LE BOULEVABD DES ITALIENS
— Ah çàl mon jeune gaillard, à nous deux maintenant! dit maître Cottentin à Melchior, lorsque l'élève de Jnanita est partie. Qu'étesvous donc devenu depuis six mois au moins qu'on ne vous a vu?... Vous avez donc été bien occupé pour négliger ainsi l'.irai auquel votre père vous avait recommandé; auriez-\ous fait fortune depuis ce temps?... Tant mieux, j'en serais fort aise... mais, entre nous, j'en doute, d'après le creux de vos joues et le peu d'cicgance de votre chaussure... qui n'est ni vernie, ni même cirée.
— Non, monsieur, répond le jeune homme en soupirant, je n'ai pas fait fortune... bien au contraire... je suis toujours sans emploi... et la pension que me fait mon père me donne à jK-ine de quoi \ivrc!
— Sans compter que celte pension vous fera faux bond ineossammeut... car j'ai reçu des nouvelles de voire père, moi. mon bol .imi, Il me marque qu'il sait fort bien que vous n'étudiez pas. et il ajoute : « Oue mon tils fasse ce qu'il voudra, mais qu'il ne eomnle pas sur moi une fois ses vingt et un ans accomplis, je ne lui donnerai p.is un sou, » . ,
— Ah! mon père vous a écrit cela, monsieur? cl il ne m eoril pa», à moi. . ., ,
— C'est qu'il juge probablement que ce serait mutile... vous <.W\ci savoir que c'est un homme qui n'aime pas à perdre de l'encre cl du papier. L'avis qu'il m'a donné, i» moi, était pour m'avcrlirque si je
LA FAMILLE nnATLLARI).
vous prêtais de l'argent, il ne me le rendrait pa<!. Mais il aurait pu aussi so dispenser de m'écrire pour cela. Alors vous ne faites rien, petit Samsonnac?
— Je cherche une place, monsieur... mais une place ou une occupation qui soit dans mes goûts.
— C'est-ù-dire qu'il faut que l'on vous paye pour vous promener ou vous amuser, voilà l'emploi qiio vous chorchcz; en pi-neral, c'est celui auquel aspirent tous les jeunes gens. Mais de telles sinécures sont rares, et on ne les accorde ordinairement qu'aux personnes qui n'en ont pas besoin.
— Monsieur, si par hasard votre vieille voisine avait encore des dents ;\ so faire arracher... je ne refuserais pas...
— Oh ! vous n'êtes pas dégniité! mais ces honnes aubaines ne se présentent pas tous les jours. D'ailleurs, madame Osanore nous garde rancune, parce que depuis le jour où vous l'avez opérée, elle a une fluxion qui n'a pas voulu disparaître; moi, je lui conseillais de se faire arracher quelques dents de l'autre c6tc, par ce moyen son autre joue se serait probablement enllée aussi, et cela lui aurait fait une ligure ronde et pleine, ce qui n'est pas désagréable, surtout quand on prend de l'ftge. Madame Osanore a rejeté vivement cette proposition, il n'y a donc plus rien a faire avec elle. Mais depuis que nous vous avons vu, plusieurs bonnes occasions s'étaient présentées...
— Il fallait me le faire dire, monsieur.
— Et comment? vous t^tes parti si précipitamment la dernière fois, vous ne m'avez pas mc'^mc laissé votre adresse. Vous êtes trop vif, mon cher ami!... Feslina lente ! voilà la devise du sage... lùifin, voyons ce que Juanita pourra vous oITrir... car pour moi, je suis cloué par ma goutte devant mon bureau, et fort peu au courant des nouvelles du quartier.
La danseuse espagnole, qui revient en sautillant de reconduire son élève, sourit h Melchior en lui disant :
— Il a toujours ses beaux cheveux...
— Oui, et rien dans sa poche, ajoute maître Cottenlin; il pense à nous dans l'adversité, c'est l'usage.
— Ce pauvre garçon...! Oh!]niais attendez... je puis lui faire avoir une place... j'en sais une vacante depuis hier, elle ne doit pas encore 6tre prise...
— Quelle est cette place, senora?
— L'épicier du coin a renvoyé hier son garçon, parce qu'il fourrait ses mains dans le tonneau de mélasse et passait ensuite son temps à se lécher les doigts; voulez-vous le remplacer"? peser du sucre et du café, c'est encore moins difficile que d'arracher des dents...
