‹ MoustacheChapitre 91 sur 281 · XXIX. — LES PADVBBS ENFANTS · texte numérisé non relu

XXIX. — LES PADVBBS ENFANTS

On doit se rappeler que la jolie Péroline avait marché tiès-vitc, puis couru pour échapper au discours du beau monsieur qui la poursuivait. La jeune fille était rentrée chez elle tout en nage, ce qui ne l'avait pas empêchée de se remettre à son ouvrage. Le lendemain elle s'était sentie oppressée et un peu souffrante, mais elle n'avait point voulu faire attention à ce malaise et avait continué de travailler avec la môme ardeur; car elle ne voulait pas être malade, elle se disait : « Je ne dois pas l'être, car le produit de mon ouvrage fait vivre mon frère et ma sœur », et croyait que sa ferme volonté suffisait pour lui conserver la santé.

Mais malheureusement la volonté ne suffit pas pour empêcher le mal de nous atteindre! Sans doute la fièvre d'evrait respecter les pauvres gens, ceux dont le travail est nécessaire à l'existence de leur iamilie, ceux (]ui n'ont pas le moyen de payer les visites du médecin et les médicaments du pharmacien! Mais il n'en est pas ainsi : la fièvre ne respecte rien! A la vérité on doit convenir que le riche n'en est pas plus à l'abri que l'indigent, et que des rouleaux d'or voudraient en vain barrer le passage à la maladie... Mais du moins ceux qui ont de la fortune ont tout ce qu'il faut pour se faire soigner... les meilleurs médecins viennent les voir, et toutes leurs ordonnances sont suivies, tandis qu'un pauvre diable hésitera et se privera quelquefois d'une potion dont le prix, quoique minime, sera encore trop cher pour lui.

Deux jours après le départ d'Isidore pour la campagne, Péroline en s'éveillant au point du jour voulut en vain se lever; eUe tremblait la fièvre, sa tète était lourde, douloureuse, et c'est à peine si elle avait encore assez de force pour se soulever sur son lit.

— Mon Dieu ! se dit la jeune fille en portant autour d'elle des regards déjà affaiblis par la Lièvre, mon Dieu ! est-ce que vous permettrez que je sois malade... que les forces me manquent... que je ne puisse pas travailler?... Mais alors comment donc ferai-je vivre ceux que vous avez confiés ;\ mes soins?... car en nous reprenant ma mère et mon père... c'est moi que vous avez laissée pour seul appui à mon frère et à ma sœur... ils ne sont pas encore en âge de gagner de l'argent, eux... et si je ne puis pas travailler, moi... comment vivront» ils ? que deviendront-ils?...

On voit que, da;is sa douleur, dans sa souffrance, la jeune fille ne s'occupait point d'elle, c'était toujours aux deux enfants qu'elle pensait, c'était leur existence, leur avenir qui l'occupait; peu lui importait, à elle, de se priver de tout, si sa sœur et son frère ne manquaient de rien.

Bientôt Rosinette s'éveille, et, surprise de né point voir comme à l'ordinaire Péroline levée, elle s'écrie :

— Tiens, ma sœur, tu fais donc la paresseuse aujourd'hui?... Oh! tu fais bien, val... tu travailles tant, tu dois être fatiguée et tu as bien raison de te reposer un peu.

— Hélas ! répond Péroline, c'est bien malgré moi que je suis encore au lit... Mais, ma pauvre Rosine, je suis malade... j'ai la fièvre... je me sens bien mal à mon aise... je n'ai plus de force.

— Tu es malade! s'écrie la petite en sautant en bas de son lit et se dépêchant de s'habiller. Oh ! bien alors je vais te soigner... Oh ! sois tranquille, ma sœur, je te soignerai bien, va!... Qu'est-ce que lu veux que je te donne?... il faut sans doute que tu boives de la tisane... je vais t'en faire... Quelle tisane faut-il faire?

