XXXII. — RETOUn DE L ENFANT PRODIGUB
Ainsi que l'avait prévu Isidore, son père et sa belle-mère reviennent bient6l il Paris avec leurs enfants, et le jeune homme est fortement Kroiiilé pour avoir quitté la campiigne avant eux. Puis iiuidame Cadi'l lui dit encore qu'il faut(iu'il se décide à épouser mademoiselle Artliiinise Montrognon; mais Isidore, poussé à bout, <|éclare d'un ton très-IVrnie que celle demoiselle ne sera jamais sa femme.
— Pour refuser un aussi beau parti I s'éoiie madame Cadet, pour faire fi d'une demoiselle qui a cinquante mille francs de dot, il faut, monsieur mon beau-lils, que vous ayez quelque raison... ou quelque folle passion secrète...
— Ma femme parle très-juste, dit M. Cadet en arrangeant au-dessus de ses oreilles les boucles de ses cheveux. Mon fils, on ne refuse pas un parti de cinquante mille francs dans votre position... Vous n'avez que la moitié de cette souime par votre mère... vous n'avez pas une position faite... vous êtes médecin, mais vous n'avez pas de malades... Abl si vous aviez desmaiades...mais vous n'en avez pas... Quels sont donc vos motifs pour refuser la maiu de mademoiselle Moutroguon ?
— Eh bien! mon père... j'aime ailleurs...
— Vous aimez ailleurs... sans en avoir demandé permission à votre pèrel s'écrie la grosse dame. Voilà ce qu'on apprend dans vos écoles!... Et qui aimez-vous, monsieur?
— Ma cousine Péroline... c'est elle seule que je veux épouser... je n'aurai jamais d'autre femme.
Madame Cadet saute sur son fauteuil de façon à le faire craquer, en s'écriant :
— J'en étais sûre... j'en avais une doutancel... il aime cette péronelle... cette fille de votre frère Adrien... il va chez eux malgré notre défense. Vous l'entendez, monsieur Cadet, et vous ne tonnez pas !
L'ex-pharmacien tirait toujours sa perruque et ne semblait nullement disposé à tonner. Cependant il murmure :
— Certainement, Doxie, je n'approuve pas Isidore... d'autant plus que Péroline n'a rien... Ah! si elle avait quelque chose... alors un cousin peut épouser sa cousine... cela arrive fréquemment.,.
— Taisez-vous, monsieur Cadet, vous êtes d'une faiblesse indigne... vous ne savez pas être homme...
— Comment, madame, je ne sais pas être homme!...
— Non, monsieur... vous m'avez déjà laissé insulter par ce... quelqu'un qui n'a pas peur de vous!... que vous n'avez pas eu l'esprit de trouver. Aujourd'hui votre fils me manque de respect en lefusant le parti superbe que je lui propose... il vous désobéit en allant chez les enfants de .M. Adrien... en se permettant d'aimer mademoiselle Péroline... Il faut mettre ordre à tout cela... M. Montrognon désire marier sa fille pour ses étrennes... nous sommes à la moitié de novembre, si d'ici là M. Isidore n'est pas devenu obéissant... il ira chercher fortune ailleurs ! Voilà ma volonté et il faudra qu'on s'y confoime.
Madame Cadet s'éloigne majestueusement après avoir dit ces mots, auxquels son mari a répondu :
— Ou s'y conformerai en se drapant dans sa robe de chambre, tandis qu'Isidore prend son chapeau en se disant :
— Eh bien! j'irai chercher fortune ailleurs... Péroline a recouvré la santé maintenant, c'est le principal... Je sais bien que je ne puis pas l'épouser tant que je n'aurai pas de quoi la nourrir, et mon jjére ne veut me donner ce qui me revient que quand j'aurai vingi-cinq ans... Onm'a dit que j'avais le droit de le lui demander avant... mais je serais bien fâché d'avoir jamais sur ce sujet aucun démêlé avec mon père. Ce qu'on ne me fera pas faire non plus, c'est ce mariage avec mademoiselle Arthémise, et ce qu'on ne peut empêcher, c'est que ma cousine et moi nous nous aimions en dépit de toutes leurs colères.
) Le lendemain de cette scène, sur les dix heures du matin, on sonnait à la porte de l'avocat Braillard. La servante ouvre à un individu d un âge déjà avancé, mais qui semble jouir d'une excellente santé. Ce particulier porte un paletot de gros drap, un pantalon en velours de coton, un gilet de laine boulonné hermétiquement; il a une cravate de couleur, de gros souliers auxquels on a prodigué les clous, et sur la tête un petit chapeau rond à forme basse et en cuir verni, dans le genre de ceux que portent les marins. Sa figure est haiée par le soleil, ses traits sont assez réguliers, ses yeux petits ont uue expression de finesse et de gaieté qui prévient en faveur de son esprit, sa bouche est aussi légèrement moqueuse, son nez pas mal retroussé et ses pommettes saillantes; il a les cheveux gris et point de barbe. Tout cela forme uu etu^-^iblf vii ne serait nas désagréable, si uuc cicatrice
profonde, (|ui part du bas de l'oreille gauche, traverse toute la jou ne s'arrête qu au nez, ne défigurait beaucoup^ ce monsieur auqui i peut donner de cimpiante-trois à cinquante-cuiq ans.
Cl! [lailiculicr porte d'une main une grosse canne en coniouiller, l'autre un |ia<|uet peu volumineux, et il dit d'une voix forte :
— Suis-je ici chez Désiré Braillard, avocat?
La servante, tout étonnée qu'on ^t^ perrni'tte de dire le nom de maître sans le précéder du mot muusieur, regarde de travers le [,■ . sonnage qui est devant elle, en répondant :
— Oui, vous êtes ici chez monsieur... je dis monsieur, moi I... chez monsieur Braillard, avocat I...
