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Chapitre XXXIl. — Le Chien do Terre-Neuve

Le baron de Marcey et les deux amis ont visité avec le plus grand (oin tous les villages, tous les hameaux de l'Auvergne. La hutte du

Adèle de i,ontf.M'. ôta i ; de résislcr aux tUarui'

0 ; mais il ét^:it inijjt'SSiL"»

iûi. regard , de sa voix.

— Oui , messieurs , reposez-vous , répond tranquillement Chariot, Alors les trois voyageurs s'asseient sur de la paille; et Alfred, sortant une épée de dessous son manteau, la place à côté de lui. Le vagabond ne peut se défendre d une certaine horreur en reconnaissant l'arme dont il s'est servi contre Vaillant. Mais son âme éprouve une joie barbare en voyant le chagrin , la tristesse qui se peignent dans les yeui du baron et des deirs jeunes gens.

— Habitez-vous seul ici? dit le baron au vieux pâtre. — Oui , monsieur. — Et y avez-vous reçu quelquefois des voyageurs ? — Oh ! il ne vient presque jamais de monde par ici !... — Vous ne vous rappelez pas avoir reçu ici un homme qui conduisait une jeune fille ?... — Non!

— Ecoutez, dit Alfred à Chariot; nous cherchons une jeune personne charmante qu'un ou plusieurs misérables ont enlevée de sa demeure... si les ravisseurs ne sont pas venus ici, il est possible qu'ils lient passé dans les environs... que vous ayez entendu parler d'eux... ■i vous pouviez nous donner quelques renseignements sur celle que nous cherchons, vous en seriez généreusement récompensé...

— Je ne sais rien... et je n'ai vi personne, répond Chariot avec nne froide insouciance.

• — Ainsi toutes nos recherches sont vaines I s'écrie Edouard avec l'accent du désespoir. Chère Isaure I nous ne pourrons donc jamais te Tetrouverl... te revoir!... Nous ne saurons pas même en quelle contrée te chercher !...

Le baron prend la main d'Edouard et cherche à calmer sa douleur, onoiqu'il soit facile de voir qu'il n'est pas moins alTecté lui-même, Alfred s'est levé; il examine l'endroit où ils sont, et apercevant l'es- Mlier, dit à Chariot • — Vous avez encore une chambre là-haut?... — Oui, monsieur. — Elle donne sans doute sur ce sentier étroit par où ■OUI sommes venus... Y aurait-il de quoi nous reposer mieux qu'ici ?... Sans attendre la réponse du vieux pâtre, Alfred monte à la pièce MBërieure ; mais il la trouve déserte et redescend tristement s'asseoir (Nideses compagnons en disant : — Nous scmmes tout aussi bien ici.

— Cette partie des montagnes est bien peu fréquentée, dit le baron % rhuriat. C«nuneiit &o)iv«»-vou8 k 'p«re en c^ Ueiis ? — J« vais

Im Tieax père Chariot.

berger, la chaumière du laboureur , la masure la plus misérable n'ont point échappé à leurs recherches ; partout ils questionnent , ils s'informent, ils donnent le signalement d'Isaure, et promettent de l'or à ceux qui pourraient procurer quelques renseignements sur la jeune fille. Partout leurs recherches sont vaines , leurs perquisitions infructueuses, et chaque jour qui s'écoule leur enlève une partie de l'espoir qui les soutenait.

Edouard est en proie au plus sombre désespoir. Depuis qu'il saiqu'Isaure l'aimait sincèrement, que nul «utre qne lui n'avait fait lattre son cœur, son amour est devenu encore plus violent 11 se ret

I,A MA.I80N BLANCnBJ

proche avec amertnme iM lonpçons qu'il avait conçus, le» larmes qu'il a fait répandre à la pauvre petite. L'idée de ne plus revoir Isaure, de ne pouvoir à force d'amour lui faire oublier le cliafjrin qu'il lui a causé, l'act.ible et le rend insensible à tout autre sentiment. Si la douleur du ba"-on est moins vive , on voit à la tristesse de ses regards , à ton front joucicux, combien il regrette l'aimable enfant dont il avait

Èris tant de soins. Souvent même il s'accuse du malheur arrivé à laure. — Si je l'avais gardée près de moi , dit-il , si je n'avais pas éloigné de. mes bras la fille de mon Adèle , je ne serais pas maintenant privé de ses caresses.

