Chapitre XXXI. — Si*jouf d.ins la CJ^nre. — TVmior «poir ro1<«T
Il y a dans l'excès du malheur une dernière force, un dernier coorage ; parvenu au eouible de I infortune, forcé de rrnonrer à loaCe espérance d'un meilleur sort , il semble alors que l'on éprouve une
le
LA MAISON BLANCHE
jcorrtc consolation i pouvoir défxCT le destin de nous porter de noDve.iii\ loupa.
l'cllo r.sl miiintenant la «itii.itinn d'Isniire, cette jeune fille, douce, timide, enlevée au si'joiir i|u'elle liuMt.iit depuis sou enfance, à son protecteur, n son aniHUl, |>our lialiiler une ulTreuse detiu'urc cachée au centre de U terre, et n'aj.mt pour toute compagnie que deui liiimincs, dont 1 iiu est l'auteur de ses mau\ . et dont l'autre y semble entièrement insensible; cette jeune fille est cependant parvenue à surmonter ion désespoir, Ses jrux ne versent plus de larc\es, du moins en présence de ses deux compa(;iioi|s; aucune plainte ne s'échappe de sa ^uche, et lors(pi'jlle parle à celui qui l'a arrachée de son asile, loin que la colère brille dans ses yeux, et que ses accents expriment l'Iior- .ttir que cet homme doit lui inspirer, c'est avec douceur, avec dn/ilité qu'elle lui répond et se présente devant lui.
Déjà plusieurs jours se sont écoulés depuis que le varjabond a caché Isaure chez le vieux pâtre ; et la conduite de la jeune lille semble le «urprendre lui-même. Souvent il la regarde en silence pendant des deures entières ; plus il la voit, plus sa surprise parait augmenter.
Un matin que le vieux pâtre était allé parcourir les montagnes et que, seul avec Isiiure, le vagabond, assis dans l'excavation contre l'entrée de la seconde masure, contemplait depuis longtemps la jeune fille qui travaillait en silence à coudre des peaux de chèvre, étonné de sa douceur, de sa Irinquillité , il ne peut s'empêcher de s'écrier : Vous me surprenez, petite, vraiment je commence à croire que je vous ax'ais mal jugée, et que vous méritez, au contraire, tout le bien que les deux amis pcns;iient de vous.... \ otre docilité... votre air de candeur... Kon ! ce jeune Edouard n'avait pas toit de vous aimer... de vouloir vous épouser... Mais cependant cet homme que vous alliez voir en secret dans la Maison Blanche!... quel lien 1 attachait à vous?... depuis quand le connaissiez-vous?... Allons, parlet, répondez - moi franchement.
Un sentiment qu'Isaure ne pouvait définir, et qui n'ét:iit pas cependant de la crainte, la portait toujours à obéir ])roinplemcnt à l'élianger; elle lui répond donc en soupirant : Depuis l'enfance je connais M. Gervais... — M. Gervais'.... .^Ii ! il ne vous a pas dit qu'il était le baron de Marcey ? — Kon, monsieur j je ne l'ai jamais nommé que Gervais, et c'était aussi sous ce nom que le connaissaient mes parents adoptils, André et sa femme. — Oui... je conçois... 11 aura voulu garder l'incognito... Ou vous êtes un enfant naturel qu'il a eu... ou, se doutant que vous deviendriez un jour fort jolie, il comptait faire de vous sa maîtresse. — Sa maîtresse!... AU, monsieur, mon protecteur m'aimait comme sa fille... mais il m'a souvent répété que mes parents étaient morts. — Et c'est lui qui vous avait placée chez les villageois? — Oui, monsieur. Il venait d'abord me voir rarement... pu>s U cH venu plus souvent... Quand j'étais toute petite, il me prenait n i>i i-i bras, il m'embrassait, il me caressait. Je grandissais; il mefaisai» jquler; puis il m'a appris à lire , à écrire, à lu'exprimer autrement. Il disait que j'apprenais bien, et qu'il serait dommage que je fusse igno- «inte comme les habitants des montagnes... — Ensuite? — Voilà tout, monsieur. — Il ne vous disait pas un jour qu'il vous mènerait dans le monde, qu'il vous procurerait mille plaisirs ? — i\on, il ne m'a jamais dit cela. — Et quand-vous avez connu, aimé Edouard, le lui avczvous avoué? — Oui, monsieur; oh ! je ne lui cachais rien. — Qu'a-l-il dit alors? — 11 m'a grondée... mais avec douceur... Il m'a dit que j'avais eu tort d'aimer Edouard : qu'il fallait l'oublier, renoncer à lui ; que jamais il ne serait mon époux... — J'en étais sûr!... Ce n'est pas pour d'autres qu'il vous élevait en cachette!... qu'il avait pris soin de votre éducation... Kon . c'est pour lui qu'il agissait!... Ah! jiour agir comme il l'a fait , il fallait qu'il vous aim.'it beaucoup!... Et je f'ai privé de votre présence, de vos caresses; j'ai détruit tous ses proj;;ts de bonheur pour 1 avenir... Je suis donc vengé, enfin !...