— Mon Dieu... je ne sais pas... cependant je crois que du tilleul... c'est ce qu'on ordonne souvent...

— Y en a-t-il ici?

— Non... Mais peut-être n'est-ce pas la peine, et de l'eau sucrée me suffirait...

— Oh! par exemple... voilà que tu ne veux pas te soigner à présent... et comment guériras-tu alors?

— Tu as raison. Tu prendras en même temps la petite côtelette pour Léopold, car il va mieux, lui, et cela lui fait du bien...

— Oui, ma sœur... du tilleul pour toi, la côtelette pour mon frère et deux sous de lait pour moi, je prendrai tout cela avec notre pain... Abl il faudra aussi que j'achète du sucre, car il n'y en a plus Ici.

— Tu crois?

— Non, Popol a eu le reste hier au soir dans sa panade.

— Alors... prends-en... pour lui... car pour moi j'aime autant prendre ma tisane sans sucre...

— Non, mademoiselle, ça n'est pas bon, on ne prend jamais de tisane sans sucre... J'en achèterai une livre, n'est-ce pas?

— Puisqu'il le faut...

— Où est l'argent, ma sœur?

LA. FAMILLE BRAILLAED.

— Ouvre le pelit Pccrélairc... le tiroir i (Jroite...

— Je vois... ma sœur, il y a encore six fraiies dans le tiroir...

— Eh bien! prends ee qu'il te faut...

— Ma sœur, faut-il que j'achète tout de suite pour notre dîner?

— Pour ton diner et celui de Léopold, ccrlainomcnt.

— Des pommes de terre et du beurre, comme à l'ordinaire, n'estce pas?

— Hélas I oui...

— Oh! c'est bien bon, les pommes de terre.

— Prends bien garde que Von le rende bien ton compte quand tu donnes une pièce d argent...

— Ohl je sais compter... il n'y a pas de danger qu'on m'attrape... je ne suis plus une enfant... Voyons... je vais me répéter tout le long du chemin pour ne rien oublier : du tilleul, du sucre, une côtelette, du lait, des nommes de terre, du beurre et du pain... je vais prendre le grand panier...

— Pauvre petite, il est bien lourd pour toi!

— Mais non ; oh I je suis forte, va!

— Ah! Rosinetlc, avant de |)arlir... donn^.-moi mes outils... et ces fleurs commencées... et ce carton dans Icc jcl sont les feuilles découpées.

— Comment... est-ce que tu veux 'i-availler sur ton lit?

— Pourquoi pas?... Je n'ai pas la ^orce de me lever, mais peut-ôlre pourrais-je travailler en me tenan* assise...

— Ah ! Péroline, tu n'es pas raisonnable... il faut rester tranquille... te tenir bien chaudement...

— Rosinelte, je vous dis de me donnertout ce que je tous ai demandé.

— Puisque tu le veux...

La petite lille porte l'ouvrage en train et les outils sur le lit de sa sœur; puis elle prend un panier dans lequel elle pourrait tenir, mais qu'elle porte fièrement à son bras, heureuse ilo montrer qu'elle est en élat de faire les commissions tout aussi bien qu'une femme.

Rosinette court faire ses emplettes, elle se hâte, elle dit aux marchands qui la font atlendre :

— Monsieur, servez-moi bien vite, je vous en prie, car ma sœur est malade, et elle n'a que moi pour la soigner, et les marchands s'empressent de la satisfaire, parce que chacun prend intérêt à cette petite tille qui tient déjà l'emploi d'une bonne.

Enfin Rosinette a terminé ses achats, elle revient chez elle en se disant :

— Péroline ne trouvera pas que j'ai été longtemps!

En entrant dans la chambre, la petite fille court tout de suite au lit de sa sœur, et elle demeure toute saisie en voyant celle-ci couchée, mais avec les yeux remplis de larmes.

— Qu'as-tu donc? s'écrie l'enfant; est-ce que tu souffres beaucoup, ma sœur?... Tu pleures...

