XXI. — ISIDORE
Celui dont on venait de s'occuper entre dans le salon où étaient son père et sa belle-mère.
Isidore a vingt et un an accomplis; sa taille est élancée, sa tournure aisée, sa démarche gracieuse, bien que timide parfois. Sa ligure est aimable, ses grands yeux sont sérieux et doux; c'est un joli garçon, qui ne pense nullement à le paraître, qui n'a aucune prétention ni dans les manières ni dans le langage, qui, heureusement pour hii et pour les autres, ne s'écoute pas parler. Ah! grand Dieu, délivrez-nous des gens qui s'écoutent parler I qui poitr vous raconter les choses les plus simples, le fait le plus clair, le plus minime, trouvent moyen de vous faire des discours qui n'en pnisteni vlun, d'enchevêtrer une histoire dans une autre, enmmo 1\I. Galand aans les Utile et vue Nints. et vous tiennent une heure pour vous dire ce qui pouvait se conter en trois minutes!... Ajoutez à cela que la plupart du temps ils vous entretiennent de choses ipii no vous regardent pas, ne vous intéressent pas; vous parlent de gens que vous n'avez jamais connus, que vous ne connaîtrez jamais et n'ont pas l'idée toute naturelle de comprendre qu'ils vous ennuient borribliMueiit. Il y a beaucoup de ces posl('s-l,"l dans le monde , et par politesse, par bienséance, on n'ose pas leur tourner le dos, les laisser là, au milieu de leurs discours!...
Revenons :"i Isidore qui n'était pas bavard, surtout lorsqu'il se trouvait avec sa bclle-mêre; car si celle dame ne l'aimait pas. de son ciMé le jeune homme la p.iyait bien de relour. Comment anrail-il pu avoir de l'alTection pour une femme qui lui avait ôlé l'amitié, l.i conlianee do son père; qui, n'ayant de la tendresse que nour ses enfants, trouvait for mauvais que son mari pût aimer le lils qu'il avait eu do sa
première épouse. Enfin, fout jeune, Isidore allait cher «on onde Adrien qui lui témoignait beaucoup d'amitié ; à la mort «le <•<*• ortcle, il voulait continuer de voir ses jeunes cousines, il <• ' n
père s'occuperait de l'avenir, du sort de ce': pauvres ■ ■.-
dame Cadet était encore intervenue, elle avait lend'j ■ barbare avec ses parents, elle avait défendu .i nir des relations avec les jeunes orpheline'^. T <:
au fond du cœur du jeune homme, et pour a»-: r-.
elle, sa belle-mère avait voulu le forcer à se faire b .'i::;'.r'... Mai?, cette fois, Isidore avait surmonté sa timidité, il s'était révolté, il avait déclaré nettement qu'il ne voulait pas être dans l** cmmerre, et il s'était prononcé avec celte force, cette fermeté que montrent les ^ns les plus doux lorsqu'on les fait sortir de leur caractère.
— Monsieur Isidore! crie madame Cadet en voyant entrer I" jeune homme, vous arrivez bien... car nous avons à vous parler, votre p*re et moi.
— Eh bien! madame, qu'y a-t-il? je vous écoute, répond Isidore, qui remarque alors l'air effaré de son père et le courroux qui sembift animer sa belle-mère.
— Monsieur, reprend la grosse femme, nous venons de recevoir une lettre de menaces, une de ces lettres qui peuvent faire aUer aul galères celui nui en est l'auteur.
— En vérité, madame! et qui a donc osé vous écrire une parp|l!e lettre?
— Qui?... Oh! vous pensez bien qu'on n'a pas signé! on n'a p.M pour habitude de signer ces écrits-li!...
— C'est-à-dire, s'écrie M. Cadet, qu'on a mis au bas de la lettre r « Quelqu'un qui ne vous craint pas! » Que pcnses-lu de cela, Isidore?
— Ma foi, mon père, jusqu'à présent je n'y comprends rien, m.iis si vous voulez me montrer celte lettre...
M. Cadet va donner la terrible missive à son fils, lorsque sa femme l'arrête en disant à celui-ci avec un sourire qu'elle s'efforce de rendre ironique :
— Est-il bien nécessaire que vous lisiez celte lettre pour savoir Ce qu'il y a dedans?
Le jeune homme est si loin de deviner la pensée de sa belIe-mèrc, qu'il lui répond tout simplement :
— Mais, madame, il me semble qu'il me serait bien impossible de le savoir sans la lire...
— Monsieur, cette lettre est adressée à voire père par quelqu'un qui connaît les enfants de son frère Adrien, qui se permet de lui faire des remontrances sur sa conduite... qui veut le forcer à donner son argent .'i ces gens-là... qui le menace, qui l'app-MIe népo...nésuicide !... et enfin qui ajoute à tout cela des mjures .^ mon adresse; qui conseille à M. Cadet de ne plus écouler sa femme imméro denx!. . Ah! c'est là que l'on s'est trahi!... c'est là ce qui m'a fait devinet l'auli'ur de ce pamphlet... car ce doit être ce qu'on appelle un p.imphlet! Or il n'y a qu'une personne ici qui connaisse la jolie famille de M. Adrien, il n'y a qu'une personne qui a cent fois rompu les oreilles à M. Cadet en le priant, le suppliant même d'aller voir ce monde-là... Cette personne-là c'est vous! et comme votre père vous a défendu do lui parler encore de ses nièces, alors vous vous êtes dit : On ne veut pas que je parle, eh bien, j'écrirai!... Hein! vous ne vous attendiez pas à ce que je saurais si bien deviner?
Isidore reste quelques instants sans répondre, tant cette accusation lui semble indigne, et madame Cadet s'écrie :
— Voyez-vous. . . il ne dit rien. . . il est confondu!. . .
— En effet, madame, répond le jeune homme on la regardant fixement, je suis confondu d'entendre une personne accuser un fils d'écrire des lettres anonymes à son père. .. cela me surprend à un tel noini que j'ai Wen puun moment ne rien trouver à repondre. Esl-il bien passible, mon père, vous nie soupçonniez capable d'une telle lâche le?
— Non, non, je n'ai pas dit cela... c'est ta bello-mèro qui s'e^t fourré cela dans la tête, moi je ne l'ai jamais cru !
— Ah ! merci, mon pèic, merci ! vous n'avez pas à ce point méconnu votre fils! vous savez bien qu'tme telle action le r<"volterait . qu'un misérable seul serait capable de la commettre, et vous vous êtes dit : Mon fils n'est point un lâche, un misérable!... quelle action de sa vie peut me donner lejilroit de le croire capable d'une bassesse?. . . et, en effet, madame, j'ai le droit, moi, de vous demander ce qui dan» ma conduite peut justifier votre odieuse accusation.. .
— Monsieur Isidore, vous le prenez bien haut ! vous nie manquei de respect!
— Non, madame, je ne vous manque p!»s de respect, mais je me défends .je me justifie.. . Eh quoi! parce que j'ai plaidé la cause de trois pauvres enfants dont mon père est l'oncle, |virce que j'ai rJiorctié à l'intéresser au sort de coite jeune famille, je suis l'auteur de cette lettre anonyme où l'on parle en leur faveur!...
— Vous voyez bien, monsieur, que vous parler encore en leur faveur, et ceneudanl votre père vous l'a défendu.
— C'est-à-dire, madame, que c'est vous qui .avez monté In lèle à mon père, qui l'avez aigri contre ces enfants, s.ins quoi il aurait eu pitié d'eux...
— Non, non, s'écrie M. Cadet, qui voit dans les yeux de sa femme qu'elle a envie de le grilTer, non. . . je me suis aigrt tout seul. . . Kn»
LA. FAMILLE BRA.ILLAR0
doxie ne ui'a point conseillé... D'ailleurs ceci est une affairo terminée, je ne vois pas pourquoi ou revioMt sans cesse lù-ilrgsus. . .
— De gr.1cc, mon père, ayez In honte Je mo lui;jscr lire cet écrit qui a mis niadamo si furt en courroux !
M. Cadet donne lu lettre de Sauisunnne à son dU; celui-ci la lit avec attention; mais lorsqu'il arrive à la phrase où il est question de la perruque, nialgré lui il ne peut s'euipèclier de sourire; madame Cadet, qui le luangcail des yeux, i^'L'crie aussitôt :
— Voyez-vousl... cela fait rire ujonsieur... une lettre dans laquelle on menace son pore, il trouve cela drôle!...
— Madame, c'est que ces menacus me font l'effet de n'être qu'une plaisanterie... Celte lettre, qui commence sérieusement, se termine d'une l'arun si singulière (|uo l'on ne sait plus qu'en penser!
— Vraiment, et eo que l'on dit du moi : Madame numéro dcu.x... «'est très-amusunt aussi, n'est-ce pas?
— Cela ne signifie rien!
— Ainsi, monsieur Isidore, ce n'est pas vous qui avez dicté cette lettre?
— Il me semblait, madame, que je vous avais déjîi répondu à ce sujet. . .
— £Et-il malhonnête, ce gamin-là 1 Enfin, monsieur, si ce n'est pas vous, de qui est cette lettre?
— Pourquoi donc voulez-vous que je le sache, madame?
