XVIII. — MADAME nOGILLB
Il n'y a pas cinq minutes que U jeune Bordelais est sorti de chez l'ancien avocat, et celui-ci pense encore à tout ce qu'il vient d'apprendre louchant les enfants de son frère Adrien, lorsqu'on sonne à la porte avec violence, et bientôt madame Augusta llogille entre dans le cabinet de son père.
La fille de M. Braillard a maintenant vingt-deux ans, mais elle en paraît vingt cinq, tant il y a d'assurance dans sa démarche et dans son regard. C'est une jolie femme, sa taille moyenne est bien prise; elle n'a d'embonpoint que ce qu'il faut pour ajouter à ses charmes. Ses traits sont un peu forts, mais réguliers ; son nez grec a des narines un peu dilatées; sa bouche un peu grande est très-bien pariiie; ses yeux bruns sont grands et fort beaux, mais ils ont une expression de hardiesse que l'on n'aime pas toujours h rencontrer chez une dame. Ses cheveux sont soyeux et longs, mais son front est un peu bas. Au total, c'est une femme très-séduisante, surtout lorsqu'elle veut p:aire, car personne ne sait mieux qu'ellf avoir, selon son caprice, un sourire aim:ible et gracieux, ou l'air dédaigneux et impertinent.
Celte dame est mise avec une extrême élégance. Sa robe de soie brochée a des volants qui grimiienl jusqu'à la taille; son chapeau sort de chez la première modiste ue Paris, son eliftle est un petit cachemire, ses bottines sont d'une étoffe ravissante, ses gants sont frais, enfin elle répand autour d'elle un parfum de jasmin, d'orange, de palchouli qui annonce sa présence comme celle d'un bouquet.
Augusta court à son père qu'elle prend par la tête ei qu'elle embrasse en lui disant avec une voix câline et un rharmant sourire:
— lîonjour, petit père; comment te porles-lu ce matin t
— Bien, ma fille, bien, merci... un peu fatifrué cependant, répond l'avocat en considérant sa fille presque avec admiration.
— Ahl c'estque tu travailles trop... cela n'a pas le sens commun... Pourquoi encore travailler, pourquoi encore te falii:uer?... Il me semble que maintenant tu pourrais bien te reposer, le d 'rloler, prendre du bon temps...
— Oh 1 c'est facile à dire tout cela... Mon Dieu, comme te voilà belle!
— Mais non, une toilette bien simple, mise du matin... et puis.j'ai quelques visites à faire... ensuite je ferai peut-ôtre une courte promenade au bois... Je profilerai de la calèche qu'on a mise à ma disposition...
— Tu as une calèche à ta disposition?
— Oui, qui appartient à M. Archibald de Saint-Ouen... un «mi de mon mari. A prO|>0' île mon mari, avez-vous vu ce dossier qu'il vous a remis, et qui contienx. "it-il, ses dernières re.ssourci-s*...
— Oui, je l'ai examine, îlles sont jolies, ses ressources,.. Toutes ces paperasses sont bonnes a jeter au feu... si l'on .ivail pu en tirer quebiue chose, tu penses bien que, lors de la faillite de Rogillo, ses créanciers auraient exploite ce .■-oi-disaiil actif!
— Ah! ma foi, je ne sais pas, moi, je ne connais rien à tout cela!
— Malheureusement, car enfin, où sont p'is.«es les soixante mille francs de ta dot?., llogille prétend que c'est toi qui les a depen>es...
— list-ee qu'il sait ce qu'il dii? esl-eeque vous i'écoiitei? . Ce qu'il y a de certain c'est qu'il faut absolunieni trouver à mon m.iri une place en province ou à létr.inger, parce que je ne veux plus haliiier avec lui... j'en ai bien assez... il m'agace, cet lu>mine... il f>»sse .«on temps à fumer!
— Et quel emploi est-il eap.abic de remplir?
— Ahl auenn, c'est probable; mais ce n'est |\is une raisi->n (HHir qu'où ne lui donne pas une place. Il v a tant de gens de mérite qui n'en ont pas... cela prouve qu'on en 'loiinp volontiers aux iuilH'cUesl
— Pourquoi diable as-tu épouse ce Uo-ille?...
