‹ MoustacheChapitre 90 sur 281 · XXVIII. — UNE NUIT ET UN BONNET D8 COTON · texte numérisé non relu

XXVIII. — UNE NUIT ET UN BONNET D8 COTON

Tout le monde se rend dans la salle à manger. Les dames Moutrognon regardent avec surprise les deux belles ecuyères qui arrivent toutes décoiffées... Le ci-devant tanneur ne se lève pas pour saluer la compagnie, parce qu'il est en train de chercher une arèle dans son poisson, .\ngolina sourit en disant à demi-voix à son amie :

— Il est bien élevé, ce monsieur I... On devrait le coucher tout de suite... Voilà encore une jolie famille!... et la fille qui a l'air d'une carotte montée!

— Tais-toi donc! ce sera bien plus amusant !

Tout le monde se met à table. Madame Cadet a placé son beau-fils à c6lé de mademoiselle Arlliémise. Madame Uogille a déclaré qu'elle ne dînerait pas si ou mettait son mari auprès d'elle, parce que ce monsieur sent toujours l'ail. La beile Angelma.qui craini de s'enrhumer, prie la femme de chambre de lui prêter un de ses bonnels. et Augusta. qui n'aime pas les bonnets, se coitTc avec un foulard. Madame Montrognon n'a pas assez de ses yeux pour regarder ces deux dames, dont les manières, le langage et la mine sont tout à fait nou* veaux pour elle.

Bientùt Angelina s'écrie :

— Dites donc, monsieur Braillard, vous nous .tviez promis d'autre vin pour diuer... El ceci est toujours de voire piquelou...

— Ah! bravo! dit l'e.x-tanueur. Je suis tout à fait de l'opinion de madame! Voisin, votre vin est trop vert.

— Ab! pardon... j'avais oublié de dire à Citlherine... C'est ma cliule dans le fossé qui m'a fait oublier cela... Catherine, allez chercher le vin du second service...

La cuisinière apporte d'autre vin. Àngelin.% hoche la télc après l'avoir goûté.

— Eh bien! belle dame, comment le trouvez- vous? dit M. Cadet.

— Mais je le trouve un neu moins mauv.ii.s que l'autre. Cepenilant, si vous ne m'aviez pas prévenue, j'aurais cru que c'clait du même!

— Vous êtes dilVicile, madame, répond uudauie Cadet d'un ton piqué. On voit que vous avez rhabitude des restaurateurs I...

— Mais, oui... Des bous, par exemple... la Maison Dt)r<Y, lei Frim Provençaux, lionvali'l, Dcflifux... voilà mes favoris.

^— Enfin, mesdames, si noire ordinaire ne vous plail pas, nous aurons au moins de quoi vous dedoiiiuiager au dessert, o.»r uous vous oiTrirous du Champagne... Monsieur Cadet, j'e«pàre que vous «n are»

I,A FAMILLE nRAILLARD.

— Oui, boboiuip... j'en ai fait apporter doux bouloilles.

— Ce ne scia pas trop, s'il est hou, dit Anfîciina.

La demoiselle au\ ciieveux rouges ne peut retenir un petit eri d'étonncmcnl en disant :

— Ah! mon Dieu '....deux bouteilles. ..Avec une bouteille, chez nous, on en donne à vingt personnes, et encore il en reste pour le lendemain!

— Tout cela dépend de la manière de le servir, répond Angelina; en ne donnant que de la mousse, on peut en effet aller fort loin!...

— Moi, je ne peux pa.'s en boire, dit l'ancien tanneur.

— Il vous fait mal, monsieur?

— Il me donne des vestiges...

— Ah! des vertiges, voulez-vous dire.

— Oui, belle dame, des vestiges! Je deviens comme un fou, il n'y a plus moyen de me retenir! il faut que j'embrasse toutes les dames... et quelquefois je ne m'arrèle pas là!...

— Oli! mon.'iieur, nous aurons soin qu'on ne vous en verse pas.

— Eli bien! mon petit cousin, vous ne nous dites rien... Est-ce que le olieval vous a beaucoup fatigue?

Isidore ne disait rien parce qu'il était de mauvaise humeur d'ôtre placé à c6té de mademoiselle Arthémisc qui, à chaque instant, prenait son pain pour le sien et le lui rendait ensuite, après avoir mordu à même, en lui disant à demi-voix :

— Je ne l'ai pas fait exprès!