— C'est le portrait de ma mère : elle fut, dit-on, bien malheureuse aussi; «t> I par pilié, faites grlce à sa fille I

Alfred, dont le caractère est plus susceptible de surmonter le chagrin, fait ses efforts pour distraire un peu son père et Edouard ; lorsque ceux-ci perdent tout espoir, Alfred s'empresse de le faire renaître en leur ditant :

— Pourquoi nous désoler ? au moment où nous l'espérerons le moins nous pouvons retrouver Isaure ; elle-même peut s'évader de l'endroit où sans doute on la retient malgré elle; alors elle reviendrait bien vite à sa maisonnette, à la Maison Blanche ; qui sait si maintenant elle n'est pas de retour dans sa demeure ?...

Ce dernier espoir engage les voyageurs à retourner à la petite vallée. Après plus de six semaines employées à parcourir les montagnes, ils reviennent à la demeure d'isaure; mais ils y trouvent la même solitude. Celle qu'ils cherchent n'a point reparu dans les environs de Chadrat, et cette fois Alfred lui-même semble perdre tout espoir.

Avant d'aller à la Maison Blanche se reposer des fatigues de leur pénible voyage , le baron et les jeunes gens se rendent ii la chaumière du paysan chez lequel ils ont laissé Vaillant : ils craignent de ne plus trouver vivant le fidèle défenseur d'isaure; mais leur crainte est bientôt dissipée : ils sont encore k cent pas de la demeure de l'Auvergnat , lorsqu'un beau chien en sort et vient en courant , en témoignant la joie la plus vive, au-devant des trois vopgeurs. C'est Vaillant, qui , entièrement guéri de ses blessures , fait mille caresses au baron, puis vient lécher les mains d'Alfred et. d'Edouard, comme pour les remercier de l'avoir secouru, de l'avoir ]>ansé lorsqu'il était mourant dans la cour de la maisonnette. Les trois voyageurs, enchantés de revoir celui qui a manqué périrj pour sa maîtresse , lui font aussi des caresses; mais tout ;i coup , cessant de montrer sa joie , Vaillant tourne autour d'eux, semble chercher, regarde la maison d'isaure , puis vient se replacer devant les voyageurs.

— Hélas! mou pauvre Vaillant! dit Edouard , tu cherches encore

quelqu'un?... Tu nous demandes si nous te ramenons ta maîtresse

INon !... elle est perdue pour nous... peut-être pour jamai ; !

Le chien regarde attentivement Edouard, il a l'air de comprendre m Couleur i il se tait et stt contente alors de marcher silencieusement

près de Ir'.; on se rend cbei le villageois, que l'on riîciaij-tia* ^éuéreusement pour les soins qu'il a pris de VallUnt; puis on rctoame h la Maison l'danche, où l'on doit demeurer en attendant que l'on <it résolu à quel parti on s'arrêtera.

L'hiver est venu : il a chassé au loin les fciiillcj jaunies des arbm, il a dépouillé les bocages et séché lei gazons; dam les pars munt*gnem , l'hiver est plus âpre , plus rude ; la nature prend un a<;>fct plus imposant et plus triste : déjà la neige est toral>ée avec abondance dans la petite vallée; le toit de la Maison Blanc^e en est couvert, et les jardins n'offrent plus que le mélange débranches sèches et noircies avec ce reflet brillant que donne la gelée lui endroits couverts de neige. Cependant, malgré râ|ireté de la saison, malgré la tristesse de la campagne , le baron de Marcev, son fils et Edouard sont encore en Auvergne et habitent la Maison Blanche , d'où ils sortent chaque jour pour faire quelques excursions dans les environs : un secret espoir les retient toujours dans ces lieux où habitait Isaure ; ils ne peuvent se décider à s'en éloigner.

Vaillant accompagne maintenant ceux qui cherchent sa maîtresse: il semble que le cliien veuille fouiller sous le sol alors couvert de neige, pour y trouver la trace des pas d'isaure ; plus d'une fois on l'a vu s'arrêter, gratter avec force la terre, puis regarder à droite et à gauche avec inquiétude ; mais cette nappe de neige qui couvre ies campagne» paraît le dérouter et arrêter ses pas.

Comme souvent le baron et les jeunes gens parcourent chacun une route difTérente , Vaillant est tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre; chaque fois on acquiert de nouvelles preuves de son intelligence ; chaque fois , content et joyeux lorsqu'on quitte la .Maison Blanche pour se mettre en course, il y revient triste et silencieux.

