X. — NE OLBANGEZ PAS LE MÛ.VDB
Samsonnac allait depuis une huitaine de jours copier k- m.inii'crit de M. Boursoufflé; ce travail était assez lucratif : le it
sans se gêner écrire huit ou dix pages dans sa joun e
centimes le rôle, c'était donc de quatre à cino U r it
gagner chaque jour, en écrivant seulement dep'i; 'a
iusqu'à ([uatre heures de l'après-midi ; mais q i it
la joie de Samsonnac, c'était la pensée qii'd lui ;.. . à
maître Coltenlin le tiers de ce qu il gagnait : la condii r
l'homme d'affaires était inique, iiiji:tte, ii:\ollanle : •:
homme se prometlait-il bien de le tricher un peu tur i-.- u-:i- .juil avait promis de donner.
Au bout de celle huitaine Samsonnac, ayant l'-uché li FnT^fr?» de trente-huit francs, se dirigea vers la rue Saiii-'' ' ' ' iil
que le tiers de trente-huit francs ferait douze : limes qu'il lui faudrait compter au vieux b.e i
diminuerait beaucoup trop le prix de son lra^ til ; :it
qu'il fallait réduire celui-ci à la somme de viogl-qual ;e
ce ne serait alors que huit francs à donner à M. Coït'.;;. '. lit
bien assez pour quelqu'un qui n'avait eu d'autre peino que de lui donner une adresse, ce qu'il n'avait même (ait qu'à recret.
Le jeune Bordelais s'est souvenu de l'heure à laquelle madame Olivette allait trouver Juauila pour apprendre la danse espagnole. U ne manque pas de choisir ce moment pur se présenter chez maître Cottentin et il trouve de nouveau la jolie dame brune revêtue de son costume chorégraphique, el s' exerçant à jeter sa jambe à la hauteur de son nez, tandis que Juaoita saute devant elle pour remplacer le caballero, tout en s' écriant :
— Ah ! quel dommage que nous n'ayons pas un petit Espagnol pour vous faire vis-à-vis... cela irait bien mieux... et je pourrais plus facilement juger vos progrès I...
Samsonnac reste en admiration devant les danseuses. La piquante Marseillaise continue son pas sans que la présence du jeune homme la gène en rien. Juanita arrête un moment le jeu de ses castagnettes pour sourire à Melchior, tout en lui disant :
— Bonjour, jeune ami... Vous avez bien tardé à revenir; il senor Coltenlin s'impatientait de ne point vous voir... il vous porte beiiucoup d'inlérôt.
— Oui, je sais bien le taux de l'intérêt qu'il me porte !... répond le Bordelais en présentant à Juanita un petit bâton de chocolat de Bayonne.
Celle-ci saule dessus en s'ccriant :
— Ah I il a pensé à moi... qu'il est gentil !... du chocolat... du Bayonne... Voyez-vous, scnora Olivette... il m'apportedu meilleur!...
La seiiora Olivette semble fort peu touchée du présent que Melcfiior fait à sa maîtresse de danse; elle continue son pas en murmurant :
— Est-ce bien ? trouvez-vous que j'acquiers du moelleux, de la souplesse?...
— Oui... oui... c'est parfait... Et à la v.anille... première ({ualité!
— Et les mouvements de Imnclies sonl-ils bien sentis, bien marqués?...
— Il n'y a rien au-dessus de cela... L'eau en vient à la bouche.
— Vous croyez alors que mon mari sera satisfait ?
— Je le prendrai à l'eau... et je le ferai mousser!
Madame Olivette, qui s'apeivoit qu'on ne s'occupe plus dé s.i d.nnse. donne son cachet et va renrendrc ses vêlements de ville. Alors Samsonnac se décide à entrer aans le cabinet de l'homme d'affaires, qu'il trouve en train de mettre de l'eau d.ins sa labatièrc, cl qui le reçoit d'un air sec en lui disant :
— Eh! vous.voilA, fils de mon ami, c'est bien henrci.x! Oa vous trouve des emplois, de.s occupalions liicralives et vous ne revenez p.ts me remercier... Quelqu'un de fort spiriluel a dit : — L'ingratitude est l'indépendance du cœur. Je crois le vôtre très-porté à l'indépendanee.
— Monsieur, vous m'avez trouvé de la copie; j'ai di\ en faire .irant de revenir, j'ai du surtout alleiidre que l'on ni'oOt \>!\yé mon tr.ivsil, piiisi|uc vous avez exigé que je vous abandonne le tiers de mes honoraires.
