‹ MoustacheChapitre 92 sur 281 · XXX. — ON POCRSUIVANT. — UN AmiVANT · texte numérisé non relu

XXX. — ON POCRSUIVANT. — UN AmiVANT

Dix jours se sont écoulés depuis que les enfants d'Adrien se sont défaits lie la pendule qui ornait leur cheminée. Péroline entre en convaicsronce, mais elle est encore bien faible, et, malgré tout son courage, lorsqu'elle a travaillé pendant deux heures, elle est obligée de quiller son ouvrage et de se reposer. C'est maintenant la petite Rosinette qui conduit la maison, qui veille à tout, qui fait tout, et qui, lorsque Pcroliiîe s'obsline à travailler, gronde sa sœur en disant :

— Tu as donc envie de retomber malade, de reprendre lelitl... En vérité, Péroline, tu n'es pas raisonnable, et je me fâcherai si tu ne reux pas m'ccouter.

La sœur aînée sourit et obéit à Rosinette, tout en répondant :

— Mais il faut que je gagne de l'argent, moi.

— Mais ce n'est pas pressé, répond l'enfant, nous avons encore plus de la moitié de l'argent de la pendule.. ,

— Mais il ne faut pas attendre que nous n'en ayons pins du tout...

— Mais, avant tout, il faut que tu sois guérie tout à fait... tu ne veux pas m'écouter... Si mon cousin venait... si notre ami Grosse- Tôle était là, ils diraient que j'ai raison, et tu les écouterais, eux!... Mais nous ne voyons plus personne... on nous laisse là... on ne pense plus à nous!...

— Rosinette, il ne faut pas supposer pour cela qu'on nous oublie. Isidore est à la campagne de son père, tu sais bien qu'il est venu nous dire adieu...

— Mais il y a un mois de cela... est-ce qu'on reste à la campagne l'hiver ?... il fait froid à présent!

— Il y a des personnes qui ne reviennent qu'en décembre... c'est le grand genre!

— Mais madame Cadet, le fromage de Hollande I n'est pas du grand genre!

— Taisez-vous, Rosinette; si la femme de mon oncle vous entendait... elle serait bien en colère.

— Cela me serait bien égal de la mettre en colère... elle n'en fera pas pour nous moins qu'elle n'en fait... Je suis sûre que c'est par mécliauceté qu'elle reste à la campagne, et parce qu'elle voit que cela contrarie mon cousin Isidore.

Péroline ne répond rien, mais elle pense que sa petite sœur pourrait bien avoir deviné juste.

— Quant à mon ami Samsonnac, reprend Rosinette, je sais bien qu'il nous a dit qu'il allait voyager pour sa maison de vins, mais c'est toujours comme un fait exprès, tout le monde a été absent pendant que tu as été malade, personne n'est ve»u nous voir... cela t'aurait distraite, amusée... Moi, je fais ce que je peux pour t'égayer... mais je ne réussis pas souvent!

— Toi, chère enfant, tues un ange... tu m'as remplacée... tu conduis la maison .. et lu n'as pas encore huit ans. ..

— Oh! je suis bien économe, val...

— Je le vois bien... Tu ne fais pas de feu, et vous devez avoir froid?

— Non, ma sœur... ni Léôpold non plus... N'est-ce pas, Popol, que tu n'as pas froid?

— Je ne suis pas frileux! répond le petit garçon en courant dans la chambre. Quand j'ai froid, je tape mes pieds par terre... j'aime mieux manger que me chauffer.

Deux petits coups sont frappés à la porte du carré.

— Ah! voilà un de nos amis, s'écrie Rosinette en courant ouvrir. Mais la petite fille demeure toute surprise en voyant un beau monsieur qu'elle ne connaît pas. Quant à Péroline, elle a sur-le-champ reconnu, dans la personne qui vient de frapper, le jeune homme qui l'a suivie et lui a parlé dans la rue; aussi éprouve-t-elle en même temps un sentiment de crainte et de contrariété qui donne à sa jolie ligure une expression de mécontentement très-prononcée.

— Que demandez-vous, monsieur? dit la petite fille an jeune homme qui est devant elle. Celui-ci entre dans la chambre d'un air fort délibéré, en répondant

— Je demande une demoiselle qui est fleuriste... et je vois bien que je ne me trompe pas... car c'est mademoiselle, je la reconnais...