— Parce que vous devez en connaître l'auteur, j'en mettrais ma main au feu. . . c'est quelque mauvais sujet de vos amis. . . mais, au reste, je le saurai... Oli! il y a des moyens pour cela... quand je devrais faire jouer le télégraphe ! . . . Monsieur Cadet, donnez-moi cette lettre et venez arec moi I
— Où donc cela, Doxie?
— Ciiez le commissaire de police!... Ces gens-là trouvent tout... découvrent tout. . . Je vais porter plainte. . .
— Contre qui?
— Contre l'auteur de cette lettre.
•— Puisque nous ne savons pas qui c'est!
— Raison de plus, c'est pour le savoir... Venez, monsieur.
— Comment? avant diner !...
— Tout de suite . . d'ailleurs ce n'est pas loin d'ici.
— Si nous n'allions qu'après dîner... Exupère et Aurore ont trèsfaim. . .
— Qu'ils sucent leur pouce . . . Allons, monsieur, je vous attends. M. Cadet se laisse entraîner, il traverse la salle k manger, où
M. Exupère se disputait un cornichon avec sa sœur. Les deux enfants ouvrent leurs énormes Ijouches en voyant passer leurs parents; ceuxci no se laissent pas attendrir par colle dcmonslraliou Irès-signifîcative, ils sortent et arrivent bientôt chez le commissaire de leur quartier. Madame Cadet connaissait la route, elle y avait été mandée plusieurs fois par des fourmsseurs dont elle avait par trop voulu diminuer les mémoires, et auxquels elle avait dit des injures au lieu de leur donner de l'argent.
Madame Cadet Braillard était donc bien connue de son commissaire, ce qui est toujours une chose fâcheuse. Il y a des fonctionnaires auxquels il est flatteur de n'avoir jamais eu atiaire.
Madame Cadet se présente encore animée par la colère, elle met BOUS les yeux du commissaire la lettre qu'elle a reçue, en s'écrianl :
— Tenez, monsieur, voilà ce que l'on a eu l'audace de nous écrire; trouvez-nous, s'il vous plaît, l'auteur de cette lettre, et qu'il soit puni selon toute la rigueur des lois.
Le fonctionnaire pul)lic lit la lettre avec attention, il ne peut aussi s'empêcher de sourire lorsqu'il arrive à la phrase de la fin ; il jette même un coupd'œil sur la perruque de M. Cadet, puis il lui dit. :
— Est-il vrai, monsieur liraillard, que vous ayez eu un frèie qui en mourant a laissé trois orphelins dans une position si précaire... que l'aînée de ces trois enfants soit une jeune tille qui n'a pas encore dix-huit ans, et n'a que le faible produit de son travail pour nourrir son frère et sa sœur?
— Monsieur le commissaire! s'écrie madame Cadet, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, ce n'est pas là-dessus que je porte plainte. . .
— Madame, quand j'interroge votre mari, veuillez garder le silence et le laisser répondre. Voyons, monsieur Braillard, répondez. . .
— Monsieur, balbutie le ci-devant pharmacien, ma femme a dit qu'il ne s'agissait pas de cela. . .
— Pardonnez-moi, monsieur, il s'agit beaucoup de cela... car il faut d'abord savoir si l'auteur de cette lettre vous reproche à tort ou à raison votre inhumanité pour ces enfants.
— lia tort, monsieur, il a tort! s'écrie de nouveau madame Cadet, nous ne devons rien à ces enfants, nous avons les nôtres! chacun pour soi, je ne connais que cela; d'ailleurs, si mon mari a eu un frère artiste, est-ce noire faute à nous, commerçants? Si ce monsieur mangeait ce qu'il gagnait, tandis que nous m-ttions de côté, doit-on nous le reprocher? Ce serait commode si l'argent de ceux qui ont travaillé devait nourrir la famille des paresseux!...
— D'après ce que j'entends, madame, dit le commissaire, je vois que l'auteur de cet écrit n'a point fait de mensonges...
— Il me semble que ce n'est pas pour vous dire cela que nous sommes venus nous plaindre... Voyons, monsieur, découvrirez-vous celui qui nous a écrit ces infamies ?...
— D'abord, madame, celle lettre a nonvenl l'olr d'une plaisanterie... il y Cf^t trop souvent qncFlum de la perruque de M. votre mari... Je suis seulement fitché que le fond en -oit vrai. On clierchera... on tâchera de trouver... mais ce ser.i difllcile si vous n'avez aUcune autre Indication à nous fournir. (Ju int aux enfanis de votre frère, je voys engage, monsieur Braillard, à vous souTenir que vous êtes leur oncle et à faire quelque chose pour eux.
Madame Cadet prend le bras de son mari et l'eramôné brusquement en murmurant :
— En voilà assez, allons-nous-en... Je m'en souviendrai de ce commissaire-là... Nous déménagerons pour ne plus avoir affaire à lui.
DES Auocncux.
De retour chez elle, madame Cadet Braillard ne souffle plus un niot de la lettre anonyme; mais le soir, avant de se coucher, elle dit à son mari en prenant un air majestueux :
— Monsieur, si dans six semaines vous n'avez pas découvert quel est ce quelqu'un qui ne vous craint jûs! songez-y bien, je vous interdit ma couche, on vous fera unlit... n'importe où, cxce[itc dans m^ chambre. Et cette menace n'est pas pour rire, monsieur, je l'exéculerai ! je le jure sur la tète de feu mon père.
M. Cadet ne paraît pas extrêmement effrayé de ce dont on le menace, il ne répond à cela que par quelques demi-mots, quelques demiphrases qui s'aclièvciil entre ses dnts,el, une lois couclié, se hâte de dormir comme s'il voulait s'habiluer à coticlier seul.
Le lendemain de celte scène, dans le milieu de la journée, Isidore s'acheminait vers le faubourg Saint-Denis, il se rendait cliez les enfants d'Adrien.
Le jeune homme marchait d'un pas pressé; de temps à autre il se retournait afin de s'assurer s'il n'était pas suivi, car, en allant voir ses cousines, il désobéissait à son père; mais depuis plus de quinze jours il n'avait pas vu Péroline, et ce temps lui avait paru horriblement long; car, sans se l'être dit, sans en avoir fait l'aveu à personne, ri môme à celle qui occupait sans cesse sa pensée, Isidore aimait sa jolie cousine Péroline de l'amour le plus vrai, le plus pur. de celui qui vient sans qu'on y pense, et qui se soutient sans n cherclier la moindre faveur. Pour lui, le plus grand bonheur, la suprême félicité, élaitd'élre auprès de sa cousine, de pouvoir la contempler en silence, d'entendre le doux son de sa voix. Alors Isidore n'enviait rien aux plus puissanis de la terre; alors les bals, les spectacles, les festins, tout ce qui ordinairement a beaucoup d'attrait pour un jeune homme, n'auraient pas eu le pouvoir de l'entrainer loin de sa cousine... Tous ces plaisirs que le monde pITre à la jeunesse ne valaient pas, à ses yeux, un regard de Péroline. N'est-ce pas là del'amour... du vrai... du pur? Mais, pour le ressentir ainsi, il faut être jeune! ne le cherchez pascliez les hommes faits, il sera toujours mêlé d'alliages qui en diminueront la valeur.
Peut-être, si Péroline se fût trouvée dans une position heureuse, égale à celle de ses cousins, Isidore se serait-il moins fortement senti enirainé ver-s elle. Mais linforiune intéresse, le malheur attire les âmes sensibles, et la part que l'on prend aux peines d'une fille charmante se change facilement en un sentiment plus doux.
Lorsque sou oncle Adrien était mort, Isidore avait cru que son père s'empresserait d'assurer le sort des trois orphelins. Son cœur avait élé cruellement froissé de la conduite qu'on avait tenue avec eux; il avait essayé plusieurs fols de ramener son père à de meilleurs sentiments, mais il n'avait pu y réussir, parce que sa bc'le-mère était là pour empocher que M. Cadet ne fit quelque cliose pour les enfaiàts d'Adrien. Isidore avait donc vu ses prières repoussées, et de plus on lui avait ordoimé de cesser toute relation avec les orphelines. Mais cette défense, qui émanait plutôt de madame Cadet que de son père, n'empêchait pas le jeune homme de se rendre de temps à autre près de Péroline; seulement il faisait toujours son possible pour ne pas être aperçu quand il se rendait au faubourg Saint-Denis, non pas qu'il craignit pour lui la colère de sa belle-mère, mais il savait celle-ci assez méclianle pour aller faire une scène à sa jolie cousine, et il ne voulait pas exposer Péroline aux criailleries, aux injures de madame Cadet.
