‹ MoustacheChapitre 80 sur 281 · XIII. — SAMSONNAC CBISINIBB · texte numérisé non relu

XIII. — SAMSONNAC CBISINIBB

Samsonnac s'est rendu chez M. Malaisé, qui possède h Bercy ua immense dépôt de vins. M. Malaisé est un gros papa d'une cinquantaine d'années, tout rond, tout guilleret, qui traite toujours les affaires le verre à la main, et qui semble fort mal nommé, car avec lui il est très-facile de s'entendre. Sur la recommandation de son confrère Olivette, il accueille très-bien Samsonnac et lui dit:

— Pardieu, jeune homme, vous arrivez à propos. J'ai justement plusieurs correspondants dont je tiens à conserver la fourniture, ils ne m'ont rien demandé depuis quel<iue temps. Vous allez partir, faire un tour chez eux, je vous donnerai votre itinéraire, et je vous bourrerai d'échantillons; si vous n'en avez pas assez, ne craignez pas de m'en demander... il ne faut pas être à cela prèsde quelques bouteilles devin, et si cela est nécessaire, payez h déjeuner, pavez à diner même... tout cela entre dans les frais de vo\age, il faut savoir s.>mer pour recueillir... en affaires les économies ne mènent i rien de bon. Ah! co n'est pas tout, je dois encore vous apprendre que mHdame Malaisé, mon é|iouse, est très-friande, je dirais même gourmande que je ne m'avancerais pas trop... Au reste, c'est un petit défaut bien excusable, et comme je liens essentiellement à être agréable à ma femme, je me conduis en conséquence. Ainsi donc, mes commis voyageurs doivent toujours, lorsqu'ils passent dans une ville renommée pour (pielque produit ou quelque comestible , en faire l'achat el me l'adresser ici, à moins qu'ils ne le rapportent avec eu.T. Vous comprenez, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— l'ar e\emple, si vous passez à Lyon, vous achèterez un saucisson et des marrons; à Reims, du pain d'épiées: à Chartres, à Strasbourg ou à Périgueux, un p&té; au Monl-d'Or, un fromage; à Tours, des pruneaux; h Verdun, des dragées; à Bar-le-Duc, des confitures; à Dijon, de la moutarde; à Louvrcs, du ratafia... et ainsi de suite. N'oubliez pis cela, jeune homme. Céleste ne vous panlonnemil pas, si vous passiez dans un endroit renommé pour un produit quelconque sans nous en adresser un échantillon.

— Soyez tranquille, monsieur, je me rappellerai tout cela... Ah! pardon, si je passais à Poissy, est-ce qu'il faudrait vous envoyer un bœuf?

M. Malaisé sourit en répondant :

— Je crois que vous êtes un jeime farceur... Tant mieux, je suis très-gai aussi, moi... mais, mon cher ami, si le marche aux ba^ufs se tient à Poissy, cela ne prouve pas que les animaux soient des produits de l'endroit. Je vais écrire voire itinéraire, vous faire l.i lis o des clients que vous devez aller voir, et dès demain vous partirez. En attendant, allez présenter vos devoirs à ma femme; elle tient à coque l'on soit bien élevé, bien poli... et moi je veux avant tout êlrf agréable à ma femme; vous trouverez Céleste dans le salon, elle y étudie son piano.

— Si monsieur avait la bonté de me présenter, je n oserai pas... seul... . .

— Je n'ai pas le temps, mon ami, il finit qne je v<jjis fasse des lettres pour mes correspondants, je suis très-pn>ssé... mais ne craignez rien, ma l'emmené vous mangera pas.

— Au fait 1 se dit Samsoimac, je ne suis pas de ces choses que 1 on sert sur une table, cl il me par.iit que madame Malaise n attache d«

prix qu'à wl\. Allons donc présenior nos iioiumaj^es à celle ilarnc,

?[uc son niaii lient si forl ^ contenter. Je sors d'une maison où la enime otail Ir^s-amourcuse de son mari; ici, autant que je puis en juger, c'est le mari ([ui est amoureux de sa t'enirae. Je gat-r iiue niatiame Malaisé est une grosse nièie iiui ne doit pas tenir dau^ ini fauteuil (irdinaire... les dames qui smit si fjuurmandes sont loujuurs énormes!... mais il parait que, potirôlre bien vu ici, il faut dire a^'reul)le :^ la maîtresse de la maison. Tilclious alors de plaire à madame Malaisé.

