‹ MoustacheChapitre 73 sur 281 · IV. — M. COTTENTfN, l'HOMME D'AFPAIBES · texte numérisé non relu

IV. — M. COTTENTfN, l'HOMME D'AFPAIBES

Nous avons laissé le jeune Samsonnac en face de la senora luanita de Hermanores, qui lui fai.sait le plus gracieux sourire en lui montrant ses fausses dénis.

— Je désirerais parler à M. Cotlentin, si toutefois cela ne le dérangeait pas, dit Melchior en saluant de son mieux cette dame, qui venail de lui faire une révérence sautée, tout à fait dans le genre andaloux.

— Non, monsieur, cela ne dérancera pas M. Cotlentin, Il e«t toujours aux ordres des personnes qui veulent bien le consulter, répond Juanila, qui flaire déjà dans celle visite quelque chose à mettre à la broche, et jette un regard sur le coucou, qui ne marquait que midi cinq minutes, en se disant :

— Il faudra terriblement l'avancer, mais le patron aura sani doute l'esprit de le retenir plus longtemps.

L'ex-danseuse, qui pouvait maintenant pa=ser pour une duègne, fait signe au jeune homme de la suivre, lui ouvre une porte et l'introduit dans nn petit salon qui servait aussi de ribinet à l'homme d'affaires, lequel avait planté dans le milieu de celte pièce un immense bureau avec casiers, le tout en bois blanc passé au noir.

C'était derrière ce bureau, qui le m:isquaii entièrement lorsqu'on entrait dans celte chambre, que se tenait le maître du logis. Là, faute d'autre occupation, il passait souvent son temps à tailler avec un canif des petits bouts de bois, dont il se servait ensuite comme de curedents, et qu'il obligeait sa femme de confiance à employer en puise d'allumettes, bien que celle-ci lui fîl remarquer que faute de soufre et de phosphore cela ne pouvait pas prendre.

Maître Cotlentin avait alors cinquante-trois ans. C'était un homme de petite taille, ayant la tête enfoncée dans des épaules fort larges et tellement proéminentes, que cela le rendait presque bossu; avec cela le torse était grand, gros, les jambes courtes, mais fortes, et pourvues de mollets tellement dodus qu'ils se frottaient l'un contre l'autre quand leur propriétaire marchait un peu vite. La physionomie de M. Cotlentin était peu séduisante; elle se composait de" deux gros yeux à fleur de tète, dont l'expression avait quelque ressemblance avec le regard du vautour. Ces yeux étaienlsurmontésd'épais sourcils, sans cesse éboyrillés, et qui s'écartaient de tous cotes comme un soleil d'artifice. Ensuite venait un nez qui semblait avoir été fait en deux fois, le haut étant fort mince et le bout devenant tout de suite fort gros, puis une bouche pincée, des lèvres serrées ; une certaine expression de raillerie se montrait constamment dans les coins de cette bouche qui se relevaient en parlant; le menton était tant soit peu pointu, le temt coloré, le front bas, mais presque entièrement dégarni; il ne restait sur la tète que deux bouquets de cheveux, juste au-dessus des oreilles. Ces cheveux étaient gris, ce qui n'empêchait pas ce monsieur d'avoir une paire de moustaches fort noires, très-luisantes et si bien cirées que les deux bouts se tenaient toujours relevés de façon à aller rejoindre les oreilles. Tout cela donnait à ce personnage l'aspect d'un chat guettant un oiseau.

Nous croyons inutile de faire connaître le moral de cet individu ; les événements se chargeront sul'lisammenl de le faire appri-cier. D'ailleurs la petite ruse employée par lui pour se fairt' p.ayer les consultations qu'il annonçait doiuior gratis prouve déjà que M. Coltcntin ne poussait pas bien loin la delicate.'se lorsqu'il s agissait de gagner de l'argent. Et en etîet, pourvu que l'on ne commit pas une action défendue par le Code, le soi-disant docteur en dn^il pn'tendait que l'on pouvait se permettre tout. C'est pourquoi il élisait s.ans scrupule avancer l'heure a son coucou, parce que le Code ne défendait pas cela.

Dès que quelqu'un entrait dans son cabinet, l'homme d'affaires se hâtait de faire disparaître les petits morceaux de bois qu'il était en train de ratisser, et il prenait un gros paquet de paperasses qui était toujours à sa portée, puis, se mettant le nez dessus, paraissait si occupé à les compulser qu'il ne s'apenwail même paiS de l'arrivé* d'un étranger.

Mais la dame de confiance, qui savait sou rôle, ne r.i'nquait pas de s'écrier :

— Monsieur Coltcntin, c'est une personne qui vient p<\ur vou5 p;»rler... Je sais bien que vous êtes Irès-occupe, mais vcus n'avex ordonné malgré cela de toujours faire entrer quand on vous demanderait...

Alors M. Cotlentin soulevait sa grosse tête et jetait son ropard inquisiteur sur la personne qui lui arrivait, en disant :

— Ahl c'est bien... c'est Irês-bien... Monsieur, je suis à vous... Donnez-vous la peine de vous asseoir, et vous, dame Juanila. laisscinous... allez soigner le rôti.

