‹ MoustacheChapitre 69 sur 281 · LE VIEILLARD DE LA RDE MOCFFETARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD DE LA RDE MOCFFETARD

L'iiomme en noir pri-scntc alors la silhouette au petit vieillard en lui disiint :

— Vous di'Vtz être content, tout le monde vous reconnaît... voilk votre portrait, vous me donnerez ce que vous voudrez, je ne laie personne.

— Je ne vous donnerai rien du tout ! s'écrie M. Dclapoulc, qui devient pourpre de colère; je trouve bien impertinent que vous vous soyci permis de faire ma silliouette sans sa\oir si cela me convenait... Je ne me suis pas arrêté pour être fait de profil,., vous me volez ma

l[;Mre... vous n'en avez pas le droit... Vïpiik, oia nièce, je vais porter

pl.iintc aux aiilorilts.

Le petit vitillani entraîne Rlanclie, et totisueux s'éloignent au milieu des ris, dis liuées de la foule qui ne demande qu'à se moquer du monde, lors même que le monde aurait raison.

L'oncle et la niixe veulent marcher vite, ils se font pousser parles ■-'ins, liousculir par les autres. • '

1 — Les promenades étaient bien mieux composte» «vont la révolution ! dit M. Delapoule, on ne vous marchait pas à chaque instant sur ics pieds sans vous demander excuse, '"* Von ne faisait pas votre silhoiielle sans votre permission.

La petite-nièce n'était pas tout h fait ue lavis ue son oncle; cesnomlu-eux ])assanls , ces boutiques, cis élalarjes, ce bruit, tout cela l'amu- \ sait , et puis quelques jeunes gens, en passant près d'elle, avaient dit en la regardant: Noilà une jolie personne, et la demoiselle lu plus candide n'est point insensible aux com|iliments.

L'oncle et sa petite-nièce se promenaient depuis longtemps et étaient loin de la rue ftlouffetard , et l'heure oii ils dînaient habituellement était arrivée.

Le vieillard dit à Blanche : — Ma chère amie, tu dois avoir faim ?

— Oui , mon oncle.

— El moi aussi. Puisque noua sommes loin de notre demeure, nciis allons diner chez un truileur.

— Oli! oui , mon oncle, ce sera bien gentil.

Blanche est cncliaiitée, elle n'a jamais été chez un traiteur, elle présume que tout doit y être délicieux, et se fait une fête de manger des mets qu'elle ne connaît pas.

M. Delapoule regarde autour de lui; il aperçoit, dans une espèce de boutique, un monsieur assis devant une table et prenant quelque chose, il se dit: — Yoilà un traiteur... il y a peu de monde, tant mieux , ce sera plus décent , plus convenable pour ma nièce ; entrons là.

L'oncle et la petite nièce entrent et se trouvent dans une salle où il y a plusieurs tables couvertes de nappes , et beaucoup de journaux et de petits pains.

M. Delapoule et Blanche s'asseyent à une table, et le ^eillard dit à une dame qui est assise djns un comptoir :

— Madame, faites-nous servir... nous avons faim... donnez-nous ce que vous aurezde prêt... je m'en rapporte à vous.

La dame fait une inclination de tète, se lève, sort de la salle et revient bientôt tenant deux petits bols de bouillon, qu'elle pose devant l'oncle cl la nièce en leur disant : — Voultz-vous du pain?

— Du pain ?... Certainement que nous «"oulons du pain... cela va tans dire.

La dame apporte une corbeille contenant des petits pains, et va se rasseoir dansson comptoir; l'oncle boit le bouillon en disant à Blanche : — C'est un consommé... Il parait qu'ici cela remplace le potage.

La jeune fille ne répond rien, mais fait un peu la grimace: elle n'aimait pas le bouillon.

Après avoir avalé le contenu de son bol, M. Delapoule dit à la dame du comptoir : — IVIadame , notre intention n'est pas de nous en tenir \h.

— Fort bien, monskut*

La dame se lève, sort, et revient bientôt avec deux autres bols remplis de bouillon, qu'elle place de nouveau devant l'oncle et la nièce. Ceux-ci se regardent et se décident à avaler encore lei bouillons qu'on Zeur ap]iorte ; ils croient que ceux-là auront un autre goût ; mais ils sont absolument semblables aux premiers.

