‹ MoustacheChapitre 68 sur 281 · LE VIEILLARD DE LA RUE MODFFETARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD DE LA RUE MODFFETARD

des pas, qulfont des mouvements de ttlc au lieu de faire des ronds ëe jambe, qirf iiiellenl îles lioltis pour aller au bal... Ils ne savent pas qu'ils n('|jllj}('iil l'iirt le plus itftble, le plu» bv . vt lu plu^ aiicico-J:<4r 2a danse ne ilale li.il J'IiIer, mon enfant, )».,

— Oli ! je le siiis bien , mou bncle , r^ponu "^vemcnt la jeune fill«, qui devine que son oncle vu lui racoiiUr ce qu'il lui a déjà narré cent fois; mais le vieillard ne lient pas coinplc de l'exclamation de sa nièce, et il reprend en s'apiuiyant le do» dans son jjraiwl fauteuil :

— Autrefois les repssde famille, les cérémonies étaient toujours ter- Jiiiiés par des danses; Xénopliou nous a donné une descripliQn <le o« que l'on appelait alors une après-dinée. On faisait venir des musiciens, un Syracusain qui jouait de la flûte et dirii;eail les autres , un jeune homme qui pinrait de la lyre, et une danseuse qui comuieneait par exécuter quelques tours extraordinaires avec des cerceaux et des ^pjei... comine la font aujourd'hui nos saltiuibanqucs... Puis le jeune

feD1Ulr dansait citstlite avec une noble aisance... Ceci, ma petite-niccc, iionle (rès-baut... Mais du temps des patria relies, le renouvellement les saisons, les mnissons, les vendanges, tous les t'vénemenls de la vie étaient des prilextes pour la danse... 'J iens, j'ai lu dans Amyot...

— Oli ! oui , mon oncle, oui... c'est moi qui vous ai lu tout cela ! s'écriait la |ielittvnicce, qui ne se souciait pas d'entendre encore un cours d'bistoirc sur la danse, et le vieillard lini.-sait par s'endormir tout en battant sur le bras de son fauteuil une mesure de menuet.

Cependant la triste existence que menait HIanche , qui ne sortait jamais et ne goûtait aucun des plaisirs: de son ài;e, cette vie retirée, uniforme et solitaire, ne tarda pas à alléier sa santé.

Inquiet de voir sa petite-nièce perdre les roses de son teint, i\I. Delapoule fit appeler un docteur, elle consulta sur l'état de la jeune fille. Le docteur répondit au vieillard :

— % olre nièce va-t-eilc dans le monde ?

— Jamais.

— A la promenade?

— Jamais. |J^

— Aux concerts , aux bals?

— Eli noni jamais.

— C'est pour cela qu'elle est malade.

— Comment, docteur, que voulez.-vous dire?

• — C'est bien facile à coaiprendre ; vulic nièce est malade d'ennui... et cette maladie est la pire de toutes.

— Et qui diable peut vous faire présumer que Blanche s'ennuie ?... Je suis toujours avec elle... je lui fais la conversation... Je lui achète tout ce qu'elle désire... E.Uc peut se lever tard, se coucher tôt, enfin elle mène la même existence que moi, et je vous certifie que je ne m'ennuie pas du tout.

— Oui, mais vous ave» soiisnte-dix ans, et votre nièce en a seize , et à seize ans le régime d'un vieillird ne vaut rieu du tout.

— Vous croyt!! ?

— Si vous voulez rendre la santé à votre nièce , faites-la sortir, courir, danser.

— Elle dause toute la journée ici... elle n'entre pas dans ma chambre sans faire des plies.

— Eh ! ce n'est pas pour vous qu'il faut qu'elle danse... c'est en public, dans un bal, dans le monde, enfin; monsieur Delapoule, souvenez-vous qu'une jeune fille est comme une fleur; faute d'air, elle ne tarde pas a s'étioler... Donnez de l'air à votre petite-nièce.