Alfred pense que ce n'est pas en demeurant constamment dans le même endroit qu'ils parviendront à retrouver Isaure; il présume que ses ravisseurs ne sont pas restés avec elle en Auvergne ; il engage son père et son ami It dire pour quelque temps adieu à ce pays. C^)uelqiirs affaires nécessitent à Paris la présence du baron : on convient de s'y rendre pour peu de temps et de se remettre ensuite en voyage.

BdMMid ne veot pas quitter la Maison Bt.incli<< sans avoir lo doux titr* d'époux d'Isaur».

Mais , avant de quitter l'Auvergne , Edou.ird propose de faire une dernière tournée dans les montagnes, dont il ne s'éloigne qu'à regret. (Quoiqu'on n'attende jws plus de succès de cette tent.itive, le baron et Alfred se rendent i» son désir; jur une belle journée d'hiver, tous trois se mettent en route .îi pied, accompagnés du fidèle Vaillant : ils se couvrent, s'entortillent dans de vastes m.uileaui, et sous le sicu Alfred emporte toujours l'arme qu'ils ont trouvée chei Is.iure.

Les voyageurs ont marché une p.irtie de la journée d.\ns de» chemins que ;,■> neige a rendus difficiles. Ils passent la nuit dans un village, et leurs ri'jhèrchcs n'ayant jvis été plus heureuses, ils se proposent de reprendre le ja«A<uiuLin la route de leur habiution, Ils se remettent m

LA MAISON BLANCHE

foute de bon inntin , et suivent le cliemin qu'on leur a indiqué comme ic plus rouit pour iep,:i|;nii-Siiiiit-Ain;iiul; mais, après quclipies heures de uiiirclif , ils se trouvent au milieu des montagnes, dans un lieu enti^J•cment dt'sert, et ne dcjuteul point alors que la neige leur ait fait perdre la route qu'ils devaient tenir.

— Où diable sommes-nous? dit Alfred en s'arrftant pour rcf;ardcr autour de lui ; au lieu de nous rapprocher, nous nous sommes éloignés encore.

— 11 me semble que je reconnais ce «il dit le baron , et que nous • Bommes déjà venus par ici...

— Suivons Vaillant , dit Edouard ; tenet U marche toujours , il acmlilc vouloir être noire fjuiJe.

Le chien suivait en tll'et son chemin en tëmoiffnant une vivacité, une ardeur singulière. Les voyageurs se couvrent le mieux possible de leurs manteaux pour se garantir du froid , et se décident ii suivre Vaillant ; ils arrivent bieulol à la descente d'une montagne , et devant eux ils aperçoivent un sentier étroit et sombre qui se prolonge entre deux rochers très-élevés.

— Je reconnais maintenant cet endroit, dit le baron ; nous sommes entres dans ce sentier il y a près de deux mois... nous y avons visité une vieille masure habitée par un vieux pâtre.

— Allons, dit Alfred , il est inutile de nous engager dans une route qui nous éloignerait encore de notre destination.

Les voyageurs vont retourner sur leurs pas lorsqu'en cherchant Vaillant , ils l'aperçoivent qui court vers le sentier avec une vitesse incroyable. On l'appelle ; mais cette fois il n'obéit pas à la voix de ses maîtres , et il entre seul dans le chemin pratiqué entre les rocliers. L'ardeur avec laquelle le chien a couru vers ce cûté éveille l'atleiition des voyageurs; ils s'avancent jusqu'à l'entrée du sentier; mais déjà des aboiements iiroloiigés, des hurlements qui tiennent de la fureur, annoncent que Vaillant y a fait quelque im|iortantc découverte.

Le baron et les jeunes gens marchent à grands pas dans la route étroite, ils aperçoivent le chien arrêté devant la maison de bois. Les yeux de Vaillant snnt étincclants; il se précipite contre la porte de la masure, il en gratte l'entrée avec ses pattes, et ses hurlements redoublent de force et de fureur.

— Que signifie cela? s'écrie Edouard ; la fureur de Vaillant ne nous »nnonce-t-elle pas que cette maison renferme son assassin ? Voyez!... voyez!... il ne veut pas quitter cette porte... il nous regsr. le pour nous engager à seconder ses efforts.

— Nous avons pourtant visité cette masure, dit le baron.

— N'importe... ce n'est pas sans motif que ce fidèle serviteur veut .pénétrer dans cette horrible demeure... O mon Dieu I si nous retrou- ■jvions Isaure en ce lieu !...