— Ah ! mon Dieu ! parce que je lui erovais une fortune très-solide... vous aussi, du reste... Je savais bieu que ce u'etail pas un aiglel.M
l.A. l'AMII.LE BIIAILLARD,
'■urnii'irr'^ ttt f ir^] " '7''''-/iff/mmïï^'^E'mjmEmm/m^/im'^^7fç^^
Ah ! mon Dieu I quel est donc ce monsieur ? 1'. 20.
mais je me disais : Il aura toujours asse?. d'esprit pour gacrner de l'arpent, puisqu'on préti/iid que c'est l'esprit des sols... 11 a voulu faire mentir le proverbe. Enfin, ce qui est fait est fait. Mais M. Archibaid doit s'occuper de placer Rogi!le,ila de très-belles connaissances, il demandera pour lui une concession en Algérie! c'est très-bon, cela!
— Très-bon quand on sait l'exploiter. Que crois-tu que Rogiilefera si on lui doime un teiraui en Algérie?
- Dame... il cultivera des dattes, il m'en enverra, je les aime beaucoup... et des pistaches aussi, car il parait qu'il en pousse aussi en Algérie.
— -Ma chère amie, si lu ne manges que des pistaches cullivces par ton mari, cela ne te fera pas mal aux dents... Mais je viens d'apprendre quelcjuc chose qui m'a fait beaucoup de peine.
— Comment... sur mon mari?
— Non, non, il ne s'agit plus de lui, mais des enfants de mon pauvre frère Adrien; il parait que leur position est fort triste; l'aînée des enfanis. Peroliiie, travaille sans relâche pour nourrir sa sœur et son petit frère, et ce qu'elle gagne n'est pas suffisant... J'ignorais tout cela, md; je sais bien que j'aurais dû le savoir, m'informer... mais le courant des affaires nous entraîne, et les journées se passent sans que l'on ait fait le quart de ce que l'on voulait faire. Cependant, il y a quelques mois, je l'avais priée d'aller voir tes 'rbnes cousines, et tu ne mas pas fait un tableau si triste de leur si'ualion?
— C'est qu'elle ne m'a pas semble si fi\chen?e... je les ai tous trouvés bien ijortanls, le petit garçon élail peut-être un peu pâle, mais tous les petits garçons sont pilles quand ils font leurs dents... J'ai vu une chambre dans laquelle il y avait de très-beaux meubles, cela ne m'a pas paru misérable du tout; enfin je me rappelle fort bien qu'avant de m'en aller j'ai ilit à Péroline :
— Avez-vous besoin de quel(|ue chose?
Et elle m'a répondu d'un petit ton très-sec :
— Merci, nous n'avons besoin de rien !
Voilà ce que j'ai vu, je ne pouvais pas dire autre chose.
-^ Oui, mais il y a de cela huit ou neuf mois, et depuis ce temps la position de ces enfants a pu empirer, ils ont pu être malades. Je ne yeux pas, je ne dois pas laisser les enfants de mon frère vivre dans un état voisin de rindii.ence. J'ai mis dans ce carnet cinq cents francs, je vais les leur porter aujourd'hui même...
— Vous ferez bien, mon petit père. Oh! ce n'est pas moi qui vous blâmerai jamais d'être bon, obligeant, généreux... Si j'étais encore riche... comme j'aurais dû lêlre, mon bonheur serait de donner, de foire des heureux...
— Oui, tu as un bon cœur, Augusta, je le sais.., mais tu as une tèlc si folle!..
— Oh! par exemple... à présent je vous jure que je suis bien raisonnable... Tenez, encore hier, M. Archibald voulait me conduire à un bal magnifique... chez un hospodar de Russie qui vient à Paris prendre des leçons de danse, eh bien! j'ai refusé d'y aller... Il esl vrai que je n'avais pas de robe de bal assez fraîche...
— Dis-moi donc, Augusta, je t'enteniis bien souvent parler de ce monsieur Archibald... est-ce que tu aurais été au bal... seule avec lui?
— J'aurais emmené une de mes amies.
— Ce n'est donc pas un jeune homme que ce M. Archibald?
— Pardonnez-moi, mon père, c'est un jeune homme, un fort joli garçon qui se met comme un ange!.. Pour l'élégance, il n'y a personne qui puisse l'emporter sur lui.
— Ah ! diable... et c'est ce monsieur qui a mis sa calèche à ta disposition?
— Oui, petit père.
— Augusta, ne crains-tu pas que le monde ne puisse tirer des conséquences... méchantes de ton intimité avec ce monsieur? Ta réputation ne peut-elle pas en souffrir?
