VI. — UNE OPÉRATION BPINECSB
Au bout de quelques minutes, Juanita revient dire :
— C'est cette dame du premier, madame Osanore, une personne fort riche, qui soutire horriblement des dents depuis celte nuit et vient nous demander si nous connaissons un dentiste; elle est décidée à se faire arracher la denl qui la fait tant souffrir...
— Madame Osanore... est-ce qu'elle est montée elle-même ?
— Oui, monsieur, elle est là...
— Faites-la entrer sur-le-champ... une dame riche... qui ne marchande pas... Décidément, mon bon ami, la fortune vous est favorable, elle vient vous trouver...
— Moi! monsieur, s'écrie Melchior avec surprise, je ne tous comprends pas encore.
— Vous êtes jeune, vous êtes très-fort, vous devez avoir un poignet solide, il ne faut pas autre chose pour faire un excellent dentiste... vous allez arracher la dent à celle dame, qui vous payera grassemenl... D'ailleurs je ferai le prix...
— Moi. arracher une denl!... >ous n'y pensez pas, monsieur, je n'ai pas la moindre notion en chirurgie, et je pourrais blesser cette dame...
— 11 n'y a pas de danger, les niAchoircs sont à la portée de tout le monde... j'ai là des tenailles, des pinces, ce sera l'aflaire dune ininule...
— .Mais, monsieur...
— ChutI silence... voilà celle dame.
Une grosse maman, bien ronde, bien joufflue, enwloppée d.ins plnsieurs châles, la (été coiffée d'un riche bonnet de dentelles, par-dessus lequel on avait mis un foulard en fanchon, entre en s'appuyanl sur le bras de Juanila. et en poussant des gémissoments.
Maître Cotlenlin court au-devant de cette dame et lui avance ut finteuil en s'écriant :
— Ehl bon Dieu! ma chère madame Osanore, que viens-''? d'apprendre!... vous soufflez des dents au point d'être résolue de ms en 'aire exiirper...
— Oli I oui, oh! oui, j'y suis bien décidée! murmure j ' leille \ ne en faisant une mine pileuse. Je ne dors plus... je ne tuav t plus... ie ne puis p.is garder celte dent-l.H... je sais bien que c'est une cruelJ*
LA. FAMILLE BRAILLAIID.
Oh ! mauvais drôles, ce n'est pas assez d'avoir renversé le lait que portait cette enfant !. . . — P. 2.
opération... mais j'aurai du courage... Connaissez-vous un bon dentiste dans le quartier, vous l'iiabitcz depuis longtemps, tandis que moi je n'y suis que depuis le terme.
— Notre quartier est fort pauvre en dentistes, je crois même qu'il faudrait aller très-loin pour en trouver...
— Ah! mon Dieu, quel malheur... et je soufTre tant...
~ Tranquillisez-vous, ma voisine, le liasard vous sert à merveille... Ce jeune homme, que vous voyez et qui était venu dans mon cabinet pour me consulter, arrive de Bordeaux, où il s'est déjà fait, comme dentiste, une réputation pynunidale...
— Quoi! monsieur serait dentiste... il a l'air bien jeune encore.
-^ 11 l'est en elTet; mais voyez ses cheveux, chère dame, et vous devinerez sur-le-champ la force de son poignet... A neuf ans il arrachait déjà les dents à sa portière... depuis il en a extirpé à des tôtes couronnées... Il ne dit rien, parce qu'il est très-modeste, mais il sait bien, le gaillard, ce dont il est capable... il n'a jamais manqué une dent... Est-ce la vérité, jeune praticien? Je vous adjure de répondre.
Samsonnac ne disait rien, en effet; il trouvait que son protecteur poussait bien loin les choses, et ne savait quelle figure il devait faire. Enfin il balbutie :
— Pour avoir manqué des dents... non, je puis bien jurer que cela ne m'est jamais arrivé! et c'est parce que...
— Satis! madame est éclairée!
— Oui, oui, et puisque monsieur est si adroit, je me confie à lui et lui ouvre ma bouche... Pouvez-vous opérer ici, monsieur, je serai si lieureuse d'être sur-le-champ débarrassée...
— Certainement qu'il peut vous opérer ici... Pardieul il a toujours sur lui ses outils, et tout ce qu'il lui faut... seulement, avant de vous entreprendre, il doit vous dire son prix... il me l'a dit à moi tout à l'heure, il est un peu salé... mais le talent doit être récompensé...
