‹ MoustacheChapitre 81 sur 281 · UNE JEUNE FAMILLE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FAMILLE

La petite fille blonde, blanche et rose était restée en admiration devant la manière dont le jeune homme venait de corriger les deux gamins qui lui avaient fait renverser son lait. Enfin elle frappe dans ses deux mains en s'écriant :

— Ah I c'est bien fait!... c'est bien fait!... Merci, monsieur! Vous n'avez pas eu peur d'eux, vous !

— Je n'ai jamais eu peur de personne! répond Samsonnac en se redressant pour tâcher de se grandir.

— Ah ! j'aime bien les gens qui ont du courage, moi!... Quand je serai grande, je ne prendrai pas un mari poltron !

— Vous ferez bien... il y a tant de cas nii les femmes ont besoin d'être protégées!...

Avec lout cela, mon lait est perdu!

— C'est fâcheux... En aviez-vous pour beaucoup d'argent?

— Mais oui! pour tiois sous!

— Est-ce que vous ne pouvez pas en acheter d'autre?

— Avec quoi?... ma sœur ne m'avait donné que trois sous.

LA FAMTI.LE BTlAiLL.AttD,

Que nous avez- vous donc fait manger ? s'écrie madame Malaisé.

— Diable I...

Et le jeune liomme se met à t;\ler ses poches et ses goussets, qui sont entièrement dégarnis. Puis il porte ses regards vers un superbe cigare qu'il a acheté quelques minutes auparavant, et se dil :

— J'avais bien besoin aussi de m'acheter ce n'guliu, qui m'a coûté cinq sous... Quelle sotlisel... Si j'avais ces cinq sous-lîi, je pourrais maintenant donner à celle enfant de quoi se ravoir du lait!... Mais on prodigue l'argent pour des choses dont on pourrait se passer, et ou en majique après pour le nécessaire ! Celle petite fille est si gentille... j'aurais clé heureux de lui rendre service... Maudit rcyatia I j'ai envie de le jeter dans le ruisseau... Non, ce serait une seconde sottise I

— C'est ma sœur qui va me gronder! rci)rend l'enfant; elle va croire que c'est en jouant que j'ai renversé le lait.

— Vous avez peur d'èlre grondée par votre sœur; elle est donc bien méchante?

— Olil non, monsieur; elle n'est pas nicclianle du tout, au contraire!... mais elle ne veut pas qu'on pci'dcrargenl... elle travaille lant pour en gagner, et il n'y a qu'elle ([ui en gagne... et nous sommes trois à la maison... C'est pour cela (pi'il faut bien économiser!...

Les paroles de la petite lille èlaient de celles qui vont à l'Ame... des personnes (pii en ont une... Samsoiniac se senl ému; il regarde encore son cigare avec colère, puis murmure :

— Ah! vous êtes trois... et c'est votre sœur qui a soin de vous?...

— Oui, monsieur.

— Vous n'avez donc pins ni volrc mérc, ni votre père.

— Non, monsieur, nous les avons perdus.

— Pauvres enfants! El quel Age a votre sœur?

— Bienlol di.x-huil ans, monsieur.

— Si jeune... être déjà chargée de nourrir sa famille... Q»c faitelle, votre sœ.ur ?

— PérolineV... Elle fait des fleurs, elle a beaucoup de talent... elle gagne quelquefois jusqu'à cin(iuanle sous par jour... C'est joli, cela, u'esl-ce pas, monsieur?

— C'est joli... c'est selon; ça n'est jamais de quoi manger des truffes; mais quand on est seule, on ueut encore s'en tirer... tandis que i>our trois je ne vois i)as moyen dy arriver.

— Mais si, puisipie ncuis y arrivons, nous... cl nous ne somnirs pas malheureux, allez! Nous mangeons presque tous les jours des poinnies lie terre... nuiis c'est liieii bon, les pommes de terre!... Et iniis, moi,

('apprends l'étal de ma sœur; je sais déjà découper des ronds, des euitles, et dans un an ou deux je gagnerai peut-être d« l'argeul! Oh ! c'est alors que nous serons bien riches!

Et la petite fille, qui a déjà oublie la perte de son lait, se mot 1 sauter en frappant sur sa boile de ferblanc, comme la senora Juanita sur son tambour de basque. Mais renf.ml était bien plus intéress.inle que la vieille danseuse; et Samsounac, qui est déjà ému par cer qu'elle vient de lui dire, s'écrie :

— Il me vient une idée, petite... CoriimCHl vous appelez-vous?

— Ah I j'ai un joli nom! je m'appelle Itosine!... mais on m'apinill- Rosinelle, parce que je suis encore pciilc!

