujours les yeux fixés sur la fenêtre où brille la lumière.
— C'est bien singulier , dit-il enfin ; je n'aperçois aucune ombre i travers les rideairx... la lumière ne change pas de place... et pas le moindre bruit ne nous annonce qu'elle soit là... Cependant , dans cette vallée solitaire, le plus léger mouvement est facilement entendu... Alfred, ce calme profond a quelque chose d'effrayant.
— Encore des idées sombres! tu es incorrigible!... Que veux-tu donc qu'il lui soit arrivé?... Est-ce qu'on voit des volelL'S, des brigands dans ce pays?...
— \ iens... ap|iroclions tout contre !.. .ua»un , peufc^ï.- entendron*noii'î queUpie chose.
Alfred suit Edouard ; ils vont se coller oOQtre ïa porte d'entrée ; mais le plus profond silence continue de régasr dans la demeure d'isaure.
Tout à coup Edouard , frappé d'un souvenir subit . s'écrie : — Grand Dieu !... nous sommes là... tout contre la porte, et Vaillant n'aboie pas... lui qui de très-loin devine la présence de quelqu'un !...
— En effet, dit Alfred, cette circonstance est singulière. — Je n'j puis plus ré.-islcr, frappons.
Edouard frappe à la porte, légèrement d'abord, puis un peu plu» fort , mais aucun D jil n annonce que l'on se disi>osc à venir ouvrir.
— Isaure!... Isaure!... c'est moi, dit l'.douanl eu se tenant sous U fenêtre ; je viens vous dire ;idieii... avanl de m éloigner de ce (uys... Ne voulez-vous plus me voir '...
On ne lait aucune réponse. L'agitation, 1; trouble d'Edoiiinl .«ont au comble. — .V-t-elle donc iuré de ne plus me jurler, de no pliia m'enlendre ? s'écrie-t-il ; et dans son dépit , il frappe forlemcnl a la (lorle. Alors un gémissement sourd, nn son plainlil' qui sembL' lurtit de derrière la maison, répond au bruil qu'Edouard vient de f.iire.
— As-tu enlendii ? dil-il à Allre<l. — Oui... il m'a seniWe... — Tiens... écoute encore... ce son lugubre a retenti jusqu'à mon rorur... Il est arrivé quelque malheur à Is;iure... Il faut entrer dans cette maison.
Alfred , qui partage alors les craintes d'Eilouard , seconde ses eOTort» pour forcer la porte de la maisonnette ; le |H'nc seul U rcli-nait ; il est brisé, et les deux leunes gcus entrent dans la salle Uissc, ou règne une profonde abscurité.
- Moiiti"'-»... allons sur-le-champ à sa chambn», dit Edouard M
LA MAISOJN BLANCHE.
chcrclinnt l'cscilicr ; il le trouve, le monte rapidement ; il est bientôt deviiiit lu cliaiiiliie d'où partait lu liiniiri'C ; lu puilu n'en est ]ius furni'c, 1 duiiiird , suivi d'Alfred , entre d.iiK la clianihrv de lu jeune l'illu ; mais ils lu Irniivent déserte, et rt'niai'i|iii ni un dt'^iordre qui n'est pas naturel. Les tiroirs de la eouiniode' sont unverls, plusieurs vôleiuenls de reiiimc sont épurs sur le parcpiel ; il semble qu un ait seulement pris il la bâte qtielqnes effela, et plusieurs pièees de monnaie qui sont restées sur le carreau indiquent que l'on s'est aussi emparé île l'arpent que ce meuble renfermait.
— Llle n'est plus ici ! s'écrie Edouard en regardant avec terreur autour de lui. Mais que siguilie le désordre qui rè(;ne en res lieui?... l'u-lr-on enlevée?.., cbt-c/' >!cmr eontm m volonté nii'on l'a airacliée de cette dejneure ?...
— Viiris , dit Alfred en preimni tu utnpe ; visiioiis la mcihon, nous découvriroiis pent-(^tre quelque indice... Siiclions «l'abord d'oii partait te bruit que nous avons entendu.
Ils redescendent , entrent dans chaque pièce , appeiieni. .b...ire et ne reçoiveni nucune réponse ; mais, en passant près de la cour i|ui sépare la maison du jaidin, le son plaintif qui les a frappés se l'ait encore inlendrc. Ils se rendent dans la cour , des traces de sang frapiienl leurs yeux, r.douard seul son cœur se glacer... mais bientôt il frémit d'iiorreur en apcrcevunL à J'cnlrée du jardin Vaillant, percé de plusieurs coups , baigné dansfqf)n sang , mais essayant encore de se traîner jusqu'à rcu\ qu'il reconnaît jiour le; amis de sa mailiesse.
— C'est Vaillant 1... il est assassiné!... s'écrie Edouard. Ah! mon ami! quelque horrible événement est arrivé!... des brigands... des assassins se sont introduits dans celte habitation !... Mais quont-ils fait «i'isaiire ?... ils ont tué celui qui voulait h défendre !... et je n'étais pas la!... Pauvre Vaillant!... il semble me demander sa maîtresse! C'est par ee jardin qu'on l'aura emmenée... Ah! viens!... cherchons cn-
— Mais Vaillant n'est pas mort, dit Alfred ; peut-être ces blessures, qui semblent avoir été faites par une épéc, ne sont elles pas morlelies... L;isserons-nous sans secours celui qui seul a osé défendre sa maîtresse?... Pauvre chien!... comme il nous regarde!... Attends, que je lave ses plaies... ton mouchoir... le mien "-idliront peut-être pour arrêter le sang...
Malgré son impatience de voler h la recherche d Isaure , Edouard seconde son ami dans les soins qu il donne au fidèle défenseur de la jeune fille. Vaillant esj doucement emporté sur le lit de sa maîtresse et eiitorlillé de linge. ^ Ensuite les jeunes gens se rendent dans le jari.'in ; ils trouvent encore ouverte une petite porte qui donnaiX sur la campagne. Les traces dcsang annoncent que le chien a suivi jusque-là sa maîtresse , et que c'est par ce chemin que l'on a emmené Isaure.
Edouard veut parcourir la campagne, courir sur les traces des ravisseurs d'Isaure ; il se flatte de les atteindre encore, et demande à Alfred ses armes.
— Que yeux-tu donc faire maintenant ? dit Alfred. Tu ignores de quel coté ils ont porté leurs pas !... Par cette nuit ohscure, oii veuxtu te diriger?... ne vaul-il pas mieux attendre le jour? — Attendre !... et peut-être maintenant elle m'appelle à son secours !... Tout sejnble indiquer qu'il n'y a pas longtemps encore que s'est commis cet horrible allenlat... Alfred, je t'en supplie, donne-moi tes pistolets!... Qn'as-tu à craindre?... je ne veux que rendre Isaure à ton père !... b'ileùt été ici, sans doute il l'aurait défendue, lui!... Viens! viens!... parcourons ces montagnes.... peut-être est-il temps encore de la sauver.
Alfred cède aux désirs de son ami , il lui donne un de ses pistolets, garde l'autre, et tâche de suivre Edouard , qui d'un pus précipité parcourt la campagne.
Le temps est toujours sombre, il est diflicile de distinguer loin de sw. Souvent Edouard s'arrête, écoute s'il n'entendra jias ou des cris MU la marche de quelqu'un. Ils ont jiassé la Jlaison Blanche et se dingent vers Chadrat. Alfred est à quelques pas d'Edouard , lorsqu'ils entendent marcher devant eux. Aussilùl Edouard s'éhmce , et avant qu'Alfred ait pu lui recommander d'agir avec nrudencc , il se trouve devant une personne qu'il arrête brusquement e^- s'ëcriant : Oii allezvous ?... d'où venez-vous ?...
La personne qu'Edouard vient d'arrêter fait un pas en arrière, et dégageant son bras de dcf2ous son manteau présente au jeune homme le bout d'un pistolet en n'pondant d'une voix ferme: — De quel droit m interrogez-vous ?
Aux premiers sons de celle voix bien connue à son cœur, Alfred rest élancé au-devant d'Edourd en s'écriant : — Malheureux !... que fais-tu?... c'est mon père!.. .
Le baron de Marcey (car c'était bien h;!', jioussc un cri de surjuise en rect||iaissant son fils, taudis quKdeuard est resté immobile.
— Est-ce toi, Alfred?... toi... la KJt.... dans ces monlat^ncs , et avec...
Oh 1 tranquillisez-vous , mon père , répond Alfred , c'est Edouard que vous voyez avec moi ; et s'il vous a arrêté si brusquement, soyez bien persuadé que nous ne sommes pas devenu des voleurs de grands chemins !... C'est au contraire nous qui courons sur les traces des ravisseurs d'une jeune fille; en vous apercevant, Edouard vous a pris pour uu de ceuï que nous cherchons..,
— 'Voii»! dans ce paysL., voui... ici! dit le baron qui ne pcu< revenir de sa surprise ; et... cette jeune fille?,..
— (i'eat Isaure, s'écrie Edouard.
-- Isai.re !... Vous connaissez Isaure! répond le baron, dontl'élo.iiiement et l'agitation augmentent k chaqiic instunt. Quoi '..., est-ce donc de vous, l-'douard! (pi'elle m'a tant parlé?
— Oui, monsieur, c'est moi qui l'aimais... qui l'udore toijours , qui voulais lui donner mon nom , ma main, ne plus me^éparcr d'elle... ne sachant pas qu'un autre avait des droits sur sa jicrsonnc... et qM< cet autre était le père d'Alfred !... Mais en ce moment , monsieur It baron, ne songeons qu'à la retrouver... q .'à la secourir... Sa demeure est déserte; Vaillant est percé de co'ix's , loat annonce qu'Isaurc a été arrachée de son h.diitation.
— Grand Dieu! pauvre enfant!.., MaÎB si elle était dans la Maison Blanche... si elle avait pu s'y sauver... Âh ! venez, venez!... ce dernier espoir nous reste; puisse-t-il ne pas nous être bienlût ravi !
Le baron s'avance à grands pas; les deux je'Hicsgens marchent près de lui; tous trois gardent le silence : une se de pensée, un seul désir les anime en ce moment, ils arrivent bientôt à la Maison Rlaiiche. Le baron en ouvre la porte , il entre le premier. A l'aide d'un p!;osphore, il a bientôt de la lumière , et tous trois parcourent alors la maison et le jardin; maïs Isaure n'y est point.
— Comment aurait-elle pu entrer ici en votre absence? dit Edouard en regardant le baron avec curiosité.
— Elle avait une clef du jardin de cette maison , répond RI. de Marcey; mais allons jusqu'à sa demeure, et voyons si nous ne trouverons pas quelque iudice qui puisse nous aider à découvrir les auteurs de cet allenlat.
On retourne à la maisonnette : on examine, on visite partout; mais, excepté dans la chambre d'Isaure, ou ne voit rien de dérangé dans la maison.
— Elle a emporté une partie de ses cllets! dil le baron, qui semble anéanti par la disparition d'Isaure.
— Serait-elle donc iiarlie volontairement? s'écrie Edouard. — Volontairement !... dil Alfred; et ce chien assassiné ne prouve-t-il pas, au contraire, que quelqu'un s'est introduit dans cette demeure pour enlever Isaure ! C'est par le jardin qu'on sera eutré... Isaure possédaitelle ici de l'argent?...