— J'ai exigé... il est charm.int le petit... Est-ce que Von f.ui uno opération sans se réserver le droit de courtage?... Vous m'apportez lo mien, c'est bien. Combien vous payo-i-on par rAle?
— Dix sous, monsieur.
— l'.ombien en faites-vous dans votre journée?
— Six... tout au plus!
— Sixl c'est bien peu! C'est donc sur du grand pi\pier que vous écrivez?
— Fort grand.
— Alors on écrit gros, on interligne.
— Ou m'a recommandé d'écrire fin el sprr<^.
— Si c'est comme cela que M. Boursoufllé paye grassement ses copistes... Enfin, arrivons au total, vous avez touché...
— Vingtqtialre francs pour hiiii jours de travail à trvns fr.uic* l un dans l'autre... et voilà huit francs que je vous apporte...
— C'est bicQ maigre I
LA FAMILLE BRAILLARD
luraence et la dansa également. — P. 11.
— Le tfers de vingl-qualre francs n'a jamais été de plus de huit, monsieur.
— Est-ce que vous croyez m'apprendre cela, petit Samsonnac?... Mais ne gagner que vingt-quatre francs en huit jours... vous ne vous Clés pas foulé la rate, mon cher ami!
— Telle n'a jamais été mon intention, monsieur.
— Vous êtes flâneur et paresseux... je le crains...
— Vous êtes bien bon, monsieur !
— A voire place, j'aurais gagné le double, moi.
— A ma place, je suis très-persuadé que vous n'auriez pas donné liuit francs sur le pri.^ de voire travail.
Maîlre Cottenlin fait la grimace et murmure ;
— A moins que... Enfin je saurai l'exacte vérité, je n'aurai pas toujours la goutte.
— Bien sensible à la confiance que vous me témoignez, dit Melchior d'un air goguenard. Je m'efforcerai de m'en rendre digne.
Puis le jeune homme salue et va rejoindre Juanita, près de laquelle il espérait retrouver encore son élève; mais madame Olivette était partie.
— J'ai fait votre commission près de cette dame, dit Juanita. J'ai parlé pour vous; j'ai témoigné le vif désir que vous^éprouviez d'apprendre le commerce. Enfin j'ai dit tout ce que j'ai cru capable d'intéresser en voire faveur... Hélas I mon bon ami, je n'ai pas réussi. Madame Olivette m'a constamment répondu: — Pourquoi prendrions-nous ce jeune homme? Nous n'avons besoin de personne... je fais à moi seule la besogne de deux commis... Ahl si j'avais été à sa place... je vous aurais bien pris, moi... car vous lui lancez des regards qui en disent bien long... mais celle femme-là ne songe qu'à son mari... Ah I c'est une épouse comme on en voit peu... Tant que son Olivette ne sera pas redevenu amoureux d'elle, il n'y aura rien à faire pour un galant.
— Est-ce que les danses espagnoles n'ont pas produit l'effet qu'elle espérait?
— Elle ne s'est pas encore essayée devant son cher Olivette... elle veut être bien sûre d'elle ; mais elle danse parfaitement, elle me fait honneur, et, d'ici à peu de jours, je crois qu'elle fera à son mari cette surprise qu'elle lui prépare. Pauvre petit Melchior, votre chocolat est excellent... je l'ai goûté... et je voudrais bien aussi vous être agréable!...
Le jeune homme secoue fièrement sa tête, de manière à bien mettre en évidence sa luxuriante chevelure ; chez lui, oe mouvement signifiait ordinairement :
— Je m'en moque! ou je m'en fichet Il dit adieu à la maîtresse de danse et s'éloigne en ajoutant i-
— Je vous rapporterai du chocolat.
Trois semaines s'écoulent; Samsonnac se rendait régulièrement tous
les huit jours chez maître Cottenlin. La seconde fois qu'il avait été compter avec lui, il ne lui avait porté que sept francs, la troisième que six. L'homme d'affaires lui disait :
— Mais vous travaillez donc de moins en moins? Le jeune copiste répondait :
— Ma main se fatigue... toujours écrire me donne des maux de reins!...
— Si c'est comme cela que vous croyez arriver, mon cher ami.. Hom I j'ai bien dans l'idée que vous me trichez... Patience... je ne se rai pas toujours obligé de garder la chambre.