Pour toute réponse la jeune malade montre son ouvrage, ses outils éparpillés sur son lit en balbutiant :

— Je ne peux pas... j'ai voulu... mes mains tremblent trop... je ne peux pas I...

— Ohl mon Dieu!... et lu pleures parce que tu ne peux pas travailler!... Ahl Péroline! si j'étais plus grande, je te gronderais trèsfort... Fi, mademoiselle... pleurer... se faire du mal... se rendre encore plus malade... Ah! c'est ce qui n'est pas raisonnable... Vilains outils... vilain ouvrage, qui faites du chagrin i» ma sœur... Ahl je vais vous serrer, moi... je ne veux plus qu'elle vous voie... je la connais, elle voudrait encore vous reprendre.

Et Rosinelte emporte et serre l'ouvrage en train, puis elle va. à son petit frère qui vient de s'éveiller, el qu'elle aide à s'habiller tout en lui disant :

— Popol, ne fais pas de bruit, ne parle pas haut, ne chante pas, notre sœur Péroline est malade ; elle va peut-Ctre s'endormir, et il ne faudra pas la réveiller.

— Ah ! Liline est malade?

— Oui, mon ami.

— Alors elle ne va plus prendre que du lait, comme quand je toussais, moi.

— Elle ne tousse pas, elle... c'est la fièvre qu'elle a... elle prendra ce que le médecin ordonnera I

— Ah I elle ne va donc pas déjeuner?

— Non, quand ou est malade ou ne mange pas.

— Mais moi je ne suis plus malade... cl ma côtelette?

— Taisez-vous, petit gourmand, vous l'aurez tout à l'heure... mais d'abord je vais faire la tisane pour Péroline.

Rosinelte se hAte d'allumer du feu, do mettre bouillir de l'eau; puis elle s'occupe du ménage, elle balaye, range, essuie, et tout ceki eu ayant soin de faire le moins de bruit possible, car la malade semble s'être endormie. Bientôt la tisane est faite, la petite en remplit une tasse, puis s'aperccvanl que sa sœur vient de se retourner, elle va près d'elle regarder si elle dort. Mais l'érolii\e n'était qu'assoupie, elle ouvre les yeux el Rosinette lui présente alors la tasse de tisane PU lui disant :

— C'est tout chaud, ça te fera du bien.

— Merci, chère enfanl... Tu feras déjeuner Popol...

— • Ne t'inquiète donc pas... j'ai de la tète, va... Ma sœur, j'ai dé-

pensé quarante-huit rous... j'avais pris trois francs, j'ai rapporté douze sous, c'est bien le compte, n'est-ce pas'

— Oui, oui... Ainsi il n'y a plu.s ici qm.- u ,s... Mon Dieu !... el lorsqu'ils seront dépeii'^éî !.. ir...

— Eh bien! Péroline, tu vendras encore '! ii en attendant que tu puisses travailler...

— Des couverts! Hélas t Rosinette, tu ignores que nous n'en avons plus... J'ai été obligée de vendre les derniers \>out payer notre terme et acheter à ton frère un petit paletot, à toi des souliers.

— Eh bien, nous vendrons autre chose... nous avons encore Un* plein de belles choses ici... Ne t'inquiète donc pas... Le tilleul est-9 bien fait?

— Très-bien.

— En veux-tu encore T

— Non, je vais tâcher de dormir.

— Ohl oui, dors, cela te guérira.

Péroline s'endort en effet, mais son sommeil est pénible, apifé; lorsqu'elle s'éveille, sa fièvre est |)lus violente ; elle demande à boire, et sur-le-champ sa petite sœur est près d'elle avec une lasse de tilleul : une garde-malacle ne serait pas plus attentive, plus empressée... elle le serait même beaucoup moins. Nous ne sommes bien soignés que par les gens qui nous aiment.

