‹ MoustacheChapitre 95 sur 281 · XXXIV. — AUX DERNIERS lES BONS · texte numérisé non relu

XXXIV. — AUX DERNIERS lES BONS

— J'ai bien fait de ne parler qu'après avoir déjeuné ! se dit le voyageur tout en cheminant sur le boulevard de Strasbourg. Je me doutais que cette grosse femme ne me faisait des amitiés que parce qu'elle me croyait riche... Mais mon frère!... souffrir que l'on me mette à la porte de chez lui... Ah I fi I... c'est mal... c'est plus que mal, c'est lâche... il ne me reste plus à voir que les enfants d'Adrien... Ils sont pauvres ceux-là... mais je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'ils me recevront mieux... leur père était un si brave garçon !... Fumons une pipe en attendant et promenons-nous dans Paris pour refaire connaissance avec lui.

Après s'être promené longtemps, Gaspard se dirige vers la demeure des enfants d'Adrien. Il y arrive sur les cinq heures du soir.

La jeune famille se disposait à se mettre à table pour diner. Péroline avait tout à fait recouvré la santé, elle avait de l'ouvrage en abondance et la gaieté était revenue chez les orphelins.

C'est Ilosinette qui ouvre la porte au voyageur; elle regarde ce monsieur, qu'elle ne connaît pas. Péroline en fait autant, mais l'âge et la mise du visiteur n'annoncent pas cette fois uu séductei:.', il n'elfraye donc pas les jeunes ûlles.

— Suis-je bien ici chez les enfunts d'Adriea Briiillard ? dit Ga. p^rd en s'arrêtanl sur le seuil de la poito.

Celte manière de s'annoncer plaît déjà aux orphelins, et l'éroliac se hâte de répondre :

— Oui, monsieur, c'est nous qui sommes les enfants d'Adrien Braillard... donnez-vous la peine d'entrer. Est-ce que vous avez connu notre père, monsieur?

(îaspard, avant de répondre, regarde d'un air attendri les deux uufants et leur sœur ; puis, s'asseyaut sur la chaise que fiosinette lui présente, il dit eu souiiirant :

— Oh 1 oui... je l'ai beaucoup connu... votre père... Ce pauvre Adrien... je l'aimais bien, mais lui aussi m'aimait... il avait un bon cœur, celui-là.

Les enfants se rapprochent de cet homme qui lem- est inconnu, mais pour lequel ils éprouvent déjà de l'intérêt, et Péroline lui dit :

— Mais, c'est singulier, mousieur, je me rappelle fort uieu toutes les personnes qui venaient chez mou père... et je ne vous y ai jamais vu... Cependant, puisque vous le connaissiez...

— Ah I c'est qu'il y a déjà bieu des années d'écoulées depuis que je l'ai embrassé pour la dernière fois... tous u'éliez pas au moude encore 1...

' Péroline, qui regardait attentivement l'étranger, pousse tout à coup un cri et change de couleur en disant : —Mon Ùicul... ab ! monsieur... c'est étonnant comme vous ressemblez à mon pèrol... Rosiuette... regarde... ne trouves-tu pas aussi?...

— Ohl oui, dit la petite lille en allant (irès de sa sœur, de ce côté, où monsieur n'a pas cette grande raie sur la joue... Oh I certainement, monsieur ressemble à notre père 1...

— Oui... oui, répond tiasiiard en souriant, on nous le disait souvent quand nous étions jeunes, mais après tout, mes chers eufauts, oAi n'avait rien d'eionu^a.^,..

— Qui donc êtes-vous, monsieur ?

— (Quelqu'un dont je suis certain que votre pTe a «îa toos V^i^ quelquefois... car Adrien ne devait pas m'avoir eutiérei'ieni oublié... quelqu'un qu'il ne voulait pas laisser partir poux 1 AiLtriq je... "««L qui n'écouta pas ses conseils !...

— 0 mon Dieu !... mais alors...

— Enfin quelqu'un qui est bien heureux en ce moment ew p»o*w>< embrasser les enfants de son frère!...

Gaspard achève à peine ces paroles que déjà les orphelins coOKOt dans ses bras en s'écriant : — Notre oncle Gaspard !...

— Oh I quel bonheur! c'est notre oncle Gaspard I...

— Oui, mes enfants, oui, c'est moi votre oncle I... répond Gaspard tout ému par les caresses qu'il reçoit, par la joie que les deux sœur» et jusqu'au petit témoignent de son retour. Vous ne m'attendiez guère, n'est-ce pas?

