VIEILLARD DE LA RUE MOLTFETARD
PAUL DE KOCIL
Connaissez-vous la rue Mouffetard? Si vous êtes Parisien, il est très-possible que vous ne la connaissiez pas; les étrangers possèdent beaucoup mieui leur Paris que ceux qui l'habitent et qui sont nés dans ses murs. Au cas où vous seriez habitant de la Chausséc-d'Aiitin, iu faubourg Saint-Germain ou du Palais-Royal, je vous dois qui-lqucs renseignements sur la rue Mouffetard j il est toujours bon de savoir à qui l'on a affaire.
Celle rue, qui commence rues des Fossés-Saint-Victor et Foutcij et finit barrière Mouffetard, fut bàlie au treizième siècle sur un terrain appelé Mont-Cèlard {Mons Cœlarius) ; on l'a aussi nommée rue Saint- Marcel, Saint-Marceau, Vieitte-Vilte-Saint-Marceau.
On raconte qu'en l'année 1651 , un grand nombre de protestants Bssistaient au iirêche, dans une maison nommée la maison du Patriarche, près de l'église Saint-Médard, et que les prêtres de celle église, dans le but de contrarier les protestants, firent sonner leurs cloches à toutes volées! que le ministre prolestant, ne pouvant alors se faire entendre de ses auditeurs, en envoya deux en députation pour faire cesser celle sonnerie; que ces deux députés furent fort mal reçus, fort maltraités, qu'il s'ensuivit un combat sanglant entre les deux partis, et qu'enfin la victoire resta... s.P '"3 fort. C'est encore ainsi de tiotïe temps.
Mais nous voilà bien loin de notre sujet; ceci Ctait seulement pour vous apprendre que la rue Mouffetard a mérité de tenir sa place dans l'histoire, et que c'est presque toujours dans les quartiers les plus populeux que se sonfpassés les événements les plus intéressants.
Dans une vieille maison de cette rue, oii il y en a peu de neuves, entrez dans une allée sombre, longue et souvent crottée, vous apercevrer ensuite ou i)hitôl vous sentirez en tàlannanl un escalier à rampe de fer; montez bravement, car il faut une sorte de bravoure pour se risquer dans un escalier glissant et où l'on ne voit pas clair; montez trois étages, parvenu là, vous commencerez à y voir un peu; orientel-vous, cherchez une porte sur votre droite, vous trouverez un vieux ruban au bout duquel on a attaché une vieille épaulettc : c'est ce qui sert de sonnette pour se faire ouvrir chez M. Delapoule.
M. Delapoule est un vieillard septuagénaire, mais qui est encore vert et bi^n portant ; il est maigre, sec et fort petit; ses yeux perçants, son nez pointu et sa biuiche pincée annoncent la vivacité et souvent même l'ironie et le sarcasme. M. Delapoule porte encore des culottes à boucles et il est coiffé à l'oiseau royal, ce qui ])eut déjà vous donner une idée de ses habitudes, et même de ses opinions.
Ce vieillard est un ancien beau danseur; il était fou de son art, et il avait dans son temps obtenu de très-grands succès, grâce à ses ronds de jambe et sesjelés-battus. A l'époque où l'on dansait, M. Delapoule était recherché, fêté, invité partout; les dames se disputaient 1 honneur de danser avec lui, les jeunes filles rougissaient de plaisir lorsqu'il les invitait; enfin il n'y av"'* ''oint ds beau bal si M. Delapoule n'en était pas.
M. Delapoule faisait des élèves, mais seulement par goût, paramour pour la danse; sa fortune était suffisante pour ses désirs : un homme lui voltige sans cesse n'a pas besoin d'avoir le gousset trop garni.
Comme la danse n'est point incompatible avec l'amour, M. Delapoule faisait de nombreuses conquêtes. Jadis les daines se laissaient prendre facilement aux charmes d une pirouette ou d'un entrechat. Heureusement nous n'en sommes plus là.
Lorsque les grands événements politiques arrivèrent, la belle danse commença à perdre faveur; en 8'J et 'M, on dansait, il est vrai, la Carmaynolo et Ça ira , mais c'était sans f'rc de ronds de jambe, de beaux saluts et d'entrechats.
Sous l'empire, la navotle eut quelque faveur, mais la chaconne était complètement détrônée. lîieiitôt, enfin , la gavotte passa, puis l'habitude de danser, de faire des pas, fit place à celle de marcher et d'aller au bal en bottes. A. ors M. Delapoule prit le monde en aversion, et il •e retira dans la rue Mouffetard, espérant n'y être point poursuivi par le bniit des pianos, des cornets à piston et même des orgues, qui reproduisent souvent les quadrilles de Tolbecque et de Miisard.