— Ah! pourquoi donc dirait-on quelque chose?., des femmes jalouses de ce que M. Archibald s'occupe un peu de moi au lieu de leur faire la cour... mais comme je ne fais pas de mai, je me moque de ce que l'on pourrait dire.
— Mais ton mari?
— Mon mari! mais puisque M. Archibald est son ami intime, il ne peut pas trouver mauvais que ce jeune homme soit galant avec moi et me serve quelquefois de cavalier... bien au contraire, quand son ami est un jour sans venir, Rogille est inquiet, il s'ennuie, il s'écrie: « Mais pourquoi donc Archibald ne vient-il pas? est-ce qu'il serait malade? « Et très-souvent il court le chercher. Vous comprenez bien que mon mari, aimant beaucoup mieu.x rester à fumer au café que de me mener à la promenade, est enchanté lorsque son ami prend sa place en me donnant le bras.
— C'est différent; mais il vaudrait bien mieux ne pas prendre une femme que de la confier sans cesse au bras de son ami... Je vais aller voir les enfants de mon frère Adrien.
La jeune femme se lève et court à son père qu'elle prend encore par la télé, et qu'elle embrasse de nouveau, en lui disant :
— Ah! un moment, petit père, je ne t'ai pas encore appris le motif de ma visite matinale... c'est-à-dire... je serais toujours Ycaue... mais
LA. FAMllJ.E Ti-RAILLAllD.
La jcHue l'omme su lève et coiivt à son ptro. — 1'. 3i.
tantôt... C'est que, voi.s-tu, c'est pressé... et pourtaut je n'ai pas encore osé te conter cela...
— (Ju'est-ce qu'il y a donc encore? voyons, parle, explique-toi...
— Mon Dieu, c'est un service que je viens te demander... mais tu ne me refuieras pas... Oh! n'est-ce pas, tu ne me refuseras pas?..
— Voyons d'abord de quoi il s'agit.
— Oh! pas grand'chose... une misère!.. Quand je dis une mi«ère, cola peut se monter à douze ou treize cents francs. ..
— Treize cents francs ! et vous appelez cela une misère, ma fille'... On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que l'argent!... Mais pourquoi vous faudrait-Il encore cette somme? En vérité, Augusta, je ne vous conçois pas!... et vous me disiez tout à l'heure que je devrais me reposer, ne plus travailler... Mais si je ne faisais plus rien, croyez-vous (juc je pourrais subvenir à (ont ce que vous m'avez coûté depuis ipiclcpie temps?... J'avais amassé douze mille francs de rente; c'était une fortune bien suffisante pour mon ambition. En vous mariant, je vous ai donné soixante uiille francs, j'ai donc diminue mon revenu d'un quart... je l'ai fait sans regret, il m'en restait encore bien assez; mais bientôt est arrivée la l'aillile de Uogillc... vous vous êtes trouvée ruinée... vous aviez même pris, dépensé votre dot : il m'a fallu vous sortir d'embarras... lînlin j'ai du payer de tous côtés pour parvenir Ji vous faire séparer de bien d'avec voire mari... J'y suis parveiui, vous êtes chez vous, et je vous fuis mille écus lie pension pour voire entretien. A présent, ma fille, il me reste à peine cinq mille francs de revenu pour moi; mais si ;i chaque instant je suis forcé de prendre sur mon capital, il n'y aura plus moyen de s'y retrouver.
— Ah I voilà que tu me ' dis vous îi présent. Tu veux donc me faire de la peine... lu n'aimes donc plus ta fille qui l'aimo lant...Ahl si c'est comme cela, je parlirai bien loin, lu n'entendras plus parler de moi, et connue cela je ne le ferai plus de ohagriu I
L'avocat prend vivement les niain.s de sa fille, (pii les avait portées ^ ses yeux et faisait semblant de pleurer, il l'allire sur ses genoux en lui disaut d'une voix émue :
— Allons, voyons, taisez-vous, méchanlc fille, no pleurez pas!... Toi, partir... t'en aller, m'abandonncr!...Iihbien! ce serait joli... l'i! ne répétez pas ces choses-là I... Eh bieni voyons, qu'est-co encore que celle dette?... pourquoi esl-(?e si pressé?
— VoilJ» ce que c'est, petit père, c'est ma couturière à qui jo devais depuis longtemps. ..
— Ta couturière... j'ai payé les mémoires de tous les fournisseuir avant de te mettre chez toi.