— Eh bien! mademoiselle Rosine, Uosinelte, si vous voulez, je vais vous accompagner chez votre sœur, et là je pourrai cousiaicr que si voire lait est perdu, ce n'est pas votre faute, mais bien celle de deux gamins qui sont venus se jeter méchamment sur vous et que vous ne pouviez pas éviter.

La pelile Uosinelte se met à battre des mains, en répondant :

— Oli! oui, monsieur, je le veux bien; comnie ça je suis sûre que ma sœur ne me grondera pasi... Venez, monsieur, venez avec moi... ce n'est pas loin... c'est là en face, au numéro 78.

— Et quand même cela serait à l'autre bout de Paris, je ne reculerais pas pour cela; ce que j'ai dil, je le fais toujours! Je ne suis pas de Bordeaux pour rien !

Le jeune honune suit la pelile fdie, qui marche en sautillant, et enlre dans une vaste porte coeliére qui semble fermer une autre rue, car on se trouve alors dans une espèce de passage à ciel ouvert dont on n'aperçoit pas la lin. Il y a comme cela dans Paris quelques las de maisons qui n'ont qu'une seule entrée: ce ne sont ni des pissAfres, ni des cilés, ni des culs-dc-sae ; je ne sais comment vous les nommer ; mais j'aime à croire que cela ne lardera pas à disparaître, conmie tous CCS infâmes cloaques qui enipoisonnaieul Paris. Quand >ous enirez dans une de ces nwisons, qui eu contient qu< Iquefois une ireulaine, vous vous demandez où vous êtes, vous vous croyez hors b.irrière; vous voyez un grand nombre de portes cl autant de femmes en liclius sur la "lêle, qui vous luisent de la lêle aux pieds, surloul si vous êtes proprement mis, car la proprele n'est jamais l'apan.vre de ces impasses, qui sont toujours mal pavées et dans lesquelles lo balayeur semble un être ineomui.

Mais, heureusemenl pour Samsonnao, il avait un guide, l.a pelile lille, qui courail devant lui, s'arrêie devant une allée à gauche, .<<> n> tourne pour voir si sou compa,i;non est loujoui-s près d'elle, et lui dit:

— C'est ici... venez ; nwis menez garde, il ne fait jms clair dans l'allée et il fait noir ilans l'escalier.

— Ne craignez rien pour u\oi, petite, je suis aguerri sur tout ci'la.

— Et puis... si encore tout lo monde était pn'pr* dau» U maison.

LA FAMILLE BRAILLARD

on ne ciaindrail jms de niellie ses pieds suc des cIiokcs qui font giis- 8CT.()uf!(|u,.|uis, ily tii a qui jclli'iit dans Te .Mlicr leurs épluoluirus Ue clioux, de carolles... do poireaux...

— Oh! tant que je ne marcherai que sur des légumes, je ne me plaindrai pasi...

— Nous voici h l'cscalicr.

— Je l'ai deviné à un débris de carotte que je viens d'écraser .. ou un navet, je suis dans le doute.

— C'en un peu haut, monsieur, nous demeurons au cinquième.

— C est aussi dans ces régions que je hige, mon enfant.

— Dame! nous ne sommes pas encore richesl

— Ni moi non plus.

On arrive au cinquième. La petite fille tourne un loquet, tout en d'sant :

— C'est moi, Péroline, ne te dérange pas. Et on entre dans une assez ffrandechamhre, qui est bien éclairée, grAce à deux feuôlres qui donnent sur rmipasse.

Celle l'ièee renferme quelques meubles assez beaux; on voit qu'il y a là les débris d'un appartement confortable. Un fort beau lit en palissandre est au fond de la chambre, pui? un petit nieirblc servant de sccietaire un beau fauteuil à la Voltaire; il y a ensuite des fauteuils et des chaises très-convcnables; sur la cheminée est une pendule simple, mais de bon goût, et de chaque côté de beaux chandeliers en bronze et à trois brauîhes; m.iis, au lieu d'une belle place, on est tout surpris de ne voir qu'un petit miroir à cadre de bols, qui semble honteux de se trouver en si élégante compagnie; enlin, deux belles gravures, dans de riches cadres, sont placées de chaque cùlé du lit.

ueux portes sont au fond. L'une conduit dans une toute i)elite pièce servant de cuisine, et laulrc dans un cabinet où couche le petit garçon. Un grenier dépend encore du logement, mais on ne s'en sert pas .