— Mon beau-fils n'a pas l'habitude d'être aimable, s'écrie madame Cadet. Et cependant il est placé près d'une demoiselle qui devrait lui inspirer de bien jolies choses... Mais je suis sûre qu'il n'en pense pas moins.

— Et moi je gagerais qu'il n'en pense pas plus, dit Angelina en se tournant vers M. Rogille qui se boune de veau en murmurant :

— C'est fâcheux qu'Archibald ne soit pas venu nous retrouver... on se serait plus amusé.

Enfin le dessert arrive, et le Champagne est apporté : le jeune Deux-mille saute sur sa chaise à l'aspect de la bouteille ficelée, en s'écriant :

— Ail! du vin qui mousse! j'en veux! j'en veux beaucoup.

— Taisez-vous, Exupère ! Vous en aurez ce qui convient à votre Age.

— Si on lui en donnait ce que peut contenir sa bouche I murmure Angelma, il aurait toute la bouteille et le verre avec.

— C'est du Champagne.. .pagne, pagne!... qui fait sauter le bouchon...chon, chon!... chon, choal...

,Et la Boite-aux-lellres se met à sauter elle-même sur sa chaise, et en sautant, envoie sa fourchette et son couteau dans le nez de ses voisins.

— Quel aimable enfant ! dit la jolie blonde en riant aux éclats, tandis que M. Rogille qui a reçu un couteau dans les narines dit :

— Heureusement il ne coupait pas ! On a bien raison de ne pas faire repasser ses couteaux.

M. Cadet verse son Champagne. Il fait mousser tant qu'il peut, mais lorsqu'il arrive à l'amie de sa nièce, celle-ci tient son verre couché et tout contre le goulot en lui disant :

— Doucement, cher ami... on ne m'attrape pas, moi, je n'accepte pas la mousse pour du vin.

— Cette dame appelle votre mari son cher ami? dit madame Montrognon à l'oreille de madame Cadet, elle est bien libre avec lui, est-ce que cela ne vous choque pas? Moi, si une femme appelait M. Montrognon son cher ami, je sais bien que cela me choquerait !...

— Oui... en effet, cette dame est un peu sans gêne, mais il parait que c'est l'habitude dans la haute société!

— Je bois à !a santé de mon aimable tante ! dit madame Rogille. Tout le monde trinque en répétant ce toast; mais bientôt Angelina remet son verre sur la table en s'écriant :

— Ah! qu'est-ce que c'est que ça?...

— Comment, ce que c'est quecà, belle dame? Mais du Champagne, il me semble, répond M. Cadet.

— Du Champagne... ça!... jamais!... fi!... pouah! C'est une infusion de sureau avec du sucre candi et un peu d'alcool pour donner du montant!

— Par exemple, madame, vous êtes la première qui trouviez notre Champagne mauvais! s'écrie madame Cadet qui cette fois ne peut cacher son dépit. Nous n'en avons jamais reçu que des compliments!

— C'est que^ ceux à qui vous en avez fait boire ne s'y connaissaient pas; mais ce n'est pas moi qu'on trompera; je les connais tous : Moët, Sulery, Jaquesson!... tous enfin... Ceci n'a jamais vu la Champagne!

— Cependant c'est sucré et ça mousse! dit mademoiselle Arthémise.

— Moi, je le trouve délicieux ! dit madame Montrognon en appuyant sur ses paroles.

— Cela se laisse boire, dit M. Rogille.

— En vérité, reprend madame Cadet, madame me rappelle un petit courtier en vins... un vilain petit jeune homme qui avait des cheveux effrayants !

— Comment, madame, est-ce que mes cheveux vous effrayent aussi?

— Non, madame, c'est seulement au sujet du vin que vous me rappelez ce courtier, qui osait noas demander quatre francs cinquante d une bouteille de Champagne!

— Quatrr' francs cinquante, c'était bon marché, madame ; les premières qualités valent davantage.

— Oh! alors, madame, les princes seuls doivent en boire!

— On peut dépenser cent sous sans être prince! Monsieur Montrognon, je vous assure que vous pourrie/, boire de ce vio-là et (|u'il ne vous donnerait pas l'envie de nous embrasser.

