XXVI. — LES PLAISIRS DlC LA CAMPAGNE
Il y a huit jours que la famille Cadet Braillard est éUiblic dans sa maison de campagne à Livry. On a déjà épuisé tous les amusements qu'offre ce champêtre séjour. M. Cadet a joué au sinwi avec £iui>èrc et Aurore. On a joué au billard sans blouses; on s'est promené deux ibis en char-à-bancs, mais à la seconde promenade, le Deux-mille ayant absolument voulu conduire, a laisse le cheval entrer dans une terre fraîchement labourée, d'où il s'est obstiné à ne plus sortir: -il a donc fallu que la famille (iadet descendu de son char et s'en revint à pied, ce qui a singulièrement nui à l'etïet que dans ses promenades elle produisait sur les habitants de l'endroit.
Mais on n'a pas entendu parler de mad.ime Rogille. On a pu voir que madame Cadet montrait une grande prédilection pour la fille de l'avocat; d'où venait cette amitié que la grosse dame témoignait à la jeune femme à la mode? Il ne devait exister aucune sympathie bien sincère entre la fille parvenue du plâtrier Gorgibus et la brillante coquette qui n'aimait que le grand monde et les plaisirs les plus dispendieux.
Mais Augusta était fine, elle s'était dit : « Madame Cadet e^t fort riche, inénageons-la ; quelque jour elle pourra (wul -être nous être utile, quand ce ne serait qu'à trouver un emploi pour mon mari, qu'il me serait fort désagréable d'avoir constamment près de moi à bayer aux corneilles 1 »
Dès lors, la jeune femme à la mode avait accablé madame Cadet de tlatlerics, de louanges, de compliments. Elle l'av.iit appelée : « Ma belle tante! mou aimable tante! ■> Il non fallait pas tant pour se faire bien venir do la grosse dame, qui était pétrie de prétentions et de sottise , et qui , comme toutes les personnes qui n'estiment que l'argent, se laissait surtout séduire par les grandit airs, les belles toilettes. le tui\ iranehaut. et ne jugeait du mérite d'une personne que par rembarras (lu'elle fais.iil. M.ulauie Rogille ne manquait p.is, dans ses conversations avec madame Cadel, de dire qu'elle avait éle au Ival chci un prince étranger, au concert chez un ambassadeur, qu'elle dinail souvent avec des sénateurs et des députés. .Mors la gros.se dame ouvrait une bouche qui rivalisait presque avec celle de ses eufants; elle ouvrait ses yeux, elle ouvrait ses nariiu>«, elle ouvrait ses oreilles, ou ne sait pas ou cela s'arrêtait, puis elle dis-iit à Augusta :
— Que vous êtes heureuse d'être répandue dans du si beau monJ»!
LA. F,\MILI,K BRAILLARD
Et nindaiiio Kugille lui i'ù|)oi\(litil on souriuiil :
— Mou Dieu I tous ceu geiis-li ne lu'aïuusuiil pus autant (juo vous! et votre société a quelque cliose ([u'on lie trouve ^las cUez eux.
linliii, le huilii^uie jour du retour h la caiii|>:iKiic, par un beau soleil d'automne, ou entend sur les miJi un Krand bruit qui ressembl'' :\ celui de chevaux, de \oiture, de fouet» do postillon. Madame Cadet, qui est en train de faire Hon second déjeuner avec une Boupo aux choux, dont M. Cadet refuse d'accepter une assiettée, bous prétexte que les choux lui ocCiii>ionnent dea dôraiipeoients, la grosse dame, disons-nous, suspend une cuillerée qu'elle allait porter a sa bouche, eu s'écriant :
— Qu'est-ce oue c'est que ça? entenilez-vou.'^, monsieur Cadet?
— J'entends des chiens qui aboient après quulijue charretier.
— Vous n'entendez que cela? vous n'avez pas le tympan développé!... J'entends une voiture, moi, et je sapoiais que c'est une voiture bourgeoise.
Au môme instant, inadenioisclle Aurore accourt en criant :
— Maman! la voilà, là... là!... la voilà!... c'est, ma cousine Rogille! gillo... pille... dans une belle calèche! lèche... lèche!... qui vient ici... ci... ci!...
La petite fille n'a pas fini de parler, que le jeune Astèque nommé Exupère se précipite comme une bombe dans la chambre, saute pardessus sa sujur comme au cheval fondu, fait tomber mademoiselle Aurore sur le nez, mais ne s'inquiète pas de cela et va se glisser sous l'assiette de sa mère, en criant comme un sourd :
— C'est ma belle cousine Rogille, dans une belle voiture, avec une autre belle dame, et deux chevaux et un beau jockey, et Rogille pardessus le marché!...
— Je m'en doutais! ce sont eux!... dit la grosse dame, qui, dans sa joie, laisse écliapper le eoiileiui do sa cuillerée, (jui tombe sur le visage d'Exupère, qui beugle comme un âno parce qu'il a reru de la sou|)o dans I œil. Mais on no l'écoute pas, on est tout occupé de la visite (\ui arrive. Madame Cadi't se lève, court rajuster son bonnet devant une glace, en disant h son mari :
— Allons, monsieur, disposez-vous... allez mettre votre belle robe de cliambre de velours...
— Mais je ne l'ai point apportée ici, Doxie; j'ai pensé qu'à la campagne je pourrais l'abîmer.
— Ah! quelle bévue!... Ahl quelle mesquinerie... venir ici sans sa belle robe de ch;imbre!... Enfin, monsieur, mettez quelque chose, j'espère que vous n'allez pas recevoir des dames élégantes avec cette méchante veste de coutil h boutons d'os... Et votre fils, où est-il?... où se cache-t-il?... Il n'est jamais là, ce monsieur...
— Il joue au billard tout seul, dit Aurore.
— Voilà une belle occupation... Allons, que tout le monde me suive. J'entends la voiture qui entre dans la cour... Venez, mes enfants.
C'était en effet madame Rogille qui arrivait dans une belle calèche, traînée par deux chevaux fringants et conduite par un jockey anglais, qui conservait sur sa ligure l'immobilité d'une momie. La jeune femme amenait avec elle son intime amie, madame Angelina Dugrandpré, autre femme à la mode qui se disait veuve, mais dont on n'avait jamais connu le mari; c'était une fort jolie blonde, à l'œil gai, vif, provoquant, qui montrait trop souvent deux rangées de dents blanches etd'un émail irréprochable, mais dont le ton et les manières un peu excentriques annonçaient l'habitude d'un grand nombre de sociétés.