— Tu auras beau sortir et te rendre chez M. Boursoufflé, se disait Samsonnac. Je suis bien tranquille, car tu ne parviendras pas à le voir... mon savant n'est point de ces hommes chez lesquels on pénètre facilement ; il ne veut jamais qu'on le dérange... S'il vous fait dire d'attendre, vous pouvez être certain de passer la journée chez lui, sans qu'il se souvienne que vous faites le pied de grue dans son anti chambre; et après tout, lors même que tu parviendrais à lui parler, à savoir que je fais chaque jour pour six francs de copie... et quelquefois plus, car je suis devenu fort habile... de quel droit m'en demau' derais-tu davantage?... Tu n'es qu'un vieux filou... Tu m'as volé sut les dents que j'ai ?rrachées à madame Inodore, tu veux encore spéculer sur mon travail, et c'est cela que tu appelles me proléger 1... bien obligé, je commence à avoir assez de la protection!
Et, se fortifiant chaque jour dans sa résolution de braver la colère de maître Cottenlin, le jeune homme diminuait chaque semaine la somme qu'il lui portail; si bien qu'une fois il ne porta à l'homme d'affaires que vingt-quatre sous, que celui-ci eut d'abord l'envie de lui jeter au nez, mais que cependant il mit dans son gousset, en mur murant :
— C'est bien, jeune Samsonnac, j'écrirai à votre père que vous me nez à Paris la conduite la plus échevelée... que vous mériteriez d'èlM mis à la Bastille, s'il y en avait encore une.
— Cela sera bien égal à mon père, monsieur; dans huit jours, j'aurai vingt et un ans; ma pension me sera supprimée, je ne crainî pas qu'il me supprime autre chose.
Puis Samsonnac s'était éloigné en riant; mais il avait toujours glissé' le bâton de fin chocolat de Bayonne dans la main de Juanita, qui lu.' disait : .
LA FAMILLE BRAILLARD
Je feiuls l'air à droite, je fends l'air à gauche. — P. 17,
~ Je parle pour vous h madame Olivelte chaque fois que j'en trouve l'occasion... elle a dansé la cachutcha devant son mari... celui-ci a été surpris et Irf's-enchanlé du talent de sa femme... le ménage est en parfait accord dans ce nionienl.
— Alor.i on va prendre un commis?
— Non, ils en ont un vieux; madame trouve que c'est suffisant.
— Si j'allais doimer des coups de pointa ce vieux commis, de façon à ce qu'il fût hors d'état de travailler pendant quelque temps?
— Fi donc I ne faites pas cela, mon bel ami; d'abord vous vous feriez mettre en prison pour avoir battu quelqu'un; en toutes choses, mieux vaut douceur que violence... Attendez I... Votre chocolat est excellent.
Les choses en étaient h\. Samsonnac ne recevait plus rien de son père ; mais, grùce à son talent de copiste, il avait devant lui une centaine d'écus el se llatlait d'augmenter cette somme , lorsqu'un certain jour, en se livrant ;\ son travail, il lui fut impossible de déchilTier une phrase entière dans le manuscrit de M. Boursoufllé. Cette fois, l'écriture du savant était encore plus illisible que jamais.
Le jeune honune a beau s'écarquiller les yeux, regarder le papier de face et de colé : pas moyen de lire ce qui est l;^. Laisser tout ce passage en blanc contrarierait notre copiste; il se dit que, pour savoir ce Su'il y a sur le manuscrit, le moyeu le plus simple est d'aller le demaner à celui qui l'a écrit.
A la vérité, M. Boursoufllé défendiiit que l'on entrât jamais dans son cabinet lorsqu'il n'avait pas sonné. Cette mesure était de rigueur: il ne voulait pas être dérangé h son bureau, une distraction pouvant lui faire perdre h', til d'une idée précieuse. Le vieil Hercule lui-môme ne devait pas enfreindre cet ordre. Mais Samsonnac se dit :
— Si je vais le déranger, c'est alin de pouvoir continuer mon tra- ▼ail... c'est pour ne iioint mettre ici un mol pour un autre; c'est donc dans son intérêt, par conséipient cela no peut pas le fAcher.
Et Samsonnac, tenant i"! sa main le manuscrit illisible, marche hardiment vers le cabinet de M. Boursoufllé, il ouvre la porte et se laisse aller sur une chaise en éclatant de rire;\ l'aspect du tableau qui frappe ses regards.
Le savant s'était couché à plat ventre sur une table. Un do ces petits ballons en baudruche, qui se tiennent tout seuls en l'air, était aliaohé par un fd à son dos et montait presque jusqu'au plafond. De plus, à chacune de ses épaules était attachée une aile faite en plumes de cygne et d'une énorme dimension, qu'il faisait manœuvrer en allongeant ou pliant les bras, et tout en faisant ces mouvements il disait :
— Je fends l'air à droite... je fends l'air à gauche... je vais des deux
bras... je vole tout droit devant moi! Donc, si, au lieu de ce petit ballon, j'étais attaché sous un ballon qui eût la force de m'eulever, je volerais et je me dirigerais... c'est un problème résolu.