— Vous croyez, belle dame? Si j'en étais sûr...

— N'en bois pas, monsieur Montrognon, n'en bois pas! s'écrie l'épou.se du tanneur en sautant sur le verre de son mari. On veut t'entratncr k faire des folies, mais je ne le souffrirai pas.

Madame Cadet, qui est très-vexée de l'affront fait à son Champagne, fait bientôt quitter la table. Madame Rogille s'approche alors de son amie et lui dit tout bas :

— Tu as été trop franche, ma tante est furieuse contre toi.

— Qu'est-ce que ça me fait? Ne crois-tu pas que j'ai envie de revenir ici?... Un diner tout ce qu'il y a de plus commun, du vin détestable, des figures à vous ôter l'appétit ! mais c'est un tour affreux que tu m'as joué en m'amenant ici. Ah! Augusta, qu'est-ce que je t'avais fait!

Pour passer agréablement la soirée, madame Cadet propcse une partie de loto. Mais les deux jeunes femmes repoussent cette proposition en demandant des cartes.

— Je vais vous tailler un petit lansquenet, dit Angelina.

— Nous ne le savons pas, dit l'ancien droguiste.

— Vous le saurez tout de suite! c'est simple comme bonjour. C'est le seul jeu adopté dans la grande société, le seul à la mode.

— Si c'est le jeu à la mode, apprenons-le, dit madame Cadet. Mais le difficile sera de nous procurer des cartes. Isidore, voyez dans le voisinage.

— La marchande de tabac en vend, dit Exupère.

— Alors, Isidore, achetez-en un jeu.

— Quatre jeux complets, dit Angelina. C'est le moins qu'il faille pour une banque de lansquenet.

— Quatre jeux! c'est exorbitant! c'est ruineux...

— Allons, belle tante, pour apprendre ce qui se joue dans les plus beaux salons de Paris.

Madame Cadet se décide en soupirant à acheter quatre jeux entiers. Les cartes sont apportées. Angelina s'en empare et explique le jeu, dont la combinaison est en effet à la portée des esprits les plus obtus. Elle jette ensuite une pièce de cinq francs devant elle en disant :

— Maintenant c'est pour tout de bon. Il y a cinq francs à faire. Les deux familles se regardent et madame Cadet s'écrie :

— Cinq francs, par exemple! est-ce que vous croyez, madame, que nous jouons un jeu d'enfer?... C'est beaucoup trop!

— Mais vous pouvez vous mettre cinq pour le faire, ce ne sera alors que chacun vingt sous que vous jouerez.

— C'est trop gros jeu, madame!...

— Ah! les poules mouillées!... Eh bien! tenez il y a deux francs, y arriverez-vous ?

M. Montrognon met cinq sous, sa femme autant, les époux Cadet autant, madame Rogille fait le reste. Angelina gagne et s'écrie :

— Cette fois il y a quatre francs.

— Nous avons donc perdu? demande M. Montrognon.

— Il paraît que oui ! répond sa femme en soupirant.

— Mais, au fait, pourquoi avons-nous perdu ?

— Parce que c'est la carte du banquier qui est sortie au lieu de la vôtre, madame, dit Angelina.

• — Ah I je ne comprends pas bien.

— Il y a quatre francs, qui est-ce qui met?

Les Montrognon et les Cadet ne soufflent pas mot.

— Banquo! dit Augusta.

Son amie tire les cartes et perd. Madame Rogille prend les quatre francs. Les habitants de la campagne sont stupéfaits.

— Comment, ma nièce, tu as gagné les quatre francs? ditM. Cadet.

— Sans doute, mon oncle.

— Tu avais donc tout joué ?

— Oui, puisque j'ai dit banquo, ce qui signifie qu'on tient tout.

— Pourquoi n'avez-vous pas dit banquo, monsieur Cadet ?

— Mais, Doxie, je ne pouvais pas deviner que cela me ferait gagner.

— A moi la main, dit madame Rogille en prenant les cartes, et elle met deux francs devant elle.

— Banquo! s'écrie M. Cadet. Mais cette fois le sort favorise la banque.

— Il y a quatre francs ! dit Augusta.

— Comment ! je n'ai donc pas gagné? lui dit son oncle. J'ai cependant dit banquo!