Après avoir bu son second bol , M. Dclapoulc dit à la dame du comptoir :

— Ceci ne nous suffit pas, madame, nous désirons autre chose.

— Très-bien ! monsieur, dit la dame; puis elle quitte la salle, et revient en rapportant, pour la troisième fois, des bols de bouillon qu'elle pose devant le vieillard cl u nièce. M. Delapoule se met de mauvaise humeur, et s'écrie :

— Toujours du bouillon !... Eh mais, madame, nous en avons bien ».isez... Lsl-ce que les restaurateurs ne vendent plus autre chose depuis lu révolution? ..^

— Mais, monsieur, vous êtes d.i*is une laccursale de la Compagnie Hollandaise, où on ne vend que du bouillon. On en portera chez vous si cela vous est agréable; nous envojousdes consommés à domicile.

M. Delapoule ne connaissait pas l'entreprise des bouillons, it il est très-eonlrarié de sa méprise. Il se lève, ainsi que sa nièce, paye ce qu'ils oui pris, et sort avec Blanche... Quand ils sout de nouveau sur les boulevards , le vieillard dit à la jeuu &Ue :

— A*-tu encore faim, mou eufajitf

— Oh! non , mon oncle, lotu ce« bouillons m'ont ili l'appétit.

— Alors, promenons-nous pour letf.<ire ptss' r. .Min de le dédoo^ magcr, je te ferai voir quelque specUole de curiosité.

Il y avait justement près de l'oncle et de la nièce une miitOD -V toile, dans laquelle on faisait voir ihei marioivw-ttet ; mais le specLàd/i le plus amusant était celui de la porte, ou un chat te battait a^çc Ik diable et un commisaire. M. Delaponlp et lîljnche ■s'arrêtent pour écouter les farélics que le diable adressait au commisi.iire. Mai» U foule qui se trouvait là était en grande partie compo-.cc de garat/:i auxquels la tournure de la nièce et dii pelil vieillard semble fort eilraordinaire; les flâneurs, les ouvriers les badauds ne tarJent [a» » faire comme les gamins, ils rient en se montrant du doigt ce petit monsieur coiffé a l'oiseau royal et portant un habit de soie dont Ici boutons sont autant de petits tableaux. Ce n'est plus du diable et du commissaire que l'on s'occupe, c'est de i'oDcle de Klancbe , qoi est bien loin de s'en douter.

Cependant à chaque instant les éclats de rire redoublent, la foule se presse, se serre, augmente; elle barre le boulevard, empêche le passage, gène la circulation ; on se pousse, on se bat même pour \oir M. nelapoulc; l'autorité croit qu'il y-a une émeute; un agent de police perce la foule ; on lui montre le jietit homme qui est la cause de cet allroiipement ; il parvient jusqu'à M. Delapoule, et le lire par le bras en lui disant d un ton fort sec :

— Allons, monsieur, marchez! ne restez pas là

— Pourquoi donc voulei-vous que je m irche ? répond le petit vieillard en regardant avec surprise celui qui lui parle.

— Parce que vous causez du désordre...

— Je cause du désordre... moi?

— Oui , oui , vous le savez bien , et vous le faites avec intention.

— Qu'est-ce que je fais avec inlention?

— Oh ! vous avez l'air de ne pas me comprendre... mais nous noui y connaissons... vous avez mis ce petit chapeau à trois cornes pour ressembler à l'empereur.

— Comment à l'empereur!... je ne connais pas l'empereur... est-ce que Louis XV est mort?

— Oh! trêve de plaisanteries, monsieur, vous avez des aigles siu vos boutons.

— J'ai des aigles!... pas du tout, ce sont des colibris.

— Je vous dis que ce sont des aigles.

— Eh bien, après! quand ce seraient des aigles? qu'est-ce que ça vous fait?... si j'aime les oiseaux, moi... Vous m'ennuyez, à la fin.

— Allons, monsieur, ftlei bien vite, et rendez grâce à votre âge si je ne vous arrête pas.