— Que je donne de l'air à ma nièce ! se dit le vieillard lorsque le docteur l'eut quilté; q'ieje la mène à un bal public... Ces médecins }nt une singulière laçon de traiter les jeune filles... Il me semble qu'on ^cut fort bien prendre l'^iir à sa fenêtre... il est vrai que les miennes lonnenl sur une cour un peu sombre... Enfin, puisqu'il le faut, je [iromènerai ma nièce... je ne la mènerai pas voir les singes, pur exemple... mais je la conduirai sur ks boulevards.

Et !i). Delapoule appelle la jolie Blanche, il lui annonce qu'il va la cnencr promener sur les boulevards; la jeune fille saule de joie , car tous siiurez «[uelle ne connaiss.iit pas celle promenade de Paris; demeurant depuis 1 âge de sept ans dans la rue llouffelard, lu jeune fille »vait bien entendu quelquefois parler du centre de la villj ,, des spectacles, des ;.rouienades, du Pakis Royal, des Tuileries ; mais sou Paris h elle ne s'étcnJail que jusq^i'à la -»•"'■. des Foiiiii-SilnuVictor et à la b.rtrpiÈre allaite. '5^

La j»ie de iilauclvfi clsït donc bien naturelle, en apprenant qu'elle' .«•lait voir aulre chose que son quarlicr; elle court à si loHcttc, met sa (ius belle robe , sou plus beau bonnc4 , et tâche enfin de se faire bien belle; he'ireuseniciit pour Bl.MicIie, la nature s'était chargée de ce soin. i;iie li.l avait diWHi-i, 4is be-tus ye.iv, un juii nez, une petile bouche , iiis lU ; ;s comnie Ul^ j orles, une channante l'o.ssette au uitulon ; enfin, itdeSiK-iiEe«ii»i'iuA(iiV. La o iture fiùt des choses qui soûl toujours à la i;.ude.

tJuauLiii^L Delapoule, il es), ktamov-ible dar.s son costume comme dans- snn opinion sur la da ise ; il couîerve sa culotte à boucles , son bubit de 3oie. gorge de pigt jii, do:U les boulons à verres bombés et encadrant des oiseaux, sont arges comme d'anciens ccus de six livres;

sa cuiiïure à I"oi3eau royal, sur le baul de laquelle il pose un pelit lau à trois coru£s, q'ii n'a pas U moindre ressciabl^uct! avec ce-

I Ensuite, l'oncle sort de chez lui, prend sa ni^ce lous aon bras, l'ap- { puie sur une canne qui lui sert depuis cinquante ans à battre la mesure du menuet d'A'xaudi;/ , et l'on se met en marche pour les boulevards; la jeune l'illc regardant d'un «ir 4merv«illé tout C8 (]ui s'olTre de noiivoitu il sa vue , le petit vieillard Di«rif^nt tvec atfs jiieds une mesure en trois temps. ,.

On n'avance p.is vite quand on nurcnc sur un mouvement de menuet : l'oncle et sa nièce étaient partis a onze heures du iii.itin de U rue Sloiiffctard , il était deux heuies lorsqu'ils arrivèrent sur le boulevard Beaumarchais.

Figiirez-vous alors l'ébahisscmcnt de la jeune fille, lorsqu'elle a« trouve au milieu de ce monde, de ces marclrjnds ambulants, de cet promeneurs, de ers faiseurs de tours qui abondent sur les boulevards. Ici , ce sont des marchands il deux pièces pour treize, qui crient d'unt voix éraillée : — Montez voire ménage, meublez votre cuisine; faites des cadeaux à votre éjiouse , à votre bonne et a vos enfanta. Que de choses on iieut faire il Paris avec treiz* sous! Là, c'est une grosse niar nian qui a envie «le plcunr parce que aa fille devient aussi grande qu'elle, et qu'on ne la prend pus poui- ta sœur, quoiqu'elle ail bien soin de l'habiller exactement comme elle.

Prenez garde!... de ce côté, ce sont des enfants qui jouent; ils lancent leurs cerceaux à travers vos jainbea , ou jettent leurs balles sur votre dos. Pourquoi les bonnes ne veillenv-elles pas sur ces enfants qui se font culbuter ea voulant ravoir leurs jîuels? c'est que les bonnea viennent de rencontrer une pai/ic qui leur doine des nouvelles de leur endruil , et que cela est infiniment plus intéressaTM que de veiller sur les marmots de leurs bourgeois.