M. Rogille complétait la calèche. C'était, comme nous l'avons dit, un de ces hommes à ligure insignifiante, ayant quelque chose du mouton à l'état paisible, qui, pourvu qu'ils mangent bien, boivent bien et dorment bien, ne s'inquiètent nullement du reste. Celui-ci avait cependant, en plus des autres, l'habitude de rire de tout ce qu'on disait, en applaudissant aussi de la tète et du geste. Quelquefois il parlait trop tôt, ainsi que les claqueurs des théâtres, et se niellait à rire aux éclats avant que la personne qui parlait eût achevé son conte ou son histoire, mais alors Rogille en était quitte pour recommencer, ce qu'il faisait avec la môme hilarité.
Augusta a une charmante toilette de campagne, et sa robe est coupée en forme d'amazone. Elle saule la première en bas de la calèche et court à madame Cadet, qu'elle embrasse sur les deux joues en lui
\ — Bonjour, belle tante!... Nous voilà, vous voyez que je tiens parole, moi. Je vous amène ma meilleure amie, madame Angelina duGrandpré... Rogille, donnez donc la main à Angelina pour descendre de voilure.
— Ce n'est pas la peine! je descends bien toute seule... Les voitures ! ça me connaît.
En disant cela, la dame aux belles dents saule à bas de la calèche et vient saluer madame Cadet, qui se confond en révérences.
— Ah! mesdames, que je suis donc bien aise!... Bonjour, chère nièce, et cela va bien?
— Très-bien, ma tante... cela ne vous contrarie pas que je vous aie amenée ma bonne amie?...
— Ahl quelle idée! me contrarier ! Je suis trop heureuse... nous ferons de notre mieux pour que madame se plaise chez nous.
■— Ahl madatae-s à la campagne, moi, je ne suis pas ditfiaJ*;.-.
mais je mange comme ([uatre, par exemple, et je vous avouerai que j'ai déjà faim.,. i
— "Tant mieux, madainc, tant mieux.
— Mais, Angelina, ma taule va te prendre pour une ogre.-.sel
— Je me montre tout de suite... as^'c mes avautjgeH.
— Bonjour, lixupèrc; bonjour, Aurore... Angelina, je te préxcnt» un cousin et une cousine...
— Dieu ! ({uels allreux magots Iniurmure Angelina à l'oroillc de j j amie, qui lui répond de même :
— N est-ce pas que ce sont des petlLs-fours? I Puis elle reprend tout haut : \
— Mais où est donc mon onde"? je ne l'aperçois pas... j
— Il va venir, mesdames, il e.-.t allé faire un bout de loHelte poori vous recevoir. '
— C'était fort inutile, est-ce qu'on l'ait de la toilette à la campagne?... Ah ça I qu'est-ce que Rogille fait donc dans la voiture?... Est-ce qu'il a l'intention d'y rester?
— Pardon! me voilà... crie le mari d'Augusta : c'est que jo cherche quelque chose... que j'avais em|)orté et que je ne trouve plus...
— Est-ce un pâté de foie gras, monsieur Houille? dil Angelina, je vais vous aider à chercher alors...
— Non, madame, c'esl un parapluie que j'avais pris en cas de mauvais temps.
— Ahl ah! un parapluie... avoir une voilure à se.n ordres et em-porler un parapluie!... C'esl bien digne de mon mari cela! Fil un parapluie! Il n'y a rien que je déteste comme celai Si j'avais vu le] vôtre, monsieur, je l'aurais jeté sur la route.
— Heureusement vous ne l'avez pas vu, car le voici... il était soiis: un coussin I...
Entin M. Cadet paraît : il a mis un habit noir et un gilet blano, te qui fait un singulier cll'cl avec son gros pantalon de campagne, et sa casquette en paille sous laquelle sortent avec profusion les touffes de sa perruque; il tient même des gants à sa main, mais il n'a pas pu parvenir à les melire. Il court saluer les dames. La belle Angelina est obligée de se retourner pour ne point lui rire au nez. Augusta donne la main à son oiiele, qui s'obstine malgré cela à vouloir l'embras-ser, ce qu'elle espérait esquiver.
— Comment, mon oncle, vous avez été faire de la toilette pour nous recevoir ! dit madame Rogille. Mais cela n'a pas de bon sens... Dieu me i)ardonne, vous avez été nietlre un habit I...
— Ma chère nièce... j'étais bien aise... Quand on reçoit des dames... Et puis... je n'ai pu mettre la main sur un paletot...
— J'espère que vous allez ôter bien vite cet habit-là... vous avez l'air d'un figurant dans une pièce oii l'on donne un bal !
— Oh ! oui, monsieur I... ôlez voire habiti dit Angelina en se mordant les lèvres, sans quoi il me serait impossible de déjeuner.
— Madame, si vous l'exigez... Mais entrez donc vous reposi-r.
— Ah ! oui, nous re|)o.=er et manger... Nous .«oinmes parties de Lagny sans déjminer... Jugez si noiis-devons avoir faim 1
— Doxie, as-lu donné tes ordres pour...
— Soyez tranquille, monsieur Cadet... je vais trouver Catherine... Quel dommage que ce ne soit pas aujourd'hui jour de marché?... Mais n'importe, on a ici des ressources... Conduis'Z ces dames au salon.
M. Cadet, qui essaye toujours, mais en vain, de mettre ses gants, va présenter ses deux mains aux dames, après avoir fait un saluî amical à M. Rogille, ([ui cette fois est en train de chercher quelque chose sous la voiture, lorsque le jockey anglais vient se poser devant madame Cadet en lui disant avec un grand flegme :
— Haow il était le écurie for tlie horse?
La grosse dame ouvre de grands yeux qu'elle tourne vers sa belle nièce en lui disant :
— Que demande voire jockey, ma belle?
— What will you, Jo'inson? ^dit madame Rogille en s'adrcssant nu jockey, tandis que M. Ciidet s'écrie :
— Ma nièce parle l'anglais! c'est ravissant! elle possède bien des langues vivantes !
— Que voudriez-vous qu'elle fit de celles qui sont mortes? répond la belle blonde. Ce n'esl plus bon qu'à metire sur des bocaux d'apothicaire.
Cependant le domestique a montré ses chevaux en répétant avec force :
— Je volais... le écurie... the ilable.
— Ah ! il demande où sont les écuries pour y conduire ses chc vaux... Ma belle tante, veuillez le lui faire indiquer.
— L'écurie? répond madame Cadet avec embarras. Mais je ciois... je n'ai pas dans l'idée que nous en ayons. Monsieur Cadet, y a-t-il une écurie dans la maison?
— Je n'en ai jamais aperçu, bobonne, mais nous avons un immense grenier. *
— Ahl ah! ah! il est charmant, mon oiiple ! Est-ce qu'il croit qu'on va mettre les chevaux au grenier?... Comment, pas un hangar, une serre?... Il faut cependant que nos chevaux soient logés quelque part... Je croyais que vous aviez une voilure, ma tante ?