La journée s'écoula ainsi. Le soir, Rosinette demande à sa sœur si elle veut qu'elle aille chercher le médecin qui est venu pour leur frère el dont elles ont l'adresse. Mais Péroline murmure :

— Non, non, pas de médecin... c'est inutile, mon enfant, je guérirai bien sans lui... mon médecin, c'est le bon Dieu, el je suis bien sûre qu'il ne voudra pas me laisser mourir.

Le lendemain, la malade est plus souffrante, plus tourmentée par la fièvre; le chagrin qu'elle éprouve de ne pouvoir travailler, les craintes qu'elle se forge pour l'avenir augmentent encore son mal. Rosinette veut toujours aller chercher le médecin, mais sa sœur le iui défend.

Le jour suivant, Péroline, dont la tête est brûlante et qui peut à peine parler, fiit signe à sa sœur d'approcher de son lit el lui dit :

— Bientôt tu n'auras plus d'argent, cl il vous en faut pour vivre. Va chez le tapissier qui a acheté notre glace, c'est tout près d'ici, dans le faubourg.

— Je sais où c'est, ma sœur...

— Tu le prieras de venir et lu lui vendras les deux chandeliers en bronze qui sont sur la cheminée.

— Bien, ma sœur; combien faudra-t-il les vendre, ces chandeliers?

— Mon Dieu, je ne sais pas ce que cela vaut. Tu prendras ce qu'il te donnera.

La petite a bientôt exécuté ce que lui a dit sa sœur et elle revient avec le tapissier, petit homme sec au moral comme »u physique, qui pense que la sensibilité ne pourrait s'allier avec le commerce, el regarde les deux flambeaux de bronze en disant :

— Ce n'est plus de mode... On ne fait plus de chandeliers dans ce style-là... et puis, moi, ce n'est pas ma partie, je ne vends pas des bronzes...

— Ahl monsieur, j'en ai vu chez vous... vous les placerez toujours... voyez, ma pauvre sœur est malade et nous avons bien besoin d'argent.

Rosinette ne savait pas qu'elle employait un mauvais moyen, et qu'en avouiint qu'elles avaient grand besoin d'arpent, elle n'obtiendrait qu'un prix très-modique du marchand; mais la petite fille croyait que tout le monde devait s'intéresser à sa sœur : les enfanU doivent croire aux bons cœurs, ils n'ont pas encore d'expérience.

— Oui, oui, répond le marchand, je comprends bien.. .Enfin cesera pour vOus obliger... car si je prends ces chandeliers, je crois qu'ils resteront longtemps au fond de mon magasin... El combien en voulezvous?

— Mais nous ne savons pas... nous prendrons ce que vous nous donnerez, monsieur.

Il est rare que l'on fasse si beau jeu à un marchand. Celui-ci est embarrassé, il écoule presque sa conscience qui lui dit que c'est deux fois tromper que de tromper un enfant, et il balbutie :

— Eh bien!., je vous en donnerai... vinjît... vingt-cinq francs; je sais bien qu'ils ont coûte beaucoup plus. mais, je vous le répète, ce n'est plus de mode el je puis être fort longtemps sans les revendn\

— Prenez-les, monsieur... ils sont à nous.

Le tapissier donne les vingt-cinq francs à Rosinette et prend les flambeaux. Avant de s'éloigner, il ivgarde les deux gravures qui sont près de la cheminée el s'arrèle en disant :

— Voilà do belles gravures...

— Oui, monsieur, c'est l'ouvrage de noire père...

— Je connais un monsieur qui est grand amaleur, qui a un cibincl magnifique, il faudra qu"" je vous l'amène...

-^ Oh! c'est inutile, monsieur, nous ne voulons pas les vendre.

— Ohl si vous en trouviez un bon prix... Mais on doit avoir besoin de moi à la maison. Je vous salue, mademoiselle.

— Ronjoiir. monsieur.