Cependant, eu s'approchant de la convalescente, qui est assise dans le grand fauteuil et dont les traits amaigris, la pâleur annoncent assez qu'elle relève de maladie, le beau lion perd un peu de son assurance; la présence des deux enfants semble aussi le contrarier beaucoup.

— Que voulez-vous de moi, monsieur ? dit Péroline d'une voix faible, mais à laquelle elle s'efforce de donner de la fermeté.

Avant de répondre, le jeune homme prend une chaise et va s'asseoir tout contre le fauleuil de l'éruline, qui voudrait se reculer, maie qui ne le peut pas; lan'dis que Roàiiiellc dit bas à sou petit frère :

— Tiens! il est sans gène, ce monsieur-là !.... il n'attend pasqu'oi lui offre de s'asseoir.

— Mademoiselle, répond enfin le monsieur en fixant ses regards sur Péroline qui baisse les yeux ou les détourne avec im|iaticnce pour ne point rencontrer des regards qui la blessent, je suis venu chez vous... parce que j'ai besoin de bouquets arliliciels... on m'a beaucoup vanté votre talent... j'ai pensé que vous pourriez aussi bien travailler pour moi que pour votre magasin... d'autant plus que je ne marchande jamais... et que je payerai tout ce que vous voudrez... Faitesmoi donc cinq ou six jolis bouquets... c'est pour garnir une robe... je vous les [layerai d'avance, si vous le permettez...

— Non, monsieur, je ne travaillerai pas pour vous, répond Péroline' d'un ton sévère. J'ai un magasin qui me fournit toujours de l'ouvrage. Ce serait mal à moi que d'en accepter autre part...

— Cependant, mademoiselle, depuis près d'un mois vous n'êtes point allée à votre magasin, j'en suis bien certain.... j'avais pensé d'après cela que vous aviez cessé de travailler pour lui...

— Vous vous trompiez, monsieur, si depuis un mois je ne suis pas allée comme de coutume au magasin qui m'emploie, c'est que j'ai été malade... c'est qu'il m'était impossible de sortir...

— Oui, en effet, vous êtes pâlie... on voit que vous avez souffert... Et le jeune homme ajoute tout bas en se penchant vers Péroline :

— Vous manquez de tout ici... vous habitez une mansarde... cela n'a pas le sens commun, quand je vous offre un bel appartement et tout ce qui pourra tlalier vos goills.

La jeune fille fait semblant de ne point avoir entendu et reprend tout haut :

— Je vous le répète, monsieur, je ne puis pas faire des bouquets pour vous, par conséquent il est inutile que vous insistiez davantage!...

Mais le dandy continue de lui dire à l'oreille :

— Vous savez bien, méchante que vous êtes, que les fleurs ne sont qu'un prétexte, que c'est pour vous revoir que je suis monté ici... De grâce, ne conservez pas cette rigueur... laissez-moi vous rendre heureuse... nous mettrons ces deux enfants en pension... on en aura grand soin... et vous ne vous abîmerez plus la santé à travailler I

Le rouge de l'indignation monte au visage de la convalescente, elle répond d'une voix altérée par la colère :

— Monsieur, je vous ai déjà dit que vous vous trompiez, que vous me prenez pour ce que je ne suis pas... La vue de ces enfants, mon frère et ma sœur, aurait du vous rappeler à vous-même... vous faire comprendre que vous deviez me respecter... que je ne suis pas de ces femmes auxquelles on doit tenir un langage si avilissant...

— Eh ! mon Dieu ! mademoiselle, vous vous lâchez à tort... je vous, tiens le langage que l'on tient à toutes les jolies ouvrières... Que' diable ! on veut vous faire votre fortune et vou^ refusez ! Je soutiens que cela n'est pas naturel... et, à moins que vous n'ayez un autre amant...

— Monsieur, vous m'insultez... sortez, je vous l'ordonne...

— Ah ! ah ! ah ! vous êtes ravissante en colère!...