Lorsque Meichior pénètre dans celte chambre, la jeune mère de lamille, car on pouvait donner ce nom à Péroline, puisqu'à dix-huit ans elle se irouvaii conduire déjà une maison et prendre soin de son Irere et de sa sœur; la jeune lleuriste était assise d.vant une trèsgrande table en bois blanc, ce qu'on appelle chez lés ouvriers un établi, et qui, par sa rusticité, jurait avec les autres meubles de l'ap partement mais qui élait probablement nécessaire à la jeune fille pour 1 elal qu elle exerçait, car cette grande table élait presque couverte de lleurs découpées, de colle, de pinces, enfin de tout o que l'on emploie pour faire des fleurs arlilicielles. A quelques pas de la table un petit garçon élait assis dans le grand fauteuil à la Voltaire. C'élaiî un enfant de trois ans et demi, purleur d'une jolie figLire, mais paie et cnelil et annonçant une santé bien délicate. En ce moment, il lient sur ses genoux un de ces petits livres de contes dans lesquels les images jouent le principal rôle.

Péroline est une charmante jeune fille, sans être ceppndant une d- • ces beautés parfaites qui attirent tous les regards; mais elle est charmanie, par.?e que se. Irails sont gracieux, ses yeux remplis de douceur et d expression, sa bouche aimable et spirituelle, parce nue ses ciieveux châtain foncé ombragent, sans trop le cacher son front haut et blanc, sous l&iuel il doit y avoir d'aulres pensées que celles aune jolie toilette ou dune contredanse; enfin, cette jeune fille est Charmante, parce que la position dans laquelle, si jeune, elle se trouve p acee, a déjà répandu sur sa physionomie une expression de mélancolie qui s'accorde parfaitement -avec tous ses traits. Ajoutez à tout cela une voix douce, sympalhi.iue, de ces voix que l'on aime à entendre, qui vous attirent sur-le-champ, avant même que vous en ayez senti toute la séduction, et vous aurez le portrait exact de mademoiselle Péroline... Je ne veux pas vous dire encore son nom de lanulle 11 détruirait tout le charme (jne j'ai cherché à jeter sur cette jeune lille... et cependant il faudra bien que vous finissiez nar le savoir. -. , ai lu

Meichior était entré doucement, et sans rien dire, sur les pas de sa pente conductrice, et ce n'est qu'au bout de quelques insianis que 1 eroline, en levant les yeux de dessus son ouvraee, aperçoit le jeune tiomme qui est reste près de la porte, où il se confond en 'salutalions.

— Ah! mon Dieu! quel est donc ce monsieur? s'écrie Péroline comment Rosinetie, il est entré quelqu'un avec toi, et tu ne me le disais pas!... Que désire monsieur?

Samsonnac s'incline de nouveau en répondant :

— Pardon, mademoiselle, c'est peut-être indiscret à moi d'avoir accompagne jusqu'ici votre jeune sœur, mais lorsque vous saurez le motif qui... la raison que...

Mademoiselle Rosinetie interrompt Samsonnac en disant : ~ "î*^ y'\'^ l'expliquer cela tout de suite, ma sœur, et j'aurai bien plus lot fait que monsieur. Vois-tu, je revenais avec les trois sous de lait dans ma boîte, et je n'en avais pas perdu une goutte, quoique lu (lises toujours que je fasses des bêtises en marchant ; mais comme j étais tout près de chez nous, voilà de méchants polissons qui se sont jetés sur moi... je crois bien qu'ils l'ont fait exprès, ils ont tait tomber ma boite et tout le lait a été perdu sur le pavé; alors, comme je me plaignais, en leur reprochant de m'avoir poussée, ils m'ont d:t des sottises, m'ont menacée et voulaient me battre... mais monsieur s'est avance, il m'a défendue, et c'est lui qui a rossé ces mauvais sujets! Au! ça n'a pas été long: i ai bien remercié monsieur, car c'est bien

joli ce qu'il a fait \h... et il y avait un tas de gens qui étaient arrêtés en voyant mon luil par terre, in.iis personne ne prenait ma défense; an contrairi-, cela avait l'air de !■•, .iimiser. Après cela, comme j'ai ditù monsieur que tu roc grondri,iis peut-être en voyant qi:e je ne rapporte pas de lait et que lu cruiiais que c'est ma faute, monsieur m'a «illeit do venir avec moi pour que tu saches bien que je ne te Tiii l)as d*" mensonges... voilà !

I.c 1 e!:i.' nile a débité tout cela sans s'arrêter et avec une vivacitf qui piouve qu'elle ne cherche pas ce qu'elle veut dire. Lorsqu'elle a fini, Sauisjiuiac, qui souriaii en lecoulanl, re(jreiid la parcde :

— Mademoiselle, je n'ai rien à ajouter à ce que vi.iit de dire volri fcriir; seulement vous comprendrez, je l'espère, que, séduit par sa gentillesse cl cet esprit qui brille di'j.-i dans ses yeux, j'ai désiré ne pas 1,1 laisser exposée à recevoir drs reproches qu'elle n'avait certes pas mérités et me suis offert pour l'accomiiagiier jusqu'ici; je ne m'en repeiis pas, mademoiselle, puisque cela me procure l'avantage de vous voir et de faire connaissance avec une jeune personne qui a droit non-seulement à nos hommages, mais à nos respects, pour le noble dévouement dont elle fait preuve dans la position où le sort l'a placée.