— Oui, nous avons un très-joli char-à-bancs, mais point de cheval, nous en louons un quand nous voulons nous en servir... Ali! j'y songe, celui qui nous loue son cheval doit avoir une écurie, il fau-
LA FAMILLE BRAILLARD
drail aller lui demaniJcr s'il a de la place pour deux chevaux... Monsieur Cadet, oùcsldonc voire CIsV... On renverrait elicz CJrospierre... Couiiiieiil se fuit-il qu'il ne soit pas encore venu saluer sa cousine?...
— Ah 1 cVsl vrai, mon petit cousin Isidore, je .•-orai très-conlenic ilr le voir... lîh bleni Angeliiia n'est plus là... J(! Ka;,'e qu'elle est .illée manger quelque chose... Tant pis, arrangez-vous avec les clic- \.u\\; moi, je vais me reposer... Mon Dieu, monsieur Rogillc, que ■ h -reliez-vous donc maintenant sous la voiture?
— Ma chère amie, c'est un paquet de cigares première qualité que lie amie madame du Grandpré m'avait confie... Ahl je le li'ns;
i luire ! il était sous une roue... Tiens... il est lolalement écrasé!
— Ahl connue c'est agréablel... des cigares délieieuxl... En vérité, iiiuiisieur, vous n'êtes bon à rien.
Madame Angelina, que la question de savoir où l'on mettrait les ':vaux intéressait fort peu, avait quitté la main de M. Cadet et était liée dans la maison; là, son premier soin avait été de chercher la ile à manger, elle l'avait trouvée facilement, et apercevant sur une le la soupière contenant la soupe aux choux que madame Cadet [iimençaità défiuster lorsque la voiture était arrivée, elle s'était ausiMit mise à table et servi une énorme assiettée du rusliciuc potage, i|u'elle avalait à grande cuîlicrée lorsque son araie vient la rejoindre.
— J'en étais sûre I elle mange! s'écrie madame llogiUe.
— Il me semble, ma chère amie, que c'est ce que l'on peut faire de Niiiux ici, car le peu que j'ai vu de ta famille est vraiment à luetlre Mius cloche! c'est à qui sera le plus vilain!
— Tais-toi donc... ils sont peut-être sur mes pas... Est-ce bon ce nue tu manges là?
— l'as mauvais, c'est la soupe aux choux patriarcale... c'est la dinde iriiirco du laboureur, c'est le pilau du Turc, c'est l'olla podrida des i i'agnols.
— Alors, donne-m'en.
— J'étais sûre que tu y viendrais... Dépôchons-nous avant que lou mari n'arrive, car il ne nous en laisserait plus. Mou Dieu, ma ■lière, quelle drôle de famille tu me fais voir! Au reste, cela promet
Ire aumsant. Dis-moi, qu'est-ce que ton oncle a donc sous sa cas- I uLie. des copeaux?
— Mais non, ce sont les boucles de sa perruque blonde qui l'Inondent... Prends garde, on revient.
Cette fois, c'est Isidore qui vient saluer les dames.
— Ahl à la bonne heure I voilà une ligure! dit Angelina en apercevant le jeune cousin. Esl-cc que monsieur est de la famille Cadet?
— Isidore est le fils de mou oncle.
— Oh I pas possible... 11 y a eudu Sganarctle à cette époque-là... et c'est bien heureux pour monsieur.
— Isidore, vous n'êtes pas gentil, dit madame Rogille, je vous avais engagé à venir me voir et je vous attends encore!
, — l^Iacousine, ce n'est pas ma faute... mais on me laisse si peu de liberté... Ma belle-mère veut que je soisioujours là pour jouer au loto avec ses enfants.
— Ah! ahl ah! il serait possible! s'écrie Angelina en riant aux éclals. Eli bien, si c'est comme cela que vous employez le plus bel ftge de votre viel...
L'arrivée de M. et madame Cadet iuterrouipt la jolie blonde. M. Ca- ^et a remplacé son habit noir par une veste de chasse qui a des boulons larges comme des pièces décent sous... en argent.
— Nous voici, dit la grosse dame, le déjeuner est au feu, vous aurez une gibelotte, Catherine les fait excellentes; mais aimez-vous le lapin, mesdames?
— Oui, ma tante, c'est-à-dire une foig, mais pas deuxl
— Mais, que vois-je , vous mangez?
— Oui, madame, répond .\ngelina en continuant d'attaquer son assiette, nous mangeons... J'ai trouvé ici celte soupière pleine de Boupe aux choux, et ma foi, comme je tombais d'inanilion, je me suis jetée dessus. ..mon exemple a entraîné Augusla... C'est peul-èlre agir un peu sans fa^'on, mais à la campagne, j'ai pensé que la soupe aux chou.x faisait partie de l'hospitalité. Elle est très-bonne, c'est-à-dire elle élall très-l)(inne! car il n'y en a jilus.
Madame Cadet n'est pas très-satisfaito de voir qu'on a mangé sa soupe (|u'elle avait à peine goûtée et sur laquelle elle comptait pour son second déjeuner, mais elle dissimule cette contrariété sous un sourire en s'écriant :
— Ohl vous avez très-bien fait, mosdamesl... Mais alors vous ne pourrez plus déjeuner!
— Tu donnez-moi, cela ne compte pas; ceci... c'est l'absinthe.
— LU nos chevaux, ma tante?
— On leur trouvera un gite, soyez tranquille; en attendant, votre joclvey son non... les a attachés tous les deux dans le jardin... Ahl vous Voilà, monsieur Isidore; c'est heureux I... Il a fhllu que mon fils lixupère aille avec le jockey chez Grospierre; c'est vous qui auriez dû ' l'onduire!
- Ma lanle, ne grondez pas mon cousin... il fallait envoyer lloillo avec le joekey, ça l'aurait promené I
ilu ce moment M. KogiUe entre dans la salle à manger en s'écriant :
- Ahl ÇA seul lion ici. Ça sent la soupe aux choux I... Y en a-l-il ui peu pour moi?
— Trop lard, cher ami, dit Angelina; d'ailleurs il n'y a pas de
soupe aux choux pour les gens qui me perdent un paquet de panatcllas...
— Il n'est pas perdu, il n'est qu'écraeé.
— Vou.-> croyez que nous allons les cbiquer, apparemment?... Midame, avi.z-\ou-, des cigares ici?
Madame Cadet regarde son mari en lui disant :
— Av( z-vous des cigares, monsieur Qidet?
El M. Cadet regarde avec admiration les boutons de sa veste, en murmurant :
— Vous savez bien, Doxic, que vous m'avez défendu de fumer... Alors pourquoi aurais-je des cigares?
