‹ MoustacheChapitre 71 sur 281 · UNE ENFANT · texte numérisé non relu

UNE ENFANT

Il était cinq heures du soir, le temps ùlait beau, et à Paris, dès qu'il fait une petite pointe de soleil, dès que cet astre bienfai.vint daifrne montrer, je ne dirai pas le bout de son nez, ce serait parler trop familièrement de celui qui nous donne la lumière, et puis je ne suis pas bien certain que le soleil ait un nez, je n'ai jamais vu de lui que des rayons, et encore ne faut-il pas les regarder longtemps, sous peine de ne plus rien voir du tout... Quelle difl'eience avec la lune, que l'on peut bravement envisager en face, avec ou sans télescope, et dans laquelle on découvre une foule de choses... car, avec uu peu de bonne volonlé, je ne sais pas ce que l'on ne parviendrait pas à voir dans la lune; j'ai entendu une vieille femme assurer qu'elle y apercevait son épagiieul, dont elle pleurait la perte depuis six mois.

Mais je me laisse entraîner par le soleil et la lune, et cependant je suis très-ignorant dans tout ce qui touche à l'astronomie; au reste, c'est assez l'usage de se laisser séduire par ce qu'où ne connaît pas. Je disais donc qu'à Paris, dès que le soleil se montre, les boulevards, les promenades, les rues fouriuillent de monde... et surtout ces rues commerçantes dans lesquelli-s il est diflicile de faire dix pas sans être obligé de biaiser pour ne poiut se cogner contre quelqu'un. La rue du Faubourg-Saint-Uenis est de ce nombre, et bien qu'on lui ait donné pour auxiliaire ce beau boulevard de Strasbourg, qui est au nombre des grandes voies de Paris, le faubourg Saint-Denis n'en est pas plus triste, il n'y a perdu ni ses boutiquiers ni ses p.issants; il est cependant assez souvent sale et crotlé, tandis que son voisin, le bmilevard le Strasbourg, est sec, aéré et bien entretenu ; mais cela n'y fait rien : de même qu'on aime bien des gens avec leurs défauts, on fréquente toujours le faubourg Saint-Denis, malgré sa crolle; et ses boutiques, moins brillantes que celles des nouveaux quartiers, u'inspironl pas moins de confiance.,, au contraire.

Une petite tille de six à sept ans, blonde de cheveux, blanche de peau, rose au visage, à la miue espiègle, éveillée, pourvue d'uu do ces

petits nez retroussés qui défendent à celles qui les portent de jamais espérer de jouer le drame ou la tr.igédie, sous peine de faire rire lorsqu'elles voudraient faire pleurer, venait de sortir d'une grande cour, que l'on appelle, je crois, le passage des Petites- Écuries: elle tenait à la main une de ces boiles longues en fer-blanc dans le?qu( lies les laitières mettent leur lait; laboile en était ;\ peu près remplie, et n'avait pas de couvercle; la petite tille la tenait pas celle anse en lil de fer placé dans le haut; elle la balangiit pinit-èire avec un peu trop de témérité, au milieu de cette rue dans hu^uelle passait tant de rnoiide; si bien qu'à chaque instant l'enfant était obligée de retirer Ti\emcnl sa boite à droite, à gauche ou en arrière, pour éditer un choc d.ins lequel son lait pouvait courir de grands dangers; mais la jH'tite tille marchait très-vite parmi tout ce monde, elle semblait bra^e^ andacieuscment les périls que courait son lait, et elle s'en garait avec tant de vivacité et d'adresse , que c'était vraiment un plaisir de la voir ainsi poursuivre son chemin.

La mise de cette enfant était bien simple : une petite robe de toile, un peu courte, des bas de couleur, des souliers à grosses semelles, un petit lichu en soie, dont on ne distinguait plus le dessin, et sur la tète rien que ses beaux cheveux blonds cpii bouclaient naturellement. Telle était cette petite lille; celte toilelie n'annonçait pas la fortune, m.us elle n'inspirait pas non plus la pitié, cl puis la jvtiie avait l'air si gai, si riant, et la misère ne se donne pas ordinairement ces airs-l;\.

Tout en marchant, en se préoiniianl tanliM d'un côte, tantôt de l'autre, l'enfait faisait du chemin, et la boUe au lait n'avait encore soufforl aucune avarie. Cependant la jvtite tille, arrivée ;\ la hauteur du nu méro 78, s'arrête et veut traverser pour gagner la maison qui p^irteck numéro. Mais le passajro était rarement libre : il descendait des omnibus du haut du faubourg, d'autres montaient vers la barrière. pu;> 'ies charrettes, des tiaeres, des cabriolets augmentaieait rencpnitiuv.ut. Force est bien .\ l'enfant de s'arrêter pour atlendre que le i>asjaçe .<oit libre; mais les voitures se sui\ent presque la lile, et A\\x niouvomeuls d'impaiieuce qui échapjieut i!i la petite, ou Toit qu'il lui tarda

LA FAMILLE BRAILLARD

d'ôlre de l'autre côté de la rue. Enfin un vide se fait, l'enfant ne manque pas d'en prolller; elle s'élance, elle traverse, elle n'avait eu que liicn juste le temps, car une voilure l)Our{,'i'oisc s'avaneait au Krancl Irot. Knliii la pi'liie lille est hors de danger, et toute fièrê d'avoir f.iit ce que des pcisunues raisontmlilea n'auraient pas osé tenter, elle B'arrôle un niouient en rcKardant d'un air un peu niO(iueur ceux qui alten<lenl encore de l'autre côté de la rue.