■^ — Ouvrez, ouvrez ! s'écrie Alfred en frappant contre la porte. Mais Spersoiine ne répond, aucun bruit ne se fait entendre dans l'intérieur; ^cependant la colère de Vaillant semble à chaque moment s'accroître (encore ; ses longs hurlements retentissent au loin sous les rochers , et lies trois voyageurs sont résolus à pénétrer de gré ou de force dans la vieille masure.

Depuis que les aboiements du chien se font entendre, une scène horrible se passe dans l'intérieur de la seconde masure : le vagabond y était alors seul avec la jeune fille ; le vieux pâtre était allé chercher des provisilons au village voisin. Aux premiers hurlements du chien, le compagnon d'isaure a couru regarder à travers la porte d'entrée ; il a reconnu Vaillant ; aussitôt une sueur froide coule de son front ; il sent qu'il est perdu , que la retraite d'isaure va être découverte, parce que nulle puissance humaine ne fera sortir le chien de la masure avant d'y avoir fait trouver son assassin. Bientôt la voix du baron, les cris des jeunes gens achèvent de le convaincre qu'il ne peut plus dérober la jeune fille à leurs regards, car Vaillant saura leur fairi 'rouver la secrète entrée de l'asile d'isaure. Nul moyen ne lui reste pour fuir avec sa prisonnière ; il est impossible de sortir de l'excavation et d'atteindre le haut du rocher; en un instant le vagabond atout senti, tout calculé, et dès lors il a pris une affreuse résolution. 11 repasse dans la secondé retraite , referme avec soin l'entrée qui communique à la masure et se rend près de la jeune fille , qui écoule alors avec la plus vive agitation les hurlements du chien en disant à demi-voix :

— O mon Dieu!... on dirait que c'est Vaillant; le ciel m'cnverrait-il des libérateurs !... Mon fidèle compagnon ne serait pas mort !...

— Oui !... c'est lui! en effet, dit le vagabond d'une voix sombre et en attachant sur la jeune fille des regards effrayants ; mais, au lieu de vous sauver, ce chien sera cause de votre perîe!

— Grand Dieu!... que voulez-vous diie?... et pourquoi me regâr- 4ez-vous comme cela? dit Isaure en frémissant.

Le vagabond va prendre son épée, puis il s'?.Tîf roche de la petite, saisit ur^e de ses mains qu'elle élevait en tremblant pour l'implorer, et lui dit :

— Il faut mourir!

— Mourir! s'écrie la jeune fille en tournant vers celui ipii la menace

des regard» suppliants. O mou Dieu! vous voulez me dojiuef

la mort! qu'ai-je donc fait? en quoi l'ai-je méritée? ne

vou» ai-je pas toujours obéi sans murmurer depuis que j^ suis avec

, ■wuàî

— Oui!... oui I... vous ne m^rilet psa un sort si horrible , je It sens; loin de vous ha'îr... j'avdis pour von... je ne sais ipicl sentiment... mais mu haine pour le baron est |dus forte que tontes li'l

autres! j'ai juré que voua ne relomherlei! pas vivante on «cl

mains — Je tiendrai mon serment. Les entendez-vous? .. ils nssiégmit cette demeure... bientôt iW en auront brisé la faible porte ; ce misérable chien leur fera découvrir cette dernière retraite; Ils veulent voul sauver !... vous arradier de ces lieux I... Us nu vous y trouveront plus vivante!... il faut mourir, Isauf*. av«nt qu'il» aient pénétré jusqu'ici !...

Eperdue, égarée, Isaupc essaie crci/e de fléchir son assassin; elle se jette à ses genoux; ma'» dans sa fureur il ne se connaît plus; v main droite tient le fer, de l'autre il va découvrir la poitrine lie sa victime pour mieux lui |ercei le cœur. Lsaure se débat; elle veut essayer de se sauver... en la reteianl avec violence, il arrache le vêtement qui lui couvrait la joitrije, et le médaillon que la jeune fille tenait caché là arrête l'épée qui allait lui donuer la mort; ce portrait fra|)pe les regards de l'assassin; il pousse un cri de terreur, de surprise.

— En croirai-je mes yeux?... s'écrie-t-il ; ce portrait!... cette femme '... Parlez!... |)arlez! d'oU avez-vous cela P

— C'est le portrait de ma mère ! s'écrie Isaure en joignant les m.iins vers lui; elle fut, dit-on, bien malheureuse aussi; ah! par pitié... faites grâce à sa fille !...