Et le jeune liomme, avant d'ouvrir la porte du salon, passe sa main dans ses cheveux, et les ébouriffe si bien qu'il se fait une tète de grotesque. C'est alors qu'il se présente dans le salon, où une petite femme maigre, séclie, jaune, laide et qui a l'air constanimeiit de mauvaise liumeur, e^l entrain de tapoter sur un piano, eu essoyaiit de s'accompagner, la romance de Caslibeha, qu'elle chante horriblement faux, a\ec une voix éraillée qui vous l'ait l'efl'et du vin de Suresiies.

Madame Malaisé ne s't si pas dérangée lorsqu'on est entré dans le salon, elle continue la romance...

— Lcienlqui suu... qui souffle... à travers... à travers quoi?... Ahl counni' c'est mal gravé!... bon, voilà une note qui ne va plus... ahl quel ennui!... M. Jlalaisc se sera amusé à venir taper sur mou piano... quoique je le lui aie bien défendu... Le venl qtii noufllc... à travers la moniagnel Chienne dénote, val... à travers la mon!aiiiie!... m'a rendu mou... Qu'est-ce que je dis?... ce n'est pas mou, c'est l'oal... m'a rendu fou!... Ah! m'a rendu l'ou!... ah! ab!...

Et madame Malaisé multiplie les points d'orgue dans lesquels elle semble se complaire. Alors Samsonnac, qui est là depuis quelques instants, croit le moment favorable pour s'écrier :

— Bravo! délicieux! parfait!...

La chanteuse se retourne brusquement, aperçoit cette tète ébouriQée qui est derrière elle et pousse un cri d'elTroi en disant :

— Ah! qu'est-ce que c'est que ça... un oran^-outaug... un chimpanzé... un Mohicanl...

— Calmez-vous, de grâce, madame, dit Samsonnac en faisant un profond salut. Je ne suis pas un homme des bois... mais un simple Commis que monsieur votre époux vient d'attacher à sa maison... et je venais vous présenter respectueusement mes hommages, lorsque les sons mélodieux de votre voix m'ont fixé à quelques pas de vous... j'étais tellement sous le charme... i|ue je serais resté là plusieurs iioures sans bouger si vous ne m'aviez pas aperçu.

Ce compliment chasse l'etTroi de cette dame, qui examine attentivement le jeune homme, et dit enfin :

— Ah! vous êtes un nouveau commis... Drôle de tète!... Mon mari prend toujours pour emplojé ce qu'il y a de plus laid... c'est par jalousie qu'il fait cela... il ne veut pas en convenir, mais je lésais bien. Après cela... vous êtes moins vilain quand vous paiifz...

— Madame est bien bonne.

— Comment vous nommez-vous?

— Melchior Sarasonnae.

— Ah! lesalTreux noms.. .je ne pourraijamais prononcer ces uomslà!... Je vous appellerai... attendez que je trouve un nom à ma fantaisie... je vous appellerai... Medor... oui, Wédor... e'tst gentil... vous en souviendrez-vous ?

— Oui, madame... seulement je trouve que vous me donnez là un nom... de chien...

— Qu'est-ce à dire, de chien !... Médor... mais c'est ravissant!... vous ne connaissez donc pas la légende d'Angélique et Médor?

— Pardonnez-moi... mais...

— Mais... mais vous vous appelez Médor... c'est fini, c'est convenu... Vous trouvez donc que je chante bien, Médor?

— Je n'avais jamais entendu chanter comme madame.

— Ahl oui, si j'avais cultivé ma voix, j'aurais chaulé l'opéra.

— Je crois que madame peut chanter tout ce qu'elle voudra.

— Est-ce pour voyager que M. Malaisé vous a pris?

— Oui, madame.

— Vous savez que vous devez penser à moi dans vos voyages!..

— Madame peut être certaine que je ne l'oublierai pas. J'espère même lui l'aire des surprises.

— Nous \errons cela... décidément on s'habitue à votre figure... ce sont vos che\eux qui m'ont effrayée d'abord... vous en avez trop, il faudra vous les faire couper en brosse, vous entendez, Médor. Allez', jeune homme... Lèvent qui souflle à travers la monlayne...

