‹ MoustacheChapitre 93 sur 281 · XXXI. — l'amour et l'ajcitié · texte numérisé non relu

XXXI. — l'amour et l'ajcitié

— Je me bats demain ! se dit S imsonnac en retourfiant chez IuL C'est bète... c'est bien bête les duels... Je ne me repens pas de ce que j'ai fait... oh I non, ce serait à recommencer que j'agirais de même... Mais c'est écal... c'est bien désagréable d'avoir un duel... de se dire : Demain on me tuera peut-être... ou c'est moi qui tuerai l'autre... c'est bète !... mon Dieu que c'est bêle !... Que le diabl'? emporte ceux qal ont inventé les duels... Il est vrai que cela date de loin... Les hommes ont toujours dû se battre entre eux... est-ce qu'ils peuvent être longtemps d'accord?... Tantôt je me réjouissais, je me disais: Je vais faire un bon dîner aujourd'hui... j'irai chez Deffieux,jeme payerai un parfait au café... A présent je n'ai plus que ce maudit duel dans la tète, et ça m'ôle l'appétit. Je lire pas mal le pistolet... j'ai plusieurs fois abattu la poupée... mais si l'autre choisit l'épée... il en a le droit, c'est lui qui a reçu le soufflet en cheveux... ça ne claque pas comme avec la main, mais c'est toujours très-offensant... Allons chez Denisart, il sera mon témoin, de plus il tire très-bien l'épée, il me donnera des leçons toute la soirée... Mon Dieu! que c'est bêle de se battre... Et diner... il faut pourtant dîner... je vais payer à dîner à Denisart...îet mon second témoin... Ah ! quel ennui... Tant pis! je prendrai mon portier, il a été soldat, cela suffit.

Samsonnac se rend chez son ami Denisart ; celui-ci est un étudiant en droit qu'il a connu à Bordeau\ et retrouvé à Paris. L'étudiant est une tète chaude qui a déjà eu plusieurs affaires d'honneur; il accepte la nroposition que lui fait le courtier en vins de lui servir de témoin, et à la place du portier que Melchior comptait prendre pour second témoin, il promet d'amener un de ses amis.

— Mais de griice, mon cher, dit Samsonnac, donnez-moi bien vile une leçon... que j'apprenne à tirer l'épée et à me défendre proprement ; si même vous pouviez m'apprendre à désarmer mon adversaire, cela serait encore mieux...

— C'cDt très-facile... j'ai ici des fleurets... Mais il est l'heure de dîner... nous nous escrimerons après...

— Non, une leçon tout de suite, je vous en prie, pour me donner de l'appélit... nous recommencerons après diner.

L'étudiant prend ses fleurets, donne un masque à Samsonn.ic, et la leçon commence. Le jeune Bordelais y met tant d'aciivito, tant de feu, qu'en jouant de son fleuret à tort et à travers, il touche son mailro, qui s'écrie .

— Bravo!... je !ie sais pas quelle botte vous m'avez portée... elle n'est pas dans les règles, mais vous m'avez touché...

— Pourvu auc je blesse mon homme, je ne tiens pas à ce que m soit dans les règles.

— Allons dînerl

— Encore un peu de leçon...

— Soit... Ah! prenez garde... vous ne paret pas Lieu, je vous ai touché!...

— C'est que j'ai voulu me rappeler la règle...

— Allons diner...

— Encore quelques boites...

— Fichtre! comme vous y .liiez... Si je n'avais pas bien tenu mon épée, elle me sautait des mains... vous avez uno terrible force dans le poignet...

— Cela vient de mes cheveux... je tiens de Sanison

— Décidément cela ira très-bien... Allons dîner.

— C'est égal, c'est bien bète de se battre.

— Cependant, Samsonnac, vous n'èles pas poltron?

— Non, certes... etpour celte jeuno fille dont j'ai pris la défense, je me jetterais dans l'eau, dans le fou sans hésiter!... Vous me verri'i sur le terrain, je serai un bon!... ce n'en est pas moins stupidc de se battre.