— Ta mère !... Adèle étaitta mère !... quelle pensée!... tu serais!... Il n'achève pas ; son épée tombe dé ses mains , il semble que la

foudre l'ait frappé. !\Iais bientôt un grand bruit se fait entendre, la porte de la masure a été enfoncée. Pendant que le baron et Edou:ird entrent dans la pièce du bas , A Ifred , aidé de Vaill.fnt , et en fnpp.mt de tous côtés avec l'épée qu'il tenait sous son manteau , a découvert l'entrée de l'excavation ; il se précipite dans le passage, et l'épée à la main entre dans la seconde masure au moment oii Isaure, succombant à sa terreur, est tombée évanouie aux pieds du vagabond.

— Misérable ! s'écrie Alfred , je ne m'étais donc pas trompé , c'est toi qui nous l'avais ravie!... Tu payera» de ta vie ton infâme conduite.

— Isaure m'appartient , répond le vagabond en se ressaisissant de son épée ; nul plus que moi n'a des droits sur elle !...

JMais déjà Alfred s'est précipité sur lui le fer à la main ; un combat terrible s'engage à qufr'ques pas de la jeune fille privée de sentiment, il ne dure que quel'!-.es secondes. Alfred multiplie ses coups; il semble doué d'une f.irce , d'une adresse nouvelle. Son adversaire, percé d'un coup mortel, tombe à ses pieds au moment oii le baron et Edouard entraient dans la retraite d'isaure.

On va enlever la jeune fille de cette affreuse demeure et la porter dans le sentier, oii l'air plus vif doit lui faire reprendre ses sens; mais celui qu'Alfred a vaincu respire encore , il fait signe qu'il veut parler... on l'entoure, la pitié a succédé à la vengeance, on veut le secourir.

— Epargnez-vous des soins inutiles , dit le blessé d'une voix mourante; je sens que je vais expirer... mais laissez-moi considérer encore les traits chéris d'isaure... Ah!... ne la rappelez à la vie que lorsque j'aurai cessé d'exister... Alfred... vous avez vengé votre père!... Je suis ce Savigny !... séducteur de la malheureuse Adèle !...

— Savigny!.,. s'écrie le baron en faisant un mouvement d'horreur;

— Oui... je devine tout maintenant... Isaure est ma fille... c'est l'enfant de mon Adèle !... et j'ai manqué d'être son assassin... mais le ciel a permis que ce crime époux antable ne fût point commis, et je l'en remercie!... IMon souvenir sera en horreur à cette puuvre enfant !... Ah! promettez-moi... que vous ne lui direz jamais que j'étais son père !...

Ceux qui entourent Savigny ont à peine prononcé le serment qu'il dem.indc, qu'après avoir fait un dernier effort pour baiser la main de sa fille évanouie, le malheureux retombe en arrière et ferme les yeux pour jamais.

On emporte Isaure jusque dans le sentier, et là on lui prodigne ton» lés soins . Enfin elle rouvre sa paupière , elle porte ses regards autour d'elle et jellé un cri de joie en se voyant dans les bras de ses amis.

— O mon Dieu !... vous m'avez sauvée !... dit-elle ; m;iis bienté*, jetant un regard d'ellroi vers la masure, elle s'écrie :

— Mais il est là! s'il allait revenir s'il voulait encore me

tuer !...

— Celui qii! vous a arrachée de nos bras n'existe plus , dit le baron. Vous ne le reverrez plus, ma chère Isaure; il à péri en se battant contre mon fils...

— Il est mort! s'écrie Isaure, qui semble éprouver un sentiment de pitié ; aussitôt, se jetant à genoux , elle lève ses mains vers le ciel en disant :

— O mon Dieu !... pardonneï-lui comme moi tout lé mal qu'il m'a fait !...

Ceux qui entourent Isaure l'ont laissée prier avec respect; mais les regards ; ; ; = se jettent laissent deviner toute l'émotron qu'ils éprouvent c-t ^1; lit cette jeune fillé;qui, sans le savoir, invoque le ciel pour son ; ^îo.

On né songe plus qu'à énvûïenei' T.snnrc ttiirt dé cet afi'rcux séjour, dans Icqueteile a passé prèâ dé trois moi». Le vitûx pitre revenait alois

LA M.M.'<OîS BLANCHE.

vfrs sa Hmifiirc; on lui donne une bourse en lui ordonnant d'ensevelir S.rviijiiy à reiilr(<c du sentier, et de faire iiendint le reste de sa vie respecter le tonil)e.in de ce niallieiireux.