— Défendu de fumer! g'éerie Angelina ; eomtnenl. m ' :: '■•us défendez ce qui fait maintenant la partie piiiici]i.il' I : ' . '■« française!... ce qui est du meilleur goût ! du meill'-iir ■ . i|leur gcnfe!...Mai8vous ne trouverez plus à Paris un - :ic fume!... Les dames ont pris c.'ttc mode comme h- -^l très-bien porté, et incessamment cela entrera dans l'edu.ja., • . •. - demoiselles.
— Comment, madame. Userait possible!... J'ignorais... ma nièce n« m'avait pas dit... Est-ce que vous fumez, Augusla?
— Oui, ma tante... des cigarctlcs, parfois même le cigare... c'est Irès-bon pour le système nerveux.
— Oh ! du moment que cela est bon pour le système!... j'essayerai de fumer... Isidore, \ous trouverez bien dans le pays des cigares pour ces dames... Allez en acheter...
— Oui, madame.
— Non ! non l s'écrie Augusta, nous voulons garder Isidore avec nous... Rogille va y aller... Rogille, allez acheter des cigares.
— Mais je ne connais pas le village, murmure Rogille en rentrant son menton dans sa cravate.
— Eh bien, ça vous le fera connaître.
— Mais, je n'ai pas déjeuné, moi!
— Vous déjeunerez en revenant. Allez, monsieur, cela vous apprendra à avoir, une autre fois, plus de soin de ce qu'on vous confie.
M. Rogille sort d'un air désespéré. A peine est-il parti que l'on sert le déjeuner. Angelina attaque la gibelotte absolument comme si elle n'avait pris que de l'absiulhe, et in.idame Cadet, privée de sa soupe aux choux, se décide à tenir compagnie à ces dames. Une omelette au lard accompagnait la gibelolte; des poires, des pommes, des noix et du fromage de Brie composaient le dessert; tout cela était arrose par un petit vin du cru qui, au besoin, aurait pu assaisonner la salade. ;
— Ma chère nièce, dit M. Cadet, je ne savais pas que vous aviei une maison de campagne dans nos environs... L'avez-vous achetée oli louée?
— Ni l'un ni l'autre, mon oncle. La propriété dans laquelle nous sommes allés passer quoique temps appartient à M. ArcbilwUl d,- Saiut-Ouen, notic ami intime; il en a heriié il y a iieu de temps... Alors, vous comprenez, c'est absolument comme si elle était à nous..-
— C'est même bien plus commode, dit Angelina, puisqu'on n'a pa* de frais d'entretien à payer l... Vous avez là ua dixjle de petit \iu...
— Vous le trouvez boa ?
— Je le trouve bon à faire sauter des chèvres, c'est du piquelon '
— C'est du vin du cru.
— Grand Die»! quel cru !... Dites donc, vous nous en donncrer. d'autre pour diner, n'est-ce pas?
— Oui, nous en avons quelijues bouteilles en réserve... pour les jours de fèle!
— Vous tâcherez que ce soit fête aujourd'liui.
Madame Cadet, un peu piquée de ce qu'on trouve son vin mauvais, se hâte de dire :
— Oui, midame, certainement, c'est fèle ici quand nous y r««'i-vons ma chère nièce, et si j'avais pu l'ievoir... mais à la camiM::ue, on u« boit ((ue pour se rafraîchir, et ce petit vin est Irès-raoaicliissaui.
— Oui, madame, trop rafraichissant peut-être, il doit produira le même etïet que le cidre.
— Qu'elle est bête, cette Angelina! dit madame Rogille en riant aux éclals. Ma tante, cxcusez-la, il faut toujours qu'elle |ilnisanto.
— Madame est tout excusée, et d'ailleurs...
Lagiosse dame est inlerronip.ui par des erisqui st> fan t entend re d< cftié du jardin, et bientôt mademoiselle Aurore accourt toute elTarouchéo en disant :
— Ahl mamanl.. ah! fapa... les chevaux... vaux vaux... dans | jardin... din din... si \oiis saviez... ce qu'ils font... f'Mit fout!...
— Mais Jolinson les avait attaches, dit uindHiuc Rogille.
— Oui; mais ils se sont détachés... cliés ches!...
La femme de cliaiiibie, qui entre sur les pas de la jeune fiile. s'écrie :
— Oui, ils se sont détachés, je sais bien pourquoi... Je\ousai vue. moi, mademoiselle, vous teniez une hou-sinc à la main et vous »<'us amusiez à les asticoter. Vous leur fourriez > oire houssine sou* l.i queue , . .
— NonI ça n'est pas vrai... c'était sous le iiex,!...
— Sous la uueue ou sous le nez, dit Angelina, la question n'est ^«as là, ils se sont détachés, voilà tout.
— Oui, madame..., et si vous saviez comme ils urangcui le
LA FAMILLU: BRAILLARD.
M; Cadet n'a jias eucore pn pan'enir a faire sortir son âno Je la cour. — P. 50.
jardin. Ils galoppentà travers les plates-bandes, les fleurs, la vigne...
— Ahl mon Dieu! ils vont tout dévaster! s'écrie madame Cadet; Isidore, allez vivement les museler...
— Cela me regarde, ça, dit Angelina en quittant la table. Les chevau.x, ça me connaît, je suis du sport!... Venez, monsieur Isidore.
— Elle désire manger du port"? murmure M. Cadet.
Mais on ne l'écoute pas; tout le monde court vers le jardin. Cependant l'ex-pharmacien se tient prudemment à l'entrée avec sa femme, craignant un coup de pied de cheval. On aperçoit bientôt les deux coursiers qui ont l'air de jouer aux barres dans le jardin. Angelina s'avance bravement vers un des chevaux.
— Elle va se faire trépigner, s'écrie M. Cadet.
— Pas de danger, mon oncle; tenez, voyez... elle en tient déjà un par sa gourmette... et voilà Isidore qui arrête l'autre...
— Us ont joliment arrangé mon jardin! dit madame Cadet en soupirant. Ce n'est plus qu'une terre labourée.
— Eh bien! ma tante, ce sera bien plus commode si vous avez des plantations à faire.
Le jokey anglais revient justement avec Exupère. Un ânier a consenti à loger les chevaux.
— Emmenez-les bien vite! dit madame Codct, ils dévastent tout ici !.. .
— Les avez-vous achetés ou loués, ces chevaux-là., ma nièce? demande M. Cadet.
— Ni l'un ni l'autre, cher oncle; la calèche et les chevaux, tout cela est à M. Archibald...
— Ah! très-bien!
— A propos de M. Archibald... ma tante, je lui ai dit de venir nous retrouver ici...
— Vous avez bien fait, ma nièce.
— Il n'est pas sur de pouvoir venir aujourd'hui; en tout cas il viendra demain matin... car nous couchons chez vous, belle tante... ça ne vous gênera pas... hein?
