II. — UN HONSIECn QVl K Dlî DEAUX CHEVEUX
L'individu qui vc lail de se faire le protecteur de l'enfant était ua homme de vingt-trois ans, de petite taille, extrêmement mince, OB pourrait dire maigre, et dont le paletot un peu court se collait parfaitement sur sou Corp*. 11 n'était pas beau de visage; son nez, légèrement épaté, ses petits yeux gris, sa grande bouche et ses pommetlCB saillantes, formaient un ensemble rien moins que séduisant. Mais l'exiircssion de la pliysionoraie était gaie, et il y avait dans ses yeux quelque chose de spirituel et d'original qui faisait oublier sa laideur, surtout lorsque l'on causait avec lui.
Un auteur a dit (je ne sais plus lequel, mais cela ne fait rien) : K Lrx penonnesd'f s/rit sont-eiU s jamais laides ! r, L'axiome n'était pas alsoliimenl vrai, car Hoquelaure, l'clttsson et Mirabeau étaient d'une laideur formidablel Mais la pensée de l'auteur n'en est pas moins jolie; l'esprit fait I ien vite oublier les défauts du visage... excepté avec les gens bêles pourtanti mais avec ceux-là, à quoi sert d'avoir de l'esprit, ils ne le comprennent pas. Vous leur parlez une langue qu'ils ignorent; mais dites comme eux de grosses bêtises, ils vous trouveront charmants.
Nous avons faille portrait de ce nouveau personnage; hûlons-nous de direi^'il avait cependant quelque chose de bien, c'étaient ses cheveux. Ils étaient d'un noir d'ébène, et couvraient avec profusion sa tête et son front, sur lequel ils descendaient peut-être un peu bas, mais leur possesseur ne s'en plaignait pas; il était fier de sa chevelure, il en tirait vanité, d'autant plus que c'était la seule chose dont il pouvait s'enorgueillir. Aussi faisait-il rarement couper celte partie de sa personne; il les portait longs, n>ais non pas comme ces artistes excentriques qui ont toujours l'air de sortir de l'eau, et dont les cheveux retombent eu mèches plates et collantes sur leurs épaules et leurs oreilles. Samsonnac, c'était le nom de ce monsieur, avait grand soin de faire boucler ses cheveux, il les arrosait quelquefois avec une huile parfumée; aussi sa chevelure était-elle luxuriante, elle s'échappait en grosses boucles de dessous son chapeau, et lorsque Samsonnac, après avoir ôlé son feutre, secouait un peu sa tôle, les boucles noires retombaient aussi sur son visage, ce n'était plus un homme, c'était un frêne pleureur.
La toilette de ce jeune homme était un peu négligée ; son pantalon gris n'était plus frais, son paletot n'était plus neuf, mais en revanche ses bottes étaient vernies, et le nœud de sa cravate était fort bien fait. Le bout de col qui passait n'était pas d'une entière blancheur, mais le chapeau qui couvrait le sommet de sa tête, et dont les bords fort petits laissaient à peine assez d'avance [lour que l'on pût saluer, ce chapeau semblait sortir de chez le chapelier. Au total, on voit qu'il y avait du pour et du contre, mais que ce jeune homme soignait spécialement le haut de sa tête, et, en elTel, c'était toujours sur sch cheveux qu'il comptait pour faire des conquêtes.
Pendant que nous tenons ce pers«nnage, pourquoi n'achèverionsnous pas de faire connaissance avec lui? Samsonnac est né à Bordeaux; son père, après y avoir exercé pendant trente ans l'état d'huissier, s'est retiré avec une fortune modeste; puis ayant demandé à son fils, alors âgé de dix-neuf ans, quelle profession il voulait embrasser, celui-ci n'a pas manqué de répondre qu'il voulait être avocat: vous remarquerez que, lorsqu'on n'a point de goût pour l'état militaire, lorsqu'on n'est point né artiste, lorsqu'on ne se sent point le désir de purger ou saigner ses concitoyens, c'est indubitablement sur la profession d'avocat que l'on se rejette. Elle permet, en elfet, les plus flatteuses espérances; elle montre dans l'avenir la gloire et la fortune; les avocats peuvent devenir ministres, ils sont souvent choisis pour occuper les premiers postes de l'État; ils ont leurs entrées partout... On comprend donc la préférence que les jeunes gens monlreut pour le barreau.