— C'est vrai, mon oncle, répond Péroline, mais cependant rien ne prouvait que vous ayez cessé de vivre, et avec ma sœur nous disions souvent: Ah I si notre oncle Gaspard pouvait revenir !

— C'est bien, mes enfants, vous u'éles pas comme les autre» qui voulaient absolument que je fusse mort!... El pourquoi désiriez-vous que je revinsse?...

— Mais c'est tout naturel... d'abord, puisque notre père vous aimait bien, nous devons vous aimer aussi; ensuite, nous nous disions ; Cet onde-là nous aimera peut-être, lui; il ne fera pas comme les autres, qui ne veulent pas nous voir...

— Non, mes enfants, non, je ne ferai pas comme le» autres... et je sens que je vous aime déjà... Viens donc, petit, que je t'embrasâe... tu t'appelles?

— Léopold, mon oncle.

— Léopold... tu ressembleras à ton père... et la petite T

— Rosine, mon oncle, mais on mj nomme plus souvent Rosinette.

— Rosinette, c'est gentil ce nom-là... et lu m'as l'air d'une espiègle, loi !..-

— Oh I je suis bien raisonnable à présent, mon oncle, demandez plutôt à ma sœur...

— Oh ! je vous crois sur parole, pelile Rosinette I... et celte grandi belle fille-là?

— Moi, mon oncle, je suis Péroline, et j'ai appris l'étal de fleuriste car il fallait bien travailler, gagner de l'argent (>our... vivre... poui qu'il ne manquât lien à mon petit frère et à ma sœur...

— Sans doute... c'est toujoure bieu de travailler... mais cependant, mes enfants, j'espère que vos oncles veillent aussi sur vous... c'est-àdire qu'ils vous donnent ce qu'il vous faut pour que vous ne manquiez de rien?

Péroline baisse les yeux et garde le silence. Rosinette s'écrie :

— Nos oncles ne font rien du tout pour nous... ils ne viennent jamais nous voir, et la femme de M. Cadet a même défendu à Isidore, son beau-fils, de venir ici... mais il y vient tout de même, parce qu'il nous aime bieu, lui I

— Serait-il possible... vos oncles... Cadet, Désiré, ne font rien pour les enfants de leur frère Adrien!... ils ne s'inquiètent pas si \ous manquez de tout !... ils ne viennent même pas vousvohr.- .\h! cornes du diable I... mais c'est indigne cela !... et moi, imbécile que je suis, moi, ([ui aurais dii revenir riche pour vous rendre heureux... pour réparer les injustices de mes frères... moi... je reviens pauvre... je reviens à peu près sans le sou... oui, mes enfants, je ne dois pas vous le cucner... votre oncle ne vous rapporte de là-ba.< aucun présent, aucun ead'au, pas le plus petit ch:\le, pas un bambou 1... rien ! que sa personne I qui est diablement détériorée.

— Mais qu'est-ce que cela nous fait si vous ne nous donnez rien, mon oncle! Tout ce que nous dcirous, nous, c'est un parent qui nous aime ! dit Péroline ou pressant les maius de Gaspard. Rosinette en fait ;uitanl eu s'écriant :

— OU I nous ne sommes pas intéressées, nous ne ressemblons pas à madame Cadet...

— Madame Cadet ! ah ! fichtre I j'en sais quelque chose... En apprenant que je revenais de là-bas sans argent, elle m'a défendu de remelire les pieds chez elle... et cette brute de Cadet n'a rieu dal... Poule mouillée, val...

— Mais vous devez avoir besoin de prendre quelque chose, cher oncle, nous allions diner quand vous êtes arrivé,.. %ous .illex diner avec nous... Ah ! dame... nous ne pouvons p.is vous offrir un beau repas I nous sommes forcés à beaucoup d'économie ; mais vous êtes certain au moins que c'est un bonheur pour nous si vous daignez prendre votre (larl de ce que nous avons.

— J'accepte, cliers enfants.,, le plus simple rep.v, offert de boa cœur, vaut mieux qu'un festin où fou nous fait la gi iinaci\ Du reste, jo n'ai pas bien faim ce soir, vu que j'ai copieusement déjeune chei Cadet, où l'on me traitait en prince tant que Vou me croyai: riclic '.... N'importe... à table, mes eufanls I... et vive la gaieté ! sacrcLdou I Je me sens à mon aise ici!... je me sens heureux 1... Ahl c'est si bon d'être entouré de gens qui vous iùmeut.