Ces messieurs vont dîner, puis, après le café, S;imsonnac dem.tnde encore une leçon d'escrime. La soirée se passe ainsi, et, rentré cJie* lui, le jeune Bordelais se met encore à tirer au mur avec, la badine quf bat ses habits.

Le loiuleuiain, à huit heures du malin, Samsonnfic a chex lui sef dou\ témoins, et liieiilôtil voit arriver deux jeunes gens fort elegauUi, ce sont les témoins de son ad>orsaire.On prend n-ndez-vous pour une heure à la porte de Saiiil-Mandé; le froid, qui est as.se?. \if, permet <te penser qu'on rencontrera peu de promeneurs. H. Archibald a cboiti

LA FAMILLE BRAILLARD

pour aniie l'épée; les clioses étant ainsi convenues, on se sépare dans fi's termes les plus polis, et Samsonnac oiumèue ses témoins déjeuner, eu Si- (lisant en iui-mèuie :

— Ça revient cher, un duel... je ne veux pas me battre souvent.

A l'heure convenue, deux voitures amenaient au rendez-vous adversaires et témoins. Samsonnac ne se disait plus : Ah! que c'est héle de se battre ! Il peusait à Péroline et se trouvait heureux d'être son vengeur.

Le bel Archibald paraissait beaucoup moins fanfaron que la veille ; il avait la figure sombre et ne .semblait plus disposé à se moquer de son adversaire. Cependant on choisit le terrain, et au moment où les deux combattants vont mettre habit bas, l'ami Denisart s'avance au milieu d'eux en leur disant :

— Voyons, messieurs, avant de vous battre, il est de notre devoir, à nous lemoms, de vous demander si celte affaire ne pourrait pas s'arran^'er paciliquement... Y a-t-il eu vraiment offense grave?

— Oui! oui! s'écrie Arcliibald en ùlant son habit et le jetant à terre, monsieur m'a outragé en me jetant ses cheveux dans la ligure... j'en veux satisfaction !

— Je ne demande pas mieux! répond Samsonnac en ôtant à son tour son habit, car je vous trouve bien plus coupable, vous qui traitez comme une lorette... comme une... pas granu'cliose, une personne aussi honorable que mademoiselle Péroline Braillard, que tout le monde doit estimer et respecter.

En entendant prononcer le nom de Braillard, Archibald demeure interdit, puis il balbutie

— Pardon, monsieur, mais comment avez-vous nommé cette demoiselle?

— Ahl vous ne saviez pas môme son nom en vous présentant à son domicile...

— Je savais qu'elle était fleuriste... voilà tout.

— Eh bien! monsieur, elle se nomme Péroline Braillard... elle travaille jour et nuit pour faire vivre son frère et sa sœur, car ces pauvres enfants sont orphelins, et cependant ils ont des oncles riches, des oncles qui font figure dans le monde... l'un avocat, l'autre retiré du commerce, qui a domestiques, maison de campagne... des rentes et une femme!... madame Cadet Braillard, qui dirige tout cela! et avec tant de bonté, de générosité, que M. Cadet, qui a vingt mille francs de revenu, laisse les enfants de son f.'-ère mourir de faim... Ala vérité, le frère aîné, l'avocat Désiré Braillard, en fait autant... mais celui-là a, dit-on, une fille qui lui mange tout... Voilà, monsieur, quelle est la famille de la jeune fille dont je me trouve honoré d'être l'ami, le frère, et aujourd'hui le défenseur... Maintenant, quand vous voudrez, je suis à vos ordres.