Jusqu'ici, il n'y a rieu de bien extraordinaire dans la conduite du petit vieillard; froissé dans ses goûts, ses affections, il s'était retire dans sa tente comme Achille le ht jadis ; on est libre de bouder à tout Sge; seulemvut^ quand on buude îluns la vieillesse, cela dure trop lon^temj^s.
Mais M. Delapoule ne s'était pas retiré seul aa fond de 1» me Moufr fêtard; il faut vous dire qu'il avait pris, adopté , et qu'il élevait prefc de lui une arrière-pelite-nièce.pauvreorplv^int, n'ayant ploj aa mondt que son vieil oncle pour appui, pour espoir.
Faible appui pour une jeune fille de seize «ns qu'un grand-oncle qui en a plus de soixante-dix; mais c'est presque toujours ainsi que va le monde : l'enfance en s'appuyant sur la vieillesse, U jeunesse en se liant à l'âge mùr. On prétend que les extrêmes se touchent; on aurait pu arranger les choses autrement.
Or donc, la nièce de M. Delapoule se nommait Blanche; elle venait d'avoir seize ans ; elle était jolie comme le plaisir, fraîche comme une rose de mai, na'ive et pure comme un ciel d Italie, et douce comme... toutes les femmes qui sont jolies, car vous savex que U beauté contribue beaucoup à rendre l'humeur traitable.
Emollit mores, nec sinit esse feroi.
Tant de grâces, de charmes, étaient enfouis dans le fond d'une viriUe maison de la rue Mouffetard! Ce n'est pas que nous voulions dire par là que les demoiselles de ce quartier doivent être laides, ce n'est nullement notre intention, mais il nous semble qu'une jolie femme n'est jamais assez en vue , et la rue Mouffetard n'est pas le centre de Paris.
Et puis, savez-vous quelle était l'existence de cette pauvre Blanche? II fallait tenir fidèle compagnie à son grand-oncle, qui ne consentait que très-rarement à sortir, et ne voulait pas même que sa petite-nièce allât voir les singes du Jardin-des-Plantes... Il est vrai que les singes se livrent parfois devant les demoiselles à des récréations beaucoup trop bouffonnes.
Il fallait passer son temp« l ciouter tout ce que M. Delapoule avait recueilli touchant l'origine de »a dan$«.
Il fallait entendre le récit de toutes les fêtes auxquelles il avait assisté , savoir combien de fois U avait ^nsé avec des duchesses et même des ambassadrices.
Il fallaitavoir l'air de ne pas s'ennuyer et écoutant tontes ces choses, et ce devait être le plus difficile.
Pour prix de sa docilité, M. Delapoule donnait !i sa petite-nièce des leçons de danse , non pas de la danse de nos jours , mais de celle qui était en usage avant la révolution de S;).
Il fallait que Blanche se mît les pied^dans une boite et les y laissât deux heures après le déjeuner, et deux heures après le dincr.
Il fallait qu'elle s'étudiât à faire des plies et des ronds de jambe au moins trois heures par jour; enfin, elle ne devait pas entrer dans une chambre sans faire la révérence , ni se coucher sans avoir dansé im menuet.
Ce régime n'amusait pas la jolie Blanche; si en général les jeunes fille aiment la danse, ce n'est pas la danse grave, et à seiie ans il est fort ennuyeux de passer tous les jours quatre heures les pieds dans une boîte.
Mais Blanche était douce, soumise, respectueuse, elle aimait son vieil oncle . et pour lui être agréable s'appliquait à bien danser le mt-nuel, que M. Delapoule accompagnait avec une petite pochette qu il assurait valoir un stradivaritif. D'ailleurs, la jolie enfant ne connaissait pas d'autre danse , n'ayant jamais été au bal Musard , ni à U Chaumière, ni vu le plus petit bal champêtre, la plus légère sauterie particulière; elle croyait que dans le menuet était toute la danse; dans une révérence, toutes les grâces, dans une chaconne. toute U science.
Le soir, 1\L Delapoule, assis dans un grand fauteuil à roiilflte<. faisait venir Blanche près de lui , et , tout en lui passant sa main »«iu le menton, lui disait 1
— Avons-nous bien du dehors aujourd'hui ?
— Oui, mon oncle.
— Nous tenons-nous ferme à toutes les positions?
— Oui. mon oncle.
— Faisons-nous tous les soirs la révérence avant de nous coocher?
— Oui, mon oncle.
— C'est bien... tu es une belle fille . tu te tiens biey droite... bieC cambrée, et lorsque quelque jour le goût de la belle danse reviendra... ce qui ne peut tanler, parce qu'on revient toujours à ce qui est b*'a% et gracieux , alors, ma chère amie, tu en remontrera» à toutes le» autres... c'est toi que l'on ri'.era, que l'on admirer.i. cimo l'on voudra voir danser... Le» >• -nd.des! nui m.u-o'>^"l uiainlrn.>ul au lieu de faire