Ceci voulait due pour la femme de confiance :

— Allez vous meure en faction près du coucou.

Sanisoimac examinait curieusement cet ami de son pêro, qui. d'après la plaque posée su"- sa porte, était presque universel. L'ex.amen n'é-

LA FAMILI.E BRAILLARD.

tait pas exlrêriipmpnl favorable au vieux haelielii'r, dont 11 est vrai

que la li(,'iir(' ti'irispiraii pas la confiance.

Du sou côté, M. <;olteiitin promenait rcs repards fauves sur le jeune homme nui était dfvant lui. et il n'était pas non plus satisfait du résiilial (Itî sou irispci'liou, car Melcliior avait un air d'assurance, un sourire malin qui semlilaient (ié(ier les piéf;('s que l'on pourrait lui tendre; enfin il n'y avait rien eu lui qui anuonçAt le pigeon facile à plumer, et c'était là surtout l'espace ([u'airccti >nnail l'hounne d'afl'aires.

— Qu'y a-t-il pour voire service, monsieur? dit Cotlentin eu tenant toujours ses paperasses, comme si c'étaient des billets de banque.

— Mon Dieu, monsieur, il y a que j'ai près de vous une leltre de recommandation; elle m'a été donnée par mon père... et si je ne vous l'ai pas apportée plus lût, c'est que... îles circonstances m'en ont empêrhé.

En entendant parler d'une leltre de recommandation, maître Cotlentin a fait une moue qui n'aimonco pas de.s dispositions f.ivoralilcs pour ceux qu'où lui recommande. Cependant il prend la li'ltii' que lui présente le jeune homme, et commence par regarder la signature; lorsqu'il a lu le nom qui est au bas de la lettre, sa ligure s'éclaircil^ son front so déride, son air devient presque alléctueux, et il regardé RIelchinr en s'écrianl :

— Comment! vous seriez le fils de Samsonnac de Bordeaux, huissier paieulé et de première classe?

— Oui, monsieur.

— lîb! que ne le disiez vous donc tout de suite, mon bon ami? Le fds de ce cher Samsonnac ne peut être que le bien venu chez moi, Ohl j'étais très-lié avec M. votre père pendant tout le lem|is que j'ai passé à Bordeaux... et, ma foi, j'y ai séjourné près de huit années, pendant lesquelles Samsonnac a saisi mus meubles quatre fois... ou trois fois... non, je disais bien, c'est quatre fois... mais il y était contraint par ses clients, et d'ailleurs il y mettait des procédés... il me faisait prévenir d'avance; aussi, loin de lui en vouloir, j'allais quelquefois lui dire : « Mon cher Samsonuac, vous ])ouvcz venir saisir chez moi demain, je n'ai plus qu'un pot ii leau et une chaise percée. » Et voilà comme les allaircs doivent se traiter entre gens qui s'y enleudcnt. Comment se porte-t-il, ce cher ami?...

— Très-bien, monsieur, du moins lorsque je suis parti...

— 11 a quitté les affaires, je crois ?

— Oui, monsieur, il vit de ses rentes maintenant.

— C'est une position que j'ai toujours ambitioimée, mais que j'ai bien du la peine à attraper. Ah çà! mais je remarque que cette lettre a près de six mois de date; vous n'êtes donc pas arrivé à Paris récemment, jeune homme ?

— Non, monsieur, il y a déjà quelque temps que j'y suis... je voulais toujours venir vous voir, mais j'ai eu... des occupations...

— Bon! bon! nous connaissons cela... dites donc que vous vous êtes amusé, que vous avez fait vos farces... Eh I ch! ehl... vous n'avez pas besoin de vous gêner avec moi... je sais bien qu'il faut que jeunesse se passe... moi aussi j'ai fait mes fredaines jadis I... mais autre temps, autres soins!....

— Ma foi, monsieur Cottenlin, puisque vous êtes si indulgent, je ne vous cacherai pas qu'en effet tous les plaisirs que nous offre Paris mont tellement séduit, étourdi, que je me suis abandonné au courant.

— Oui, mais les plaisirs coûtent de l'argent, je doute que mon ami Samsonnac vous en ait donné beaucoup I

— Mon père me sert nue pension de quinze cents francs jusqu'à ce que j aie vingt et un ans.

— Peste 1 quinze cents francs I c'est joli, cela... c'est très-joli... A votre âge, moi, je ne recevais pas un sou de ma mère, qui m'avait mis à la porte de chez elle, parce qu'un jour j'avais refusé de manger de la panade sans beurre... Ce n'était que du pain mitonné dans de leau avec un peu de sel, véritable colle!... Je partis donc sans un centime dans ma ])oche; heureusement mon éducation était terminée j avais l'ait mes humanités. '

— Et conmient fiies-vous, monsieur, car la science ne nourrit que lesprit et non l'estomac?