Madame Cadet dissimule une grimace en répondant :
— Nous gêner... par exemple... la maison est grande, nous avons six chambres d'amis...
— Oh! alors nous aurons de la place... il faudra aussi coucher Johnson... le jockey de M. Archibald...
— Il y a des greniers...
— Oh! ma tante, ne le mettez pas au grenier; c'est un Anglais, il est très-difficile, très-susceptible ; si on le couchait au grenier, il serait capable de mettre le feu à la maison...
La grosse dame fait un bond en an-ière en s'écrianl :
— Alors on se gênera pour ce domestique... mais je ne comprends pas qu'on prenne à son service des Anglais... qui parlent anglais!
— Et qu'est-ce que nous allons faire maintenant pour nous amuserT demande la blonde Angelina en re\enant trouver la société.
— Ah! oui, dit madame Rogille, car il faut nous amuser... n'estce pas, belle tanle, que c'est votre avis aussi?
— Assurément, ma chère nièce; eh bien! nous avons dans le jardin un jeu de Siam...
— Ah! ma tante... c'est un jeu d'ouvriers.
— Nous avons un billard dans le dernier goût, sans blouse...
— Merci, toujours du carambolage! c'est monotone!..
— Nous avons un loto, murmure M. Cadet, si ces dames aimaient ce jeu ...
— Oh! assez, cher oncle, pas un mot de plus... Mais j'ai trouvé ce qu'il nous faut, moi ; le temps est superbe, il faut visiter les environs qui m'ont semblé fort pittoresques... qu'en dites-vous?..
.— Oui, belle nièce, volontiers, une promenade à pied... ça fait du bien... à moins que nous ne prenions le char-à-bancs... ou votre calèche...
— Pas du tout, ma tante, ce n'est pas ainsi que je l'entends, il faut aller à cheval... une cavalcade... galoper, trotter à travers champs; voilà le plaisir... n'est-ce pas, Angelina?
— Tu sais bien, ma chère amie, que je défie, moi, toutes les écuyères de l'Hippodrome... je ne connais pas de promenade autrement qu'au grand galop.
— Mon Dieu! dit madame Cadet, puisque vous aviez envie d'aller à cheval, il ne fallait donc pas laisser emmener vos chevaux...
— Ah! ma tante, vous n'y pensez pas... ce sont des chevaux de selle qu'il nous faut... ceux qui vont à la voiture ne sauraient nous convenir... Voyons, mon oncle, Isidore, il s'agit de nous trouver des chevaux... il nous en faut absolument.
M. Cadet regarde toujours ses boutons, Isidore se dispose à sortir.
— Moi aussi, je veux un cheval pour moi, dit le jeune Exupère.
— Taisez- vous, monsieur! murmure madame Cadet, qui a peine à cacher son mécontentement depuis que madame Rogille demande des chevaux. Vous irez à àne, et encore si on en trouve... c'est comme des chevaux, je doute fort que dans le village on puisse s'en procurer... ., ,
— Je vais aller chez ce monsieur qui a une si belle propriele au bout du pays, dit Isidore, je l'ai vu sortir à cheval avec sa femme... peut-être conseutira-t-il à eu prêter... ,
LA. FAMILLE tjba.ilLARD.
Où clozi<J est lu feu V... Da quai cOlé «st le l'eu :
— C'est cela, mon cousin, vous direz que c'est poui deux jolies femmes...
— Et je ne mentirai pas, ma cousine...
— fit si ce monsieur a beaucoii)) de coursiers, dit Anpelina, qu'il vicuno avec nous... plus on est do fous plus on rit!...
— Ali! mon Dieu, dit tout bas uiailamc Cadet ;\ son mari, cette jeune femme-là est bien éccrveléc... elle est capable d'inviter tout le pays ;\ dîner ici... Nous avons les MontroRUon... je les ai |M'évenus.,, c'est bien assez... Isidore est parti pour tAcher de trouver des chevaux. M. Cadet s'excuse de ne point en l'aire autant ([ue son fils, mais il déclare qu'il ne saurait à qui s'adresser.
— Ah ça, mais ion mari ne revient pas... Est-ce qu'il mangerait les cigares? dit Angelina à son amie.
— Le voilà, dit M. Cadet, je l'aperçois qui entre dans la cour.
M. Uopille reparaît en effet, avec un gros paquet de cigares qu'il présente à la belle blonde en lui disant :
— Voilîi tout ce qu'il y a de mieux dans l'endroit.
— C'est joli, ce qu'il y a do mieux, tous iufeclado:* ;\ un soûl... Madame Rogille, qui s'est approchée pour preiulro un cigare, s'éloigne tout à coup de son mari eu s'écriant :
— Ah! mon Dieu! où avez-vousété, monsieur, d'où venez-vous?.. Quelle horreur! vous empoisonnez!
— Comment, j'empoisonne... ce n'est pas possible, je n'ai ricu fait pour cela.
— Aiipoliua, est-ce que tu ne sens pas? '
— Si l'ait... il sent l'ail ;\ plein gosierl...
— L'ail? ahl c'est imssible... eu roule j'ai aperçu un épicier qui vendait des saucissons... comme je mourais do faim, j'en ai acheté un avec un petit pain... ma foi, ça ni'a soutec"...
— Ah! le malheureux... mais vous êtes une vraie gousse d'ail, monsieur... allez-vous-en bien vite, no restez pas près de moi... je déteste celte odeur...
— Que je m'en aille... oui, j'espère que je vais aller déjeuner... on n'a pas tout mangé, je me Halle...
— lîmmeuez-le, mon oncle, eiuuienez-le bien vite, que je ue le sente plus.
M. Cadet se hâte de prendre M. Uogille sous le bras et l'eunuéne; alors les deux amies se mettent à fumer l'une ;\ droite, l'autre à gauche do madame Cadet qui prend alors un cigare et le tourne dans ses doigts ru disant :
— Comment, mesdames, c'est bon genre de fumer à présent , mémo les femme»?
— Surtout les femmes! dit Angelina.
— Si je savais m'y habituer facilement...
— Essayez; pour connaître une chose il faut bien y goûter.
— Comment fait-on?
— Altcudez, je vais d'abord vous allumer votre cigare... la... le voilà bien pris... à présent metlez-le dans votre bouche... entre vos dents, sans trop serrer. C'est cela. .. aspirei la fumée. .. puis rendez-la ...
— Par où ?
— Jlais par la bouche.
Madame Cadet fait assez bien ce qu'on lui enseigne.
— Tiès-hieu , dit Angelina, vous allez à merveille... vous étiez née pour fumer... continuez!
— Mais si cela vous fait mal au cœur, ma tante ne continuez pasi
— Nullement! répond m.idanie Cadcl. que les éloges de l.i d.-irae blonde enorgueillissent, ça ne me fait pas mal au cœur... je vais bien, n'est-ce pas?