— Merci, senora, je n'ai pas le moindre goût pour l'épicerie.
— J'étais certain qu'il refuserait!... murmure l'homme d'affaires en haussant les épaules.
— Eh! que diable, monsieur, je ne me sens pas fait pour être épicier... je veux parvenir... arriver...
— 11 y a des épiciers fort riches et qui achètent de belles maisons de campagne.
— Moi, monsieur, j'espère bien un jour acheter un château!...
— 11 a une assurance que j'admire!
— 11 y a bien des gens qui n'avaient pas un sou vaillant il y a une douzaine d'années , et qui aujourd'hui sont millionnaires... Pourquoi ne parviendrais-je pas comme eux ?
— Je ne m'y oppose pas... mais, pour arriver, ces gens-Ki ont commencé par faire quelque chose, et vous refusez tout ce qu'on vous offre.
— Encore une fois, monsieur, je refuse ce qui ne me mènerait à rien. Mais cette dame qui sort d'ici a un mari qui fait, avez-vous dit, le commerce devins... si ce mari avait besoin d'un commis... d'un employé... d'un courtier... oh! j'accepterais avec joie cet emploi!
— Voyez-vous cela!... vous pensez alors que cela vous mènerait à quelque chose... près de madame Olivette... Je crois, jeune homme, que la piquante brune vous a donné dans l'œil.
— Oh ! ce n'est pas cela, monsieur, mais il me semble que j'ai de grandes dispositions pour le commerce!... Oh! le commerce!... voilà une belle route pour arriver à la fortune.
— Je suis loin de blâmer ces sentiments. Cependant vous avez tout à l'heure rejeté bien loin de vous la proposition que l'on vous faisait d'entrer chez un épicier, ce qui est pourtant du commerce.
— Fi donc, monsieur! peser du sel et du poivre!... ce n'est pas comme cela que j'entends être commerçant!... je comprends les fortes commissions, les grandes entreprises. "
— Pourquoi ne voulez-vous pas tout de suite fréter des vaisseaux et envoyer des navires dans le nouveau-monde?
— Oh! c'est magnifique, cela, mais je n'en suis pas encore là.
— Non, il vous manque seulement quelques petits millions... c'est une bagatelle !
— Voyons, dame Juanita, croyez-vous que je pourrais me présenter chez le mari de votre élève pour lui offrir mes services?
— Je crois que vous feriez une démarche inutile, car dernièrement j'ai entendu madame Olivette dire : — Je viens de mettre à la porte un de nos employés... il ne faisait que bâiller aux corneilles en me regardant, il m'ennuyait; c'est moi qui fuis sa besogne, et elle est mieux faite. — Oh ! c'est une maîtresse femme que cette Marseillaise elle entend les affaires aussi bien que son mari; elle écrit, elle calcule,' elle tient les livres, elle vaut à elle seule trois commis.
.Sanisonnac passe sa main dans ses cheveux en se disant :
— C'est duminagc... lùilin, senora, p;irlez-lui toujours jiourmoi, et pcut-fttrc (ronvera-t-ellc un jour l'occasion de m'employer.
— Je le veux bien; je serais .si contente de vous être agréable... mais si je réussissais, vous me donneric/. du chocolat, n'est-ce pas!
— Oli! je vous le promets... du cliocolut ii la vanille...
— A la vanille... qu'il est gentil... Oh! mais j'y pen>e, monsieur Cottentin, est-ce qu'hier vous n'avez pas reçu la visite d'un monsieur qui vous demandait si vous connaissiez quelqu'un pour faire de la copie...
M. Cottentin rapproche ses épais sourcils et regarde sa femme d'un air mécontent en grommelant :
— On quoi vous mélez-vous, bavarde? qui est-ce qui vous demande cela ? De la copie! de la copie... cela me regarde... je puis en faire dans mes momonts perdus... et j'ai beaucoup de ces momenis-là...
— Mais, monsieur, c'est que j'ai bien entendu que vous proposiez à ce monsieurde vous en charger, et il vous a répondu: Alors venez la faire chez moi, je ne veux pas que mes manuscrits sortent de mon cabinet, ils sont trop précieux pour que je les confie à personne. Or, vous ne pouvez pas aller chez ce monsieur... puisqu'en ce moment votre goutte vous empêche de sortir : donc, vous ne pouvez pas faire ses copies.