Mais M. Samsonnac père était un vieux renard, rusé, madré, au cœur sec, au caractère inflexible, et qui ne se laissait pas prendre aux apparences. Bien qu'il n'eût qu'un fils, il le traitait comme s'il n'eût été que sou parrain, et encore de ces parrains qui ne veulent pas que leur filleul vienne leur souhaiter leur fêle. Il regarda quelque temps son fils d'un air railleur, et lui répondit :
— Ahl vous voulez être avocat, Melehior; voilà une idée qui vous arrive un peu tard.,, pourquoi ne m'avez-vous pas demandé plus tôt à faire votre droit?...
— J'attendais, mon père, que je fusse assez grand pour aller à Paris étudier.
— Qu'est-ce à dire, monsieur mon fils? Croyez-vous donc qu'il n'y ait qu'à Paris que l'on puisse étudier; Bordeaux n'est point un trou, il s'en faut de beaucoup, c'est une des plus belles villes de France... vous devez vous enorgueillir d'y avoir pris naissance... on l'ait dcif /* avocats à Bordeaux loul aussi bien qu'a Paris, eiilondez-vous I
— Je ne dis pas le contraire, mou cher père, mais vous me permettrez de croire cepeiidaut qu'à Paris ou fait plus vite son cheiuin, et
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qu'après avoir été reçu avocat on troa^:i5 plu» facilement à déployer ses luloiits, à [«Tcer, à se faire un no"' .. <'i trouver des causes, à fc faire une clienlèle... enriii à gagner de ' rgeiit!...
Le ji'une homme avait appuyé sur p« derniers mois : gnriner de l'arfjntt. parce qu'il savait que c'était Q surtout ce que prisait son père, cl qu'il e^:pérait, avec cette phrasa, le le rendre favorable.
L'ancien liuissier a souri légèrement, «a effet, mais bientôt il secoue la tète en disant :
— Olil olil gagper de l'argent!... voui n'en êtes pas là, malheureiiscnient, et je crain.s que vous n'y arriviez pas de longtemps!... J'ai étudié votre caractère, monsieur mon fiisl... vous êtes essentiellen)eut paresseux... vous aimez le plaisir, mais vous détestez le travail... ensuite vous êtes très-inconstant dans vos goûts : ce qui vous [iliiisait liier ne vous plaît plus aujourd'hui... vous vous enthousiasmez pour quelque chose, ])uis vous ne voulez plus en entendre parler; ce n'est pas ainsi que l'on se fait une position. Voyez, moi, j'étais petit clerc d'huissier à quatorze ans, puis clrrc, puis enfin huissier... je n'ai jamais fait autre chose, monsieur; voilà comme on arrive! et voilà une profession dans laquelle on a toujours de l'occupation.
Le jeune Melchior a fait d'un mouvement de tête voltiger ses longues boucles de cheveux sur son visage; c'était toujours ce moyen qu'il employait lorsqu'il avait envie de rire et qu'il ne voulait pas que l'on s'en aperçût ; il se faisait un masque avec ses cheveux, et sous ce voile d'une nouvelle espèce se permettait môme de tirer la langue ou de faire la grimace aux personnes qui l'ennuyaient.
J'aime à croire qu'en ce moment il n'avait pas l'intention de faire la grimace à son père, mais comme il avait la plus profonde aversion pour l'état d'huissier, il avait voulu cacher l'impression que lui causait l'éloge qu'on venait d'en faire.
M. Samsonnac reprit:
— Vous n'avez pas voulu suivre la même profession que moi... vous avez eu tort... cependant je n'ai pas cherché à vous forcer... car je crois que vous auriez fait un pauvre huissier... et par conséquent un huissier pauvre. ..Vous n'avez pas assez de fermeté dans le caractère... et il vous prend quelquefois des accès de sensibilité qui n'ont ni queue ni tète!... Je vous ai vu pleurer parce qu'un enfant s'était écrasé le nez en tombant...
— Est-ce qu'il fallait rire, monsieur?
— Il ne fallait ni rire ni pleurer; un homme ne doit jamais s'émou- TOir... ou ce n'est plus un homme... Je vous ai vu rire comme un imbécile pour des niaiseries...
— Est-ce qu'il n'est pas non plus permis de rire, monsieur?
