Y. — LES EMPLOIS OFFERTS PAR M. COTTENTIN
— Monsieur 1 dit Juanita en se tenant penchée sur une jambe, dans une position assez gracieuse, car vous remarquerez que les piusonnes qui se sont adonnées à la chorégraphie conservent toute leur vie des habitudes, des manières de leur première profession, même dans les actions les plus simples de la vie intime, monsieur, il est une heure passée... bien passée... et vous oubliez peut-être que vous avez aujourd'hui plusieurs courses importantes à faire ?
Ceci était encore dans le rôle que maître Coitenlin avait appris à l'Espagnole. C'était un moyen pour se débarrasser de ses clients, qui, parfois, se permettaient de bavarder encore lorsque fheure de payer était passée depuis longtemps.
Mais celle fois M. Cottenlin sourit à sa ménagère, en lui disant :
— Juanita, ce jeune homme n'est pas un étranger pour moi. C'est le fils d'un ami, il arrive de Bordeaux, que j'ai habité longtemps...
— De Bordeaux!... Ah ! il y a de très-bon chocolat en ce pays... qui cependant ne vaut pas celui de Bayonne ! Monsieur nous en apporterait-il ?...
— Laissez-nous tranquille avec votre chocolat, Juanita, vous êtes d'une gourmandise qui n'a pas de nom!
— C'est que je le prends si mauvais ici !
— Ce jeune liumme a besoin de nos conseils pour faire fortune... pour gagner de l'argent d'abord... Voyons, trouvons-lui, ncc opinnto, • quelque chose à faire... quelque chose qui rapporte surtout... il y a urgence... Avez-vous oui parler, vax les commères de ce quartier,
LA FAMILLE BRAILLARD
avRO lesquelles vous ne vous privez pas do jacasser, de quelque emploi Tacant ?
— Attendez, monsieur, que je me remémore !...
Tout fil di-,inl cela, l'ex-danseuse se mettait à la troisième position et rcf-'anlait a\ec complaisance Melchior Samsonnac.
— Pourquoi oxamiiiez-vous ainsi monsieur, Juanlta?
— Mais il faut bien que je voie à quoi il est propre...
— A son A;,'!', on est propre à touti
— Monsieur a de bien beaux cheveux I...
— Oui, eu elîet, ce serait une ressource dans un moment de presse... un cdilTeur vous en donnerait au moins un ccu 1
— Moi I nie défaire de mes cheveux I s'écrie Samsonnac en pceouant avec orpucil ses longues boucles brunes, jamais 1 au grand jamais... c'est mon plus bel ornement I
— Cela lepousse I dit le docteur.
— Oui, mais cela y met le temps.
— Monsieur a raison de vouloir garder ses cheveux ! dit Juanita, cela lui va trt's-bien. Monsieur doit être fort I
— Passablement 1 répond le jeune homme en souriant.
— Il paraît, Juanila, que vous croyez que tous les hommes ressemblent à Samson, que leur force gît dans leur chevelure.
— Mais, monsieur, il est prouvé que les gens forts ont toujours beaucoup de cheveux... les hommes comme les femmes... J'ai connu une manola qui avait de la barbe et portait...
— Laissez-nous tranquilles avec votre manola I revenons à ce que je vous ai demandé : connaissez-vous quelque emploi vacant?
— La bonne de la maison en face m'a dit que sa maîtresse voulait prendre un l'rotleur...
— Un frolieur... Parbleu I tout le monde sait frotter I... Que pensez-vous de cette besogne, jeune homme? Vous frotteriez très-bien, puisque vous êtes fort, et puis il faut, comme dit encore Cicéron, facere de ncccfsilate viiiulem.
— Par exemple... moi, frolteurl... dit Samsonnac en faisant un geste d'indi|j;iiation, y pensez-vous, monsieur?
— Puisque je vous le propose, c'est que j'y pense...
— Descendre aussi bas... fi donc !
— Voas voulez gagner de l'argent, il faut bien faire quelque chose... D'ailleurs cela n'orcupe qu'une heure ou deux et n'empêche point de faire une autre besogne.
— Merci, monsieur, je ne suis pas venu à Paris pour y être frotteur.
— Passons ;\ une autre chose, alors... Vous avez la parole, Juanita.
— Le concierge de la maison îi côté cherche une garde-malade pour une vieille dame du second qui a un débordement de bile que l'on ne peut pas arrêter, bien qu'on lui donne quelquefois jusqu'à quinze lavements par jour...
— Ali ! diable... garde-malade... ce n'est pas difficile, cela... tout le monde peut être garde-malade... Combien donne-t-on ?
— Trente sous par jour et quarante sous par nuit, et très-bien nourri, du vin à discrétion.
— Fichtre ! mais c'est une place de chanoine, celai... Il faut courir vous oITrir, mon bon ami.
— Plus souvent! Vous voulez que j'aille administrer des elystères à celle vieille dame... il est gracieux, l'emploi I il doit être rempli de détails appétissants. Bien obligé, je n'en veux pas.