Mais la position de M. Boursoufflé était si cocasse, nagcint à sec sur une table, avec des ailes et un petit ballon attaché à son dos, que la personne la plus sérieuse n'aurait pu s'einpiVher de faire comme Samsonnac, qui rit ;\ gorge déployée en s'écrianl :
— Ah! mon Dieu, monsieur, qu'est-ce que vous faites donc là!...
— Ce que je fais! répond M. Boursoufflé en lançant sur le jeune homme un regard plein de fierté, ce que je fais!... vous ne le voyci donc pas... vous ne le devinez pas... je vole! je vole dans les air». dans l'espace, dans l'immensité... je laisse bien loin derrière moi Icare et Phaélon, et tous ceux qui ont voulu voler... et tous ceux qui, s'élevant en ballon, n'ont pas su les diriger... Admirez, jeune homme, admirez!
Mais, au lieu d'admirer, Samsonnac continuait de rire... On ne froisse pas impunément l'amour-propre d'un savant ; celui-ci, se relevant tout ;\ coup avec ses ailes dans le dos et son petit ballon, qui se tient ncrpendiculairement au-dessus de sa tète, s'avance vers le jeune homme en lui disant d'un air courroucé :
— l'ouniuoi ètes-vous entré dans mon cabinelT... ie ne vous avaà pas sonné... N'ai-je pas défendu que l'on vienne me déranger...
— Monsieur, c'est la vérité; mais...hi... hi... hil... mon Dieu,<^ue vous êtes drôle comme cela... avec des ailes aux pieds, tous seriex un Mercure.
— Sortez... aller-vous-cn !
— Mais, monsieur, j'étais venu pour vous montrer une phr.ise de votre manuscrit que je ne peux pas lire...
— C'est bon... c'es^t assez... sortez...
— Mais vous ne me dites pas...
Cette fois, pour toute réponse, monsieur Boursoufllé prend Samson* nac par les épaules et le pousse hors do son cabinet, dont il refeimc la porte avec violence,
— Je crois que le savant est en colère, se dit le jeune homme en se rasseyant devant son bureau. J'ai peut-être un peu trop ri... m.iis il avait une si driMe de tète, étendu sur le ventre avec ses ailes el son ballon... il n'y avait pas moyen d'y tenir... Avec tout celi. je suis toujours arrêté par la même difficulté... Dois-je continuer de copier en laissant en blanc toute celle phrase?...
Le jeune Bordelais ne savait pas encore .'i quoi se décider, lorsqut le vieil Hercule arrive et pose devant lui trente francs, en lui disant :
— Voilà ce qui vous revient pour la copie que vous avei faite d««
LA FAMILLE BRAILLARD
puis cimi jours, et iiiaintriiaiil mon inaiire m'a chargé de vous dire qu'il (i';iv,iii plus licsoiu de vos services ttqu'il vous défendait de vous présenter ciiedn' chez lui.
— Alil c'est coiumocelal s'érrie Samsonuac eu faisant avec s-u tôle ce beau inouveuienl qui lui est fiuiiiiier. Ali! voire maître me renvoie... il tie veut plus m'cniployer... i!t tout cela parce que j'ai ri en le voy.int tout à l'heure étendu sur une tahlo, où il avait l'air d'une sarpe dans la poôle... avec son ballon attaché h sa culotte et ses grandes ailes (jui le transforment en véritable chie-cn-lil!... Ne fallaitil pas tomber à ^-enoux en admiration devant celte mascarade I Oh! les hommes!... les voilîi bien tous... celui-ci se plaint de l'injustice de ses cnnlenipnrains, et il ne vaut pas mieux que les autres... Adieu! vieil Hercule! Dites à M. Hoursoufflc qu'il aura beau l'aire, il nevoltipera jamais dans les airs! Dieu ne pernieltra pas que les hommes .icquit-renl celle faculté accordée seulement aux oiseaux, et il aura bien raison. Où en serions-nous, si les humains se lançaient ainsi dans l'esp ce... ils volent bien assez sur la terre.
Cela (lit, Samsonnac met les trente francs dans sa poche et sort en murmurant :
— Pour ceux-ci, maître Cottentiu peut être bien certain qu'il n'en verra pas la couleur,