PETIT TABLEAU DE MOEURS
PAR LE MEME
PilORIElVADE D'UN ROMANTIQUE.
Quel est ce jeune homme habillé avec négligence , dont le gilet n'est point boutonné, qui porte sa cravate nouée lâchement comme celle des Culinf: de rOpcra-(!omiquc ? Siiivoiis-lc , il mérite bien d'attirer notre atleiiliou : c'est mt roui.mlique , et ces gens-là ne se promènent p:is toinnie tout le nionde.
Quel beau désordre diuis sa mise ! Il n'a pas de chapeau, mais un romanti(|ue ne craint point les coups de soleil. Ses cheveux flottent au i;rë du vent et se jouent sur son front, siège des passions et des orages; ses jeux annoncent l'inspiration... Il les lève tantôt vers le ciel et tantôt les plonge avec délices dans la vallée. Il tient d'une main le carnet sur lequel il écrit ses pensées, de l'autre le crayon qui doit les transmettre à li postérité.
Il descend lentement un chemin tortueux , dont les sinuosités lui retracent celles de la vie... Rl.iis, en contemplant les nuages qui s'amoncellent, il n'a pas aperçu une grosse pierre à ses pieds Il trébuche , tombe et se fait une bosse m front. Ce léger accident n'affaiblit point son enthousiasme , il s<, relève en portant la main à son front et s'écrie : — O Dieu I ceux que tu inspirais se roulaient jadis sur le parvis de tes temples! Permets à un barde de '.ulèce de se rouler sur le grand tapis de la nature.
Mais , ô prodige ! ô surprise I... une voii a r^nété ces naroles... ce séjour est enchanté !
Écho n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une nymphe en pleurs qui se jilaint de Narcisse.
Est-il dans les jardins d'Armide? sur l'herbe qui égare? près de la grotte de Circé?... Non, il est entre Pantin et Poniainville, et se trouve devant un regard qui donne de l'eau aux environs. Mais tout prend à sesyeux une forme nouvelle : un ruisseau ilaus lequel barbotent quelques oies sauvages est le torrent qui va se perdre dans le ravin. 11 veut goûter de son eau ; il se met à genoux , en prend dans le creux de sa main et avale... en faisant une légère grimace , parce que les oies ont un peu troublé le cristal de cette >nde , mais le Styx doit être bourbeu.x, le Nil pas potable, et U" ^'l.■lgara est horriblement salé. Le romantique va s'asseoir entre ui. chêne et un tilleul , qui lui rap))ellent Pbilémon et Baucis ; il regarde avec mélancolie un tournesol... il Sroit voir Clytie ; ses yeux se mouillent des pleurs du génie , il écrit, îl s'anime... Il n'est plus a Romaiiiville , il se croit dans la vallée de Tempe; il attend que Philomèle chante... IVIais c'est un âne qui vient braire en face de lui , et le villageois qui le conduit ne ressemble ni à Paris ni au beau Corydon.
Cependant le blond Phébiis va bientôt éclairer un autre monde, et depuis le matin notre voyageur n'a rien pris. Son estomac se fait entendre , car pour être romantique on n'en est pas moins homme. Le nôtre se dispose à chercher non un vieux castel , ils sont rares à Romainville , mais un solitaire qui veuille bien partager son repas avec lui.
Le solitaire du bois est le garde, qui ne ressemble pas trop à un •rmite, mais qui donne à manger avec grand plaisir pourvu qu'on ait le l'argent. Le voyageur va s'asseoir devant une t.dde, sous un sm-
rage frais , en saluant son bote avec un doux sourira.
Celui-ci lui demande d'une voix enrouée s'il veut du vîi: k douze ou h quinze sous; notre romantique le regarde sans l'entendre, il se croit sur le Mont-Sauvage, — Bon cénobite , dit-il, veuillez me donner de quoi ranimer mes forces affaiblies par I émotion qu'a produite sur mes sens la vue des beautés pittoresques de ces lieux.
— J'entends, j'entends, dit le garde, j'ai ce qu'il vous faut; je vais vous apporter un joli petit morceau de veau rôti et une salade de chicorée.
Parler de veau rôti et de chicorée à un romantique ! Le nôtre si lève furieux, et pendant que le garde est à sa cuisine, il s'éloigne à grands pas d'un séjour oii il faudrait perdre toutes ses illusions. Il cherche une cabane, une simple chaumière ; là du moins, il esj>ère retrouver les mœurs patriarcales du bon vieux temps. Il aperçoit enhn une maisonnette devant laquelle jouent de petits m.ainols. li entre dans une cour où se promènent une vache , une chèvre , des coqs. Là, ne règne pas la plus grande propreté; mais ce désordre lui plait ; il y trouve du charme , du rapprochement avec la situation habituelle de son esprit.
Le voyageur caresse l'oiseau de Mars et dit à une grosse paysanne : — Donnei-moi de ce nectar que m'offre cette sensible lo.
— lo ! dit la paysanne, lo !... queuque c'est que ça?... loi liens, v'ià que ça réveille , Cadet !
En effet, le cheval dresse les oreilles, croyant que sa maître?re l'appelle; et ce n'est pas sans peine que le romantique fait comprendre qui! veut une jatte de lait. — Oii faut-il servir, monsieur ? demande la villageoise.
— Là..., sous ce mûrier rougi du sang de Pyrame et de Thisbé.
— Quoi que vous parlez donc de Pyrame?... Oh! je vous réponds qu'il aime bien mieux sa pâtée que les mures.
Le voyageur s'est assis sans répondre, il boit son lait, dans lequel i! trempe du pain bis. Ce repas est frugal ; mais, dans raille situations intéressantes, c'est ainsi que <linèrent /îoso, Rosalba, Rosalvina et Rosèlina ; Vivaldi^ Amatdi, Fiurelli et lielhni.
La chèvre s'avance pour partager le repas du voyageur, il la caresse en s'écriant : — Sois sans crainte , chère Amalthée, nourrice de Jupiter.
— De Jupiter? dit la paysanne; oh! non, monsieur, elle n'a nourri que Bertrand, mon petit, qu'est là-bas, jiar ordonnance du docteur de Belleville. Mais il n'est jamais entré de Jupiter dans notre maison.
Cependant le temps est noir : le romantique regarde le ciel , et s'écrie de temps à autre : — Diane ne paraît pas !...
— Vous l'aurez perdue dans le bois, monsieur, dit la villageoise, qui croit qu'il appelle sa chienne , car elle n'est pas entrée ici avec vous. Oh ! v'ià la temps qui se couvre , nous aurons de l'orage ! Me, monsieur ne va sans doute pas loin, puisqu'il est venu en voisin ?
Le romantique, sans daigner répondre, jette une pièce de monnaL sur la table et se remet en route. Bientôt la nuée crève ; il est mouillé, percé ; rien pour garantir sa tète , et pas un fiacre à la barrière ; il faut gagner ainsi le faubourg Sair'-Germain.
En arrivant, il est obligé d«: se mettre au lit; une fièvre ardente le dévore ; mais il écrit sans cesse : les médecins prétendent qu'il a I« délire . raais ses disciples assurent <|u'il compose un chef-d'œuvre.
\. i'AllENT, r.*-. rtiijiib*»/..
LA FAMILLE BRAILLARD