Le mairliaud est parti, et la petite court au lit de Péroline, sur lequu elle jette les vinel-cinq francs en lui dis.inl :

— Oh! ma sœur! que d'argent! roganie donc! »a '*tt.H [war bi«i

LA FAMILLE BRAILLARD

La crinière de Samsonnac lui a balayé la figure. — P. 59.

longtemps! Tu n'as plus besoin de t'îhquiéter... tu peux te soigner, te dorloter...

La jeune malade secoue tristement la tête en répondant :

— Ma pauvre Rosine, tu' crois qu'on va bien longtemps avec cela... Ah! tu ne sais pas encore comment l'argent se dépense vite quand il faut acheter tout ce dont on a besoin!... Enfin, ménage-le bien... car je sens que je ne vais pas mieux.

Loin d'aller mieux, Péroline se trouve bientôt beaucoup plus mal. Une fièvre maligne se déclare, ptiis le délire s'empare de la malade, et lorsque les deux enfants voient que leur soeur ne les reconnaît plus, ils versent d'abondantes larmes, tombent à genoux devant son lit et prient le bon Dieu pour que leur sœur voie au moins qu'ils sont toujours près d'elle.

Une voisine compatissante entend les sanglots des deux enfants et vient leur offrir son aide; en voyant l'état de la malade, elle ne balance pas et va chercher le médecin.

— Ma sœur n'en voulait pas, balbutie Rosinelte ; mais puisqu'elle ne nous reconnaît pas, elle ne reconnaîtra pas le médecin.

Le docteur vient, examine la malade et écrit ses ordonnances en disant :

— Il faudrait une garde à cette jeuue fille, afin que la nuit on pût lui donner à boire chaque fois qu'elle s'éveillera.

— Je la garderai, dit la voisine.

— Obi ce n'est pas la peine, madame, répond Rosinelte; depuis que ma sœur est si malade, je ne dors plus, moi, cl je suis toujours prête à lui donner ce qu'il lui faut.

Six jours s'écoulent pendant lesquels Péroline a été fort mal; au bout de ce temps, le délire cesse, la fièvre se calme et la malade respire plus librement. En ouvrant les yeux, la jeune fille aperçoit sa sœur et son petit frère à genoux devant son lit. Elle leur tend les bras en murmurant :

— Rosinelte... Léopold!... que faites-vous donc là?

— Ah! elle nous reconnaît! elle nous reconnaît! s'écrienl les deux enfants en courant embrasser leur sœur. Le bon Dieu nous a entendus, car nous lui demandions sans cesse, dans nos prières, de te rendre la sanié...

— Mes bons amis!... j'ai donc été bien malade...

— Oh oui! mais le médecin a dit : Si le délire cesse aujourd'hui, elle sera guérie.

— 11 est donc venu un médecin?

— Oui, ma sœur, c'est la voisine qui l'a été chercher, ne me gronde pas!

— Moi te gronder, chère enfant! quand tu as eu si soin de moil... Ahl la raison, ta bonté ne méritent que des éloges.

— Ne parle pas trop, ma sœur, le médecin a dit que tu serais longtemps très-faible...

— Tu as raison... je vais dormir.

Pendant qu'un sommeil réparateur rafraîchit les sens de la malade, Rosinelte va visiter sa caisse qu'elle n'a pas comptée depuis huit jours. Elle demeure stupéfaite en voyant qu'il ne lui reste plus que cinquante sous sur les vingt-cinq francs... Mais pendant les huit jours qui viennent de s'écouler, il a fallu acheter des sirops, payer des potions, puis avoir du bois pour faire du feu, puis le charbon, la braise, la nourriture, le sucre, l'huile pour la lampe qui brûlait toute la nuit. La petite fille se dit :

— Ma sœur avait bien raison, on ne va pas loin avec vingt-cinq francs... moi qui croyais que cela durerait six semaines... Enfin... je ne lui dirai pas encore qu'il nous reste si peu... nous en avons assez pour aujourd'hui et demain. D'abord, moi et monsieur Léopold, nous pourrons manger nos pommes de terre sans beurre.