— Elle pouvait avoir peut-être une cinquantaine de louis, dit le baron.
— Cet argent ne se trouve plus, s'écrie Edouard; c'est donc un voleur qui est venu en ces lieux... Mais un voleur aurait-il emmené Isaure avec lui ?
On sortait ùe la maison, lorsqu'cn passant dans la cour Alfred aperçoit contre le mur quelque chose de brillant; il approche sa lumière, et voit à ses pieds une épée eucoii: teinte de sang; tout semble annoncer que c'est avec celte arme qu'on a blessé Vaillant.
Aussitôt l'épée est examinée a?cc attention; c'est une arme qui paraît très-vieille, la garde est cassée en plusieurs endroits, et il n'ef^ plus possible de distinguer les chifl'res qui oui jadis été gravés sur la lame , dont la trempe paraît excellente.
— Une telle arme ne peut venir d'un voleur, dit le baron. Les deux jeunes gens sont de cet avis, et ou se livre à mille conjectures. Tout à couj» Alfred s'écrie :
— Atlesulezl... .le ne sais quoi me dit que ce misérable... ce vagabond, qui rodait toujours dans ces lùontagnes , n'est pas étrangers cet événement !
— De quel homme veux-tu parler? dil le b.iron.
— D'un malheureux dont la conduite , les propos, les discours semblaient annoncer quelqu'un qui avait vécu jadis dans le monde... nous ne pouvions faire un pas sans le rencontrer... il vous connaissait mou père, du moits il nous l'a dit; et votre nom, prononcé devant lui, i'avaiv ému d'uuf façon singulière... Cependant je lui avais offert de l'or, et il m'avait refusé... mais je ne sais quel motif le porliil à mal penser d'Isaure !... Le misérable !... si j'avais suivi ses conseils, depuis longtemps j'aurais fait enlever cette jeune lille !... Il traitait cette action de simple espièglerie... et ne cessait de me réiiéter qu'une jeune fille qui vivait seule ne méritait pas d'être traitée autrement.
— Le misérable!... dit le baron. Ah! il ne connaissait pas mou Isaure!... Cher Alfred !... quels regrets n'aurais-tu pas éprouvés si tu avais cédé à une passion passagère !... Tu ne sais pas encore quelle est cette jeune fille si douce, si vntéressante... tu ignores quel lien m'attache à elle!... Je ne voulais pas te faire cor.naitrc ce mystère... [ voulais qu'il tût éternellement cache!.. . Mais, puisque les événemen font fait retrouver ton père en ces lieux , tu sauras tout , tu apprendri ce secret qui fit le malheur de lua vie... Tu plaindras ton père , niai» je ne pense pas que tu puisses le blimer. Et vous , Edouard, qin croyex peut-être voir en moi un rival, vous saurez combien est pur et désintéressé rattachement que j'ai pour Isaure... vous verrez qu'en cherehaiu à l'éloigner du monde, ce n'était point dans le but que vous aviez pu me supposer.
— Quoi! monsiem ; ii se pourrait!... s'écrie Edouard, dont ces mots viennent à 1 instant de dissiperla jalousie. Ce n'est pas de l'amour que vous avez pour Isaure... Elle ne me trompait donc pas eu mu répétant qu'elle m'aimait toujours , iju'elle iiensait sans'''^ à moi !,.(i
LA 1*AIS0N BLANCHE4
Ses larmes nVtaiont point feintes... Oh ! mon Dieu ! et j'ai pu augmenter sa peine p:ir mes soupçons... par ma jalousie !...
— Ce n'est pas le moment de se livrer à Jes regrets inaliles, dit Alfred ; il faut d'abord la retrouver. Si celui que je soupçonne est l'auleurde cet enlèvement, il est peut-être encore dans les environs... Maïs j'y pense . cet homme, dont la'id.ice est extrême, est capable d'avoir conduit Isaure au thàteau... dans la tour... dans les souterrains peul-êire !... Il ne faut rien ni'fjligcr. Je cours au cliiteau... je visiterai jusqu'aux nioindris d(Uours de la partie abandonnée...
— \'a, cher Alfred, monsieur le baron et moi nous allons pendant ce temps continuer nœ recherches dans ces campaipies... Ali ! je ne prendrai pas un instant de repos que je n'aie retrouvé Isaure!
— Demain, au point du jour, dit le baron, nous nous rejoindrons h la Bliison Blanche... c'est lit, mon fds, que je veux l'apprendre la cause de ma conduite mystérieuse,.. Edouard connaîtra aussi mes malheurs... 11 aime Isaure, il en est aimé... il faut qu'il saciie tout ce qui concerne sa "■■••«"aixTy e.n<tiiite il réfléchira s'il veK* ijtocore qu'elle sr>il son époc— >
>-AliI toujniuo,... —--■'- ...onsîeur!...
Alfred ne laisse pas :i Edouard le temps de rejr.irier de son amour; il lui fait sentir qu'en ce moment il est [ilus urgent d'agiret de chercher ;i atteindre les ravisseurs de la jeune fille.
Edouard remonte à cheval , Alfred en fait autant , le baron a le sien R la Maison Blanche, ensuite chacun prend |)ar un chemin différent, en se donnant rendez-vous pour le lendemain au point du jour.
Alfred presse les flancs de son cheval , au risque de se rompre le eo\i dans les sentiers des montagnes; il arrive au château à trois heures du matin. Ainsi que le concierge l'en avait prévenu, la porte d'entrée n'est point fermée, et le château de la Roche-Noire est ouvert a tous venants; mais Alfred a besoin de lumière, et il veut que le concierge lui ouvre les souterrains et les appartements abandonnés dont il a les clefs. 11 frappe donc avec violence au logement de M. Cunette, qui dort comme un sourd et ne répond pas. S'emharrassant fort peu de troubler le repos des habitants du château, Alfred continue de cogner et d'appeler, et bientôt plusieurs fenêtres s'ouvrent, excepté celle du concierge.
Robineau paraît à la croisée de son appartement, coiffé en foulard, le marquis en bonnet de coton , Eudoxie a demi couverte d'une pelisse, Cornélie en camisole à dentelles, mademoiselle Cheval en chemise, Jeannette en béguin ; les marmitons se montrent aussi aux fenêtres des mansardes.
— Q'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce donc encore ? demande Robineau.
— Pourquoi ce tapage ? dit Cornélie. — Est-ce que ce château est ensorcelé? dit Eudoxie. — On ne peut pas rêvasser à son aise ici, dit la cuisinière.
— Mon gendre, dit M. de la Pincerie, je vous ordonne d'aller bâtonner ceux qui troublent mon sommeil.
— Monsieur le marquis, je suis désolé de vous avoir révO'lie, dit Alfred ; je ne pense pas cependant qu'on me bâtonnera pour ce^ <.
— Comment! c'est Alfred qui fait ce train-^!... — Mon ami, va te recoucher avec ta femme; il n'y a ni vo4eurs, ni revenants dans ce château. Mais il est possible cependant qu'il y ait quelqu'un de caché dans la vieille tour; et c'est ce quelqu'un là que je veux arrêter.
— Quelqu'un de caché chez moi! — Ce ne serait pas la première fois que cette personne là y passerait la nuit... — Ab ! mon Dieu ! il se cache du monde dans mon château, et à mon insu!... — Vous voyez, monsieur, que nous sommes bien gardés, dit Cornélie; dès demain je mets toute la maison à la porte !
Cependant, sur l'assurance qu'il n'y a rien de nouveau au château, petit à petit les fenêtres se referment. La cuisinière a donne de la lumière ii Alfred , et celui-ci se décide à se passer du concierge pour visiter la tour et les souterrains. Mademoiselle Cheval propose bravement au jeune homme de l'accompagner; mais celui-ci la remercie et se rend seul vers la partie du château qui n'est pas habitée.
Alfred trouve encore ouverte la porte de la tour; il monte à chaque étage, visite toutes les chambres, et referme avec soin toutes les portes; ii descend ensuite dans les caves, auxquellc» on a donné le nom plus noble de souterrains; mais il ne rencontre personne et ne voit rieu qui prouve que le vagabond ait depuis peu visité ces lieux.
Allred a mis près de deux heures dans.ees perquisitions; le jour commence à paraître quand il se rend à son appartement ]>rendre ce qui lui est nécessaire pour son départ. Il ordonne à François de faire porter ses effets et ceux d'Edouard à la Maison Blanche, et se dispose il quitter le château, lorsqu'il aperçoit Robineau, qui s'est levé de grand matin pour voir son ami avant son départ,
— Tu t'en vas donc ? dit Uohiucau à Alfred. — \j\,i , mmi .iiui... rien ne peut plus m'arrêter. — Et iM. lùloiurd?... — Il m'attend h la Maison Rlanche... — A la Maison lilanche? — Oui, nous en connaissons maintenantlc propriétaire.— Bah!... et la jmine fdle?... — Elle est enlevée , et nous souinies à sa recherche... — Enlevée !... la petite sorcière !... -- Adieu... quand je te reverrai , je t'en dirai davant.ige... . — Mais... qu'est-ce que c'est que cette personne qui se permettait de venir la unit dans mon cliàteau?... — I. 'homme de Clermont-Ferrand.
— Ah , mou Dieu !... et tu ne me le disais pas !... Je vais faire démolir la tour du Nord. — Fais sculeme^ bieu fermer et condamner toutes
les portes, ainsi que celle dn jardin derrière U statue de Mar», et on ne s'introduira plus chez toi sans ta permission, à moins r, j,«jd»nt que ton concierge ne laisse encore la nuit ta graide f>ortr oi-.t-rte.
En disant cela , Alfred serre la main de Hobineau, et b- liiiianl tout étourdi de ce qu'il vient d'apprendre, quitte le châle-.. 1 ; . ;r se rendre à li .Maison Blanche, se flattant que son [lère ou Edouard auront été plus heureux que lui dans leurs rechirches.
Alfred fie trouve que le oaron au lieu du rcndct-vous. Edouard n'est point encore revenu, «t on espère qu'il aura découvert k» traces des ravisseurs d'Isai
— Pauvre petite ! dit le baron; si nous ne pouvons la retrouver, je me reprocherai éternellement ce malheur; et cependant lu jurjeras, Alfred, si j'ai mal agi... si l'amour et la jalousie m'ont rendu injuste...
— Mon père, dit Alfred; s'il vous en coûte de m'apprendre ce mystère, si vous deviez avoir à rougir devant votre fils, je ne veui point le connaître, je ne veux point savoir votre secret.
— Mon ami, j'aurais pu avoir à rougir dats le monde, quoique je ne fusse nullement coupable... mais je ne pus qu'être plaint par mon fils. Tu sauras tout.
Au bout de deux heures d'attente, Edouard arrive, mais seul, désolé, et sans avoir rien appris sur haure.
— Avant de nous livrer à de nouvelles recherches, dit le baron, écoutez-moi, mes amis; connaissez enlin les motifs de ma conduite et du mystère de mes relations avec Isaure.
CbaVitre XXIX. — Le second mariage da baroD de Harcej.
Alfred et Edouard ïi- sont assis près du baron, dans la talle baise de la iMaison-Blanche , ûi^i' 'es portes sont fermées avec soin , et M. de Marcey , après avoir encore pressé tendrement la main de son fds et poussé un profond soupir , satisfait enfin limpatiente curiosité dcf deux jeunes gens.