Un affreux sourire animait les traits du vagabond. Isaure détourne SCS regards avec cfïioi. Au bout de quelques instants il lui dit : JSe croyez pas que ce soit dans le seul but de faire une méchante action que je vous ai arrachée de votre asile ; non. J'ai eu bien des défauts... bien des vices même... mais faire le mal pour l'unique plaisir de le faire ne me vient jamais à la pensée; et, quoique j'aie bien des raisons pour détester les hommes, je leur rends encore assez de justice pour croire qu'ils seraient rarement méchants s'ils n'y trouvaient pas du profit. Ecoutez-moi, petite, je vais vous apprendre pourquoi je vous ai enlevée à votre protecteur. Je sais que je ne vous dois pas compte de mesactwns, et qie je pourrais ne point \ous faire cette confidence; mais votre douceur, votre soumission... m inspirent de l'intérêt... Oui... plus je vous vois... plus je vous connais... plus vous m'étoubez!... Je fais votre malheur, je le sais; et pourtant je voudrais vous voir heureuse... Singulier efl'et qiie produit la beauté réunie à la bonté, à la vertu!... Je croyais que cela ne pourrait plus émouvoir mon coeur, et vous me prouvez que je m'étais trompé...
Isaure a doucement levé les yiux vers le vagabond; un sentiment indéfinissable y est exprimé tandis qu'elle lui dit : Ah! monsieur!... tnoi aussi... je sens que j'aurais voulu avoir de l'amitié pour vous... teainleniut même que vous faites mon malheur... je ne puis vous haïr iBommeje le devrais!...
— Allons... taisez-vous, petite; et ne me regardez pas ainsi, ré- ÇpBi le vagabond en détournant la tète pour oïdier son émotion,
mez votre effroi !... cila ne peut jamais arriver; vous voyez que j'ai trop bien pris mes précautions pour cela. I\evenuns à ce que je vou-
lais vous conter... au motif de ma conduite; et, puisque la destinée nous a réunis pour toujours, connais a enfin ctl'ii ave', qui vous ■ie\ cj enfin passer votre existence.
Je ne suis pas né misérable, vous ave» assez de jugement pour vo en être aperçue. C'est dans un château que fut élevée ma jeunes-. , c'est au sein des richesses, entouré de nombreux domestiques qui u* cherchaient qu'il prévenir mes désirs que s'écoulèrent mes premier jours. Quel changement!... et devais-je m'aitendre à me voir daa celle situaiion déplorable!... Cependant, l'hjramc doit s'attendre tout, quand il ne sait pas dompter ses vices et résister à ses passions., mais je crois vraiment que le malheur m'a aussi appris à faire des lî- Ueiions morales. De tous les changements ftu'il a faits en moi, et n'est pas l.i le moins étonnant!...
