‹ MoustacheChapitre 83 sur 281 · XVII. — UNE CONSUr.TATION · texte numérisé non relu

XVII. — UNE CONSUr.TATION

L'avocat Désiré Braillard demeurait rue liirliclieu au coin île itrue Ncuvc-des-l'etits-Cliani|i.':. Il orcupait au troisième étage un '■ très-convenable pour un homme '.|ui vivait seul avec sa i|..i: Cependant quelque temps auparavant il en avait un iiifinim'..' ,. beau, et situé au premier sur le boulevard Montmartre; mais d>tpui.-> la déblcle delà maison Uogille, le père d'Augusta avait él<j obligé do faire des économies.

.M. Désiré Braillard a maintenant bien près de soixante ans; c'est un houmie ipii a du être fort bien, sa figure est fine et sa boucitctant soit peu railleuse, mais l'ùge et le travail l'ont beaucoup fatigué, et maintenant M. l'avocat semble avoir avant tout besoin de rcp<ih ; ses cheveux giis sont devenus rares sur sou front, que filloniicntdcs rides profondes, ses yeux sont caves, son air un peu soucieux; mais il a toujours de bouiies manières, et ce ton poli d'une personne habituée à fréquenter la bonne société.

Il était onze heures du matin, M. Désiré Braillard, tout en prenant son chocolat, examinait les papiers leulermés dans un dossier qui était placé devant lui, et de temps à autre il levait les épaules et laissait échapper un geste d'impatience, en murmurant :

— Quel désordre 1... Quel embrouillamini. Impossible de se reconnaître dans tout cela... D'ailleurs ces créances me semblent verreuses, quelques-unes sont périmées... aucune n'est en règle... Et >uil.'i ce que ce Rogillc appelle ses ressources, voilà avec quoi il compte recommencer des all'airesl... U n'y a pas cinq cents francs à espérer dans tout cela.

Une vieille servante paraît et dit :

— Monsieur, il y a là un jeune homme qui demande à tous parler.

— Pour me consulter?

— Probaliloment, monsieur, il ne me l'a pas dit.

— Tailes-le enirer... Ah! Marianne, si ma fille venait pendant que j'aurai du monde, faiies-la pa-ser dans ma chambre et priez-la d'attendre un peu ; d'ailleurs vous m'avertirez.

— Gela sufùt, monsieur.

La domestique sort et bientôt Meichior Samsonnac est introduit dans le cabinet de l'avocat. Notre jeune Bordelais se prcsente avec celle assurance qui le quitte rarement, il salue M. Braillard avec beaucoup d'aisance tout eu lui disant :

— C'est à M. Désiré Braillard oue j'ai l'honneur déparier?

— Oui, monsieur, et qui ai-je 1 avantage de recevoir?

— Meichior Samsonnac, de Bordeaux, courtier eu vins des meilleures maisons de Paris et du Beaujolais.

Le titre de couitier en vins chasse sur-le-champ l'air aimable que l'ancien avocat avait pris d'abord, et il s'empresse de dire en faisant la moue :

— iMonsieur, je n'ai nullement besoin de vin dans ce moment, d'ailleurs j'ai mou marchand que je ne veux pas quitter; [ar conséquent, si vous êtes venu pour m'en olfrii», vous auriez mieux fait de ne pas vous déranger.

Meichior reçoit cette boutade sans sourciller; au contraire, il conserve un sourire sur ses lèvres, puis répond :

— Non, monsieur, non, je ne suis pas venu chez vous dans l'intention de vous oU'rir du vin ; je vous ai dit ce que j'étais parce qu'il me semble qu'en se présentant pour la première fois chez quelqu'un on doit avant tout se faire connaître; mais, si je viens, c'est pour vous consulter comme avocat, ou comme jurisconsulte.

— C'est diflérent, monsieur; alors donnez-vous la peine de vous asseoir, je vous écoule.