Mais en ce moment on ouvre la porte du carré et Samsonnac entre en s' écriant :

— Qui donc se permet d'insulter mes chers enfants?... Ah I il me paraît que j'arrive à propos, moi !

Les jeunes filles poussent un cri de joie en voyant le jeune Bordelais. Rosinette court l'embrasser et Péroline lui tend la main en lui disant :

— Oh ! oui, vous arrivez bien à propos, mon ami I

— Capédébious... vous avez été malade, je vois cela à votre figure. Et que se passait-il ici ?... 11 m'a semblé que vous fichiez quelqu'un à la porte quand je suis entré... est-ce monsieur ?...

Depuis l'arrivée de Samsonnac, les traits du beau lion expriment le dépit et il murmure avec un ton de persiflage :

— Comment! c'est pour cela que je suis repoussé... renvoyé I ... Ah ! c'est trop fort en vérité, mademoiselle, je vous aurais cru un meilleur goût !

Samsonnac, qui entend ces dernières paroles, secoue sa crinière comme s'il agitait des grelots et va se poser devant le jeune homme, en lui disant :

— Qu'est-ce que vous venez de dire, s'il vous plaît?... Répétez un peu vos paroles si vous l'osez... Ahl vous riez... Il paraît que c'étaif comique...

— De quoi vous mêlez-vous? répond le dandy; je ne vous parle pas, je ne vous connais pas. Je suis venu ici pour causer avec mademoiselle, et non pas avec vous.

— Vous êtes venu ici, dit Péroline, sous le prétexte de me commander des fleurs, mais en réalité pour me faire des propositions déshonorantes; cependant, déjà vous m'aviez suivie dans la rue... obsédée de vos discours, et je vous avais répondu que vous perdiez votre temps. Et malgré cela vous poussez l'audace jusqu k venir chez moi... La vue de ces enfants, de ma situation, de notre misère même, que je ne cache pas, parce qu'elle est honorable, rien ne vous arrête... vous teniez encore de me séduire par vos infâmes propositions... et

LA FAMILLE BRAILLARD

'."■!: <|ii<: je les iT[ioMPse, V0U3 me 'iites que j'ai un amant !... Je le île, iDoiisicur, vous m':! vez insultée, ctjeiie nuis pus faite pour l'être. Le mon'-iiMir lilégant est un peu décoiitCfiancé par ce i|ue vient de i dire l'croline, il ne s'attendait pas ,'i trouver tant di; fMrnietc, tant '■ Icvalion dans le lanftage d'une simple ouvrière. Il ne sait que ré-

, !)ilru lorsque Samsonnac, allant à lui, le regarde de l'ort près en lui

di>.'int :

— Ah ! vous avez insulté mademoif^clle, eh bien I alors, monsieur, vous allez lui faire vos excuses, là, tout de suite, devant moi... ou sinon, c'est à moi que vous aur'cz affaire !

Ces mots irritent au dornier point le beau jeune homme, qui repousse assez brutalement le petit Bordelais en lui disant :

— Vous ôtcs fort drôle, mon petit homme; mais ùtez-vous de là, vous me gônez... En vérité, mademoiselle, vous devriez choisir un ;iiitre chevalier ; celui-ci n'est pas assez imposant ?

— Ah I c'est comme cela I s'écrie Samsonnac, et courant sur le inoiisieur il lui jette d'un coup de tête ses cheveux à travers le visage, '-11 lui disant :

— Tenez, mon grand I vous voyez que je suis assez haut pour vous attraper.

I.e jeune lion est furieu.'î, la crfnière de Samsonnac lui a balayé la figure et est entrée dans ses yeux, il s'essuie le visage avec son mouchoir en criant :

— Monsieur, vous me rendrez raison de cet outrage... nous nous battrons...

— J'y compte bien, c'est pour cela que je vous ai donné ua soufflet avec mes cheveux...

— Voilà ma carte... donnez-moi la vôtre.

— Avec plaisir... Tenez, Melchior Samsonnac, courtier en vins, passape Saulnier, 7.

— Voici la mienne...

— Ah I voyons un peu à qui j'aurai le bonhcurde crever la paillasse, Archibald de Saint-Ouen... Oh! oh! oh 1 de Saint-Ouenl... en voilà un nom I...