Le vagabond se tait quelquis moments; il a pris sa pipe, il rcui' plit, l'allume, puis reprend son discours, qu'il u interrompt que poaf oler de tcmpi à autre sa pipe de sa bouche :
— Les deux jeunes gens qui allaient nous voir si souvent babW taient, ii deux lieues de chez vous, au château de la Roche-Noire... i\» ont dû vous le dire? — Oui, monsieur. — • Eh bien ! c'est dans ce mêiiK chàleau que je juissai ma première jeunesse; il appartenait alors à unt de mes tantes, vieille douairière fort respectable, qui me laissait , depuis le matin jusqu'au soir, faire toutes mes volontés. J'avais perdu me* autres parents ; je possédais une fortune assez considérable, sans compter celle que devait me laisser ma tante ; or, celle-ci pensait qu'ufc jeune homme noble et riche ne pouvait jamais être trop tôt son maître et se mal conduire dain le monde... La pauvre chère femme!,., elle se trompait bien !... Je fis donc de bonne heure des sottises!... Les finîmes... le jeu... la table, la débauche, m'ofl'raient des charmes auxquels je n'essayai pas même de résister; je trouvais si naturel de satisfaire mes passions, mes moindres désirs!... On m'avait tellement habitué à ne suivre que ma volonté, que je semais l'or à pleines mains pour ne point rencontrer d'obstacle sur ma route... Bientôt cette condiiite me valut dans la société une réputation dont je riais... J'étais la terreur des pères, l'efirûi des maris: car mon bonheur le plu» grand consistait à séduire une jeune beauté , à me faire aimer d'elle, puis ensuite à l'abandonner à ses regrets!...
— O mon Dieu! dit Isaure; comsient peut -on trouver du plaisir à tromper celles qui nous aiment?...
— \ ous ne concevez pas cela, petite! vous n'avez pas vécu dans le monde... vous ne vous doutez pas de tout ce qui s'y passe ! vous ignorez que l'amour y est trompeur, l'amitié intéressée, les vertus rares et la reconnaissance presque nulle!... Si vous connaissiez comme moi ce monde frivole , peut-être vous trouvericz-vous moins malheureuse d'habiter dans un trou. Mais revenons : j eus bientôt dissipé la fortune que m'avaient laissée mes parents; lua vieille tante mourut, je me remontai un peu avec son bériUige; je voyageais souvent pour cîiercher de nouvelles jouissances, de nouveaux minois, quelquefois pour échapper h la vengeance d'un frère, d'un éooux: i'élais, je l'avoue, un fort mauvais sujet.
Le hasard me conduisit à Bordeaux... J'y vis une jeune personne charmante, que son père, vieux marin peu aim^.ble, tenait dans une sévère retraite. Mais les grilles, les verrous, les duègnes n'était., point des obstacles pour moi. Je parvins à m'inlroduire près d'.\dèl. . je fus même reçu chez son père, car j'avais eu soin de cacher ma conduite passée. J'étais alors jeune et bien fait, mes traits n'étaient point flétris parles privations, mes yeux caves par les fatigues; j'étais fait pour ]ilaire... J'avais surtout l'art de paraître amoureux; cette foii, cepeudaul, ma passion ne fut point feinte; Adèle m'inspira un sentiment que je n'avais jamais ressenti près d'une autre femme; crédule, aimante, il ne me fut pas difficile de me faire adorer de cette jeuao lille... de la séduire et de triompher de son innocence... Mais, alors, je le jure, las de la vie que je menais, mon intention, mou seul désir était vraiment d'épouser Adèle. Malheureusement son père, ayant prij sur mon compte quelques informjrtions , ne voulut plus me recevoir; bientôt un duel me força à quitter la ville; mais je m'éloignai, persuadé qu'Adèle me serait fidèle; mainte circonstance devait ra'assuref qu'elle ne serait point à un autre, et je conservais l'espoir de la nommer mon épouse ; jugez donc de ma fureur... lorsqu'en revenanti Bordeaux, six mois après, j'appris que depuis longtemps Adèle était mariée, et que, partie pour voyager avec son époux, on ignorait alors dans quel pays elle se trouvait ! Ainsi, cette Adèle si douce, si aimante... qui m'avait donné tant de droits sur elle... m'avait trompa aussi!.,.