Samsonnac s'asseoit, passe sa main dans ses cheveux qu'il rejette majestueusement en arrière, prend un air grave et commence :

— Monsieur, il y a deux jours le hasard me fit rencontrer dans la rue une petite fille de sept ans, gentille, espiègle, de ces figures dont l'intelligence vous frappe sur-le-champ. J'eus le bonheur de la protéger contre de ces méchants gamins qui pullulont dans Paris, et dont la principale occupation est d'insulter les personnes honnêtes; puis je ramenai la petite fille chez elle, pour attester à ses parents que si elle était en retard il n'y avait nullement de sa faute. L'enfant me conduisit dans une chambre bien modeste située sous les mansardes. Là je trouvai une jeune personne de dix-huit ans, charmante de figure et de manières, elle travaillait avec ardeur, tandis qu'un peu plus loin, dans un fauteuil, un petit garçon de trois à quatre ans, pâle et souffreteux, tâchait de sourire à ses sœurs... car c'était là toute la famille... Ces enfants vivaient sans autre appui, sans autre soutiea

LA FAMILLE BRAILLARD

que leur pcciir aînée... Vous__ni'avfz bien compris, n'est-ce pas, jionsieiir?

— Suris doute I sang doulel ce sont des orplielins, répond l'avocat qui écoute avec la disir.'Clion d'un linmme qui prèle toujours l'oreille au moindre bruit, croyant que c'est sa lillc qui arrive.

— Oui, monsieur, ce sont des orphelins... des orpbelins bien rnalneureux et bien intéressants. La naissance du petit garçon a coûte la vie à sa mère. Ils avaient été élevés dans l'aisance, car leur père était un artiste de talent, mais il est mort aussi, il y a près de deux ans; il n'avait encore rien amassé, et les pauvres enfants sont restés sans ressources... Vous avez liien saisi, n'est-ce pas, monsieur?

— Parfaitcincnt! parfaitement I répond l'ancien avocat toujours préoccupé, et qui, au contraire, n'a nullement saisi ce (pii devait le i'iapiier dans ce (pi'on vient de lui conter. Mais eniin, monsieur, dans tdul cela je ne vois pas encore pourquoi vous venez nie consulter; il y a sans doute quelque héritage, quelque créance que l'on conteste à Ices orphelins?

I — Non, monsieur, il n'y a ni héritage, ni créance!... mais il y a des oncles... des oncles qui sont fort à leur aise... Dites-moi, monsieur l'avocat, est-ce que aes oncles ne doivent pas secours et protection à leurs nièces, ;\ leur neveu, ciifm à des enfants en bas âge qui ont eu le malheur de perdre leur i ère et leur n]ère? C'est pour cela priiicipalrment qneje suis verni vous consulter.

— Mais si fait, vraiment, des oiiclcs sont de très-proches parents... des tuteurs (ioiinés par la n.itiire. Après cela nous n'avons cependant pas de loi qui [luisse les forcer à se charger des enfants de leur frère ou de leur sœur ; mais, h défaut de lui, il y a l'humanité, il y a les convenances qui ne veulent pas que des parents qui sont riches, ditesvous, laissent sans secours, sans appui, des orphelins si jeunes.

— Monsieur, vous ne sauriez vous (igurer quel plaisir j'éprouve à vous entendre jiarler ainsi... cela me donne l'espérance que la situation de celle jpuiie famille ne tardera pas ;\ s'améliorer...

— Votre désir est sans doute que je fasse des démarches près des oncles en cpieslion?

— Justement, monsieur... j'aime à croire qu'ils ignorent la fâcheuse position de ceux auxquels je m'intéresse, et qu'il suffira de la leur taire connaître pour qu'ils la fassent cesser.

— Le nom de ces enfants, s'il vous plaît, monsieur?

— Monsieur, ces trois orphelins sont les enfants de feu Adrien Braillard... votre frère.

L'ancien avocat demeure tout saisi, il regarde quelques instants sans répondre celui «lui vient de lui donner cette leçon; sa physionomie, quelques instants indécise, prend enfin une expression de franchise, et il s'écrie :

— Comment, monsieur, c'est des enfants de mon frère que vous me parliez ?