— Et est-il à la maison ?
— Monsieur est daus son cahiuet, mais je ne crois pas qu'eu ce i.. ment il puisse...
— Assez, assez, la fille... il y est... ça suffit... en avant alors. Et, poussant la domestique de côté, cet individu si familier ei.i;
dans I appartement et tiaverse tout de suite l'antichambre sans écouter la servaule qui lui cric :
— Monsieur... où allez-vous?... est-ce qu'on entre ainsi chez uo avocat?...
— C'est bon! la bonne, lais.^ez nous-tranquille, je trouverai bien...
Et, en effet, il a bientôt trouvé la porte du cabinet de niaitre Braillard ; celui-ci est assis à son bureau, occupé à parcourir des papiers. Il lève les yeux en voyant entrer quelqu'un, et le nouveau venu s'ar-
! rête à la porte et se met à rire en disant :
— Eh bien!... me voilà, moi!... je pge bien qu'on ne m'attendait pas!... Ah! ah! voilà comme je surprends mon monde!...
L'avocat regarde d'un air étonné le personnage qui est devant lui. Celui-ci reprend :
— Comment, Désiré, tu ne me reconnais pas?... Au fait, il y a des années de i)assces...et je suis un peu détérioré... Allons, frère, viens m'embrasser.
— Serait-il possible!... Gaspard !...
— Eh! oui, Gaspard... Hé! allons'donel...
L'avocat court embrasser son frère; il lui presse la main avec affection, puis le regarde et s'écrie :
— Ma foi, si tu ne t'élais pas nommé je ne t'aurais jamais reconnu... et cependant, maintenant... oui, je retrouve tous te trais... mais celte grande cicatrice te déligure uu peu!...
. — Et puis vingt-cinq ans d'absence... car il y a cela avec ^elque mois...
— Et l'on te croyait mort !... tu ne nous a jamais donné de les nouvelles.
— Tu sais bien que je n'aimais pas à écrire... Ce cher Désiré... et lu vas bien?
— Comme tu vois... un peu fatigué par le travail... le tracas des affaires...
— Et les autres frères ?
— Les autres... mais Cadet a perdu sa première femme, dont il u eu un fils... il s'est remarié avec, une demoiselle riclrt, dont il a deux enfants... il est fort à son aise, s'est retiré du commerce et ne fait plus rien.
— Et Adrien?
— Ah 1 pour celui-là... il est mort il n'y a pas très-longtemps... il n'avait rien amassé... quoique cependant il eût du talent... Il a laissé trois enfants, deux filles et un fils... qui ne sont pas hcuieox... et pour lesquels nous faisons ce que nous pouvons...
— Ce pauvre Adrien... je le regrette, c'était un aimable garçon... j'avais un peu de ses traits, disait-on. C'était celui de nous quatre qui avait le plus d'esprit!
— Merci... tu es toujours moqueur, toi!
— Enfin... après vingt-cinq ans, sur trois frères, j'en retrouve deux, il ne faut pas trop se plaiiidre... Et toi, mon vieux?
— Moi, je suis veuf... j'ai une tille charmante... que j'ai mariée il y a peu d'années... malheureusement ce mariage n'a pas tourné comme je l'espérais... et cela m'occasionne beaucoup de tracas. Mais parlons de toi, à présent... Tu étais ahé en Californie pour faire fortune... as-tu réussi?
— Non, vraiment!... j'ai eu un beau moment, cependant; oui, après bien des fatigues, des ennuis, j'avais amassé deux cent mille francs...
— Oh ! mais c'est très-beau cela I
— Oui, ce serait beau si j'avais su les garder, mais j'ai voulu les doubler, j'ai acheté un café... la foule y venait... mais personne ne payait... Bref, j'ai été enfoncé... J'ai tout perdu! et je reviens à peu près sans le sou... pas tout à fait cependant, car mes frais de voyage payés, il me restera deux cent soixanle-dix francs de rente... ce qui fait à peu près quinze sous à manger par jour...
— Diable I si c'est avec cela que lu comptes vivre à Paris, tu aur. s de la peine, mon pauvre Gaspard ! ... Avoir été vingt-cinq ans dans un pays où la terre produit de l'or et revenir avec un si mince revenu... je ne t'en fais pas mon compliment I...
— Ah! mille bourasques! si tu crois que j'ai passé tout ce temps-là à gratter la terre pour y chercher de l'or, tu te trompes diablcmcut... J'ai bien vécu, je me suis amusé... j'ai pris du bon temps et bu du bon vin,., je ne le regrette pas... car les beaux jours perdus ne se re-
LA FAMILLE BRAILLARD
Irouveot pas... c'est comme ia jeuDesse, une fois passé, cUcnercvieut plus.
— Uais cette balafre qui te traverse le visage... est-ce ea t'amusaot |ue tu l'as attrapée?
— Non, c'est en me battant contre un drôle qui nie trichait au jeu.
— Ahl tu jouais aussi I -^ Là-bas on ne fait que cela, et un jeu d'enfer I Je ne suis revenu
sn France que parce que je n'avais plus de quoi jouer...
— Tu es donc toujours mauvais sujet?
— ' Ail! je le voudrais, mais l'âfîc m'a rendu raisonnable... il faut
rançer; je me suis dit : Retournons à Paris, près de mes frères, la m'aideront à trouver quelque place qui me fera vivre.
— Et que sais-tu faire?
-* Eicn du tout I mais on m'a dit qu'à Paris il y avait des places où
'on n'en demandait pas davantap:(! aux employés...