Certes-, il y avait déjîi de la vanité dans cette petite tiile de six à «ept ans. lille semblait dire :

I — Voyez! moi je n'ai pas peur,., j'ai passé, et vous n'avez pas osé .'aire comme moi.

Vanitas rmiitutum! omnia vanitas! Puisque tout est vanité dans ce monde, pourciuoi cette enfant n'en aurait-elle pas eu? Nous naissons avec nos défauts, nos qualités, nos penchants et nos pnilts. L'éducation nous corrige bien ninins que la raison qui, à mesure que nous grandissons, nous fait coni()rendro qu'il y a du danger à faire le mal, ce qui cependant ne nous arrête pas toujours.

La jolie peiiic blonckî s'était donc arrêtée un moment dans la rue, lorsqu'un ganiiu de quatorze à quinze ans sortit tout à coup d'une porte cochère, en jouant avec un autre gamin de son ftge. Or, ce que ces messieurs appellent jouer, c'est courir l'un après l'autre, puis, quand ils s'attrapent, c'est se laper, se battre, chercher à se jeter par terre, et tout cela sans faire le moins du monde attention aux passants. Au contraire, lorsqu'en courant l'un après l'autre ils ont attrapé, cogné, bousculé et quelquefois même renversé quelqu'un, alors ce sont des cris do joie tfui ressemliieiit fort à des hurlements.

Tous les framins de Paris ne sont pas gentils, ils s'en faut de beaucoup. Si, à leur malice, ils joignaient au moins un peu de politesse, on pourrait leur pardonner leurs bousculades et le jeu de barres auquel ils se livrent beaucoup trop dans les rues et sur les boulevards. Mais ces petits voyoux ne sont pas polis, ils mettent leur gloire à insulter les passants, à marcher sur les robes des dames, h les tacher s ils portent avec eux quelque chose susceptible de giier un châle on un manteau... et que voulez-vous demander d'obligeant, de poli, à des morveux qui à douze ans ont déjà la pipe à la bouche et ne connaissent plus d'autre plaisir que de fumer?

On me trouvera bien sévère pour le gamin de Paris d'à présent mais j'eeris ce que je vois tous les jours, et j'aimerais beaucoup mieux avoir à louer qu'à Idamer. Oh ! la iiipel la |.ipc!,.. pourquoi donc les Français ont-ils pris cette sale habitude dos peuples du Nord et des Ottomans?... il y avait de bien plus jolies choses :\ prendre aux Turcs.

Je me laisse aller à des digressions qui m'éloignent de mon sujet; mais lorsqu'on a coutume d'écrire ce que l'on voit, il est assez difficile de retenir sa plume... Après tout, mes lecteurs sont habitués à mes boutades, et ils veulent bien me prendre comme je suis.

Je reviens à ma jolie petite blonde, qui, tout en regardant de l'autre cote de la rue, n'avait pas pu voir les deux gamins qui accouraient (le son côte, et, tout en se colletant, se poussèrent contre la boîte au lait, qui reçut un choc si violent qu'elle s'échappa de la main de l'enfant.

En un instant, tout le lait est renversé sur le pavé, et la petite fille demeure tellement saisie à la vue de sa boîte à terre et de son lait perdu, qu elle peut à peine balbutier :

— Ah! mon Dieu... moulait!... le dîner de mon frère... c'est vous grands imbéciles, qui avait fait cela!

Ceux auxquels ces reproches s'adressent, bien loin de s'excuser ou de chercher à consoler l'enfant, se mirent à lui rire au nez en criant : '

— Ah! ahl... voyez donc la bavaroise au lait sur le pavél Ohl c te mine elTarée... la petite va être rossée... elle a perdu le lait de son chat!... '^

— Non, ce n'était pas pour un chat! répond l'enfant, oui a le cœur gros et dont les yeux tout à l'heure si gais, si mutins, sont maintenant prêts à verser des larmes, c'est pour faire de la soupe à mon Jeune frère, qui est malade...

— Delà soupe! oh! c'ie petite serine! est-ce qu'on fait de la soupe avec du lait... c'est de la bouillie qu'elle veut dire!...

— Non; le médecin a bien dit qu'il fallait lui donner tout au lait...

1 — Apparemment qu'il a des vaches, ton médecin, v'ià pourquoi il veut qu on prenne tout au lait.

— C'est bien vilain de m'avoir poussée comme cela... si j'étais grande, je vous ferais arrêter...

=u~ ^." jj^'*'"'!»"'' tâche un peu de nous laisser tranquilles, ou nous allons te donner des giffles, nous!...

Quelques passants s'étaient arrêtés devant le lait répandu dans la rue, puis avaient écoute un moment les propos qu'échangait la petite nue avec les deux gamins, mais personne n'avait pris parti pour elle ' ! ;,n". . " . *'* ans, elle en avait eu quinze, il est probable qu'elle aurait trouve un grand nombre de défenseurs I... Cependant, au moment ou les deux gamins menacent l'enfant de la battre et ont déjà leve la main sur elle, un jeune homme qui venait de s'arrêter pour es écouler applique un bon soufflet à celui qui est le plus près de disant"-^ ^^ "" "° *^°"P '^^ P'®*^ ^'^^^ '"^ derrière de l'autre, eu leur

— Ahl mauvais drôles, ce n'est donc pas asses d'avoir renversé le

lait que portait cette enfant... vous osez encore la n^enacer de I frapper... prenez garde que je ne vous force à boire ce qui est d.c. ce ruisseau.

Les deux polissons se sauvent à toutes jambes, ils avaient reçu t qu'ils méritaient.

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