— Combien donc monsieur prend-il pour arracher une dent ? Samsonnac regardait l'homme d'alTaires, celui-ci se hâte de
dire :
— Vingt francs par dent, pas à moins!
— Vingt francs! s'écrie madame Osanore, ah! que c'est cher!... Ma bonne m'a dit qu'on lui en avait arraché pour trente sous...
— Mon Dieu! c'est possible... et un peu de la mâchoire avec!... Mais il y a dentiste et dentiste, comme il y a fagot et fagot!... Quant à moi, on me payerait que je ne confierais pas ma bouche à un charlatan!
— Oui! ouil dit à son tour Melchior, qui, en entendant parler de ^Ingt francs, s'est toui à coup senti le plus vif désir de les gagner. Oui,
madame, le talent est impayable! Et d'adord je n'arrache pas les dents comme tout le monde, moi, je dois vous en prévenir... j'ai ma méthode... une, deux... crac! et c'est fini!
— Vous l'entendez! répond maître Cottenlin, qui est enchanté de voir Melchior le seconder, le voilà qui s'anime quand on lui parle de son art!... C'est un bel état que le sien... Si je n'étais pas ce que je suis, je voudrais être dentiste...
— Mais vingt francs... pour une dent qu'on vous ôte.:.
— 11 vous la remettra après si vous le désirez... une fois qu'elles ont été arrachées, elles ne font plus de mal... Et qu'est-ce qu'un peu d'argent pour ne plus souffrir?...
En ce moment, la grosse dame fut prise d'une crise qui lui fit sentir toute la justesse de ce que venait de dire maître Cottentin, et elle se laissa aller dans son fauteuil, en murmurant :
— Arrachez, monsieur, je payerai tout ce qu'il faudra... mais dépêchez-vous.
Le moment critique était venu : le bachelier a coaru à une armoire, dans laquelle il prend des pinces et des tenailles qu'il glisse dans la main de Melchior, en lui disant :
— Prenez vos instruments, jeune homme, et surtout faites-vous bien montrer la dent malade, afin de ne point vous tromper.
Melchior avait pris son parti, et une fois décidé, il avait hâte d'en finir. La vieille dame ouvre une bouche énorme, dans laquelle presque toutes les dents étaient noires et en mauvais état. Puis posant le bout de son doigt sur l'une d'elles, balbutie :
— C'est celle-là... monsieur... voyez-vous bien?... celle-ci!
— Je la vois, madame...
— Touchez-la légèrement pour que j'en sois sûre... assez... oh I assez... vous l'avez bien touchée... il me semble qu'elle remue.
— Oui, cela ira tout seul... Ouvrez encore plus la bouche, si c'est possible...
— Du courage! ma chère voisine, je vais vous tenir un peu par les épaules, afin que vous ne bougiez pas pendant l'opération... Si vous le voulez, Juanita vous tiendra les genoux.
La patiente fait signe qu'elle y consent, et la femme de confiance se met à genoux devant elle, et lui empoigne les deux jambes.
De son côté, maître Cottentin a posé ses fortes mains sur les épaules de madame Osanore. Cependant Melchior regarde tour à tour les pinces et les tenailles, et se demande avec lequel de ces instruments il doit commencer son nouvel état. Tantôt il prenait les tenailles, puis il les quittait pour les ]iinces, ne sachant à quoi donner la préférence. Pendant ce temps, madame Osanore, la bouche ouverte comme un
LA FAI.ÎILLF, nP.AITJ.vr.D.
n paraît qu'elle tenait diablement, cette dent-lii! — P. 9,
four, avait toujours Juanita h ses penout et M. Cottenlin sur les épaules.
L'Iiomme d'affaires, impatienté, s'écrie :
— Eh bicnl monsieur le dentiste, qu'alteiidez-vous? vous ne pouvez nous laisser longtemps dans celle position, elle est fatigante! De grAce, finissez-en I
Le jeune homme n'hésite plus, et comme ce sont les tenailles qu'il tient alors dans sa main droite, c'est avec cet outil qu'il se décide à opérer. Il l'introduit dans la bouclie de madame Osanore, il l'appli- ([ue sur la partie malade, sans remarquer que l'outil, beaucoup trop large pour l'usage qu'on en veut faire, saisit à la fois trois dents au lieu de n'en prendre qu'une. Puis Melchior, cinployant toute sa force, enlève à la fois les dents, la vieille dame, Juanila et maître Cottenlin; car la secousse a été si violente, que la patiente a sauté sur son fauteuil, en repoussant l'homme d'ati'aircs, qui, en lAchant les épaules ([u'Il tenait, est allé tomber en arrière, tandis que l'ex-danseuse, recevant en plein visage les genoux de madame Osanore, a aussi lûché prise et roule sur le parquet.