L'enirelien des deux frères est interrompu par l'arrivée de madame logille, qui entre brusquement dans le cabinet de son père en s'ériant :
— En vérité, tu n'es pas aimable, mon petit père... je t'attends chez Qoi. rb«!ure est passée et tu ne viens pas... "Tu sais cependant bien ue c'est pour une affaire très-importante... aussi je suis accourue... 'a bonoe m'a dit que tu avais un monsieur dans ton cabinet, mais que ela ne devait pas me pèner... je vois qu'elle a eu raison I
La jeune femme a dit ces derniers mots à demi-voix, et en jetant n regard dédaipneux sur le monsieur qui est avec son père, et qui a )ujours sur la tète son petit chapeau en cuir verni. De son côté, Gasard Braillard regarde presque avec admiration cette dame jolie, éléante, coquette, qui est la fille de sou frère.
— Ua chère Augusta, dit l'avocat, si je suis un peu en retard, ce 'est pas ma faute, j'allais me rendre chez toi, lorsqu'il m'est arrivé ne visite... à laquelle j'étais bien loin de m'altendre... tu vois...
— Je vois que tu peux très-bien renvoyer monsieur et lui dire de ivenir un autre jour...
— Oii 1 ma belle damel... on ne me renvoie pas comme cela, moi, ipond Gaspard en se mettant à rire, et d'abord il faut que je vous Bbrassel... ehl eh! elil...
— M'embrasser, moi, quelle horreur... éloiirnez-vous , monsieur, 3us empoisonnez le tabac, l'eau-de-vie, le rhum!... vous êtes un )rpsde garde ambulant... Mon père, défendez donc à monsieur de l'approcher .. en vérité je ne vous conçois pas...
— Ma fille, tu ne parlerais pas comme tu le fais si tu savais que onsieur est mon frère Gaspard, et par conséquent ton oncle.
— Serait-il possible?... monsieur est votre frère !... celui qui était irti pour la Californie il y a si longtemps!...
— Oui, ma belle nièce, j'étais allé faire un petit voyage d'agrément ins le pays de l'or...
Madame Uogille prend sur-le-champ un air aimable et sa voix miel- Bse, elle sourit à son oncle en lui disant :
— Oh ! pardon... mille fois pardon... excusez ce que je vous ai dit, on oncle; mais vous comprenez, ne pouvant deviner... quelqu'un le je n'avais jamais vu et qui voulait m'embrasser... '— Vous êtes tout excusée, ma jolie nièce... et puis je conviens l'en mer j'ai bu pas mal de rhum et chique beaucoup de tabac, il at bien se distraire, mais le goût en reste...
— Cela ue fait rien... embrassez-moi, mou oncle...
— Vous y consentez, maintenant...
— Oh 1 de grand cœur.
Madame Rogille tend sa joue à l'oncle qui revient d'Amérique et 'elle examine avec beaucoup de curiosité, elle s'est assise et ne aihle plus pressée d'emmener son père.
— Depuis quand étes-vous à Paris, mon oncle?
— Klil mon Dieu, ehère nièce, j'arrive ce matin du Havre parle jemiu de fer ; naturellement ma première visite devait être chez un trc...
— Ah 1 c'est bien aimable cela, et comptez-vous vous fixer à Paris )résent ?
— Certainement... Oh I j'ai assez de voyages comme cela... et puis, yez-vous, belle nièce, j'ai cinqnante-scpt ans, sans que cela passe... c'est-à-dire si, cela iiaraii, et puis assez souvent des accès de atte, des rhumatismes, des douleurs!... onfin je deviens patraque! rs il faut bien se tenir traïupiille.
— Oh ! sans doute, il faut se reposer, surtout quand on a amassé la fortune... et c'est ce que vous avez dû faire, cher oncle I
— Oh ! pour de la forluue... demandez à mon frère ce que je raptel... il vous le dira!
"— Oui, répond l'avocat en souri.int, il revient comme l'enfant promue, plus pauvre qu'il n'était parti!... sa fortune se compose de xanle-quiuze eeiilinies à manger |)ar jour.
— Alliiiis donc, vous voulez rire, mon père I dit la jeune femme [al la ligure se rembrunit déjà. Quinze sous par jour!... mais on ne 'ient pas de la Californie avec cela... c'est un pays où l'on va cher-
r do l'or, c'est connu cela, on n'a pas d'aulre but que d'y f.iire for- |ie ; quand elle est faite, on revient la dépenser en France, c'est it naturel; mon oncle aura certainement fiil eomme les autres... et st pour se moquer de vous qu'il vous aura dit qu'il reveuait sans ;eutl
— Est-ce vrai, Gaspard? dit maître Braillard en rf-gardanl son frère entre les deux yeux. Celui-ei s^<; met à rira et '• ■ ■ ■ 'i ■
— Elle est fort drôle, ma jolie nièce, elle airai; sa façon... En elTet, beaucoup de personnes ont ama)^~' danî
le pays d'où je viens, mais toutes ne les ont pas <.o,, . , j..- suis
de ce nombre-là... C'est que, voyez-vous, dans ce dianlc Oe pays il est encore plus difficile de conserver son argent que de le gagner... Moi aussi j'avais amassé une sooHne assez ronde... deux cent milie francs... mais comme je l'ai dit à Désiré, je me suis lancé dans une spéculation... je pouvais doubler mon avoir, j'ai tout perdu! ce sont les chances du commerce... Par exemple, je n'ai pas perdu m ii a[.[,clilet ma gaieté. .. voilà les seules ri'hesses qui me soient re-;- ■ -... et je sens en ce momentque je mettrais volontiers un morceau m js ladent !
