Chapitre XXIII. — Trois jeunes gens sur une autre route
Laissons un peu Bouchenot dans son logement de la Chausséed'Antin , oii il fait tout ce qu'il peut pour chasser l'ennui qui le ronge, et revenons près de ses trois amis, qui ont suivi une autre route pour trouver la fortune et le bonhiur.
Timothée, ayant pour lui seul la rente que lui fait son père, et qui lui est suflisante piirce que ch'-z lui le goût du travail chasse les idées de dissipation, Timothée, pouvant alors s'habiller convenablement, a suivi ses cours, pa^sé ses examens, et vient d'être reçu avocat Fier de ce nouveau titre, il n'en a que plus d'ardeur au travail, et ses parents, enchantés de si bonne conduite , doublent la pension qu'ils lui faisaient, afin de le mettre à même de paraître dans le monde, oii le mérite ne suffit pas toujours pour parvenir, mais oii il est rare cependant qu'un travail assidu et une bonne conduite ne soient point récompensés.
Tisit» de Cœlin?! à Bouchenot rue Saint-Lazare.
George a suivi la carrière des teiires, carrière ingrate, oîi les succès font des ennemis, oîi les lauriers sont des épines, où Ton n'arrive qu'à travers mille obstacles, parce que le même lait bien plus de jaloux que le travail et la bonne conduite. On pardonne à un homme d'avoir amassé de la fortune en travaillant, mais on ne lui pardonne pas d'avoir acquis un peu de gloire, et on cherche continuellement à la lui disputer. Ce qui console l'homme de talent, ce qui le fait marcher ferme dans la route qu'il s'est tracée sans redouter les frelons qui bourdonnent incessamment à ses oreilles, c'est qu'au milieu de cette foule d'envieux et de critiques, de sots, de pédants et de malveillants , surgit un monde étranger à toutes les roteries, un monde qui juge ses ouvrages sans passion, sans partialité, qui s'attache à ce qui lui plaît , qui repousse ce qui l'ennuie ou le fatigue. Ce monde-là est le vrai public; c'est lui qui 8»Nte les livres et va en payant au spc«^
taeie; e'wl lui qui fait les succès en (li'])it dfs journaux et de l'intrigue ; et, (|iioi qu'on disK et que i'oii fasse, ce n'est que par lui que l'on acquiert une répulalion durable.
Les premières pièces de Georjje avaient eu du succès ; mais il avait besoin d'ëcriie plus largement ce qu'il pensait , ce qu'il observait; il se sentitle désir de laissercourir sa plume au gré de sa pensée, il'ëtudier des caraclèrus, de les reproduire jusque dans leur intérieur le plus intime ; il voulait pouvoir retracer avec les moindres détails les tableaux de mœurs , les scènes populaires , les portraits d'originaux, les sociétés bourgeoises, les ridicules de toutes les classes, |et ■urtout ces scènes de la vie privée, ces sentiments de la jeunesse, de l'âge raisonnable; ces amours de la grisette et de la femme du monde; les contemporains enfin tels qu'on les rencontre à chaque pas dans la vie, et non pas avec ces passions forcées, ces beautés idéales que l'on ne trouve que dans l'im^igination d'un auteur.
Il s'était dit : — On cherche en vain dans la camnaene les bergères de Florian, parce qu'elles n'ont jamais existé telles qu'il les a dépeintes.
Moi, je montrerai les paysannes Comme je les vois, avec leurs mains rouges et calleuses, leur tournure lourde et gauche, leur langage grossier et souvent impertinent.
J 'en ferai autant pourchaque personnage que je prendrai.Jenedonneraipasà mes héros des sentiments cpie je n'ai rencontrés nullepart,ni des vertusqui n'existent pas; je ptMndrai les hommes tuis qu'ils sont, avec leurs qualités, leurs défauts ctleursfaiblesses : mais je choisirai de préférence des personnages plaisants et bons , des caractères ^comiques et francs; des sentiments tendres el doux, parce que la jiein^ure descrimes, desatrocité Jet vices hideux, attristn '' magination, serre le cwur,et enfante quelquefois des pensées noires qu'il n'est pas nécessaire de propager, le 'monde étant déjà bien assez méchant par lui-même; et puis enfin paiee que mon goût ne me porte pas àécrire du terrible, et que l'on fait mal ce qu'on ne fait pas avec goût.
Et comme dans une pièce «je théâtre il est im|«)«sible de s'étendre, de détailler, de s'arrêter à loisir sur les défauts et les ridicules de ses persounages, George fit des romans, non pour j entasser événements sur événements, mais po«r y retracer ce qu'il avait observé et entendu souvent.
Les romans de George eurent un succès que lui-même était loin d'espérer. Leur plus grand mérite était d'être vrais; mais dans toas les arts c'est toujours au vrai qu'il faut revenir.
Alors George fut impitoyablement critiqué dans des journaui, dans des revues; alors il reçut même des lettres anonymes et pseudonymes, oii on lui denundait de quel droit il se permettait d'avoir des succès et d'être lu plus que les autres; lui, écrivain obscur, sans style, sans couleur, sans portée, sans nerf, sans élévation, sans mission, et surtout sans «SfUrie.
Alors on lui apprit qu'il n'était que le romancier des cuisinières et des écaillères , ce qui lui fit penser (jue le nombre de ces dames était devenu assez considérable.
Comme il faisait parler un ouvrier conxti^c parle un ouvrier, une paysanne comme parle une paysanne , une ^tisette comme parle une grisette, on lui dit qu'il ne savait pas écrire.
Comme il était gai et faisait souvent rire, on lui dit qu'il était indécent.
Comme il n'y avait dans ses ouvrages ni parricide , ni infanticide, ni fratricide , ni «mpoisouneaient , ni inceste, on lui dit qu'il était
Le commandant du poste vient passer la revue des priionniers. Boucheno adresse ses réclamations.
Quelques-uns, dans leur critique dédaigneuse, voulurent bien diri de lui : On le lit, mais on ne le juge pas.
11 aurait pu leur répondre avec plus de vérité : On vous juge, nuli on ne vous lit pas.
Dans les premiers temps, George éprouva quelque chagrin de voir se soulever contre lui tant de jalou'sie et de colère; mais bientôt il prit toute» ces critiques pour ce qu'elles valaient , il comprit que l'on ne s'attaque qu'aux gens qui réussissent, et que U gloire seule fait naitre l'envie; alors, par le nombre d'injures de ses adversaires, il put calculer le succès de ses ouvrages; alors il remercia les auteurs d'écrits anonymes de vouloir bien se donner la peine de lui apprendre que sa réputation s'étendait chaque jour davantagt, et continua de marcher dans la route qu'il s'était tracée , et qu'il savait être la bonne, d'après toute la peine que l'on s'était donnée pour l» lui faire quitter.
Henri Jumière , toujours sussi épris de maùemoiseile Giraumon»travaillait avec ardeur afik, d'obtenir sa main. Henri voyait le swccès couronner ses efforts; sa petite fortune «'augmentait , son crédit et sa réputation étaient déjà parfaitement établis, et s'il n'avait point encore un sort brillant à offrir à Pauline, au moins était-il certain de lui assurer une position honorable. Tout devait donc lui taire espérer de voir enfin sa dtraar.de agréée; encore quel. (lies st-mainss, et Hrnri comptait presser le père de Paulicede consentir à son bonheur. -,
Mais un soir, dans une réunion oii il a cor.'.ume de se trouver avec elle qu'il aime, Henri est frappé de la pâleur, de la tristesse de Pauline, ainsi que de l'air froid et contraint avec lequel M. Giraumont l'aocueilie.
— Qu'est-il arrivé? qu'aije donc fait qui dépUite k M.*' votre père? dit Henri lorsqu'il peut s'approcher de Pauline. Et vous-même, pourquoi cette tristesse, cette pâleur? De grâce, dites-moi ce qui est arrivé.
— Demain , dit Pauline , demain dans la matinée, venei a la maison, mon père sera sorti, el |e pourrai tout vous dire. Ah ! mon ami , j'ai déjà versé bien des larmes... nous sommes bien malheureux !
On doit penser avec quelle impatience Ht»ori attend le moment de se trouver seul avec son amie. La soirée lui semble d'une lon,;ueur interminable; car M. Giraumont quitte peu sa fille , el il semble s'arranger de manière qu'elle ne puisse se rapprocher de Henri.
La nuit n'amène point de sommeil pour calmer les inquiétudes de l'amour, elle les augmente au contraire , et donne .tux pensées de plus sombres couleurs. Enfin le jour ren.ùt , Henri est debout; il compte les heures, les minutes, il ne vit pas jusqu'au moment oii il peut se rendre près de Pauline ; mais il la trouve versant de» larmes qu'elle n'a pas la force de lui cacher.
— Parlez, de grâce! que se pa»se-t-il? quel malheur nous menace? dit Henri en prenant la main de son amie.
— Le plus grand de tous !... mon père ne consent plu» à notre mariage, il veut ixiurtant me donner un époux... mais ce n'ett plas vous dont il a fait choix.
— 11 veut vous marier à un autre !... Oh"... c'est impossible!... me sait-il pas que vous m'aimex , que je vous adore? ne sait-il pas que pour vous obtenir j'ai renoncé à la carrière que je suivais... que c'ast pour devenir voire époux que je me suis mia dans le comnierce... oh je travaille sans rclàolic afin de réussir ?... ne sait-U pas que le wteét couronne mes «fforls... que ma petite fortune «'accroii :... A-t-il quelque ï«proo!ie à me faire?... me trouve-*-il trop dis&ipé . tr»p étourdi ?... mais je ne quitte me» bureaux que pour être près de vous... Lui aur:<it-Mii fait de firai Wf iurty «ir ««« «r^ptc?... Ohî
ja cunruiidrai m»'s l'iiiit-niis, iiiesealunniinlcurs. cl M)Ii'o père sera ioirif (l( nie reiiilic jusiice... Il verra, oh! oui, il verra que je suis toujours di^Mit lie su lille.
