‹ MoustacheChapitre 85 sur 281 · XIX. — QUELQU'ON QDI MB VOUS CHAINT PAS · texte numérisé non relu

XIX. — QUELQU'ON QDI MB VOUS CHAINT PAS

Ainsi qu'il se l'était promis, le lendemain de sa visite à M, Braillard l'avocat, Samsonnac ne manque pas de retourner chez les trois orphelins avec deux échantillons de muscat qu'il a mis dans ses poches.

Il se flatte de trouver la petite famille dans la joie; mais, en entrant, il est tout surplis (le voir sur les visages le môme calme, la môme expression qu'il y a laissée lorsqu'il les a quittés trois jours nuparavant.

Le petit garçon découpe des images, mademoiselle Rosinetle s'apprend à écrire en copiant un exemple, et la jolie Péroline travaille assidûnient à ses llcurs.

— Ah! voilîi notre ami, mon protecteur! s'écrie la petite fille en courant au-devant du jeune homme, qui l'enlève dans ses bras en lui disant :

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

— Ohl oui, répond Rosinetle, je suis trop petite pour vous refuser.

Samsonnac embrasse aussi le petit garçon; il est probable qu'il en ferait volontiers autant à la grande sœur, mais il comprend qu'elle ne s'y prêterait pas; il se contente de lui tendre la main en lui disant :

— Une poignée de main, entre amis cela ne se refuse pas...

— Volontiers, monsieur.

— Vous trouvez peut-être que je reviens bien vite vous voir ; mais, ma foi, il me tardait de me retrouver au milieu de vous... il me semble que je suis aussi de la famille... Ecoutez donc, je n'en ai pas ici, moi, j'ai laissé la mienne à Bordeaux... et c'est quelquefois triste d'être seul.

— Eh bien! vous serez aussi notre cousin, dit Rosinetle, je vous appellerai le cousin Grosse-Tôte!...

Le jeune homme ne sait pas s'il doit accepter cela pour un compliment, et Péroline prend un air sévère en s'écriant :

— En vérité, Rosinetle, vous vous permettez de dire tout te qui vous passe par l'idée, vous êtes fort inconvenante. Que signifie ce que vous venez de dire h monsieur?

— Dame... ça signifie... que monsieur a tant de cheveux que cela lui fait une grosse tète... Est-ce que ce n'est pas la vérité?

— Elle a raison, dit Samsonnac, j'ai beaucoup de cheveux... j'ai une forêt de cheveux... on m'en a toujours fait compliment... mais, en effet, cela doit me grossir la tête. Ne grondez donc pas ma petite amie, elle a dit ce qui est. Laissons cela et parlons de choses plus intéressantes ; en venant vous voir aujourd'hui, je croyais trouver tout le monde en joie... tout le monde se réjouissant d'avoir reçu une visite inattendue... et je vous vois aussi sérieux que l'autre fois. Il ne vous est donc pas arrivé un événement heureux... votre situation ne s'est donc pas améliorée'''...

— Mais non, monsieur, il ne nous est rien arrivé, répond Péroline; pourquoi pensiez-vous qu'il en était autrement?

— Pourquoi?... parce que j'avais de fortes raisons pour le croire CommentI vous n'avez pas reçu la visite de votre oncle l'avocat?

— Non, monsieur.

— Et quelqu'un n'est pas venu de sa part... vous apporter... cinq cents francs?

— Non, monsieur-!... Mais sur quoi fondiez-vous ces suppositions?... Vous avez donc été chez notre oncle Désiré... lui parler pour nous... l'implorer en notre faveur?... Ahl parlez, monsieur, je vous en prie, ne nous mentez pas!...