On s'est remis en route pour la petite vnll^e. Maintenant Vaillant court, saute, fait mille lioiids devant sa maîtresse, et l'on doit jutjer par combien de caresses on chcrclic à riîeompenser eclui h qui on doit d'avoir retrouvé Isaure. La jeune fille ne peut encore croire à son l)0iilieur; elle presse les main^ du baron , d'Alfred ; elle regarde Edouard , et dans ce ref;ard est ]ieint tout son amour.

Enfin on revoit la maisonnette, la Maison lilanclie ; c'est dans cette «<ernicre demeure que l'on s'installe , que l'on se livre au bonlieur (î'être ensemble. C'est là qu'lsaure apprend que son prolecteur ne s'o|>nose plus à son union avec Edouard, et qu'elle peut sans crainte se livrer au jilaisir d'aimer.

Après trois mois de souffrance , de séparation , il est bien naturel Ac se presser d'être heureux ; Edouard ne veut pas quitter la Maison T'ianclie sans avoir le litre d'époux d'isaure. C'est donc en Auvergne \ne se fait cette union , sans bruit, sans fêtes, sans autre compagnie ]ue celle de l'amour et de l'amitié.

La jeune fille est mariée sous les noms d'isaure Gervais; elle croit .^ue ce dernier nom est celui de son ]ière, et tous ceux qui l'entourent se gardent bien de la détromper. Mais Edouard trouve dans celle qu'il épouse autant de vertus et d'aimables qualités que de charmes et de «Inuceur; il pense que tout cela vaut bien une longue généalogie, et dit en parodiant ce vers de Mérope :

Qui sait se faire aimer n'a pas betoin d'aletix.

Chipitbe XXXIII. — Trois ans aprèsi

Trois années environ s'étaient écoulées depuis les ér^aements que nous avons racontés; un monsieur petit et gros, couvay*! d'une ample redingote à la jiroprictaire, dans les poches de I.iqucrs il avait sis deux mains, traversait sur les trois heures la me 'Vivienne; après avoir jeié un coup d'ceil sur les livres nouveaux étalés dans la boutique d'Ambruit^e Dupont et compagntc. et admiré la belle édition du poéuie de Aaj-'otèiin en Eçpjple, ]iar MM. llarlhelemy et Méry , il s'éloignait en sautillant, et allait entrer dans le passage Colbert, lorsqu'il se jeta le nez contre une dame (pii en sortait.

Cette dame, dont la tournure était leste et dégagée, avait un joli chapeau rose; elle craint qu'en se jetant contre elle ce monsieur ne l'ait décoiffée; elle fait un mouvement d'humeur et va se plaindre de sa brusquerie , lorsqu'en regardant le monsieur elle part d'un éclat de rire au(]uel celui-ci répond par un cri de surprise.

— Eli! je ne me trompe pasl... c'est la charmante Fifine!... — Tiens!... c'est Robineau!... Ah! mon cher ami, comme vous êtes devenu fripé depuis trois ans q-jL? je ne vous ai aperçu !... — Toujours la même!... toujours aimable, piii-isnte !... Quel heureux hasard me fait vous rencontrer? — Kt comment se fait-il que vous osiii me parler, vous? Prenez donc garde, vous allez vous faire regarder! si (|uelqucs-unesde vos belles connaissances, de vos princesses, vous voyaient jiarler avec moil Ah Uieu!... que dirait-on ?... Filez donc bien vite de peur de vous eomproiuellrel...

— Ahl Eil'nie !... des sarcasmes, des éiiigrammes !... à votre ancien et toujours tendre ami !,..

— C'est que je me souviens de la manière dont l'ancien et tendre ami m'a plantée là quand il a eu fait fortune !... — Ah! vous m'avei bien mal jugé, Fifine; c'est vous, au contraire, qui vous êtes f.iehée tout de suite, et n'avez (dus voulu m'écouter... Vous êtes si mauvaise têle !... Je me souviens même que vous m'avez laissé sans lumière!... ça m'a fait beaucoup de peine!... et si je n'avais pas craint d être mal reçu , le lendemain je déposais ma fortune à vos pieds, car ce que j'avais dit n était qu'une épreuve que je voulais faire de votre caractère. — C'est étonnant comme je crois ça!... Mais ne parlons plus du passé!... Tu sais bim <|ue je n ai jamais aimé qu'à jouir du présent »ans lu'inquiéler du reste ; c'est ce qui fait, mon cher ami, que deux jours après ta fugue je t'avais donné un successeur; car tu n'es pas d'ailleurs un gaillard à faire des passions incurables!...