— Oui, mais c'est ma carte qui est sortie. Eh bien, qui fait les quatre francs?

— Ma foi, je veux les gagner à mon tour, dit M. Montrognon en posant son argent sur la table. Sa femme veut en vain s'y opposer eu le suppliant de ne point jouer si gros jeu, l'ancien tanneur persiste en disant :

— C'est quand il y a quatre francs qu'on gagne... Je fais l'écot!

— Vous faites banque?

— Oui, je fais tout le magot.

LA FAMILLE BH A ILLARD

Madame Ruf-'ille abat Ips cartes et amène deux dames :

— Il y a huit francs, dit-elle en réunissant rar^ent. M. Montrognon devient violet et s'écrie :

— Quoi, madame, est-ce que je n'ai pas gagné f

— Non, monsieur, c'est moi.

— Vous n'avez pas mis de carte dans le milieu comme les autres fois.

— C'était inutile, monsieur, puisque c'était un refait.

— Comment, un refait ! Mais je vois bien que c'est moi qui suis refait... Vous me trichez, madame!

— Ah! monsieur, une telle parole... Mon mari devrait se couper la gorge avec vous pour cela... Mais rassurez-vous... il ne se bat pas!...

— Jamais! dit M. Rogille, et il y a de bonnes raisons pour cela, je ne sais pas me battre, on ne m'a [)as appris.

Cependant M. Montropnoii est allé prendre son chapeau, il fait signe à sa femme et à sa lille de se lever.

— Eh quoi, cher voisin! vous partez déjîi? s'écrie madame Cadet.

— Oui, oui, j'en ai assez de votre jeu! dit le gros homme.

— Nous perlions quatre francs et dix sous! reprend madame Montrognon. Ce n'est pas là un jeu de société, c'est de la roulette... c'est ce que l'on défend à Paris.

— Mais nous perdons aussi près de trois francs, monsieur Cadet et moi.

— Bonsoir, voisine; nous viendrons vous voir quand vous n'aurez pas vos belles dames de Paris.

— Mon beau-fils va vous reconduire.

— C'est inutile... nous sommes à deux pas... Beaucoup d'agrément, voisins, à ce jeu à la mode.

La famille Montrognon est partie. Madame Cadet fait la mine; son mari regarde ses boutons d'os; les enfants bâillent, ce qui fait de la peine pour leurs oreilles. Isidore songe à ses amours, M. Rogille s'endort et les deux femmes se regardent en riant.

— Dis donc, Augusta, si nous allions nous coucher? dit la belle blonde.

— Ma foi, je crois que c'est ce que nous avons de mieux à faire... Ma tante, où sont nos chambres?

— Julie va vous conduire, ma nièce. Madame a la chambre jaune qui donne sur le poulailler; vous, ma nièce, vous coucherez ici-dessus avec votre mari.

— Comment avez-vous dit, ma tante, avec mon mari?

— Sans doute, ma nièce.

— Est-ce que je couche jamais avec mon mari, moi? par exemple!

— 11 y a plus de deux ans que cela ne nous est arrivé ! dit M. Rogille en regardant au plafond.

— Je croyais, ma nièce, qu'une femme devait coucher avec son époux ; il faudra bien que vous vous arrangiez ainsi cette nuit, car je n'ai point d'autre lit à vous donner.

— Non, non, je ne couche pas avec M. Rogille... merci... et un homme qui a mangé de l'ail encore!... J'aimerais mieux ne point me coucher du tout.

— Mon Dieu, c'est bien facile à arranger! dit Angelina, nous coucherons ensemble et ton mari prendra la chambre jaune... D'ailleurs, elle lui revenait de droit.

— Ah I je le veux bien, à la bonne heure comme cela...

— Alors, Julie, conduisez ces dames, puis vous mènerez M. Rogille à la chambre jaune.

— Est-ce que M. Isidore ne pourrait pas nous conduire à notre chambre, dit Angelina, pendant que votre femmede chambre ira coucher M. Rogille?

— Non, madame, il me semble que ce n'est pas là la besogne d'un jeune homme. Allez, Julie... Bonne nuit, mesdames.