De son côté, la jeune fleuriste répondait-elle aux sentiments qu'elle avait inspires à son cousin? Peut-être l'ignorait-elle elle-même, peutêtre ne voyait-elle que de l'amitié dans l'attachement qu'elle portait à Isidore. Celui-ci leur avait toujours témoigné tant d'inléièt, de dévouement depuis la mort de leur père; il avait partagé leur douleur, pleuré avec les jeunes orphelins une perte si cruelle. Et si M. Cadet n'avait rien fait pour ses nièces, pour le petit Léopold, on savait bien que ce n'était pas la faute d'Isidore, et qu'au contraire il avait chaleureusement plaidé la cause des trois enfants. Il était donc tout naturel d'avoir de Tamilié pour ce cousin-là; et si ce parent si bon se trouvait être un jeune homme bien gentil, bleu doux, dont les grands yeux bleus étaient remphs de l'expression la plus tendre, dont la voix symi.ttithique avait un charme secret qui était cause que l'on se plaisait lonjours à l'entendre, cela ne devait pas mettre obstacle aux bonnes relations que l'on entretenait avec lui.
Voilà où en était la situation entre ces deux jeunes cœurs, alors que
LA FAMILLE BRATLLABT),
le nis de M. Cadet Braillard montait leslemenl lo faiihourg Saint-Denis, I et s'arn^lail au niitiiiMri 78. '
En voyant entrer Isidore, Rosinetlc pousse un cri de joie, le pelil , garçon en fait autant; l'cndiiie ne fait qu'un sourire, mais qui vaut , toutes les exclamations possibles. Le jeune homme s'empresse de poser des gâteaux sur les genoux des deux enfants; la sonune que son père lui donnait par mois ne lui permettait pas d'ôtre bien généreux, mais il faisait tout ce qu'il pouvait faire.
— Ali! c'est Isidore!... embrasse-moi, mon cousin ! cria la petite fille en couraiit vers son jeune parent.
Le petit Li'opold en fait autant. Péroline tend seulement sa main à Isidore, en lui disant :
— Bonjour, mon cousin... vous êtes bien aimable de venir noua voir... de ne pdint nous oubl'er...
— Vous oulilierl ma cousine, ah! j'espôre bien que vous ne pensez pas que cela (misse jamais arriver... Si je ne viens pas plus souvent, ce n'est pas l'envie qui me manque, mais c'est que..,
— Oli ! mon cousin, ne vous disculpez pas... nous savons 1/ion que vous êtes noire ami, vous. Vous nous l'avez prouvé... ne croyez pas que j'aie voulu vous adresser un rcproelie. l'our venir nous voir, je ne voudrais pas que cela vous déraupri-dt de vos occupations, de vos affaires... ou bien que cela vous atlir;\t quelque scène de votre bellemère, car je sais bien qu'elle vous a défendu de venir ici...
— Ne parlons pas do cela, ma cousine. Comment se porle-l-on ici ?
— Ob! très-bien! s'écrie Rosinette. Mais Péroline ajoute à demivoix en regardant son petit frère :
— Il tousse toujours!
— Cela se passera, ma cousine, ne vous alarmez pas... Moi, je vous assure que je lui trouve meilleure mine!
— Au fait, vous devez vous y connaître, vous éludiez pour êlre médecin, maintenant.
— Oui, mais entre nous je crois que je ne ferai jamais qu'un pauvre docieur, je n'ai pas de vocation pour cette profession !
— Est-ce que vous ne dessinez plus?
— Pardonnez-moi! je dessine toujours en secret... il me semble que je fais quelques progrès... Ah! je voudrais bien peindre... employer des couleurs, c'est si agréable... mais je ne puis pas...
— Vous n'avez pas d'argent pour acheter des couleurs, je gage?
— Dame... c'est fort cher, tout cela...
— Et vous dépensez ce que vous pourriez économiser en gâteaux que vous apportez à ces enfants... Mon cousin, ce n'est pas raisonnable! Je vous prie, à l'avenir, de ne plus leur apporter aucune friandise !...
— Ah ! ma cousine, vous voulez donc me priver d'un grand plaisir?... Les voir contents me rend si beureuxl...
— Ils sont heureux de vous voir...
— A leur âge, il est si naturel d'être un petit peu gourmand !... on ne connaît pas (l'autre bonheur!...
En disant cela, le jeune lionnno regarde Péroline cl pousse un gros soupir, auquel la jolie lille réoDiiil par un soupir qui voulait dire bien des cbo.ses. Puis le cousin et la cousine restent assez Innglenips sans parler, Péroline tenant ses yeux baissés sur son ouvrage, mais les relevant de temps à autre pour les baisser de nouveau bien vile, parce qu'elle rencontrait toujours le regard d'Isidore, qui n'avait rien d'effrayant, nwis qui pourtant la troublait infiniment.
Celle situation aurait pu durer longtemps sans que le cousin et la cousine .songeassent à en cbanger; elle avait trop de cliarme pour eux : ils se voyaient, ils étaient l'un près de l'autre, ils entendaient mutuellement le bruit de leur respiration... ils se sentaient heureux.
Mais tout en mangeant une brioche, ia petite fdlc s'écrie tout à coup :
. — Mon cousin, tu es bien aimable, lu nous apportes toujours des g&leaux ; mais aujourd'hui nous avons aussi quelque chose de bien bon dont nous allons te faire goûler... c'est un vin bien sucré, qui Bcnt le raisin muscat; on n'eu boit pas beaucoup parce que ça griserait... mais tu verras comme c'est bon!... N'esl-co pas, ma sœur, qu'il faut faire goûter de nos demi-boulcilles îi Isidore, et que tu le veux bien ?
— Mais sans don le, répond Péroline en souriant; c'est si rare que nous puissions offrir quelque chose à mon cousin, il faut au moins saisir cet occasion.
— Ali! vous avez du vin muscat? dit le jeune homme d'un air étonné.
— Oui, reprend Rosinette, c'est un cadeau de notre nouvel ami, mon cousin Grosse-Tétel
Isidore ouvre de grands yeux en murmurant :
— Votre cousin Grossc-Téte! c'est singulier, je ne vous connaissais pîis ce parenl-l.'i.
Péroline se bâte do mettre Isidore au fait en lui racontant comment lis ont fait la connaissance de Melebior Samsonnac, et tout l'inlérél i]ue le iH'lit courlicr en vins a paru prendre il leur position ; elle a soin, en liiiissant son récit, di' lép^'ler plusieurs fois que ce jeune homme est aussi laid qu'il est obligeaiil; car, bien que son cousin ail , cherché à ne point le laisser paraître, elle a remarqué la trisle>.';e (pii a passé sur son front on apprenant qu'un étranger, un jeune lionnne, était reçu chez Péroline. Les femmes devinent si vile les senlimenls
que nous éprouvons, elles comprennent Fi ' que la jolie lleuriste, quoi(|u'elle ne fût a.
dc\iné sur la physionomie d'Isidore la ■., ,... ,. . . .,
rnalB la fin de son histoire a ramené un p«u de gaieté ftur les Inuls du cousin, qol répond :
— Ah ! c'est drôle, cette manière de faire cotjnaisfancel...
— C'est mon lait renversé qui a causé tout cela.„
— Vou« trouvez peut-être, mon couein, que nous avons eu tort d» recevoir ce moniienr ?
— Oh I je ne di» pas cela, ma coueinc...
— Puisque c'est mon protecteur, rcjirend Rosinette, puisqu'il m'a défendue contre ces méchants g-imins, il fallait bien ëire poli avec lui.
— Et vous dites que ce monsieur est laidT...
— Oh ! oui, mon cousin... et il a des clieveux. t, avec cela qu'il les porte un peu long... ça lui f ;
Voilà pourquoi je l'appello mon cousm Grossc-Tèi'-. ■ pa.-.
— Figurez-vous, reprend Péroline, que, sans nous en prévenir, il a fait une démarche en notre faveur auprès de notre oncle l'avocat... Je l'ai grondé et l'ai prié de ne plus rien faire de semblable.
— Pourquoi l'avoir grondé?... 11 s'intéresse k votre position, c'eît bien, cela.
— Vois-tu, ma sœur? s'écrie la pelilefille, Isidore ne trouve pas que Grosse-Tête ait eu tort de voir notre oncle.
— Taisez-vous, Rosinelte, vous êtes trop petite encore pour raisonner s"r ces choses-là.
— xMais dites-moi, ma cousine, est-ce que mon oncle Désiré a mal reçu ce monsieur?
— Non, mon cousin, bien au contraire; ce jeune homme assure que notre oncle l'a fort bien accueilli, qu'il a paru Irès-iouché de notre position... qu'il devait bien connaître cependant ! enfin qu'il a positivement dit qu'il allait s'occuper de nous. Le même jour nous devions avoir de ses nouvelles... mais nous n'en avons pas entendu parer... Cela ne m'a pas étonnée, moi; mais monsieur Samsonnac n'en revenait pas!
— Comment ce monsieur n'a-t-il pas eu aussi l'idée de faire une démarche auprès démon père, qui est votre oncle également?
— Ob! il l'aurait faite assurément, mais il ne peut plus aller chez votre [lère, car on le connaît, et madame Cadet l'a presque mis à la porle parce qu'il avait osé aller lui offrir du vin de Champagne.
— Ah! j'ai entendu parler de celte histoire!... Pendant tout un dîner, madame Cadet n'a pas cessé de répéter : ■ Vouloir vendre du vin
. de Champagne quatre francs dix sous la bouteille!... quelle horreur !... je ne lui conseille pas de revenir h ce monsieur...» Et c'est ce même jeune homme qui vient ici?
