XX. — INTÉOIEUB CADET
U était près de quatre heures lorsque M. Cadet revint de sa pro mcuade, harassé, échiné, narco qu'il y a loin du boulevanl de Str.ishourg au Luxembourg, plus loin encore au jariliu des ri.vnUs, et qu'on avait fait loul ce chemin à pied, madame Cadei .lyant défendu à son mari de prendre nu fiacre, sons urelexle que, loi-sqiie des enfouis veulent se promener, ou ne doit p..s les faire aller eu voilure.
Pour tromper la longueur du chemin, M. Exupère avait mangé pour quatre sous de galette, deux chaussons aux pommes et un énorme morceau do Iraugipaue. Mademoiselle Aurore scuit cou-
LA FAMILLE BRAILLARD
(■■niée de bAloiis de sucre d'orge, de bâtons de sucre de pommes, de LiMoiis de ^'uiiuauve, cl d'une iiitiiiité d'autres petits lidtous plus ou moins rafraîchissants.
Mais, pendant la |ironienude de ses enrants, madame Cadet avait reçu la lettre écrite par Samsunnac. On avait coutume de remetirc à celle dame toutes les lettres qui arrivaient, môme celles adressées i'i son mari; tout devait passer par ses mains.
La grosse dame a donc lu la lettre. A mesure qu'elle en prend comiaissance elle rougit, respire bruyamment, ses veux devicmient comme des pistolets; mais eest surtout la fin du liiilet qui met le comble à sa fureur. Lorsqu'elle a tout lu, elle froisse le papier dans ses mains, le jette îi terre, puis le ramasse, puis marche à grands pas ^ dans ses appartements, renverse un guéridon, casse plusieurs tasses i qui sont dessus, écrase la queue de son chat, appelle sa bonne et lui I doDue un soulQet en lui disant :
I — Tenez! voilà pour vous apprendre à m'apporter des lettres I comme celle-là.
La bonne crie, appelle sa maîtresse parvenue! canaille! jette son tablier au milieu du salon et demande son compte en disant qu'elle ne reste pas chez des gens (|ui battent leur domestique. Madame Cadet ne l'écoute jias, elle appelle son portier, sa cuisinière ; dans sa fureur elle voudrait ballre tout le monde. Mais la cuisinière est une gaillarde haute comme un tambour-major, elle regarde sa maîtresse en mettant ses poings sur ses hanclies d'un air qui veut dire : A qui en avez-vous? vous ne me faites pas peur. Le portier est un ancien troupier qui tient toujours à sa main un balai appelé tète-de-loup, avec lequel il fait la cliàsse aux araignées et au.\ locataires qui n'essuient pas, avant de monter, leurs pieds sur le paillasson.
A la vue de ces deu.x personnages qui ont l'air de la délier, madame Cadet se calme, elle avoue même à sa bonne qu'elle a eu tort de la souffleter, en ajoutant :
— Je te prenais pour mon mari.
Puis elle lui met cent sous dans la main, et les domestiques s'en vont.
Mais on doit deviner avec quelle impatience celle dame attendait le retour de son mari. Du plus loin qu'elle le voit revenir, elle va se poser devant lui en lui criant d'un ton menaçant :
— Monsieur! connaissez-vous quelqu'un qui n'a pas peur de vous? A cette question, M. Cadel Braillard demeure fort étonné; il regarde
sa femme dont l'air furibond l'inquiète, puis il regarde Exupère et Aurore, qui sont occupés à fourrer leurs doigts dans leur nez et semblent jouter à qui l'enfoncera plus avant.
— Monsieur, voiilez-vousbien me répondre? reprend madame Cadet, encore plus irritée devant le calme de son mari. Connaissez-vous quelqu'un qui n'a pas peur de vous? Parlez donc!
— Ma foi!... ma chère amie, murmure l'ancien droguiste, c'est que la question me surprend... Certainement oui... je connais plusieurs personnes... je crois même que toutes les personnes que je connais... car enfin je ne vois pas pourquoi on aurait peur de moi.