— Vous êtes diflicile... Si je n'étais pas un peu incommodé de la goutte, j'irais m'offrir, moi. Juanita, avez-vous aulre chose?...
— Mais non... je cherche en vain... Ah 1 si cependant, il y a le propriétaire qui veut apprendre la musique à son lils... le piano, je crois.
— Voyons, mon jeune ami, voilà une profession qui n'offre rien d'offensant pour votre dignité... Professer la nuisique est un arl que l'on prise beaucoup à Paris... Mais d'abord, avez-vous quelques notions eu musique?
— Oui, monsieur, j'ai appris le violon pendant quelque temps
— Eh 1 pardicu, voilà tout ce qu'il vous faut I... Si vous avez appris le violon, vous pouvez bien donner des leçons de piano.
— Pardon, monsiiur, mais il n'y a pas le moindre rapport entre .ces deux instruments.
! — C'csl loiiji>urs de la musique!... Avec un peu de bonne volonté, on so tire d'alï'aire... Descendez chez mon propriélaiie, proposez-vous comme professeur de musique, et faites-vous paver nu mois d'avance... vous direz que c'est votre habitude... Ensuite, si l'on n'est pas conleni de vous... tant pis pour eux... on ne rend jamais 1 argent reçu pour des leçons...
— Mais, monsieur, je vous répète que je ne connais rien au piano... j'ignore même où sont placées les notes...
— Vous le demanderez à voire élève il le saura pout-ôlre...
— Alors ce sera mon élève qui me donnera des leçons ?. . .
— t;ela s'est vu souvent, l'élève en sait plus que lé maître...
— Je ne me sens pas assez de hardiesse pour tenter cela.
— Jeune homme, vous y mettez de la mauvaise volonté! ce n'est pas .ainsi que l'on gagne de l'argiiit... A votre ftpe, je vous lepèleque je faisais tout ce qui se présentait... bien ou mal, tant pis. Ouand c'était mal l'ait... je recevais toujours le prix que j'avais soin de demander d'avance... Vous refusez loul... vous voyez cependant que
je vous trouve des emplois... ce n'e?l pas ma faute si vous n'en acceptez aucun.
— Us sont gentils, les emplois qu'il me proiose! »e dit Meldiior en secouant la tôle d'un air pej satisfait.
— Juanita, avez-vous encore quelque chose à proposer au jeune homme qui m'est recommandé? reprend maître Cott/-ntin.
Lu doua IlermaQoreg fait à Melchior un de ses plus gracieux BOU» rires, en disant:
— Si monsieur voulait apprendre à danser, je lui donnerais volontiers des leçons... il me payerait en chocolat...
— Infiniment obligé, madame; mais je danse assez bien pourquelqu'un qui ne veut pas en faire son étal.
— Ah! mon jeune ami, reprend l'homme d'affaires c'est ç:" v-:! ignorez que la scnorita Juanita, qui veut bien maintenant sV r (!'• faire ma pot-bouille... je me sers d'un terme vulgaire, nja;s .. . ,t lion et rend bien ma pensée; la senora, dis-je, a été une des [pus brillantes danseuses de Si'ville et de Maiirid ; elle pince sa cacKuUha à l'instar des fameuses Caméra Petra et autres célèbres chorcgraj.hes de l'époque... Malheureusement fl lui manque un cabaliero pour danser avec elle les pas espagnols, dont on est passionné à Paris... Et, tenez, dernièrement encore, on est venu d'un grand café chaiii.n.t lui proposer de danser des pas de caractère... cl cela était gras'-::, nt payé... Mais il lui fallait un danseur, et l'affaire a manque fautv d un danseur espagnol... ou du moins qui sût les danses de IEspa;-rie.
— .«F,t vous croyez, monsieur Goltentin.que je consentirais à danser des lîiidangos, des boléros avec la senora dans im café chantant!... C'est une plaisanterie, sans doule!
— Non pas... Ah! voilà encore votre vanité qui se regimbe... Quel mal voyez-vous à exécuter un joli pas en public... Mais si je n'avais pas la goutte, moi, il y a longtemps que je me serais fait le partner de Juanila, nous aurions dansé sur les théâtres, dans les représentations extraordinaires... j'aurais pris un nom castillan, et je suis certain que nous aurions fait beaucoup d'argent!
— Oh! je le crois aussi! dit Mclc'.iior en riant aux éclats, parce qu'il se (igure ce monsieur à peu près bossu, et d'un physique si biscornu, dansant avec cette dame mûre qui est devant lui, et qui, pour lui donner un échantillon de son talent, a jeté son mouchoir à terre et se met à danser tout autour, en se baissant de temps à autre comme pour le ramasser.
— Voyez quelle grâce! quelle légèreté! s'écrie maître Cotlenlin, elle a encore tous ses moyens, il ne lui manque que les caslagnettes!...
— Mais j'en ai, dit Juanita, et j'en joue dans la perfection... Voulezvous que j'aille les chercher?...
Avant que le jeune Samsonnac aille temps de répondre, la sonnette s'était fait entendre et la danseuse est obligée d'aller ouvrir la porte.