— Non, monsieur; à en croire un poiSte de notre époque, qui, à la vérité, n'a jamais su faire que des choses larmoyantes, le rire est une grimace qui déligure l'homme...
— Ah! ah! ah! mon père, vous me permettrez de croire que ce poële-là a dit cela [)arce qu'il senlait bien qu'il ne saurait jamais fiiire rire, lui!... Le rire, une grimace!... bon Dieul mais alors il seiaii donc défendu à l'homme d'être gai, d'exprimer sa joie... d'être licureux enlin, car c'est si bon de rire! cela fait tant de bien... Mais celui (pii a dit cela ignore donc que bien des maladies ont été guéries parce cpie l'on était parvenu à f.iire rire les malades... et ce spleen, cette noire humeur des Anglais qui les porte si souvent à se suicider, si ces gens-là riaient, croyez-vous qu'ils eu seraient atteints?... Et notre grand Molière, dont les ouvrages provoquent des éclats de rire si francs, si prolongés! quel cas en faites-vous donc, de cet auteur i\\H a fait et qui fera encore rire tant de générations?... Oh I j'en suis l'ftché pour vous, grand poëtc, mais ici vous avez mnilro le bout de l'urcilli'... Tout le monde sait... parmi les gens d'esprit du moins, qu'il est iiiliuiuii'nt plus aisé de faire pleurer que de faire rire... la moindre anecdote attendrissante, dite d'un ton sentimental, la moindre romance en ton mineur, chantée d'une voix plaintive, et tè08 allez amener des larmes dans les yeux de vos auditeurs; mais faire franchement rire... cela ne s'obti&..t pas si facilement, et ce monsieur le sait bien I et dire à des EranÇoif que le rire est une grinuicel... Allons! j'aime à croire que, lorsqu'il a écrit ada, il pensait à toute autre chose... L'immortel Homère dormait quelquefois! il est bien permis à nos poètes d'en faire autant.
M. Samsonnac a laissé parler son (ils, puis il reprend :
— Nous nous écartons de la question : riez, pleurez si vous voulez, ce n'est point de cela qu'il s'agit, mais du choix d'une profession. Vous aviez d'abord montré un grand amour pour le dessin, monsieur Melciiior, cela fut lutVaire de trois mois.
— Oui, mon père, parce que je me suis aperçu que j'avais la vue Ifçp faible pour faire un peintre... et un peintre q\ii ne voit pas de loin ne pourra jamais saisir les sublimes etlels de la nature...
— Ensuite vous vouliez être muticien... jouer du violon, puis cela votis a encoie p.issé!
— Mon père, c'est que vous m'aviez acheté un si mauvais violon, qjiecela faisait grincer des dents de jouer dessus...
— Ne fallait-il pas vous donner tout de suite un Stradivarius, un Amati pour étudier? Vous avez voulu après cola èlre sculpteur, je vous ai f.ui entrer daus un atelier, vous n'avez plus voulu y retourner le sixième jour.
"■Ah! c'est parce que, eu voulant essayer mou taleul sur un bloc
de pierre, je m'en suis envoyé des morceaux dans l«s yeox... cela m'a dégoûté de la sculpture.
— Prenez garde, Mck-hior : Pierr. ij«i ro!i • niu! Rappel, z-vous que les proverbes s-fnt la ca
— A ce compte-là, mon père, Sancho Fa -. i leul aussi sage que tous ceux de la Grèce...
— Je ne vous parle pas de Sancho Panja, vous avez un ^rrand talent pour rompre les cliiens et détourner une question... c'est peutêtre ce qui vous fera réussir dans la profession d'avocat! yojf^^, étcs-vous bien décidément résolu à faire votre droit?
— Oui, mon père, mais à condition que je le ferai à Paru.
— C'est-à-dire que vous brûlez d'envie d'aller à Paris, voilà qQ«Mi est, en ce moment, votre véritable vfjcation.
— Si à Paris on fait son chemin plus vite qu'ailleurs, vous ne sauriez blâmer mon désir d'y aller.
Après avoir reQéchi pendant quelques instants, le ci-devaut huissier répondit à son fils :
— Écoutez, Melchior, je veux bien consentir à vous laisser aller à Paris, d'autant plus qu'ici vous avez déj i fait quelques mauvaise! connaissances qui vous entraîneraient à faire des sottises... des dettes, par exemple... Oh! les dettes I Toilà ce dont il faut surtout vous garder, mou fils... du moment que l'on en fait, on est perdu I...