— Eh bien, oui, mademoiselle, oui, j'ai fait cela, pourquoi donc le nierais-je ? ce n'est pas un crime, je pense, de s'intéresser à vous, à CBS pauvres enfants... Oui, je suis allé trouver votre oncle l'avocat... je ne vous avais pas demandé pour cela votre permission, car vous me l'auriez refusée... mais il me semble que je n'en avais pas besoin. Ohl j'ai agi fort adroitement... j'ai trouvé un homme très-poli, j'ai eu l'air de le consulTer. D'abord il ne comprenait pas que c'était devons qu'il s'agissait, et il disait toujours : Un oncle doit secours et proleC' lion à ses neveux et nièces orphelins! Quand je vous eus nommés, if demeura uu peu confus... mais il ne se fàclia pas; bien au contraire il m'a remercié de lui avoir fait connaître votre position.

— En vérité, monsieur!

— Oui, mademoiselle ; il avait l'air franchement touché de volrt* situation, et me montrant un petit carnet, il s'est écrié : U y a là-de dans cinq cents francs, dès aujourd'hui je les porterai à ces enfants.

— Cinq cents francs! s'écrie Rosinetle, ohl comme nous serions riches... si nous avions une si grosse somme!

— Enfin, mademoiselle, je l'ai quitté recevant de nouveau de lui l'assurance qu'il vous verrait dans la journée... et il n'est pas venul

LA FAMILLE BRAILLARD

— Non, monsieur, personne n'est venul...

— C'est inconcevable, c'est à ne pa» le croire... A qui donc se fier à |iiésijii[? Cet oncle-!.'» avait ee|]cnfl.iiit Vair iiroliMiflérnent ému, toiiclic (le voire position, dont, m'a-t-il dit, U était liicn loin de PO douter... et il n'a pas tenu pa pifinicsse!... un homme de son ftgc!... un lioniiiic qui, piir étal, doit défendre le faillie, prêter ajipui au malheur!... Ali! f!oz-vons donc au beau langage des avocats!...

— Monsieur Samsonnac, dit Péroline d'un airgr.ive, je ne puis pas vous en vouloir pour la démarche (|ue vous avez faite près de notre oncle Désiré; mais vous voyez bien ((u'elle a été inutile. Maintenant je vous prie bien sérieusement de ne point la renouveler, j'e.xige môme que vous m'en fassiez la promesse, car nous ne voulons point iiusser pour des mendiantes dans noire famille... les enfants d'Adrien le graveur doivent respecter la mémoire de leur jière, et s'il pouvait encore nous parler, je suis sûre qu'il nous dirait : Mes enfants, ne demandez rien à vos oncles ; ceux qui n'ont pas eu assez de cœur pour suivre le convoi de leur frère ne feront jamais rien pour vous... Ainsi c'est bien convenu, n'est-ce pas, monsieur? vous n'irez plus parler à nos oncles en notre faveur.

Samsonnac secoue sa chevelure avec un beau mouvement de dépit; il est trôs-vcxé du peu do succès de la démarche qu'il a faite; il est fâché maintenant d'en avoir parlé ; enfin il répond en sou|iirant :

— Mademoiselle, puisque vous l'exigez, je dois vous obéir, je dois vous faire la ])romessc que vous me demandez... quoiqu'elle me coûte... Je n'irai plus chez vos oncles,^, à moins que ce no soit pour des affaires qui me concernent. Maintenant j'espère que vous ne m'en voulez pas pour ce que j'ai fait...

— On! non, monsieur, car votre démarche prouve l'intérêt que vous nous portez, et ce serait mal à nous de ne pas en être touchées...

— Fort bien ; du moment que nous sommes toujours bons amis, je suis consolé. Je vais vous quitter, car aujourd'hui j'ai de la besogne, plusieurs gros clients qui doivent avoir besoin de vin... S'ils n'en ont pas besoin, je leur en ferai prendre tout de môme; je suis très-adroit pour eiitorliller mon monde. Mais auparavant... permettez...

Le jeune homme sort de ses poches ses <lcux petites bouteilles d'échantillons et les pose sur la ehenn'née.

— Que mettez-vous donc li, monsieur? demande Péroline.

— Oh! les jolies petites bouteilles! s'écrie UosincHc.

— Mademoiselle, ce sont deux échantillons, l'un muscat Luuel, l'autre Fruntignan... muscat aussi.

— Mais, monsieur, nous n'avons pas besoin de cela, uous no buvons pas de vin ici.