— Oui, monsieur, car ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, une circonstance inattendue m'a fait connaître, avant-hier, cette jeune famille, m'a permis d'ètie utile ;\ ces pauvres enfants... Ah! monsieur, je suis encore jeune, encore étourdi et parfois peu raisonnable, mais je ne saurais vous exprimer à quel point j'ai été touche p:ir le tableau que j'ai eu devant les yeux... Une jeune fille qui n'a pas encore dix-huit ans, travaillant jour et nuit à faire des fleurs pour élever, pour nourrir une i)etite lille de sept ans qui de son côté s'occupe déj;i des soins du ménage, et un petit g.irçnn de trois ans et demi dont la sanié délicate réclame les plus grands soins, nécessite les visites du médecin!... Cette jeune fille en se tuant au travail ne peut encore gagner que cinqiianio sous par jour... Je vous le demande, monsieur, eroyez-vous qu'avec cette somme, ces trois enfants puissent vivre, s'habiller, se cliaulVcr, payer leur loyer?... Non, cela ne se iieut pas; il faut donc que de temps à autre on se défasse de quelque meiilile, de miclque objet ayant appartenu à ceux qu'on a perdus... Mais (piaïul celte ressource manquera, comment vivrat-on?... 11 faudra donc tendre la main, demander 1 aumône... les enfants de votre frère!... Ah 1 vous ne le voudriez pas, monsieur, j'in suis persuadé !... Kt voilà pourquoi je suis venu vous trouver et vous dire ce que j'avais vu.

L'avocat tend sa main à Samsonnac en lui disant :

— Vous êtes nn brave jeune homme, et je vous remercie d'être venu me trouver. Hn vous écoutant je n'ai pas deviné que vous parliez des enfants de mon frère... je ne pouvais pas le deviner, car j'étais loin de penser que leur silnatlon fût telle que vous venez de me l'apprcnilre. Quand mon frère est mort je n'étais pas Ji Paris ; lorsque j'y revins, quelques personnes me dirent en elTct que les enfants d'Adrien avaient besoin d'appui, de protecteur; je comptais bien les voir... mais j'ai tant d'affaires, de tracas que me suscite la conduite do mon gendre, que j'oubliais ces enfants; eepciulanl je me rappelle que plusieurs fois je dis ;\ mon frère le pharmacien de s'informer (le la situation do nos nièces, de notre petit neveu... il me promit de le l'aire.

— 11 n'eu a rien fait, monsieur.

— J'avais aussi engagé ma lille îi aller voir ses jeunes cousines... elle m'a dit une fois qu'elle l'avait fait, ([u'elle les avait vues et que leslrois enfants se portaient fort bien. Enliii, monsieur, puisque, grâce h vous, je sais la vérité, je ne laisserai pas plus longtemps ces oriheliiis sans secours... Dès demain... uou, dès aujourd'hui je me rendrai

près d'eux. Il y a dans ce porlefi.uillecinq cents francs... cette Eomme

sera pour eux.

— Ah! c'est bien, cela, monsieur. Cinq cents francs! mais avec «la la tranquillité de cette jeune famille e^t p.'t^K'-" j-^'ir p!;-- d'iire .-.nnée... Je suis enchanté d'être \ :.en, monsieur, que c'est à l'insu ■'. rail pas consenti à ce que je fi?=e '■■ .,;ia iierlé, de la dignité dan» le caraci'.ie. IJilln, iiivi,s.Ljr, vj^i ne m'en voulez pas do a; que j'ai fait?

— Je vous répète, monsieur, que je vo i - <ii r n; ni- : î' ; .-lé oublieux, négligent, j'en conviens; on d. i à ceux qui nous fournissent l'occasion ■! rsqu'ils étaient involontaires. Ahl l'ai: , . \ous plait?

— Faubourg Saint-Denis, 78.

— Fort bien, dès aujourd'hui ils auront de mes nouvelle.';. Samsonnac, enchanté du succès de sa démarche, pn-nd congé de

-M. Désiré Braillard, et s'éloigne en se disant :

— Demain j'irai voir la jeune famille et je me réjouis d'avnn-e du bonheur que je vais voir briller sur tous les visapes... Ce .- r.i u'i peu mon ouvrage ! cela ne pourra pas me nuire auprès de ki eliarniante Pérolinel... dont je suis décidément passionnément amoureux.

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