— Oui, mon cousin.
— En effet, je ne lui conseillerais pas de se présenter devant ma belle-mère... Mais... cela me fait songer... oui, ce doit être lui.
— Qu'est-ce donc, cousin?
— l?igurcz-vous. ma cousinç, qu'hier mon père a reçu une lettre anonyme dans laquelle on lui reprochait l'abandon dans lequel il laisse les enfants de son frère Adrien ; ou lui adressait les i>lus vifs reproches, mais tout cela dans un style si original, qu'on pouvait croire parfois que celle lettre était une plaisanterie. Ceiendan» il y était aussi question de ma belle-mère, et on eiigapeail fortement mon père à ne plus la consulter et à montrer qu'il avait une volonté.
— Et celle lettre n'était pas signée?
— 11 y avait seulement au bas : « Quelqu'un qui ne tous craint pas. »
— Ali! c'est Grosse-Tôle! c'est GrossivTêtel s'écrie Rosinette en sautant dans la chambre; oui, j'en suis sûre, il était très en colère contre madame Cadel... c'est lui qui a écrit cela!
— Mais, mon cousin, quel effet a produit celte lettre?
— Hélas! l'effet n'a pas été heureux! D'abord c'est ma belle-mèro qui a reçu la lettre, car c'est toujours elle qui la première reçoit et ouvre les lettres que l'on écrit à mon père. Vous devez penser quelle a dû être sa colère en lisant ce qui la concernait... mais si tous sa>iez quelle idée lui est venue... Ah! de sa part, cela ne devr.iit p,»s me surprendre, et je dois m'attcndre à tout.
— Qu'est-il donc arrivé, mon cousin?
— Eh bien! madame Cadet m'a accusé d'être l'auteur de celle lei- Ire... elle a prétendu qu'il n'y avait que moi oui ponv.iil avoir intercédé en voire faveur, et conseille à son mari de faire ses volonios et de ne plus écouter les conseils de sn femme... elle m'a fait une scène alTi-euse en présence de mon père...
— Ohl cest affi-eux cela... et votre père a cru ^ celle calomnie?
— Non, ma cousine. Je dois lui rendre celte justice, il m'a dit qu'il n'avait jamais eu l'idée que j'étais l'auteur do celte lettre. Vo is pensez bien (pic j'ai repousse celle a(Tusation comme je le dev.n-i. Ma belle-mère a forcé mon pèro h aller pfïrier une plamle chei lo commissaire. J'ignore ce que celui-ci leur a dit, mais mad.ime Cidet «.^tait encore plus en colère lorsqu'elle est revenue. VoilA. ran cousine, ce qui s'est passé hier chez nous, cl je crois bien maintenant que nous connaissons l'auteur de celte terrible lettre I
— Oui, mon cousin ; mais je suis désol(H> de tous les ennuis que cela vous a causés. Pécidéiui^»» M, Samsonnac, en vonl.inl nous
LA FAMILLE BRAILLARD
Ils l'taiciit l'un Di-os do l'aniro. — P. 39.
rendre service, ne fait que des sottises... Je lui avais cependant bien 'îéfendu de s'occuper encore de nous, de faire aucune démarche près de nos oncles...
— Il faut lui pardonner, ma cousine, il l'a fait dans une bonne intention, il ne pouvait pas deviner que cela tournerait ainsi.
— C'est égal, je le gronderai bien fort la première fois que je le ▼errai I
— Je voudrais bien le voir aussi, moi, ce monsieur qui s'intéresse tant à vous... je voudrais l'en remercier.
— Mon ami Zidor, si tu veux voir Grosse-Tèle, tu n'as qu'à venir demain à celte heure-ci... je me rappelle qu'en nous quittant la dernière fois, il a dit : « Je viendrai vous voir mardi. »
— Oh I je viendrai alors... cela ne vous contrarie pas, ma cousine, que je désire connaître ce jeune homme?
— Bien au contraire, mon cousin, car je serai bien aise de savoir ce que vous pensez de lui.
— A demain alors...
— Oh! mais attends donc, Isidore, il faut que tu goûtes son vin d'abord.
La petite fille apporte une demi-bouteille et verse du vin muscat à Isidore.
— Il est très-bon! dit le jeune homme.
— Oh I oui, il est bien bon; ma sœur, veu.K-tu que j'en boive un peu? ' "1 J
— Non, mademoiselle; fi! que c'est vilain une jeune fille qui aime le vin ! ^
— Puisqu'on nous a dit que c'était du vin de dames... Cousin, fautil en donner à notre petit frère pour qu'il prenne des forces?
— Oh! non, ma chère amie, le vin ne convient pas à Popol, cela le ferait tousser. Du lait, du lait, voilà ce qu'il lui faut.
— Toujours du lait! ça m'ennuie, moi! murmure le petit garçon.
— Allons, mon ami, sois sage, raisonnable, et dans quelque temps tu pourras manger une côtelette.
— Ah ! une côtelette !.,. bientôt, n'est-ce pas, Isidore?
— Oui, oui, bientôt.
Le jeune homme va prendre la main de Péroline et la presse dans la sienne; cette main lui cause tant de plaisir qu'il ne peut se décider à la quitter, et il faut que ce soit la jolie fleuriste qui la relire doucement en rougissant, parce qu'elle a, involontairement peut-être, pressé aussi celle de son cousin.
XXin. — VKNGEANCE NOCTUnîîE.
Samsonnac était curieux de savoir si sa lettre avait amené de bons résultats pour les orphelins; il se montait la tète en songeant à Péroline, et, comme beaucoup de jeunes gens qui se persuadent qu'ils doivent être amoureux de toutes les jolies femmes qu'ils connaissent, il se croyait extrêmement épris de la jeune fleuriste ; peut-être y avaitil un peu de vrai dans tout cela. Le pauvre IMelchior n'avait pas encore été heureux dans ses amours, mais son cœur ne demandait qu'à prendre feu, et Péroline avait bien tout ce qu'il faut pour l'enflammer. Si le jeune Bordelais s'était jugé avec impartialité, il se serait dit qu'il n'en était pas de même de lui, qu'il était petit et fort laid de visage; mais quel est l'homme qui sait se voir tel qu'il est? A force de nous regarder, nous nous habituons tellement à notre figure, que nous ne voudrions pas en changer pour une qui serait beaucoup mieux. Samsonnac en était là; joignez à cela l'orgueil avec lequel il admirait sa luxuriante chevelure, et vous comprendrez qu'il se crût tout comme un autre... mieux qu'un autre peut-être, capable de plaire et de captiver un jeune cœur.
Notre courtier en vins ne manque donc pas de se rendre le mardi chez ses nouvelles connaissances; il se dit :
— Ma lettre à M. Cadet n'a peut-être pas encore amené un heureux changement chez ces enfants, parce qu'un ancien droguiste ne se décide pas toujours l'tcilement à délier les cordons de sa bourse... mais aussi mes menaces ov>t-elles produit quelque effet chez ce monsieur, qui semble vouloir se cacher sous sa perruque quand sa femme est en colère? Si j'ai réussi, cette charmante Péroline me devra quelque reconnaissance, car elle &s tue au travail, elle y perd ses couleurs, ses beaux jours, elle y donne le plus beau temps de sa vie!... et il serait bien juste qu'elle pût enhn goûter quelques plaisirs. Ah! si j'étais riche... mais je ne suis pas encore arrivé.
Les enfants d'Adrien paraissent fort contents en voyant Samsonnac arriver. Celui-ci, enchanté de la manière dont on l'accueille, présume que sa lettre a déjà produit l'eflet qu'il espérait.
— Voilà mon ami Grosse-Tête! s'écrie Rosinette en courant donner une poignée de main au jeune homme; ah! je savais bien qu'il viendrait aujourd'hui, moi; il avait dit l'autre jour : « A mardi, » et il est de parole.
— Vraiment, ma jeune amie, vous vous êtes souvenue que j'ai dit cela... et vous m'attendiez aujourd'hui... c'est bien gentil de penser un peu à moi... voilà un bâton de sucre d'orge pour mon ami Popol,.,
LA FAMTTJ.F, BRAILLARD.
Le vase iiocturae tombe sur im monsieur et une dame. — P. 43.
le n'ai pas trouvé de soldaliï de plomb, mais ce sera pour la première fois. . .
— Monsieur Samsonnac, dit Péroline, je ne veux pas que vous fassiez sans cesse des dépenses pour mon frère...
— Ah! mademoiselle! par exemple!... on ne peut pas appeler cela • des dépenses... Ah! si j'étais arrivé, je ne le suis pas encore, mais
patience! j'arriverai! et alors qu'il me sera doux do couvrir de présents, de bijoux, de riches cadeaux la personne... dont j'aurai été assez heureux pour obtenir un attachement qui réponde au mien!
Ces mois sont accompaf^nés de regards passionnés que le jeune Bordelais lance sur Péroline; mais celle-ci n'y fait aucune attention, et lui (lit au liout d'un moment :
— l\Ionsicur Samsonnac, savez-vous pourquoi nous vous attendions aujourd'hui, pourquoi 11 nie tanlait, surtout ;\ moi, de vous voir"?