— Ah! oui, mais pas celui-là... c'élail un si Tieux mémoire... j6 l'avais oublié! Celte foninie m'a donc fail demander de l'argent, je lui ai répondu que je n'en avais pas... en la priant d'attendre... Elle m'a priée de régler son mémoire; moi, ça mêlait bien égal, j'ai réglé tout ce qu'elle a voulu, je lui ai fait uù billet; h l'échéance, je n'ai pas pu payer; alors, j'ai reçu des papiers timbrés!... Tu penses bien que je ne me suis pas amusée à lire cela... d'abord je n'y comprends rien. Enfin, il y a quelques jours, il est arrive chez moi trois hommes... bien polis, oh! ils claiont très-polis... l'un a écrit, l'autre a dicté... il parait qu'ils ont saisi mes meubles...
— Saisi tes meubles! mais c'est épouvantable, cola...
— Et, hier, l'huissier m'a fait avertir qu'on vendrait demain si je n'avais pas payj^ aujourd'hui.
M. Désiré Bradiard se lève précipitamment en s'écrianl :
— Mais alors il n'y a pas un moment à perdre! il faut courir cbex cet huissier, empêcher celle vente... el tout cela fail des frais, cela augmente la delte...
— Certainement. . . c'est bien désagréable I
— Et tu viens me dire cela seulement aujounl'hui I
— Je voulais venir hier... mais j'avais mal aux nerfs, je ne pouvais pas me soutenir...
— Voyons, où demeure cet huissier?
— L'huissier... ma foi, je n'en sais rien... il m'a laissé son adresse, mais je l'ai jetée au feu...
— Mais tu as au moins quoique papier... quelque nssignalioo, l'adresse sera dessus...
— Des papiers timbrés? J'en ai fait des papillollcs!
— Quelle tète! Comment allons-nous le lrou\er alors! Ah! lu sais au moins où demeure celle couturière nui le fail jHHiPsuivre...
— Ah ! oui... rue Mazagran, 15, madame l'ince...
— U suffit. Je vais courir chez celle femme, elle me donnera l'ndresse de son huissier... BienkM une heure... il n'y a pas un moment à perdre... Mais ces pauvres orphelins... les enfants do mon frère... Je voudrais cependant qu'ils aient aujourd'hui (vs cinq eenis francs... Je ne veux pas qu'ils soient plus longtemps dans I.» peine...
— Eh bien! mou pelil père, c'est bien facile, donnez-moi ces cinq cents francs, el |iendant que vous aurez la bonlé de courir i^ur cette maudite délie, moi je vais aller chez IVnMine lui |M>rier cela de voire part.
— Ah! tu as raison , connue cela tout peut sarran.wr... Tiens, prends ce petit carnol, le billet de banque est dedans... Tu vas aller tout de suilo cliei ces cufauls, ncsl-ce pas?
LA FAMILLE BRAILLARD
— Oui, iiioa père, oui, lout de suite.
— -Mloiis, va, cl moi je vais courir (lour loi... Adieu, uiauvais sujet; à t'uvcnir vous serez plus sage, j'espère... vous ne ferez plus de (Ici tes!
— .Mon petit père, jo le le promets... Au revoir... à bientôt... T'i es bien bon, tu l's \mci\ gentil, y- t'aime tout plein.
Miiilame Rugille euiljijssi; son père, met lo petit carnet dans sa uoclie et s'éloigne gaiement. Elle trouve en bas la Lelle caliiche que M. Arcliibald a mise à sa disposition, elle y monte avec la légèreté d'une personne qui a l'Iiabilude de faire de la P3mnastic|ui! ; mais lorsque le cocher lui demande où il doit la mener, elle rètlecbil et se dit :
— Irai-je tout de suite faid)OurgSaint-nenisî... Mais AngWini que je n'ai ];as piéveniie... elle aura peut-être disposé de sa jouinè»i nuaud j'irai la clurclier pour aller au bois... ce serait Irès-coutr.'ri, inl... Décidément il vaut mieux que j'ailli- d'abord la prévenir, j'irai ei ^uile cbez la njarmaille du l'aBbourg Saint-Denis... Cocher, menez-mci rue Rocheeliouart... Ah! vous allez passer par la place de la Boursi .. il faut que j'entre un moment chez ma marchande de modes.