Cependant la vieille dame pousse des cris horribles, on disant qu'on lui a brisé la mAchoire; mais ses plaintes sont couvertes par les exclamations joyeuses de Samsonnac, qui, en regardant ses tenailles, demeure en admiration devant son ouvrage.
— Sapristi I dit maître Cottentin en se relevant, il paraît qu'elle tenait diablement, cette dent-lM... Allons, voisine, calmez-vous, c'est fini... Juanila, relevez-vous donc, et allez eherclier un verre d'eau et une cuvette pour que madame se rince la bouche... Bravo, jeune dentiste, vous avez une terrible poigne... Juanita a raison, les cheveux prouvent la force... Voyons cette fameuse dent...
Samsonnac présenio ses tenailles toujours fermées ctCotlentin s'écrie :
— Que vois-je...? mes yeu\ ne m'abusent-ils pas'?... ce n'est pas une seule dent... ce sont trois dénis que vous avez arrachées d'un seul coup!... Oh! mais c'est superbe... c'est magnifique... c'est ;\ metiro dans les journaux... On croira que c'est un canard, tant cela est miraculeux!...
— Trois dents! murmure madame Osanore, qui peut ;\ peine parler... Ah! c'est donc cela que j'ai la mAchoire disloquée... Mais je no vous avais pas dit de m'arracher trois dents... une seule me faisait souffrir...
— Pardonnez-moi, madame, répond le jeune homme, qui commence A prendre l'aplomb d'un dentiste, pardonnez-moi, ces trois dents étaient gltées, et la preuve, c'est qu'elles sont venues ensemble toutes les trois...
— Oui certainement! s'écrie Cottenlin, voyez, madame, foutes les trois sont noires... Celle de gauche ne l'est pas encore, mais celaallait venir, et vous voilà pour toute votre vie débarrassée de ce qui voua aurait cause d'atroces souffrances... Gloire à vous, jeune homme, voilà une opération qui enfonce toutes celles de vos rivaux-., .arracher trois dents à la fois... cela vaudrait mille francs... ce ne serait pas trop cher... Mais puisque vous èles convenu de ne prcrdre que vingt francs par dent, c'est donc seulement soixante francs que mon aimable voisine aura à vous compter.
Madame Osanore, qui était alors en train de se rincer la bouche, crache au visage de Juanila toute sa gorgée, en s'écrianl:
— Soixante francs!... par exemple!... soixante francs I... pour m'avoir brisé la niAchoire...
— On ne vous a rien brisé, chère et honorable damel... Vous avez un peu souffert, c'est possible, mais avant peu vous me remercierei de vous avoir mise en relations avec ce jeune arliste dentiste! Vingt francs par dent était bien le prix convenu et auquel vous avez adhéré; or, comme trois fois vingt ont toujours fait soixante, vous voyez bien que l'on ne vous demande pas un centime de trop!
('o raisonnement ne semble pas bien convaincre la vieille voisine, qui lAle sa mâchoire et regarde d'un air piteux les trois dents que le jeune homme lui présente dans le creux de sa main, eu lui disant :
— Les voilà, madame, vous les voyez, il y en a bien trois, |^s une de plus, pas une de moins.
Madame Osanore sort enfin de sa poche une de ces grandes bourses en filet, dont les deux bouts ressemblent à des sacs et se ferment par des anneaux coulants. Elle prend dans l'un des CiMés soixante Irancs en or ; dans l'autre bout, elle serre précieusement ses trois dents, puis paye son dcntisie, en lui disant :
— C'est égal, c'est bien cher... et vous m'avez fait bien mal... Mais si vous m'assurez qu'elles étaient gàlées... il faut espérer que je ne soulïrirai plus!...
— Juanila, donnez le bras à notre aimable voisine, et rcconduiscxla jusqu'à sa porte.