— Le plus souvent que je me ferai couper les cheveux... et en brosse! se dit Samsonnac en se sauvant, elle me trouve laid, cette dame!., je lui conseille de parler... avorton jauni et desséché ; mais la place me paraît bonne, c'est l'essentiel... et je tâcherai d'être toujours en voyage afin de ne point m'entendre appeler Médor!

Le lendemain, Samsonnac partait pour commencer sa nouvelle carrière de commis voyageur en vins. 11 avait ses lettres de créance, de l'argent dans la poche, des échantillons dans sa malle et une furieuse envie de s'amuser, tout en se promettant cependant de chercher à faire convenablement marcher le conimerce de son patron.

Samsonnac ne manquait jias d'assurance ni de voigogue. 11 en avait encore bien plus depuis qu'il était dans une heureuse position, et se sentait le gousset bien gar-ni. Lorsque, dans une v:ile où il s'ariolait quelque temps, il ne parvenait pas à tdacer du vin, U envovait une

grande i|uantitéde friandiso<i ou de comestibles pour madame Malaisé, eu ayant soin de faire uu pumpeux éloge dcK otijeU qu'il lui adressait. Oc cette façou, il satistuisait tijujoui's sou patron qui lui écrivait :

t l.tvi commandes de vin no vont pas fort, mais niad.inie Mal.iisc est très-contente de vuus; les pûtes d'; coings, les coidituresde niirabelles sont très-bonnes; continuez dans cette voie, Médor, et plus tard vous serez contctnl d'être entré chez moi. »

— J'en suis déjà fort content, se dit Samsonnac, il me donne deux mille francs'd'appoinlemenls, ol mes frais 'l'- v..v .'-.■ i.ii.>; n ji.ii . Dieu merci, je ne les ménage pasl.. je dou!.

toutes les griseltes un peu g'-ntilles. Ivllcs i

mais elles en boivent beaucoup, ce qui re,i< n. .< i ii.< [

toujours alli'r le connnerce. Tous mes échantillons de m i

passent; ruais monsieur Malaisé m'a recommandé de >

ménager... Je suis ses instructions, et vais lui écrire de m en cui.uyer

d'aulnes.

Au bout de quatre mois de voyage, Samsonnac avait pincé trois pièces de vin pour son palron, et consomme six cents bonli?]||i:s d'échantillons; ses frais des déjeuners et dineis étaient .lussi considérables, mais il avait trouvé moyen d'envoyer chaque jour quelque chose pour madame Malaisé.

Cependant son patron lui écrit :

u — Je suis très-content de vous, Médor, et ma femme aussi; rhais comme il me parait que le moment n'est pas favoraltle pour placer mes vins, revenez à l'aris, je vous y occuperai dans mes bureaux. »

Cette lettre contrarie le jeune commis qui espéiait passer tout son temps à voyager sans revenir près de madame Malaisé; cela l'ennuie de s'entendre appeler Médor, et il craint qu'elle ne veuille encore qu'il fasse couiicr ses cheveux en brosse. Mais l'ordre est formel. Il faut revenir. Avant de se mettre en voyage, il veut encore déjeuner avec un An;.'lais qui lui a prorais de lui donner la recelte pour faire le véritable plumpudding, ce qui peut le mettre en grande faveur près de sa patronne.

Les derniers échantillons de Champagne et de vins fins sont bus au déjeuner; mais en revanche l'Anglais a apporté un plumpudding fait par lui et dont Samsonnac est tellement enchanté, qu'il en enveloppe soigneusement la moitié pour la porter à madame Malaisé.

Le lendemain, le jeune cviornis était à Paiis et allait présenleç ses hommages à madame Malaisé qui daigne presque lui sourire en lui disant :

— Je suis assez contente de vous, Médor ; mais pourquoi n'avezvous pas fait couper vos cheveux en brosse, comme je vous l'avais dit?

— Je l'ai fait, madame, mais ils ont repoussé très-vite; ensuite, quand ils sont coupés, je snis cnntinuellemen' enrlinné du cerveau, j'éternue comme Basile dans le liarbier de •■'évdte, ce qui est fort désagréable pour les personnes avec lts(|uel!es j'ai à eaiisir. Madame me permetlra-t-elle de l;ii offrir un échanlillon du véritable |ihimpi:dding d outre-Manche ; s'il piait à madame, je me fais fort de lui en confectionner autant (ju'elle en dé.-irera.