— Surtout ;\ vous, miulemoisello'? Ah! que suis fier, que je suis heureux d'entendre ces paroles! Ah! si vous saviez combien elles sont douces à mon oreille!
— Laissez-moi donc achever alors. Monsieur, c'est que j'ai îi vous gronder, oh! mais k vous gronder sérieusement!
— A me pronder !... il serait possible!...
— Oui, monsieur, car au mépris de votre promesse, vous avez encore fait une démarche près d'un do nos oncles.
— Une démarche!... je vous jure, mademoiselle, que je ne suis allé ;hez aucun d'eux... je ne leur ai fait aucune visite...
— Non, monsieur, mais vous avez écrit une lettre anonyme ;\ mon oncle Cadet...
— Une lettre anonyme!... Oui vous fait supposerquej'ai fait cela?...
— Oh! monsieur Samsnmtae, je vous en i)rie, soyez franc, je déleste les mensonges et ceux qui en font. Avec moi, il faut toujours dire la vérité; répondez-moi, monsieur : vous avez écrit une lettre à monsieur Cadet Hraillam"?
— Mademoiselle... je vois bien qu'avec vous il n'y a pas moyen de feindre... le (/lus nuilin y perdrait son temps! Eh bien! oui... j'en conviens... j'ai écrit une ieUre ;\ M. Cadet Braillard... mais cette lettre n'était lias en votre nom, je vous le jure.
— On! je le sais, monsieur... il n'aurait plus manqué que d'écrire en notre nom!... Mais vous n'avez pas non plus osé mettre le vôtre...
— Mademoiselle, après la manière peu gracieuse dont j'avais éie congédié par madame tladot pour l'affaire des vins... et alors j'avais donné tous mes noms... je n'ai pas cru que ce serait imc recommau- 4ation de mettre mon nom sous la lettre ([ue j'écrivais I
— En effet, ce n'en aurait pas été une; mais alors, monsieur, quand on ne peut pas ou qu'on n'ose pas signer, on n'écrit pas!... el surtout une lettre de menaces! Savez-vous que c'est bien vilain, ce qua vous avez fait là, monsieur Samsonnac? Pour nous être utile, croyezvous donc , monsieur , que je souffrirais que l'on fit une mauvaise action?
Melchior, qui s'attendait à des remerciments, est confondu, atterre par le ton sévère avec lequel lui parle Péroline, il ne sait plus qucjle mine faire, il secoue ses cheveux de façon k ce qu'ils retombent sur sa ligure, et lui servent à cacher son désappointement; mais la petite Rosinette, qui voit le chagrin qu'éprouve son ami, court lui prendra une main qu'elle secoue avec force, en disant :
— Allons, ne faisons pas ainsi la tr.oue... Ma sœ.ur, tu le grondes trop fort, ce pauvre Grosse-Tèle... je crois qu'il a envie de pleurer.
— Le fait est, mademoiselle, que je suis désolé d'avoir écrit colle lollre qui, cependant, n'était pas sérieuse, puisque je vois que cela vous est si désagréable.
— Mais, monsieur, c'est que vous ne savez pas tout le mal qu'elle a fait votre lettre signée : « (Quelqu'un qui ne vous craint pas! •
— Ah! c'était bien driMe, cette siguaturc-l,\!...
— Taisez-vous donc, Itosinette.
— l\!a lettre a causé du mal... je pensais qu'elle ne pourrait que vous faire du bien!...
— IVabord, monsieur, c'est madame Cadet qui a reçu la lettre; c'est toujours ;\ elle que l'on remet toutes celles adressées à sou mari.
— niable! j'ignorais celte circonstance!...
— Vous pensez bien que celle dame a Ole furieuse... D'abord elle nous déleste, et tout ce qu'on peut dire eu notre faveur ne fait que l'irriter davantage contre nous ; ensuite vous donniez à mon oncle le conseil de ne point écouler sa l'enuue, d agir cle sa pr\>pro volonté.
— C'est vrai... et c'est un excellent conseil que je lui donnais li\!...
— !\Iadame Cadet a trouvé cela épouvantable; elle a d'alK>nl fait une scène ;\ son mari... puis savez-vous qui elle a .u>:usé d'être l'auteur de celle lollre?...
I — Ma loi, non !
I —C'est mon cousin Isidore... le fds que mon oncle a eu de son I premier miriaue... et comme mon cousin s'est toujours intéresse -^ ' nous, connue cent fois il a parle en notre faveur à son pore!... comme il a )iour nous beaucoup d'amitié, alors sa belle-méie a dit que r • devait èlre lui qui avait éoril la lettre où l'on parlait jHHir nous... elle , a osé l'accuser devant sou pèi-e... Ce pauvre garçon... soupçonne d a-
LA FAMILLE PRAILLAIÎL.
voir écrit h son p^re do^ menaces... Ah! vous devez bien penser que son cœur il clé navré d'enlendie cela... Eli bien, mon'^ieur, voilii ce que vous avez fait... ce dont vous èles cause... Trouvez-vous encore que ce ne soit qu'iuie iilaisanlerie?
— Madeuioiselle, je guis encore plus désolé... j ! vois inainteiiaiil nue celaa trè.'i-uial tourné; mais je no savais |)as... eu cousin Isidore... j en avais ;\ peine entendu parler... j'ignorais iiu'il demeurftt chez son père. Comment avez-vous su?... C'est donc lui qui vous a conté tout cela'?... Il vient donc vous voir?..,
— Mais sans doute, monsieur, il vient nous voir, en caclieile dr sa belle- uière qui le lui a défendu: mais Isidore brave cette délensu, il dit que nous lui appartenons de bien plus près que madame Cadet, qu'elle n'a pas le pouvoir de l'empêcher ue nous aimer, de s'iulérisser à nous, et que si son père oublie que nous sommes les enfants de son frère, ce n'est pas une raison pour qu'il oublie, lui, que nous sommes ses parents!...
— Olil c'est qu'il est bien bon, bien aimable, notre cousin Isidore! s'écrie à son tour la petite fille, et puis c'est un bien joli garçon... il a de beaux yeqx bleus, qui sont si dou.t quand il vous regarde... et quand il sourit, sa figure est si gentille... N'est-ce pas, ma sœur, que mon cousin est très-joli garçon?...
Péroline rougit tout en répondant:
— Sans doute, il est fort bien; mftis ce n'est pas cela que l'on doit louer en lui ; c'est sa franchise, son obligeance... c'est la bonté de son cœur...
— Oh! c'est égal! quand avec cela on a une jolie figure, quand ou a une taille élevée... qu'on est grand... sans être une perche, ça ne gâte rien, n'est-ce pas, mon ami Melclii... (ion... Melkior?
Depuis quelques instants le jeune lîordelais faisait une triste figure. Tout ce qu'on venait de dire au sujet d'Isidore lui donnait matière à réfléchir; ily ad'ailleursdecesswipçons qui vous viennent subitement îi la pensée, il ne faut que queli|ues mots pour les faire naître, et lorsque l'on apprend qu'un jeune et gentil cousin vient en secret voir une cousine de dix-huit ans, qui est charmante, il est assez naturel de dire comme Fon/eneWe, mais avec une légère variante: « L'amour doit passer par là. 1)
Aussi Samsonnac répond-il avec embarras à Rosinetle :
— Certainement... une jolie figure... de beaux cheveux... c'est dans les cheveux que réside la force!... Quant h la taille... oh! les plus grands héros n'étaient pas des hommes grands... au contraire, ils étaient pelitsl... les petits hommes sont généralement plus courageux, plus téméraires... plus entreprenants!... 11 y a un proverbe assez populaire qui dit : Dans les petites boites les bons onguents!
— Qu'est-ce qu'il a donc à nous parler d'onguents quand on lui parle d'Isidore?... Ahl vous ne savez pas, Grosse-Tète, j'ai fait goûter de votre vin à notre cousin, il l'a trouvé très-bon.
— Ah! il l'a trouvé bon! dit Samsonnac en faisant la grimace, ça me fait bien plaisir... quoique ce ne soit pas précisément pour ce monsieur que je l'aie apporté... mais enfin puisqu'on l'a accusé d'avoir écrit la lettre... je vous serai bien obligé, mademoiselle Péroline, de 4'ouloir bien adresser pour moi des excuses à votre cousin...
— Vous pourrez les lui faire vous-même, monsieur Samsonnac, car mon cousin va venir; il sait que vous devez vous rendre ici aujourd'hui, et comme il désire beaucoup vous connaître, il nous a bien dit qu'il viendrait aussi.
— Ah! M. votre cousin veut me voir... Il est bien en colère contre moi, probablement... à cause de cette épitre?
— Oh! non, pas du tout!... Est-ce qu'Isidore pourrait se fâcher si vile? Au contraire, s il veut vous voir, c'est pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez ;\ notre position... car enfin, si tout ce que vous avez fait n'a pas réussi, nous savons bien que ce n'est pas de votre faute.
— Ah! merci, mademoiselle, voilà des paroles qui me consolent un peu !... Ah I si votre cousin veut me remercier, c'est différent. Ce n'était pas la peine, cependant!