— Ah! vous avez entendu tout cela! il paraît que vous écoulez fort attentivement ce qu'on dit!...
Juanita fait une demi-pirouette, qu'elle termine en jetant le haut de son corps en arrière, et regarde Melchior d'un air qui voulait dire :
— Il est vexé ! mais je m'en moque.
— De la copie! dit le jeune homme, voilà quelque chose qui me conviendrait beaucoup... j'en cherche inutilement... et pourtant j'ai une assez jolie écriture.
Maître Cottentin ne disait plus rien, il semblait réfléchir; enfin, après un assez long silence, pendant lequel Juanita s'est bornée à faire de petits battements', le vieux bachelier reprend :
— Oui, je sais bien qu'en ce moment ma goutte m'empêche de sortir... mais cela se passera... la goutte ne dure pas toujours.... je sais aussi que ce monsieur aura peut-être pris quelqu'un pour faire ses copies... ce serait fâcheux, il a dit qu'il payait bien...
— Et puis, reprend Juanita, si vous quittez votre cabinet pour aller faire des copies, qui donc répondra à vos clients?
— Mes clients !...mes clients... avec cela qu'il envient beaucoup!... Enfin... vous êtes le fils de mon ami Sarasonnac, jeune homme, cela pourra me décider à faire en votre faveur le sacrifice de cette affaire, mais cependant ce ne sera qu'à la condition que vous serez reconnaissant!...
— Oh! monsieur, croyez que la reconnaissance la plus vive...
— Non, non, vous n'y êtes pas 1 Je n'entends pas parler de sentiments!... je ne connais, moi, que la reconnaissance qui se compte. Je veux dire par là que si je vous procure de bonnes copies, que j'aurais pu garder pour moi... quand ma goutte sera passée, c'est-à-dire à condition que je toucherai ma part dans ce qu'elles produiront... Je me contenterai du tiers do ce qu'on vous donnera, parce que vous êtes le fils de mon ami Sarasonnac. Voyez, mon petit, si cela vous va... c'est à prendre ou à laisser.
— Il faut bien que cela m'aille, monsieur, puisque vous le voulez ainsi et que je n'ai rien de mieux à faire.
— En ce cas, c'est une chose convenue. Voici l'adresse de la personne chez laquelle vous devez vous présenter de ma part : Monsieur Boursoufflé, boulevard des Italiens, près de la rue Richelieu. Voici au reste l'adresse écrite... allez-y sur-le-champ, jeune homme, ce monsieur pourrait arrêter un autre copiste; faites votre prix... demandez beaucoup... vous reviendrez plus tard compter avec moi.
Sarasonnac prend l'adresse, salue l'homme d'affaires et part; mais Juanita, qui le reconduit, lui dit tout bas avant de le quitter :
— Je parlerai pour vous à madame Olivette.
Depuis un an qu'il était à Paris, où il n'étudiait que ce qui se met en montre dans les boutiques et dans les magasins, le jeune Sarasonnac avait eu le temps de parcourir l;i capitale, de voir ce qu'elle a de plus beau, de plus agréable en promenades, monuments ou théâtres; et ce qui surtout avait charmé le Bordelais, ce qu'il mettait au-dessus de tout, ce qu'il ne pouvait se lasser d'arpenter malin et soir, c'était le boulevard des Italiens. Aussi, lorsqu'il apprend que c'est là que demeure la personne qui a des copies à faire faire, s'y rend-il avec joie en disant :
— Ce monsieur demeure boulevard des Italiens... Ah! qu'il doit être heureux.
En effet, pour un provincial et même pour beaucoup d'habitants de la capitale, demeurer sur le boulevard des Italiens, c'est la suprême félicité; car, les logements y étant fort chers, on présume d'abord de la fortune à celui qui peut y loger.
Rendons justice à ce boulevard : il mérite bien d'exciter l'admiration des étrangers, et d'être l'amour des Parisiens.
Est-il dans Paris... est-il dans le monde entier un endroit plus gai, plus animé, plus élégant, plus séduisant que ce boulevard? en y joignant même le boulevard Montmartre, qui, depuis un bout jusqu'à l'autre, n'est plus maintenant qu'un immense café!... C'est sur le boulevard des Italiens que l'on peut bien comprendre l'existence aisée.