« Je suis entré fort jeune au service , l'état militaire avait de* charmes pour moi, j étais enthousiaste de la gloire, vif, ardent, impétueux; mais mon coeur ne fut jamais insensible aux peines de me* semblables, et sur le champ de bataille même je me sou\ins toujours que je combattais des hommes que la politique seule avait fait me* ennemis.
» J'aimais aussi passionnément les femmes... Ainsi que toi, mon cher Alfred, je fus quelque temps volage, je courais de conquête en conquête, oubliant le lendemain celle qui m'avait charmé la veille; ce temps i^t le plus heureux de ma vie !... Il fut court ; mon cenr, sensible au fond , cherchait à se fixer autrement que par des li«« fri\olcs. Mais j'étais ne jaloux; ce sentiment cruel m'avait déjà rendu malheureux avec des femmes que j'aimais à peine ; on devait donc craindre qu'il n'augmentât encore avec une femme que j'adorais. C'est pourquoi mes parents me firent contracter à vingt-trois ans ce qu'on appelle un mariage de raison. Sans en être éperduiuent amoureux, j épousai Céline de Colleville... ta mère, mon cher Alfred. Un an après notre hymen, elle te donna le jour. Ta naissance, les vertus de ta mère, auraient assuré mon bonheur; chaque jour je sentais s'augmenter l'attachement que je portais à Céline, et je remerciais mes |vircnls du choix qu'ils avaient fait pour moi, lorsqu'un au après ta naiss.ince je perdis mon épouse. Tu étais trop jeune encore pour que je pu>4e chercher près de toi des consolations; mais la guerre, quj était rallumée , me rappela dans les camps, et là je trouvi^ '■' •^stractioos à ma douleur. *'"
» Plus de cinq années s'étaient écoutées depuis ta mort de ta mère, dont je conservais un souvenir doux comme ee;;ii qui iwus rappelle un ami dont le sort nous a séparé. Une blessure grave, dont je devaii être longtemps h guérir, me fit quitter le service ; '"'avais p.iyé r:-> dette il mon pays, je voulais me consacrer à i;on fils. te|>end,<nt. ; cur rétablir ma santé devenue chancelante depuis ma blessure, les nukleeint m'oiilonnèrent de voyager dans le Midi; tu étais trop petit encore pour que je pusse l'emmener avec moi. Je te laissai en des mains sùrrt, et me rendis h Toulouse, à Marseille, et enfin à Bonicaiii.
• J'étais depuis quelque temps dans cette ville; m.i s;intê <?f.iit riv tièrement rétablie, et je me disposais n-,êe.;c à revenir à Paris, lorsqu'un jour on me présenta chez M. de Montfort, ancien officier de in.irine fort riche, qui était veuf, et n'avait pour iiniipie enfinl qu'iino fille
Agée alors de dix-sept ans. .\dèle était son nom Il me serait dilfirilede
vous peindre tous ses attraits, toutes ses grâces... .\dèlc étjil ]ilutôt jolie que belle; mais il était impossible de résister aux charmes de sa
figure, .'l la douceur de son reg.ird, au son enchanteur de s.i voii
J'en devins éperdument amoureux; et, dès l'instant où je l'-tperçus, je sentis que d'elle dépendrait désormais le bonheur de m.\ vie.
• M. de Montfort était loin d'avoir danN ses manières Ce charme, cette douceur qui attiraient x-ers sa fille. C'était un homme «u rrg.ird dur, au maintien sévère : ses yeux Kinçaii<nl la foudre lorsipi'ils étiienl animés par la colère ; il avait conservé de l'état de m.iriu un tos brusque, emporté, auquel il semblait que rieu ne dit rx'sister.
• Cependant M. de Montfort me reçut fort bien ; il fut prr> ]Uf aimable avec moi, «t, toit que «a fortune, aoa na^, ou les bUssaiei
ad
LA MAISON BLANCHE
que j'avais rcçurs pour mon pays , le portassent ^ me voir avec intérêt, il me t('uiûii;iia de l'amitié et m'eiiga|;t'a à aller souvent étiez lui.
» Cette ]iermissiou m'était bien précieuse : être i)rcs d'Adèle était déjà mon seul désir; résolu k l'épouser si son père m'accordait sa inain , je voulais tâcher de lui plaire; elle semblait me voir avec quelque plaisir, avoir pour moi quelque amitié ; je me flattais que cette amitié deviendrait de l'amour; mais je remarquais avec peine en elle un fond de tristesse, une mélancolie que rien ne pouvait vaincre; ce n'était qu'en présence de son père, devant lequel il était facîle de voir qu'elle était tremblante, qu'Adèle essayait de paraître gaie et de prendre jwirt aux amusements de la société.
» Je ne pouvais jamais être seul auprès d'Adèle; ce n'était que devant du monde qu'il m'était permis de h voir, de lui parler, de chercher à lui faire comprendre tout l'auiour qu'elle m'inspicait... elle semblait n'oser nie répondre, et je la voyais tressaillir°au moindre regard que M. de Montfort jetait sur nous.
(.es lémoin.s de KobJiieau.
» BriMant du désir d'assurer mon bonheur, il y avait à peine quinze jours que j'allais chez M. de Moutfort, lorsque je lui déclarai mon amour pour sa hlle.
• — Je l'avais deviné, me répondit-il avec sa brusquerie ordinaire ; et si cet amour ne m'avait pas paru convenable, vous devez bien penser que je ne vous aurais pas laissé venir aussi souvent chez moi. Je connais votre famille ; vous avez de la fortune, de la conduite; vous avez un fils de votre premier mariage, mais votre fortune est plus que suffisante pour élever encore d'autres enfants, et je suis certain qu'Adèle aimera votre fils. Vous me convenez pour mon gendre, et je vous accorde la main de ma fille.
• J'étais au comble de la joie. M. de Montfort ajouta : Je vous avoue que je ne suis point fâché de marier ma fille de bonne heure. Je ne suis pas d'un caractère à pouvoir surveiller sans cesse une fillette. Mon Adèle est sage, mais elle est jolie. Déjà plusieurs jeune»
gens en ont paru très-épris ils ne me convenaient pas : il faut que
mon gendre me plaise d'abord.
• — Mais si l'un d'eux avait plu à Adèle? lui dis-je. — Est-ce que ma fille doit aimer quelqu'un avant que je le lui aie permis? me répondit-il avec emportement. Non! monsieur, non... cela ne se doit lioint. Dn certain chevalier de Savigny, dont la famille est ancienne, à ce (jue je crois, a paru surtout fort amoureux d'Adèle; mais, dès que je me suis aperçu de son amour, je lui ai fait détendre de se présenter de nouveau chez moi , car ce Savigny est un fort mauvais sujet, un roué, uu joueur, un libertin... Une aÀTaire scandaleuse, un duel poiir une femme, vient encore de le forcer de quitter Boidvaui, un il était depuis quelque temps... et un tel homme aurait été l'époux de ma fille I... Non , eût-elle dû mourir d'amour pour lui , jamais je n'aurais consenti à cette union.
» — Mais j'espère qu'elle n'aimait pas ce Savigny? dis-je avec une inquiétude dont déjà je n'étais pas maître.
• —Je crois bien qu'il ne lui déplaiuit pas, reprit M, de Montfort,
c'est-à-dire que, comme toutes les femmes, Adèle a été éblouie, étonnée |iar les manières galantes, le ton doucereux de ce mauvais sujet, qui pour s'introduire clici moi avait su d'abord déguiser ses
penchants vicieux. Mais l'aimer! mille frégates ! elle s'en serait bien
gardée I Au surplus, monsieur, si vous ne croyez pas ma fille digne
de vous, il n'y a encore rien de fait; mais je vous engagerai alors à cesser des visites <|ui pourraient porter atteinte à sa réputation et à ne plus me reparler de votre amour.
M. de Montfort était un homme avec lequel il fallait promptement se décider; susceptible à l'excès sur tout ce qui tenait à l'honneur, si j'avais hésité un moment, je voyais qu'Adèle était perdue pour moi. Mais j'en étais trop amoureux pour renoncera l'espoir d'être son époux; dans le cas même oii elle aurait reçu avec plaisir les hommages de Savigny, devais-je |)Our cela abandonner mes prétentions? Savigny n'était plus reçu chez M. de Montfort , où je ne l'avais jamais aperçu. Il avait quitté Bordeaux, on ignorait ce qu'il était devenu. Adèle n'avait que dix-sept ans, ne devais-je point espérer que mes soins, ma tendresse, eflaceraient bientôt de son cœur les souvenirs qu'un autre pouvait y avoir laissés... Enfin, je m'empressai de ré|:ondre à M. de Montfort que tout mon désir était de devenir bientôt l'époux de sa fille.
» Satisfait de mes sentiments, il m'assura que dans huit jours Adèle serait ma femme; et faisant appeler sa fille, qui se rendit sur-lechamp près de nous, lui annonça brusquement ses intentions, en lui ordonnant de se préparer à me donuer sa main.
» A celte nouvelle , Adèle pâlit, un tremblement subit s'empara de tous ses membres; je la vis chanceler; elle babultia quelques mots que je ne pus entendre ; je volai près d'elle, je l'entourai de mes bras, je la suppliai de me dire si l'idée de devenir ma femme l'affligeait. Mais son père était là, il fixait sur elle ses yeux menaçants ; elle répondit à demivoix : — J'obéirai à mon père ; puis se retira dans son appartement.
— Puissent les Ris et les Jeux folâtrer toujours autour de votre couchai elle ciel vous accorder des enfants mascuUns, féminins et neutres dontj* serai le précepteur I
» Le trouble d'Adèle m'avait fait mal ; mais M. de Montfort fut le premier à en plaisanter. D ne connaissait qu'une chose : l'obéissance à ses volontés. Mon cher ami , me dit-il, quand on annonce à une jeune fille qu'elle va se marier, ne faut-il pas qu'elle rougisse , qu'elle pâlisse, qu'elle soupire, qu'elle paraisse bien émue?... Tout cela est d'usage!... Mais huit jours après l'hymen, quand un mari a du caractère, une femme n'a plus ni vapeurs, ni syncopes, ni étourdissements.
)» Je ne me proposais pas de prendre M. de Montfort pour modèle; c'était à force de douceur, d'amour, que j'espérais obtenir la tendresse d'Adèle. M. de Montfort voulut que notre mariage se fit à une maison de campagne qu'il avait aux environs de Bordeaux. Il s'y rendit sur-lecbamp avec sa fille ; moi, je restai encore quelques jours à la ville pour terminer mes affaires, faire les emplettes d'usage, puis j'allai rejoindre ma nouvelle famille*
LA MAISON BLANCHE
• Je trouvai Adèle toujours aussi triste et aussi tremblante devant «on ]ière. Pendant les quatre jours qui procédaient encore notre union, je me flalt.jis que je pourrais pins d'une fois causer en téte-à-lèle avec ma future épouse; mais M. de Montforl était presque toujours là, il ne nous quittait que fort peu ; et lorsque, seul avec Adèle, je lui parbis (le mon amour, elle soupirait, baissait les yeux et ne me répondait pas.