Madame Osanore est partie. Melchior reganle avec amour les soixante francs qu'il lient dans sa main; mais presque aussitôt maîtres Cottentin s'en empare, en lui disant :
— A nous deux maintenant, mon jeune ami... Trouvez-vous encore que je vous ai mal conseillé...? comprenez-vous qu'un homme adroit peut faire mie foule de choses qu'il n'a pas apprises, et qu'il suffit pour cela d'avoir une ferme volonté?
— Oui, monsieur, je dois en convenir, sans vous jo n'aurais iam»it
LA FAMILLE BRAILLARD
osé meMiro denlislc... d'abord, j'aurais cru que cela n'était pas permis cl qu'il l'allail un diplôme...
— l'ardieu I je ne vous dis pas de mellro un tableau sur voire porte; mais les empiriques qui arraclieiU des dents sur le Pont-Neuf, cro>o7.-vous qu'ils aient un diplôme?
— C'est jMsic, vous m'avez fait gagner 8oi.xanlc francs... je vous en suis trùs-recomiaissant, et...
— l'ermcliez, jeune homme, il me semble qu'il convient maintenant de faire nos comptes, car les bons comptes font les bons amis, et je tiens fort à toujours ôlre le vôtre. Qui e.^l-(■o de nous deu.x qui a proposé cette affaire, est-ce vous ou moi?
— C'est vous, monsieur; ohl c'est bien vous, Dieu me parde de le nier!
— Eli bien donc, celui qui trouve une affaire et celui qui la fait sont tout natmellement associés... vous savez cela, je pense?
— !\la loi, non, je ne le savais pas.
— Alors je vous l'apprends; entre deux associés, on partage encore nalurelleinent les bénéfices, quand il y en a... sauf ensuite ù rembourser les frais à celui qui eu aurait eu à pa^cr. Ici, nous avons soixante francs de bénclice net... moitié pour vous, moitié pour moi; c'est donc trente francs qui nous reviennent à chacun I... Comprenezvous?
Le jeune Samsonnac fait un peu la grimace, en répondant :
— Ah! vous gardez pour vous la moitié de ce qu on m'a doi>',é...
— Je g.u'de ce qui me revient, pas un sou de plus... On v.nis a donné soixante francs, c'est vrai; mais pourquoi vous les a-l-on l'onnés? Parce que vous avez exécuté ce que je vous ai dit de faire, ■■ ii\s quoi vous n'auriez rien reçu... Ceci est clair comme deux et deuilt-li quatre!...
— En effet, monsieur, mais vous m'aviez conseillé d'arracher une dent... j'en ai arraché trois : il y en a donc deux qui ne vous regardent pas, et sur lesquelles vous ne devriez pas réclamer moitié du bénéfice.
Maître Collcntin sourit et considère quelques instants Melchior, puis répond :
— Ceci n'est pas mal... cette réllexion vous fait honneur, et je vois avec plaisir que vous ôtes bien le fds de mon vieil ami l'huissier; mais je vais à l'instant rétorquer \otrc argument : les deux dents que vous avez arrachées en plus ne sont toujours que le résultat de l'opération que je vous ai engagé à faire... par conséquent, le bénélice qu'elles ont produit doit également m'ôtre allribué... Ah! ah! réfutez cela, si vous pouvez...
— Je ne dis plus rien, monsieur, donnez-moi alors les trente francs qui me reviennent...
— Un moment! un moment!... vous alhîz trop vite; en fait de comptes, il faut se donner le temps, afin de ne point se tromper; nous avons maintenant l'article frais, qu'il faut régler...
— Des frais.,, quels frais?... où donc voyez-vous des frais, monsieur?...
— Vous allez les reconnaître vous-même : on a donné à madame Osanore un verre d'eau pour se rincer la bouche...
— Est-ce que vous faites payer un verre d'eau?...
— Attendez donc!... plus une cuvette pour rejeter son eau... plus une serviette pour s'essuyer le visage et les mains... Vous comprenez bien qu'il me faudra payer le blanchissage de celte serviette... le lavage de cette cuvette, que l'on essuiera avec un torchon... En meltanl tout cela l'un dans l'autre à deux francs, je crois que ce n'est pas trop...
fcamsonnac se sentait frémir d'impatience et un peu de colère; il tend sa main h maître Cottentin, en disant :
— Soit, monsieur. Alors donnez-moi les vingt-huit francs qui me reviennent... il faut que j'aille retrouver quelqu'un qui m'attend...