Mais, au lieu de se mettre en garde, Archibald jette de côté son épée en disant :

— Monsieur... j'avais déjà entendu parler de mademoiselle Péroline... Je sais donc que tout ce que vous dites est vrai... et je reconnais que j'ai eu tort... grand tort de me conduire avec elle comme je l'ai fait, et de lui tenir des propos qu'elle n'est pas faite pour entendre. Je lui en fais hautement mes excuses... devant ces messieurs... Si cela ne lui suffit pas, j'irai les lui faire à elle-même... Et maintenant, monsieur, je regarde tout combat entre nous comme superflu... à moins cependant que vous n'y teniez absolument!..

Samsonnac est tout surpris de ce qu'il entend, mais dans le fond du cœur cela ne lui est pas désagréable; cependant il prend un air de dignité en répondant :

— Monsieur, si je n'écoutais que mon penchant, j'aimerais mieux guerroyer... mais je connais la sensibilité de mademoiselle Péroline... elle était désolée d'être la cause d'un duel, quoique cause bien involontaire! elle sera donc bien heureuse en apprenant qu'il n'y a pas eu de sang versé et que les choses se sont passées ainsi... Par conséquent, j'accepte les excuses que vous lui faites... et je remets mon babit.

Archibald en fait autant. Ces messieurs se saluent courtoisement, quoique sans se donner la main, et chacun remonte dans la voiture qui l'a amené.

— C'était bien la peine de tant t'escrimer hier à l'épée, dit l'étudiant Denisart au petit Bordelais.

— Mon cher ami, répond celui-ci, je n'en suis pas fâché... on ne sait pas ce qui peut arriver... cela peut me servir une autre fois.

Pendant que eci se passait, on était dans la plus grande inquiétude chez les trois oryhelins. La pensée qu'elle était cause d'un duel poursuivait sans cesse Péroline et lui faisait éprouver les plus vifs tourments. Dès le point du jour, elle avait appelé Rosinette pour lui demander l'heure, et la petite sœur lui avait répondu en se frottant les yeux :

— Mais, ma sœur, tu oublies donc que nous n'avons plus de pendule?... Je ne sais pas l'heure mieux que toi!

— Ah! tu as raison! oui, j'oublie souvent cela...

— Veux-tu que j'aille demander chez une voisine?

— Non, non, il est trop tôt, il ne faut éveiUer personnel

— Mais pourquoi ne dors-tu pas, toi?

— khi Rosinette, comment veux-tu que je dorme lorsque je sais que c'est aujourd'hui que ce brave ieune homme... notre véritable ami, v» ge battre pour moi?...

— C'est vrai, ma sœur. J'ai rêvé de Grosse-Tête toute l.t nuil... Mais il était gai... il dansait, il élait habdié tout en rose... Oli! cela doit être un bon signe... Je suis sûre qu'il ne lui arrivera neu... A quelle heure doit-d se battre?

— Mon Dieu, je ne sais pas, moi ; c'est le matin, saos doute... Ah I que le temps va me sembler long !

— Avec êes in(|uiélude8, tu vas encore te rendre malade.

— Que veux-tu, ce n'est pas ma faute!... Est-ce que tu n'es pas inquiète, toi?

— Oh! si... mais je me raisonne... Il n'y a que cette petite marmotte de Popol qui est bien tranquille... il dort comme un sabot.

— Oh! ne l'évedle pas... il est bien heureux.

Chaque heure qui s' écoule ajoute à l'inquiétude des jeunes filles. Midi a sonné à l'église voisine, et Samsonnac n'a pas paru. Tout à coup on entend monter précipitamment dans l'escalier, puis on s'arrèic devant la porte :

— Le voilà! c'est lui! crient les deux sœurs, et Rosinette court ouvrir; mais, au lieu de Samsonnac, c'est Isidore qui se précipite dans l'appartement et vient prendre les mains de Péroline, en lui disant :

— Chère cousine! il est donc vrai, vous avez été bien malade...

— Isidore!... vous voilà!... quel bonheur... Oui, j'ai été malademais qui vous l'a dit?

— Votre voisine du carré, que j'ai rencontrée en bas.

— Oh! oui, mon cousin, ma sœur a été bien malade, val et nous avons été bien tourmentés !...