Madame Malaisé examme le lourd gâteau qu'on lui apporte. Elle y goûte d'abord avec détiance, puis avec assurance, puis elle le savoui-e avec délices, et s'écrie enfin :

— Oh! mais c'est fort bon... c'est délicieux, j'avais mangé quclqueTois du pluuiiiudding, cela ne ressemblait pas à ceci...

— C'est que tout le monde prétend savoir faire ce mets chéri des Anglais, madame, et que forl peu de personnes connaissent la véritable manière... ■-

— Et vous la connaissez, Médor? ; :■

— Oui, madame, c'est un membre des Communes qui mo l'a apprise.

— Et vous saurez m'en faire?

— Tant que madame en désirera; et il sera encore meilleur que Celui-ci qui a voyagé en chemin de fer, tandis que le mien sera tout fiais.

Madame Malaisé fait appeler son mari qui s'empresse d'accourir; du plus loin qu'elle l'aperçoit, elle lui crie :

— Monsieur Malaisé! vous doublerez les appointements de Médor qui sait faire le véritable plumpudding... il nous en fera un aujourd'hui ])uur notre diner.

M. Malaisé ne songeait nullement à augraent(r les appointements de son commis voyagiur qui, en quatre mois, ne lui avait placé que trois pièces de vin; d'autant plus qu'il venait de récapituler les comptes du voyage, les dépenses d'échantillunS; les frais imprévus, et tout cela était monté à une somuic tellement forte, que plusieurs voyages avec un tel commis devaient finir par ruiner sa maison. Mais quand sa femme a parlé, l'estimable négociant ne sait qu'obéir, il se hito doue de répondre :

— Tes désii s seront satisfaits, Céleste, je double les appointements de Médor... seulement-il ne voyagera plus; il travaillera ici dans les bureaux.

— Au contraire, monsieur, il voyag .ra, et beaucoup!... car de ses voyages il rapporte des connaissances bien précieuses!... vous en jugerez au ciiner.

— J'aimerais mieux qu'il rapportât des commandes que des con-

LA FAMILLE BRAILLARD

naissances! se dit M. Malaisé, mais il n'ose point faire d'o|jj.;clion et ge relire après avoir baise la rinin sèclic de sa femme.

Quant à Samsoiinac, la cuisiniè"o re(;oil l'ordre de loi fournir tout ce qu'il demandera et de faire toui ce qu'il lui ordonnera. 11 la suit dans son laboratoiie en se disant :

— Avec tout cela, me voilà passé chef de cuisine... Oui, mais j'ai quatre raille francs d'appointements!... Sla foi, h ce prix, on peut bien confectionner un plumpudding.

Le nouveau cuisinier a besoiji de beaucoup de clioses : il lui faut de la moelle de bœuf, du lait, de la mie de pain, des œufs, des raisins de Cùiinllie, des raisins muscals, du sucre, du beurre, del'angélique, des réJrals confits; du madère et du rhuui pour faire deux sauces dill'érentes. A chaque chose qu'on lui demande, la cuisinière ê'écrie :

— Eli ! mon Dieu! c'est donc la tour de Dabcl que ce ragoût-là!

— Ce n'est point un rap;<iût, c'est un entremets sucré.

— Ça fait fièrement d'emliarras! et est-ce long à cuire?

— Douze heures... roulé dans une sorvielle, au bain-marie !...

— Douze heures! faudra donc une sentinelle pour veiller dessus?

— Vous y veillerez.

— Le plus souvent!... Je veille sur les plats que je fais, mais pas sur ceux des autres. Douze heures à cuire cette pâtée-làl... merci, s'il en fallait autant pour tous mes fricols, ou ne dînerait jamais que le lendemain.

— Mais conune madame désire en manger aujourd'hui à son dîner, je vais faire cilui-ci petit, et j'espère que cinq heures suffiront pour l'amener à point. 11 est une heure de l'après-midi, à six heures vous le retirerez de l'eau et je viendrai faire mes sauces,

La cuisinière obéit tout en bougonnant contre ce nouveau cuisinier qu'on lui adjoint.

Ce jour-là, M. Malaisé n'avait à dîner que ses commis : deux jeunes gens, en com|ilant Sanisonnac.