Madame Ilogille, qui est redeveuue de très-mauvaise humeur, se lève vivement en s' écriant :
— Mon Dieu, mon père, nous oublions qu'on nous attend... c'est une affaire urgente... qui ne peut se remettre... Mon oncle nous excusera si nous le quittons... D'ailleurs il est probable qu'il va aller voir son autre frère, M. Cadet Braillard...
— Cadet... oh 1 oui, j'irai. ..c'est bien mon intention.
— Mon père va vous donner son adresse.
— Oh! c'est inutile, je la sais, on me l'a donnée au Havre, quelqu'un qui est lrè.s-lié avec Cadet.
La jeune femme se penche vers son père et lui dit tout ba.. :
— Débarrassez-vous de ce frère-là... ne le laissez pas s'installer ici, sans quoi vous ne pourriez plus vous en défaire, et il ferait fuir tous vos clients 1... Il est sale, vilain, il a l'air commun, il sent mauvais.
— Mais pourtant, Augusta, c'est mon frère et je dois...
— C'est aussi le frère de M. Cadet qui est bien plus riche que vous et qui s'en chargera... A propos, mettez mille francs dans votre poche... le mari de ma bijoutière est chez moi qui attend avec son mémoire, je ne puis pas le renvoyer sans argent, il serait homme à rester chez moi...
— Comment, mille francs!... mais tu me ruines, ma fille... je n'ai plus le sou...
— Il me faut mille francs ou cet homme me ferait une scène, du scandale... Cherchez bien, petit père, vous trouverez encore cette somme dans quelque coin...
Pendant que la jeune dame parle bas à son père, Gaspard Braillard se promène dans la chambre en murmurant ;
— Ah ça! est-ce qu'on ne déjeune jamais ici? J'ai bigrement faùm, moi... je crois que je mangerais facilement un gigot à moi seuil
— C'est gentil! cela promet! dit Augusta à son père. Celui-ci se tourne vers son frère en lui disant :
— Mais j'ai déjeuné, moi, j'ai pris mon chocolat depuis longtemps!
— Tu as déjeuné, c'est possible... mais moi pas...
— Lh! bien, ma servante te servira quelque chose pendant mon absence.
— Et puis je pense que tu pourras bien me coucher, n'est-ce pas?... Oh ! n'importe où, je ne suis pas diflicde, moi !
Madame Uogille s'empresse de repondre :
— Avec la meilleure volonté du momie, mon père ne le peut pas.., il est logé très-pelitement... et il ne peut pas faire dresser un lit dans son cabinet ou dans son salon... cela ferait un trop mauvais efTei :.:iprès des clients... mais mon oncle Cadet a un vaste a|>parteinen!. il lui sera très- facile de vous loger... Puisque vous savez son ailressc... allez-y... mais ou nous attend, mon père, dépèchons-nous, je vous en prie... Vous avez pris ce que je vousai demandé...
— Il le faut bien!...
— Bonjour, mon oncle, je vous salue...
— Au revoir, Gaspard, excuse-moi si jeté laisse., mais lu ^>•s qu'il n'y a pas de ma faule... au revoir.
L'avocat ot parti entraîné par sa tille. Le frère qui revient d'Amérique est resté seul dans le cabinet où il demeure quelques instants tout pensif. Puis il se met à cogner le parquet avec son bâton, en criant :
— liulà!... la domestique... quelqu'un !
La servante arrive avec son même air revèche et dit :
— Que désire monsieur?
— Cornes du diable I je désire qu'on me serve à déjeuner parce qu» je meurs de faim 1
— Monsieur, je n'ai rien du tout ici.
— Vous n'avez rien? eh bien ! allez chercher tout plein de cho=; s.
— Ceci ne se peut pas, monsieur, quand mon nuMtre est sorti il m'est défendu de bouger de la maison ]>arce que je dois répondre aux clients qui peuvent venir.
— Ah! c'est comme cela!... voilà une fichue baraque alors! P.is a coucliei... pas même à déjeuner!
El reprenant son bâton et son p.tquel, G;u<pard sort de chez son fièie l'avocat en se disant :
— Allons voi'" notre fi-ère Cadet.
XXXIU. — DKHXItM» BKPBKSFNTVTION.
La famille Cadet était réunie dans la salle à manger dCT.-.nl une I table bien servie ; une tempciature douce ajoutait au confortable du
TA FALHl.LE DIÎAII,L.\nD.
Nous allons tous procéder à votre emménagement. — P. 69.
déjeuner. Isidore ne faisait cependant point partie des assistants; il avait l'habitude de déjeuner fort sobrement il neuf heures du matin, avant de sortir, tandis que pour les autres inembrefe de la famille Cadet, le déjeuner, qui ne sn servait qu'à midi, était un repas important et auquel on donnait beaucoup de temps, d'autant mieux que, pour les gens qui n'ont rien à faire, le temps que l'on passe à table est celui qui s'écoule le plus vite.
M. Cadet, entortillé dans sa belle robe de chambre, venait d'attaquer une terrine de foie gras qu'il avait fait venir directement de î.'érac, de crainte de n'en pas avoir une vraie en l'achetant à Paris.
La grosse Eudoxie se récriait sur la cherté de ce mets, mais elle avouait que c'était fort bon. Le Deux -mille se fendait le visage jusqu'aux oreilles lorsqu'on lui donnait une truffe, et la Boite-auxlettres imitait son frère tout en disant :
— C'est dommage qu'il n'y ait pas une croûte îi ces pt\lés-là I
— Ma fdle, ce n'est point un pâté, c'est une terrine 1
— Alors, papa... pourquoi dit-on souvent : J'ai mangé du pâté de foie gras "?
— Parce qu'alors, ma fille, c'est un pâté au lieu d'être une terrine.
— Ah I et pourquoi donc que ça. . . c'est une terrine au lieu d'être un p;\té ?