Comme Samsonnac achève ces mots, on ouvre la porte du carré et Isidore entre dans la chambre. Les deux jeunes gens se saluent tout en s'examinant; le résultat de ce double examen rend l'un de bonne humeur et l'autre tout penaud : Isidore a vu sur-le-champ qu'on ne l'avait pas trompé sur le physique du nouvel ami, et il sent bien qu'il ne doit pas craindre qu'il charme Péroline; Samsonnac, au contraire, trouve Isidore encore mieux qu'il ne se l'était figuré, et il est forcé de convenir avec lui-même que la jolie cousine peut fort bien sentir battre son cœur pour son cousin.
Après avoir tendu sa main à Isidore, qui la presse d'une façon qui n'échappe pas aux regards de Samsonnac, Péroline dit à son cousin :
— Voilà M. Samsoimac... Je vous ai raconté, Isidore, comment nous avions fait sa connaissance , et lui-même connaissait déjà mon oncle Cadet et sa femme... je vous ai dit tout ce que monsieur a fait dans l'espoir de nous être utile; et quant à la lettre anonyme que votre belle-mère a reçue... nous avions bien deviné, c'est lui qui en est l'auteur...
— Je le confesse! dit Samsonnac d'un air humble, j'ai cru faire une belle chose... et j'ai fait une bêtise... ce n'est pas la première fois que cela m'arrive... Mais ce dont je suis désespéré, monsieur, c'est de savoir que c'est vous que l'on a accusé de ce fait!...
— Que cela ne vous chagrine pas, monsieur, je suis habitué aux rnaiivai.-i pineédés de nia bellif-inéie... celui-ci passait les bornes, cependant. Mais tout ce que vous a\ez fait me prouve l'intérêt que vous portez à mes cousines, à mon pi:lit l'opol... Ah! lai^sez-inoi vous en remercier, il est si rare, lorsque l'un est dan» l'inrirtuiie, de i. ucontrer de» amis... vous êtes devenu lu leur... tant mieux... les i:,fantsde mon oncle Adrien n'avaient que moi pour ami... poura|>pi ' et je«uis si peu de chose encore... A présent, ils compteront un
lien de plus... c'est à ce titre, monsieur, que je vous olfre aussi : amiiié.
lin finissant de parler, Isidore s'avance vers Samsonnac en li,i tendant la main. Le Jeune Bordelais se sent touché, ému, par la franchise, la candeur d'Isidore; il saule sur celle main qu'on lui présente, en s'écrianl :
— Ah I capédébious ! voilà qui est parler 1 voilà qui me louche au cœur!... non-seulement j'accepte votre amitié, mais encore je vous assure de la mienne... amitié à toute é|ireuvel.. Le jour, la nuit! sur la terre ou sur l'onde, ayez besoin de moi... je serai là. ■
— Merci, nionsieur, merci, je vous fais la môme pron/esse.
— Ah bien ! dit Rosinette, il ne faudrait pas venir nous dire quelque chose, à présent que nous avons deux défenseurs !
— Malheureusement ils ne sont jias bien puissants! reprend Isi'i^ • moi je suis presque eu tutelle cli','z mes parents; je voulais > ■!.• peintre, on voulait me faire bonnetier: enfin j'ai obtenu d'étudier la médecine... mais avant que je gagne de l'argent, ce sera long ! et je vois bien que c'est cependant le point important! lit vous, monsieur Samsonnac?
— Moi, mon cher monsieur Isidore, je ne vous cacherai pas que ma position n'est pas fort brillante ; j'ai essayé un peu de tout... peinture, musique... danse môme.,, à dire vrai,* je ne savais pas irpp ce (|ue je voulais faire, cl peut-être au fond aurai?-je été charmé de ne rien faire du tout... Mais j'ai un père qui n'est guère plus tendre que le vôtre... moins même, car il ne me nourrit plus!., il est vrai qu'il habite Bordeaux, et moi Paris, mais il ne me paye plus aucune pension. Cependant le hasard m'a fait devenir courtier en vins... c'est un état qui n'est pas désagréable... on voyage souvent, et alors les bénéfices sont doubles... au total, je gagne de quoi vivre, mais j'aspire à mieux que cela, et je ne veux pas m'en tenir à porter des échantillons... Voilà ma biographie, elle n'est pas imprimée, mais elle n'en est que plus exacte. Le hasard m'a fait coiinailre vos parents; en entrant ici, je me suis senti tout d'abord touché, intéressé... et comment pourrait-il en être autrement à l'aspect de ces cliers enfants... qui n'ont plus pour soutien que leur sœur... qui, si jeune encore, se dévoue pour les élever, pour faire en sorte qu'ils ne manquent de rien I une demoiselle si charmante, si bien élevée ! sapristi, il faudrait n'avoir pas de cœur pour voir tout cela sans se sentir ému... sans désirer ramener le bonheur chez ces pauvres orphelins. J'ai voulu agir tout de suite près de ces oncles barbares; pardon, j'oublie qu'il y en a un qui est votre père... mais il a abdiqué ça puissance en faveur, de votre belle-mère. Oli ! cette dame-là... je ne sais pas si elle vous déplaît, mais moi, je sais que je la déteste... d'abord je lui en voulais déjà lors de ma visite |iour offrir des vins... elle m'a positivement mis à la porte... et- je ne suis pas certain qu'avec son pied elle n'ait pas fait son possible pour m'atteiudrc quelque part ! . .
— Oh ! cela ne ni'étonnerait pas... madame Cadet en est bien capable!..
— Oh I madame Cadet !... prenez garde ! je suis d'un pays où l'on ne se mouche pas avec les talons... je me vengerai I... ce mouvement du pied vous coûtera cher...
— Ah I monsieur Samsonnac, vous n'allez pas faire de nouvelles folies, j'espère...
— Rassurez-vous, mademoiselle, mais ceci est une injure personnelle. Dites-moi, monsieur Isidore, je pense que l'on est entièremenl revenu de l'idée que vous étiez l'auteur de la lettre anonyme ?
— Oh I je ne serais pas étonné, au contraire, que madame Cadet le crût toujours. Elle sait bien que je ne l'aime pas, et comme elle ne voit personne d'aulre à soupçonner, elle ne changera pas d'idée I
— Eh bien, je l'en ferai changer, moi; je neveux pas que vous ayez plus longtemps à subir des désagréments que vous n'avez pas mérités.
— Mais comment ferez-voiis pour détruire les soupçons de ma belle-mère ?
— Ceci est mon affaire; ne vous inquiétez pas, cette fois je ne vous compromettrai pas
Les jeunes gens causent encore quelque temps, et bien que l'entretien soit devenu général, Samsonnac remarque entre Péroline et Isidore des regards qui ne sont pas pour tout le monde. Notre Bordelais ne doute plus qu'un tendre seutiment ne règne entre le cousin et la cousine, et il se dit :
— Je suis arrivé trop tard ! la place est prise, le cœur est donné. Mais ce n'est pas une raison pour que je cesse d'être l'ami de cette jeune fille! Au contraire, je ne leur serai que plus dévoué, car j'agirai sans intérêt, sans autre but que de leur être utile; ce sera de la pure amitié ou je ne m'y connais pas.
S'étant affermi dans cette bonne résolution, Samsonnac secoue ses
LA FAMILT.E TOAILLATîT).
chevpu'c qiri mâ«quenl son visage et s'apprflc h prendre congé de la eoinpagnie.
— Je enrs avec voua, dit Isidore, car voilà l'iiciirc oii je rentre ilner, et pI j'y manquais, Dieu sait quelle scftne on me ferait.
<**— Dinble I von» avez peu de lilierlé! Et le soir? • — Le iioir, je vais f» un cours d'a:.glius, mai» je rentre sur lefl neuf heiiies et demie, et alors il me faut l'aire un loto avec raa famille, le loto étant le seul jeu qnc possède madame Cadet et qui amuse ses enflants Exupère et Aurore.
— Ali I oui, le Denx-niillc et la Bolle-aux -lettres... Ist celle aimable partie se prolonge...
— Jusqu'à onze heures sonnées, nuelquefois I -— Ah I que vous avez donc d'agrément ! Isidore dit adieu A Péroline en pressant doucement ?a main,
Samsonnac embrasse Popol, emhras?e Rosinetlc, puis il va secouer la main de la jolie lleurisle on lui disant ;
— Adieu, ma sœur, permcltoz-moi ce nom, car je sens que j'ai pour vous l'amitié d'un frère.
— Adieu, mou frère, répond Péroline en souriant. Et le jeune Oflurlicr en vins est si content qu'il fait une cabriole pendant laquelle ii fôle tontes les bouteilles d'échantillons qu'il a dans sa poche.
Les jeunes gens sont sortis ensemble. Samsonnac accompagne Isidore jusque devant sa demeure, et lui désignant les fenêtres du premier, lui dit :
— Os deux croisées sont de l'appartemenrde votre père ?
— Oui, ce sont les fenêtres du salon.
— Et les deux suivantes ?
"« C'est la chambre à coucher de mon père et de sa femme.
— Très-bien. Au revoir, mon cher monsieur Isidore; à bientôt, j'espère, chez votre cousine.