Péroline ne peut réprimer un mouvement de surprise en balbutiant :

— Ah! monsieur, je vois que ma sœur est toujours bavarde et vous a déjà raconté des choses qui ne sauraient vous intéresser... mais je dois avant tout vous remercier de ce que vous avez fait pour elle... Défendre les enfants est une ch'i-e toute naturelle, c'est un devoir même, car les forts doiveuL proleci;on aux faibles; mais, ainsi que l'a dit Rosinetie, la plupart des geas semblent avoir ouljlié cela... Les passants rient des accidents qui arrivent, quand ces aecidents n'ont pas de gravité; ils ne s'arrêtent jamais devant les larmes d'un enfant, ils craindraient de se compromettre en songeant à les essuyer. Merci donc encore, monsieur, pour vous qui n'avez pas craint d'être ridicule en prenant la défense de ma petite sœur.

— Ridicule 1 capédéhious! comme l'on dit à Bordeaux, ma patrie, à ceux qui m'auraient trouvé ridicule, j'aurais continué la correction que j'ai donnée aux deux gamins. Mais ainsi que vous le disiez fort bien vous-même, mademoiselle, je n'ai l'ait que mon devoir et ne niéri le pour cela aucun remercîment. Voire petite sœur m'a en effet raconté quelques détails touchant la situation dans laquelle le destin vous a i)Ia<éo, siluation inléressanle... ne lui faites point de reproches... Quand on n'a que des choses honorables à dire, jiourquoi craindre qu'elles soient connues. Et puis je trouve, moi, qu'il est agréable de savoir tout de suite à qui l'on a afiaire; c'est pourquoi je commence par vous dire que je me nomme Jlelchior Samsonnac, Je suis né à Bordeaux, je suis venu à Paris pour tâcher d'y faire fortune... d'arriver, enfin, comme on dit à présent d'un hommequi est millionnaire : 11 est arrivé!... Je commence à m'apercevoir que cela est assez difficile... j'ai essayé de plusieurs professions... j'aime assez h'cssais; cependant pour le moment je suis à peu près fixé. Je suis courtier eu vins; je suis employé par les iiremières maisons de la capitale... et en allendant que je vous apporte des échantillons, permettez-moi de vous donner dénies aJresscs...

En disant cela, notre Bordelais jette sur l'établi un paquet de ses adresses imprimées en taille-douce.

— Oh ! merci, monsieur, dit Péroline; mais ce n'est pas ici quevous trouverez à uliiiser vos cartes.

— Nous n'avons pas besoin d'un marchand de vin, s'écrie Rosiiiette, puisque nous ne buvons que do l'eau.

La sœur aînée rougit en murmurant :

— ^'ous l'entendez, monsieur, elle dit la vérité... Oh! avec elle il ne faudrait pas chercher à paraîtie plus qu'on n'est.

— Eh! mon Dieu, mademoiselle, il n'y à point de mal à cela... mais la fortune est très-inconstante... elle favorise demain ceux qu'elle abandonnait hier... Aujourd'hui vous buvez de l'eau et dans quelques jours vous pouvez avoir sur votre table les vins les plus fins, les plus prafumés...

— Je ne crois pas, monsieur.

— Pourquoi donc, il faut toujours espérer... c'est ma devise à'moi qui prétends arriver... je ne sais où... mais avec de la persévérance on arrive; on m'a assuré qu'à Paris, comme partout du reste... la persévérance, l'insistance et la jaclance valaient mieux que le' talent.

En ce moment, le petit garçon qui n'avait encore rien dit, pose son livre d'images de côté en s'ccilant : ' '

— Et mon lait à moi !... est-ce que je ne dînerai pas?

— Ah! mon pauvre Popol... ce n'est pas ma faute, va... s'écrie Rosinetie en courant embrasser son petit frère. Mais Péroline fouille à sa poche et y prend des sous qu'elle donne à la petite fille en lui disant :

— Nous oublions ce cher ami. Va, Rosinelle, va vile racheter du lait, et tâche cette fois d'éviter les mauvaises rencontres.

— Oh! sois tranquille, ma sœur, ces choses- l;i n'arrivent pas souvent.

Et reprenant sa boîte vide, mademoisjUe Rosinetie se sauve en disant à Samsonnac ;

— Attendez-moi, je ne serai pas longtemps, je vais me dépêcher.

LA FAMILLE BRAILLARD

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