Gaspard embrasse encore les enfants d'Adrien, puis on se met i table. Le repas se compose d'une soupe au choux, puis duu grand plat de pommes de terre au milieu desquelles figure uu petit carw àt luiti'iuâ de mouton.

— Vous verrez (•omine c'est bon loiit ça, mon oncle, dit Rosinette, c'est moi (jui fais la cuisine, mais j(! la l'a'is ti'fts-bicn I

Les jeunes filles enlourent leur oncle desoins, de prévenances, c'est à qui le servira. Mais lorsque la soupe est mangée et que Gaspard prend son verre, Péroline rougit, puis elle fait un petit signe à sa sœur, lui dit (pielques mots tout bas et la petite se dispose à sortir après s'iilre armée d'une bouteille vide. Mais leur nouvel bûle, qui a remarqué tout cela, retient Uosinette par le bras, en lui disant :

— Où vas-tu, mon enfant?

— Mon oncle, je vais revenir tout de suite... je ne serai pas longtemps....

— C'est très-bien, mais tu ne réponds pas à ma question, je te demande oij tu vas?

— Mon oncle, je vais chercher du vin... parce que nous n'en avons plus... nous avons... fini le reste...

— Ne te dérange pas, ma petite, c'est inutile... vous ne buvez pas de vin, vous autres, j'en suis sûr... réponds-moi, Péroline, et pas de mensonge surtout I

— Kh bieni mon oncle, c'est la vérité, nous buvons habituellement de l'eau... cela nous est bien égal à nous, de ne pas boire du vin, mais vous, mon oncle, c'est ditrérent, vous ne devez pas dîner sans vin... et vous nous permettrez de vous en offrir...

— Non, mes enfants, non, pour que je me trouve bien chez vous, il faut que vous ne changiez rien à vos habitudes. J'aime le vin, c'est vrai, je ne le nierai pas, mais croire que je ne puis pas m'eniiasser... «hl c'est une erreur! il y a bien d'autres choses dont je me suis passé I... Dans ces climats lointains où j'ai habité vingt-cinq ans, croyez-vous donc que j'ai toujours vécu en grand seigneur... vous vous tromperiez!... j'ai ctérielie... j'ai fait bombance... j'ai été misérable, j'ai séjourné quelquefois des mois entiers dans des bois, dans des sites sauvages, incultes, où je n'avais pour toute nourriture que quelques morceaux de vieux biscuits de mer moisis, quelques racines acres ou amères et pour boisson que l'eau puisée dans les ruisseaux, et qui n'était pas toujours limpide!... Eh bien! je vivais avec cela, et je me portais bien. Après cela, il me semble qu'on peut se trouver fort heureux de boire de l'eau tiltrée et de manger une bonne soupe et de cette excellente fricassée, qui fait honneur aux talents culinaires de ma nièce Rosinette. Allons, petite, rassieds-toi, tu vois bien que tu n'as pas besoin de sortir.

— C'est égal, dit la petite fille en se rasseyant, nous vous donnerons du vin pour votre dessert, mon oncle, car on m'en a fait cadeau à moi!... du vin de Grenache... une belle demi-bouleille, et nous n'y avons pas encore touché... voilà une occasion pour l'entamer!...

— Oh ! ceci est différent, chère nièce, du vin dont on vous a fait cadeau... soit! nous y goûterons...

— C'est notre ami Samsonnac Grosse-Tête qui m'a donné cela... et puis il nous a prêtéde l'argent, cent francs... unesommeénorme... nous n'en avions" pas besoin... mais ça peut servir si l'un de nous redevenait malade...

— Ali! vous avez des amis qui vous prêtent de l'argent?

— Mon oncle, dit Péroline, n'allez pas penser mal de nous pour cela.

— Non, chère fille, il me serait impossible de penser du mal de vous... il me suffit de vous regarder pour être certain que vous êtes à l'abri de tout reproche.

— Malgré cela, mon cher oncle, comme ma sœur dit des choses qui ordinairement se taisent, je dois, moi, vous faire connaître comment ce M. Melchior Samsonnac est devenu notre ami... d'ailleurs vous le verrez sans doute ici, et il faut bien que vous le connaissiez.

— I Alors parlez, ma nièce, je vous écoute.