— Ah! monsieur... elle fut sans doute forcée d'obéir à son t^^e} et, puisquelle vous aiuiait... e)le a dii être bien malheureuse '•••
— Oui... oui... On m'a dit en effet que son père lavair eontraintf à cet hymen. Mais celui qui l'épousa n en fut pas mo''-^* "" lâche... u ne pouxait ignorer... Adcle dut lui aiiprcndre. ^on, elle ne pouvait plus être à lui 1... Eh bien ! cet homme «"• "»'» enlevé ceUe que j'as-
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mais, qiii m*;i yrivf du soûl bonlieiir véritable que jo poiiviiis fjoùler... c'fst votre prolcctciir mystérieux... c'est le baron de Marcey!... Jugez, niuiiitcn.fiit, s il m est doux de p>e Vf ' ^ , et si i'iil eu raison de vous arrHclior- à son .ininnrl j — Ali ! monsieur, uion luolectnir i^oiait sans doute, en épousant l'infortunée Adèle, ([u'il ferait son iiialheiir et le vôtre!
— Won, il n'a pu l'iijuorer !.., En apprenant ee mariatre, je voulus d'abord clicrclier le baron , et lui donner la mort ou la recevoir de sa main; mais on i(;norait alors où il était, et bientôt il me fallut fuir moi-ménif pour échapper ii des crésnciers qui me poursuivaient. Je fis vendre mon ilomainede la Koelie-IS'oire; je passai en Angleterre; je voulus m'élourdir par de noii»cau\ plaisirs; mais, dès ce moment, il «eniMc que le niallieur s'altaciiMt à mes pas. Le jeu m'enleva une partie de nui fortune; des femmes, de faux amis m'emportèrent le reste !... ^lu revins en France... J'avais, dans le temps de ma grandeur, prêté de l'argent, obligé généreusement mes amis... je réclamai leurs services il mon tour... les misérables!... je ne pus rien obtenir... J'appris qu'Adèle était morte après trois années d'iiynien avec le baron... et qu'elle ne lui avait pas laissé d'enfants... il m'importait de connaître celle circonstance. La douleur du baron me vengeait déjà, mais ce n'était point assez; et j'aurais sans doute dès alors clierclié h lui susciter d'autres chagrins si rét;it déplorable de ma fortune ne m'c' i forcé k fuir de nouveau pour ne pas être arrêté.
le passai en Italie, en Kspagnc.... déjà je n'Ctalsplus le même, je n'étais plus ce brillant séducteur admiré des femmes et redouté de mes rivaux... Forcé de chercher sans cesse de nouveaux moyens d existence, je ne rougis point de me lier avec de vils intrigants, des êtres méprisables, que quelques années auparavant j'aurais fait chasser de chez moi !... Mais que faire?... travailler?... je ne savais rien, et lidée du travail m'était insupportabe... Je ne tardai point à prendre les babitirdes, les manières canailles de ce ramas d'hommes qui vivent sans moyen d'existence... je tombai dans la crapule, enfin!... car les vices nous mènent là... Quelquefois encore je jetais un regard en arrière; je donnais un souvenir, une larme au passé!... je me faisais honte à moi-même ; et, plus d'une fois, j'ai jeté avec dégoût cette ])ipc que l'oisiveté, l'abrutissement avaient mise à ma bouche, et qui est devenue depuis mon seul plaisir, ma seule <listraction.