— Trêve de plaisanteries, monsieur... Demain à huit heures mes témoins seront chez vous... et qu'on vous y trouve surtout...

— Oh I ne m'insultez pas, ou cette fois je vous fais manger mes cheveux.

M. Archibald de Saint-Ouen, car nous savons maintenant que c'est l'ami intime de M. Rogillo qui vient do venir chez l'éroline, ne juge pas nécessaire de prolonger son séjour pliez la jolie fleuriste et après avoir, jeté un regard courroucé autour do lui, il sort en tirant sur lui la porte de façon à la briser; petite vengeance que se permettent toujours les gens en colère.

— Enfin vous voilà débarrassée de votre poursuivant I ditSamsODnac en allant presser les mains de la convalescente.

— Ah I mon cher monsieur Samsonnac... à quel prix... vous allez avoir un duel avec ce jeune homme et c'est moi qui en suis la cause... Ah I je suis désolée...

— Et moi je suis enchanté de prouver à ce monsieur que les petits hommes valent bien les grands... Ceci ne vous regarde plus, cela m'est personnel... il m'a insulte aussi, moi!

— Oui ! oui ! dit Rosinette, il aura raison de se battre... Cet hommelà ennuyait ma sœur, il lui parlait bas, puis il ne voulait pas s'en aller... Ah ! si j'étais grande, je me battrais, moi I...

— Mais laissons ce monsieur, qui sera peul-èlre beaucoup moins crâne demain, et occupons-nous de vous... Vous avez donc olé trèsmalade, chère enfant ?

— Oh! oui... bien malade... et je suis encore bien faible...

— Et cet animal qui vient vous bouleverser... Eh I mon Dieu... votre cheminée... plus de pendule... plus de flambeaux... Ah I pauvre amie... je comprends... On I mais me voilà do retour, j'ai fait une bonne tournée... j'ai mis de côté... j'ai enflé les frais de roule, j'avais comme un pressentiment que cela me servirait... et j'espère bien qu'on ne me refusera pas mon argent à moi... je ne prends pas le même intérêt que ce monsieur...

En disant cela, Samsonnac sort de sa poche cent francs qu'il pose sur la lable.

— Mais,, mon ami, je vous jure que nous n'avons pas besoin d'argent maintenant, dit l'éroline; nous en avons encore de la vente do notre pendule, et puis je reconmionce à travailler...

— Et moi je vous jure que si vous me refusez, je ne vous rcvcrrai de ma vie!... Ceci est un prêt, vous me rendrez quand vous serez riche... Vous êtes mes sœurs... je suis votre frère... c'est à ce titre que je partage avec vous.

— Ma sœur, dit Rosinette, il ne faut nas le refuser, puisque ça le Iftcherail... D'ailleurs, c'est moi qui conduis la maison maintenant... et j'accepte.

— Bravo!... voilA une petite qui parle bien... et notre cousin Isidore, qu'en fiiites-vous ?

— Il a été obligé de suivre son père cl sa belle-mère à leur campagne de Livry... voilà un mois qu'il est parti... il ignore que j'ai été malade...

— Pauvre garçon I il vaut mieux qu'il ne l'ail pas su !

— Oh ! je suis" bien siârc, moi, qu'il aurait quitté sa campagne pour Tenir voir ma sœur...

— Mes enfinls. c«fér'>r.s q'ir; vrps -niivais jours ' '•(■• voilà lie rctf)ur... je viendrai voii« cgayçrun p<ni... A It

flacon de vin de Grenache que je prie la nouvelle mai'; . . "o

d'arcfpler.

— C'est gentil d'aroir pensé à moi I dit Rofinette; mais sois tranquille, mon ami, je ne le boirai pan à moi seule... Eh bien, ma s<eur, tu ne dis rien... tu as l'air triste...

— Ah I je pense à ce dncl !...

— Et moi, je vous prie de n'y point penser... il finira bien, j'en ?ui« certain... Ah I fichtre I et mes témoins... il faut que je m'en occupe... Au revoir, mes enfants, je reviendrai vous voir demain.

— Ah I n'y manquez pas surtout... sans quoi...

— Je vous dis que je reviendrai... mes pressentiments ne me trompent jamais... Au revoir donc, à demain.

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