— Miiii |ièri> ni^ vous roproclie ri(n, dit Pauline en olarclianl à loii larnu's; il \uus rend justice, et avoue que voire conduite ne nnîriic que des éloges...
— Eh bien alors!...
— Mais il prétend que l'on doit toujours chercher k aiif^menter le bien-être de sa fille , il dit ne vous avoir rien ])roinis. Enfin il veut me marier à un autre, parce que cet autre a trente mille livres de vente au moins , et que vous êtes bien loin de posséder une tulle furlune. Je me suis jetée à ses genoui, je lui ai répété cent fuis n^* votre amour me rendrait plus heureuse qu'une grande fortune. Mou père est inflexible; il prétend que cela n'aurait pas le sens commun de refuser un aussi bon parti , et que nous nous consolerons tous les deux. Oh! non... non... n'est-il pas vrai, mon ami, que nous ne nous Consoleroni jdraais... et que vous m'aimerez toujours ?...
— Vous , Pauline! vous !... l'épouse d'un autre !... Et q'ii^l est celui qui veut m'enlever tout ce que j'ai de plus cher... qui veut détruire tout mon avenir?... où vous a-t il vue?... depuis quand vous aime-)-)! ?... IVlais répondez-moi donc.
— Vous rappelez-voui, mon ami, un Marseillais... un certain M. Morlandal qui vint aux soirées de madame Merlier? Il lui avait été pi'éseuté par un négociant , et elle lui fit beaucoup d'accueil , car dans le moude vous savez que l'on accueille toujours fort bien les personnes qui ont de la fortune.
— M. Mortandal !... t)ui , je sais qui vous voulez dire , un grand homme dont l'excessive politesse a quelque chose qui repousse au lieu d'attirer, car il y a de la fausseté dans son regard et dajis l'expression de son sourire. Mais cet homme a plus de quarante ans ! U serait votre père !... et c'est à lui que l'ou veut vous marier !,..
>- Il m'a vue plusieurs fois dans le moude, et j'ai eu le malheur rie lui plaire. Il s'est fait présenter à mon père... eu faisant sonuer bien hiiui ses trente mille livres de rente !... Mon père a pris des in- ^rmatious sur ce monsieur; il a su qu'il faisait d'immenses affaires en marchandises, qu'il avait des dépcts considérables daus plusieurs villes de France... enfin mon père a été séduit, ébloui par la brillante fortune de M. Mortandal ; et lorsque celui-ci lui a demandé ma main, il la lui a promise, parce que pour lui la richesse est tout , et qu'il ne croit pas que l'amour soit nécessaire au honheur.
— Il suffit , dit Henri en se préparant a sortir; je sais maintenant <e qu'il me reste à faire.
— Où allez-vous? s'écrie la jeune fille en saisissant le bras de Henri. Que voulez-vous faire?
— Je veux aller trouver ce M. Mortandal , et s'il ne renonce pas à «es prétentions sur vous, je veux avoir sa vie ou lui donner la mienne... Ah 1 ce ne sera pas un grand sacrifice; cap en vous perdant, Pauline, je sens qu'elle ne sera plrr^qu'uu suiiplice pour moi,
— Non, Henri, vous ne provoquerez point ';et nomme; si vous m'aimez, vous ne vous battrez pas, vous n'exposerez pas vos jours... ee serait me rendre encore plus malheureuse, sans apporter ai;cun changement heureux dans noire situation. Je conuais les primi-es de mon père , il a horreur du duel ; un homme qui eu a provcijaé un autre ne peut plus être reçu chez lui... Je vous le répèle, tvn ius; ne pourrait que vous perdre dans son esprit. Si vous éliei wiiiiutnur, il Ile vous reverrait ulus ; si vous saccombii'z, je serai.', donc la cause de votre mort. Ab :... mon nmi , vous ne voudriez pas me condamner à des remords éternels.
— Il faut doue que je vous voie devenir l'épouse d'un autre sans faire aucun effort pour vous arracher de ses bras ?
— Espérons encore... Peui-êire mes larmes parviendront-elles à fléchir mon père... De votre côté, voyez-le... dites-lui que vous seul possèdes mon cœur... Peut-être ne voudra-t-il pas faire notre malheur.
Henri quitte Pauline dése^^érée, et le «tme jour il se présente devant M. Giraumont. Le petit vieillard le re^it avec cette politesse froide qui repousse déji l'espérame.
— Est-ce vrai , monsieur, dit Henri , que vous ayez Pinteniion de Biner mademoiselle votre fille à M. Mortandal?
— C'est plus que mon i t.^ntion, répond le vieui négociant, c'est «ne chose arrêtée.
— Mais , monsieur, vous saviez que j'aimais mademoiselle votre fille , car je vous avais demandé sa main. Mj positiuu dans le monde ! fat seule cause de votre refus; poui voui ëtie. aijréable , je me suis mis dans le commerce. Aujourd'hui mes aS'aires pros^etrent , mon crédit e(t bien établi... quel motif auiicz-vous encore pour me le- \ fuser Mademoiselle votre fiile ? |
— Monsieur, je rends justice -à vos qualités, à votre conduite... Je { ne doute pas qu'en continuant comme vous le faiies vous ne puissiez, «lans une dizaine, une quinzaine d'années, avoir une joïle fortune. Miis celle de U. Mu:(aiid.>l c-i toute faite ; elle est considér-abie !... C'est un homme hoiuirable... je o'ii pas dû rei.iser sou alliauce. J'en suis fâché, jeune hom.ue ; mais c^s .r.nsidé \.tlùus dciveut l'trapoiter sur l'amour, qui n'est qu'un seoluacnt passager. Ma &Ue sera madaiw MettandaL
Henri voulut répliquer; M. Giraumont le salua, et lui tourna le dos. Le lendemain, le jeune hnii.ifie te piéseola de iiouveau clii'2. le père de Pauliiie ; mais il était coiisii;iié a la poiie, cl il lui laiiut s'éloigner sans revoir celle qu'il i.iiuait.
Le désespoir d.ius le ccei4i , H< nri tâcha de disftiniule<' s«'S fouffrances, et xe rendit dans toutes les réuniuDS où il avait l'haliili'de de rencontrer Pauline; mais vile n'y revint pas. M. GiiauiiKut ne voulait plus que Sa fille put se retrouver avec celui qu'elle aimait.
Alors, avant perdu toute espérance, ne pouvant plus uiême eonteu pler celle qui lui élai si chure, le pauve Henri ^'abaiiduuua k toute sa douleur, et se piomit de mourir le jour oit Pauline deviendrait madame Mortandal.
CBiHTur XXIV. — Une Revanche.
C'était par une belle soirée d'automne : le temps était doux, l'air tiède, le ciel étoile. Bouchenot, ajirès avoir assez lougtemps promené sur te boulevard des Italiens son ennui et sa belle toilette, avait insensiblement porté ses pas vers un autre quartier. Petit a petit, il s'était trouvé à la porte Saint-Denis, puis sur le boulevard du Temple, au milieu de ses mvUe et une parades, et il s'était arrêté macUidalement devant les figures de cire, devant les paillasses et devant le théâtre où règne liebureau; et déjii, sans s'être expliqué pourquoi, Bouchenot se sentait tout autre : il ne bâillait plus, sa figure avait repris sou hilarité d'autrefois, et sa démarche ce laisser-aller qu'il ue se permettait plus à la Chaussée-d'Antin.
Tout à coup, Bouchenot s'arrête comme un homme qui vient de prend.e une résolution, et se dit :
— Ah ! fichtre ! je suis bien bête de m'ennuyer, et de ne savoir que faire de moi... et tout cela pour avoir bon genre, pour être comme il faui ! Décidément, ça ne me va pas. La nature m'a créé avec d'autres goûts; j'avais pris d'autres habitudes: pour y renoncer je me fais violence... Je finirai par devenir tout à fait imbécile... Non pas, en voilà assez!... Je ue sais comment me tenir à la Cbaussée-d'Antiu pour avoir la tournure d'un fasùionable ; ici, je me seus a mon aise... je respire mieux... j'ai presque envie de danser. Revenons par ici... allons où cela me plaira... Retournons à mes plaisirs, à mes bamiHW ches, à mesgrisettes... redevenons le Bouchenot d'au refois! lit peur commencer, je vcis remettre mon chapeau de côté... D'abord, ça me va mieux. Depuis que je suis dandy, les femmes ne font plus attention à moi. Je vais reprendre mes anciennes manières, mou ton leite, libertin, et je vais refaire des conquêtes. Dès ci 'oir je veux m'auiuser; je veux aller où j'allais autrefois... Voyons : . -t aujourd'liui jeudi... on danse ce soir aux Montagnes de Belleviile.. m y dause uiëme un petit cancan fort gentil... Courons aux Montagnes!... j'aurai bien du malheur si je n'y trouve pas une grisette qui accepte mou ho'uuiage avec une limonade.... Allons chanter, rire, dégringoler, Ab ! la ulaason a bien raison !
On en revient toujours A ses premiers amours.
Et Bouchenot , qui ne marche plus roide et guiniié , court au coin de la rue du Temple, se jette dans l'omuibus qui remonte le fanbourg, ne fait plus la grimace parce qu'il est assis entre deux ou-, -iera en veste, passe même leurs six sous au couducii^ur, et monte à ta CourtiUe, où l'on rit, où l'on boit, où l'on chante, où l'on daoae depuis le premier jo'^r de l'année jusqu'à la Saini-Syivestre.