— Vous ne me comprenez pas, monsieur, vous ne comprenez rien... mais tenez, lisez celte infâme lettre qu'on a eu l'audace de m'éerire. C'est-à-dire de vous écrire ! ce qui est la même chose, car vous ne devez pas, je pense, avoir des correspondances particulières... mais lisez donc, monsieur.
M. Cadet prend la lellre que l'on met sous ses yeux, et qu'il a d'ahord quelque peine à lire, tant elle est froissée; enlin il en vient à bout et tressaille en achevant celle phrase : « Votre perruque ne vous garantira pas du châtiment qui attend les oncles inhumains! » Et il porte aussitôt sa main à sa tête pour s'assurer que sa perruque y est toujours.
— Eh bien! monsieur, vous avez lu !.. s'écrie la grosse dame ; que jensez-vous de celle lettre?
— Ma foi, Eudoxie, tu m'en vois tout ébaubi... cette lettre est me- Jiaçanle !... si on était poltron, elle donnerait des inquiétudes.
— Menaçante! Ah ! je me moque bien des menaces qu'elle contient; i mais elle est insultante, mais elle vous donne des conseils épouvanla- I blés : «Vous avez le droit d'envoyer promener voire femme... madame Cadet numéro deux!... » Qu'est-ce que cela signilie... je suis un numéro deux? Est-ce que vous m'appelez ainsi avec vos connaissances?... Numéro deux!... bientôt je serai un zéro sans doute!..
— Mais non, Doxie, numéro deux veut sans doute dire ici : Votre seconde femme...
— El devinez-vous qui vous a écrit ces turpitudes?
— Ma foi non, mais probablement ce sont des personnes qui connaissent les enfants d'Adrien. Il paraît qu'ils ne sont pas heureux...
— Eh bien! qu'est-ce que cela vous fait qu'ils ne soient pas heureux? lisent ce qu'ils méritent... leur père était un impertinent; vous ne vous souvenez donc plus qu'il m'a dit qu'on ne pouvait pas me mener en société... que j'y étais déplacée...
— 11 se trompait beaucoup, tu y es très-bien placée, au contraire... tu y liens toujours une fameuse place.
— Si votre frère n'a laissé à ses enfants que des dettes, est-ce votre faute à vous?... Au lieu de se faire artiste... ce monsieur n'avait qu'à prendre un état... vendre quelque chose... des bouchons, des seringues, n'importe quoi! 11 aurait amassé de l'argent! Mais non... c'était un ar/is/e/... cela se donnait des airs, des manières!... et il
passait ipudquefuis plus d'une année sur la même planche... Joli état!... Exnpcre, tu ne seras jamais graveur, je te le défends!...
— Non, maman, je serai pâtissier...
— Taisez-vous, imbécile, vous serez ce que nous voudrons... Enlin, monsieur, qui est-ce qui a pu vous écrire cette lettre ?... il faut le bM voir...
— Mais, en vérité, Ooiie, je ne m'en doute pas. Comment veux-tu que je le sache?... on a mis en bas : « Quelqu'un qui n'a pas peur de vous. 0 Ce n'est pas un nom cela... ça n'a jamais été un nom... Ah! si on avait signé un nom, je le dirais tout de suite de qui c'est.
— Vraiment!... vous seriez de celle force-là?... Je vous ca fais mou compliment!... Enfin, parmi vos connaissances, vos amis de café... car vous allez beaucoup trop au café... vous ne soupçonnez personne ?
— Allons donc, est-ce que mes amis de café savent seulement que j'ai des nièces et des neveux? Au café je ne m'occupe que du domino, pas d'autre chose; je ne veux môme pas parler politique, et quand un de ces messieurs s'avise de me dire : Quelle nouvelle ? avons-nous la paix ou la guerre? Je lui réponds : Je boude. Comme ça on ne se compromet pas.