• Le jour de notre mariage arriva; Adèle, que sa pâleur, son trouble seiiililaient embellir encore, marcha avec moi à l'aulcl. Au moment de prononcer le serment qui devait nous attacUer l'un à l'autre, je la vis cliancelcr et regarder son père... l'-nfin , nous fûmes unis, je reçus sa mnin, qui tremblait, dans la mienne. J'aurais été au comble du bonheur, si la tristesse de mon épouse ne m'eût inquiété en secret; mais, je le répète, j'aimais avec idolâtrie, et je me flattais toujours que je ,oie ferais aimer de ma femme.
i> La journée de notre hymen s'écoula sans bruit, sans fêtes; Quelles amis, quelques voisins,
passèrent seuls avec nous.
\. chaque moment je voyais ^accroître l'abattement , la ristesse d'Adèle ; mais lorspie je lui demandais si elle oufTrait, elle me répondait vec douceur qu'elle n'avait ien. L'heure de se retirer rriva. Adèle se rendit dans lOtre appartement; il me lUut rester encore quelques nstants avec la société; enn , chacun s'éloigna , et je le hâtai d'aller rejoindre la femme.
On nous avait donné, our nous loger, un fort beau avillon qui donnait sur les
rdins , et qui était séparé es autres bàlinienls; j'avais învoyé les domestiques; je is bientôt dans mon appar-
ment, où je comptais trouer mon épouse, mais il était ésert. Surpris de ne pas jir Adèle , je visite les
ièces voisines, j'appelle, je
lerche ma femme; mais j'ai
lentôt la certitude qu'elle
est pas dans le pavillon.
ette absence m'inquiète, je
marque que la petite porte
li donne sur le jardin est
itr'ouvertc :je pense qu'Aile , se sentant indisposée ,
il peut-être allée respirer
lirdanslesjardins; aussitôt
m'y rends pour l'y cher-
er.
»Les jardins étaient im-
ensrs; je marchais à la
te ; mes yeui cherchaient E.iUvcment dlsajra.
percer dans les allées qui
'environnaient; mon cœur
ait oppressé ; mon inquié-
de augmentait à chaque instant. J'approchais d'une fort belle pièce
sau qui baignait une vaste pelouse, lorsque je crus dislinijuer l'om-
e d'une femme à genoux sur le bord de l'eau. Je doublai le pas...
lis avant que je fusse arrivé sur la rive, celle que j'avais aperçue
tait précipitée dans l'eau. Je vis au milieu des ondes les vêtements
Iincs de mon Adèle... Je fus bientôt auprès d'elle ; je parvins à la sir, à gayncr avec elle le rivage; l'emiiortant dans mes bras, je inenai dauL mon appartement, où, sans appeler personne, je lui )diguai sur-le-champ tous les secours. • Adèle avait été secourue trop promplomcnt pour que je pusse iindre poui sa vie ; en effet, mes soins furent bientôt récompensés; e rouvrit les yeux et me vit à ses côtés, mouillant de mes larmes i mains que je venais de réchauffer.
• — Vous m'avez sauvée! me dit-elle avec l'expression de la i>lus >fonde douleur.
» Oui , lui dis-je , oui... le ciel a permis que j'arrivasse assez h trtnps Jr vous rendre à la vie... Mais moi, qui me sauvera désormais de n désespoir?... Qui apaisera les remords que j'éprouve de vous avoir ; contracter une union qui vous cause tant d'horreur?.., Adèle, vous T ^<ssez donc bien ?... Je vous inspire donc une aversion insurinony •'p'''""''iue vous avez voulu vous donner la mort plutôt que d'être
f P»ni» -f tjji4jie 4ç l'excès de mon déscsi>oii' ; ses yeu^ se
mouillèrent de larmes, et elle me répondit en unglolanl : — Non, je ne vous hais pas... jli njèmc pour vous la plus tendre amitié... mais, Iiélas! je ne pouvais jilus être votre femme... et pourtant il fillait obéir itomon père... mon père que je redoute t^nt... dont la colère est si terrible !... Ah! il m'aurait tuée si j'avais résisté a u volonté !... J'ai mieux aimé me donner la mort aprèi lui avoir obéi!... De siice, pardonnez-moi... et laissez-moi mourir!. .
• L'infortunée se jetait à mes genoux e'. tendait vers moi tes mains suppliantes; je la relevai, je la conjurai de se calmer, et de ne plus voir en moi qu'un frère, qu'un ami , et de ne plus me cacher le wijet de sa douleur.
Il — Vous le voulez, me dit-elle; eh bien! je vab vous obéir... cet aveu est bien cruel... il m'eût été pii« faciie de mourir, mais je doi» encore subir cette punition. Je vous lai dit... je seis indigne de porter
le nom de votre épouse Un autre a mon amou'; il uie dirait qu'il
mourrait plutôt que de m'abandouner... Hélas! i". est parti cependant!... et moi, j'ai eu U aiDiesse de croire à ses serments!... J'espéraisque mon père consentirait à nous unir... mais, loin de là... il a durement refusé ma main a celu. qui me nommait déjà son épcuse; et moi, lorsqic j'ai laissé entrevoir à mon père qut je partageais l'amour de celui qu'il repoussait de chez lai... ab! si vous saviez combien sa colère a été terrible!... J'ai compris qu'il me donnerait la mort s'il se doutait de ma faute...
mais je ne voulais pis mourir de lamaindc mon père...
Oui, je S'iis coupable... je suis perdue... et je porte dans mon sein le fruit de mon déshonneur.
• • Vous devez juger de l'effet que produisit sur moi une pareille confidence. La jalousie , la fureur, bouleversaient mes sens. U me lardait de donner U mort a 3avigny, ou de la recevoir de sa main; car, quoiqu elle n'eût pas nommé son séducteur, je ne pouvais douter que ce ne fût cet homme, dont ]\I.de .Montfart m avait parlé, qui avait abu^é do t innocence d'Adèle. Pendant que , rédant aux premiers transports de ma Tireur, je marchais à grands pas dans l'apparteiiicut en prononçant le serment de me venger, l'infortunée qui venait de me faire un si cruel ave« avait de nouveau perdu l'usage de se»
sens. Paie, inanimée, elle gisait étendue sur le parquet; cette vue me rappela à moi-iuême, je me reprochai ma barbarie; car, sans doute, après 1 aveu de sa faute, Adèle avait entendu les menaces que m'avait inspirées mon désespoir, et j'avais encore augmenté ses tourments. Je la pris dans mes bras : en considérant ses traits si doui et si beaux, je me promis de faire tous mes efforts pour rendre, sinon le bonheur, du moins le calme a son àinc. A force de soins, je la rappelai encore à la vie ; mais elle n'osait plus lever les yeux sur moi , elle craignait d'y lire l'expression du mépris ; elle pensiiit que je ne lui jurdonncrais pas de m'avoir donné sa main lorsqu'elle était flétrie, et me répétait, avec un accent déchirant , qu'elle n'avait plus qu'à mourir.
• Je m'assis à ses côtés, je pris une de .ses maiiii dans les miennes, et je la suppliai de m'écouter tranquillement.
• Adèle, lui dis-je, un séducteur a abusé de votre innocence, de votre candeur... C'est lui surtout qui fut coupble; mais rassurex-vous. cette faute est pour jamais cachée... personne ne pourra deviner ce mystère... votre père l'ignorera éternellement. Je n'aurai plus de votre éjioui qu« le nom; je serai pour vous un frère... un ami, si un jour vous me j a;c» digne de ce titre. En m'unissant à vous, lorsque votre tristesse . \otr« secrète mélancolie devaient m'annonccr queje n'avais |«s votreau.our, j'ai commis une faute. Trop présomptueux sans doute, je n'ai éco.il .• que la passion que j'éprouvais ; je me flattais de vous la faire iv.irl.ij;e ■... U faut renoncer à cet beurcui avenir; et, cependant, je sens ''Ti'il m'cM
LA. tlMtSON BLANCHE.
éM'x encore do passer ma vie pr^s de vous, de cliercher à ««lairr v»« peines, di' l.iclirrde rendre b [im\ à voire Hinf... Oui, tel se ru di'iorMi.il ■on iini(|iie but; pour |ir\ide mes soins, je ne veux que revoi* -n joiit le sourire sur «oo lèvre», el duns vos yen\ nii peu d dmiliné pour mou
• A<lèle tr.i terra U mai» en me disant d'iitie \oii l'mue : — *,liie vous êtes bon, laoïitieur! el eombien voire eoniluile ajoute encore aui remords que j'éprouve! Miis, vous le voulez, je vivrai; désormais disposes de itetl tort, dans les moindres actions de mu vie je n'aurai plus d'autre* ««lont^t q'ie les vôtres ; |missé-je au moins, par mon entière siiiimiuton , vous prouver mon respect el ma reconnaissance!
• Après de »i vives émotions, Adèle avait besoin de repos. Je la laissai dans icii ap|ia.'lenienl , el me relirai dans le mien. Voilà comiDent se passa la prrmière nuit de notre mariage!... Kl lorsque tant de gens enviaient won bonheur, c'était par des larmes amères que je consacrais cet tristes nœuds.
»Le lendemain, je fis en secret de» pertpiisltions sur le chevalier 4e Saviguy, mais il avait quitté Kordeaux en y laissant d'énormes dettes; •n ignorait entièrement de quel côté il avait p'orlc ses pas. Tout ce ^ue j a|ipris sur ce jeine homme me convainquit que M. de Monifort Ut l'avait jias calomi ié, et que c'était ei. «•(Tel un fort miuvais sujet. Vn tel homme avait su cciiendaut se rendre maître du cœur d'Adèie; •ais il n'est que trop fréquent de voir les femmes mal placer leur ■mour. Au reste, je ne prononçai jamais son nom devant ma femme... «"eût clé la forcer i rougir... elle n'avait déjà ipie troj) de remords de sa faute. 11 me suffisait de connaître le nom de son séducteur pour être certain que jamais il ne se trouverait impunément avec moi.
» J'avais arrêté mon plan de conduite. IS'ous passâmes encore quinte jours avec RI. de Monifort; au bout de ce temps j'annonçai que nous allions faire un voyai^e en Italie. Mon beau-père, nous reconnaissant le droit de ne plus faire que nos volontés, se contenta de nous souhaiter un bon voyage, s'inquiélaiil fort peu de quel côté nous dirigerions nos pas. Nous partîmes, ma femme et moi, sans un seul domestique, et nous commençâmes un voyage qui ne pouvait se terminer qu'après qu'Adèle aurait mis au monde l'enf.iut qu'elle portail dans ton sein.
• i\ous parcourûmes l'Italie, les Alpes, la Suisse; plus de sii moia a'étaient ccoulés depuis mou mariage ; et nous nous trouviona alors en Auvergne, lorsque Adèle sentit qu'elle serait bientôt mère.
'■ La santé d'Adèle nous avait forcés de nous arrêter alon dana tut petit village nommé, je crois, Saiul-S;uidoux, à deux lieue» d'ici; j'y •vais pris le nom de Gervais. C'est là qu'elle mit au monde une ftll- ^e je fis baptiser sous le notn d'isaure Gervais. f^^
— Isaurc! s'écrie Edouard eu interrompant le baron; ftwi! BOBdsur, Isaure serait?...