LA FAMILLE BRAILLARD
arlislique, excciilriiiuc. Là, on ne se lève pas malin; là, on ne tient pas, il est vrai, à voir nuilro l'aurore; mais là aussi on se pouche très-tard, ou [ilutùt il n'y a pas de nuit, car elle y est encore plus brillante que le jour. Là, on ne rencontre (|ue des ïemmcs jolies, ou du moins celles qui ne le sont pas séduisent encore par leur tournure, leur élégance, leur coquetterie ; là, les dames ont pour les honnncs des regards plus doux, plus enivrants; car, lorsrpi'elles s'y rendent, c'est autant pour se faire admirer que pour voir. Dès que parait à Paris une mode nouvelle, elle se produit sur le boulevard des Italiens; les hommes viennent y montrer la nouvelle façon que leur tailleur a trouvée pour leur paletot; les dames y étalent les inventions de leur couturière et de leur marchande de modes. Là, les boutiques sont pourvues de tout ce qui peut séduire le passant; les magasins sont riches et leur étalage magniliquc. Là, vous pouvez renouveler votre costume depuis les pieds jusqu'à la tète; chemisier, bottier, chapelier, tailleur, gantier, vous y trouvez tout et dans le goût le plus nouveau. Là, tout le monde a l'air riche, tout le monde porte la tôte haute et le nez au vent. Les gens ([ui ont des peines, les pauvres honteux se garderaient bien de passer sur ce boulcvard;lavuedece mouvement, de cette richesse, de celle élégance, leur ferait trouver leur situation encore plus pénible. Mais lorsqu'on a de l'or dans .ses poches, ou l'espoir d'en gagner, lorsqu'on a seulement pour soi la jeunesse, la santé et le moyen d'acheter un cigare, quel plaisir d'aller sur les deux heures de l'après-midi le fumer en se promenant de long en large depuis larue delaGrange-Batelière jusqu'à la rue d'Anlin. C'est le moment où les habilanls de ce quartier commencent leur journée; les dames viennent de se lever, de déjeuner, elles prennent l'air à leur fendre, elles so monlrent sur les élégants balcons que l'on construit à toutes les maisons nouvelles; et, au-dessus de ces balcons, des stores variés de couleur garantissent ces dames contre les rayons du soleil. Les hommes viennent fumer, fliner, causer et s'informer du cours de la rente et des valeurs industrielles; puis on entre au café, il n'en manque pas, quoiqu'ils soient un peu moins nombreux là que sur le boulevard Montmartre; mais ils ont presque tous une réputation justement méritée, et dans ces maisons-là on ne vous servira jamais rien de mauvais, ce qui n'est pas rare dans beaucou;) d'autres cafés de Paris. Ici, entrez avec confiance, vous n'avez que l'embarras du choix. Voilà Tortoni, un des plus anciens, je crois môme que je pourrais dire le plus ancien café du boulevard des Italiens. Prcsqueen face, c'est le café Anglais, celui-là est en même temps un des meilleurs restaurants de lacapilalc. Puis une foule d'autres élablisscments de ce genre vous ofl'rent leur table ; celui-ci est renommé pour ses glaces, celui-là pour ses sorbets, un autre pour son moka ou sa bière. Mais le temps passe vile en fumant, en buvant, ou en lorgnant les jolies femmes. Sur les cinq heures, si le temps est doux, ces dames se sont assises sur les chaises du boulevard; alors il y a tant de monde sur cette promenade que vous êtes presque obligé de suivre la lile et de marcher très-lentement. Mais si vous êtes du quartier, si vous êtes un homme du beau monde, vous rencontrerez nécessairement sur le boulevard quelques connaissances. Si ce sont des dames, vous irez vous asseoir un moment près d'elles, vous informer de leur santé, cela vous comptera pour une visite. Si ce sont des hommes, vous leur prendrez le bras et entamerez le chapitre bonnes fortunes, bourse ou théâtre. Là, mieux que partout ailleurs, on sait si le nouvel opéracomiqiie a réussi, si la pièce du Gymnase fera de l'argent, si la danseuse qui a débuté dans le nouveau ballet est jolie et sera engagée; on sait même déjà quel est l'heureux mortel dont elle a accepté les propositions; on connaît le choix des ouvrages que le directeur des Italiens doit faire jouer dans celte saison. On sait comment il <i composé sa troupe; on fait des paris sur les succès de telle prima donna ou