— Mademoiselle, cesvih's-lJi, c'est comme du sirop, c'est très-doux, ce n'est plus du vin; aussi est-ce principalement pour les dames... une croûte de pain là-dedans, c'est très-bon pour l'estomac.

— Mais, monsieur, puisque nous n'achetons pas de vin, vous ne devez pas nous laisser d'éclianiillons.

— Oh! jeu laisse bien souvent elic/. des pepsonne< qui ne m'en achètent pas. Ces échantillons sont à moi, mademoiselle, j'ai le droit d'en faire ce que je veux. Si vous refusez ceux-ci, que j'offre ;"i n.i petite amie, je croirai que vous me gardez rancune pour la démarche que j'ai faite.

— Oh I j'accepte les peliles bouteilles, moi, s'écrie Rosinotte en courant dans la chambre.

El réioline, louchée de l'air piteux que fuit alors Samsonnac, lii dit en souriant .

— Allons, il faut bien faire ce que vous voulez... j'accepte ces peliles bûuleilles... mais à condition que vous n'en apporterez plus!

— Soit... c'est convenu... je n'apporterai plus de muscat... Et mainicnant adieu, mes bons amis, à bientôt!. ..

— Adieu, mon cousin Grossc-Tèlel.. vous èles bien gentil I... crie la pelile liUe en suivant leur visiteur jusque sur l'escalier.

Samsonnac s'est éloigné assez salislait, il se dit : . — Au lolal, mo voil.'i tout i\ fait bien dans la maison. Mon muscat a élé accepté... la première fois je porterai du madère!., on preud les femmes par la douceur. Alors je ne perlerai pas de madère, parce qu'il est sec. Une fois que je serai regardé comme un sincère ami, je me déclarerai, j'offrirai Ma ravissante Péroline mon cœt:r, ma miiii, mes espérances!... tout ce que je possède... Si elle accoplo, nous nous établissons... elle vendra des Qeurs, et moi, je ferai du vin avec mes éihantillous... il faudra pour cela que j'en amasse beaucoup I... Mais cet oncle!... cet avocat, qui paraissait si touché do la situation de ces trois orphelins... et qui m'a monircle billet do cinq cents francs qu'il leur destmail!..C*étail donc une comèdicl.. Comme je m'y suis laissé prendre! Ohl les hommes! je ne suis pas cncoro de force avec eux.

Le lendemain de cette journée, notre jeuue Bordelais, qui pense toujours \ la jeune famille, se dit:

— Mademoiselle Péroline m'a fait promcllre que ie n'irais plus parler pour eux à .ses oncles. Je l'ai |)romis...je n'ai d'ailleurs pas envie de retourner chez l'avocat, ijui s esi moque de moi... ni d'.iller chez l'autre, où probablement on ne me recevrait pas... à en juger par le geste majestueux avec lequel nuul.uue Cadet m'a fait voir h porlc;maisje n'ai point promis de ne pas écrire... Cain'di'bms! comme on dit dans mon pays, ou bleu encore : Cadi'dii!... l'idée est

bonne! écrivons à M. Cadet!., c'est le pim riche... dérivons-lui et de la bonne encre. Les prières n'ont rien fait avec l'autre... pn;non»-le sur un autre ton avec ci'liji-l.'i.

Samsonnac se pl-iet; sur-lîj-champ à son bureau cl écrit :

« Monsieur Cadet Braillard,

« N'ôles-vous pas houleux de vivre au sein de l'opulen.-e, d'habiter un superbe aijpartemeni, d'avoir un nombreux donie^iii-if . une bonne

cuisine, une superbe robe de chambre cl ime ■" ^ ' •• • -r,-'jque,

enfin tout ce qui constitue le bonheur id-ba«, • .ns ua

état bien voisin de la misère (rois orphelins, !■ votre

propre frère!.. Après une maladie qui avait épui-c -■ s mi,.— «-ronomies, .M. Adrien, votre frère, est mort, ne laissant à «e^ [inuif» enfants que quelques délies. Obligés de vendre une partie de !<•• - -o'ilier ])0ur rendre les derniers devoirs à leur père, ce- ' ':