— Parce que j'avais dit que l'on m'envoyât une terrine...
Mademoiselle Aurore ne semble pas encore satisfaite de ces éclaircissemenls, et la conversation menace de se prolonger sur ce sujet lorsqu'on sonne avec violence.
Madame Cadet en fait un bond sur sa chaise et s'écrie :
— Quel peut être le malappris qui se permet de sonner comme rcla!... C'est par trop sans gêne!... Julie! qu'on ne nous dérange pas... nous déjeunons... nous ne sommes pas visibles!
Mais Julie revient bienlôt dire :
— C'est un monsieur... qui n'est pas trop propre... qui a un chapeau comme les marins, et qui demande monsieur; je lui ai dit qu'on n'était pas visible, mais il s'eet mis à rire en répondant qu'on devait lêtre pour lui...
— Par exemple ! voilà qui est fort... Monsieur Cadet, est-ce que vous connaissez des marins?
— Pas le plus petit matelot, Doxic... pas le plus léger mousse 1
— Julie, renvoyez cet homme, qui s'est permis de sonner comme un bœuf!... Dites-lui que nous ue recevons pas quand nous déieu- Lons... •'
Mais la porte de la salle à manger s'ouvre, et Gaspard se montre avec son bâton et son paquet en s'écriant :
— Ah! vous déjeunez, vous autres; eh bien! il me semble au contraire que j'arrive très à propos, car j'ai une faim de cannibal !...
Tous les Cadet regardent ce nouveau venu, dont l'air et les ma* nières délibérés leur font presque peur. Madame est la première qui retrouve la parole pour dire :
— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur? est-ce qu'on entre comme ça chez les gens sans permission?... vous êtes bien hardi!...
— Chut!... pas si haut, la grosse maman; d'abord ce n'est pas " vous que j'ai aUitire, mais à ce brave homme que je vois là... daî une si belle robe de chambre... et qui a maintenant une perruque (^ le change diablement!... et pas à son avantage... mais c'est égal je le reconnais, mon Cadet!. .. et toi, voyons... dévisage-moi bien!
Mais l'ex-pharmacien avait beau considérer celui qui lui parlait, i ne le reconnaissait pas.
— Cet homme vous tutoie! s'écrie madame Cadet. C'est de plus en plus fort!... et de (jnel droit se permet-il cette familiarité?...
— Oui, la maman, je le tutoie... parce qu'un frère a toujours U droit de tutoyer son frère! Voilà le grand mot lâché... car je vois biM qu'il ne m'a\n-ait pas reconnu...
— Mon frère... quoi, monsieur... vous seriez... tu serais...
— Eli! oui, cornes du diable!... je suis Gaspard, parti de Paris I y a vingt-cinq ans, alors que tu n'étais encore que garçon apothicaire'
— Gaspard!... ah! ce cher frère... embrassons-nous!...
— Allons donc ! c'est bien heureux !
En apprenant que ce nouveau venu est ce frère de son mari qu élait allé en Amérique chercher fortune, madame Cadet change d( ton, elle tâche de devenir alTectueuse et tend la main à Gaspard ei lui disant :
— Quoi, monsieur, vous êtes le frère de mon mari I... ah! sij'avai su... mais vous comprenez... quand on ne sait pas... on voit entre chez soi quelqu'un que l'on ne connaît pas... celn étonne... cel effraye... il y a tant de voleurs à Paris...
— Vous m'avez pris pour un voleur, eh! eh! eh!
— Oh! je ne dis pas cela... mais embrassez-moi donc, mon beauj frère.
— Volontiers, ma grosse maman...
Cela ne plaît pas du tout à madame Cadet de s'entendre appek grosse maman, pas plus que grosse mère, mais elle dissimule et ten' ses joues à Gaspard, tandis que son mari ne se lasse pas de regarde] son frère.
Lk FAMILLE BEAILLARU,
';in;in;iiim!"iiiiiii!iiiiiir
Des billets de bmiiiue I : ! — P. 7».
— Comment! c'est loi, Gaspard!
— Eh I oui... c'est bien moi.
— On te croyait mort !
— C'est ce que m'a dit notre frère Désiré, de chez qui je sors...
— Tu es terriblement changé I
— Et toi aussi I
— Tu n'avais pas celte balafre sur la figure?
— Ndii, je l'ai attrapée là-bas.
— Quoique ça, je conimeiice à te reconnaître.
— C'est comme moi, eu cliercliant bien on se retrouve.
— Et tu reviens de la Californie...
— Oui, vraiment Isur/rt/jW/ivo'ii/e qui m'a ramenédeSan Francisco!
— Le pays où l'on trouve des pépites... des morceaux d'or qui pèsent plusieurs livres?
— Oui vraiment, oh ! j'en ai trouvé plus d'un !...
— Mes enfants, s'écrie madame Cadet, Ji quoi pensez-vous ! allez donc embrasser voire cher oncle.
M. Exupère et mademoiselle Aurore ne pensaient qu'à manger. Ils quittent leurs places d'im air maussade ot s'approchent de Gaspard, 5ui les embrasse, puis sourit en disant :
— Sapristi! voilà des mioches qui doivent bien jouer de la m;\- Choire... ils ont de la facilité pour cela... Ah! çà, mais vous étiez en tram de déjeuner quand je suis entré, il ne faut pas que je vous dérange... seulement je vous demanderai la permission de prendre place à votre table... car je n'ai i)as encore déjeuné, moi!
— Tu n'as pas déjeuné, Gaspard? alors mets-loi là bien vile entre ma femme et moi... Ali! ce pauvre frère!... liens, maintenant je le reconnais tout à fait!...