£n tournant à droite, après avoir passé la b.trrière et en suivant le boiiltvard extérieur, on ne tarde pas à Irouvur le jardiu où sont les Montagnes de Belleviile. Ces Moutagnes sont les seviles qui aient résisté au temps, à la mode et à l'inconstance naturelle deà Parisiens. Peut-être est-ce leur modestie qui leur a porté bonheur i car, tandis que leurs superbes rivales les Montagnes Russes, Buhiijou, le Delta, le Niagara et Tivoli, disparaissaient tour à tour du théâtre de not plaisirs, les Mont i>;nesde Belleviile continuaient de faire dégriugoler l'artisan et la grise'.te, qui aiment toujours à se faire rouler.
Le jardin des Montagnes est kw' > land pour que l'on puisse y prendre le plaisir de in t.. - - ^.^ , ^i même on est libre de s'égarer iors;iu'on eo a \n t.. ■ de belles allées bien cr,. v.:iies, et
des bosquets fcn ■.< f;t\, il y a la danse, qui est toujours
l'e^idruit où U. iou . , el le point de réunion des gri-
setie$; c#r c'est là .^ut i. i'i..i, ;-8 défout toutes les intrigues; on V traite l'amour fort gaiement; ua y lait ^^ déciaratii,u pc;uUaul uue chaîne -l'iijiaise, et souvem le cœur se doune peudjut le s..lop.
Çoucheuot hunjç avec dëlicts l'air du jardia, q .ojqu'il ue soit pas embaumé ; mai* là il se rappelle ses jours de plaisirs et de folies ; là il se sent reiuîtie ; il retcouve les douces sensaùons ^u'ii éprouvait jadis. 11 commence par courir ans Montagnes , se jette dans un char, et se fait ramasser six fols de suite, afin de s»; remettre à cet exercice ; ensuite, il se dirige d,u tôîé de U danse, lo'.-gr.e les grisettes, qui sont toujours en majonlé, et s« décide enfin à iiiviiai- u le petite hruneiie. qui , en allant en avant-deux , fait des mouvements de hanche qui rappelltnit la catchitcfta.
L'oïth sire a j lué la rilouruelle qui invite les dauseuv» à i>e nirtlre eu place. BoutÙLiioi est allé preudre sa dai'Sïuse, il se place, il ne
iui manque plus qu'un vis-à-vis; il en ap|i<lle. Bientôt un monsieur et une jeune femme se placent en face H e Rouchenot. L'orchestre part, ie quadrille est commencé : mais Rouclienot est resté tout saisi et la jainhe en l'air en reconnaissant dans son vis-à-vis sa ci-devant voi- •ine Cœlina.
Son ancienne maîtresse est devant lui, et elle danse avec un jeune tomme ! Il y a de ces choses qui font toujours mal ,. tel philosophe flue l'on soit : quittez une femme, puis rencontrez-la avec un autre fcomine, vous éprouverez tout de suite un sentiment de dépit, de ;ha(jrin, et même de jalousie, lors même que vous n'auriez plii-s l'amour pour celte femme; mais c'est bien pis si vous en aviz encore; et c'est ce qui arrive à Bouthenot, qui n'avait jamais oublié entièrement Cœlina, malgré tous les efforts qu'il avait faits pour cela.
— Eh bien , monsieur, allez donc !... c'est à nous ! dit la demoiselle qui danse avec Bouchenot.
— Ah ! pardon, mademoiselle!... c'est juste... où en est-on ?
— Queue du chat... Venez donc.
Queue du chat... Oui, mademoiselle... Est-ce à nous ?
Sans doute. Est-ce que vous ne savez pas danser, monsieur?
— Si je sais danser?... Ah ! par exemple !... voilà une question étonnante !
— Dame , vous ne bougez pas !
Pour prouver qu'il sait danser, Bouchenot se met à faire de grands »auts, des entrechats, des]etés battus. Il pense qu'il ne faut pas laisser voir à Cœlina l'émotion qu'il éprouve ; car celle-ci n'en a laisse paraître aucune en le revoyant, et elle danse devant lui comme si elle ne le connaissait pas. Mais Bouchenot a beau faire pour feindre de l'indifférence, ses regards se reportent sans cesse vers Cœlina, et il ne fait plus aucune attention aux jolis mouvements de catchucha que se permet sa danseuse.
Une figure arrive, qui donne occasion de prendre la main à son vis-à-vis. Bouchenot serre doucement dans la sienne la main de Cœlina ; mais celle-ci la retire vivement, et aucune pression n'a répoiidu à celle de Bouchenot. Son cœur se serre, il se mord les lèvres avec colère, il ne sait plus ce qu'il fait, il ne va plus en mesure, il brouille les figures, et sa danseuse lui dit d'un ton moqueur :
— Vous n'avez pas l'air de danser souvent !
Enfin la contredanse finit ; Bouchenot reconduit sa danseuse, à laquelle il ne songe plus à faire la cour , car il n'est occupé que de Cœlina. C'est la petite enlumineuse qu'il veut retrouver ; il fait le tour de la danse, et aperçoit bientôt son ancienne maîtresse assise à côté de mademoiseîÈe Prudence et d'un grand monsieur blond qui a un col dont les bonis lui vont dans la bouche, et des boucles d'oreilles qui resseml)lent à des anneaux de rideaux. Ce monsieur roule autour de lui des yeux élonnés comme s'il arrivait de la lune, et ramène sans cesse sur ses chevilles le bas de son pantalon qui s'obstine à ne faire qu'une culotte.
Bouchenot passe et repasse devant les deux amies en se disant :
— Où diable ont-elles pris ce grand dindon-là ?... ce n'est pas avec lui que Cœlina dansait tout à l'heure... Est-ce que ce serait le nouvel amant de mon infidèle?
Cœlina a fort bien vu Bouchenot ; mais elle ne fait pas semblant, et pousse du genou Prudence en lui parlant à l'oreille ; alors Prudence baisse les yeux aussitôt que Bouchenot regarde de son côté.
— On ne veut même plus me regarder, se dit Bouchenot; on nç daigne pas seulemeut me saluer... c'est extrêmemeni imperliueiU !... Est-ce à cause de ce grand niais 4ui est avec elle ?... Ingrate Cœlina ! elle m'a donc entièrement oublié?... Cela me fait de la peine... Elle DLe semble cent fois plus jolie que lorsque je la voyais tous les JQiti» ! INe pas me regarder, -"je sourire une pauvre petite fois!
Bouchenot, voyant. ''i se promène inutilement, se dit :
— Ah ! ma foi, tant . ! je vais l'engager à danser... il faudrai^iea (u'elle me parle et me legarde, alors.
Et s'avançant d'un air résolu vers Cœlina , il lui dit eu la saluant ;
— Mademoiselle veut-elle me faire le plaisir de danser avec moi ?
— .le suis engagée, monsieur, répond Cœlina d'un ton très-sec.
— Vous êtes engagée pour celle-ci... eh bien alors, pour l'autre ?
— Je suis engagée...
— Ah ! et l'autre après?...
— Je suis engage» pour toute la soirée.
Bouchenot s'éloign*: furieux : dans son dépit, il va se jeter dans un eux couple qui boit -■« la bière. Il se mord lea lèvres , se serre les
l'oings, et va se promitnet dans les allées désertes du jardin en se
disant :
— C'est très-malhonnête!.,, c'est même insolent... eUe ne veut plus danser avec moi !... Je k^Lig bien que je ne peux pas l'y forcer... III lis si je ne me retenais, yc lui ferais uns scène horrible... ^lOus allons voir avec qui elle dansera !... et qu'il |irenue garde, son cavaiiiT... Sacrebleu ! je suis très-veié...
] Bouchenot entend jouer l'orchestre , il retourne à la danse ; il cher- Vne Cœlina, et la voit figurer avec le grand monsieur blond qui était «ssis srès it'elle et qui, en dansant, rebondit constamment comme tme b.ille éliisliq'ie.
i — Joli danseur qu'elle a là ! se dit Bouchenot, je lui en fais mon compliment.. , apparemment que ce exiniX «erin est son amant... Etre
supplanté par un pareil homme !... Je sais bien que c'est ma faute., c'est pio! qui ai dédaigné Cœlina... qui lui ai dit que je ne pouvais plus sortir avec elle. Ah '. j'ai eu bien tort de lui dire cela... Mau devait-elle po'ir cela sortir avec un autre ? .\pprochoD»-nouï, tâchons d'écou'er ce qu'ils se disent.
Bouchenot va se ph.cer derrière Cœlina et son danseur; la p<nite enlumineuse ne fait pas si-mblant de le remarquer. Au bout de quelques instants, elle cause avec son cavalier, et Bouchenot entend le dialogiie suivant :
— Comment trouvez-vous ce jardin , monsieur Merlandin ?
— Très-beau, mademoiselle, c'est superbe ici... c'est surtout extrêmement bien composé.
— Vous aimez la danse tnui ?
— Oui, je l'aime partienlièrement... d'autant que j'ai beaucoup d'oreille.
— Et la valse... savei-vous valser ?
— Oui , mademoiselle , je valse même fort bien ; mais celi me fait vomir tout de suite, c'est pourquoi je m'en abstiens.
— Et vous avez raison.
— Il est gentil , JI. Me'lsndin , se dit Boucbenot.«n s'éloignant ; où
diable Cœlina, qui a di r*4l «t de l'esprit, a-t-elle été pèchei cet homiïie-là? c'est peut-*7« «A <i»U3eui... à son air, je l'et crois bien capable. ,
L.< co' redanse suivante, Cœlina ne danse pas, elle r«»te a cot# de Prudei-ce et du grand monsieur blond.
— Et elle m'a répondu qu'elle était encore engagée? se dit Bon chenot en se promenant autour de l'enceinte consacrée à la danse , hum... j'ai bien envie d'aller l'ii taire une scène et de chercher une querelle à M. Merlandin... Mais non... ce serait me coiupromtttre... Oublions U perfide!... n'y pe^isoiis plus... fujonsrla même , quand par h,isard je la rencontrerai.