Ci'jieiidant, au milieu de mes désordres , de mes débauches , il me restait encore un sentiment d'honneur... je ne participai jamais aux viles escroqueries que commettaient les hommes avec qui je me trouvais; ils se moquèrent de ce qu'ils appelaient mes principes. Dégoûté du langage de ces misérables, je les quittai enfin, et résolus de revenir dans mon pays... de revoir surtout cette Auvergne oii j'avais passé les plus heureux jours de ma vie. Je revins donc à pied, presque sans argent. !\Iais bien des années s'étaient écoulées depuis mon ab-îeuce, je ne craignais point d'être reconnu. J'arrivai dans ce pays il y a quelques mois. J'y avais laissé autrefois des amis, des counai.ssanccs ; mais les lins étaient morts, les autres étaient dans d'autres climats. J'essayai de me rendre utile aux voyageurs, de me procurer du travail... mais il semblait que quelque chose éloignât de moi tous ceux à ipii j'offrais mes services! Je pris mon parti; j'entrai dans la chaumière du montagnard, et jamais l'Auvergn.it ne nie refusa du pain et l'hospitalité... C'est ainsi que je revis le chîlleau de ma vieille tante, ce domaine de la Roche-lVoirc où j'avais été élevé... Je trouvai encore le moyeu de <le m'y introduire en secret; et la nuit, pendant que son nouveau propriétaire se livrait au sommeil, j'aimais à errer dans la vieille tour... j revoir ces murs qui avaient été témoins de mes premiers jeux... ces portiques, ces galeries qui avaient répété les accents de ma joie... Là, tout à mes souvenirs, j'ai plus d'une fois oublié trente années de nia vie... et je m'y suis senti encore heureux!...
Le vagabond laisse tomber sa têle sur sa poitrine, pousse un soupir et s'arrèle. Isaure, qne la fin de son récit a viveuieiil éinc s'est involontairement gipprocliée de lui, et d'une voix a'iendric \k.', dit : Ah ! vous avez été bien malheureux !...
Le x'agr^bond lève les yeux, la regarde, semble p. us vivement frappé de ses traits, des aeeenls de sa voix et s'écrie : C'est étonnant!... il ra'a srmTdé rcnlcndre!... il me semble la voir encore!...
— Qui donc? deinandc doucement la jeune fille.
— Celle que j'ai le (dus aimée... et qu'on m'a ravie!... Oui... vous avez de ses traits.... delà douceur de son regard .. ou peut-être n'est-ce qu'une illusion!... Enfin, la vue de ce pays m'avait presque fait oublier le baron de IMarcey ; je le baissais toujours, mais je n'aurais point quitté ces uinnt:ir;nes pour me rapproclicf d« lui. Le sort a permis civ pend.iiit que je j)us>o me venger?j'apprisd'abord que l'ami d'Edouard, qu'Alfred était le tii» que le baron avait eu de son premier niari.ige.
— Alfred est le fils de mon bienfaiteur? s'écrie Isaure avec surprise. — Oui, c'est .son fils , el x'oilà pourquoi je l'engageai plus d'une foisà vous enlever.. .Je voul.iis le pousseràcommctrcniille sottises!... à .se battre avec Edouard!.,, En perdant le fils, j'espérais me venger du père... mais Alfred eut la faiblisse de renoncer ji sou amour,.. Je ne sais ciicure à quoi je me serais arrêté... l'eiit-êlre est-ce il.iiis son sang que j'aurais eheiehé m.i vengeance!... iM.iis le sort m'a mieux servi. J ai su, par Alfred lui-même", que riuimiiie de la ALiison Blanche tliil son père ; dès lors, ehani;eaiil de projet, c'est en ureinpjiaiit de v»o« que j'ui voulu reudru «u baron une parliii des tourments qu'il m'»
causés... J'ai réoni ; vons êtes ponr jamaii séparée de lui... Mainte»
iiiMil, petite, vous savez tout, et vou» connaisscx les motifs qui m'OBt porti'' à vous conduire d.ms cet asile imp/néirable.
— O mon Oieii! dit Is^iure en se jelKiit » iienout et m levant «es mains vers le ciel ; je suis bien mallieurciise, uns doute; mail, ti ea restant d.ms cette retraite, je ti"tvr la vie à mon birnfailrar, k loa fils... je ne dois plus rae plaindr' '^/je me loumcts taiu murmare è ma destinée.
Touche de la conduite de la jeune lille, le vagabond lai fternet quelquefois de venir respirer l'air dans te srinier h 1 entrée de U masure ; alors (Jharlol fait le guet un peu plui loir; el . au moindre bruit, à l'approche de quelqu'un, Isaure et son compagnon doivent rentrer dans la seconde retraite. ALis il est bien r.ire qu'iin \OTageur passe dans ce chemin aride, qui est éloigné de toutes les routes battues; depuie quinze jours qu'elle est dans la masure, Isaure n'a encore aperçu que quel(|ues chèvres qui ont montré leur tète an haut du trou d.ins lequel est son habitation; cependant, aucun murmure néchapj.e à celle qui mène maintenant une si triste existence. Elle semble se so»nieltre à son sort ; et si quelquefois le nom d'Edouard s échappe de sa bouche, c'est parce qu'elle se croit seule, parce qu'elle croit rêver tout bas, qu'elle prononce le nom de son amant.