de tel ténor. On échange (pielques mots sur les dernières soirées, les derniers bals qui se sont doimés dans le beau monde; puis on fait par-ci par-là quelques remarques sur les intrigues que l'on a observées, et de temps à autre on se permet un calembour qui est accueilli par de grands éclats de rire. Dans un si doux loisir, le temps passe comme l'éclair. Six heures ont sonné, les uns vont à leur toilette pour dîner dans le monde; d'autres, qui dînent chez le restaurateur, entrent au café Anglais ou dans une table d'hôte du pàlé des Italiens. Ne croyez pas pour cela que le boulevard soit moins fréquenté; il y a toujours les gens qui dinent beaucoup plus tard, puis ceux qui ne dînent pas du tout, parce (pi'ils ont trop prolongé leur déjeuner, ou qu'ils n'ont jibis d'argent dans leur poche, mais qui allendont la rencontre d'un ami qui [layera pnm- eux. Puis les personnes qui vont au spectacle, puis celles qui ont dîné plus tôt et se promènent pour faire leur digestion. Au milieu de tout cela, je ne vous ai pas parlé des équipages qui se croisent, se suivent et parfois encombrent tellement la chaussée qu'ils sont obliges de s'arrêter ou de prendre la lile, et des cavaliers qui vont au bois montrer leur nouveau coursier et l'habilctô avec laquelle ils le conduisent ; mais il y a tant de choses à voir sur 00 boulevard qu'il est bien permis d'en oublier quelques-unes.
Lorsque la nuit est venue, alors tout s'allume, tout s'illumine, tout resplendit de lumière autour devons; c'est la décoration d'une féerie; c'est comme un séjour enchanté. Les cafés, qui maintenant sont tous éclairés par le gaz, ont des rubans de feu au-dessus do leur devanture; les grands magasins, les boutiques, les photographes, les spectacles eu ont autant ; de quel cûlé que vous porlicï vos regards,
vous êtes ébloui par ces lignes de feu qui sillonnent les maisons.
Alors les cafés sont encore plus fréaucotés que pemlanl le jour, alors vous trouvez bien difficilement de la place à ces tables que les limonadiers ont le droit de placer sur lî Loulevard, droit dont ils abusent quelquefois, au point de laisser fort peu de passage pour les promeneurs.
Les heures passent rapidement pour ce monde qui boit, cause, rit et de temps en temps fait des observations critiques et railleuses sur des passants (pii à coup sûr ne sont pas du quartier, cela se reconnaît tout de suite à leur tournure, à leur démarche. Minuit sonne, les cafés sont toujours pleins, le boulevard aussi fréquente ; seulemeal il est débarrassé de ce monde hétérogène qui ne fait pas de la nuit le jour. Sur les une heure du malin, quelques hommes miirs comuKunat à s'éclipser, mais les jeunes gens restent; les tables en deh^r- sont garnies de fumeurs. Alors ces messieurs, qui sont des habitues et pour la plupart se connaissent, échangent dc-s conversations d'une table à l'autre. Alors le boulevard des italiens est devenu un salon où l'on cause, où l'on se renvoie des bons mots, des saillies, comme si l'on était chez soi ou chez des amis. C'est l'heure où les gandins, les lions... (nous préférons ce dernier nom à l'autre; sortent de leurs cercles, de leurs clubs et viennent, avant de rentrer chez eux, échanger quelques poignées de main avec les flineurs du boulevard.
Sur les deux heures, ces messieurs parlent, non pas d'aller se coucher, mais d'aller souper à la Maison-d'Or. La partie est bientôt formée. Vous voyez s'éclairer un des petits salons de ce restaurant dont les fenêtres donnent sur le boulevard. Puis au bout de quelque temps vous entendez rire, chanter, crier; vous verrez des jeunes gens se montrant aux fenêtres du salon dans lequel ils soupent, et comme le Champagne les a mis en train de faire des folies, l'un d'eux s'amusera à jeter par la croisée fous les paletots ou tous les chapeaux de la société. Tant mieux pour le chiffonnier qui passe par là, et mettra des paletots dans sa hotte; bien loin de Icn empêcher, on lui criera de la fenêtre •
— Eh! l'homme!... vous en oubliez un par ici... et un autre làbas!...
Ce tableau n'est point chargé; heureux boulevard que celui où l'on peut, sans se gêner, faire au pauvre monde l'aumùae de vêtements encore neufs!