— Dites donc, mon cher père, si personne n'en faisait, il me semble cependant que le métier d'huissier ne vaudrait pas grand'chose...
— Vous avez des répliques assez adroites, je crois décidément que vous pourrez faire un avocat. Je consens donc à ce que vous alliez étudier à Paris... et pour cela je vais me saigner... mais enfin, puisqu'il le faut... Oh! si les enfants savaient ce qu'ils coûtent à leur père... ils ne voudraient pas venir au monde, non, ils ne le voudraieut pas, par amitié pour leurs parents...
— Il me semble qu'on ne les consulte guère!...
— Taisez-vous et écoutez-moi avec attention, car je vais vous faire connaître ce que j'ai décidé, et vous devez savoir que je ne reviens pas sur ce que j'ai dit, moi. Vous irez donc à Paris, où je vous servirai une pension de quinze cents francs par année. C'est énorme, mais je veux que vous me fassiez honneur. Cette pension, je vous la couliiiuerai pendant quinze mois... c'est bien long... mais vous n'avez que di.x-neuf ans et neuf mois... dans quinze mois, vous aurez vingt et un ans ; alors, si vous n'êtes pas encore en état de gagner votre vie, c'est que vous ne le serez jamais... A quatorze ans, cumme petit clerc, je gagnais dix francs par mois... et je ne les dépensais pasi
— Mais, mon père, tous étiez logé, nourri, babillé cbez vos parents...
— Mais aussi, monsieur, je vous octroie quinze cents francs, à vous... ce qui fait bien cent vingt-cinq francs par mois... compreneivous quelle somme!...
— Oui, mon père; là-dessus je me logerai, je m'habillerai, je me nourrirai...
— Et il vous restera encore de l'argent mignon pour vos menus plaisirs, d'autant plus qu'on peut maiuteu.uit se nourrir à Paris à trèsbon marché, depuis qu'on y a fait des établissements de bouillontraiteur... c'est magnifique!... on dine pour neuf sous. Je vous recommande ces établUsements. Melchior, vous y engraisserez...
— S lyez tranquille, mon père, j'irai suivant mes moyens.
— Je pense que vous êtes satisfait de ce que je couseus à fvdre pour vous?
— Oui, mon père, et je vous en remercie! Ohl je suis trèscontent!...
— Mais écoutez bien ceci : ne vous avisez jamais de me faire des demandes d'.irgent autre que celui de votre pension... cela serait parfailemui imiile... toutes les histoires que vous pourriez raconter pour ui'attcndrir seraient peine perdue... je ne suis pas de ces tîérontes que l'on attrape... Je vous le répète, je vous luytrai votre pension et pas un sou de plus... M.iis lorsque vous aurez at;cint vos vingt et un ans, je ne vous enverrai plus rien du tout; je vous crois d'ailleurs assez délicat \)our ne point être elerneUcment aux croctieu de votre pauvre père. Vous m'avez entendu? ■
— Oui, mon perc. je me conformerai à vos intentions.
— Ah! une dernière recommandation : mon fils, si vous m'écriviei sans affranchir Tolre lettre, je vous préviens qu'elle ne serait \aè reçue.
Le surlendemain de cette conversation. Melchior Samsonnac était parti pour Paris avec un modeste iwgage et dans son gousset le preuiier trimestre de sa pension. Mais le jeune homme était riche d"e--pérances; il u'étail pas né sur les bords de la Garonne s.ins avoir cette confiance en lui-même qui est, suivant <ii Hoc^ff^'iicnHid. l'aci'ont du pays où l'on est né. Le jeune Samsonnac se sentait d'abord heureux tl'ètie libre, de pouvoir faire ses vi lontés, d'être sou ninitre enfin I... Son maître, n'est-ce pas à tout Age le premier, le plus cher de nos vti'ux, et quand on la possède, cette liberté, on est quelquefois fort embarrasse de l'usage qu'on en doit faire.
Melchior Samsoiuuic comptait et reoooiplait les trois cent soixantequinze francs quo son i>ère lui avait donnes en lui disant^ :
— Souge bieu que tu u'eu auras p:is d'autre «vaut trois aïoit.