Et pour commencer à la fuir, Bourhenot va s'asseoir à quelques pns de Cœlina; il la suit lorsqu'elle va se remettre eu place pour danser avec .^1. Merlandin. Euliii il la suit encore lorsque, prenant un bras du grand homme blond , tandis qut Prudence preud l'autre, elle sort avec sa soi iété du jardin des Montagnes de Be^eville.
Bouchenot desceml le faubourg du Teiuple en se tenant à une trentaine de pas de Cœlina et de sa compagnie, et toujours es se disant :
— Je ne les suivrai pas... Je me moque bien de mademoiselle Cœlina... et de son grand jobard !... C'ea son amoureux, pwusque c'est elle seule qu'il a fait danser... Ils ont laissé cette pauvre Prudence faire tapisserie sur des chaises... Ah! Cœlina, je ne vous fais pas compliment de votre nouvel adoi^ileur.
Arrivé au coin du boulevard, Bomhenot , au lieu de continuer à suivre les trois {>ersunnes qui montent la rue du Temple, prend à droite, et se met à courir vers son quartier en di^nt ;
— Rentrons chez moi... rentroa» dans moin beait quartier... Je sais fort bien où demeure mademoiselle Cœlini, et je n'ai pas besoin d'aller me crotler dans la Cité... Oh ! c'est âni... on ne me reverri jamais par là.
Bouchenot se couche fort agité; il ne peut pas fermer l'ceil de la nuit, et ne cesse de se répéter : \
— Je ne veux plus penser à mademoiselle Cœlina... je ne l'a.tne plus du tout... je ne la trouve plus jolie!... j'aurai mille maitre-sses qui vaudront mieux que cela; qu'elle aille avec son Merlandin, celé m'est bien égal.
Le lendemain il est levé de fort bonne heure; il s'habille avec soin, puis il sort de chez lui sans s'être en- ore avoué à lui même où il veut porter ses pas; mais il quitte U Chaussé ,'-dAntin, traverse le Palais- Rnyal, le Pont-^euf, et arrive enfin r.c de la Calandre, devant son ancienne demeure; là il s'arrête un moment indécis, mais enfin il entre dans la maison en se disant :
— Il faut absolument que je lui pa.e... que j'aie une eiplication avec elle... après cela je l'oublierai 1^ ucoup plus facilement.
Et Bouchenot monte rapidement uu escalier qu'il connaît bien; il arrive devint la porte de la petite voisine; la def est en dehors, il sent son cœur battre avec force, i .fin il se décide » frapper.
— Entrez, dit Cœlina.
Bouchenot tourne la clef, et il entre chez celle qui fut sa maîtresse, mais avec presque airtant de t ble et de craiute que s'il allait à un premier reudez-vous d'amoe '. .
Eu apercevant Bouchenot . Cœlina rougi; et p.'ilit tour à tour; mais bientôt, surmontant son trouble, elle lui dit d'uu ton très-frnid :
— Quel motif vous amène chez moi. monsieur?
— iMadcmoiselle , dit Bouchenot en chen-haut à reprendre un iui d'aisance... je suis venu... pour avoir le plaisir de vous souhaiter le bonjour. .
— Je croyais, monsieur, que toutes relations étuent uues eulr« nous, et que je n'aurais plus voire visite.
— Je voulais aussi voir George et Tioiothce.
— Ces messieurs ne demeurent plus dans cette maison.
— Et puis... ensuite, m .lemoiselle, je venais vous demander pourquoi hier vousavcl rt(u>C de danser avec moi.
— 11 me»«iulvlc, vooutieur.quc \e suis la maîtresse de danser a c ■ qui je veux , et que cela ne vous regarde |^u«.
WODSTACHB.
— Je lais bien... ijne je n'»i j>lin le droit... de von» en empêcher... et j'»i bien vu... que vom élii i iv c votre amoiin'iii... Il a «ne drôle ■ie tournure , mon reniplaçrint !... (^)uaud je dis mon remiilaçant... je me trompe peut-être... car (le[>uis que uoui ne nous voyous plus... vous «vez pu en aimer bien d'autres.
— J'ai fait ce que j'ai voulu, monsieur, cela ne doit nullement vous inliïresser, et je n'ai d'ailleurs aucun compte à vous rendre; cependant je veui bien vous dire que M. .Merlandin n'est pas du tout mon amant; c'est le prétendu de Prudence; il est venu de l'oissj eiprès pour l'épouser, et si, hier, c'est moi et non pas elle qu'il a fait danser, c'est parce que Prudence avait des souliers qui la gênaient et des cors qui la faisaient souflrir. Voilà ce que c'est que M. Merlandin ; et si je vous dis tout cela, c'est seulement parce que je ne veux pas que l'on croie que j'ai pour amoureux un homme aussi laid et qui a l'air aussi béte. Quand je voudrai des amants, je n'en manquerai pas, et ce ne seront p;"- des .Merlandin... c'est bon pour Prudence, puisqu'il faut des époui assortit.
Le chat de Bouchenot est trouvé ravissant.
— Mademoiselle... je n'ai pas besoin de cette explication pour savoir que... si... que... Ah! ma foi, Cœlina, je n'y tiens plus!... quand on a été si bons amis , c'est trop gênant àe se parler comme cela... Ah! je t'en prie, parle-moi encore comme autrefois !
En disant cela, Bouchenot a été mettre sa chaise à côté de celle de la jeune fille, e( il veut lui prendre la main; mais Ccelina la retire aussitôt en répondant d'un air très-sec :
— Moi, monsieur, je ne veux plus vous parlei comme autrefois, car si vous avez été mon amant , vous ne l'êtes plus; nous ne devons plus nous voir, et, je vous le répète, ii n'y a plus rien de commun entre nous.
. — Cœlina!... pouvez-vous conserver autant de rancune?... Eh bien, j'en conviens, j'ai eu des torts... de grands torts... Quand vous èlei venue chez moi, je ne vous ai pas reçue comme je l'aurais dû... je vous ai dit... des bêtises... Que voulez-vous ! c'était ma robe de chambre... c'était m» fortune qui ne tournait l'esprit... cela est arnvé à bien d'autres. Mais puisque je sens mes torts... puisque je Totiï en demande pardon... CoeUna... ne votidrez-vous pas m'aimcr encore ?...
— Vous aimer !... Oh ! non , monsietir, cela est impossible à prêtent.
— Impossible!... Ah! Cœlina... ma petite Ccelina... vous ne pen- «ei pas cela... Encore une fois, je sais corrigé... je «'ai plus d'orgueil, de sotte fierté... Je sortirai avec toi, Cœlina; tu me donneras le bras... ie te mènerai partout oii tu voudras... Oh ! je n'ai plus peur de me compromettre !...
— Et moi , monsieur , dit Cœlina en se levant et «'éloignant de Bouchenot, je ne consentirai plas à sortir avec TOtis.
— Pounîuoi donc cela ?...
— Parce qu'à mon tour... j'aurais peur de me compromettre.
— Comment!... que voolec-veas dire, madcnoiieUe?... je ne «MU eomprends pa« I
— Oh! cherchez bien, monsieur, et vous me comprendre!...
— De i;râcc I... ej|iliq'iez-vou», Cteliiia...
— Eh bien , monsieur, puisque vous m'y forcez... je tous dirai que si vous avez craint de vous compromettre en sortant avec une grisette , moi, je le craindrais bien davantage en allant avec un mouchard.
— Dn mouchard ! s'écrie Bouchenot, qui reste un moment atterré par ce mut. Un mouchard!... moi... Ah! quelle horreur!... Qui a pu vous dire une chose si abomiaable?... qui a pu me calomnier à ce point ?
— Vos anciens amis, qui rougissent comme moi maintenant de vous avoir connu... Ils ne m'ont pas dit précisément que vous étiex cela... mais j'ai deviné ce qu'ils pensaient de vous par leurs demimots, par leurs conjectures, par leur silence même quand je le* questionnais.
— iMais, Cœlina, je vous jure sur ma vie que cela n'est pas... Voua vous trompez tous... vous me faites injure !...
— Oh! monsieur, il n'est pas question de faire des p'urases ici; il s'agit de parler franchement : vous avez une fortune dont vous ne pouvez pas avouer la source... Vous n'avci aucune place, aucun emploi; vous ne faites rien du matin jusqu'au soir, et vous vivez dans le luxe... dans l'opulence... Depuis longtemps votre conduite était louche, mystérieuse : si l'on vous calomnie, prouvez sur-le-champ d'oii vous vient votre argent... dites comment vous le gagnez... Eh bien, vous vous taisez... vous ne pouvez pas ré|iondre... Ah! vous parleriez si vous le pouviez sans honte!... Vous voyez bien, monsieur, que l'on ne vous calomnie pas, que l'on ne se trompe pas en disant que vous êtes mouchard. Fi, monsieur, fi !... Je vous aurais pardonné toutes vos infidélités, toutts vos fiertés, toutes vos sottises... mais me forcer à vous mépriser, à rougir de vous avoir connu , voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Ne revenez plus chez moi , c'est inutile, monsieur, car je ne veux plus vous voir, et je 6'ouvrirai pas ma porte quand je penserai que c'est vous.
Bouchenot reste quelques instants comme accablé par tout ce qu'on vient de lui dire; puis il semble indécis, incertain de ce qu'il doit faire : on dirait qu'il va parler... Mais tout à coup, prenant son chapeau, il sort brusquement sans avoir levé les yen sur Coelioa , et celle-ci , courant à la porte, la referme avec violence sur Bouchenot.
En sortant de chez Cœlina , Bouchenot a marché longtemps au hasard; le nom de mouchard qu'on vient de lui donner retentit encore à ses oreilles. Il souffre, il étouffe, il ronge ses ong«es; il lui semble Eaintiiu^iî» t;»e tout le monde le regarde d'un air de dédain, de mépris, que cb. c .;. « Je 'r.: la même opinion que la petite enlumineuse.