— Eh bien, monsieur, puisque vous ne soupçonnez personne, moi, qui suis plus fine que vous, jesoupçunne quelqu'un.
— En vérité, Doxie, tu aurais des doutes?
— Oui, monsieur... c'est ([ue j'y vois de très-loin, moi.
— Et qui doue crois-tu capable de nous avoir écrit ces terribles menaces?
Madame Cadet, se tournant vers les deux enfants qui étaient près d'elle et écoulaient la conversation de leurs parents, leur dit majestueusement :
— Allez un peu voir dans vos chiffons si j'y suis!...
— Mais, maman, est-ce qu'on ne va jias diner?...
— Maman, j'ai faim, moi.
— Il n'est pas encore l'heure de diner, vous le savez bien.
— Mais papa nous a tant fait marcher.
— Ah ! maman, si vous saviez tout ce que mon frère a mangé en chemin, c'est elVrayant.
— Tais-toi, rapporteuse!.,, tu n'as fait que lécher des bonbons, des sucreries, toi!...
— Monsieur Exupère, mademoiselle Aurore, allez-vous-en bien vite tous les deux dans l'antichambre... qu'on ne réplique pas.
M. Exupère s'éloigne en disant à sa sœur :
— Viens, mamzelle Mélasse.
Et celle-ci lui répond :
— Viens, Petit-Four... Ahl ah! il veut être pâtissier... ah! ce palronnet !
M. Cadet écoute les enfants s'éloigner ci, murmurant :
— Ils sont pétris d'esprit!...
Cependant la grosse dame a soigneusement refermé la porle du salon, puis elle revient vers son mari que tout ce mystère effraye, et qui lui dit :
— C'est donc quelque chose de sérieux, Doxie?...
— Oui, monsieur!... c'est sérieux... c'est très-grave même!... car celte lellre est monstrueuse; et savez-vous qui je soupçonne de vous l'avoir adressée?...
— J'attends que lu me le dises.
— Votre fils, monsieur, votre mauvais sujet d'Isidore.
— Mon fils m'aurait écrit celle lettre!... et signé ; « Quelqu'un qui n'a pas peur de vous! » Allons donc... Cela ne se peut pas!...
— Cela se peut très-bien, au contraire; vous allez peut-être me dire que votre fils a peur de vous!
— Mais il me semble qu'il écoute fort bien tout ce que je lui dis. Qui peut te faire penser que mon fils aurait écrit cette vilaine lettre?... Tu ne l'aimes pas, je le sais, tu ne peux pas le souffrir, mais ce n'est pas une raison pour accuser quelqu'un d'une chose aussi coupable...
— Oh!... comme vous défendez votre fils, monsieur Cadet! on voit bien que c'est le rejeton de votre première femme... vous l'adoriez celle-là I... vous l'aimiez cent fois mieux que vous ne m'avez jamais aimée, cœur ingrat, et cependant je vous ai apporté une fortune, moi!... tandis que celte dame... vingt mille francs de dot, je crois; fi !... quelle misère!
— Doxie, tu es bien injuste aujourd'hui, tu me traites comme un nègre.
— Brisons là! monsieur, et revenons à votre fils. Nierez-vous que plusieurs fois ce monsieur vous ait parlé en faveur des enfants de votre frère Adrien... qu'il vous ait fait un pompeux éloge de sa cousine Péroline, qu'il ait cherché à vous intéresser en sa faveur... qu'il vous ail même à plusieurs reprises engagé à aller voir cette famille du faubourg Saint-Denis?
— Non, c'est la vérité... il m'a fait l'éloge de sa cousine... il m'a prié de faire quelque chose pour ces enfants, mais j'ai suivi tes conseils, j'ai prié mon fils de se mêler de ses affaires, de me laisser e» repos sur ce sujet, et comme il y revenait toujours, je lui ai positivement défendu de mettre les pieds chez sa cousine Péroline... et lu as ajouté, toi, que si tu apprenais qu'il allât encore voir les enfants d'Adrien, lu irais laver la tête à la sœur aînée, qui devait évidemment lui donner de mauvais conseils. Depuis ce temps-là, Isidore ne m'a [lus parlé de ses je unes cousines...