Un peu plus loin , vous entendez les sonnettes du mar«r?iand de limonade à un liard le verre; ces gens-là s'entenderil de loin comme les mulets. Je n'ai jamais bien compris la raison qui leur fait ainsi s'afTubler de sonnettes et de grelots ; du reste, cela produit un pelit carillon , que l'on trouvera sans doute moyen d introduire dans les concerté t monstres. Un marcliand de coco tiendrait fort bien sa place entre l'ophicléide et le pavillon chinois,

A quelques pas, c'est un homme en habit noir, assez sale, asse« barbouillé, qui est arrêté et pérore devant une foule de badauds. Maia cet homme ne tient rien à sa main , il n'a point d'évenlairc, point de boutique devant lui , ce n'est donc pas un marchand ?... Que fait-il donc là? et de quoi par!e-t-il au public?... voilà ce que disent les passants ; M. Delapoule et sa nièce sont de ce nombre. Ils s'arrêtent, percent la foule , et écoutent ce monsieur en noir , qui prend du tabac et parle h la société , laissant beaucoup de temps entre chacune de ses phrases, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il veut dire :

— ("crtainement, il y a des personnes... parmi celles qui se pronié:. oui... surtout quand le temps est beau... comme aujourd hui, par exe. 1 pie... il y a des personnes qui se disent : Mais enfin... voyons, voici un particulier là-b.is... qui est arrêté sur le boulevard... c'est probablement... pour quelque chose ..

— Mon oncle, je ne comprends pas ce que dit cet homme, murmure Blanche à l'oreilie de M. Delapoule , et celui-ci répond à sa nièce :

— Je n'y comprends rien non plus; mais puisqu'il dit qu'il est là pour quelque chose, attendons, cela va peut-être s'expliquer.

L'homme en noir tire de sa poche une espèce de porlefeiiille , il y prend une petile feuille de papier noir et une paire de ciseaux ; ce portefeuille est probablement le nécessaire de ce monsieur ; puis, tout en regardant autour de lui et cherchant dans l'assemblée à quel jobard il donnera la préférence, il se met à découper, sans pour cela interrompre son discours à la société.

— Oiii. messieurs et mesdame"-,.. quand on voit quelqu'un comme cela... s'adressant à une nomhrcusv. -"^^mpagnie... on se dit... Mais que fait-il au milieu de cette nombreuse compagnie?... Il y a tout à parie^ que j'y fais un métier quelconque... Quel est donc ce métier?... C'est ce que nous allons avoir l'avantage t!e vous faire savoir dans quelque» instants, nous ne vous demandons plus qu'une minute... c'est bien peu de chose pour des personnes qui n'ont rien à faire.

Tout en disco'irant ainsi , l'homme en noir avait arrêté ses regarda sur M. Delapoule, dont la tète était parvenue à percer le rond qui c'était formé autour du découpeur. L'oncle de Blanche ne comprenait p.is pourquoi cet homme avait constamment les yeux fixés sur Uii,^»faissant lui adresser ses discours de pre'l'éreuce à toute autre personne arrêtée là ; mais le petit vieillard prenait cela pour une poli(es;n, et il cherchait l'occasion de répondre un petit mot à ce monsieur, lorsque celui-ci, ayant fini de découper, colle ce qu'il vient de faire suf «ne feuille de pajiicr blanc, et montre ensuite au public assemblé la silhouette de M. Delapoule, ,pii était fori ressemblante ,p.irce que le petit vieillard avait un profil et une coifffrQ assez remaruuablos p.our qu'il fût facile de !es saisir. «c

Tout le monde se met à rire. M. Delayoùle et sa nièce veulent savoir de quoi l'on rit; ils s'av^^ncent, se penchent (lour voir U silho ;etle ; '!. Delapoule reste saisi en reconnaissant son portrait, et IJlanche s'écrie :

— C'est vous , mon oncle, oh ! e'f ' ' "-" tous, avec votre queue et votre petit chapeau a cprsSf

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