— Bonsoir, belle tante... bonsoir, mon oncle... bonsoir, Isidore! Isidore sort de ses rêveries pour saluer les dames et s'empresse de

gagner sa chambre. Quant au bonsoir de madame Cadet à sa nièce, il a été très-sec; celte dame ne [leut pardonner à Augusta de lui avoir fait perdre trois francs au lansquenet.

La femme de chambre a conduit les deux amies dans une pièce au premier étage, dans laquelle il y a un lit entouré de rideaux en toile bleue très-lustrée; le lit a cinq pieds de hauteur; les deux dames se disent en le voyant :

— Nous ne pourrons jamais atteindre ce lit-UÏ... il nous faudra une échelle 1

— Et si on u le malheur de rouler dans la ruelle, on ne doit jamais pouvoir se relever. Mademoiselle, faites-nous le plaisir de nous apporter un marchepied.

La bonne s'éloigne d'un air maussade en se disant :

— Le plus souvent que je leur porterai un marchopiod... Si elles ne sont pas contentes, elles se coucheront par terre... Il faut mettre la maison sens dessus dessous pour ces dames-l;V.. ot leur jockov!... Tant pis, je n'ai pas trouvé de lit de sangle, je lui ai mis un malt-las i terre Jl côlé du billard, c'est assez bon iionr lui.

M. Rogille attendait dans un corridor le passage de la femme de chambre qui devait le conduire dans lu inèee qui lui était dévolue. Mademoiselle Julie arrive enfin, deux bougeoirs à la main. Ell<' en donne un au mari d Augusta eu lui disant :

— Suivez-moi, monsieur... c'est tout au fond du corridor.

— Diable! je serai éloigné de tout le monde, alors?

— Eh bien! est-ce que vous avez peur?

— Non... c'est-à-dire j'ai peur des rjtg et je n'aime pas les souris.

— Soyez tranquille, vous n'en manquerez pas.

On arrive enfin à la chambre jaune, grande pito-, fort vilaine, à peine meublée, mais pourvue aussi d'un lit de six pieds de haut et d'une table de nuit sur laquelle est un grand bonnet de colon.

M. Rogille ne semble pas enchanté de son logement et dit à la bonne :

— Pourquoi appelle-t-on celle pièce la chambre jaune? elle est très-noire partout...

— Je ne sais pas, monsieur... Ah si! tenez, c'est qu'il y a des rideaux jonquille au lit.

— Qu'est-ce que cela sur cette table de nuit?

— C'est un bonnet de coton, monsieur, pour tous tenir chaud lu nuit.

— Je n'en ai jamais porté.

— Eh bien, monsieur, essayez-en, vous verrez comme c'est bon; bonsoir, monsieur.

— Bonsoir, mademoiselle Julie... peut-on vous offrir un baiser?

— Non, monsieur, merci, je ne les digère pas.

La domestique est partie. Rogille resté seul commence par regarder autour de lui; il n'est nullement satisfait di- son a|.;.artement. Il 6le son habit, passe une espèae de pet-cn- l'air (|u'il trouve sur unecliaise, puis regarde sous son lit en se disant :

— La bonne m'a dit que je ne manquerais pas de souris... Huml plaisanterie de cuisinière... Elle a du piquant, cette Julie... J'aurais dû insister pour l'embrasser.. Je tâcherai de la retrouver demain matin... Je n'entends point de souris... déshabillons-nous... Mais quel lit haut!... il faudra en faire le siège.

M. Rogille se déshabille bien lentement, bien méthodiquement, suivant son habitude. Lorsqu'il n'a plus que son caleçon, il se làtc la tète et se dit :

— Je n'ai pas chaud à la nuque ! si j'essayais de ce bonnet de coton... Voyons, cela doit se mettre ainsi.

Ce monsieur pose le bonnet de coton sur sa tête ; la mèche, qui est fort belle, se trouve retomber en avant, mais en se tenant asseï haut pour qu'il ne la voie pas.

C'est bon !... c'est très-bon! se dit Rogille. Cela enveloppe Irès-

bien la tète, ça couvre les oreilles... on se moque de celte coitTure-là, on a tort... J'en achèterai pour Paris! Je ne veux plus en hiver me coiffer autrement... Je n'entends plus aller et venir dans la maison... Tout le monde dort sans doute, je crois que je ferai bien de faire comme tout le monde.