— La fille d'Adèle... oui, Edouard; mais, de grâce, laHM^aoi terainer ce pénible récit. J'avais depuis longtemps formé Bon projet; eel enfant ne pouvait demeurer près de sa mère, .le parcourus seul les eaSBiKigties environnantes, tenant caclié snus mon manteau l'innocente erétîure que je voulais lia'ir, et pour laquelle, malgré moi, j'éprouvais «îéjà de linîérêt. J'arrivai dans celte vallée, j'entrai dans la saaisonnette occupée alors par André Sarpiotle et sa femme; celle-ci allailait son enfant; je liii proposai d être la nourrice de la petite hlie que je l'.ortais dans me* br », eo fabricant uue histoire sur la naisMOce et les parents d'isaure. *
» LesbonBAoTCrgastsscceptèrentma proposition, que j'appuyai d'une Bourse pleine d'or. Ils eae jurèrent de prendre les plus grands snius de l'enfant ^^|t leur confiais; el, jilus tranquille, je fus rejoindre Adèle, à qui j'aaBSOçai qii elle pouvait être sans inquiétude sur le sort is «a fille, Bais rb* lai dire cependant en quel lieu était sou enfant.
e Dès tfu' Adèle fut rétablie, nous partîmes de l'Auvergne; mais, •Tant de reveair à Paris et de quitter le nom supposé que j'avais pris Oa!!* me* V0JC(Ct, j'eus soin de faire plusieurs détours pour éviter que l'on découvrit c« Que Bon honneur avait un si grand intérêt à cacher. Kofia, Eoos ErriTUes k Paris, oii il me tardait, mon cher Alfred, de <e reToir, (f i V«d»bra»aer. Là, je présentai dans le monde ma nouvelle
Ïsae, y^.-jar sa douceur, ses charmes, ses aimables qualités, sut coscifacr l'cttiae générale. Une seule pensée troublait encore ma fraB<]U!llité : Je pouTai* rencontrer dans la société le séducteur de mon 'pOHSe... mu» tiers son sang aurait lavé l'outrage qu'il avait fait à idïle. Ccpesidaat me» désirs de vengeance furent toujours déçus ; ja- Œaisje ne visai a'eniendis parler du chevalier de Savigny.
• Adèle a'eeait ae parler de sa fille ; mais elle avait jiour toi , mon t^«r Alfred, la tendresse d une mère ; n'aimant pas le monde, ne déarant fue tei et U liberté de l'embrasser, de te prodiguer ses caresses, rasMec de liais ne la vis-je p:is, en te couvrant de baisers, essuyer AutivctseaS !«• larmes qu'elle donnait à l'enfant eiilé de ses bras! Et «spenéant jasais une plainte, janiais un mot ne lui échappait sur ce Mjet; remplie j»ur moi d'atleiilions , de soins, d obéissance , dans «hïqnc actiea de ta vie il semblait qu'elle cherchât à me prouver sa f.'cceitnalsMaies. Ouelle femme!... et comment ne l'aurais-je pas toujJKrs adorée!... Ahl si elle avait été un moment coupable, combien d lutre» dans le monde qui le sont davaniae;e, et ncjwivent rien nous oîîrir pour racheter leurs faiblesses! ■•»-#
»." *''"*' "*" ^P*** ""''■^ arrivée à Pans, je parfis ?e'j"«teraenlp6ur I A osÈsjaa, #, Ist^sxrs lesu le nom de Gelais , j'iilhi voir la petite
Isaure. Lrr bonnes gens li ipii je l'avais confiée' U chérissaient à l'égal 4c leur enfant. Alors, André voulait vendre celle niaison qu'il venait •le faire bltir; je pensai ipi eu en faisjul l'acquisition , cela me serait commode pour les voyngeii que je ferais en ce pay». Je devins don», toujours sous le nom de Gervais , '.'acquéreur de la jVlaisou Itlinche, Je la fis meubler pour y avoir te it ce qui me seriil nécessaire lor-: ;n j'y viendrais; puis , après avoir fait jurer aux villageois qu'ils ne cj... raient puisque celui à qui appartenait la Maison Ulanclie était leiuiî .i* qui leur avait confié Isaure ie repartis pouf Paris , oii je procurait Adèle la plus douce jouissance en lui donnanldcs nouveli^ Hti^faisaO» les de sa fille. ^
• Deux années i ^«oiilèreiit ; tous les 8ii moi» je me ren^f ment à la Maison t>lanc!ie. I)ès qu'il-» 7 apercevaient de : André ou sa femme ne manquaient pas d'y accourir et d.
la petite Isaure. L'enfanî de ces bons vill.igeois mourut, el ib u.^ pi-oniirent d'adopter Isaure pour remplacer celui qu'ils avaient perdu ; car, de mon côté, je leur avais promis de laisser pour jamais la ji une fille chez eux.
• Cependant la santé d'Adèle était toujours chancelante; je la ci mieux qu'elle n'était réellement, car elle me cachait ses soulTraii. , ., el m'accueillait toiijouis par un sourire. Bientôt pourtant il lui fut impossible de m'abu.ser iur son état. Présumant que le chagrin d'être séparée de sa fille causait cette douleur qui la minait secrètement , je lui jurai qu'avant peu je trouverais un moyen pour faire venir cet en- .anl près de nous sans que l'on pût découvrir le secret de sa naissance. Adèle me remercia tendremcut; mais , hélas! il était trop lard ; en peu de temps le mal fil des progrès eflrayanls , et bientôt il me fallut voir s'éteindre dans mes bras celte femme que j'adorais! Elle mourut en me r<— immandaut de ne jamais abandonner sa fille, de lui pardonner la 'ù'ite de sa mère et en me suppliant d'aimer un peu son Isaure.
» Je ne vous peindrai pas ma douleur... je n'avais jamais aimé une femme aussi passionnément qu'Adèle!... Mais tu me restais, mon fil»; c'est sur toi que je lâchai de reporter toutes mes affections.
• C^cpendanl, fidèle au serment que j'avais fait à Adèle, je fus revoir Isaure. André venait aussi de mour'r, et sa veuve n'avait plus que si fille adoptivc pour consolation ; elle tremblait que je ne la lui enlevasse; je la rassurai. Pourquoi aurais-je éloigné cette jeune Aile de ces montagnes? I\e pouvail-elle pas y vivre plus heureuse que dans le monde, oii sa naissance eût mis un obstacle à son établissement?
• Depuis la mort de mon Adèle, le séjour de Paris m'était pénible; sans toi , mon cher Alfred , j';iurais quitté la capitale , et serais venu me fixer dans celle maison solitaire. Au milieu de ces montagnes, prè* de I.! petite Isaure, qui, par ses traits, ses grâces enfantines, me rappelait si bien sa mère, j'aimaisà venir rêver à celle femme iiifortunçe qui n'avait connu de l'amour que les iieines , et , dans une si courte carrière, n'avait pas éprouvé ces doux plaisirs , ces aimables émotioi|( qui semblent laiianage de la jeunesse et de la beauté.
» Mais déjà lu grandissais, mon cher Alfred ; déjà le monde s'offrait à toi avec ses brillantes chimères; il ne te présentait que joie, que plaisirs, que bonheur; tu étais à celle époque oii l'homme jouit de la vie; moi, je sortais du cercle dans lequel tu allais entrer. Il m'était donc ficile de venir plus souvent en Auvergne sans que lu remarquasses mes fréquciilcs absences. Je venais ici, et quelquefois j'y passais quinze jjuj entiers. Mais , craignani toujours que quelqu'un me reconnût parlât de mes voyages à la Maison Blanche , je m'arrangeais de nll nière à n'arriver ici que la nuit; je ne sortais également de celle ma son que le soir. De là les bruits que les superstitieux montagnards 1 pandirent sur celte habitation : mais j'engageai la veuve d'Andn ne point chercher à faire revenir les paysans de leur erreur : la td reur que ces lieux leur inspiraient servait au contraire mes désirs éloignant tout le monde des environs de celte maison. ^
1 Plus je voyais Isaure , plus je sentais augmenter mon altaclicmejl pour elle : bonne, sensible, aimante , elle avait le cœur et lesprit (b sa mère. La vie solitaire à laquelle la condamnait sa naissance devait la fixer éternellement dans ces montagnes. Sans doute, pour éviter de faire naître les soupçons, de faire remarquer la petite chevrière, j'aUr rais dû la laisser aussi ignorante que les autres bergères de ces camMgnes. Mais, malgré moi, j'aimais en causant avec Isaure, à éclairer s^ esjirit, à forme'-sou jugement; je pensais que, destinée à vivre loin Œ monde, la lecture serait pour elle une source de plaisirs , de Jistrâ» lions agréables. Je lui enseignai donc à lire; Isaure m'écoutait avM tant d'attention, de d'acuité, que, pendant le peu de temps que je ç^jf sais à la Maison lilanclie, elle faisait des progrès rapides. C'est aiil^ que peu à peu elle acqiil des connaiîvîances et prit des manières rpU n'étaient plus celles d'une paysanne; mais le plaisir que me faisaieol ses i)rogrès me fit oublier la pruilmce : je ne songeai point quç làw d'attraits , d'esjirit el de grâces devaient un jour frapper le vOj.i§g|f qui viendrait visiter celle vallée. '* ,g
» Isaure m'aimait comme son prolecteur, et ne me connaissait (OF sous le nom Je Gervais. Je lui ai dit que ses parents était morls j" T confiant à mes soins ; qu'elle n'avait au monde que moi qui s'-'" r^ sàt à elle. U était inutile d'affliger sou cœur par le récit •':' '^J'^S'^'f de sa mère. Je lui ai donné le portrait d'Adèle , que -"'.''^ liitorluuce ta ' J -, iit re uiis pour sa fille i mais j'ai faitiurer k I*—* *'**i**^^- *•"' "
LA MAISON BLANCHK,
lontrerait ce portrait ^ personne, de irK'me que jamais elle ne devait i parler de moi. ni de ses visites à U Mail"»- ''lanclie, et elle a tounirs tenu son surnient.
» Il y a près de trois an» "jue la ve^re d'André est morte eP laissant maisonnette à Isaiire, qui jouissait dans sa demeure de ioute !'ai-
nce que jciiouvais lui procure'- sans trop éveiller les so»]içons. A la lort de la hunric p.iysannc je donnai k la jeune tille un gardien vifjiint et fidèle; et nioi-nième je li^hais de venir plus souvent encore oir la lille de mon Adèle. Ce n'était que lorsque les paisibles liabi-
nts des campaRnes étaient livrés au repos que, par une lumière pla- Je à une fenêtre de cette maison, j'annonçais ii Isaure que j'éUiis ar-
vé. Dans la journée , je m'amusais à visitci à pied, les plus beaux
tes de la Limiifjne, ft , i\ la nuit seulement, je revenais ici. Seule , ans ces montar^nes, Isaure se trouvait cependant heureuse; elle riait n secret de la terreur des paysans qui la croyaient ellc-m£inc un peu jrcicie , parce qu'elle avait quelques connaiss.inces en botanique et ossédail un livre oii l'on traite de la manière d'élever, de soif;iierles esliaiiv; enfin, elle me réjiétait souvent qu'elle ne foruiail nul vœu , ul désir; que tout son boiilieur était dliabiter dans sa jolie m»\ nctte et de mener ses brebis sur la montagne. Mais l'aimable enfant ue onnaissait pas encore l'amour... \ ous êtes venu dans celte vallée , ous avez fait éprouver à isaure un nouveau sentiment, plus vif, plus mpérieux que tous les autres; des lors cette maisouucHe. c s brebis, es campagnes ne sutfirent plus à son bonheur.