— Pauvres enfants!...

— Elle ne vous dit pas aussi, Isidore, qu'elle a été ma garde... qu'elle m'a soignée, veillée... enfin qu'une personne de vingt ans n'aurait pas fait mieux...

— Chère petite... viens donc m'embrasser!... Mon Dieul mais sur votre cheminée... plus rien... Ah! je devine... et je n'étais pas là... et je n'ai rien su... rien fait pour vous!

Isidore verse des larmes. Péroline s'efforce de le consoler en lui disant :

— Mon cousin, nous n'avons manqué de rien, je vous le jure ; et qu'importe que nous nous soyons défaits de quelques objets qui ne nous étaient pas indispensables?... Nous avons toujours les plus précieux!

Et les regards de la jeune fille se portent sur les gravures de son père.

— Oh! ma belle-mère! s'écrie Isidore avec l'accent de la colère, c'est par un raffinement de méchanceté que vous m'avez retenu à la campagne jusqu'à ce jour... oui, j'en suis certain... Mais aujourd'hui je n'ai pas pu y tenir... je suis parti...

— Sans eux, Isidore?

— Oui, sans eux... je ne pouvais plus exister sans vous voir...

— Cher cousin!...

Et les deux jeunes gens se regardent tendrement, et ils ue peuvent se lasser de lire dans ces yeux où ils se mirent tout cet amour qui, depuis un mois, n'a pu se communiquer.

— Puisque mon cousin est là, dit Rosinette, je vais profiter de ce temps où tu ne seras plus seule pour aller faire les provisions de la journée... Car c'est moi qui vais aux provisions maintenant, Isidore, c'est moi qui mène la maison!... Mon cousin, tu ne t'en iras pasavant que je sois revenue.

— Oh! non, je veux rester longtemps, si Péroline le permet, je veux me dédommager de tout le temps que j'ai été sans vous voir...

— Eh bien! reprend la petite fille, je demanderai l'heure en bas... car tu n'as pas de montre, je crois, mon cousin?

— Non; madame Cadet a persuadé à mon père que si j'avais une montre, on me la volerait.

— Je demanderai l'heure... car vois-tu, Isidore, nous sommes bien inquiètes sur le sort de notre ami Samsonnac, qui est allé se battre pour Péroline...

— Mon Dieu!... que me dites-vous! qu'est-ce que j'apprends!...

— Ah 1 Rosinette, tu ne peux pas te corriger de bavarder ainsi!... Moi qui voulais cacher cette affaire à Isidore...

— Pourquoi donc cela?... il l'aurait toujours su par Grosse-Tête quand il va revenir... D'ailleurs il fallait me faire signe, je ne pouvais pas deviner...

La petite fille est sortie, et Péroline raconte alors à son cousin tout ce qui lui est arrivé. En apprenant qu'un jeune homme a poursuivi celle qu'il adore, et qu'il est venu jusque chei elle lui faire d'indignes propositions, Isidore ferme ses poings et se promène dans la chambre avec colère en s' écriant :

— Mon Dieu !... et je n'étais pas là pour le chasser, cet homme... Oh! mais je le connaîtrai! je le tuerai, cet insolent...

— Isidore, de grâce, calmez-vous... Notre ami Melchior Samsonnac est arrivé, il a traité ce jeune homme comme celui-ci méritait de l'être... une provocation s en est suivie... et sans doute ils se sont battus aujourd'hui... N'est-ce donc pas assez d'un duel, grand Dieu! et faudra-t-il encore que je tremble pour vous?...

— Mais, ma cousine, si notre ami n'a pas tué ce monsieur, il faut cependant que je le tue., moi.

— Par pitié, ne dites pas de oes «boses-là, elles me font mal... et je suis encore bien faible!...

— Pardonl... ah! pardon, chère cousine, j'ai tort... mais c<;pRncaiii... 81 sauisonnac ne revenait pas... vous savez le nom de ce monsieur?