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Mais celte somme paraissait considérable à quelqu'un qui n'avait jamais eu plus de cent sous en sa posseasiou. £n arrivant à l'aris, il se dit :
— Irai-je prendre des inscriptions pour suivre les cours... rieu ne presse, je ne suis pas venu dans une si belle ville, où tout snurit à mes regards, où je n'ai pas assez de mes yeux pour voir et de mes oreilles pour entendre; non, je ne suis pas venu pour aller tout de suite m'enferuier daus les écoles... Faisons d'abord connaissance avec les plaisirs de Paris.
Samsonnac se mit alors à se promener, h flâner, faisant déjà de l'œil aux jolies femmes qui passaient près de lui, et s'étuniiant que l'on ne répondit pas ;\ ses œillades; car, ainsi que nous croyons vous l'avoir déjà dit, le jeune Gascon avait une forte dose d'amour-prcipre; cela n'allait pas jusqu'à se croire positivement un Adonis, mais il se trouvait une de ces physionomies de fantaisie qui doivent plaire par leur expression, puis il était persuadé que la beauté de sa chevelure devait combler le déficit de son visage.
Le trimestre qu'il possédait fut dépensé à la fin du deuxième mois de son séjour à Paris. Heureusement pour lui, la maîtresse de son hôtel garni voulut bien lui faire crédit, ainsi que son gargotier. Mais Samsonnac comprit alors que, pour vivre à Paris avec cent vingt-cinq francs par mois, il faut avoir de l'ordie et de l'économie, ciioses qui lui étaient tout à fait étrangères. Le second trimestre, entamé déjà par les dettes contractées par le premier, se trouva encore insuflisant. Comme tout cela forçait le jeune Bordelais à réfléchir, il se rappela alors qu'au moment de son départ de Bordeaux son père lui avait donné une lettre, en lui disant :
— Ceci est une recommandation pour un de mes amis, homme d'esprit et de bon conseil; si vous vous trouviez jamais dans une position embarrassante, allez trouver mon ami Cottentin, et vous n'en serez pas fâché.
« Parbleu 1 se dit Melchior, il me semble que le moment est venu d'aller porter ma lettre de recommandation... je n'ai plus le sou, la position est embarrassante ; voyons comment l'ami Cottentin me tirera de là. »
in. — LA SENORA JUANITA ET SON CHOCOLAT.
La personne à laquelle le jeune Samsonnac était recommandé demeurait dans la rue Sainl-Hyacinthe-Saint-Michel, et Melchior ayant établi ses pénates dans le faubourg du Temple, au-dessus du canal, il y avait une longue course à faire pour arriver à l'adresse indiquée. A la vérité, Paris fourmille à présent d'omnibus qui, pour six sous, et même pour trois, lorsque vous ne portez pas de jupons, se chargent de vous transporter d'un bout à l'autre de la capitale. Mais notre jeune Bordelais, riche d'assurance et d'espérances, se trouvait alors tellement pauvre en monnaie qu'il ne pouvait pas même se permettre une place à trois sous sur un omnibus.
Heureusement, à vingt ans on a des jambes qui ne refusent jamais le service. Melchior se met en roule, il traverse une partie de Paris et arrive rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, qu'il est loin de trouver aussi belle que la rue de Rivoli, mais dans laquelle il lui est facile de découvrir la demeure de M. Cottentin; c'est une vieille maison assez laide, mais en revanche fort sale. Une concierge, qui a l'air de vouloir avaler les personnes qui ont l'audace de venir lui demander quelque chose, répond sèchement à Samsonnac :
— M. Cottentin, au troisième, sur le derrière; essuyez vos pieds sur le paillasson avant de monter!...
— Pourquoi faire? demande le jeune homme.
— Comment! pourquoi faire? elle est JDonne, la question!... mais pour ne point salir mon escalier, apparemment.
— Salir votre escalier... mais il me semble que de ce côté il ne court pas le moindre danger, c'est une chose faite...
— Qu'est-ce à dire, monsieur? je l'ai encore frotté le i" du mois, et nous ne sommes qu'au 17!... Est-ce que vous êtes entré dans la maison pour m'insuller, marnais Cabrion!...