L'heure du aiuei arrjve, mais Bouchenot n'a plus d'appétit; il rentre chez lui et se met au. iit; il se sent malade, il a la fièvre, et à chaque instant il se dit :
— Me croire mouchard !... suis-je assez malheureux!... et mes anciens amis ont de moi la même opinion! Ah ! je ne m'étonne plus s'ils passent près de moi sans avoir l'air de me voir... s'ils se détournent pour ne plus me parler... Cette petite Cœlina qui me méprise... qui craindrait de se compromettre en sortant avec moi... Suis-je asses hamilié'... Pourtant je pouvais me justifier... lui dire la vérité... Pourquoi ne la lui ai-je pas dite?... je ne sais.^^crains encore... alors je perdrai 1* pension qu'on me fait !... Maïs o^étais-je pas cent fois plus heureux lorsque je n'avais pas le sou?... Mon Dieu! moi qui croyais qu'il suffisait d'avoir de l'argent pour être content !
Quelques jours s'écoulent. Bouchenot est toujours triste et chagrin; il n'ose plus retourner chez Cœlina, et pourtant il brûle de la revoir; quelquefois il va jusqu'à la rue de la Calandre; mais arrivé devant son ancienne domeure, il n'ose point monter, et revient lentement sur ses pas. Maintenant il ne s'occupe plus du tout de sa tournure, et ne fait pas attention à la manière dont il met son chapeau.
Un matin , en suivant les boulevards sans savoir oii il veut aller, Bouchenot voit venir devant lui un jeune homme qui est pâle et semble souffrant ; malgré le changement qui s'est opéré dans ses traits, il reconnaît Henri, et court vers lui en s'écriant :
— Je ne me trompe pas ! c'est mon ami Henri... Mon Dieu I comme tu es changé !... tu as donc été malade ?...
Henri lève les yei^x, et, en reconnaissant Bouchenot, semble vouloir rétrograder; mais il est trop tard : déjà Bouchenot est devant lui. Il se contente alors de répondre d'un air contraint :
— Je vous remercie... je n'ai pas été malade... mais d'autres motifs... Pardon... je suis pressé... je ne puis m'arrêter.
— Eh quoi !... tu me quittes si vite... et sans me dire pourquoi tu es changé ainsi ?...
— Oh! cela ne peut vous intéresser... Veuillez me permettre...
— Cela ne peut m'intéresser... Comment!... tu ctois donc que je ne t'aime plus... que je ne suis plus ton ami... Je ne veux pas que tu croies cela !... Qu'est-ce que j'ai fait pour que vous me traitiez tous comme cela?... Voyons, Henri... donne-moi une poignée de mais, et rends-moi ta confiance.
Henri retire sa main, qoe BouAenot vonlait prendre, en répondant d'un ton glacial :
— Monsieur, il y a de ces choses qui ne peuvent s'avouer... vooe is wv«B B»i/mx que pcvsonne... Cetu qù furent vos amis Ja£s b9
peuvent plug l'être aujourd'hui. Ne m'obligez paa à voui en dire davant:t|;f. Adieu.
— Kon !... non! sacré fichtre! tu ne me quitteras pas ainsi! s'écrie Bouchrnot en s'emparant du bras de Henri. Ob ! je sais bien ce que vous pense» tous de moi !... Cœlina me l'a dit... des choses affreuses... mais qui ne sout pas !... Me croire un... Je n'ose pas dir» ce mot-là... Comment pouvez-vous penser cela de moi ?... vous me ju(;ex donc bien mul ?... Henri, donne-moi ta main ; je suis encore digne de la presser... Je ne suis pas un mouchard... entends-tu !... hi, Ui, bi!... je veux être toujours l'ami de mes amis... hi , hi, bi ! et on verra... qu'on ne... enfin, c'est indigne !... bi, hi !
Bouchenot pleurait comme un enfant. Henri se sent touché de ui douleur, et lui abandonne sa maia en lui disant :
— Kh bien, si l'on vous a mal jugé... calomnié... vous pouvez vous justifier, et nous vous rendrons notre estime et notre amitié. Cunsolez-voiis, Bouchenot, votre douleur peut avoir t^rtlerme ; mais la mienne... oh ! jamais... jamais ! je suis coudamné k soufftir sans eapoir.
M. Mirevalle, le prétend* beaa-père de Bouchenot.
— Comment?... pourquoi donc ?... que t'est-il donc arrivé ?
— Celle que j'adorais... celle qui devait faire le bonheur de men existence... je m'en étais flatté du moins... ma Pauline enfin... dans huit jours elle sera l'épouse d'un autre.
— Se p««rrail-il !... mais son père ?...
— Son père m'avait laissé espérer que je pourrais devenir son gendre... Je devais d'autant plus m'en flatter que mes affaires ont prospéré... que mon commerce est bien établi... mais un parti brillant s'est présenté... un homme est venu avec une grande fortune... Pauline a eu beau supplier son père... celui-ciest ioQeùble... et il ne me permet plus même de la revoir.
— Mon pauvre Henri !... Ah ! je ne m'étonne plus si je te trouvais si pâle, si défait. Mais n'est-il donc aucun moyen de fléchir ce père... de supplanter ton rival ?
— Aucun!... Que puis-je faire?... M. Mortandal est un komme très-est imé... il a au moins trente mille livret de rente...
. — M. Mortandal ! répète Bouchenot eu changeant de coulear. Quel nom viens-tu de prononcer là ?
— Celui de l'homme qui va épouser Pauline!... qui me ravit tout espoir de bonheur...
— Ah! mon Diou !... il se pourrait!... Oh! quel singulier hasard!
— Conuailrais-tu M. Mortandal ?
— Mais... peut-être... c'est ce Marseillais qa« je visa la soirée de cette (lame... Madame Merlier?
— Précisément... c'est là sans doute qu'il a vu Paulin*, et qu'il en est devenu lunouieux pour mon malheur.
— llcnii... mon pauvre Henri , écoute... tu peu» encore être heureux... épouser celle que tu aiuies...
— Il se pourrait! Que dis-tu?... comment?
— Oh! c'est que je puis, m-ji. . l'aire manquer le mariage de M. M.oi't.u.à;il... je puis t'apprendre sur cet homme de* ehosw... de* choseD eiTrajaules.^
— Oh ! mon cher Bouchenot! serait-il possible?...
— Oui... oui... Tiens! c'est fini, c'est décidé!... je veux fue ta sois heureux... que tu épouses ta F^auline... je ferai ton bonhe'ir... e> on verra que je ne suis pas un mouchard ! Je le dirai to'it... je t'apprendrai ce secret... que je gardais avec tant de soin... J'y perdrai mes rentes... nuis tant pis, ça m'est égal... on ne m'appellera plu* mouch;ird \..,
— Oh ! mon ami , si tu fais manqiMr ce mariage qui m* déseipira, tout ce que je possède est à toi.
— Je ne veux plus d'argent. . je n'en veux plus... ça m'ennuie d'être à mon aise; ce que je veux, c'est que tu sois heureux avec celle que tu aimes; c'est que tu me serres la main, que tu me tutoies comme autrefois... et queCcelioa ne craigne plus de se compromettre en me donnant le bras pour sortir avec moi; ce que je veux enfin, c'est qu'on ne me méprise plus... car je sens là... au fond de mon cœur, qu'il n'y a point de fortune, de bien-être... de beaui babiu qui puissent dédoousâger un homme de la perte de l'estime des honnèlei gens.
— Bien, bien, Bouchenot. Ah! donne-moi ta majn, que je la preste... je veta bien maintenant que nous nous trompions sur la source de ta ferlune.
— Tu sauras tout... tout... Cet aveu que je vais te faire peut me coûter la vie... car let coquins m'avaient fait jurer le secret tous peine du plus terrible chitinent... mais je m'en moque, décidément je brave tout... je n'ai plus peur! 11 s'agit de te rendre au bonheur et de reconquérir l'estime générale, cela vaut bien la peine qu'on risque quelque chose.
— Ah! parle, Bouchenot, explique-toi, je t'en supplie...
— Allons chez toi ; ce n'est pas en plein air que l'on fait de telles confidences... c'est qu'il ne s'agit pas ici d'une petite affaire... nou» ne saurions prendre trop de précautione. *
— Eh bien! viens chez moi alor«... mais viens vite... car je brûle de t'entendre !
— Veux-tu que je te donne le bras ?
— Si je le veux!... Ah! peux-tu encore me le demander? Bouchenot s'empare avec fierté du bras de Henri, et tous deaz
doublent le pas, tant ils ont hite d'être arrivés et de pouvoir se parler sans témoins.
CsATiTRi XXV. ^ Où l'on revoit Moustache.
Quand le» deux amis sont arrivés, Bouchenot s'enferme avec Henri dans la chambre de ce dernier; il regarde si les fenêtres sont bien closes, si personne ne peut les entendre, et, après avoir pris toutes ces précautions, se décide à parler.
— Tu sais, mon cher Henri, que tu fus assez longtemps absent de Paris; alors je demeurais avec George et Timothée. Et alors nous étions bien malheureux... c'est-à-dire bien pauvres, car du reste cela ne nous empêchait pas encore de rire, de nou» amuser quelquefoi»; nous prenions gaiement notre parti... et pourtant nous en étions réduits à n'avoir plus qu'un habit pour nous trois... Un jour... je crois que c'était la veille de ton retour, un jour je sors! c'était mon toac de mettre l'habit. Nous avions vendu quelques effets, il restait cin^ francs dans ma poche, sur lesquels j'avais promis à me» amis d'acheter un pâté pour leur souper. Me voilà donc dehors ; je fais le gentil... je me pavane... je casse une canne... j'achète des parfums au lieu d'un pâté; bref, n'ayant plus que quelque» sou», je suis réduit à déjeuner sur le pouce. Je venais d'entrer chez tus charcutier, oii je dépensais ma monnaie, lorsque je vois passer une jeune fille «siea bien faite. Tu tais que j'ai toujours eu un penchant trèj-pronone« pour le beau sexe... je mets mon jambon dans ma poche, et me veilà à suivre les pas de celte jeune fille...