M. Rogille se dispose à monter sur une chaise pour essayer d'atteindre à son lit, lorsqu'il croit entendre du bruit dans le haut du baldaquin. Il redescend de sa chaise et va prendre son bougeoir qui est allumé, en murmurant :

11 m'a semblé entendre un craquement... ou un froissement dans

le ciel de lit... sachons ce que c'est. Je n'aime pas plus les araignées que les rats... faisons une revue minutieuse.

Aussitôt, élevant son bougeoir en l'air, M. Rogille monte sur des chaises, examine en l'air, regarde partout, n'aperçoit rien, remet pied à terre et se dit :

Décidément il n'y a rien... le bruit .sera venu d en bas... je me

rappelle à présent que j'ai vue sur le noulailler. Couchons-nous.

Il va pour poser son bougeoir sur la table de nuit; il s'arrête dC nouveau en se disant : • ^, , .

C'est singulier... ça sent le roussi... le brûle... oui. Oh! ce n es*

point une idée, l'odeur persiste. Voyons, je n'ai pas mis le feu .\ met rideaux... non... il n'y a de feu nulle part ici... et pourtant ça senl le brûlé... alors cela vient du dehors. Le fou aura pris quelque p;irl... Il faut bien vile avertir avant qu'il ne fasse des pnigrès.

El M. Rogille reprend son bougeoir, ouvre sa porte et. quoique n'ayant qu'uu caleçon el un pel-en-lair, se hasarde dans le corridor, en criant : .....

— U y a le feu quelque part... je ne sais pas ou... mais je le sens parfaitement. Que tout le monde se réveille! Ce n'est pas pour rire... c'est le feu... et je sens qu'il augmente!... Reveillei-rous donc!

Aux cris de ce monsieur, madame Cadet s'éveille, elle pousse son mari, elle crie, elle appelle : „. . . , . ,

— Julie, Catherine, les enfants... Ah! mon Dieu! ou donc est le

'' Les bonnes s'éveillent el accourent dans le simple appareil que tous savez- mais lorsqu'on entend crier : Au feu! on ne i^ense plus à son costume. Les enfants arrivent aussi en criant plus fort que loul le monde, parce que leur bouche s'y prèle. Les uns montent, le.< autres descendent el tous disent : . , , „

— Où donc est le feu?... de quel côlo est le feu?

Et M. Rogille ré|H)nd : ... . x

— Je n'en sais rien, mais je le sens bien... el je commenoe même à en sentir la chaleur... il «e doit p.isèlre loin.

Eu ce moment AugusU cl sou amie ouvrent aussi leur porte W disant :

— Où est le feu?

LA FAMILLE BRAILLARD

MaU presque aussitôt Angelina regardant Rogille part d'un éclat de rire i-n s'écnant .

— Mais c'est vous qui brûlez, mallieiircux !... vous avez mis le feu à voire bonnet de coton... ôtez-le... il n'est que temps.

C'ét.iit en élevant son bougeoir au-dessus de sa tète, pour mieux voir en l'air, que, sans s'en apercevoir, M. llogille avait mis le feu ;i la mèche de sou bonnet, ipii, comme nous l'avons dit, retombait par devant, et une mèche de colon étunt fort longue à consumer, ce monsieur se promenait avec le feu sur sa tète, sans deviner que c'était sa coilTure qui brûlait.

Averti par la dame blonde, Rogille se hftte de jeter à ses pieds le bonnet qui allait brûler ses cheveux. Alors de tous côtés s'élèvent des cris contre lui.

— Comment, monsieur, vous criez au feu! el c'est vous qui l'avez mis à votre bonnet!

— Monsieur Rogille, dit madame Cadet avec humeur, on ne fait pas de ces ehoses-là, on ne réveille pas ainsi toute une maison en répandant l'alarme!...

— Mais, belle tante, vous voyez bien que je brûlais.

— Mais on n'a jamais vu mettre soi-même le feu à son bonnet de coton, et se promener ensuite avec!... Vous aviez donc envie démettre le feu partout, monsieur?

— Mais au contraire, belle tante, puisque c'était pour avertir...

— En vérité, on a juré de ne point nous laisser de repos... Voyez quel désordre vous causez!.,.

— Madame, nous avons des puces! dit Angelinaen s'avançant.