» Il y a deui jours , je revins en ces lieui ; je vis Is^^'ùre; mais elle 'était plus la même!... Je n'eus pas besoin de l'interroger sur l'état de on cœur; l'aimable enfant m'avoua avec candeur qu'un jeune bomme, ommé Eilouard , était venu dans sa cbaumièrc avec un de ses amis ; ue cet Edouard était ensuite revcr.a tous les jours; qu'il lui avait dit u'il l'aimait et voulait la nommer son épouse. Mon lils ne m avait as marqué de quel côté il se rendait avec ses deux amis; j étais bien oin de soupçonner que vous étiez cet Edouard dont me parl.iit Isaure. lais au portrait qu'elle me fit de votre élégance, de vos manières , je ensai qu'un jeune homme du monde ne jiouvait avoir 1 intention d'éonser une villageoise; je ne vis en cet amant , qu'elle me peignait si endre, si empressé, qu'un nouveau séducteur qui voulait abuser d'une lie sans défense. Voilà, Edouard , les motifs qui m'ont engagé à dé- ;ndre à Isaure de vous écouter davantage. Vous pouvez apprécier aussi BUS ceux qui me portaient à ne point laisser percer le mystère qui eneloppait sa naissance... .le vous ai révélé ce secret pénible... je vous i fait cet aveu qui coiltait à mon amour-propre... Hîainteiiant , si le ici permet que nous retrouvions Isaure, et que vous la jugiez encore ligne d'être votre femme, je ne m'ovDOScrai plus à ces nœuds, puisque oiis savez toute la vérité. »
Edouard presse la main que lui a tendue le baron et s'écrie : — A irésent , monsieur, je n'aimerai pas moins Isaure... Je ne verrai en lie que la fille de votre Adèle... Ses attraits, ses vertus rachètent ssez la faute de sa naissance... Puisse-t-elle bientôt nous être rendue! t mon plus grand bonheur sera de la nommer ma femme.
Alfred, après ;ivoir tendremeiM pressé son père dans ses bras comme
ur lui faire oublier tous les cl'agrins que vient de renouveler le rcit qu'il a fait, tend la main ^ £douard en lui disant : — Oui, il faut l'i'ls:iurc nous soit rendue... C'est maintenant comme un frère que je 1 chéris; mais je te seconderai. Je ne goûterai pas un instant de rcos a\ant de l'avoir ramenée dans les bras. .
— Pauvre Isaure! dit le baron; je sens, depuis qu'on me l'a ravie, oute la force de l'attachement que j «vais pour elle. Quels sont donc eux qui l'ont arrachée de sa demeure? Quel motif a pu les guider? Jis voleurs auraient entièrement pillé la maison , niais n'auraient loint enlevé Isaure. Un amant seul 1... Riais vous êtes bien certains pir nul autre que vous deux ne venait pour elle dans cette vallée. )uant .1 ce misérable, ce vagabond dont a parlé Alfred, quelle raison urait-il eue pour nous ravir Isaïuc? Et seul, même, comment i<uruit-il MI la forcera raccompagner?
Le baron et les jeunes gens se perdent en conjectures; mais ils se iréparent à se mettre de nouveau en campagne. Us vont acheter des ;lievaux à Clermont-Eerrand; on fait transporter le pauvre Vaillant :liez de bons paysans qui promettent d'en avoir les plus grands soins ; jii leur donne les chèvres et tout ce qui composait la richesse di: la eune fille, Alfred cm|)Orte avec lui 1 épée que 'on a trouvée dans la ilenuure d Isaure ; puis tous les trois s'enfoncbril au basard dans les monlagnes, résolus ii visiter jusipi ii la hutte du plus misérable moutard, il parcourir les sentiers les plus sauvages, les chemins les moins rréqucnlës; à tout entreprendre eiiliii potir retrouver la jeune tille.
Chavitrc XXX. — L'Enlèvement d'Isaiira.
Bans 1.1 nuit où Alfred et Edouard s'étaient rendus dans la vallée pour é|<ier les démarches d Isaure, un homme avait eoustaiiimenl suivi ians I ombre It's deux jeunes gens; cet lioiuiiie , que I On a déjà reconnu pour celui qui semble n'avoir point d'autre asile (jue les mony^nes, ne perdait pis de vue les deux amis; il semblait avoir un grand inte^i J, (Je qu'ils coiinusseut les actions secrètes de la jeune lilie , et •ttcndri: ,vec jiuL«'<ttieuee ce qui résulteridt d« cette découverte-
An moment oii Alfred avait reconnu ion père dan» l'bomme qui venait de quitter l>.iurc et l'avait nommé a Dlouird . le Vjgjbond , caché près d eux, avait f.iit un mouvement subit commet il eut \oaln s'élancer sur le baron de iMarcey; mais il s'était arrêté pmque luttitot en murmurant : — Je n'ai point d armes! pui» s était éloigna rapidement en se dirigeant vers la demeure de la jeune fille.
Arrivé devant la nMisonnette , il s'arrête, l'eiamioe longtemps «t semble méditer quelque plan de vengeance. Tout a coup ses yeux i'animent, un sourire amer contracte ses traits pendant qu'il murmuri- ; — Cela vaut mieux... beaucoup mieux!... Quand j aurais donne U mort au baron, tout serait fini!... On a bientôt perdu la vie... il n'aurait soiilTert qu'un moment... mais moi, voila dii-huit ani que je souf< fre!... T;"ichons de lui rendre ce qu il m'a fait.,. 11 faut qu'il ait ud bien grand attacheivent pour cette jeune fille , jour la cacher en ci lieu et user de tant de mystère pour venir la vtir... C est d'Isjure qu'il faut m'cmparer; demain, elle sera à moi... .Vais, pour exécuter ce projet, il me faut aussi des armes... et je n'ai plu? d'argent!... pliu rien !... L'autre nuit... sans l'arrivée de cet Alfred, j'aurais trouvé dam la tour ce que j'y cherchais... mais il est encore temps de m'y rci>dre... oui, je n'ai pas d'autre moyen pour m'en procurer.
Aussitôt, marchant à grands pas à travers la campagne, et aussi vite, malgré l'obscurité, que s'il eut fait grand jour, 1» vagabond prend des chemins de traverse qui abrègent la distance jisqu'au château de 11 Hoclie-IVoire, devant lequel il arrive en peu de temps. 1 est bienlût devant la petite porte des jardins dont il a la clef; il ouvre , pénètre dans les jardins et se dirige vers la tour abandonnée, où il arrive sans ax'oir cette fois rencontré personne. Il monte rapidement l'escalier tournant et ne s'arrête que dans la pièce où Alfred l'a trouvé deux nuits aupanivant. L'obscurité la plus profonde règne autour de lui ; il balance un moment; mais, tirant enfin un briquet de sa pocbe , il se décide à se procurcrde la lumière, au risque de répandre encore l'alarme dans le château. ^r~
II porte toujours sur lui une petite lanterne sourde, qui lui a souvent été d'une grande utilité la nuit dans les montagnes; elL est bientôt alluiiice; alors, examinant dans tous les coins de la salle, qui fut j.idis l'arsenal du château , il cherche une arme qui soit encore en état de lui servir. Après avoir fureté de tous côtés et jeté avec colère des lances brisées, des sabres mangés de rouille, il se saisit d'une épée qui est encore en assez bon état et va s'éloigner, lorsque dans une encoignure il en aperçoit une autre attachée à la muraille ; il s'avance , prend l'épée , l'eximine cl s'écrie : — La voilà!... c est celle que je cherchais!... c'est avec cette épée qu'ici j'appris à combattre en gentilhomme... à me défaire loyalement d'un ennemi... Pauvre Richard ! qui aimais tant à me donner des leçons, qui étais fier du talent de ton jeune élève; en me présentant cette épée, tu me répétas bien desfois cette devise espagnole : Ne la tire pas sans raifvi, ne la remets poê sans lu'uneur!
Lev.igal'ond presse l'épée contre sa poitrine, il va jeter de côté celle qu'il .1 prise en premier; mais il s'arrête et la garde en disant : — INon... celle-là me servira pour me déùire Je Vaillant, pour enlever la jeune fille... et du moins l'arme de ui.i icim» '•• ■■- sera pas flétrie par celte action.
Eteignant alors sa lanterne et eranc. unt précieusemeat les deux éj'ées .-ious sa vaste redingote , le v;,g;iboiid redescend l'escalier lout^ nant, sort de la tour et quitte le château par le même chemin qu'il * était entré. Hegardanl alors le ciel , calculant ce qui reste do nuit it le temps qu'il lui faudrait pour retourner a la maisonnette , il d:l à voix ba.sse : — 11 est trop tard aujourd hui, ce sera pour demain.
Le lendemain, lorsque la nuit a répandu ses ombres sur les campagnes, le x'agaboud est dans la vallée, ;l examine tout, rien u'échappc à ses regards, rien ne peut tromper sa prudence. Il est certain qu il n'y a personne encore dans la Maison lilanchc , et qu'l-saure e>t seule dans s.i demeure. Il a tout prévu, tout calculé; il est bientôt devjul le mur qui se ride clôture au jardin de la maisonnette; il place à terre, et à quelques pas de la petite porte, une de ses épécs en disant : — Toi, je te reprendrai en partant; puis, ne gardant que l'autre à sa oiaiu, il cscilado facilement le petit mur du jardin.
Il n'a pas fait quatre pas, que les aboiements de Vaillant se font eik tendre, et que le chien furieux accourt sur lui; lUiiis le vagabond, qui s'attendait à cette attaque, était présure à se défendre ; allant lai même au-devant de l'animal menaç.;int, il lui enfonce sou épée diii» I^ corps; malgré cette blosure , le chien saule sur son advei^.iiro , lui fait au visage et au cou plusieurs moriiures assi» fortes; mais la perle de son sang l'alTaiblit; trois autres coups d épée aclievèrent de le vaincre : le pauvre \ aillant est tombé s,ins force aux pieds du v.ig.bjiid, qui jette alors de côté larmedoiitil vient ^t^ic servir, puis lUoiUc précipitamment à la chambre d'Isaurc.
La petite était tristement assise [-rès de s.t croisée; le souvenir d'Edouard était toute sa consolation ; clic ne devait plus le revoir, ni.xi» elle pouvait toujours ['..iiiier, et elle se livrait tout entière à ce sentiment. Quand nos volontés, nos désirs sont contrariés, nous rp'-.> jvocs nue secrcle satisfaction à nous dire que du moins nous pouvons .i doIiw «lé dispo.seï de notre cœur; el c est iu.to.il les fcuimcs qui se daaluiil souvent celle consolation, parce ijuc, dans leu.» aoliou» , elle» Mul bivu moins ui,ali<:«>i:4 de suivre leurs irolODlév.
LA MAISON BL AN Cil F.
Aui premiers jappements de son fidèle gardien, Isaure a tressailli; "Ile pense que qui'li|iriiii rude autour de sa demeure; cependant elle l'coute encore, puis elle appelle son eliien en disant : — (Ju'est-ce donc, N'aillant?... Qu'est-ce qui t'a fait peur?