— Mais, Bouchenot , je ne vois pas quels rapports il y a dans tout cela avec ce qui regarde mon mariage.
— Attends donc!... nous allons j arriver. Lais»e-mei aller par ordre, sans quoi je m'embrouillerai». Cette jeune 4lle avait un chien... un gros chien... espèce de barbet manqué... Maadit chien , va ' c'eet pourtant lui qui fut ca«»e de tout !... La fille était une grosse sotte qui ne vouletpa» mécouter; le chien, au contraire, »e plaça derrière moi et ne me quitta plu»... Je m'aperçu» bientôt que c'était au jambon que j'avais dans ma poche que je devais l'anuti* de Mousuche. Je 6s ce que je pu» pour ckattcr le chien, mai» inutilement; brrf, la jeune fille disparut et MousUche me rcsu. Je ne te ferai pa» I* récit de toute» le» aventure» que ce maudit chien m'attira ; il te suffira de aavoir qu'après avoir été battu... m'être battu avec des saltimbanques, je me trouvai le soir lur le boulevard Saint-Airtoine dans un état piteui. Mon habit, ou plutôt notre habit était an loques... e»i« j'était si honteui de ma position que je n'otais plu» rentrer prè» de me» compagnons, qui comptaient sur l'habit pour sortir le Icndeœai». Alors, évitant le monde, cherchant le» rue» le» pi»» déaerte», je marchai longtemps... je traversai le canal; voilà tout ce que je m «rappelle... pui» enin je m'arrêtai dan» une eapèce de raelle el je m aaeu sur uae pierre. Le cKiea, qui m'avait qaitté on momemt. r»v™« bientôt à moi; U s^àklait m'inviter à U murr*. Je pc— ai gee m»r
m aieis arte 4* te d.-eMe é^ m m^mmm , «t je méM* M«4
ijilie, ii'éiaiK pat ficM de retrouver la Jeuue tille ei Uésirant lui reiidie son chien.
Moustache me conduisit deyant ane vieille maisonnette, espace «le masure; on ne voyait aucune lumière nulle part; le chien «e frottait contre U porte d'une allée. Je m'avançai pour frapper, mais je ne trouvai qu'un loquet qui m'ouvrit aussitôt l'entrée de la maison. Tout cela était uoir comme un four; mais le cliifu avait bien vile enfilé l'allée, et je me décidai à le suivre, croyant toujours que j'allais retrouver la jeune lille. J'avance donc en tâtonnant; j'arrive dans une petite cour, puis «levant l'escalier d'une cave; alors j'entends un bruit sourd et uniforme... comme des coups de marteau... Je ne sais quel ilémon me poussait... Au lieu de me sauver, je descends dans la cave, j'arrive dans un couloir... j'aperçois de la 'umière, elle partait d'un caveau dont la porte n'était qu'à demi fermée; c'était de U que venait le bruit. J'entends plusieurs voii d'hommes, j'écoute... ils parlent de la police... ils craignent d'être surpris, arrêtés... ib attendent un de leurs compagnons qui est sorti. Je vois que je suis tombé dans un repaire de bripa»ds, et je ne songe plus qu'à me sauver; mais je me jette dans unj planche, je tombe, et trois bommes sortent du caveau et accourent sur moi en faisant des imprécations horribles!...
— Un de ces hommes... celui qui paraissait commander aux autre», me dit «vec une voix... une voix étourdissante :
— Que f» les-vous ici? comment y êtes- vous venu?
— J'y suii) venu par hasard, sans aucune ii.tt niion de vons noire, ■i de vous surprendre, messieurs, répondis-je en tremblant, car f tvoue que je n'étais pas du tout rassuré.
— Et savez-vous, reprit-il, ce qui nous occupe ici ?...
— Je me doute bien, messieurs, répondis-je, que vous faites de la fausse monnaie; mais laissez-moi m'en aller, et je vous jure que je n'irai pas vous dénoncer. D'ailleurs je ne sais pas oit je suis, dans quelle rue je suis... Le hasard m'a fait tomber au milieu de vous, parce que vous aviez oublié de fermer votre porte. Mettez-moi denors , et vous n'entendrez jamais parler de moi. Pendant que je parlais , je vis ces kommes se regarder entre eux... je les vis même rire, ce qui me sembla d'assez bon augure. Puis, celui qui était le chef parla tout bas aux autres , ensuite il revint vers moi et me dit : — Nous allons te rendre la liberté, mais c'est à condition que tu ne parleras jamais de ce que tu as vu celte nuit; si tu manques k ton serment, prends garde, tu t'exposeras aux plus terribles cb&t/ments. Je promis, je jurai, je fis tous les serments qu'on voulut. AU rs on me banda les yeux, on me prit par la main, on me fit sortir du caveau, puis de la maison, on me fit marcher quelque temps; enfin, quand j'ôtai mon bandeau, je me retrouvai dans une autre rue, près du canal. Je pris mes jambes à mon cou , et je revins tout tremblant, tout malade, près de mes amis, aiuquels je n'osai pas conter ce qui m'était arrivé,
— Voilà une bien singulière aventure !,., mais je ne vois pas encore...
— Attends donc... Le lendemain tu vins nous voir, tu nous prêtas. de l'argent ; mais pendant que mes amis étaient allés te retrouver pour déjeuner, juge de ma surprise en trouvant trois cents frans en or, en bon or, dans la poche de mon habit déchiré... c'étaient les misérables qui m'avaient gratifié de cela.... Que ponvais-je faire?... Il m'eût été difiicile de leur renvoyer leur argent, je le dépensai... et tu comprends pourquoi j'étais moins pressé d'accepter la place que tu m'avais offerte. Cependant, n'ayant plus rien, j'allais entrer chez toi lorsque tu me menas chez madame Merlier.. Eh bien! là, dans cette belle société , sais-tu qui je rencontrai ? le chef de mes faux monnayeurs...
— Se pourrait-il?... oh! non, c'est impossible... tu as cru reconnaître , tu t'es abusé.
— Je me suis si peu abusé que le lendemain de cette soirée je reçus une lettre renfermant mille francs, avec des remercîments pour ma discrétion , et de plus la promesse de cinq cents francs par mois tant que je continuerais à me taire... La voilà, la cause mystérieuse du changement qiii s'opéra dans ma position... et depuis ce temps on n'a jamais manqué à la promesse qu'on m'avait faite; tous les uois je reçois dans une lettre un billet de cinq cents francs.
— Mais celui qui t'envoie cela... ce misérable que tu as reconnu chez madame Merlier... qui donc est-il ?...
— Tu ne l'as pas deviné !.., c'est ton rival, celai qui veut épouser ta Pauline...
— M. Mortandal !.,.
— i.ai-même !...
Henri reste quelques moments muet de surprise ; puis il saute au cou de Bouehenot, et l'embrasse à plusieurs reprises en s'écriant :
— Ah! mon ami! quel bonheur!... il se pourrait!... Oh ! non certaibement, il n'épousera pas Pauline... elle ne sera pas la femme d'un misérable. Et si M. Giraumont savait cela!... Mais qui aurait cru?... — Mortandal... un négociant estiiBé... un homme dont la fortune, le crédit, sont si bien établis !...
— Parbten ! il n'est pa? difficile de faire fortune quand on se la fabrique soi-inêtne...
— M, Maitoadai se*«it an foui ao&Bajreur... Boucfaenot, es-tu
•MOi:.SiA< ;!K.
Wen certain de ce que tu avances ? Sais-tu qu'on tel crime mérite la mort... et que pour en accuser quelqu'un il faut des preuve»?...
— Des preuves'... de» preuves '... c'est ce qu'il sera peut-être difficile de se procurer. Enfin, ce qu'il y a de certain , c'est que je t'ai dit tout ce qui m'est arrivé, sans y rien ajouter. Maintenant c'est à toi d'en faire ton profit. Quant à moi , je vais prul>.<l>lement être assassiné un de ces soirs en rentrant chez moi, pour prii de mon indi»créiion ; mait j'y suis préparé. Que tu sois heureux, qu'on ne me méprise plus , c'est to'it ce que je demandais , et je ne regretterai pas une fortuue qui venait d'une si vilaine source.
— lla»aure-toi, mon cher Houchenot, je veillerai sur tes jours.,. Dès aujourd'hui viens demeurer avec moi, ne me quitte plus.
— Je le veui bien , j'ai assez de la Chaussée-d'Antin.
— Mais, d'abord, voyons comment nous parviendrons à confondre ce Mortandal. Celte maison oii tu l'as surpris... tu vas m'y conduire.
— T'y conduire! j'en serais bien en jieine !... Comment veux-tu que je la retrouve ?... Je te dis que c'était la nuit... dans un quartier qui m'est inconnu, je marchais au hasard , je suis arrivé là sans savoir comment... et quand j'en suis sorti j'avais les yeux bandés.
— Mais ce chien qui t'a mené à celte maison ?
— Moustache !... Ah ! parbleu! si l'on savait oii il est, à la bonne heure! mais oîi le trouver? la jeune fille qui l'a perdu se trouve être une amie de Coelina ; elle ae nomme Prudence. Je l'ai revue plusieurs fois.
— Eh bien ! par cette jeune fille, on pourrait savoir...