Pour toute réponse, Samsonnac ôle son chapeau, secoue sa tête, et la portière, ne voyant plus qu'une tète couverte de cheveux par devant et par derrière, se met à sauter sur sa chaise en criant à lue- tête :
— Ali ! mon Dieu ! ... ce n'est pas un homme ! ... c'est un lion ! c'est une bête fauve!
Mais Samsonnac, après avoir ri de la frayeur qu'il cause à la portière, a déjà gagné l'escalier, qui a l'air de n'avoir pas été balayé depuis plusieurs semaines. 11 grimpe lestement jusqu'au troisième, en essayant de ne point respirer, parce qu'à la malpropreté de l'immeuble se joint une odeur fort désagréable qui annonce que les locataires ont des chiens et des chats qui font bien pis que de ne point essuyer leurs pieds sur le paillasson.
Arrivé au troisième étage, le jeune homme lit sur une plaque en tôle fixée sur une porte :
« Cottentin, bachelier es lettres , homme d'afl'aires , docteur en droit, fait tout ce qui concerne le contentieux et le litigieux, et débrouille les afl'aires les plus embrouillées ; consultations gratuites tous les jours, de midi à une heure; leçons de danse à toute heure. »
■—Diable, se dit Melchior, voilà un programme qui promet bien w» choses... cet homme-là doit avoh: bien do la besogne. Je m'étonne
qu'il soit venu se loger dans une maison de si pauvre apparence et si mal enlrflenue, malgré le paillasson placé au bas de l'escalier. Ce qui nie surprend encore le plus dans tout cela, c'e=l l'annonce des leçons de danse! Comment un homme sérieux, un docteur en droit peut-il, à des connaissances qui demandent de |)iofondeg études, joindre un talent que l'on regarde généralement comme futile!... Enlin, entrons et nous verrons bien.
Tournant un bouton de cuivre, il ouvre la porte, qui fait entendre une sonnerie formidable, et se trouve dans une petite pièce de huit pieds carrés environ, entièrement dépourvue de meubles et ayant pour tout orneineut une de ces petites horloges de bois <iue l'on attache à la muraille et qui marchent au moyen de poids suspendus à des cliaiues.
— ; L'homme d'afl'aires ne veut pas que l'on entre chez lui incognito! se dit Samsonnac, car il a mis à sa porte un véritable carillon; cependant je ne vois pas ce qu'il peut craindre qu'on lui vole dans celle chambre, à moins que ce ne soit son coucou !
Mais le jeune homme était à |(eine entré qu'une porte s'ouvre en face de lui, et une femme parait : tournure commune, mise jdus que modeste, un âge très-mùr, et malgré cela encore de la coquetterie, des prétentions qui se trahissent par un bonnet fané, mais surchargé de nœuds de rubans passés, par un tour de cheveux blonds frisés à la neige, et par un sourire presque stéréotypé sur son visage ; lequel sourire est calculé de façon à faire voir tout un râtelier complet qui a été placé là beaucoup trop en évidence, mais que l'on lient à montrer, parce qu'on est persuadé qu'il joue parlailement le naturel. Joignez à tout cela un nez pointu, bourré de tabac, un teint couperosé, des yeux bleus qui ont été fort agaçants, mais qui sont devenus chassieux, et vous aurez le portrait de la* senora Juanita de Hermaflores, ancieiuie danseuse espagnole, ayant exécuté des fandangos, boléros, cacbutchas et jottas, plus ou moins aragonaises, devant une grande partie de la noblesse de l'Espagne, ayant eu à vingt ans autant de vogue que la signera Pelra Caméra, levant parfois sa jambe à la hauteur de sa tête, se tortillant comme un serpent et se trémoussant comme une i)Ossédée, le tout avec une décence parfaite qui lui avait valu l'approbation de tous les hidalgos et étrangers de distinction qui visitaient la nouvelle et la vieille Castille.