— C'est même surprenant comme vous fumez bien tout de suite.
— Oh! ce n'est pas diflicile... seulement... ç:» étourdit un peu... mais on doit s'y faire...
— Ma lautcjje vous engage ;\ cesser, c.ir il me semble que vous pAlissez.
— Mais non, ma nièce, je vous assure que je ue suis qu'un peu étourdie...
— Voilà Isidore, il amène des chevaux et des ftncs! crie le jeune Exupère.
— Victoire! dit Angelina, les chevaux sont pour nous, les ânes reviennent de droit à nos hôtes.
Tout le monde veut aller voir les coursiers. Madame C.idel veut suivre les dames, mais elle n'a pas fait six pas dans la chambre qu'elle s' éi-rie :
— Ah! mon Dieu ! je v.alse... je tourne... je ne me liens plus!... En elTel.la grosse dame se laisse aller de côte, heureusement ell".
rencontre la vigoureuse Angelina qui la relient d.ms sa chute, mais qui appelle à son aide.
— ïu as trop fait fumer ma tante, dit Augusia, la voil,^ malade.
— Uah! ce n'esl riou... un étourdissement!.. Mais est-ce qu'on va me la laisser sur les bras? elle est diiiblement lourde, celte d,\aicl
M. Cadet accourt avw la femme de chambn' et la cuisinière. On porte madame Cadet au grand air. elle déclare qu'elle a horriblement mal au cœur.
— Faites-lui du tbé, dit Angelina, cela ue sera rien, c* nous, à cheval, voilà deux coursiers irèi-joli»!
LA FAMILLE BRAILLARD
— Où avt'z-vous trouvé cela, mon cousin?
— Ma coiisiiit', c'est le riche voisin (|ui a bien voulu me les prêter.
— Par exemple, cetautio clieval est aQreux...
— G est celui de Gros-Pieiie, oui nous sert quelquefois au cliar-àb«ncs. J'essayerai de le faire aller... à moins que mou pore ne le veuille pour lui.
— Non, non, dit M. Cailet, je prends un àue; et les enfants?
— Ils inonierout tous deux sur l'autre ine. Exupèrc prendra sa sœur en crou|)e...
— Et uia femme?
— Ohl moi, dit madame Cadet, je suis trop indisposée pour aller a»ec vous... Je resterai ici avec M. RopiUe. Mais, de grâ(c, mesdames, ne faites point de folies. Monsieur Cadet, veillez sur les enfants.
— Sois tranquille, Doxie, je te réponds que nous ne serons jamais en avant.
On se met en selle. Angelina et Augusta sont déjà au bout du village que M. Cadet n'a pas encore pu parvenir à faire sortir son Ane da la cour.
XXVU. — LE niiTOUB DE LA CAVALCADE.
Lorsque le thé a un peu dissipé le malaise de madame Cadet, cUe appelle sa femme de chambre et lui dit :
— Julie, vous préparerez deu.v chambres à coucher; une pour M. et madame Rogille, l'autre pour cette dame, l'amie de ma nièce.
— Comment, tout ce monde-là couche ici!... en voilà de l'embarras...
— 11 faudra aussi coucher le jockey anglais.
— On le mettra au grenier.
— Non, il parait que les Anglais n'aiment pas les greniers.
— Où donc faut-il le mettre alors?
— Derrière l'office... il y a un petit cabinet, vous y dresserez un bt de sangle. ■/ f > j
— Que de dérangement!.. Madame a-t-elle vu le jardin, dans quel état il est?
— Ne m'en parlez pas, Julie, ce sont ces maudits'chevaux... Ahl... ah! oh!
— Qu'est-ce que vous avez?... .
— C'est un restant de mal de cœur... Ali! si jamais on me reprend à fumer...
— Sans compter que madame sent la pipe comme un corps de garde... '
— Donnez-moi du vinaigre de Bully que .je m'en inonde... vous direz à Catherine de tenir son dirter prêt pour cinq lieures et quart, pas plus lard. Nous avons la famille Montiognon à dîner, et M. Montrognon ne peut pas attendre plus lard, ça le rend malade.
— Dieu! que de monde! les Jlontiognôn trois, vos nouveau.x venus trois et ici cinq, ça fait onze personnes !
— Et peut-être un ami intime de ma nièce, M. Archibald, viendrat-il aussi...
— Pourvu qu'on n'aille pas à treize!... ce serait le bouquet.
— Que fait M. Rogille en ce moment?
— Il mange toujours, il n'a pas quitté la table... Tout ce moi.Je-là mange que c'en est effrayant I
— Ahl Dieu... ahl ohl
— Encore, madame...
— Ah ! que je suis fâchée d'avoir fumé!
Sur les trois heures, la famille Moiitrognon arrive chez madame Cadet; celte famille se compose du père, ancien tanneur, honmie énorme, aussi grand que gros, dont le ventre fait absolument l'effet de la bosse d'un polichinelle ; son nez et sou menton avancent dans la même proportion. De ce colosse on est tout étonné d'entendre sortir une petite voix de fausset qui semble appartenir à un enfant; c'est ce monsieur-là qui prétend être très-délicat et veut que l'heure de ses repas soit réglée comme un papier de musique.
Vient ensuite madame Montiognon, petite femme qui pourrait tenir
dans la poche de son mari, qui dit du mal de tout le monde, parle à
à tort et à travers, et commence des histoires qu'elle ne peut jamais
finir. Enfin la famille se complète par mademoiselle Arthemise, grande
/le, maigre, plate, anguleuse, qui a les cheveux rouges et le nez
ointu, mais en revanche absence complète de cils et de sourcis.
Madame Cadet fait force politesses à ses voisins, qui regardent de .'ous côtés en disant :
— Eh bien... où donc est M. Braillard?
— Et les aimables enfants, ce gentil Exupère et sa sœur Aurore?...
— Et voire beau-fils, M. Isidore?
— Tout le monde est en cavalcade!...
— Comment... sur de vrais chevaux ?
T, ~ii^"'' ^^^- '^^^^^ voisins. Figurez-vous que ma nièce, madame Rogille, est arrivée ce matin avec son mari et une de ses amies... femme à la dernière mode... ils sont venus dans une calèche magnihque... à deux chevaux... magnifiques aussi. Après le déjeuner ces dames ont désiré faire une partie de cheval... mon beau-fils en a trouvé dans le pays...
— Ils ne pouvaient donc pas prendre leurs magnifiques chevaux? dit madame Monlrognon d'un air goguenard.
— Non... il parait que let chevaux de voilure ne vont qu'avec d < voilures...
— Et M. Caict Braillard est aussi allé à cheval?