— Une minute donc... vous êtes bien pressé! Et cette pauvre Juanita, qui retenait la voisine pas ses genoux, et qui a été renversée sur son séant... Croyez-vous qu'il ne faille pas aussi lui donner quelque chose?
— Sans compter, dit à son tour Juanita, que cette dame m'a craché dans le nez toute l'eau qu'elle avait dans la bouche... ce qui est fort degoûtaa et a sali toute une collerette, qu'il faudra que je fasse blanchir.
Le jeune homme se sentait une furieuse envie de rosser l'homme d affaires et la dame de confiance ; il se contint cependant, en se disant que probablement cela augmenterait encore la note des frais et répond d un ton sec :
— Eh bien! monsieur, finissez-en, je vous prie; dif.es-moi tout de suite s'il me reviendra quelque chose sur les soixante francs, ou si c est seulement pour que vous en recueilliez les profits que je me suis fait dentiste, au risque d'abîmer la bouche de cette pauvre dame.
— Là! làl mon jeune ami, ne nous fâchons pas! En souvenir de votre père, je ne mettrai que cinq francs pour toutes les peines et les désagréments qui ont rejailli sur Juanita...
— Ce sera pour m'acheter du chocolat I s'écrie l'Espagnole.
— Par conséquent, c'est donc vingt-trois francs net qui vous reviennent... et les voici.
Welchior reçoit l'argent, le met dans son gousset, prend son chapeau et s éloigne vivement en disant :
— Bonjour, monsieur Cottentin! infiniment obligé de ce que vous avez fait pour moi!
L'homme d'affaireu poursuit le jeune homme sur le carré, en lui criant :
— Ikvcnez me voir bientôt, je vous trouverai autre ihose.
Mais Sanisonnac ne répond pas, il est déjà loin, il a peur que ce monsieur ne lui demande encore une partie de 1 aident qu'il a gci.-iu'i à la force de son bras.
VH. — UNE pnyuE amoureuse de son mari.
Six mois se sont écoulés depuis sa visite chez maître Cottentin, cl Samsonnac n'est pas letourné voir ce monsieur ; il a passé ce temps assez mal, faisant souvent maigre chère, mais bien résolu cependant à ne pas se faire étudiant.
Les quinze cents francs que son père lui servait étaient toujours dépenses d'avance; alors il fallait forcément ôlre sage, vivre d'économie, et quelquefois se contenter pour son diner d'un petit pain de gruau, qu'à la vérité on avait le droit d'aller grignoter dans le jardin du Palais-Uoyal, au fumet de la cuisine de Veluur ou des Frères- Provençaux, afin de pouvoir dire le lendemain à ses amis :
— J'ai dîné au Palais-Royal 1
Le jeune Samsonnac n'était pas né impunément sur les bords de la Garonne.
Un jour, cependant, que le dîner de la veille et de l'avant-veille avaient eu lieu de cette façon, et qu'il n'entrevoyait pas le moyen de changer cet ordinaire, Melchior Samsonnac se souvint de sa visite à maître Cottentin et de ce qui en était rLSulté pour lui. Il se dit :
— Cet homme d'affaires n'est pas d'une extrême délicatesse dans les expédients qu'il emploie pour gagner de l'argent!... Je dois convenir cependant que c'est un nomme de ressources!... Aprèi tout, je suis sorti de chez lui avec vingt-trois francs de plus dans ma poche, et, dans ce moment, vingt-trois francs me causeraient un bien vif plaisir!... Il a fallu, il est vrai, faire un métier tout à fait inconnu pour moi, arracher des dents à une vieille dame; mais, pour mon coup d'essai, je ne m'en étais pas trop mal tiré... j'avais môme l'ait un tour de force... en arrachant trois dents au lieu d'une. Si j'allais faire une seconde visite à ce monsieur Cottentin... mon père m'a recommandé à lui... je néglige un peu celte recommandation. Le soidisant docteur en droit m'a proposé des choses bien saugrenues... je m'en souviens, je crois qu'il aurait fini par me proposer de vendre aussi des bouteilles cassées, parce que lui-môme en a vendu jadis... il a un grand fonds de philosophie, cet homme!... Cependant il serait possible que, cette fois, il eiit quelque chose de mieux à m'offrir... Que lisqué-je?... et lors m(?mc que je devrais encore arracher des dents, ce ne sera plus un début.