A vingt ans, Juanita de llermaflores avait eu à ses pieds les plus fortunés seigneurs de l'Andalousie; à trente ans elle en avait déjà ruiné une douzaine, sans en être plus riche elle-même, car la brillante danseuse ne songeait qu'au plaisir; ce qu'elle gagnait si facilement, elle le dépensait de même; chez elle l'argent était un va-et-vient continuel. Aimant à obliger, ayant, comme on dit, le cœur sur la main, Juanita ouvrait sa bourse comme elle ouvrait son cœur ; l'un et l'autre étaient continuellement au service de ses amis. 11 y a des gens qui appellent cela une bonne nature!... malheureusement pour ces natnres-là, elles ne pensent jamais au lendemain, et pour elles l'avenir n'existe pas I
Ayant, comme la cigale, non pas chanté, mais dansé pendant tout l'été de sa vie, la bayadère espagnole se trouva fort au dépourvu quand la bise fut venue ! A quarante ans, on ne lui demandait plus que rarement une cachutcha ou un boléro, et celle qui avait nagé dans les plaisirs, connu l'opulence et pu satisfaire ses moindres fantaisies, fut un malin toute surprise de ne point pouvoir se payer un( tasse de chocolat. Ces revirements de fortune ne sont pas rares che; ces artistes qui ont eu la vogue... Après avoir ruiné tant de monde il est d'autant plus cruel de l'être soi-même, que ces dames peuven se dire :
— Si j'avais seulement mis de côté le dixième de l'argent que j'a mangé, je serais encore fort à mon aise!
Je ne sais pas si elles se disent cela, mais je sais que, pour mo compte, j'ai fort peu de pitié pour ces misères méritées et qui ne sor alors que la juste punition du désordre et de l'inconduite.
Juanita, qui n'avait plus que quelques restes de beauté qui s'effa {aient tous les jours, et qui était oljligée de danser toute seule dat sa chambre pour ne point oublier entièrement son état, fut bien hei reuse de rencontrer un certain soir un Français qui lui offrit de l'er mener avec lui à Paris pour y tenir sa maison et donner des leço' de danse espagnole lorsqu'on lui trouverait des élèves. Ce Francs n'était plus jeune, il n'était pas bel homme, il avait la parole hau et les yeux plus hardis que doux. Mais alors Juanita avait quaran*. cinq ans, et bien qu'elle levât encore sa jambe à une hauteur trt' convenable, on ne la priait plus de danser, et elle avait été plusieui fois obligée de se priver de son chocolat!... Vous ne savez peut-èl' pas ce que c'est, pour une Espagnole, que de se passer de son cN i colat? Cette privation est la plus cruelle qu'il soit possible de i( j imposer. Le café est presque généralement aimé et fêté dans le mom, mais en Espagne, cependant, il cède le pas au chocolat.
Juanita répondit donc à M. Cottentin, car c'était lui qui venait* lui faire des offres qu'il trouvait magnifiques :
— Je veux bien vous accompagner, vous suivre en France, y te' votre maison, y donner des leçons de danse, mais c'est à une orp dition... ' I
— Laquelle? dit M. Cottentin en fronçant déjà le sourcil, tout sitpris que l'on mît des conditions pour accepter ses largesses. l
— C'est que tous les jours Je prendrai deux fois du chocolat, M|
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fois le malin en me levant, une seconde fois dans l'après-midi.
— Du cliocolal deux fois par jour! répondit Collcntin en faisant la grimace. Mais cela doit considérablement vous échauffer !...
— Pas du tout, j'y suis habituée.
— Est-ce qu'une seule fois ne vous semblerait pas suffisante?
— Nous autres Espagnoles, nous en prendrions volontiers toute la journée; en ne vous en demandant que deux fois, je fais acte de sobriété.
— Le prenez-vous à l'eau ou au lait?
— De l'une ou de l'autre façon, cela m'est indifférent.
— Alors, vous le prendrez à l'eau.
— Pourvu (|u'il soit bon, cela m'est égal.
— Soyf;z tranquille, je vous ferai prendre du chocolat comme vous n'en avez jamais pris en Espagne.
La ci-dovant première danseuse à la mode suivit donc à Paris M. Cotlentin, et s'installa avec lui dans le logement qu'iloccupait déjà rue Saint-lIyacinthc-Saint-Michel; elle trouva que la maison était d'autant plus facile k tenir ((u'il n'y avait rien dedans; mais elle trouva aussi fort mauvais le chocolat que M. Coltcntin lui apporta; car on fait à Paris des chocolats à tout pii"c, (^t l'homme d';;lTaires avait choisi celui qui coûtait le moins cher, mai-; dans lequel, à la vérité, les lentilles et les févcrolles remplaçaient le cacao.
— Je ne pourrai jamais m'habituer .'i votre chocolat de France I disait quehiuofois Juanila, il épaissit horriblement et il ne sent pas du tout le cacao.