On allend avec inipatieiice l'apparition du nouveau mets si vanté par la patronne. Le pliim|iU(lding est apporté avec unesauceau rhum et une au madère. Sam-onnae a parfaitement réussi; le mets anglais est excellent, madame Malaisé est ravie, son mari en mange à s'étouffer; le commis, qui n'ose jamais redemander d'un plat, se risque pour celui-ci, et sa patronne lui en refuse en disant :

— Vous voyez bien, Dago (Dago est encore un surnom donné par celte dame à son employé, qui s'aïqtelait DuponI), vous voyez bien, Dago, qu'il en reste à peine iiour Jiedor... mais aussi, Jlédor, pourquoi avcz-vous fait si peu de plumpudding?

— Madame, pour en faire davantage, il faudrait me prévenir plus longtemps d'avance, c'est fort long à cuire.

— Fort bien; au premier grand dîner que je donnerai, je vous pré viendrai la veille.

— Alors, madame, je pourrai vous confectionner un plumpuddi.ig monstre...

— Cclui-ci est délicieux... Monsieur Malaisé, en faisant votre bilan, vous aurez soin de donner h Mèdor un intérêt dans vos bénéfices!...

M. Malaise s'incline sans parler; il s'est tellement bourré du mois fabriqué par son connnis, qu'il ne peut plus prononcer une parole, et dans la soirée il a une indigestion. Le triomphe de Sanisonnac est complet.

. Quinze jours s'écoulent, pendant lesc[uels le jeune commis voyageur a beaucoup voyagé de Paris à Bercy, ou il passe son icnqis à déguster les différents vins de son patron. Dans celle iiuporlanle occupation, il a acquis de si profondes connaissances (pi'il connaît l'ftge, le nom, la qualité de chaque fût mieux que M. Malaisé lui-même; si bien que lorsipie celui-ci se dispose à trom|ier quelque peu un client en lui vendant du vin nouveau pour du vieux, Sanisonnac ne manque jamais d'inlerv nir, en disant :

— Mon patron l'ait erreur, il se trompe de pièce... son intention ne saurait èlie de vous mettre dedans... voilà la pièce qu'il vous faut.

M. Malaisé se dit en lui-même que son commis s'entend mieux au plumpudding qu'à la vente des vins. Mais sa femme ne cesse de lui répéter :

— Vous donnerez à Médor un intérêt dans votre maison.

Le jour du grand diiier va arriver. Madame Malaisé traite sa fa- ')(iille et celle de sou mari, et dès la veille elle fait appeler Samsonnac i>t lui dit :

— Mon petit Médor, il faut nous faire im plumpudding très-volumineux, nous serons \'u\-^l à lable. Faites que voire plat soit aussi 'bon que le dernier, el je ne vous eu demande pas davantage.

— Madame sera satisl'aile, a répondu le jeune hoir,nie, qui est relournéà la cuisine pour (ju'on lui prépare tout ce dont il a besoin.

Mais la cuisinière ne voyait pas avec plaisir qiu'lqu'un venir s'immiscer dans ses fonctions et lui ravir une p.irtie de sa gloire; car mainiuiiant, à cha(pie cnlrcmcts sucré qu'c'le servait sur la table de ^a niaîlirssc, celle-ci ne manquait pas de dire :

— Ah! cela i,c vaut pas le plat de Médor.

Loisque, pour le gianil diner (pii se piépare, le cordon bleu voit encore venir le peiii commis dans sa cuisine demander tout ce dont il ahcsoiii pour roiiléclionnurun plmnpuiUling monstre, une grimace trèsprononcce se dessine sur sa physionomie, puisàccllc grimace succède un sourire bien perfide et dont il eût clé prudent do se méfier.

Cepend.mt la cuisinière donne à son nouveau collègue tout ce qu'il demande, en lui disant :

— Faudra-t-il qu'il cuise longtemps, ce gâteau-là?

— Il fiCra énorme... 11 faut le mettre cuire ce soir au bain-marie et qu'il y passe toute la nuit... en allant de temps eu temps le surveiller.

— C'est bon, on le surveillera.

— Toutes les heures seulemenl, pour s'assurer que l'eau bout toujours, et nous aurons demain quelque chose de parfait. Malheureusement, je n'en mangerai pas, car madame a une lable où l'on ne tient pas plus de vingt.