— Ce que vous dites est très-juste, et quoique Cicéron àil dit : Studia adolesceiiiinm oluiil, senectulem oolectant, cette nourriture-là n'emplit pas |ilus l'estomac quand on est jeune que quand on est vieux ; il est même à remarquer que plus on est savant et plus on est pauvre. Heureusement je ne l'étais i)as par trop. Pour exister je lis tout. . absolument tout ce qui se présentait... d'abord des eommi.^sious, puis je portai des fardeaux... je ramassais jusqu'aux épingles que je voyais a terre... Oh ! il faut alijurer toute fierté lorsqu'on veut ])arvenir.. Je me rappelai ce dicton : Il n'y a point de sot métier... Croiriezvous, mon jeune ami, que mui, l.aclielier es lettres, sacluuit sul'llsamment de latin et un peu de grec, et ne trouvant point de leeons à donner, j'ai été obligé, pendant près d'un an, de me faire marchand de bouteilles cassées I

— Quoi ! monsieur, on achète des bouteilles cassées !...

•— Ordinairement ceux qui en ont sont bien aises de s'en débarrasser et les donnent pour rien. J'avais une petite charrette à bras, qui me coulait quatre sous par jour de location, et que je lirais après moi en criant d une voix retentissante : « Avez-vous des bouteilles cassées?... » Puis, quand ma voiture était pleine, j'allais porter cela au

fabricant verrier, (pd faidait des boiilcillpq neuves arec les vieille»; croiriez-vons, jeune homme, qu'à ce misérable métier, je gagnais encore l'un dans l'auire trois francs par jour ?...

— Ma foi, monsieur, je ne l'aurais pas cru... il est vrai que c'et un métier que je ne connaissais pas.

— Ah I il y a dans le monde tant d'industrie» que l'on ne coniiiiii pas... et l'on meurt souvent sans les avoir connues. Bref, c'est en vendant des bouteilles cassées que je commençai à amasser quelque chose! Ah ! j'aurais dû continuer plus longtemps!... mais lorsqu'on a fait ses cla.sses, il est un peu dur de tirer une charrette, en criant par les rues : « Avez-vous des bouteilles cassées ! * Avec ce que j'avais amassé, je me lançai dans les spéculations, dans les entreprises.

— Il me parait qu'elles ne furent pas toutes heureuses, puisqu'on a saisi vos meubles si souvent !

— Cela no prouve rien du tout, jeune homme. J'ai fait trois foi» faillite, il n'y a que cela qui m'a remis... Mais je vous conte me* affaires et cela ne vous intéresse guère, c'est jilulôt de vous que je dois m'occuper, puis(|ue mon vieil ami Samsonnac vous adresse à moi. Que venez-vous faire à Paris?

— Monsieur, j'y étais venu dans l'intention de faire mon droit... mais, fiancliement, cela nome sourit plus.

— Il vous sourit davantage de suivre les jolis minois, de jouer au billard ou d'aller danser à la Cloxerie des Lilan, qui maintenant est le

rendez-vous des étudiants qui n'étudient pas... Je com|jiends cela

mais ce n'est pas pour occuper ainsi vos loisirs que votre père l'cxhuissier vous a, je pense, envoyé à Paris I

— Il m'a donné celte lettre de recommandation, en me disant de venir vous trouver lorsque je serais dans l'embarras... Ma foi, monsieur, j'y suis en ce moment... je n'ai plus le sou et je ne toucherai pas mon trimestre avant cinq semaines.

— Mon cher ami, je ne vous offrirai pas ma bourse. ... je ne l'ai jamais offerte à personne... Prêter de l'argent n'entre pas dans mes principes ; d'aliord, c'est une sottise : si vous prêtez à un ami, il cesse d'être votre ami ; vous ne le voyez plus, il vous fuit comme la peste, ce qui veut dire comme un créancier. Si celui qui vous emprunte n'est pas de vos amis, vous n'avez aucune raison pour l'obliger; dans l'un ou l'autre cas, voiis voyez bien ipi'il ne faut pas prêter... Je ne vous offrirai pas non plus ma lable, je n'achète que juste ce qu'il me faut pour moi et ma femme de confiance... Won budget est fait, je ne dois

point augmenter mes dépenses Je vous oll'rirai encore moins le

logement... à Paris les appartements sont très-petits, à moins de les payer fort cher... je n'ai de place que ce qu'il me faut, et d'ailleurs je n'ai point de lit vacant!...

— Mais, monsieur, je n'ai jamais eu l'intentinn de vous demander rien de tout cela !... Grâce au ciel, j'ai crédit dans mon garni et on m'y nourrit... assez mal, j'en conviens, mais cnlin c'est de la nourriture !

— Alors, jeune et digne fils de mon ami, je vois quevous ne voulez de moi que des conseils... Oh ! [loiir cela, je vous en donnerai... j'en serai prodigue môme... Oh ! les conseils... je les fais payer ordinairement, mais à vous je les donnerai gratis, d'abord parce que vous êtes le fils de Samsonnac... ensuite parce (|ue vous n'avez pas le sou... et celte dernière raison est, je crois, la meilleure.

En ce moment, Juanita de Hermallores, étonnée de ce que le nouveau venu eût un si long entretien, et s'apercevant qu'il était une heure passée, sans qu'elle ait eu besoin de loucher au coucou, s'empresse d'entrer dans le cabinet de l'homme d'affaires.

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