Samsoiniac, tout en (piiitant son nouvel ami, cherche dans sa tête comment il pourra convaincre madame Cadet que ce n'est pas son heau-fil.? qui est l'antcur de celte lettre qui l'a si vivement irritée.
— DéciilémenI, se dit Melchior, les moyens les plus simples sont 5 meilleurs... les renseignements que je me suis procurés me suffi-
sentv Dès ce soir j'agirai.
Sur les onze heures et demie, Samsonnac se rend sur le boulevard de Strasbourg. Cbcinin faisant, il a eu soin de ramasser toutes les petites pierres, tous les cailloux qu'il a trouvés sur son passage. Arrivé (Jevant la demeure des époux Cadet Braillard, il voit encore beaucoup de lumière à travers les fenêtres.
— I,e loto se sera prolongé longtemps, se dit-il, attendons; d'ailleurs il passe encore trop de monde, et il ne serait pas prudent d'agir maintenant.
Samsonnac se promène , il ramasse encore des cailloux ; enfln minuit sonne; le boulevard devient désert; il se rapproche de la demeure des Braillard; on n'aperçoit plus qu'une assez faible lumière dans la chambre .H coucher.
— Voilà le moment d'agir, se dit le jeune homme, et après avoir n ' : rdé si personne ne vient de son cAié, il lance une grosse poignée '■■ railloux dans les carreaux d'une fenêtre de la chambre. A cette il' mière poignée, il en fait sur-le-champ succéder une seconde qui, I riii- fois, brise un carreau. Presque aussitôt la fenêtre s'ouvre, ma- (i.ir.ie Cadet, en camisole et bonnet de nuit, paraît en criant :
— Qui est-ce qui se permet de jeter des pierres dans nos vitres ?..
— C'est quelqu'un qui ne vous craint pas! reprend Samsonnac en ni une grosse voix.
— Ah ! c'est lui !... c'est le gredin I le jjolisson qui a écritla lettre 1 lie madame Cadet. Vite! vite! à moi, monsieur Cadet.., vite... nez-moi le vase nocturne... dépêchez-vous !
- Ahl mon Dieu 1 tu es incommodée, boboime, murmure l'exiimacieu en sautant en bas de son lit...
— Eh ! non, monsieur... mais hâtez-vous... quelqu'un qui ne vous l'iaiiit lias est là dans la rue qui danse en me faisant des cornes...
— Vi aiment, Doxie... Tiens, voilà le potl
— Oh I il aura tout, ce drôle, le contenant et le contenu !
El, en effet, madame Cadet lance avec précipitation son pot de f'i nubre sur le boulevard; mais Samsonnac était déjà loin, se doutant il re qui allait arriver, il avait joué des jambes, et le vase nocturne I iiilie sur un monsieur et une dame qui revenaient, en se promenant. 'lu tliéiMre du Luxembourg.
Le couple arrosé pousse des hurlements capables de réveiller loni le quartier. La dame a son chftle, sa robe perdus, trempés; le mari a ' iiinisemenl été garanti du vase par son chapeau, mais celui-ci a
11 un renfoncomonl ipii en a fait une galette. Des sergents do ville 1 1 ivent; madame Cadet a beau crii r :
— Ce n'était pas pour vous, monsieur et madame, je suis désolée, détail pour un polisson qui cassait mes carreaux.
On lui répond que, s'il est défendu de vider ses vases par la fenêtre, à plus forte raison est-on conpalde en jetant le vase avec.
— Il Mi'a écha|iuô,je vous jure, messieurs, qu'il m'a échappé! répond madame Cadet.
On dresse procès-verbal, et M. Cadet va se recoucher en se disant :
. — Voilà encore une jolie affaire... Doxie, vous ôlcs trop vive I f^i ^ Taisez-vous, monsieur ; si vous ne me trouvez pas quelqu'un qui
ne vous craint pas ! Je lie réponds pas des eieèf auiq<ieU je poorrai me porter.
El madame Cadet se jette dans " ■ I ' •• • ■ • ■ ' T:oiei)«e, qu'elle fait rouler son mari dans la raei:
t.SE CONQl'KTR.
L'affaire du vape lancé par la fenêtre a coljlé à midame C-def firi» de deux cents franc», car le couple qu'elle Me
plainte; il a fallu payer la roln; de madame, I'- ■ [layt-r l'amende, p.ayer les frais, et. outre c>'l.i. i.i ■ ,ij
cassé par S.unsonnac. La gro-ife dame n'en est ipj'- pluH '.XAj,.^ie: contre l'auteur de la lettre ani.nvme, mais son nian lui dit :
— Tu vois bien que lu accu^air à tort mon fus Isidore, car il dormait bien iranquillemcnl dans «a chambre quand cette malheureuse affaire est arrivée.
— C'est possible, mon=ieur, ce n'est pas votre fil» qui a écrit, je h veux bien; mais ce doit êlre quelqu'un de ses amis, quelque cariibin comme lui.
— Doxie, je vois avec peine que tu crois Isidore un fort mauvais sujet.
— Monsieur, un garçon qui n'a pas voulu être bonnetier ne peut nourrir que de très- mauvais penchants.
Isidore a su par son père l'aventufe nocturne, il n'a pas manqué d'aller la cont<"r chez Péroline. La petite Rnsinette en rit aux larme*, la sœur aînée trouve que Samsonnac va toujours trop b.in : elle le gronde encore loisqu'il vient les voir; mais le jeune Bonlelais répond qu'il est enchanté de ce qui est arrivé, que ceci ne regarde que lui. qu'il brave la colère de madame Cadet, et qu'il a fait son devoir en prouvant qu'Isidore n'était pas le personnage anonyme.
(.Quelques jours s'écoulent, puis Samsonnac, qui vient d'être charge par son patron de faire une grande tournée en Bourgogne et en Champagne, va un matin dire adieu à la jeune famille, en promettant au petit f;arçon de lui rapporter du pain d'épices de Reims.
— Est-ce que vous serez longtemps en voyage, mon ami Grosse- Tête? dit Rosinette au jeune courtier.
— Mais cela pourra bien me tenir deux mois... peut-être un peu plus ! lînlin j'espère que je vous retrouverai tous en Iwnne saiité !..
— Merci, et ne faites pas trop de folies en route 1 dit Péroline en serrant affeclueusement la main du jeune homme.
Celui-ci s'éloigne tout érau, en se disant :
— Pauvres enfanls ! je les retrouverai aussi p.iuvres ! plus paurr^s peul-êlre, mais alors nous aviserons; il faut absolument que je les tire de cette triste position. Le petit cousin est fori aimable, maùi il ne songe qu'à faire les doux veux à sa cousine... C'est fnrt gentil l'amour, mais ce n'est pas avec cela qu'on aura des côlelettes pour le petit fiêre.
Péroline sortait peu, cependant il fallait bien que quehpiefnis elle allât reporter son travail et en chercher d'autre. C'était une grande faveur qu'on lui faisait en lui confiant de l'ouvrage à faire chez elle; mais on connaissait sa position et on avait nour elle les égards qu'elle méritait; malheureusement les égards n'allaient pas jusqu'à lui faire gagner davantage... les marchands les plus humains sont toujours marchands.
Péroline n'avait pas un long chemin à faire pour aller de chez elle rue du Caire; elle marchait toujours vite et ne s'amusait pas en route. Mais il ne faut pas beaucoup de temps pour remarquer une jolie personne qui passe dans la rue. On prétend que les hommes ne suivent que les femmes qui veulent bien êli-e sni>ies: cela peut être vrai en géiiér.il, mais il y a toujours des exceptions. Beaucoup d'homnus i:e s'obstineront pas à mareher sur les traces d'une dame qui pressi-ra le pas sans se retourner et sans rien ré|>ondre à leurs propos g.ilanis; mais il y en a cependant qui ne penb'ni point courage, et quand la personne qu'ils pourchassent est vraiment jolie, alors ils ne luttront pas en retraite, et le peu de succès qu'ils obtiennent ne fera au contraire qu'augmenter leur ardeur.
Péroline était assez jolie pour que l'on ne se rebu'At j>oinl par se» dédains ou l'indiUereiice avec huiuelle elle écoulait les doux propos de ces messieurs qui passent une partie de leur temps à suivre les femmes. Jusqu'alors cependant elle en avait été quitte pour marcher au pas gymnastique, ou entrer dans une boutique, ou se retourner vers le poursuivant obstiné en lui disant d'un ton bien sec :
— Monsieur, si vous ne voulez pas me laisser tranquille, je vais me plaindre à un sergent de ville.
Ce dernier moyen ii'ét;»it employé par la jeune flllequ'à la dernière extrémité, mais il manquait rarement son eÎTct.
Mais depuis quelque temps un jeune homme séi.ail montré beaucoup plus persévérant que les autres. C'était un be.\u garçon, de belle tournure, fort élégant, toujours habillé à \.\ dernière mode, tenant un binocle à sa main et ayant toutes les allures de ces riches dcsiTuvrés du grand monde qiîi de temps en temps ne sont p.»s fâchés do chercher une conquête parmi les griscttes, atin de se rcp-'ser un peu de leurs intrigues de salon.