^ — Non, mou mari s'est contenté d'un ftne ainsi que les enfanl.i. J'aime mieux lela, je suis plus tranquille.,.
— Pourquoi. ii'ôtes-vous point allée avec eux?
— Je vous aUendais... je voulais rester pour vous rec«:voir...
— Oh! il n( fallait pas vous gêner, Monlrognon aurait fait un somme en vous attendant... moi, j'aurais été jouer au siam avec ma lille... Arilicmise adore ce ]cu-là... elle y est Irès-forte!,.. elle espérait faire une partie avant dîner avec M. Isidore...
— Je pense qu'ils ne reviendront pas tard...
— Nous dinons à cinq heures, n'est-ce pas, voisine? dit l'ancien tanneur avec sa voix de Uageolet.
— Mon voisin, nous mettrons un [lelit quart d'heure en plus à cause de ces dames... mais |)as une minute plus lard.
— Diable, diable I cinq heures et quart, c'est déjà bien tard... ça me dérange, tout ça; j'ai l'estomac très-faible, sans que ça paraisse!...
— 11 est certain qu'à vous voir on ne le croirait pas.
M. Rogille, (jui vient enfin de finir de déjeuner, enlrc dans le salon cl salue la société.
— C'est mon neveu, le mari de ma belle nièce, dit madame Cadet.
— Et monsieur n'est pas non plus de la cavalcade ?
— Non, madame, je n'ai jamais pu ni'habiluer au cheval... Archibald a voulu me montrer... mais je tombais toujours! J'ai dit à Archibald : Quand il n'y aura plus de place dans la calèche, j'aime encore mieux monter derrière que d'aller à cheval.
— Qu'est-ce que c'est quf Archibald ? demande à demi-voix madame Monlrognon à madame Cadet.
— C'est son ami intime et celui de sa femme.
— Ah I Irès-bien! je comprends.
— Je voudrais bien jouer au siam ! dit mademoiselle Arthemise eu sautillant sur sa chaise.
— Eh bien! ma belle demoiselle, c'est Irès-facile... Monsieur Rogille, jouez- vous au siam, pouvez-vous faire la partie de mademoiselle?
— Je n'y ai jamais joué... mais je crois que je saurai.
— Moi, ça m'est défendu, dit l'ancien tanneur, il faut se baisser, se mettre à genoux... mon tonneau de ventre s'y oppose!... Et vous, mère Cadet, ça ne doit pas vous aller non plus beaucoup ce jeu-là! Nous avons trop fait notre pelotte tous les deux.
La grosse dame ne pouvait pas souffrir qu'on l'appelât mère Cadet, elle dit à Rogille :
— Conduisez donc mademoiselle...
— Je vais avec eux, dit madame Monlrognon, je veux aussi jouer au siam... Je puis me baisser, moi, oh! rien ne me gène.
— Trois heures et demie, dit monsieur Monlrognon en consultant sa montre. A quelle heure revient la cavalcade?...
— Je ne sais pas au juste, mais mon mari, qui en est, sait bien qu'on doit se mettre à table à cinq heures et quart. Us ne se feront pas attendre. Votre fille grandit tous les jours, mon voisin... Est-ce que vous ne songez pas à la marier?...
— La marier... hom... c'est pas bien pressé... Après ça, moi, je suis bon enfant, bon père, je n'ai qu'une fille, je veux qu'elle soit heureuse. J'ai amassé du qidbus dans les cuirs, Arthemise aura une dot Irès-ronde, et si elle me disait un jour : Petit père, j'en tiens pour tel jeune homme!... eh bien! je dirais : Épouse-la et que ça finisse.
— Ah! que c'est bien d'un bon père 1... Voisin, je vais vous dire quelque chose, mais c'est absolument entre nous...
— Dame, voisine, il me semble que nous sommes en tête-à-tête...
— Mais j'entends par là que c'est une chose qu'il ne faut pas encore ébruiter.
— Allez, petite mère, allez.
— J'ai donc l'idée que mon beau-fils Isidore est amoureux de mademoiselle votre fille.
— Vraiment... vous croyez...
— Ohl vous savez que les femmes sont fines sur ces articles-là... J'ai surp;:? '''*' reeards bien enflammés qu'il dirigeait sur mademoiselle Arthemise... Ecoutez donc, votre fille est jolie.
— Hum ! il n'y a pas d'excès, elle a les cheveux un peu rouges...
— C'est une couleur très-distinguée... Enfin, si ces jeunes gens s'aimaient...
— Votre beau-fils est gentil garçon... Écoù'ez donc... petite mère, on pourra jaser de ça... Mais mutus, je crois qu'o.: revient.
Arthemise revient en effet avec sa mère et M. Rogil]'!. La demoiselle est désolée, elle s'écrie :
— 11 est dans un bel état, votre jeu de siam !... les quilles cassées, le terrain labouré, on ne trouve plus la place où l'on posait le jeu...
— Qu'est-il donc arrivé dans votre jardin, madame Braillard, il est tout bouleversé?
— Eh ! mon Dieu, madame, ce sont les chevaux de ma nièce, pendant qu'on leur cherchait une écurie, ils ont galoppé dedans...
— Ah! les magoiijques chevaux... Voilà une visite qui vous coûtera cher...
— Je l'ai souvfciit dit à Archibuid, dit Rogille : vos choYaux sont
LA F.\M!LLE ÛRAILLARD.
trop fringants, un de ces jours ils s'emporteront avec la calèche!
— Airi les dievaiix cl la calôche apparlicniicnl i M. ArcMliald ! rifiond niaduniu Muiitrogiioii cluii air moqueur. .Madame Cadet lance (lis regards colcrcs au aiari d'Augusta, mais celui-ci n'y fait pas alleutiuri Cl reprend :
— Oui... oui... il a une très-belle propriété près de Lagny... C'est là que nous sommes allés passer quelque temps... Nous y sommes comme chez nousl... Je chasse avec Archihald... Je suis sou Ira- (|uc'ur... je lui rabats le gibier... Par exemple, je poche seul, il n'uimc pas la pèche; moi, j'y passe des journées entières, mais Arcliibafd tient compagnie à ma femme. Nous nous amusons beaucoup!...
— Mon Dieu, que cet Ctre-là est bêle 1 se dit madame Cadet, tandis .pie madame Moiitrognon sourit d'un air moqueur.
— Voilà quatre heures et demie! dit M. Montrognon au bout de quelques instants. Et votre cavalcade ne revient pas vite 1
— Ils ne pijuvent pas larder, d'autant plus que maintenant il fait presque nuit à cinq heures.
— Je ne conçois pas que des dames aillent à cheval! dit mademoiselle Arlhémise; c'est si dangereux, on peut culbuter d'une façon immodeste.