— Ah! c'est dommage... mais on vous en (Tardera un [teu pour le soir... je vous en mettrai de côté, moi I

Samsonnac est tout surpris île trouver li , " ' ' I!

fait son plum|iudding et lelui confie pour (. son. Alors le cordon bleu va prendre du -

dans laquelle était une préj)arationde jaUiii 'i tr-

macien, et qui devait se prendre en plus per-

sonne qui en ferait usage. La p^rfid; eui-i rv\>é'

Irir le plumpudding, [)uis elle donne au gftteau sa furii.- r.jude et le fait cuire au bain-marie, en riant d'avance dei tuiles que doit avoir son affreu.x nielant'C.

Le jour du grand dîner, madame Malaisé se rend elle-même à sa cuisine et se l'ail montrer le mets préparc par son commi- : le pbimpiulding forme une boule de la grosseur d'un énorme m'.-lon. Cette ilame est enchantée, et lorsque les convives arrivent, elle ne manque pas de leur dire :

— Je vuus réserve une surprise pour le second service... un mets anglais... un plumpudding comme vous n'en avez jamais mangé!...

— Si vous nous dites ce que c'est, ce ne sera plus une surprise! répond d'un air doctoral un vieux cousin qui a l'air d'êlreen cire.

— Ma foi, cousin, je n'ai pas pu m'empècher de le dire... c'est quelque chose de si bon, fait par notre commis Médor.

— Ah! vous avez un commis qui fait la cuisine... il est à deux fins, celui-là I

— Mon cousin, il ne fait pas habituellement la cuisine; mais comme il a su d'un Anglais la véritable manière de préparer le plumpudding, il veut bien nous en faire pour m'étre agréable. Il le fait divinement, vous en jugerez.

— Non, je n'en jugerai pas! J'aime trop ma patrie pour manger d'un mets anglais ! répond le cousin en se rengorgeant dans sa cravate, ce qui fail sourire un autre cousin, qui repond:

— Je ne croyais pas que le patriotisme dût aller jusqu'à ce qui se mange... Alors, cousin, vous ne mangez pas de breffle'ickT

— Pardonnez-moi, les Anglais n'ont p;is invenl.- le bœuf!

— Mais celle manière de le cuire v.enl de chez eux.

— Monsieur, tout le monde a su fiire griller du bœuf; ks sauvages font le lieefsieack mieux que les Anglais!

— Kt les poires d Angleterre, en mangez-vous, cousin?

— Jamais, monsiem', jamais!

— Elles poussent en Fiance, cependant.

— Du moment qu'on les appelle poires d'Angleterre, cela me suffit pour n'en pas manger.

Comme le vieux cousin est le seul de son avis, les autres convives atlendcnt avec inipatience l'apparition de ce mets si vaut-- p.ir madame Malaisé. Lés meilleurs mets du diner passent même s^ins qu'an leur accorde les compliments qu'ils mérileut, parce qu'on n'est occupé que du plumpudding lait par Modor.

Cet entremets arrive enfin, et Ion admire déjà sa belle forme ronde, sa grosseur et sa CMulcur. Tout le monde se disiiose à lui faire fête, excepte le cousin qui déteste les Anglais, et M. M.il.ii>é qui, se souvenant de l'iiulige.-tiou qui a été la >uile de sa ftHHuissance a\ec le plumpudding, s'est promis d'avoir assez de force pour lui lesislcr.

Bientôt le plumpudding c«UM-e toutes les assielles; les uns prennent de la sauce au rhum, les autres l'arrosent a>ec du madère. Et les premiers mois sont :

— Très- boni

— C'est un mets fort original!

— J'en avais déjà mange, mais il ne ressemblait pas à cclui-Ii...

— Il a un goili qui domine... je crois que c'est lecedraL..

— Non, c'est raiiL'éliquc.

— Medor a voulu se >urpasEer, dit madame Malaisé, et je croi« qu'il a mis troji de suci-e...

le rhum el le madère empàheiil que ion ne sente le goût Jujalap, el comme la maîtresse de la maison a beauct>up vante ton plumpudding, les personnes qui ne le ll•ou^enl pas à leur goût avale-iit par politcs.se co qui est sur leur assiette.

— Ah I cousin ! dit un jeune homme qui en a pris plusieurs fois, que je vous pl.iinsd être si grand ennemi des Anglais !

— Vous voyez bien que monsieur M.ilaise est de la uWme opinion que moi, il n'a pas mangé de \otre volumineu.'e friaiidis»».

— Oh! j'en .inrais inaime volontiers, ropi'iul le m.iilrcdela maisoo. M,iis cela est trop lourd pour moi... il ne me réussit pas.