— Oh ! mon oncle , allons-nous-en , je vous en prie , dit Blanche. Le pauvre M. Delapoule cède aux prières de sa nièce et aux injonctions de l'autorité ; il parvient à sortir du cercle qui l'entoure et à s éloifiner de la foule ; heureusement la nuit en arrivant protège sa retraite ; mais le pelil vieillard ne concevait rien à ce qui venait de lui arriver, et il di'aii à sa nièce :

Ils prétendent que je cause du désordre, parce que j'ai îles oiseaux sur mes boutons et un chapeau à trois cornes sur la Icte... En vérité , je n'y comprends rien... je ne reconnais plus Paris! tout y est changé... Traiteurs , costumes , usages, c'est donc couimc la danse? Je voudrais pourtant bien te voir l'amuser un peu, ma pjuvre Blauche; car, pour une fois que nous sortons, tu n'as pas eu beaucoup dagrémenl.

Tout en marchant, l'oncle et la jeune fille étaient arri\és dans lc« Champs-Elysées; ils aperçoivent bientôt à l'entrée d'une rotonde ut transparent sur lequel est écrit ce mot : Bal. Blanche tressaille Jc plaisir et pousse le bras de son oncle eu lui disant :

— Un bal ! un endroit où l'on danse... Ah ! mon oncle! c'est là o^ je m'amuserais, moi qui mets mes pieds dans une boite toute i| journée afin de bien danser, je serais si couteute d'aller aub.il 1

— Eh bien, j'y consens, répond M. Delapoule. fous les gens qui vont là ne savent pas danser, sans doute ; je veux qu'ils admirent ta grâce , les pas , les révérences ; je me sens encore eu étal de te servir de cavalier. Viens, ma nièce , nous allons montrer la beUe danse aux habitués Je ce bal.

Le pelil vieillard pénètre avec sa nièce aans la rotonde du bal. 11 y avait beaucoup de monde; l'orchestre jouait la ritournelle i>our qu'on If mit en place. On appelait un quatrième à un quadrille. M. Oel.ipoïkk. y court avec sa nièce. Tous les yeux se iiortenl sur le singulier co\kfk. qui \ient d'arriver.

liienlôl la musique donne le signal; l'oncle et la nièce s'éUneent, font des ronds de jambe , des jetés-biilliis, des plies: «lors les éclats de rire partent autour d'eux; cela devient pis que sur le lioulevanl, les autres quadrilles sont abandonnés, on se bouscule , on f.iil encore le coup de poing pour voir danser le pelil vieillard cl la jeune liUe. Puii tout à coup un serijenl de ville arrive, perce le qmdrille. et arrêtant M. Delaiioule au plus beau nioinenl de s.i d.iuse . lui dit d un ton fort iiuiiératif : — .Miinsieur. vous allex quitter le Iwl . sortir sur-U-ctiamp.

— Qu'est-ce que vous dites ? répond le i>clil homme en rcsUul sur m* pointes. i.-vi

— Je vous dis qu'il faut sortir ; vous 4jjom* M* <»»■•• pr»"***

— J'ai UMC dause fnkibt*, Bai^

PETITS lAULEAL'X DE MOEURS.

— Oui, voiu d.'inaei le cancan.

^ — Moi , je danse le cancan! Mai» d'abord faites-moi le plaisir de ■n'apprendre ce que c'est que \e cancan... je ne le connais pas.

— Oh ! vous faites I i|;norant ; tout ;i l'heure, en halanç;int avec votre dame , je vous a' vu faire la cliatouve.

— l.n chaloupel ie veut être pendu si je sais ce que c'est que la ihaloupe.

— Allons , monsi<-ur, ne ri|uii|ueï pas ; à votre âge , danser comme lela ! fi donc ! Sorifz, ou je vous envoie au violon.

^nche a encore peur pour son oucle, elle l'entraîne» le aeiit

vieillard est furieux , il quitte le bal , monte dans une voilare avec •» nièce et se fait reconduire rue Mouffetard en s'écriant :

— Je ne mettrai plus les pieds hors de chez moi.

Mais le lendeniiin matin les réflexions avaient rendu le vieil!. ml plus saf;e , et il dit il sa petile-nii^ce :

— Ma chère enfant, je te ilonnerai inf «utre luaitie lie aanse que moi, je te laisserai sortir plus souvent, lu te mettras comme teul le monde ; car je ne veux pas que l'on le montre au doifjt dans les ruesj et décidément je vois qu'il faut s'habiller, nurciicr et danser avec f^

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