Pour consoler alors la pauvre enfant, l'auteir de ses peines lui dit froidement : — Votre Edouard n'aurait pas mieux valu que les autres... son amour se serait passé... parce que tout passe dans ta vie... puis il vous aurait trompée, abandonnée... ou se serait repenti de vous avoir é)iousée, et vous l'aurait durement reproché.
Is.iure ne répond rien ; mais elle ne croit pas qu'Edouard se serait conduit ainsi ; son cœur lui dit qu'il l'aurait toujours aussi tendrement aiiuce: que, quoiqu'il ne la voie plus, il pense sans cesse à elle; celle idée est la dernière consolation, le dernier bonheur qui reste à la petite ; pourquoi ne chercherait-elle pas à le conserver ! ..
D.ms les longues heures qu'elle pa.ssc dans la solitude, c'est à Eilou.ird qu'elle pense toiijoirs; quelquefois elle l'appelle inxolontaireimiil; peut-être tout espoir n est-il pas encore banni de son àme; mais lorsque son courage s'afl'aiblil, lorsque Isaure sent plus fortement l'horreur de sa nouvelle existence, elle iirc de son sein le médailloa qu'elli' y tient [■récieusement caché; puis, après s être assurée qu'elle est bien sev.l.c, que personne ne peut l'apercevoir, elle couvre de baisers ci; portrait qn on lui a dit être celui de sa mère, et qu'elle a juré de ne jamais montrer à ppisonne. Elle ne pense pas d'ailleurs que la vue (le cette image chérie puisse intéresser ceux avec qui elle est condamnée à passer ses jours.
Trois semaines se sont écoulées depuis qulsaure a été amenée dans la di'iuecirc de Ct^rlot; pendant tout ce temps, deux jeunes bergers ont seuls iiaru dans |és Ofivirons. thcorc ii'ont-ils point passé dans l'étroit sentier, et se sont-ns contentés de suivre la route qui est devant. Le vagabond pense donc que, quoiqu'il ne soit él>igné de la Maison Blanche que de douze lieues au plus, sa captive est plus introuvable que s'il l'avait conduite dans un autre pays.
Isaure est assise sur le banc qr.i est devant la première masure; on est nu milieu de la journée; mais U temps est mauvais, el personne ne doit être tenté de voyager alors dans ces montagnes. ("c|H-ndanl le vieux iiàtre fait le guet sar un rocher voisin, et le vagabond liii-oièiuc, qui est à quelques pas d'isaure, porte aussi ses regards an loin.
Tout il coup le vieux Chariot fait entendre le si;;nal convenu pour l'avertir de l'approche do quelqu'un. Le vagabond se bâte de rentrer avec la jeune fille dans la masure du fond; bientôt le vieux pâtre vient les y rejoindre.
— Qu'est-ce donc? dit le vagabond à Chariot. — Trois hommes que je viens d'apercevoir au loin sur la montagne... — Trois hommes !... Viennent-ils de ce coté? — Ils ont l'air de ne (>as savoir jiar oii ils veulent aller. — Reste dans ta cabane; si ces hommes viennent fra;*pcr chez toi, ouvre sans les faire attendre; laisse-les se repovr... s'ils veulent prendre quelque chose, ne leur donne quedu pain et de l'cau; si on le fit des questions, tu sais comment tu dois y ré|>oiidre.