— Julie I vite un couvert ici pour mon beau-frère... heureusement vous tombez bien, nous avons une terrine de Nérac aux Irufl'c :... on ]ic doit pas manger de cela en Californie?
— l'ardonnez-moi... on mange tout ce qu'il y a de meilleur en France. .. on fait venir cela... |iAtés de foie, terrines, volailles farcies I... Cela nous arrive dans des boites de fer-blanc herniéliquomenl fermées et tout aussi bon que si nous le mangions à Paris... sonsez .liinc que dans le pays de l'or on ne se refu.se rien I...
Madame Cadet senipresse de servir son beau-frère et de lui ver.^er à boire, tout en i-luMcluint à le faire causer :
— Mon mari me parlait souvent de vous... monsieur Gaspard, il me disait : J'ai un frère qui est allé f;ùre fortune en Amérique... o'. ;-t un garçon rempli de moyens, il doit avoir réussi dans ses entreprises!... n'est-ce pas, mon ami?
M. Cadet, qui ne parlait jamais de ce frire-là à sa femme, regarde celle-ci d'un air étonné et répond :
— Tu crois... j'ai pu te dire cela..', je ne m'en souviens pas bien... mais c'est possible...
— Ah! quelle triste mémoire vous avez, monsieur!...
Et ces mots sont accompagnés d'un haussement d'épaules. Puii la grosse dame verse à boire à son beau-frère, qui ne fait que tordre, avaler et vider son verre.
— Vous avez bon appétit... cela se conçoit, après un voyage!
— Ohl j'ai toujours un excellent appétit...
— Notre vin est bon, n'est-ce pas?
— Pas mauvais pour de l'ordinaire, mais j'en ai bu là-bas de fameux...
— 11 parait que vous viviez bien là-bas?
— Oh ! je vous en réponds... une vie de Sybarite...
— Il doit ôlre fort riche! se dit madame Cadet, qui devient encore plus gracieuse et dit à son mari :
— Mon ami, pour fêter le retour de votre frère, si vous faisiez chercher à la cave une bouteille de votre bordeaux médoc?...
— Volonliers, Doxie; ma foi, j'y pensais justement...
— Ali ! voilà une fameuse idée.'bello-sœur!... Dis donc, Cadet, aa lieu d'une bouteille, fais en monter deux tout de suite, va!... elles no seront pas de trop.
— Julie, montez deux bouteilles de mon bordeaux médoc I La domestique va à la cave en se disant :
— Peste! comme on le traite ce fVèrc-là... il est répondant a.<sex mal mis... Mais apparemment que c'est son goût! et qu'il est riche malgré cela.
Madame Cadet cherche toujours à amener la conversation sur la fortune qu'elle suppose à son beau-frère, mais Gaspard, qui commence à juger son monde, ne veut pas s'expliquer av.-int d'avoir bien déjeuné, et lâche, au contraire, par ses repenses, de confirmer sa belle-suHir dans ses es[iorances.
— Vous revenez en France pour vous y fixer, mou cher be.iu-fr^ro ?
— Oui, chère soeur. Oh! j'ai assez de l'Amérique comme cela, j'y ai passé viiigt-einq ans... c'est gentil... Je vous demanderai de votre terrine derechef...
— Vous la trouvez bonne?
— Mais oui.
— Vous laisi.'z le commerce en Califormie?
— J'y ai fait une foule de choses... le prinoip-al, voyez-vous, dan.» ces pajs-là, c'est de gnBiier de l'argent... c'est le Lui universel... Je
LA FAMILLE nRAILLARD.
vous (leniundcrai à hoiie... ou bi'Mi non, tenez, passue-moi hi ûouteille... je me verserai moi-même, j'aime mieux cela... et <;a vous éviteni lu pelue...
— Comme il vous fera plaisir... et vous avez dû, dans ce riclie pays, tiajîiu'rile l'argent comme les autres?
— Bipre I je crois bien que j'en ai gagué... j'ai eu de l'or à remuer à la pelle... encore de la terrine s'il vous plaît... ou plutôt passez-lamoi... je me servirai, c'est plus commode...
Madame Cadet n'est pas trô's-sallBfaite de passer la terrine; elle trouve que ce frère-là mange ccmme un ogre et boit comme un trou; mais persuadée qu'il arrive a\ec une grande fortune, et se flattant (favauce qu'une partie en reviendra à ses enfants, elle passe à Gas-
fiard la fameuse terrine de Nérac que celui-ci attaque u'uue l'aeon si ormidable iiue M. Exupère s'écrie: — Ab I bieni s'il mange' tout, celui-là, il n'en restera donc plus pour nousl...
— Taisez-vous, mon fds, fl! que c'est vilain d'être gourmand, dit madame Cadet. Excusez-le, mon beau-frère, c'est un enfantl
— Je l'exeuse d'autant plus que je partage entièrement son opinion... il pourra bien ne pas lui en rester... Ahl voilà le fameux médoc... goûtons-le.
M. Cadet emplit les verre.» et choque le sien contre celui de son frère, en disant : — A ton lieureux retour, mon frère, au plaisir de te revoir parmi nouai
— Merci, je bois à la vôIre à tous... Ahl il est bon... oui, celui-là est bon... ahl c'est que je m'y connais, voyez-vous... Verse de nouveau, Cadet, que je trinque avec ton aimable épouse... car tu me fais l'effei, mon vieux, d'avoi» mis la main sur un bon numéro... C'est que voyez-vous, chère suitir, je regarde l'hymen comme une loterie... mais ûailet peut se vanter d'avoir un gros loi I à votre sauté.
— Vous ôles trop bon, mon beau-frère, vous ne vous êtes jamais marié ?
— Ma foi non... je nf. suis pas heureux h la loterie... hél hél...