— Fil'inc , ne me dites pas ces choses-là... Certainement j'ai pu prélumer qu'un autre avait touché votre cœur depuio trois ans...

— ■ Un autre! Ah btn ! il est bon, lui!... Sept autres, mon cher ami! tous plus aimables les uns que les autres, et doués de physiques trèsconfort ables... Je pvrle anglais à présent.

— Filiue, si vous savie» la peine que vous me causez, vous ne me /■eriez pas de tels aveux I... Moi, qui vous ai toujours gardée dans mon cœur!...

— Allons, ne dis donc pas de i^tiscs!... Mais je suis bien curieuse de savoir tout ce que tu as fait depuis trois ans;... donne-moi le bras... IVu\-tu me donner le bras sans crainte d'événemt iit ?

— Oui , certainement , je le puis. Eh bien ! promenons-nous un peu dans le passage ; j'ai le temps jusqu'à quatre heures, et conte-moi tout cela.

Robineau prend le bras de Firme en poussant un soupir qui fait rire la marcliande de modes; puis il cutuue m uarralion ;

— A près que nous fûmes brouillés, je partis poar U châteaa \m t* venais d'acheter...

— Tu avais un château !... et oii ca?

— En Auvergne. \

— ■J'aurais mieux aimé à Belleville, c'est Jus gai, «nrtoat k prfsfn qu'il y a un joli théâtre comme i la barrière Rochechtia>rt.

— Oui... je me suis aussi aperçu après que y^nr-t'a mic^i fait d« n'acheter qu'une jolie msison de campagne. Enfin , Je partis pour l'Auvergne; j'emmenai avec moi Alfred de Marcey et Edouard...

— Alfred ! c'est celui cher qui tu t'es si bien gri^é ce certain soir qu'il a fallu que je fisse du thé et autres préparatioos pour a«usie\ir... Dieu ! ai-je été bonne pour cet êtrc-li !...

— Je ne l'ai jamais oublié, Fifine !

— Non, c'est le chat!... Mais va toujours.

— J'avais un château fort beau... Ahl c'était magnifique'... dei tours , des galeries, des appartements avec des Amours au plafond !...

— Ah Dieu! et tu te proinennis en Cupi'lon dans ta charnbre?

— Laissez-moi donc achever. Malheureusement mon château n était pas neuf. J'y fis faire des réparations; ensuite je me mariai... pour me distraire de votre souvenir. J'épousai la fille d'un marquis qui était folle de moi... Je crus avoir fait un mariage superbe... .Mais il me fallut épouser toute la famille : le pcre , l'oncle , la soeur; j'eus tout cela chez moi. !\Ion beau-père, qui devait me faire avoir un emploi brillant, ne me fit rien avoir du tout... Ma femme avait mis tous mes gens à la porte; elle en prit d'autres qui nous volèrent; mon diable de cbiteau exigeait sans cesse des réparations; quand on avait fini d'un coté, il fallait recommencer d'un autre!... Et mon oncle Mignon, qu'on avait nommé inspecteur général de ma maison, s'amusait a ramasser des épingles au lieu de surveiller les ouvriers. D'un autre coté, mon beau-père me ruinait avec ses plans d'économie; il me faisait acheter des troupeaux de moutons qu'il voulait exercera tirer à la charrue, disant que le labourage se ferait bien plus vite ; mais ces pauvres moutons crevaient au moment oii ils commençaient à s'habituer à la fatigue. Il faisait remplir de pruneaux les greniers de mon château, prétendant que cela ferait du sucre bien mieux que des betterave»; mais, quand on voulait commencer l'expérience, les pruneaux étaient .gâtés, il lit creuser un canal dans mon parc, parce qu il assurait que nous y aurions des goujons, qu'il ferait saler, et vendrait pour des sardines; mais le canal se desséchait toujours, et on n y j>ècha jamais que des rats. Pendant que M. le marquis faisait ces belles expérience», ma femme donnait des diners, des fêtes superbes!... Miis je ne pouvais pas m'y amuser, parce qu'il me fal'iuit y faire la partie de -whi»! avec le beau-père. Enfin, ma belle-sœur se maria avec un homme veirf qui avait trois enfants, j'eus tout cela de plus â loger dans mon château. Je voulus faire quelques observations , ma femme me dit qu« lorsqu'on était aussi riche q'ie moi il ne fallait pas lésiner. Je voulu* savoir si j'étais toujours très-riche, j'écrivis un beau jour à mon notaire; il y avait alors deux ans que j'étais marié. Il me répondit que de tout ce qu'il avait eu à moi, il ne restait plus qu'une cinquantaine de mille francs. iVous avions dépensé environ trois cent cinquante mille francs en réparations, en fêles et en entreprises économiques. Je courus dire à mon beau-père qu'il ne me restait plus que deux mille cinq cents livres de rente et notre château. .Mors ma femme se trouva mal; mon beau-père prit une canne et voulut me rosser, prétendant que je l'avais trompé; et que, pour avoir l'honneur d'c{M)usei sa fille, je m'étais dit beaucoup plus riche que je ne létais.