— Non, mon cousin, je l'ai oublié, et si je m'en souvenais, soyez persuadé que je ne vous le dirais pas.

Isidore se frappe le front en murmurant :

— Poursuivie... insultée par un inconnu... et ce n'est pas moi qui suis son vengeur... Mon Dieu! n'élais-je donc pas déjà assez malheureux I

— Assez malheureux, dites- vous? Quel nouveau sujet de peine avez-vous donc?... Mon cousin, il faut tout me dire, car vous voyez bien que, moi, je vous dis tout ce qui me regarde.

— Ah! ma cousine, c'est ma belle-mère qui ne sait qu'imaginer pour me tourmenter! Oh ! mais cette fois je suis bien décidé à partir... a ne plus rester chez mon père, si on me parle encore de cet affreux mariage...

— Quel mariage? s'écrie Péroline, à qui ce mot a fait monter le sang au visage.

— Figurez-vous, ma cousine, qu'à Livry nous avons pour voisin un ancien tanneur nommé Montrognon... un homme très-commun, qui a une femme et une fille dans son genre... mais ces gen.s-là sont riches! et pour madame Cadet, cela équivaut à toutes les qualités. Ne | s'est-elle pas mis dans la tôle de me faire épouser mademoiselle Arthémise Montrognon, une grande demoiselle rouge et vilaine! Oh ! mais alors môme qu'elle serait belle comme un ange, est-ce que je voudrais l'épouser... puisque j'en aime une autre... puisque mon cœur n'est plus à moi !...

L'émotion de Péroline redouble, et elle balbutie d'une voix tremblante :

— Vous en aimez une autre, mon cousin?... Aht... et le lui avezvous dit, à cette autre?

Isidore tombe aux genoux de sa cousine et prend ses mains, qu'il presse avec force, en s'écriant :

— Ah! Péroline... ai-jedonc besoin de le lui dire?... Ma cousine ! ne savez-vous pas que cest vous que j'aime... que j'adore... que j'aimerai toute la vie... que c'est vous seule enfin que je veux prendre pour femme, à moins que vous ne me refusiez... à moins que vous ne m'aimiez pas!... Cet aveu, ma bouche n'avait pas encore osé vous le faire... mais il me semble que mes yeux devaient le laisser deviner.

— Ohl oui, mon cousin, je l'avais deviné, répond la jeune fille dont la physionomie exprime maintenant le bonheur le plus parfait. Isidore... Ah! tenez, je ne sais pas feindre, moi! je ne suis pas urte coquette... pourquoi vous cacherais-je toute la joie que me causent vos paroles?...

— Chère Péroline! vous m'aimez donc aussi?

— Il le demande... Ah! je suis bien sûre que vous l'aviez aussi deviné.

Nos deux amants se répètent plusieurs fois le serment de s'aimer toujours; serment qu'on ne se lasse jamais d'entendre et de faire alors qu'il est sincère, et même souvent lorsqu'il ne l'est point Mais ici les deux bouches ne mentaient pas. Isidore et Péroline s'aimaient depuis longtemps, mais c'était la première fois qu'ils se le disaient, jugez donc du plaisir qu'ils y prenaient. Le bonheur qu'ils éprouvent leur fait oublier jusqu'au duel qui doit avoir lieu.

Une voix les tire de leur douce extase, c'est celle de Rosinetle, qui criait depuis le bas do l'escalier :

— Le voilà... notre ami Samsonnac... il se porte bien !... il n'a rien du tout... le voilà!... ne vous tourmentez plus!

En effet, Samsonnac paraît aussitôt accompagné de la petite fille. Isidore court à lui et le presse dans ses bras en lui disant :

— Brave ami, je sais ce que vous avez fait pour ma cousine... vous avez tenu ma place... Ah ! je n'oublierai jamais cela!...

— Notre ami, notre frère! dit à son tour Péroline en tendant sa main au jeune Bordelais; quel plaisir j'éprouve à vous revoir... nous étions si tourmentés ici!... Enfin... vous n'êtes pas blessé!