— Vous vous plaignez que la mariée est trop beUe, ma douce amie! répondait le bachelier es lettres en faisant un sourire railleur, plus le chocolat épaissit et plus il est nourrissant...
— C'est possible, mais le vôtre m'ùte entièrement l'appétit. C'est trop nourrissant.
— Ne voudriez-vous pas prendre encore un consommé par-dessus votre chocolat?... vous l'aimez et vous trouvez mauvais qu'il vous nourrisse; vous comptiez, donc le prendre en guise d'absinthe? Vous êtes difficile, senora Juanila! Voyez, moi, je ne me plains jamais de votre cuisine, je me contente de ce qu'il y a, je dine avec n'importe quoi!... Vous avez désiré du chcculat, je vous en fais prendre, et 'vous n'êtes pas satisfaite!... Que diable! ma chère, je ne puis cependant pas vous nourrir avec des perles!...
I\l. Coltcntin faisait, en effet, assez maigre chère; il lui arrivait plus d'une fois de dîner avec un croùlon de pain et deux sous de fromage d'Italie; mais lorsque les atl'aires étaient meilleures ou que ses consultations donnaient, alors on faisait rôtir une volaille, dont le doclcur en droit mangeait les ailes, les cuisses, le croupion et le cou, trouvant que ce qui restait après la carcasse était bien suffisant pour une pcr.=onne i]ui prenait du cliocolat.
On se demandera pcut-ôlro comment les consultations annoncées gratis de midi à une heure pouvaient rapporter à M. Coltcntin de quoi mettre une volaille îi l:i broche. Ceci était une petite rouerie inventée par l'homme d'affaires, et que n'eût point désavouée un Guzman d'Atfarache.
Un quidam se présentait-il entre midi et une heure, en demand.nnt à parler à l'homme de cabinet, Juanila se hàlait de l'introduire et de le Conduire près de M. Collcnliii, qui faisait alors ;\ sa ménagère un signe que celle-ci comprenait fort bien, parce (ju'on lui avait l'ait sa leçon; elle écoulait dans la pclilo pièce d'entrée l'instant où le nouveau venu se disiioserait ;\ prendre congé; dès qu'elle entendait tousser un peu fort l'homme d'alT.iires, elle savait ce que cela voulait dire et se hÀlait d'avancer le coucou de manière à ce que l'aiguille marquiM un peu plus d'une heure; puis elle quiilail son posle et retournait ;\ sa cuisine.
Bientôt M. Coltcntin arrivait dans la petite pièce d'entrée, en reconduisant la personne qui était venue le consuller; mais, arrivé là, il regardait le coucou, cl lorsque le consultant se disposait à partir, il le retenait en lui disant :
— Pardon!... mais vous me devez cinq francs... c'est cinq francs que vous avez à me donner.
— Et pourquoi vous dois-je quelque chose? s'écriait le quidam tout surpris.
^ Mais pour la consultation que je viens de vous donner...
— La consullalion I... m.iis ily a écrit sur vos prospectus, et même sur votre porte, que vous les donnez gratis...
— Oui, c'est juste, je les doiuie gr.itis de midi à une heure... mais il est en ce moment une heure vingt minules! voilà donc vingt minutes que je ne vous écoute plus gratis.
La personne regardait le coucou d'un air étonné eu murmurnut :
— Quoi!... déjà une heure vingt minutes... je suis cependant arrivé à midi cl demi... je n'ai pas été trois quarts d'heure chez vous...
— Le temps ne vous a pas semblé long! c'est toujours comme cela lorsqu'on cause do ses afiaires. Je vous avoue que je croyais, moi, qu'il était bien plus tard... C'est cent sous...
— l\Iais, monsieur... je ne m'attendais pas... si j'avais su, je ne serais pas venu...
— Ou vous seriez resté moins longtemps, c'est possible... mais je ne puis pas, moi, donner toutes mes journées pour rien... Je veux bien vous passer cela à quatre francs pour aujourd'hui, et parce que
je désire vous avoir pour client. Je ne puis pa» faire mietrx, et c'est pour que vous reveniez me voir.
La personne donnait ses quatrcs francs, en se promettant bien, au contraire, de ne plus revenir, et M. Cotlentin faisait mettre à la broche.