vivent plus que sur le produit du travail de leur sœur >

pas encore dix-huit ans; et vous ne fai les rien pour eu- .r

oncle, vous qui avez, dit-on, plus de vingt mdie francs de r..:,i;«... et une si belle perruque!... Prenez garde, monsieur, votre conduite est odieuse, déjà tout le monde vous raonlre au doigt et dit en roos voyant : Cet homme cn^époticide!... Si vous ne savez pas le laiin, faites-vous expliquer cela, mais vous devez le savoir, ayant été dans les droguesr Croyez-moi, hàlez-vous de réparer celle" injustice, de combler de bienfaits celte jeune Camille, qui demeure faubourg Saint- Denis, 78. Je vous mets l'adresse, persuadé que vous allez v courir. Si votre femme se permettait de vouloir mettre obstacle h voire penérosilé, vous avez le droit de l'envoyer promener, car vous êtes l'oncle de ces orphelins, tandis que madame Cadet numéro deux ne leur est rien du tout. Montrez-vous homme, ayez une ferme volonté. Si cependant mon attente é'ait déçue, si vous persistiez .H laisser dans la peine les enfants de votre frère, prenez garde, on vous traitera comme vous le méritez, et voire perruque ne vous garantira pas du châiiment qui allend les oncles inhumains. »

Cette lettre lei minée, Samsonnac se dit :

— Si je la sisne, celle lettre ne fera plus d'effet... on se souviendra que je sui^ parti assez en colère... on se dira : C'est une petite vengeance de ce monsieur, parce qu'on ne lui a pas ach-'lé de vin... Diable... mellre un faux nom... jamais... une lettre anonyme, je ne les aime guère... Ma foi, tant pis! je vais signer : Quelqu'un qui ne vous craint pas !

Celte lettre pliée, cachetée, Samsonnac s'empresse de la mettre h la poste, après l'avoir affranchie. Puis il se frotte les mains en se disant :

— Il n'est pas midi, M. Cadet recevra cette missive sur les deux heures... Ah ! je voudrais voir la mine qu'il fera en la lisant!.. Entin, nous verrons quel effet elle produira. Après tout, si celte lettre ne fait pas de bien, il me semble qu'elle ne pe.it pas faire de mal.

Mais ce jour-là était un dimanche, le temps était beau, et dès le malin les deux enfants que M. Cadet avait eus de son mariage arec mademoiselle Gorgibus étaient venus le trouver eo lui criant aux oreilles :

— Papa, lu nous mèneras promener aujourd'hui...

— Papa, il fait beau temps, tu nous mèneras au jardin du Luxembourg...

— Non, non, au j.irdin des Piaules voir les animaux...

— Non, moi, ça m'embélc, les animaux, je veux aller au jardin du Luxemùourg...

— Moi, J3 veux voir les ours!...

XI. Exupère, g.irçon de onze ar.s, qui en paraiss.iit huit tant il était petit, maigre et jaune, ouvrait sou éuormc bouche, eu criant à lue-lèle :

— Je veux voiries oursl...

Mademoiselle Aurore, plus grande de la téteoue son frère, q^uoiqu'elle eût un au do munis que lui, se fendait la bouche jusqu aux oreilles en répétant :

— Nous irons au Lu.xembourg... bour... bour... bour!... Papa m« l'a promis... mis... mis... mis!...

Pour mettre ses eufauls d'accord, M. Cadet Braillard leur dit d'uo air imnosant :

— Nous irons au Luxembourg et au jardiu des Plantes... faites-vous trè.s-braux.

U éliùt fort difficile au petit Exupèro et i sa sœur Aurore de se faire beaux; mais ils se mettent eu grande loilclte, el sur les nii.ii, la maman n'ayant pas voulu aller promener. M. Cadet Braillanl s<'>rt de chez lui, louant sous son bras gauche la Boite-aux-leUros, cl donUviut sa maia droite au Deux-mille.

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