— Uien du tout : elle n'a pas revu le chien. Elle demeurait dan» un quartier fort éloigné de celui oii celte aventure m'est arrivée. Moustache lui a été donné par son parrain , jardinii-r"Oeurisle qui est retourné à son pays. Il n'y a rien à espérer de «e côte ; tout ce que je sais, c'est que nous avons vu une fois le chien à >!oulmartre ; il était avec des hommes que je n'ai pas reconnus, et qui n'ont pas voulu le rendre à son ancienne maîtresse.
— Gomment donc faire?., comment avoir des preuves pour démasquer ce Mortandal, ou le forcer à renoncer lui-même à la main de Pauline?... Ah! les lettres qu'il l'a écrites...
— Il n'y en a qu'une dans laquelle on a écrit ; mais ce n'est pas signé, et tu penses bien que ce n'est pas son écriture.
— N'importe, je vais d'abord écrire à M. Giraumont, le supplier de différer le mariage de sa fille, en lui promettant d'importcmtes révélations sur M. IVIortandal ; ensuite nous nous mettrons en course pour retrouver cette maison oii tu as été la nuit... et nous la trouverons, il le faudra bien... '
— Oui , à moins qu'on ne l'ait abattue depuis; ce ne serait pas impossible... car il y a près d'un an de cela...
— Ah ! Bouehenot , ne m'ôte pas l'espérance après m'avoir fait entrevoir le bonheur.
— Mon ami , je ne veux rien t'ôter , seulement je crains que cela ne soit un peu difficile ; enfin , nous essayerons. Par exemple, je te préviens d'avance que si je reconnais la maison des faux monnayeurs, je n'entrerai dedans qu'avec la force armée , parce que je ne veux me faire assommer que le plus tard possible. Ecris toujours au papa Giraumont ; moi, pendant ce temps, je vais prendre un cabriolet à l'heure , je me fais conduire chez George , chez Tiraothée et chez Coelina ; je vais leur conter à tous ^jPoîi venait ma fortune. J'ai commencé à parler, je parlerai à tout le monde. Ah ! on me croyait un mouchard ! ah ! fichtre ! on va savoir que cela n'est pas ; et si cela est nécessaire , je ferai tambouriner mon histoire dans tous les quartiers.
— Garde-t'en bien , Bouehenot , car alors M. Mortandal sera averti ; il se tiendra sur ses gardes : nous ne pourrons plus le surprendre. Il faut au contraire recommander le silence à nos amis.
— Le silence, soit... ma;-, o'es* :?gal, je parlerai, je leur dirai tout... Je ne veux plus avoir la mcinOit- shobc de cachée pour personne... je ne veux pius faire un pas sans ^u'on sache où je vais... Ma conduite sera claire comme de l'eau de roche, et on ne dira nlus que je suis un mouchard.
Bouehenot laisse Henri écrira st. .ettre ; il sort, prend un cabriolet, se fait mener chez George iH Tjnothée, dont Henri lui a donné'l'adresse, et, sans se éconcerler par l'accueil glacé qu'on lui fait, sans leur laisser le temps de lui demander le motif de sa visite, leur dit :
— ÎV^essieurs, vons m'avez mal jugé. Je viens vous apprendra' quelle était la source de ma fortune ; je viens vous conter toutes metaventures , parce que je ne \ eix pas que vous ayez peur de voi>f compromettre en ; e donuar.t ia main. f
El Bouehenot fait à ses artiis le récit qu'il vient de faire à Henri,' et ceux-ci l'embrassenl eu le félitvilant d'avoir renoncé à une fortune mal acquist! pour rendre leur aïrii a-i bonheur. ;
Bouehenot laisse ses anciens amis et se fait conduire rue de ïa| Calardre. Il monte l'escalier en pftrlant tout seul et tout hsut, comme s'il était déjà devant Cœiina ; mais lorsqu'il frappe chez h petiie enlumineuse, celle-ci, qui a reconnu sa voix, ne veut pas lui ouvrir, et lui crie à travers ia porte :
— Lafssei-n'oi tranquille, monsieur, je ne veux plus vons recevoir : vous en savei le motif. Il est inutile que voua reveniez chez moi»
MOOSTACHE.
— Mademoiselle ! dit Boiichetiot en collant sa bouche contre le trou de la serrure , je viens me jnEtifier... je viens vous prouver que je ne suis pas un monchrird. Me» amis m'ont déjà rendu leur estim(^,.. vous me rendrez la vôtre. Oiivrex-moi la porte (iouirr»inour de Dieu. [
Cœlina a ouvert. Houchenot entre et s'assied, réclame toute l'at- j tentiun de la jeune fille , et lui ri'-)iftte toui ce qu'il a àé]k dit à ses inciens amis. Cœlina a écouté Bouchenot avec le plus vif intérêt ; sa figure exprime tout le pl.iisir qu'elle éprouve d'entendre la justification de son amant. Enfin, elle ne le laisse pas achever, elle est déjà dans ses bns; elle lui prend la tète, t'embrasse sur le front en l'écriant :
— Mon pauvre petit Bouchenot, qiie je suis contente! je puis donc t'aimer encore... t'aimer toujours... Ah! voyez-vous, monsieur, qne vos coliques étaient feintes... c'é'^it de frayeur, quand lu rencontrais ce vilain hoiame, qu-nrf tu avais peur d'être eom-
J promis.
— C'est vrai... j'en conviens : tout ce qui me rappelait cette effrayante aventure me troublait, me bouleversait. Maintenant c'est .fini, j'ai pris mon parti... je suis résigné à tout.
— Comment, résigné à tout?
— Sans doute ! à présent que j'ai parlé , que j'ai divulgué la source de la fortune de M. Mortatidal , je dois m'attendre ^ être assassiné un de ces soirs!...
— Par eiemple ! je voudrais bien viir cela ! Ecoute, ne me quitte pas... ne sors pas d'ici ; cache-toi d:'ns mon lit, n'en bouge pas.
— Ma chère amie, ce que tu me proposes aurait certainement son agrément , mais j'ai prorais à Henri de l'aider à trouver la maison des faux monnayeurs, et je dois tenir ma promesse.
— M.tis pourquoi ne pas dénoncer tout de suite M. Mortandal à la justice ?
— Pourquoi... parce qu'il faut avant tout avoir des preuves... des rensei|;nenienls positifs h donner. Un homme riche ne se dénonce pas comme cela! Si c'était un pauvre diable... je ne dis pas; mais un homme qui a trente mille livres de rente !... cela paraît toujours innocent.
Bouchenot quitte Cœlina , après lui avoir promis de la revoir bientôt. 11 retourne c'.iei, Henri ; celui-ci a envoyé sa lettre , et il attend impatiemment Bouchenot pour commencer avec lui les recherches qui pourraient amener k la découverte de la vérité.
Les deux amis sortent ; ils se dirii^ent vers le quartier oii Bouchenot s'est rendu le soir de sa mésaventure avec les saltimbanques. Ils marchent lentement, ils prenncut de préférence les rues les plus désertes ; Henri s'arrête souvent en disant à son compagnon :
— Regarde bien , est-ce cette maison ? Bouchenot examine . et secoue la tête en répondant :
— Non... ce n'est ;s cela... il me semble qu'il y avait un grand mur... je n'en suis ; />ieu .sûr... ».'h ! si lait... je me rappelle à présent qu'il n'y avar. point de maisons dans le voisinage; par conséquent, ce ne peut être cela.
On marche de nr.uveau, on s'arrête souvent, quelquefois les deux amis reviennent sur leurs pas pour examiner encore une maison qui a quelque apparence avec celle qu'ils cherchent. Mais Bouchenot répète encore :
— Cela ne peut être là. Je m'en souviens très-bien maintenant : c'était l'u bout d'une ruelle dans laquelle il n'y avait aucune habitation. C'était une bicoque entièrement isolée, et toutes celles-ci ne le sont pas.
La journée s'écoule en recherches inutiles. Le lendemain, Henri et Bouchenot se remettent en roule, et explorent sans plus de succès tout le quartier dans lequel doit être la maison mystérieuse.
— C'est inconcevable, dit Bouchenot, il faut qu'on ait démoli la maison , sans quoi nous la trouverions.
Henri se désespérait, il voyait approcher le terme fixé pour le mariage de Pauline avec M. Mortandal, et comme aucune preuve n'était venue apiiiiyer ce qu'il avait écrit i M. (liraumont, le vieux négociant «vail méprisé cet avis, qu'il supposait dicté par la jalousie, et ne vou- 1 il pas reculer l'hymen de sa fille.
Renonçant à des ritherches qui semblent devoir n'amener aucun tuultat, Henri est resté chei lui, accablé, désespéré; car c'est le surlendemain que Pauline doit être la femme d'un autre , et il n'a pas trouvé de moyens pour empêcher ce mariage. Ceorge et Timolhée sont auprès de leur ami; ils cherchent à le consoler et à lui donner encore un espoir qu'eux-mêmes n'ont plus. Bonclienot n'est pas avec eux, il est allé vnir Cielina pourcKercher avec elle par quel expédient 6u pourrait empêcher une union qui fait le malheur de Henri.
Tout à coup on sonne avec violence. Les trois amis ont liessailli, Henri espère quelque bonne nonvelle; bienlôt, en effet, Bouchenot parait, tt uant en laisse un i.ios chien, el s'écriant :
— Victoire, mes amis! vie unie! voilà Moustache.. .je l'ai retrouvé... )e le ramène... sans la permission de son maître, mais c'est égal, je la rauiène...
-' Moustache ! s'écrie Henri, dont le* yeux brillent à% joie et d't*péraiioe.
— Quel est ce chien ? demandent George etTimothée.
— Eh! paxbleu, e'cit celai qui fut causo de ^ m mes ivtBtutw...
celui qiji me conduisit la nuit dans eetW petite miiton que nom n» pouvons pas retrouver. M^is il la retrouver» lui!... Ob!... ie« chien* sont plus adroits qne les homme»... ils ont le net plus fin.