Le résultat de ces réflexions fut de prendre de nouveau le chemin delà rue Saiut-Hyacinthe-Saint-iMichel, et de s'apprêter à sonner à la porte du bachelier.
Mais le son d'une clarinette, joint à celui de castagnettes, parvint en ce moment aux oreilles du jeune Bordelais, qui s'arrêta pour écouler, tenant le cordon de la sonnette dans sa main, et incertam s'il devait le tirer.
— On danse là-dedans, se dit-il; oui, c'est un boléro ou quelque chose de ce genre que l'on joue là... Est-ce la senora Juanita qui est en train de donner une leçon à son élève, ou bien maître Cottentin se livrerait-il avec elle à quelque divertissement en forme de ballet?... Mais quelqu'un joue de la clarinette... assez mal même... je crois qu'il serait assez difficile de jouer de cet instrument en dansaut... Ma foi, sonnons toujours... ceci ne doit pas m'empôcher d'entrer.
Au bruit de la sonnette, on répond de l'intérieur :
— La porte n'est pas fermée... tournez le bouton I Samsonnac ouvre ; la pièce d'entrée est déserte , mais dans la
seconde il aperçoit maître Cottentin, assis sur son bureau et soul'fiant dans une clarinette, tandis que Juanita, velue d'une basquine et d'une jupe extrêmement courte, et armée de ses castiignetles, est en train de montrer les danses de son pays à une dame vêtue comme elle à la légère.
Cette dame, qui, en ce moment, a les joues rouges comme des cerises, par suite de l'action qu'elle met à prendre sa leçon, est petite, grasse, ronde, mais assez bien faite, et sa jambe, que l'on découvre presque jusqu'à la jarretière, parce qu'elle n'a aussi qu'une jupe fort courte, qu'elle met exprès pour ses exercices chorégraphiques, sa jambe est bien prise, pourvue d'un mollet très-bien placé, et se termine par un pied petit et fort bien cambré; enfin, c'est une jambe digne d'exécuter des cachutchas, de ces jambes qui semblent destinées à danser.
Cette dame, qui paraît avoir vingt-huit ans, peut-être plus, il est souvent difficile de deviner l'âge d'une dame, est une brune qui a dû être et qui est encore bien séduisante; ses yeux sont noirs, ils ne brillent pas par leur grandeur, mais ils brillent par le feu qu'ils jettent ; ses sourcils sont épais et bien dessinés, sa bouche gracieuse et assez bien garnie, son nez, un peu petit, est fin et peut passer pour aquilin. Tout cet ensemble ferait une beauté assez piquante s'il n'y avait pas dans la physionomie de celte dame quelque chose d'impérieux, de décidé, qui annonce de ces volontés fermes qui ne veulent point qu'on
LA FAMILLE BRAILLARD
leur résiste, mais qui, en revanclic, savent très-bien résister dans l'occasion.
L'arrivée de Samsonnac a interrompu la leçon de danse. L'élève va se jeter dans un fauteuil, Juanita reste sur une jambe, et maître Colteiitin fait un couac sur sa clarinette; puis il suspend la musique, en s'écrianl :
— C'est le fils de mon vieil ami... c'est le jeune Samsonnac. Pardieu 1 vos visites sont rares, mon bel ami, et on ne vous accusera pas | d'importuner ceux auxquels vous èles recommandé I... Mais il ne faut pas que votre arrivée interrompe la leçon que Juaiiila est on train de donner à son élève... on ne doit jamais se gêner pour un jeune î homme...
— Je serais bien désolé de gêner en rien ces dames, dit Melcliior en saluant la société, et si ma présence les contrarie en ce moment, je vais me retirer... je revicnilrai plus tard.
— Uoslez, monsieur, restezl vous ne me gênez en rien! dit la petite dame brune, avec un accent marseillais qui va bien à l'air de son visage; pourquoi donc aurais-je peur de danser devant vous... troun de l'air!... ce n'est pas un crime d'apprendre tous ces jolis pas espagnols... surtout lorsque c'est pour un bon motif!... et la scnora sait bien pourquoi je désire me trémousser comme elle... hé donc!