La cuisinière sourit en enlevant le pLil si vante, dont il ne reste que de minces débris ; el elle sort son de.ssort ,i\ec un >is.ige w joyeux et iwer tant de vi\acilé qu'elle a l'air de iiorker autour de U table.

Mais un quart d heure s'est à iKine écoulé dcuuis q^je ic dessert est

LA FAMILLH BRAILLARD.

Les dames se cachent le visage, sa détournent à moitii5. — P. 21.

servi, et déjà plusieurs convives font de singulières grimaces, en se plaignant de douleurs dans les régions de l'abdomen. Plusieurs messieurs ont été forcés de quitter la table; les dames veulent résister par bienséance, mais bientôt madame Malaisé elle-même se lève en s'écrianl :

— C'est trop fortl il n'y a plus moyen d'y tenir !...

Alors toutes les autres dames suivent son exemple. Bientôt il ne reste plus à la table que le maître de la maison et levieu.x cousin, qui se regardent en se disant :

— Qu'ont-ils donc tous?. .. ils sontdonc indisposés?. ..c'estbien singulier!

— Ils se plaignent de coliques... en avez-vous, cousin?

— Non, et vous?

— Je n'ai pas la moindre chose.

Les convives reviennent, mais pâles, défaits, se tenant en deux. Les dames sont toutes décoifl'ées, défrisées; elles ont perdu leurs couleurs et leur fraîcheur. Madame Malaisé est surtout dans un état pitoyable, ayant mangé plus de plumpudding que les autres, elle est bien plus tourmentée dans son for intérieur.

On fait venir la cuisinière. Celle-ci arrive, non pas en dansant, cette fois, mais en se donnant un air innocent, étonné.

— Que nous avez-vous donc fait manger? s'écrie madame Malaisé en regardant son cordon bleu d'un air furibond et en gardant une de ses mains sur son ventre. Tout le monde est indisposé ici... Est-ce que vos champignons étaient mauvais?

— Je réponds de mes cliampignons comme de moi-même I répond la cuisinière en relevant la tête avec fierté. D'ailleurs j'ai mangé de tout ce que j'ai fait, et je ne suis pas malade, moi! Mais, par exemple, je ne réponds pas de ce que font les autres... qui mettent dans leur soi-disant friandise un tas d'ingrédients où je ne connais goutte.

L'adresse était directe. C'était le plumpudding que la cuisinière accusait, et ce qui ôle tous les doutes que l'on pourrait avoir, c'est que deux personnes seulement ne sont pas incommodées , et ces deux personnes sont celles qui n'ont point mangé de plumpudding.

Le vieux cousin rit d'un air moqueur, en disant :

— Je crois qu'il est dangereux de faire un cuisinier de son commis I

La société est obligée de se séparer; il y a force majeure. Et madame Malaisé, qui a passé une partie de la nuit sur sa chaise percée, dit le leudemain matin à son mari :

— Renvoyez Médor, chassez ce petit drôle... que je ne le voie plus Ki, monsieur, ou je me porte sur lui à quelques voies de lait.

Sarasonnac, qui, en arrivant chez son patron, s'a/lendait à recevoir des félicitations pour son plat de la veille, est consterné en apprenant que c'est ce môme plat qui lui fait perdre sa place. Il veut en vain fournir des preuves de son imiocence et demander un délai. M. Malaisé se contente de le payer en lui disant :

— J'en suis fâché, mon cher ami, mais ma femme ne veut pas vous retrouver ici, et je ne veux, pas la contrarier. 'Voilà votre argent, adieu.

Samsonnac quitte le négociant en se disant :

— Cela m'apprendra à me faire cuisinier, à ravaler ma dignité pour être agréable à une dame... et cependant j'espérais arriver par ce moyeu...

Heureusement pour notre jeune Bordelais, pendant son séjour chez M. Malaisé, il avait fait connaissance de beaucoup de négociants en vin, et il avait acquis une certaine réputation comme dégustateur. Il trouve donc de temps à autre à être employé, soit à Paris, soit pour voyager.

Et il exerçait encore celle profession, dans laquelle cependant il ne faisait pas de brillautes affaires, lorsqu'une après-midi, dans le faubourg Saint-Denis, il s'était fait le protecteur d'une petite fille qui venait d'être poussée par des gamins et avait renversé son lait, ainsi que nous l'avons vu en commençant celte véridique histoire.

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