Le lendemain, le médecin vient; il est satisfait de l'état de la malade. Mais il ordonne une autre potion qui lui rendra des forces. Rosinelte court faire faire cette potion qui lui coûte quarante-quatre sous et qu'elle rapporte joyeusement à sa sœur. Celle-ci, après en avoir bu, dit à la petite fille :

— Rien ne m'a manqué, à moi... mais vous autres, avez-vous tout ce qu'il vous faut? qu' avez-vous pour voire diner, loi et ton frère?

La petite fille baisse la tête en balbutiant :

— Oh! nous avons bien assez... Mon frère a mangé ce matin sa côtelette...

— Et toi?

— Moi, j'ai bu mon lait...

— Et pour votre dîner?...

— J'ai encore là des pommes de terre...

— Comment les arranges-tu?

— Je ne les arrange pas... nous les aimons mieux cuites sous la cendre, tout bonnement.

— Rosinelte, je croir- que tu me trompes... il faut aller acheter du bouillon pour vous faire de la soupe, à loi et à ton frère... Hé bien!... n)'enlends-tu?

La petite fille devient embarrassée, elle pousse un gros soupir, puis s'approche de sa sœur et se met à pleurer en balbutiant :

— Ma sœur... ce n'est pas ma faute, je t'assure... mais nous n'avons plus que six sous ici.

L/L VkmU.^ BRAÎTXABD.

Comment, Désiré, tn ne me recomjais pas .' — P. 62.

Péroline attire sa sœur contre elle, et l'embrasse tendrement en lui disant:

— Pauvre enfant! pourquoi pleures-tu?... pourquoi as-tu peur que je te gronde?...

— C'est que les vingt-cinq francs ont été si vite dépensés I

— Parce que tu as eu des potions, des sirops à payer pour moi... 01) 1 je sais comme l'argent va vite; et pour que je ne manque de rien, tu te privais de tout, toi... et' tu as peur que je to fasse des reproches... Allons, sèche tes larmes à Ion tour, et va chez le tapissier, nous vendrons la pendule. Cette fois cela nous suffira, car je vais entrer en convalescence, et alors je pourrai me remettre à travailler. Va vite, encore ce sacrifice... il le faut, car je veux, moi, que vous ayez du bouillon et (jue vous ne vous rendiez pas malades pour me faire recouvrer la santé.

Rosinelte va de nouveau chez le tapissier, qui dit ;\ la petite fille :

— J'ai affaire en ce moment, on m'attend chez une pratique, mais dans une demi-heure je serai chez vous.

En effet, le marchand est exact, mais cette fois il ne vient pas seul : un vieux monsieur, qui a l'air fort distingué, l'accompagne et salue respectueusement la jeune malade.

— J'ai amené avec moi M. de Germilly, dit le marchand; monsieur est une de mes nu'illeures pratiques... il est très-amateur de gravures, il a un magnifique cabinet; je lui ai parlé de celles ((ue j'avais vues ici, et il m'a témoigné le désir de les voir et peut-être de les acheter.

— Mais nous ne voulons pas les vendre, dit Péroline, et je suis fûchée que monsieur se soit dérangé pour cela... Ces gravures sont l'ouvrage de notre père, c'est tout ce qui nous reste de lui... nous le garderons toujours précieusement.

Le vieux monsieur s'incline en disant :

— Pardon, maïkMiioisi'lU', j'ignorais tout cela; votre résolution a quelque chose de trop Imnorable pour que je cherche à vous en faire changer, mais vous me permettrez, je pense, d'admirer ces gravures...

— Ohl oui, monsieur, tant que cela vous sera agréable. Monsieur le tapissier, c'est cette pendule dont nous voulons nous défaire.