— Et vous ne revenez pas à Paris dans cette intention?
— Non, de par tous les diables... Pardon, si je jure un peu... on jure beaucoup là-bas.. .
— C'est très-bien dt; votre part, cher beau-frère, d'agir de la sorte; car à défaut d'enfant.' vous avez des neveux et des nièces qui vous en tiendront lieul... Amore, allez donc embrasser votre oncle...
— Je tînis maçon pote, moi, nal
— Laissez donc CMtte petite manger... J'aime beaucoup les enfants quand ils mangent. . parce qu'alors ils ne crient pas. A boire, Cadet, tu ne vas pas, toi I tu n'ee pas solide au poste comme moil
— Non, c'est vrai... je m'étourdis vite.
— Mon mari esl très-.sobre... il n'a pas votre santé...
— J'ai trouvé nutre frère Désiré diablement vieilli.
— Ah I tu l'as I léjà vu ?
— Oui, je eroj ais y déjeuner, mais il avait fini. J'ai vu aussi sa fille... un beau bwn de fsmmel...
— Oui, dit madame Cadet, qui n'est plus enthousiasmée de madame Rogille, depuis que celle-ci est venue à sa campagne avec son amie Angelina. Oui... c'est une jolie femme... mais d'une coquetterie... et qui dépense un argent I... c'est eû'rayant... entre nous, elle rume son père... ou à peu près... mais c'est sa faute, il a toujours été trop bon pou relie...
— Ah ! voilà qui est fâcheux... mais son mari... car elle est mariée...
— Oui, à un imbécile... qui a fait de mauvaises afl'aires, et qui n'en est pas plu,'-. riche... ce qui prouve que c'est un sot!
— Ahl c'est (<onc à dire qu'à Paris on s'enrichit ordint faisant de mauv^ses affaires?
— Cela se voi., frère I cela se voiti répond M. Cadet en caressant sa perruque.
— Donne-moi à boire alors... J'ai appris aussi que nous avions perdu notre frèi i Adrien... et j'en ai bieu du regret!...
— Oui, oui... Adrien est mort... il n'y a pas encore deux ans!... Madame Cadi t ne dit rien, elle se contente de se pincer la bouche.
Gaspard repren 1 :
— Mais il a liissé des enfants, à ce que m'a dit Désiré?
— Oui... troif enfants. . . deux filles et uo garçon.
— Et qu'est-» e qui en a soin de ces enfadts-là? ■41. Cadet se ( iit, mais sa femme s'écrie :
^ Ils sont as ,ez grands pour se soigner eux-mêmes I La fille a dixhuit ans. . . elle travaille, elle est fleuriste. . .
— Ahl et les deux autres?
— Les autrds... ils sont encore petits... ils vont sans doute à 1 école !
— Vous n'i^n êtes pas sûre?
— Je m'oo upe de mes enfants, moi, cela m'intéresse plus aue ceux des autres. ^
— Où logent-ils ces enfants d'Adrien?
— Pas loin d'ici : faubourg Saint-Denis, a» 78.
— Mais ti»i. Cadet, tu as eu un fils de ta première femme, à ce qu'où m a dit... e uste-l-il toujours î
. — Oui, 1 raiment, c'est un grand garçon, d'une jolie figure, qui a bientôtvmfc't et un ans... il étudie pour être médecin...
— C'est un entêté qui nous donne bien des ennuis l dit madame Cadet en levant les jeux au ciel.
rdinairemeut en
— Ah ! c'est une mauvaise tôle, un farceur?
— Non, dit M, Cadet, on ne peut pas l'accu r d'être un farceur.. il est même asseï sage pour son âge... mais...
— Mais il a r ;fusi; d'être bunnetierl et uiuiiitenanl il refuse, d'épouser un parti supiTbe I une demoiselle de cinquante mille frauci, est-ce là être rai jonuable ?
— Que voulcj -vous, chère sœur, s'il n'a pas de penchant pour le mariage... s'il ni ; ressemble de ce côtùl...
— Mais c'est issez parler des enfants, cher beau-frère, occu|iOn»nous maintenant Je vous... J'espère que vous avez dit que l'un apporte vos malles, vos lagages ici et qui; nous aurons l'avanlat-e de \oui loger... nous av' ns une jolie petite pièce... à côté de celle d'- nfauts... on y va )eu .. elle sera pour vous... vous y serez libn- ■ '.. -i vous... et si mo enfants font trop de bruit, vous les gronderez, i r frère, je vous en donne le droill
— Merci, chèi •. sœur, oht le bruit ne m'incommode pas, m . .. donne-moi à bol e. Cadet...
— Volontiers. . ma foi tu finiras la bouteille... tiens!...
— Déjà! elles étaient bien petites tes bouteilles... hél hé!...
— Tu les mèi) ;s rondement aussi I
— N'est-ce pis... Ohl tu en verras bien d'autres... belle-sœi j'accepte avec j(ie l'hospitalité que vous m'offrez... entre nous j'j comptais un peu... et j'avais déjà pensé à donner votre adresse quelques amis...
— Et l'avez-v (US bien donnée pour vos bagages? Gaspard, qui ,'. fini la terrine, achevé les deux bouteilles de médi
et se sent très-bun lesté, se penche en arrière sur sa chaise et réponi en souriant, d'ui\ air légèrement railleur :
— Mes bagages... mais je les ai apportés avec moi... tenez... voyez ce petit paquet attaché après mon bâton de voyage... voilà mes bagugesl
Euaoxie regarde quelques instants ce que son beau-frère lui montre, elle a l'air de chercher le mot d'une charade; enfin elle murmure :
— Comment! ce sont là tous vos effets, mon beau-frère?