— Madame, j'en suis désolée, mais je n'irai pas vous les chercher. Ma nièce, votre jockey est donc sourd, il n'y a que lui qui ne se soit pas levé... Où donc l'avez-vous couché, mesdemoiselles?

— A côté du billard, madame.

— Il est dessus ! il s'est couché dessus ! crie le jeune Exupère. Je l'y ai vu tout h Iheure... Il a fait son lit dessus.

— Ah! quelle horreur... sur un billard sans blouse!... Monsieur Cadet, allez faire déloger ce valet.

M. Cadet se rend au billard, suivi de son Ois et des deux bonnes qui sont enchantées que l'on se dispose à gronder l'Anglais; mais arrivées dans la salle de billard, les deux femmes rétrogradent, parce que le jockey, qui probablement a trop chaud, a rejeté loin de lui drap et couverture. L'Anglais avait trouvé la seconde bouteille de Champagne que l'on n'avait pas bue au dîner, il se l'était appropriée et n'en avait pas laissé une goulte. Mais apparemment que le vui falsiflé avait incommodé ce valet, car il s'était oublié dans son sommeil et s'était conduit sur le billard comme s'il avait eu des blouses. M. Cadet jette un cri de fureur : le jeune Exupère pousse le jockey pour qu'il s'éveille ; mais celui-ci pousse un si gros juron en montrant les poings, que le père et le fils jugent convenable de se retirer, le papa disant à son rejeton :

— Ce n'est plus la peinte le faire se lever à présent... il n'en fera pas plus qu'il n'en a fait!...

Le lendemain de cette nuit mémorable, sur les neuf heures du matin, un beau jeune bomme arrive à clieval à Livry et met pied à terre devant la demeure de M. Braillard; le jockey, qui venait de mettre les chevaux à la calèche, s'empresse d'aller tenir le cheval.

— Où sont les dames? demande le nouveau venu.

— Dans le premier étage... look hir.

— Fort bien.

Et ce monsieur entre dans la maison, passe devant M. Cadet, qu'il ne salue point le prenant pour un domestique, et entre dans la chambre des deux arnica oui s'écrient en le voyant :

— Ah! quel bonbeurl c'est Archibaldl

— Il va nous emmener tout de suite!...

— Quant à moi, je ne déjeunerai certes pas ici... c'est bien assez des deux repas quej'y ai faits...

— Il parait, mesdames, que vous ne vous êtes pas trop amusées chez la belle tante?

— Ah! mon cher, ne nous en parlez pas... Nous vous ferons bien rire, cependant, en vous contant notre journée et notre nuit... Mais la calèche est prête... John a attelé... De grâce, partons bien vite.

— Il faut cependant dire adieu à ma tante.

— Elle est en bas... je la vois... elle cause avec Rogille. Descendons.

Ces dames descendent avec M. Archibald que madame Rogille présente à sa tante en lui disant :

— Monsieur ne peut pas s'arrêter... des affaires importantes l'obligent à repartir tout de suite, et nous allons partir avec lui... Mais si TOUS voulez garder mon mari, ma tante...

— Non.non, bien obligée, pour qu'il se mette encore le feu quelque part et qu'il se promène avec... Oh! je ne serai pas tranquille tant qu'il sera chez moi !

— Alors adieu, chère tante; en voiture!

— Je vais monter avec vous dans la calèche, mesdames, dit M. Archibald. Rogille, vous reviendrez sur mon cheval...

— Sur votre cheval!... diable 1... Mais, cher ami, vous savez que je ne suis pas cavalier.

— Ne craignez rien, il est doux comme un mouton.

— Ah! si c'est un mouton... J'aurais pourtant préféré...

— Allons, monsieur, dit Augusla, en voilà assez, montez à cheTal et aue cela Unisse.

M. Rogille ne rénlinue plus. Les darnes et le beau jeune bomme montent dans la calèche qui part conduite jiar le jockey; elle a d '. disparu sur la route, que le mari d'Aut'u.-ila n'est pas encore pars à entrer ses deux picdn dans les étriers de son cheval.

— Don voyage ! dit madame Cadet en poii-sant une exflamalion de joie. J'en ai assez de ma nièce et dus dauies à la mode!... J'espère qu'elles ne nous honoreront plus de leur visilel... ce serait ruineux.

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