Celui-là avilit un jour aperçu Péroline dans la rue du Caire, il avait été frappé de sa beauté, du charme répandu sur sa physionomie, de sa tournure gracieuse, de la petitesse de son pied , en amateur
LA FAMILLE BRAILLARD
habitué à tout examiner dans ce qu'une fcnimc laisse voir, il s'était dil4 ur-ie-cliamp :
— Voici qui est très-bien, qui ne doit pas avoir les manières et le
Faiier cornmunbl... Ce pied et cette main ne i)roviennent certes pas de union (l'un niaeon ave,- une fruitière I 11 y a dans la nature des signes qui no lionipcnt jamais... il faul suivre celle petite.
El ce monsieur avait suivi Férollne, mais de loin et sans qu'elle put le remarquer. Il l'avait vue entrer dans sa demeure du faubourg Saint-Denis; l'aspect crnlléet populaire de cette maison avait beaucoup refroidi le jeune fasliionable, qui s'était éloigné en se disant :
— En vérité, il n'y a pas moyen d'entrer là-dedans. .. C'est dommage !
Cependant, quelques jours après, ne sachant que faire do lui, le "jel élégant retourne dans la rue du Caire ;i l'heure à laquelle il y a «■encontre la jolir lillc aux petils jiieds.
Le hasard voulait que justement ce jour-là encore Pérolino ait eu de l'ouvrage à reporter à son magasin ; mais ce magasin n'était point une boiilique, il était situé au premier étage d'une grande maison, sur laquelle ou lisait : Fleurs artificielles.
Rn voyant la jolie fille sortir de là avec un grand carton à sa main, le jeune homme se dit :
— C'est une fleuriste!... Je ferai mes frais!...
Et notre élégant se met à suivre Péroline, mais celte fois il marche as.sez près d'elle pour pouvoir de temps à uulrc voir sa figure et lui lancer des aiillados dont il croit l'eiret infaillible. A sa grande surprise, on détourne la tète chaque fois qu'il avance la sienne, on prend un air sévère qui n'annonce pas que l'on soit sensible au.\ œillades, et l'on presse Icllciuent le pas, que par moment le beau lion est obligé de sautiller pour ne point perdre du terrain.
l'uis la jeune fdle, arrivée près de sa demeure, entre chez un épicier. Alors le beau monsieur, qui ne se soucie point do faire faction devant l'épicier, s'éloigne en se disant :
— Je la retrouverai, je sais où est son magasin.
En effet, eu se rendant rue du Caire à l'heure où Péroline avait coutume de reporter son ouvrage, il n'était pas difficile de là rencontrer. Le beau jeune homme, qui se sent piqué par l'indifférence, la froideur av(!C laquelle on reçoit ses œillades, devient très-assidu sur le passage de la jolie fleuriste; habitué h faire des conquêtes dans le grand monde, ce monsieur est très-vexé de se voir dédaigné par celle qu'il nomme une griselte. Tous les hommes sont ainsi faits : la facilité qu'ils trouveront pour triompher d'une femme les aura bientôt guéris de leur soi-disant amour; les obstacles, au contraire, ne feront qu'augmenter leurs désirs, et d'un simple caprice feront quelquefois une passion. Tout cela est vieux comme le monde; mais est-ce notre faute si, en fait de passions, de vices, de sentiments, de caractères, il n'y a rien de nouveau sous le soleil?
Péroline ne pouvait pas faire autrement que de voir et de reconnaître ce jeune homme, qui était toujours k\ dans la rue du Caire, où il guettait sa sortie du magasin; il lui aurait fallu être aveugle pour ne point apercevoir ce bel élégant, qui marchait tantôt ù côté, tantôt un peu devant, tanlôt derrière elle; mais comme jusqu'alors ce monsieur s'était borné à la regarder, comme il ne lui disait pas une parole, elle n'avait eu aucune plainte à lui adresser; après tout, la rue était à tout le monde, et ce monsieur avait le droit de suivre le même chemin qu'elle.
Péroline se disait cela, mais elle n'en éprouvait pas moins une vive contrariété chaque fois qu'en sortant de son magasin elle apercevait sa brillante conquête dont le lorgnon était braqué sur elle.
Et elle bâtait sa marche en se disant :
— Je changerai l'heure où je me rends au magasin... c'est pourtant bien désagréable, car cette heure m'a été indiquée par la maîtresse de la maison... Ce n'est qu'à ce moment qu'elle peut recevoir et me donner de l'ouvrage... Elle me demandera pourquoi je veux venir à un autre moment, et je ne peux pas lui dire : « Madame, c'est parce qu'il y a un monsieur qui me guette et me suit dans la rue. » Toutes ces demoiselles se moqueraient de moi. Elles n'out pas l'air d'avoir peur d'être suivies !
Péroline vient encore de .se dire tout cela, un jour qu'en revenant de porter son ouvrage, elle aperçoit le beau monsieur qui est arrêté i quelques pas de là.
— Mon Dieu I pourvu qu'il ne me parle jamais? se dit la jeune Elle en marchant sans détourner la tête ; mais cette fois l'inconnu, ^ui commence à se lasser de ne point être plus avancé dans sesafTaires, s'approche tout contre Péroline et lui dit :
— Il y a bien longtemps que je vous suis sans vous adresser la parole, mais je ne puis cependant être toujours si discret. J'ai voulu d'abord ne pas être absolument un inconnu pour vous... El je ne dois plus l'être, car depuis un mois que vous venez tous les deux jours à votre magasin de fleurs, vous avez pu me voir guettant votre sortie ?
Le monsieur s'arrête, on ne lui répond rien, mais on presse le pas ; il reprend :
— Voyons, mademoiselle, ne soyez pas si sévère... vous êtes trop jolie pour ne pas aimer... il est impossible de vous voir sans éprouver pour vous le plus tendre sentiment... On vous a dit cela bien souvent sans doute... mais on ne l'a jamais pensé comme moi !... Mon Dieu ! comme vous allez vite... A quoi bon se mettre en nage, vous vous
ferez du mal... Si c'est pourm'évitcr, vous aurez beau faire, cette foli, je sui.s bien décidé h entamer avec vous plus ample connaissunce.
Péroline continue de garder le silence et de marcher plus vite, an risque de se jeter dans les puggaiils, qui sont nombreux dans la rua Saint-Denis, où elle est alors. Ce genre de course n'est pas habituel au beau monsieur, qui déjà plusieurs fois s'est cogne contre des ouvriers, qui l'ont repoussé fort brutalement en lui disant :
— Eh bien I il ne voit ilotic pas clair ce fashionablel... comme il est pressé! il va dîner en \ille apparemment.
Le jeune homm(; ne se n-bule pas :
— Mademoiselle, n'obliendrai-je pas au moins un mot de rt'pi ; so, d'espérance... Vous devez bien voir que je ne suis nas un pri :■ venu... Vous êtes une modeste ouvrière, je suis riclie, hhsi/ i réparer l'injustice du sort. Laissez-moi vous mettre dans une |i •:
où vous connaîtrez tous les plaisirs, toutes les jouissances de la ■ Cela n'a pas le sens commun de courir comme cela I vous ave/ ' bien peur de moi... vous êtes trop méchante ! regardez-moi un peu, vous verrez que je ne suis pas bien ell'rayant.
C'est en vain que ce monsieur cherche les phrases les plus séduisantes, les plus tendres, on ne lui répond pas un mot.
Il se dit alors :
— Elle ne veut rien répondre à mes déclarations, essayons autrement, soyons moqueur; cela réussit quelquefois mieux que le sentiment.
Et il reprend :
— Mailemoisellc, vous logez dans une bien sale maison ; je vous ai suivie jusfpi'à votre ib meure, mais je me suis arrêté à la |)orle... je n'ai pas pu me décider à entrer dans ce cul-de-sac !... Est-ce que vous êtes chez vos parents?
Point de réponse; on est arrivé à la porte Saint-Denis. Péroline se précipite dans le faubourg, le jeune homme se jette dans un porteur d'eau, qui verse sur lui le trop plein de ses seaux. Le beau monsieur jure, s'essuie avec son mouchoir et se met à faire de grandes enjambées fw)ur rattraper la jeune fille, qui a gagné du terrain; au moment de l'atteindre, il est presque renversé par un chaibonnier qui sortait d'une maison avec un sac de charbon sur son dos et se trouve tout à coup sur son passage.
— Ah ! fouchtra I c'est votre faute! crie le charbonnier en voyant un monsieur élégant presque aveuglé par la poussière de charbon dont il vient de le couvrir. Pourquoi que vous courez sans regarder devant vous ?
Notre beau jeune homme ne répond rien, il est trop occupé à ôter la poussière de charbon qui lui est entrée dans les yeux. Quand ce travail est fini, il s'aperçoit que son gilet et sa chemise sont trèsnoircis. Alors il se baie d'appeler un fiacre qui passe, et se jette dedans en se disant :
— En voilà assez pour aujourd'hui! de l'eau... du charbon... Tout à l'heure ce .serait du plâtre, il ne faut pas s'obstiner au jeu quand on n'est pas en veine; mais patience I Je vous retrouverai, belle dédaigneuse !... et vous serez à moi !... car vous êtes trop séduisante pour qu'on renonce à faire votre conquête.