— Mon Dieu, oui, moi je n'aime pas pour voyager me charger dft^ beaucoup de cho-ses. J'ai dans ce paquet-là trois chemises, trois ma^ dras, trois paires de chaussettes, quelques bas, un pantalon, un gilel en toile pour l'été, et quelques mouchoirs... cela me suffit... je ne tiens pas à la toilette, moi!
Le front de madame Cadet s'assombrit ; elle reprend :
— Je comprends, mon beau-frère, c'est par prudence que vous voyagez si simplement... vous avez sans doute toute votre fortune en portefeuille, et vous ne voulez pas, par votre luxe, éveiller la cupidité...
— Oh I je vous assure, chère sœur, que ce n'est point la peur d'être volé qui me fait agir ainsi...
— Ou bien vous avez peut-être des vaisseaux chargés de marchandises, et qui vont arriver incessamment dans un de nos ports !...
Gaspard part d'un gros éclat de rire, et se dandine sur sa chaise en disant : — Des vaisseaux I... mes marchandises... Ahl ah! elle est bonne la charge I... Mais, chère et digne sœur, vous ne savez donc pas que je n'ai rien... que je reviens à Paris à peu près sans le sou... iktout l'or que j'avais gagné là-bas je l'ai reperdu en voulant i raenter... ce qui fait qu'au lieu d'avoir fait fortune, je n'ai rie., i du tout I et voilà le fait.
Madame Cadet change de couleur; elle regarde son mari d'un air consterné; elle regarde ses enfants, qui regardent dans la terrine s'il y a encore quelijue chose; enfin elle regarde son beau-frère, qui sifflolte entre ses dents, et s'écrie ;
— Allons ! vous voulez vous moquer de nous, monsieur Gaspard, c'est une mauvaise plaisanterie I... mais nous ne vous croyons pas ; nous savons bieu qu on ne revient pas de la Californie sans le sou !...
— Ah ! quand j'ai dit sans le sou, chère sœur, j'ai menti eu etlet.
— Ah 1 je le savais bien !
— Il me reste une rente de deux cent soixante-dix franc?... j i calculé que cela me faisait à peu près quinze sous à manger par j.^^r, c'est avec cela que je compte m'amuscr à Paris... C'est peu de chose... mais quand on a chez ses frères la table et le logement, cela peut encore suffire 1...
La grosse dame se lève brusquement de table, avec un mouvement de dépit, en disant : — Par exemple I voilà qui ne s'est jamais vu... revenir en France avec quinze sous à manger par jour... Mais, ua commissionnaire, un portefaix gagne plus que cela dans sa journée.
— C'est possible, chère sœur, mais je suis trop vieux, trop goutteux maintenant pour faire quelque chose... je n'ai pas envie de me faire portefaix.
— Et vous avez pensé que vous pourriez vivre à Paris, sur les crochets de vos frères I... qu'on vous logerait, qu'on vous hébergerait gratis I... en vérité, ce serait commode I
— C'est vous-même, belle-sœur, qui m'avez offert tout à l'heure une chambre à côté de celle de vos eufauts, que j'aurai le droit de gronder s'ils font trop de bruit.
— Quand j'ai dit cela, monsieur, je ne songeais plus que mon époux a décidé qu'il ferait de celte chambre sa bibliothèque, par conséquent on ne peut pas vous y loger...
— Ah ! tu te fais une bibliothèque, Cadet? Tu aimes donc la lecture à présent ? cela t'ËmI»ëtait jadis I
LA FAMILLE BRAILLARD
Suivant son habitude, quand il ne sait que répondre, M. Cadet tire sa perruque sur ses yeux, puis balbutie :
— J'ai des jours... jo lis... je suis abonné au Journal des Coniiaistances utiles.
— Si la chambre îi côté des enfaiils est prise, dil Gaspard, inettez- Daoi à côlé de la cuisinière... je ne suis pas difficile, moi.
— Nous n'avons pas la plus petite place à vous donner, monsieur, ne comptez donc pas loger chez nous. Rayez cela de vos tables-.. Quant h vous nourrir... ce serait trop dispendieux !... Un homme qui boit presque à lui seul deux bouteilles de bordeaux, sans compter le vin ordinaire I... qui dévore une terrine de Ncrac de viugt-qualre francs, qui aurait dû reparaître trois fois au moins sur notre table... un homme comme cela nous ruinerait... Nous avons des enfants, nous devons penser à eux, et si vous avez mené en Californie une vie Je Sybarite, il fallait y rester, monsieur, plutôt que de revenir ici po«ir être à la cliarge de votre famille I...
— Mille bourrasques! belle-sœur, c'est comme cela que vous recev.;z le frère de votre mari I et loi... vieux nigaud, tu ne dis pas un mot, tu souffres que ta femme me traite ainsi, et tu ne lui administres pas la bastonnade I...
— La bastonnade I s'écrie madame Cadet qui devient furieuse, la bastonnade I... conseiller à mon mari de me battre... il ne manquait plus que cela... Monsieur, j'espère que vous nous ferez le plaisir de ne jamais remettre les pieds chez nous... Au reste, je donnerai des ordres pour qu'on ne vous laisse plus entrer.
— Soyez tranquille, grosse baleine I je n'ai pas envie d'y revenir chi z vous... non pas que je me moque de ce que vous dites, mais parce que cela me fait de la iieine d'avoir un frère si bête et qui se laisse mater comme uue bourrique. Adieu 1 vous regrettez votre déjeuner, moi je regrette d'être venu chez vous, partant nous soumies quittes.
Et, enfonçant son chapeau sur sa tète, Gaspard Braillard reprend son bâton, son paquet et sort après avoir jeté un regard de pitié sur son frère Cadet.