— C'est moi! rt^pond le vagabond en entrant brusquement dans la r'iambre de la jeune fille. Isaure pousse un cri d'effroi en apercevant rct hommt^, dont le visajje, le cou, sont couverts de sang et qui lance 'urelle de» regards mcnarants.
— Allons!... il faut me S'iivre , il faut quitter sur-le-champ cette maison, dit l'inconnu en s'approchant d'un air farouche d'isaure, qui ist pâle el tremblante. Prenez quelques-uns de vos effets... faites-en nn paquet... cela me servira... donnez-moi tout l'argent que vous avez ici... voua ne devez pas en manquer.- eous en aurons besoin... Allons!.., m'entendei-vous? *' '
Isaure avait entendu ; mais elle ne pouvjh en eroire ses sens ; elle se jette à genoux , lève les mains vers cet homme qui est devant elle , et B'écrie :
— Monsieur!... que voulez-vous donc faire de moi?...
— Je vous l'ai dit, je veui voiu emmener, voil.i tout. — M'emmcnerl... et où me conduirez-vous? — Où je voudrai , mille tonnerres! cela ne vous regarde piis!...- — Ah 1 monsieur!... tenez... voilà mon argent... là, dans ce tiroir... c'est tout ce que je possède... Prenez cet or... cet argent... prenez mes effets... tout ce que vous voudrez... mais, je vous en prie, ne memmenez pas!
Le vagabond a ouvfrt le tiroir que lui a indiqué la jeune fille; il remplitses poches de l'argent qu il trouve en murmurant: — Bon !... voilà de quoi vivre un siècle dans ces montagnes... Puis il se retourne, et retrouvant Isaure immobile, à genoux , à la même place , il s'écrie avec colère : Eh bien ! ne m'avez-vous pas entendu?... Je vous ai dit de faire un paquet de vos effets !... Dépèchcz-vous.
— Oh mon Dieu! vous voulez donc toujours pv'enjmeDîr? dit Isaure d'une voix suppliante,
— Si je le veux!.,. Oui, c'est pour cela que je roe juis introduit dans votre demeure, que j'ai bravé la mort... Ce sang qui coule de mon visage doit vous prouver que ma résolution est invariable... que je ne céderai ni à vos prières, ni à vos larmes. Quant à vos cris , ils seraient inutiles... personne ne peut vous entendre... vos défenseurs, vos amis, ne sont point maintenant près de vous... votre fidèle gaidien est mort...
— Vaillant est mort!... s'écrie Isaure ea jetant un en ^'gfv^i api est bientôt suivi d'abondantes larmes.
— Oui, Vaillant est mort, ou n'en vaut guère mieux. Anonsf je vous le répète, point de paroles, point de supplications perdues !... il faut que vous me suiviez de bon gré... sinon .,
L'étranger a pris le bras de la jeune fille ; il le lui serre avec tant de violence que la douleur va la priver de ses forces; elle ne peut que balbutier : — Je vais vous obéir, monsieur. Alors le vagabond lui lâche le bras et la pousse brusquement vers sa commode.
Ne sachant plus ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle va devenir, Isaure rassemble au hasard quelques vêtements, les noue dans un mouchoir, prend le paquet à sa main , et s'appuie contre le mur pour ne point tomber.
— C'est bien , dit le vagabond ; maintenant donnez-moi la main et ▼cnei.
Il prend la main que lui tend en tremblant la petite ; il l'entraîne vers l'escalier, et, sentant qu'elle chancelle, la force à s'appuyer sur son bras. Arrivés dans la cour , Isaure aperçoit Vaillant baigné dans son sang; le fidèle animal pousse un gémissement plaintif, et essaie encore de se relever pour défendre sa maîtresse. A cette vue, Isaure perd connaissance; elle va tomber sur la terre, son conducteur la reçoit dans ses bras ; et , la plaçant vigoureusement sur son épaule gauche, se dirige vers le jardin , aimant mieux sortir par là que par la porte d'entrée de la maison. Il ouvre la petite porte qui donne sur la campagne, ramasse l'épée qu'il avait déposée en ce lieu; puis, malgré le fardeau dont il est chargé, marche d'un pas ferme et rapide du côté des montagnes.
Le temps était sombre, la nuit froide et pluvieuse; cependant le va-' gabond avançait assez vite, quoique gravissant des sentiers escarpés et suivant de préférence des chemins arides et tortueux. De temps à autre il tournait la têle pour regarder celle qu'il emportait. Isaure était toujours sans connaissance, son charmant visage avait la pâleur de la mort, et était mouillé par la pluie qui tombait sur tout son corps. Mais , peu touché de l'état affreux de cette jeune fille, son ravisseur, après l'avoir regardée, se contentait de murmurer : — Elle en reviendra !... ce n'est rien que cela !,., '*
Après avoir longtemps marché ainsi, l'étranger s'arrête sur le haut
d'une montagne; il regarde quelque temps autour de lui, comme pour
chercher à s'orienter; puis il dépose sur la terre mouillée la jeune
fille évanouie en disant : — Reprenons haleine !... elle n'est pas très-
\ lourde; mais, à la longue... cela se fait sentir.
Il considère quelque temps ce corps étendu à ses pieds et qui semble déjà appartenir à la mort; un sourire amer se montre sur ses lèvres pendant qu'il regarde Isaure et s'écrie : — La voilà donc en ma puis- «ance, celle que le baron venait en secret voir dans ces montagnes!... fiette paysanne dont il a fait soign^ l'éducation... qu'il adore, »an«
doute! enfin, je vais goûter les plaisirs de la vengeance ! Je vonl \i qu'Alfrcfl enlevât celle petite , je voulais le pousst'r à commettre mi!\ ; sottises, a se lialtre avec sou ami ; mais tout cela n'aurait pas désolé U baron autant que la perle de celle jeune fille. Oui... je sais ce que l'on éprouve quand un autre nous ravit celle que nous adorons... j'aimaii Adèle aussi... Adèle était à moi... je devais la regarder comme mon épouse, et pourtant il me l'a enlevée!...
Quelques moments s'écoulent , le vagabond semble tout entier à set souvenirs. Mais enfin il regarde de nouveau Isaure et penche sa tête vers elle en disant : — Elle ne revient pas !... elle ne fait aucun mouvement !... si elle allait mourir!... Oh! je ne veux pas sa mort!... non, tant qu'elle sera avec moi elle peut vivre... mais avec de Marcey, jamais.
— Il prend la tête delà petite, la soulève, l'appuie sur ses genoux, et cherche à réchauffer dans les siennes les mains glacées d'isaure. Il fouille dans le paquet de vêtements qu'il a emporté ; et, avec la première chose qu'il trouve, essuie le visage tout mouillé de la pauvre enfant. Enfin la vie semble revenir sur ses traits « longtemps inanimés; les battements du cœur deviennent plus précipités. Isaure ouvre les yeux, regarde autour d'elle, et fait un mouvement de terreur en se voyant au milieu de la nuit couchée sur la cime d'un rocher, et la tète appuyée contre la poitrine de l'homme qui l'a arrachée de sa demeure.
— Calmez-vous... revenez à vous, et ne craignez rien , dit l'étranger.
— O mon Dieu !... ce n'est donc pas un songe ! s'écrie Isaure en se relevant entièrement ; je ne suis plus dans l'asile où l'on éleva mon enfance, dans la chaumière d'André ;... c'est vnna nui m'en avez arrachée !... c'est vous qui avez tué !...
— Oui, répond froidement le vagabona , c est mol qui ".• '"^ Vaillant pour ne pas être déchiré par lui ; il le fallait bien... Je vous aurait immolée aussi si vous n'aviez pas voulu me suivre... — Malhf.uieuse que je suis'... — Allons, n'ayez pas peur , petite ; vous m'avez accompagne , vous voilà avec moi , vous n'avez plus rien à craindre. .. à moins que vous ne fassiez encore des façons... que vous ne cherchiez à vous; échapper... mais je pense que vous serez raisonnable, et que vous vous soumettrez à votre sort... Je conçois très-bien que vous aimiez mieux» vivre douillettement dans votre maisonnette, où vous aviez de tout cul abondance !... où votre protecteur mystérieux ne vous laissait manquer de rien , et où vous pouviez enfin faire la coquette avec les jeunes gens qui allaient vous voir... Cette vie était plus agréable pour une jeune fille que celle que vous mènerez avec moi... oh! j'en conviens... Mais il faut prendre votre parti !... car ma volonté est irrévocable ; vos larmes, vos plaintes, vos soupirs, tout cela serait inutile avec moi. J'ai décidé que vous ne me quitteriez plus... cependant ne croyez pas que ce soit l'amour qui m'ait fait prendre cette résolution. Non !... je ne suis point amoureux de vous, je ne songe nullement à vous séduire !... et de ce côlé-là vous pouvez être entièrement tranquille. Vous êtes pourtant jolie , très-jolie même ; mais je vous jure que cela m'est fort indifférent !
Ces dernières paroles calment un peu les craintes et la douleur d'isaure , et craignant d'irriter de nouveau cet homme dont la colère lui a semblé terrible , elle lui répond en retenant ses sanglots : — Eh bien ! monsieur, je vous obéirai... je ferai ce que vous m'ordonnerez.
— C'est bien, c'est très-bien; vous êtes une bonne fille, dit le vagabond en secouant la main d'isaure ; comme cela nous serons bons amis. Mais il doit être maintenant près de minuit, il faut nous remettre en route... Vous sentez-vous la force de marcher ?... Si vous ne le pouvez pas, je vous porterai... ne vous gênez pas.
— Oh! je puis marcher, monsieur. — En ce cas, donnez-moi le bras , appuyez-vous sur moi et partons.
Isaure obéit sans répliquer ; elle prend le J)ras de son conducteur, qui a passé le paquet au bout de l'épée et le porte ainsi sur son dos. On s'avance de nouveau dans les sentiers rocailleux; on s'éloigne d'Ayda , on gagne les chaînes de montagnes qui communiquent avec celles du Cantal et du Puy-de-Dôme ; Isaure est forcée de s'appuyer sur le bras de son compagnon pour ne point tomber dans les sentieri glissants et rapides ; ils avancent en silence; quelquefois cependant le vagabond dit à Isaure : — Etes- vous lasse ? voulez -vous que nous nous arrêtions un peu? — Non, monsieur, je puis marcher encore, répond la jeune fille; et tous deux poursuivent leur chemin.
Le jour va enfin succéder à cette nuit sombre et pluvieuse ; le conducteur d'isaure, qui dans sa course a toujours eu soin d'éviter de passer par les villages et près d'endroits habités, s'arrête avec la jeune fille sur le penchant d'une montagne, regarde autour de lui et dit: —
— Reposons-nous ici jusqu'à ce qu'on puisse mieux distinguer au loin ; je ne pense pas m'êlrc trompé... nous devons être près du terme de notre course... Encore une heure, tout au plus. Mais voilà le jour, il ne faut pas nous fourvoyer.
Il s'assied alors ^ terre ; Isaure en sait autant en î^ plaçant à quelques pas de lui. Morne et abattue, elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine et ne prononce pas un moJ. Le vagabond la regarde un moment , puis retourne la tête d'un aume côté en se disant : — Elle n'es! pas en train de causer!... je conçois cela.