— t'uisque madame Olivette le veut bien, continuez la leçon, Juanita; je vais, moi, embouclier de nouveau ma clarinette... il est fâcheux que roire jeune ami ne joue pas de quelque instrument, il ferait sa [ partie avec nous...
— Ah! le tambour de basque, s'écrie Juanita; est-ce que vous ne sauriez pas un peu le faire résonner en mesure?
— S'il ne s'agit que de taper sur un tambour, dit Melchior, je pense j bien que je saurai m'en tirer. j
Aussiiùt l'iispagiiole va décrocher un vieux tambour de basque, tout enjolivé de grelots, et l'apporte au jeune homme, qui va se placer ' à c6lé de maître Collenlin; puis la musique commence et la danse j également.
Juanita, enchaulée de se livrer à son ancienne profession, danse avec une vivacité, une ardeur qui font oublier son âge. Elle enseigne à son élève une foule de pas dans lesquels tantôt on se baisse jusqu'à terre, laniôt on se redresse fièrementen jetantsa jambe aussihaut que possible. Hi\lons-nous de dire que ces dames portaient des caleçons, ce (|ui leur permettait de l'aire des pas tout à fait excentriques. Madame Olivette, électrisée par l'exemple de Juanita, faisait son possible pour l'imiter et promettait déjà de faire honneur à sa maîtresse. Pendant près de dix minutes encore, ces dames exécutent i cachutcha, jota cl boléro; enfin elles s'arrêtent, et tout en nage, vont 1 se jeter sur des sièges. Il était temps; maître Collcntin n'avait plus 1 de souflle, et Melchior avait mal a la main à force de laper sur le tambour de bas(iue. Cependant il n'avait pas cessé un seul instant, ! parce que les jolies jambes et les yeux noirs de la Marseillaise lui 1 avaient fait prendre plaisir aux danses espagnoles. j
Bientôt madame Olivette se lève et passe avec Juanita dans la chambre de cette dernière, pour aller reprendre ses vêlements do ville.
— Elle est fort bien, cette damel dit alors Samsonnac à l'homme d'affaires.
— Fichtre! je le crois bien... une brune piquante, une taille charmante, une jambe ravissante... Total, une femme très-séduisante... Ah I si je ne soulfrais pas de la goutte, j'aurais endossé le costume de Figaro pour danser avec elle un fandango! Mais il n'y a pas moyen... j'ai les chevilles empêtrées!...
— Est-ce que cette dame se destine au théâtre?... est-ce qu'elle dansera à l'Opéra?...
— Non pas vraiment, ce n'est pas pour figurer sur un théâtre qu'elle étudie les danses espagnoles; je vais, en quelques mots, vous narrer son histoire. Madame Olivette est l'épouse d'un marchami de vins en gros, liche propriétaire des environs de Beaune; madame Olivette était déjà veuve lorsqu'elle a convolé en secondes noces avec ce Bourguignon. Il jjarait que .son premier mari était un véritable troubadour près de sa femme : toujours lui faisant des caresses, l'embrassant, l'appelant ma chatte, ma poulette, ma tourterelle ; enfin c'était un mari charmant! amoureux le jour, amoureux la nuit!... de ces maris connue ou en rencontre rarement!,., et cela convenait parfailemonl à l'humeur de notre Marseillaise, qui, dit-on, rendait son époux le plus heureux des honunes ; mais le tendre mari ne put supporter son bonheur: après cinq ans de mariage et d'amour, il mourut d'un baiser rentré... parce qu'un matin sa femme avait refusé de l'embrasser. Celte (lame fut s-i grandement al'lligée de la perle de cet époux modèle qu'elle jura, conuni' l'eu lu matrone d'Ephèse, de ne jamais (piitler son deuil. Mais, six innisaprés, trouvant que le noir lui allait mal, elle se permit quelque léger chaugemenl dans sa toilctle, C en mémo temps tout annonça (pi'ellc consentirait à remplacer le défunt si elle parvenait à trouver son pareil. Connue elle est jolie et possédait de l'argent, il se présenta nombreuse compagnie pour rcmplai'cr le tendre Corydim... son premier mari s'appelait Corydon, comme le foriiiûsum qui ardehnt Akxm. Pour savoir si les nrétendanlsvalaieiit son défunt, il aurait fallu les prendre d'abord à 1 essai; mais notre Marseillaise est une vertu premier numéro, elle so contenta de choisir selon son goût. M. Olivette, jeune Bourguignon, bien bâti, bien frais, bien rou-
