‹ MoustacheChapitre 88 sur 281 · XXV. — DÉPART POUR LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

XXV. — DÉPART POUR LA CAMPAGNE

M. Cadet Braillard possédait une assez jolie maison de campagne à Livry, à six lieues de Paris environ. Madame Cadet avait consenti à ce que l'on y fit des dépenses, à ce que l'on y eût un billard sans blouses, dernière mode des billards, qui alors n'ont plus aucun rapport avec le jeu ainsi nommé et qui est détrôné par le carambolage; mais tout passe, et un de ces jours vous verrez revenir le bloqué, le doublé et le même plus triomphants que jamais.

Madame Cadet se donnait à sa maison de campagne des airs de grande dame ; on avait une espèce de char-à-bancs, auquel on attelait un cheval qu'on louait à un laboureur, et on se promenait avec cela dans le pays et les environs. Le char avait trois bancs, mais madame Cadet en occupait presque un entier à elle seule. Son mari était chargé de conduire ; mais le cheval du laboureur, habitué à traîner la charrue, n'avait pas l'habitude de s'emporter, un enfant aurait pu le mener ; aussi quelquefois M. Exupère sollicitait-il l'honneur de tenir les guides, ce qui faisait toujours crier la Boîte-aux-lettres, qui prétendait que son frère ferait un jour exprès de les verser.

Du reste, la maison de campagne était vaste, commode, elle contenait une grande quantité de chambres de maître ; il y avait un jardin d'une belle étendue; mais tout cela était arrangé sans goût; les chambres d'amis étaient meublées comme chez des paysans, tandis que celle de madame Cadet était bourrée de meubles élégants; le jardin donnait beaucoup de choux, de haricots et de pommes de terre, mais on n'y rencontrait pas un bosquet touffu, pas une allée bien sombre pour se promener à l'abri du soleil. En revanche, on y trouvait un jeu de Siam, amusement favori de M. Cadet, et auquel M. Exupère et sa sœur Aurore passaient aussi une partie de leurs loisirs.

On était à la fin d'octobre, mais le temps était encore beau et doux. Madame Cadet dit un matin à son mari :

— Nous allons partir pour Livry, nous y passerons quelques jours, la fin de la saison ; d'ailleurs le beau monde est encore à la campagne; les gens qui ont des châteaux ne reviennent jamais à Paris avant le

mois de décembre... Je ne sais pas pourquoi nous n& somme» pas à notre terre I

— Main, Doxie, tu ne te rappelles pas que c'est toi qui as voulu revenir à Paris, il y a un mois, en disant que tu t'ennuyais là-I)as.

— Ce n'est pas vrai I... D'ailleurs, si je m'ennuyais il y a un mois à Livry, je ne m'y ennuierai plus maintenant (|ue nous avons pour voisijit; cette eliarmante madame Rogille et son mari.

— lialil Conunent! ma nièce Augustaa acheté une maison de campagne auprès de la nôtre! Je n'en savais rien, moi !

— Je ne vous dis |)as que madame Kogille a acheté une maison par là; mais tout ce que je sais, c'est qu'elle m'a dit : « Ma belle tante... » elle me nonune toujours sa belle tante! Voil.'i une femme qui a bon gonre!... Elle m'a donc dit: « Belle taule, (|uand vous serez à totre maison de campagne de Livry, nous irons vous y voir, car nous allons habiter une jolie propriété tout près de là, et nous y

• resterons jusqu'à la fin de la belle saison. »

— Une jolie propriété... qu'ils ont louée ou achetée ?

— Ali 1 que vous êtes assommant avec vos questions ! Croyez-vous que j'ai été demander tout cela à madame Hogillc?... Certainement, il n'est pas présumable qu'ils aient acheté celte maison, puisque M. Rogille a fait de mauvaises alfaircs! mais ce ne sont pas les nôtres, ils ne nous ont jamais emprunté d'argent, c'est le principal; et madame Rogille est toujours si bien mise, si élégante ! c'est une des femmes de Pai'is quidonneiit les modes!... Elle a trouvé la couleur de ma dernière robe fort jolie... elle me domiera sa couturière... Ainsi vous comprenez : c'est la semaine dernière que madame Rogille m'a dit qu'elle allait s'installer à la campagne. Alors je lui ai répondu : Nous .serons à la nuire dans huit jours, et nous comptons sur voire visite. D'après cela, vous voyez, monsieur, qu'il faut partir dès aujourd'hui.

— Comme tu voudras, Doxie, tu sais que tous tes désirs sont les miens...

— Oui, mes désirs!... c'est étonnant comme vous les satisfaites!... Mon plus ardent désir était de découvrir le ]iolisson, le gredin qui nous a écrit cette lettre indigne... et vous n'avez rien découvert !

— Où diable veux-tu que je le cherche? Je ne puis pas aller demander aux gens qui passent dans la rue : Est-ce vous qui m'avez écrit une lettre anonyme ?

— Taisez-vous 1 vous manquez d'Imaginative... Allez dire à votre fils l.sidore qu'il se prépare à partir avec nous pour Livry.

— Tu veux que nous emmenions Isidore... je crois qu'il ne s'amuse pas beaucoup à la campagne.

— C'est une raison de plus pour que je veuille l'y emmener.

— Mais ses cours?

— Laisse-moi donc tranquille avec ses cours! d'ailleurs on est eu vacance en ce moment, et il vous ment 'quand il vous dit qu'il va étudier... Et quand même! ne voulez-vous pas laisser votre lils dans la société de ses carabins, avec lesquels il complole des méchancetés contre moi?... ou bien qu'ilaille voir les enfants d'Adrien, que nous lui

, avons défendu de fréquenter?... et je suis sûre qu'il y retourne; on l'a rencontré dernièrement dans le fajjbourg Saint-Denis, donnant le bras à un grotesque... c'est mon horlogère qui me l'a dit.