— Oh! mademoiselle, ma femme et son amie ne tombent jamais; ce sont des i;aillardes qui lutteraient avec tous les écuyi'rs du Ciripie... Wou ami Arcliihald, qui monte parfaitement, ne peut |;as quelquefois joulcr avec ma femme, elle prend un galop échevelc, il la suit de loin... et quelquefois Augusta l'entraine si loin, qu'ils ne reparaissent pas de la journée !
— Est-ce qu'il n'en finira pas de nous parler de son Archibald?... murmure madame Cadet.
— Voilà cinq heures 1 dit M. Montrognon, a-t-on mis le couvert?
— Oui, voisin, oui, ne vous inquiétez pas... Ce n'est pas après cela que nous attendrons...
— Mais je ne veux attendre après personne... J'en suis bien fâché, mais vous avez dit le quart, pas plus, au quart, je me mets à table.
* — C'est bien singulier qu'ils ne reviennent pas...
— Il leur sera arrivé quelque accident... les chevaux se seront emportés... les ânes se seront roulés...
— Ah I monsieur Rogille, que vous êtes cruel avec vos suppositions!...
Dix minutes s'écoulent encore, et personne ne revient, cependant il fait presque nuit. L'ex-tanneur se lève après avoir regardé sa montre, en disant :
— Il est le quart, allons nous mettre à table...
Madame Cadet est évidemment contrariée, elle dit à l'énorme monsieur :
— Voyons, mon voisin, encore quelques minutes... je ne vous en demande que cinq, car je suis certaine qu'ils vont arriver. Je vous rappellerai, mon cher monsieur Montrognon., que nous attendons deux dames... deux dames élégantes et jolies...
— Je m'en fiche pas mal, de vos damis... Est-ce qu'à cause d'edes il faut que j'aie une gastrite... des crampes!... et puis ensuite une courante qui n'en finit |)lus... Mais que ceux qui veulent attendre le fassent... moi, je vais me faire servir le potage.
L'ancien tanneur se rend dans la salle à manger et se met à table. Madame Cadet déclare qu'elle attendra encore. Mesdames Montrognon, pour lui être agréables, veulent attendre aussi.
— A votre aise! dit le gros monsieur; moi, je dîne-
Le voisin a déjà avalé son potage, et il est en train de manger du turbot, lorsqu'on entend un grand bruit de chevaux dans la cour.
— Ahl enfin, les voilà ! s'écrie madame Cadet qui sort précipitamment de la salle à manger pour recevoir la cavalcade. Maiselle n'aper- Colt dans la cour que les deux dames et son beau-fils. Les hardies ecuyères ont chacune perdu leur chapeau, qui a été emporté par le venl. Ce qui est cause que la blonde Angelina et Augusta reviennent
Iavec leurs cheveux flotlanis, cela leur donne un as|)ect presque diabolique. Mais ces dames rient aux éclats en descendant de cheval et ta se re){,;rdant.
— Ahl mesdames, que vous avez lardé!... J'étais inquiète... Mais je ne vois pas mon mari et mes entants... Qu'en avez-vous donc rait?
— Comment! ma tante, est-ce qu'ils ne sont pas revenus?
— Non, vraiment... Vous les avez donc quittes?
— Ma chère dame, dit Angelina, quand on est à cheval, on n'a pas l'habitude de rester avec les personnes qui sont sur dos ânes... d'autant plus que votre mari et vos mioches allaient comme des tortues... Nous les avons laissés derrière nous fort peu de temps après avoir quitté le village... Que sont-ils devenusl qu'ont-ils fait, ceci est leur affaire; mais ce dont je puis vous répoudre, c'est qu'ils n'auront pas pris le mors aux dents.
— Comment! Isidore, vous ne savez pas ce qu'est devenu votre père?... Vous n'avez pas veillé sur lui et sur mes enf;\uts?
Mad.ime, j'étais à cheval aussi, je suivais ces dames, je ne Densais pas ijuc mon père aurait besoin de moi pour conduire son
n bi
— C'est alTreux... c'est abominable... Mon mari et mes enfants sont
perdus, et voilà la nuit... 11 faut prendre des torches cl Ie« cliejch>:r partout!...
— Des torches! s'écrie Angelina en riant. Ah! si tous trouvez des torches dans ce pays, cela m'etonncra hh-u.
Mais au moment où madame Cad.:l a .,j.
lait que tout le monde se mil à la nn d-
cade, on entend braire un âne auqui.l I ^ :. j.
Ce concert attire l'altention générale.
— Voilà des ânes... Ce sont eux! dit madame Rogille.
En cD'et, on voit enfin arriver M. Cadet à pied et conduisant par la bride les deux ânes, sur chacun desquels est un de fcs enfints... Mais la queue de la cavalcade revient dans un piteux élat. Le pa|ki \>>>\le et a son pantalon déchiré aux deux genoux. M. Eiupère a une éiiorme bosse au front, et mademoiselle Aurore a le nez écrasé. De plus, le père et les enfants sont couverts de crotte.
— Malheureux!... Que vous est-il arrivé? s'écrie madame Cadet. Dans quel élat vous voilà!
— Ah! bobonne, il n'y a pas de notre faute!... Mon âne a voulu courir après les chevaux, il s'est abattu et m'a jeté dans un fossé ; un peu plus loin l'âne des enfants s'est roulé et les a jetés dans une mare... Exupère s'est fait une bosse au front. Aurore est tombée sur son nez... J'ai eu beaucoup de peine à les tirer de là; j'ai cru que nous y resterions tous les trois. Pour revenir, j'ai donné mon âne à Exupère, et j'ai tenu ces maudites bêles par la bride... Mais nous ne sommes revenus qu'au pas... C'est ce qui nous a relardés.
— Voilà une jolie partie de plaisir!... Ah! mon Dieu! maudite cavalcade...
— Allons, belle tante, calmez-vous, il n'y a pas grand mal dans tout cela... la bosse d'Exupère et le nez d'Aurore seront guéris demain...
— Allons nous mettre à table, car le cheval donne de l'appétit I dit Angelina.
— Venez, mesdames ; mais M. Montrognon n'a pas voulu attendre ; je lui avais dit qu'on dînerait à cinq heures et quart, et à l'heure dite, il s'est mis à tablé... 11 ne peut pas changer ses heures, ca le rend malade...
— Il n'est pas galant, votre M. Trognon, mais on doit s'attendre à tout de quelqu'un qui porte un nom comme celui-là.
— Monsieur Cadet, est-ce ijue vous allez vous présenter devant nos voisins avec votre pantalon déchiré aux deux genoux?... Et vous êtes couvert de boue...
— Doxie, on voit bien que c'est un accident... la société m'excusera; ce qui me fait le plus de peine, c'est que j'ai perdu un de mes beaux boutons eu tombant dans le fossé!