Le marcnand regarde la iieniliiU-, hoclu' la tète et murmure :

— Encore une chose qui n'est plus de mode et qui ne me va guère... je ne suis pas horloger...

— Vous vendez de tout en fait d'ameublement.

— Ohl de tout! c'est selon... c'est un modèle bien ancien... cl puis il faudra la faire entièrcmeut redorer.

— Enfin, monsieur, elle vaut toujours quelque choseT

Pendant que le tapissier examine la pendule de tous les côtés, 1: vieux monsieur, qui a regardé attentivement les deux gravures, dit :

— C'est fort beau.. ..c'est l'ouvrage d'un homme qui avait un gran ! talent, et comme ses gravures sont devenues fort rares et qu'elles manquent à ma collection, j'aurais donné volontiers mille francs pour avoir celles-ci!...

Le marchand fait un soubresaut en entendant ce chiffre, et s'écrie :

— Mille francs!... alors, mademoiselle, il est inutile que je regarde plus longtemps votre pendule... dont je pourrais tout au plus vous donner quarante à quaranle-cinq francs!... lorsqu'on vous olTre pour ces gravures un prix si beau! un prix que je n'y aurais jamais mis. moi ! Mais M. de Germilly est fort riche, lui... il ue parle pas en marchand, il peut se passer ses fantaisies 1...

— Monsieur, dit Péroline, je vous ai dit que c'était celte pendule que je voulais vendre... Je remercie monsieur de son offre qui me semble très-généreuse... mais nous voulons garder ce dernier ouvrage de noire père...

— En vérité, mademoiselle, reprend le tapissier, permetlez-moi de vous dire que vous avez torl... Je connais votre position, votre travail seul soutient et fait vivre ces deux enfants... vous êtes tombée m.alade... vous êtes obligée de vous défaire de vos meubles... avec qu.irante-cinq francs que je veux bien donner de colle pendule, vous n irez pas loin. Tandis qu'avec mille francs que monsieur tous offie, vous pouvez attendre les événements!...

— J'offre mille fr.incs pour chaque gravure... c'est donc deux mille francs pour les deux, dit M. de Germilly en regardant attenlivemenl h\ jeune malade et les deux enfants.

— Deux mille francs! mademoiselle, s'écrie le tapissier, enteodetvous?... deux mille francs... mais c'est une fortune, celai

Péroline regarde Uosinetle, la petite tille lui fait un signe de tèic négatif, et la malade sourit en disant :

— J'étais bien sûre que lu penserais comme moi, Rosinelte: monsieur, veuille/, prendre celle pendule, nous ne \oulons p,As nous séparer de ce qui fait laiil d'honneur à notre père, e.ir chaque fois que, devant nous, on fait leloge de ces gravures... nous sommes bien lières, cela nous fait éprouver un bien grand plaisir... cl ce plaisir-l.'i, monsieur, l'argent ne nous le donnerait pas.

Le marchand ne dit plus rien; il met qoaranle-cinq francs sur la chemincc et prend la pendule. Le vieux inoasieur. qui a écoulé attentivement toul ce qu'a dit Péroline, salue n.vpeoUieusemenl la jeune malade, il serre la maiu de la peUte tille, donne une pciit» upc sur

LA FAMILLE lîRAILLARD.

la joue du petit garçnn et sort avec le tapissier, non san?* n'Hve retourné encore pour saluer la jeune malade et sourire aux deux enfants.

Lorsque les étrangers «ont partis, les deux enfants courent près du lit de leur sœur, qui les emlirasse en leur disant :

— N'est-ce pas que j'ai bien l'ait de ne pas vendre les deux gravures de noire père... et qu'il vaut mieux manger du pain sec que de ne plus les avoir sous nos yeux?

— Oii! oui, ma sœur, oui, tu as bien fait, dit Rosinette, il vaut mieux manger du pain sec : d'ailleurs, si nous ne pouvions plus voir les deux gravures de papa, nous n'aurions plus l'aiml

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