Le coclier part. Arrivée place de la Bourse, la jeune femax fait arrêter devant un grand magasin de modes, elle y entre en diiaiil :
— .Madame Angélina Dervilly m'a dit hier avoir vu dans ^otre montre un notit chapeau rose et blanc délicieux... c'était une forme toute nouvelle... avec une seule plume blanche dessus... l'avez-vous encore ?
— ; Non, madame, il a été vendu sur-le-champ. Ohl il n'est pas resté vingt minutes en montre; mais voilà exactement le pareil que l'on vient do finir... ficulement celui-ci est ponceau et blanc, mais il n'en est peut-tMre que plus joli...
Madame Itogillc examine le chapeau qu'on lui présente, et s'écrie ;
— Mais oui, c'est trôs-original... c'est gracieux... c'est nouveau... Et il est tout semblable à l'autre?
— Exactement, madame, sauf la couleur pouceau au lieu du rose...
— Ohl j'aime mieux le pocceau, cela va ai bien aux brunes... Voyons, essayez-moi ce chapeau...
Le chapeau est placé sur la tète de la jeune femme, et toutes les demoiselles du magasin de s'écrier ;
— Oh ! comme il va bien à madame!... elle n'a jamais été si bien coiffée à l'air de sa figure.
— C'est vrai, dit Augusta en se regardant dans une Psyché. U me va comme un ange ce petit chapeau, il donne quelque ehose de mutin à la physionomie... Ohl ma foi, ce serait dommage de le quitter, et je veux que l'on me voie aujourd'hui au bois avec...
— Oh ! comme on va lorgner, admirer madame...
— Combien vaut-il ?
— Cent vingt francs.
— C'est un peu cher...
— Madame voudra bien remarquer que la plume seule vaut plus de soixante francs...
— C'est vrai... elle est fort belle... Décidément je le garde... mais j'ai promis à mon père de ne dIus faire de dettes... Tenez, payezvous...
Augusla donne à la marchande de modes le liiUet de cinq cents francs qui était dans le carnet, et celle-ci dit en le recevant :
— Je prendrai la liberté de rappeler à madame qu'elle me doit encore le dernier chapeau que je lui ai vendu... c'était soixante francs...
— Ah ! tiens ! je l'avais oublié; eh bien ! payez-vous, puisque je ne veux plus avoir de dettes... Je vous laisse mon vieux chapeau, vous me le renverrez chez moi.
On rend à la jeune femme trois cent vingt francs en or, et elle sort de chez la modiste avec sa nouvelle coiffure. Mais tout à côté du magasin de modes est un bijoutier qui a des bijoux du meilleur goùl. Les regards d'Augusta tombent par hasard sur un bracelet d'une forme toute nouvelle; ce bracelet la séduit, la charme; après l'avoir examiné quelques instants, elle se décide à entrer dans la boutique afin de le voir de plus près.
On s'empresse de montrer à cette dame le bijou qu'elle indique : elle tourne et retourne le bracelet dans ses mains.
— Efsayçz-le donc, madame, dit le bijoutier, vous en verrez bien mieux l'ellet sur votre bras.
Le bracelet est attaché au bras d'Augusta, il a pour fermeture un saphir parfaitement serti et qui fait valoir ia blancheur du bras. Le bijoutier s'extasie sur l'effet que le bijou produit; la jeune femme trouve aussi qu'il achève de compléter sa toilette, et elle murmure :
— Je suis fâchée d'avoir mis ce bracelet à mon bras... car vraiment je n avais pas l'inteiition d'acheter ce bijou...
— Et pourquoi madame se priverait-elle de ce qui lui fait plaisir?
— Oh! c'est une fantaisie... Est-ce cher?
— Non, madame, presque pour rien: cent cinquante francsl...
— En elfet, ce n'est pas trop cher...
T La façon est à peine payée, et c'est ce qu'il y a de plus nouveau. Madame aura le premier qui ait paru en ce genre.
— Vraiment!... Alors je le garde .. j'aime beaucoup les primeurs... Tenez, voila cent cinquante francs.
Madame Kogillc remonte dans sa calèclie, enchantée de son emplette, l'uis elle se dit :
— Je n'ai plus que cent soixante-dix francs sur les cinq cents francs... jo no puis pas porter cela chez les petites cousines... mais elles no doivent pas attendre après... Ouand je loucherai ma pension de mon père, je compléterai la somme et la leur |)orlerai... Ah I mon Dieu, mais tout cela m'a retardée... Trûuvcrai-je encore Angélma... Cocher, vite, vite rue Itocheehouart.