— Non, vraimeiil, jene suis pas blessé, répond Samsonnac en souriant, et il serait bien étonnant que je le fusse... puisipi'il n'y a pas eu de combat...

— Point de combat! s'écrie Isidore. Ah! je devine, le lâche ne s'est pas présenté... il a doniu' une fausse adresse!...

— Vous ne devine/, pas du tout, mon cher ami, laissez-moi vous narrer les choses telles iin'ellos se sont passées : Nous étions à une heure précise à laporledfSaiiil-iMaMdo.ce monsieur avec ses témoins, moi avec les miens ; l'arme çlioisie était i'épée, et je ne vous cacherai pas que depuis hier j'avais pris de fameuses leçons... il n'est pas défendu de vouloir défendre sa peau. Nous avions mis habit bas, nous étions tout prêts à nous escrimer, lorsqu'en répondant à une phraside mon adversaire, je me permis de vous nommer, chère douioisclli', en disant que j'étais très-honoré d'être votre défenseur. A peine eus-je dit votre nom, Péroline Braillard, que mon adversaire demeura tout interdit, puis il me questionna sur votre famille. Je lui dis tout ce que je sais... et je ne manquai pas <rarranger vos chers oncles coninie ils le mérilent... j'en demande pardon au (ils de M. Cadet, mais je n'ai dit que la vérité; lors(iue j'eus fini, mon adversaire s'avança vers moi d'un air contrit et me dit :

— J'avais déjà entendu parler de mademoiselle Péroline Braillard, p "" '■ ""

je sais qu'elle mériletous les éloges q;,'- v mus en faites, et je sois désolé de m'ètre conduit avec elle comme je l'ai fait. Veuillez lui adresser toutes mes excuses, que je vous fais devant ces messieurs et que j'irai lui faire chez elle, si elle le délire; quant à notre combat, il n'aura lieu que si vous y tenez absolument.

— Après avoir entendu ces paroles, je jugeai que le duel devenait inutile... je présumai môme que vous seriez heureuse de savoir qu'on ne s'était pas battu... Ai-je bien deviné? Si j'ai eu tort, parlez et je suis tout prêt à remettre llamberge au vent!

— Oh! non, mon cher monsieur Samsonnac, dit Péroline ; je suis bien contente, au contraire, de savoir que ce combat n'a pas eu lieu... Ce jeune homme a fait des excuses, que peut-on lui demander de plus, n'est-ce pas, mon cousin?

Isidore ne parait pas être absolument du même avis, il répond :

— Ma cousine... si vous êtes satisfaite... El comment s'appelle-t-il, ce monsieur qui avait entendu parler de vous sans vous connaître?...

Samsonnac a lu dans les yeux de Péroline la réponse qu'il devait faire :

— Mon cher Isidore, dit-il, cette affaire est vidée, comme on dit au Palais ; par conséquent, j'ai oublié le nom de ce jeune homme, qu'il n'est nullement nécessaire que vous sachiez.

— Mais, pourtant... .....

— Ah! mon cousin!... de grâce, n'insistez pas... J'ai ete si heureuse tout à l'heure... voudriez-vous à présent me faire du chagrin?

Péroline a dit ces mots avec une voix si touchante, qu'Isidore sent tomber sa colère. H prend la main de sa cousine et la presse contre son cœur en disant :

— J'ai tort!... j'ai tort... pardonnez-moi... Ah! mon cher Samsonnac, si vous saviez combien je suis heureux!... j'adore ma cousine el elle m'a avoué qu'elle m'aimait... Ah!... Péroline, excusez-moi de dire tout cela.... mais mon cœur est si plein... il a besoin de sépan-

— Est-ce que vous croyez par hasard m'apprendre quelque chose?... répond Samsonnac en souriant, mais je n'avais pas été cinq minutes avec vous deux, que je savais que vous vous aimiez!...

— Vraiment, mon ami?