iit,
geaud, obtint la préférence sur se nnrnlirfiit riv.-njt. M.ii- i; r..que les Bourguignons ne tiennent | on ne tombe pas toujours sur des i de leurs fenuncs, ce qui, du reste, ....-^ Au bout d'une année de mariage, la piqi, de fréquentes querelles avec son Bour^ sans cesse : — Ah! que vous êtes loin u-: ■. n'étaient jioint de nature à rendre son mari pluies seconds maris n'aiment point qu'on leurjetl'avantages de celui qu'ils ont remplacé; et tout i- m mot de cet homme qui, ennuyé d'entendre sa femiue lu; regrettait beaucoup son premier mari, lui répondit : — -' madame, que personne ne le regrette plus que moi! 1' à notre Marseillaise, dont le caractère n'est poiiit faci!malheureusement plus éprise de sou Bourguignon, à i.. lui-ci se montrait moins galant avec elle, ce qui, d j rt^ie, ..; fréquemment entre époux comme entre amants; si l'un se rtfr . l'autre se réchauffe, et vice versd ! Quand une Marseillaise est a:rôureuse, ce n'est point une ûamme, c'est un incendie!... Jladam-; Olivette cherche donc lou» les moyens possibles pour rendre son s-co;id mari un peu plus ressemblant à son premier. Tout ce qu'elle sjit lui jilaire, elle le fait; toutes les parures qu'il préfère, elle s'en pare; toutes les couleurs qu'il aime, elle les porte! Malgré tout cela, il parait que ce diable de Bourguignon n'arrive jamais à faire oublier Corydon. Enûn, il y a quelques jours, la fameuse danseuse csp:!--. le, la Caméra l'clra, donnait des représentations sur l'un de nos t)...i r ». M. Olivette y alla avec son épouse. Le négociant en vins fut ravi, transporté, enthousiasmé des pas de la danseuse espagnole; il rentra chez lui en sautillant, il se déshabilla en chantant, il se coucha en imitant les castagnettes avec des noix sèches, puis dans la nuit il se releva, plaça son vase nocturne au milieu de sa chambre et dansa tout autour eu essayant de le ramasser. Le lendemain, mad mie Olivette, qui avait entendu parler du beau talent de Juanita, accourut ici et lui dit: — Enseignez-moi, de grice, ces danses espagnoles dont mon mari est si charmé; quand je les saurai bien, un soir, après avoir rais un costume semblable à celui de la Caméra Pctra, je paraîtrai tout à coup devant lui et j'exécuterai une cachutcha... alors il redeviendra très-amoureux de moi... cl il égalera Corydon ! Voilà, mon cher ami, pourquoi cette jolie dame brune apprend ces pas excentriques; vous voyez que son motif est très-louable : c'est pour reconquérir l'amour de son mari qu'elle se livre à cette étude; y parvieiidra-t-elle... entre nous, j'en doute, car M. Olivetje admirait probablement autant la danseuse que la danse. Mais je n'en suis pas moins ravi que cette dame ait conçu cette idée, car elle paye ses leçons trois francs par cachet, et cela rend le chocolat de Juanita inQniment meilleur. J'ai dit à celle-ci : — Ne vous pressez pas de rendre votre élève savante, faites en sorte qu'elle ait lougtenips besoin de vos leçons, les cachets en valent la peine. Mais c'est absolument comme si je n'avais rien dit! une foisque mon Espignolc est en train, il n'y a plus moyen de l'arrêter... elle montre trop liien, vous venez d'en avoir la preuve; ne voilà que huit leçons qu'elle donne à celte dame, et celle-ci va déjà fort bien. Heureusement il y a une foule de pas de caractère, et j'espère que, pour charmer son mari, elle voudra les apprendre tous.
Maiue Cottentin achevait à peine ces paroles que madame Olivette revenait avec son professeur. Dans son costume de ville, cette dame était moins piquante, mais elle était encore bien. Elle fait un salul gracieux à l'homme d'affaires, secoue la main de Juanita, comme le ferait un homme, et passe devant Samsonnac sans y faire plus attention que si c'était un animal domestique; celui-ci avait cependant ébouriffé ses cheveux do manière à eu faire voir toute la beauté.