— Par que! bonheur as-tu retrouvé ce chien? "lit Henri.
— Ah! ma foi! c'est bien le hastrd... la Providence... on plo'.U c'est au jambon de Bayonne que nous en tommes redevable*. Eeouteimoi : je me rendais chex Cœlina, la tète préotcupée de ce maudit mariage qui désole notre ami, et cherchant comment on pourrait forcer ce Mortandal k j renoncer. Comme je sais que Cœlina a beaucoup d'imagination, je lui avais proiuis d'aller déjeuner avec elle, et tout en déjeunant nous devions causer de cette affaire. Tout k co"" je me rappelle iju'hier j'ai promis à ma bel'e de lui porter quelu >e chose pour déjeuner; j'étais auprès de Véro-Dodat, j'entre, je me fois servir un superbe morceau de jambon de Bayonne... je sais qie Cœlina a de la prédilection pour le bayonne, je mets le jambon dans une poche de mon habit, et je poursuis mon chemin. En traversant U rue Saint- Honoré, un embarras de voitures m* force, pour me garer, à entrer dans la boutique d'un marchand de vin ; je me remets en marche, mais je n'ai pas fait dix pat que je sens quelque chose dans mes jambes ; c'était un gros chien qui me suivait de fort près. Je veux le chasser... Mais jugez de ma surprise, de ma joie, en reconnaissant Moustirhequi, fidèle à son penchant pour le jambon , avait probablement seou mon emplette lorsque j'étais arrêté devant le marchand de vin , et depuis ■ e temps avait constamment cherché à fourrer son nei dans ma poche. Oh! vous pensez bien qu'alors ]•• nèle chassai plus. Je fit mieux : de crainte qu'il ne m'échappât, ce dont la pauvre bètr- n'avait pas envie, je passai mon mouchoir djis son collier, et de iblant le pas, de peur que son maître ne se mil a sa poursuite, je suis revenu ici avec Moustache, ni pressé de vous montrer cette heureuse capture.
— Maintenant, dit Henri, nous allons retourner avec le chien dans le quartier que nous parcourons en vain depuis quelques jours.
— Un moment dit Bouchenot, mon avis est qu'il vaudrait mieux attendre la nuit, car c'est la nuit que Moustache m'a mené k U maison isolée. Il ne faut pas déranger ses hi<bitudes.
— Il a raison, dit George, attendons la nuit. Mais nous irons avec vous , nous ne vous laisserons pas aller seuls à la recherche de cet faux monnayeurs.
— Venez avec nous, dit Bouchenot, cela n'en vaudra que mieux.
— Et nous prendrons des armes , dit Timothée , chacun une paire de pistolets.
— Très-bien pensé! reprend Bouchenot. En attendant, dînons bien, buvons beaucoup; cela nous montera la tête pour l'expédition de ce soir.
— Et surtout, dit Henri, veillons bien sur Moust*«he, qu'il ne nous échappe plus.
— Oh ! sois tranquille, tant que j'aurai du jambon dans ma poche , il ne s'éloignera pas.
Les quatre jeunes gens dînent ensemble, et attendent avec impatience que la nuit vienne. Timothée est allé chercher ses pistoleu et ceux de George; Henri a les siens; Bouchenot ne veut pas avoir autre chose qu'un canif. Enfin la soirée arrive, et l'on te met en marche avec Moustache, que l'on tient encore en laisse.
Parvenus dans le quartier qui est de l'autre côté du canal, dans les environs de la barrière de Ménilmontant, on lâche le chien, mais on ne le perd pas de vue. Bouchenot a eu soin de vider sa poche, afia que Moustache ne s'obstinâl pas à rester auprès. Pendant quelque temps le chien suit les jeunes gens et n'a pas l'air de vouloir l«t quitter. Mais tout à coup, au détour d'une rue peu fréquentée. Moustache prend sa course sans regarder derrière lui.
— U se reconnaît ! dit Henri , il va nous conduire , ne le perdent pas de vue.
Les jeunes gens sont obligés de courir pour suivre le chien, qui trotte très-vite et qui a déjà enfile plusieurs ruelles, tufin .Moustache vient de s'arrêter devant une petitCTnaison qui est tu bout d'un mui.
— C'est là ! s'écrie Bouchenot, oui, c'est bien là, je reconnais parfaitement la maison.
— Et nous avons passé plus de vingt fois devant cette maiion , ai Henri, et tu ne l'avais pas reconnUii?
— C'est qu'il y a quelque chose que je ne comprends pas. Antrefois la maison était seule dans la ruelle... maintenant en voilà deux auprès... une là-bas... une en face.
^ — Pirbleu ! ou les a b.Uies depuis, dit George. Il est bien facile de voir rt'elles sont neuves.
— Ah! ma foi, c'est-ce qui m'a trompé; mais c'est bien là... d'ailleurs, vous le voyez, messieurs. Moustache est contre la porte de l'allée... il voudrait bien entrer... Voyous si en toiiniant le loquet.»
Henri court à la porte, mais le loquet est décroché, et cette toi* l« maison est bien fermée.
— Comment allons-nom faire? dit Bouchenot: employer la violence pour entrer dans cette maison, ce serait maladroit ; ensuite nou, ne sommes pas certains que M. Mo'-landal et te' complicrs y toien en ce moment , et il aurait f.nllu pouvoir les prendi* sur le fait.
Peiul.iut que les jeunet i;ens se consultaient |>our Mvoir ce qu'il avaient à faire, un cabriolet s'arrête à l'eulrée de la ruelle, un horam» an desctnd et te dirifi doac«u«U v«n U ■lii— dnaat Uqa«ll« «n
MOITiTACHE.
la ehUn j le( jeune» gens »e lont éloignés et cachés derrière l'angle d'un mur, afin de u'ètre (loinl apiriçus par ert bouline ; mais ils n'ont f«i |wn»é à eniuipner Ir cliien, qui est resié blotti contre lu porte.
L'uidividu, (lui a quille le cabriolel , est arrivé devant la porte de la maiion ; là, il tire une clef de la poche et se dispose à ouvrir, lorsque Monstaclic se met à aboyer.
— yue le diable soit du chien ! dit une voix que Henri reconnaît brt bien i>our être celle de M. Morlandal; je ne l'avais p.is aperçu... , )u'esl-ce qu'il fait là?... Alloua, va-t'en!... Il ue bouge pas... N'imporie, entrons vite...
i'.l. Alortandiil fst entré, mai* il a refermé la porte sur lui et sur Muuatache, qui s'eit l'autilé avec lui dans la maison.
Ed ce moment, M. Mortandal ett U... dans cette maiion, nous l'y avons vu entrer, et il n'en e^t pas sorti. ()ut voulci-vous faire, monsieur? nous nous soumettrons à votre décision. Voulei-vou» que nous allions requérir la force pour nous faire ouvrir cette nuiison , ou devo'ns - nous employer un autre moyen? Parlez, nous vous obéirons.
— M. iMortandal est dans cette maison... vous en ète* certain? répond le vieillard.
— Oui, monsieur.
— Eh bieu! il faut éviter l'éclat... il faut tâcher de pénétrer aussi dans cette demeure, el savoir enfin ce que M. Mortandal y fait.
— Oui, certainement, dit lloucbenot, il faut péuétier la dedans... quoique ce soit peut-être fort dangereux. Mais comment se faire ouvrir cette porte ?
En ce moment, on entend du bruit dans l'allée; bientôt la porte est vivement heurtée : c'est Moustache qui est en ded.ins, el qui fait tous ses elïoi ts pour sortir. A force de pousser avec ses pattes, le chien a levé le loiiuet qui ferme en dedans. Uouchenot a entendu ce'que fait Mou^ache ; il saisit le moment pour pousser la porte avant que le loquet soit retombé, et bientôt l'entrée de la m^iison leur est ouverte.
— Décidément, Moustache est notre providence! dil Ltouchenot. Venez, messieurs... entrez ! ae faites pas de bruit. Prenez vos armes ; je vais vous suivre.
— Va plutôt devant pour nous guider, dit George.
— Non, je vous guiderai mieux par derrière... Venez, mais du silence !
On entre dans la maison, on marche en silence, on arrive dans la petite cour ; puis, en approchant de la porte de la cave, on commence à entendre comme des coups de marteau.
— Entendez-vous? dit Bouchenot; ils sont en train de travailler.
— Desdendons doucement ! dit Henri ; j'aperçois une faible lumière.
Les jeunes gens et le vieillard descendent l'escalier ; ils arrivent dans la cave : ils entendent parler dans un caveau voisin dont la porte est entre-bàillée. George, Henri et Timotnée arment leurs pi»- X tolets, et se précipitent brusquement dans le caveau en criant :
— Rekdez-voui, misérablM !
M. Merkndin , préteoita de PruiwM
Nom» loiames certains que M. Mortandal est là , dit Henri.
Maintenant, mes amis, que l'uu de vous prenne un cabriolet, se fasse conduire chez M. Giraumout , et le ramène ici en lui annonçant qu'on va lui faire connaître de quelle manière son futur gendre s'enrichit.
J'y vais , dit Bouchenot , qui aime autant s'éloigner de la maison , j'y cours... j'y ramèuerai le beau-père... Vous, en attendant, •oyez prudents! mais ne laissez pas notre homme s'échapper.
Bouchenot court, vole. Il trouve un cabriolet, et se fait mener chez M. Giraumont, auquel il demande à parler pour affaire importante. On l'introduit dans le cabinet du vieillard ; il lui dit sans préambule :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous êtes sur le point d'unir mademoiselle votre fille à un faux monnayeur; comme ce n'est peut-être pas un homme adonné à cette industrie que vous aariez choisi pour gendre , je viens vous proposer de vous assurer de la chose, ahn que vous puissiez agir ensuite comme vous le jugerez convenable.