Ma foi, comme je m'ennuyais d'être gronde, menacé , et déjouer au whist, je partis un beau matin pour Paris, en leur abandonnant le chileau, qu'ils ont été obligés de vendre depuis, parce qu'il ne rapporUit rien; mais je leur eu ai abandonné le pro<luit; je me contente de mes deux mille cinq cents livres de rente.... et pourvu que ma femme et mon beau-père ne viennent pas quelque jour me relancer à Paris . c'eA tout ce que je deiivinde. Voilà, ma chère Fifine, ce qui m'est arrivé !... Mes deux compagnons de voyage ont été plus heureux que moi : Eilouard a épousé une jeune fille qui habiuit dans les monUgnes aux environs de mon ch.iteau... Elle n'avait ps un nom illustre, elle ne dansait pas comme Cornélie, mais il parait qu'elle rend son mari trèsheureux , ils ont déjà une petite l'ille charmante, et ils h.ibitent )H-mUnt six mois de l'année à la Maison Blanche, jolie pniprielé qu'ils ont en Auvergne, oii ils m'ont engagé à aller les voir, ce que je ferais volontiers si je n'avais pas peur de rencontrer ma femme ou mon heauipèredeceseotés-là. Quant à Alfred, il s'est aussi marié dernièrement; il a épousé une certaine Jenny de Gerville dont il y a loni;tem(is qu'il avait été amoureux... sa femme est fort aimable ; je vais quelquefois diner chex eux. Voil.\ . chère Fifine , ce que j'ai fait dei»uis troir ans... Et toi ?

— Moi , j'ai voltigé !...

— Es-tu toujours dans le même magasin?

— Ah! bien oui!... j'en ai fait trente depuis... Mais je Crt>is q^ic e vais enfin m'établir; la personne que je connais maintenant me cherche une petite boutique /asAio«ali/e'

— Filme:

— Eh bien?...

— Esl-ee que ton coeur ne te dit rien?... est-ce q^ie cette rcnconin I ue le cause )>«s, comme à moi, uii% douce cmoLion f...

LA MAISON BLANCHE

Ah! mon Dieu non ; je ne suis pas émue du tout!...

Fifine, j'ai encore un revenu gentil... et j'espère rentrer dans

man ancienne administration... Puisque nous nous retrouvons, qui nous empêche de rtuiouer des nœuds jadis si tendres, de nous adorer comme autrefois?

Non, bien obligée! je ne renoue rien, moi; tu n'aurais qu'à faire

encore quelque héritage et puis tu nie planterais là!...

Ah, Filine! quel reproche! vous me perce» l'àme!...

J'en suis fâchée; mais tu ne me perces rien du tout, toi!...

Proûtons au moins du bâtard qui nous rassemble; «iens diaer

avec moi . Fiiine..

— Non.

— Je connais un petit traiteur chc» lequel on fait d'cicellcntcs g«> lées au rhum... tu aimais beaucoup la gelée au rhum, i'ifine.

— Je l'aime toujours, mais je n'irai pas dîner avec loi. Ohl lu as beau prendre ton air attendrisjanl !... ça nu me touche plus! Voilà quatre heures, il faut même que je te quitte... je vais aller retrouver mon petit milurd qui m'attend sur la place de la Dourse.

En disant cela , Fihne quitte le bras de Kobineau. Celui-ci pousse un gros soupir, et tire son mouchoir en levant les veux au ciel; maicela fait rire Fifine, qui le quitte en lui disant : — Mon cher ami, oa p«rdonoe rinhdélité , mais jamais liogratitude.

donne l'inliclnlité; mais jamais l'ingratilbde.

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