— Qu'est-ce que c'est que ça, un grotesque?

— Comment! vous ne savez jias ce que c'est qu'un grotesque?... mafoi, ni moi non plus I... Ah! c'est-à-dire, je crois que c'est un pelit homme qui a une grosse tète... qui est mal fait enfin! Mais il ne s'agit

Eas de cela; je veux que M. Isidore vienne avec nous à Livry. C'est ien le moins qu'il nous tienne compagnie, qu'il fasse noire loto... Et puis il y a dans notre voisinage, là-bas, une demoiselle Mon- Irognon... sur laquelle j'ai des idées que je vous développerai plus tard...

— Mademoiselle Montrognon... la fîlle de Montrognon, l'ancien tanneur?

— Oui, monsieur, la fille de son père, comme doit l'être toute demoiselle bien élevée. Je ne sais pas si M. Montrognon a été tanneur; tout ce que je sais, c'est qu'il est riche, qu'il a une fort belle propriété là-bas, et une maison à Paris dans la rue des Enfants-Rouges... Par conséquent, il donnera une jolie dota sa fille, qui est unique dans son genre. IleinI comprenez-vous que ce serait un fort bon parti pour votre propre-à-rieu d'Isidore!...

— - Tiens! tiens!... comme tu flaires les choses de loin, Doxie!

— Je llairc, iiarce que j'ai du nez ap|)aremment! Certes, si Exupôre n'était pas si jeune... mais il n'a encore que onze ans, mademoiselle Monlrognon en a dix-huit... il y aurait trop de difi'érencel... Nous avons le temps de songer à lui. Voyons, monsieur, tout est bien convenu maintenant, nous emmenons toute noire maison, ma femme de chambre et la cuisinière... Que tout le monde soit prêt à deux heures pour ne point manquer le convoi du chemin de fer.

M. Cadet va prévenir sou lils que l'on va partir pour la eauipaijiie et qu'il doit se préparer pour ce voyage. Isidore soupire eu apprenani qu'il va quitter» Paris, et, pendant le peu de temps qui lui reste, il court chez Péroline lui faire part de celte nouvelle. La jolie cousine, qui voit la peine que ressent son cousin, tâche de le consoler en lui disant :

— La saison est déjà avancée, il est probable que vous ne resterez pas longtemps à votre campagne.

— Ahl je l'espère I Mais pourquoi m'y emmener'?... Mon père lient

fort peu à ma société, ma belle-mèrf- et ses enfants ne peuvent me souffrir... ce n'est donc absolument que pour me contrarier qu'ils veulent que je lo» accompagne. Si je n'y allai» pas, ma cousine, t-i je m'absentais au momeul du départ, ils seraient bien obligés de partir sans moi.

— Oh ! ne faites pas cela, Isidore, ne désolv'issez pas à voire père... Votre famille vous réclame, vous devez aller avec ulle, et je suis »ûre, moi, que votre père est bien content nuand il vous a près de lui. Il ne faut pas aigrir encore votre belle-mere contre vous, au cnjiraire; à force de soumission, de bons procédés, forcez-la à vous rendre justice, afin que du moins vous soyez plus heureux dans votre intérieur.

— Chère Péroline! que vous êtes bonne'... Et re[ienriaul elle est bieu injuste à votre égard, ma belle-mère 1 Eiilin, puisque tout le voulez, j'obéirai et je suivrai »os conseils; mais c'est égal, cela me chagrine bien d'aller à la campagne maintenant.

— Ah ! je voudrais bien y aller, moi, à la campagne! s'tkrie Rosinette. Comme nous nous y amuserions! comme nous y jouerions sur l'herbe... n'est-ce pas, Po|poI ?

— Oh! oui, ma sœur! Pourquoi donc n'y allons-nous pas. à la campagne?... pourquoi Isidore ne nous emmèôe-t-il pas avec lui?

A cette question si simple du petit rarçon, Isidore baisse la tète, et ses yeux se remplissent de larmes. Il se dit qu'en effet ces trois orphelins devraient être invités, reçus par leur oncle comme des enfants de la maison ; il songe à tout le bien que le séjour de la cam(iagne ferait au petit Léopold et même à ses sœurs, qu'un travail incessant, que la privation de tout plaisir et un séjour continuel dans une chambre qai ne reçoit qu'un air vicié, doivent finir par rendre malades aussi. Il se dit tout cela et souffre cruellement de ne pouvoir y rien changer.

Péroline, qui devine ce qui se passe dans l'esprit de son cousin, lui tend la main en lui disant de sa voix la plus douce :

— Allons, mon ami, ne vous chagrinez pas... Qui sait si quelque jour nous n'aurons pas aussi, nous, une campagne pour aller nous y reposer? Mon bon père me répétait souvent qu'il ne fallait jamais désespérer de l'avenir, et moi j'ai foi dans tout ce que mon père nous a dit. Mais le temps se passe. Partez, Isidore, ne vous faites pas attendre et gronder. Â bientôt, je pense, car vous viendrez nous voir aussitôt votre retour.

— Oh! oui, ma cousine... et là-bas je ne penserai qu'à ceux que je laisse ici.

Le jeune homme embrasse les enfants, presse la main de Péroline sur ses lèvres et s'éloigne enfin. Il était grand temps qu'il arrivât: la famille Cadet était déjà sous les armes pour le départ. On attend le passage de l'omnibus qui mène au chemin de fer de Strasbourg, il n'a que cinq places vacantes, mais tout le monde s'y emballe, moyennant que M. Cadet a pris le Deux-mille sur ses genoux et que la grosse cuisinière porte la Boile-aux-letlres.

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