Chariot fait un signe de tète, el retourne dans s.i maison. La communicalion avec la seconde masure est soigncusemenl fermée. !.c vagabond fait rentrer Is:iiire, qui a tressailli en entendant p.irlerdc trois voyageurs, un secret pressent iiueiit semblu laverlir que c'est son protecteur avec son' fils et Edouard ipii sont a sa recherche. .Mais le.' yeux du vagabond sont dcx'cnus nu'i:aç«nL> : il s'est s,iisi de sou épéo, qui ét;.it cachée dans un coin de l'excavu'.'iu; et, prcuant le bri.s d'isaure, il lui dit d'une voix sombre :
— S'il vous échappe un seul cri pendant qu# ces étratj^en seront che» Chariot, si vous tentci de vous faire découvrir... je f.iis scrraei.t de vous donner la mort !... Jurez donc , vous-même, çns voua gardcl'Cï le plus profond sileyce !
— Je le jure! répond Isaure Iremblan'', alors le vagabond la lusse dans sa chambre, et, retournant dm; le trou, se rapproilic de» planches qui forment la maison de ("harlot, puis, pixçaut >o i ,vil contre une fente assez large, voit tout ce qui se p,iisc dan» la ciiaw'.irc ijui donne sur le sentier.
Pl.i.sdc dix minutes .s'écoulcnl sans que personne arrive; le vie«i (litre commeiiee ii croire que les voyageun. mt il » ajM;njii» ont pris un autic chemin, lorsque des pAs tr font çutCadrci il» "riti'nl dev»)
LA MAISON BLANCHB<
li Biison de bois, et une voii s'écrie : — Voilà pourtant une habitation!...
Le vaf;;ibond a tressailli au son de cette voix, qu'il a reconnue pour Mlle d'I'ldnuard. On frappe à la porte de la maison , (Chariot ouvre, •I le vagabond frt'niit en voyant l'ulrer dans la masure le baron de Marcey, Alfred et l'amant d'is.mre.
— l'ardun, bonliomnie, si nous vous dérani^eons, dit le baron tandis que les deux jeunes gens porte nt des regards curieux autour d'eux. Mou* sommes las... les roules sont si mauvaises dans ces montagnes , fBC'nous avons été obligé» de laisser nos clicvaux au village voisin ; ps«rrioni-nous nous reposer un momeut chez vous ?
aclieler du pain au villagr ... j'en prends pour dix jours... — Quelle triste demeure !... dit Alfred. Kt comment diable peut on se résoudre i y passer sa vie ?
— Pauvre Isaure ! dit Edouard, qui sait si tu n'babites pas quelque masure aussi misérable !... Déjà trois semaines se sont écoulées de|iuis qu'on ta enlevée à notre amour... et aucun indice... rien qui nous fasse espérer que nous sommes sur les traces de ses ravisseurs !...
Les trois voyageurs gardent peiulant longtemps le silence. Cache derrière la cloison du fond , le vagabond ne les perd pas de vue et ne quitte pas sa place. Au bout d'une demi-beure le baron se lève en disant : — Remettons-nous en route... il est assez inutile de demeurer ici plus longtemps...
— Oui , partons , dit Alfred , et tâchons de reconnaître les chemins, afin de ne pas revenir deux fois dans le même lieu , ce qui nou« ferait faire des recherches inutiles... Au reste , cet endroit est reconnaissable... J'ai peu vu de sites aussi sauvages, aussi tristes que celui oii l'on s'est avisé de construire cette habitation. Allons, viens-tu, Edouard !
Edouard se lève , jette un dernier regard sur les murs de la masure et en sort lentement avec Alfred et le baron. Bientôt les pas des trois voyageurs se perdent dans le sentier , puis ils disparaissent tout ii fait aux regards de Chariot, qui de l'entrée de sa demeure les a suivis des yeux.
Alors le vagabond retourne d'un air triomphant près d'Isaure en s'écriant : — C'étaient eux !... mais ils n'ont pas eu le moindre soupçon, et ils s'éloignent de cette habitation, oij maintenant ils ne reviendront jamais!
— C'étaient eux ! murmure la jeune fille. Il lui semble alors qu'on l'arrache de nouveau à ceux qu'elle aime , elle n'a pas encore éprouvé un sentiment aussi pénible ; c'est le dernier espoir qui vient de lui èire ravi. Elle tombe en sanglotant aux pieds du vagabond.