Au bout d'un quart d'heure , il fait assei-jour pour que l'on rç-"''" naisse les chemini. Le compagnon d'isaure sourit en disant — Je ne
LA MAISON BLANCHE
1 luis pas trompé... Oh ! je connais si bien ce p.iys !... Je l'ai tant
< fois parcouru dans ma Jeunesse, et aussi depuis quelques mois !... l ons, petite, en marche ; encore m»* i'.*^», et vous vous reposerei t t à votre aise.
saure se lève et reprend le oi<^^-«it: mn «taducteur. Il descendent 1 nontagnc , puis se dirijjcnt sur tu gauche vers des senlici-s tortueux « étroits pratiqués dans les rochers. A chaque instant les chemins t ils suivent deviennent jilus difficiles ; ils sont dans des terrains ar> t , incultes, où il semble que jamais l'homme n'a pénétré ; ce n'crt <] : rarement qu'ils aperçoivent une hutte de berger, et les chcvreg s vages, qui passent quelquefois près d'eux, fuient à leur approche, e ime peu habituées à la présence de l'homme. Après avoir marché a 'z longtemps dans ces contrées désertes, ils se trouvent à lentrée <i n sentier pratiqué entre deux rochers fort élevés, et si rapprochés [ le haut, que le jour éclaire à peine la route étroite qui est à plus il juatrc-vingts pieds de la cime des rochers qui la bordent.
)'cst dans ce sentier sombre et effrayant que le vagabond guide les f d'Isaure ; la petite frémit en entrant dans ce chemin que les ro- « rs menacent de combler. — Oh mon Dieu!.., c'est par ici ! dit- « I en tremblant.
-Oui, c'est par ici, et nous sommes arrivés, répond son comp non en s'arrêtant devant une petite maison de bois pratiquée à % chc du chemin contre le rocher, qui du haut la recouvre enl ement , et ressemblant assez , par l'extérieur , à la demeure des <: riers.
saure lève les yeux sur cette misérable habitation qu'elle présume ^ oir être son dernier asile ; mais elle se tait, elle laisse couler ses li nés en silence, et n'essaie plus d'attendrir par ses prières celui qui f conduite en ce Ijeu sauvage.
L en juger par les dehors, la maison ne doit avoir que peu d'étend ; elle a un étage avec une fenêtre sous le toit. En bas . une seule c isée est à côté de la porte; et tout cela est en si mauvais état, q 1 semble qu'on pourrait d'un coup de pied renverser cette chétive U itation.
.e compagnon d'Lsaure a posé l'épée et le paquet sur un banc de b ; qui est devant la maison ; jiuis il frappe à la porte en criant d 16 voix qui retentit avec force dans le sentier: — Holà ! Chirlot!... h i!... est-ce que tu dors encore, paresseux ?••> Lève-toi... c'est ton a , c'est le vagabond !...
)n est quelque temps sans entendre aucuc 'iruii : enfin, on distingue d pas lourds et lents, mais qui semblenS venir de plus loin que la B son. Ils approchent cependant ; puis la porte s'ouvre, et un petit b ime d'une soixantaine d'années, maigre, grêle , d'une pâleur livide, d t les yeux bordés d'un rouge vif n'ont plus qu'une expression terne e tupide, parait à l'entrée de la maison de bois, ayant une partie <i jambes et les pieds nus, mais le reste du corps couvert de peaux <i chèvre attachées par des lanières de cuir, tandis que sur sa l : est seulement la forme d'un vieux chapeau de paille qui n'a au- C bord.
.'homme que le compagnon d'Isaure a appelé Chariot ne montre ci s prise, ni curiosité en regardant ceux qui sont devant sa demeure; C endant il tend la main au vagabond en disant d'une voix lente et g lurale : — Ah ! c'est toi ! il y a longtemps que tu n'étais venu I voir....
- Oui ; mais cette fois je crois que je viens te voir pour longt ps, répond le conducteur d'Isaure; je t'amène de la compagnie, C ime tu vois.
xi disant cela il désignait la jeune fille , que Chariot regarde avec ■* )ucianceen prononçant svulenient : — Ah!., oui... c'est une femme.
- Mais entrons d'abord, nous aurons le temps de parler ensuite,
I le vagabond en faisant signe à Isaure d'entrer dans la maison de h î. La pauvre petite a de la peine à s'y décider ; elle jette encore un c p d'oeil en arrière ; elle craint de contempler le ciel pour la dern re fois ; mais son compagnon la pousse brusquement ; elle est
II Ilot dans l'horrible demeure de C.l-.Jilot , dont la porte est ensuite t -rméc snr elle.
.'intérieur de la maison se composan en bas d'une pièce assez g nde, au milieu de laquelle plusieurs poutres soutenaient l'étiige su- } ieur ; à gauche était une vaste cheminée, sous laquelle un homme a ait pu se placer sans se baisser ; à droite l'escalier qui conduisait a lessus. Quelques escabeaux , quelqurs vases de terre et de la paille f liaient tout l'ameublement.
saure pouvait ii peine voir autour d'elle , tant ses yeux étaient pleins e larmes; elle s'était assise dans un coi-n de la chambre, où le jour I étmit à peine , parce que le rocher s'avançait beaucoup auilessus i la maison. Elle pensait qu'on allait la faire monter dans la pièce du l t, et attendait en silence «pie l'on disposât de son sort ; mais le va- 8 ond a fait un- signef h Chariot: alors celui-ci va au fond de la
< mbre , et, poussant une planche fixée i la cloison, laisse voir un I sage beaucoup plus éclairé que l'inlérienr de la maison.
- Venci par ici, dit le conducteur d'Isaure en lui faisant signe de 1 lever. v.He obéit ; on la fait passer par cette étroite ouverture, elle I trouve alo-, dans le fond d'une excavaticui, et revoit avec joie le
1. Cet endroit, ^,,1 p,,(,t ii^oj,. „,n. ireiitaine de pieds de cireoiiféice, est de tous côit. fc,.,ué par le sol; il rcsstixiJiUiriiit »u foud
d'un puiis s'il n'était pas beaucoup plus large ; m»is le jour q^ii vient par le haut y pénètre mieux que dans l'intérieur de la maison, parer que l'éboulement s'ctant opéré en ligne verticale, rien dans le liiul ne recouvre celte es|iècc de carrière.
Au fond de cet endroit on a construit une srcondp raiiionnrite en bois, mais qui ne se compose que d'un rezrdc-chaus^éc. C'est dir# celle retraite impénétrable à l'œil des voya,;curi que l'on fjit entrer Il jeune fille qui habitait une vallée riante et fécsnde.
— Voilà désormais votre logement, dit le vagabond en introduisant Isaure dans l'habitation pratiquée au fond du trou. — Vous voyeï que ce n'est pas sans motif que je vous amène ici de préférence : cet asile ne peut être trouvé que par ceux qui le connaissent... on viendrait visiter la maison qui est par-devant, sur le srntier, que jamais on ne se douterait qu'il y a une autre maison derrière... Cttte retraite ne pourrait être aperçue que de ceux qui seraient là-haut... sur le rocher, à quatre-vingts pieds de nous! mais comme ce rocher est horriblement escarpé cl ne conduit nulle part , jamais on ne s'avise d'v )»rimper; et c'est tout au plus si de temps à autre une chèvre sau'va<'e se permet de le gravir... Je suis donc bien tranquille, on ne vous trouvera pas là. Cette demeure n'est pas aussi jolie, aussi riante que celle que vous habitiez, j'en conviens... mais que voulez-vous ! je n'avais lias le choix I... Prenez donc votre parti , et tâchez de vous habituer à votre nouveau logement. Vous y serez entièrement naitresse de faire vos volontés depuis le matin jusqu'au soir... excepte d'en sortir, cependant. Voilà une assez grande chambre où vous pourrez vous établir : il y a une couchelle, une table, un banc... c'est la mieux meublée de la maison... si je puis trouver un pelit morceau de miroir je vous le donnerai; je sais que les femmes tiennent à cela... Tâchez de vous calmer et de sécher vos pleurs... je vous le répèle, votre vertu est plus en sûreté ici qu'auprès de la Maison Blanche. Cet endroit vous parait maintenant liorrible ! épouvantable!... mais vous vous y ferez, parce qu'on s'hahilue à tout.
Après avoir dit cela, le vagabond laisse Isaure seule dans son horrible demeure, et retourne avec Chariot dans la maison qui donne sur le sentier. Là , s'asseyant devant son silencieux compagnon , il lui dit : — Chariot, je t'ai sauvé la vie il y a deux mois, un jour que, poursuivant une chèvre, tu allais rouler au fond d'un précipice, lorsque courant a]irès toi je parvins à te tendre mon bâton, et à te retirer du trou dans lequel tu allais tomber.
— Je ne l'ai pas oublié, répond à voix basse le vieux pitre. — Oui, reprend le xagabond , depuis ce temps tu m'as témoigné le plus entier dévouement : quand je n'avais pas de pain , je venais ici, et j'étais sur que tu partageais avec moi tout ce que tu possédais... C'est bien. Chariot;... tu es reconnaissant, tu t'es mieux conduit avec moi que beaucoup de riches seigneurs... de femmes du monde ; mais ce n'est pas encore assez, Chariot ; aiijourd liui il faut que lu me lai-ses le maître de disposer de ta maison... Tiens, pour cela, voilà de l'or, de l'argent... prends ce que tu voudras.
Le vagabond étalait devant les yeux du vieux p.Mre la somme qu'i: avait prise chez Isaure ; Chariot regarde Hargenl d un ffil indilTéreiil ; et se contente de répondre : — Si je n'ai u'us de maison , où donc coucherai-je , moi ?
— Tu habiteras toujours ici, cela est même nécessaire ; la jeune fille aura la seconde maison : moi je coucherai ici dessus. .Mais il faut que tu me jures... sur ta vie ! que tu ne diras à personne que tu os dn monde logé chez toi... — A qui le dirais-je .■* je ne vois personne, moi. — Enfin , si par hasard quelques voyageurs venaient ici , je me retirerais sur-le-champ, là, derrière... et jamais lu ne feras connaître celte secrète habitation... — ISon, non. — Tu me le jures'. . — Jurer?... je te dis non... ça sulfit. — En clïet, je crois à U promoise plus qu'aux serments des autres... et tu ne prends pas cet or .' — Pourquoi faire?... je n'en veux pas... — Je t'en donnerai d'ailleurs, lorsque tu iras acheter des provisions... tu auras soin d'aller loin... d'..chcter en divers endroits, afin de ne point éveiller le moindre soup.on... Avec cette somme et Ion adresse à tuer les chèvres sauvagi-s , à prendre des oiseaux, nous avons de quoi vivre peiidanl des années. Allons, c'est convenu ; nous demeurons ensemble? — Oui. — Tu ne p.xrleriis de nous à personne? — IVon. — Et jamais tu n'nux riras ta demeure à un voyageur avant que j'aie passé derrière la maison ? — Jamais.
Ces arrangements terminés , le vagabond monte dans la pièce A*. haut, s'y jette sur des bottes de paille et s' y endort ; le vieux pAlre, qui passe une partie de s,i vie à se livrer au sommeil, en fait autant dans la pièce au-iles.soiis. Isaure seule veille, à genoux . dans l.i misérable masure où on l'a reléguée ; elle tend vers le ciel ses mains suppliantes ; elle y porte ses yeux , d'oii s'éch.ippe un nu.ssr>u de l.nims, et dans son désespoir, n'a pas même la force de prononcer un mol.