LA FAMILLE BRAILLARD
— Non, il ne vous en a plus parlé, c'est possible I... mais c'est justement parce qu'il ne peut plus vous en parler, parce qu'il est furieux (le ne point oser le faire, qu'il se sera imaginé de vous écrire cette lettre dans laquelle il vous ordonne de secourir cette engeance sous peine de punition... de corrections!... que sais-je?... des horreurs enfin!... Comprenez-vous mon raisonnement?...
— Oui... mais c'est égal... Isidore ne m'aurait pas écrit ce qu'il y a dans cotte lettre.
— Pourquoi donc cela? vous êtes aveugle sur son comnlcl Est-ce donc un (ils si soumis?... si aimable avec ses parents?... Quand je le prie de me donner le bras pour sortir, il ne m'ouvre pas la bouche en chemin... il fait une figure de croque-mort?... Ouelles idées a-t-il dans la tête?.. Nous lui trouvons une place superbe chez un bonnetier... second commis... nourri, logé, des appointements... au bout de deux ans... et il refuse cela!... Refuser d'ôlre bonnetier! un état charmant!... tout ce qu'il y a de plus coquet... on vend des gilets de flanelle de toutes couleurs!
— Il n'aime pas le commerce...
— Vraiment! il n'aime pas le commerce... parce que c'est un paresseux qui ne veut rien faire... Ah! c'est-;\-direil voulait être artiste... je crois I
— Oui, il désirait être peintre.
— Ah I mon Dieu! encore un rroilton, comme s'il n'y en avait pas assez... Peintre! je crois que c'est ceux-lft qu'on appelle des bohémiens!... Encore si c'était peintre en haiiraents... it la bonne heure, parce que cela marche avec le bAliment, on est occupé, je comprends cela; mais faire des figures, des portraits... à présent qu'il y a de la photographie à tous les coins de rue... On a son portrait tout encadré pour cent sous, un peu plus quand on veut qu'il soit en couleur... et toujours frappant de ressemblance, puisque c'est fait par le soleil... Il faudrait être fou pour se faire minialuriser par des gens qui vous demandent des prix fous.
— Je t'assure, Doxie, qu'il y a beaucoup de personnes qui prétendent que la photographie ne vaudra jamais la peinture... elles disent que c'est froid, triste!... que cela ne rend pas l'esprit d'une physionomie... que cela vieillit, que cola enlaidit !
— Allons donc! vous allez voir que le soleil ne sait pas ce qu'il fait...
— Du reste, sur ma remontrance, Isidore a renoncé à la peinture, îlaintenant il suit des cours.
— Pour être pharmacien?
— Non, pour être médecin...
— Encore un état où l'on gagne de l'argent au bout de vingt ans d'exercice... Savez-vous bien, monsieur, que voire fds a vingt et un ans sonnés, et qu'à cet ùge c'est honteux d'être encore sur les crochets de ses parents !. . .
— Crochets... non, ma chère amie, car il revient h Isidore vingtcinq mille francs du bien de sa mère... je lui en dois la rente.
— Ta ta ta!... vous ne lui devez rien du tout avant (pi'il n'ait vingt-cinq ans, vous lui donnez beaucoup trop d'argent pour ses plaisirs ! . . .
— Je lui donne trois francs par semaine.
— Eh bien, cela fait douze francs par mois, c'est énorme... mais je crois que j'entends sa voix, à ce beau monsieur.
— Oui, c'est lui qui rentre diner...
— Laissez-moi l'interroger, monsieur, et ne vous mêlez de rien. Je saurai bien, moi, le forcer ;1 déclarer s'il a écrit cette lettre.