— Oui, ma belle demoiselle. Ah! c'est que l'amour vrai, candide. naif, se trahit si facilement I... Il n'y a que les amours coupables qui sachent se cacher... et encore pas toujours.

— Mais, hélas ! reprend Péroline, à quoi nous serviront ces amours .... On veut marier Isidore à une dewoiselle riche!...

— Mais moi je ne veux pas épouser mademoiselle Montrognon!

— Il a raison... Mon Trognon... fi! je ne voudrais jamais épouser

— Mais alors môme qu'il ne se marierait pas à celle demoiselle, sa famille ne voudra jamais que je sois sa femme... moi qui n'ai rien !

— Mais si! mais si? s'écrie la petite Rosinetle, nous avons quelque chose... puisque notre ami Grands-Cheveux... nous a prête cent

— Samsonnac donne une petite tape sur la joue de Rosinelie en lui

disant : . , • . i

— Ma bonne amie, je crois que vous devriez vous faire tambour... c'est votre vocation !... ils tambourineut tout ce qu'ils savent !

— Oh I oui, elle est bien bavarde! dit Péroline. M.-iis, après loul, ceci ne doit pas être un mystère pour notre cousin.

— Notre ami est bien heureux, dit Isidore en soupirant.il peut vous obliger... et moi... après un mois d'économie, j'ai douze francs dans ma poche... . ,

— Allons, capédébious... point de chagrin... Entre nous, ce qui isl à l'un doit être à l'autre... Ah I si j'étais arrivé... mais je ne suis pas encore arrivé. C'est égal, je veux vous marier, mes eufanlsl je le veux... el j'y parviendrai!

— El les obstacles? . , ,

— S'il n'y avait pas d'obstacles, où serait le m^>e? vos aimables parents sont-ils de retour à Paris, jeune amoureux?

Pas encore, mais je crois bien qu'ils y seront dans deux lours.

— n,ijàl murmure Péroline en soupirant. Vous ne pourrez plus venir me tenir compagnie!... • -1 «,

— En attendant, j'emmène l'ami Isidore dîner avec moi,, car il ne faut pas trop fatiguer notre convalescente !...

— Vous avez raison. Samsonnac. je vous suis... mais ce soir nous reviendrons tenir compagnie à Péroline... et j'apporterai des g.Me.iux àPopol...

— Ah! merci, mon cousin!

— Pauvre petit ! comme il est sage.

— C'est vrai I dit Samsonnac en riant, il ne parle pas autant que sa jeune sœur !... . i- ,

Uosinetle regarde le jeune Bordelais d un air pique, en disant :

— C'est bien, monsieur Crosse-Tête, je ne dirai plus rien, puisque wus m'appelez lamloiir... J'aurais pu cependant vous dire encore quelque chose qui vous aurait bien étonné... c'est que si nous aMons voulu, nous serions bien riches à présent... parce qu un vieux monsieur nii est venu avec le tapissier nous oiTraii deux mille francs (les gravures de papa... Peux mille francs, c'est une fortune cela... mais nous avons refuse... et je ne vous dirai rien de loul cela... je l« aïs seulement à mon cousin Isidore..

LA. FAMILLE BRAILLARD

— Deux mille rrancsl s'écrie Samsonnac, diable, mais c'est un Ijciui prix t.. .

— C'est un vieux monsieur, fort riche, à ce ([ue nous a dit le lapispissier, répond Pcroline; il a un su|u'rl)c cabinet, et ci>s gravures lui luauquaicnt... Mais eût-il ofTcrt dix l'ois autant, il ne lus aurait pas eues... c'est notre richesso, à nous, et nous voulons la ^farder.

— Ah I ma cousine.. .je reconnais là votre piété filiale !... dit Isidore eu pressant la main de sa cuusiuc. .

— Cadédis! reprend Sainsonnac, si mon pérc avait fait des frravuresl... mais maihuureusement il n'a fait que des exploits I Allons diuer.

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