Péroline conte à Gaspard tout ce qui a rapport à leur liaison avec le jeune Bordelais, et lorsqu'elle a terminé son récit, l'oncle s'écrie :

— Il a voulu se battre pour vous, mon enfant, contre ce beau monsieur qui vous poursuivait? c'est bien, cela, c'est d'un brave garçon... et je serai bien aise de faire sa connaissance. Mais maintenant... voyons... avouez-le-moi franchement.., il n'y aurait aucun mal à cela!... est-ce que ce M. Samsonnac ne vous fait pas un peu la cour... est-ce qu'il n'est pas amoureux de vous?

— Oh! non, murmure Rosinette, ce n'est pas lui! et la petite fille porte bien vite ses regards sur son assiette pour éviter ceux de sa sœur.

— Ah! ce n'est pas lui!... répète Gaspard en souriant.

Péroline pousse un gros soupir, puis répond avec des larmes dans la voix : — En vérité... ma sœur... est bien méchante... elle m'oblige à faire... des aveux... que...

— Gardez vos petits secrets, chère enfant, et croyez bien que je n'attache aucune importance à ce que vient de dire... mademoiselle Rosinette,

— Pardonnez-moi, mon oncle, je vous dirai tout... et d'ailleurs poWquoi ferais-je un mystère d'un sentiment dont je n'ai pas à rougir. Celui que j'aime... celui qui m'a avoué aussi qu'il m'aimait... qu'il ne voulait jamais avoir d'autre femme que moi... c'est le fils aîné de mon oncle Cadet, celui qu'il a eu de sa première femme... cest mon cousin Isidore... Ah ! je crains bien que cet amour ne nous rende malheureux... car madame Cadet me déteste... comme elle détestait notre père... elle veut déjà marier Isidore à une demoiselle juil ne peut pas souffrir... et son père est du même avis que sa

mais mon cousin uc veut pas consentir à ce mariage... il

femme.

m'a juré de m'aimcr toujours... si nous avons fait mal, mon oncle, pardonnez-nous... l'amour ne se commande pas... et Isidore et moi nous ne plaçons pas le bonheur dans la richesse.

— Pauvre fille! s'écrie Gaspard en secouant la main de Péroline, je n'ai rien à vous pardonner, car je vous approuve... je ne connais pas encore mon neveu Isidore, mais puisque vous l'airaez, ce doit Être lui joli garçon et un bon cœur... qui ne tient pas de son père... Je vous protégerai, mes enfants, je servirai vos amours de tout mon pouvoir... malheureusement je n'aurai pas beaucoup de crédit auprès des autres... et... Tiens, qui est-ce qui pleurniche par ici?

Celait mademoiselle Rosinette iiui sanglotait sous sa serviette, parce que sa sœur l'avait nommée méchante et que son oncle l'avait appelée : mademoiselle.

— C'est ma sœur Rosine qui pleure, dit le petit garçon.

— Ahl diable!... et pourquoi [ileurons-nous, s'il vous plaît, petite nièce?

— Mon on... mon oncle... vous m'avez appelée: mademoiselle.., et ma sœur... a dit que j'étais méchante!...

— Ce n'est pas méchante quej'aurais dû dire, c'est bavarde!...

— Je ne le serai plus ..

— Je le croisl... maintenant tu n'as plus rien à dire!...

— Allons, petite, embrassez voire sœur... c'est cela, et à mon tour ensuite, et voilà la paix signée...

— Kt à iirésent je vais chercher ma demi-bouteille...

— Oui, chère enfant , et tout en goûtant votre grenache et en mangeant de ce fromage de Brie qui a fort bonne mine, je vais vous conter ce que j'ai fait ce matin.

Gaspard fait le récit de ses visites chez son frère l'avocat et chez l'ex-pharmacien et de ce qui en est résulté. Alors Péniline lui dit :

— D'après cela, mon oncle, je vois que vous pensiez loger chez l'un ou l'autre de vos frères...

— Ma foi oui, j'avais cru qu'ils auraient bien un petit coin a me donner... maisje m'étais trompé... je vais me chercher un petit garnil

— Oh! mon oncle, si vous n'étiez pas difficile... nous pourrions vous offrir un lit, nous... mais ce serait dans un grenier...

— Eh! chère enfant, pourvuque j'aie un endroit pour me reposer... Je me fiche pas mal que ce soit dans un grenier ou dans une belle chambre... j'ai couché dans les bois, sur la terre. Quand je cherchais de l'or... je n'avais pas toujours de couverture! je m'en moquais pas mal... je dors partout, moi!...

— Alors, mon oncle, écoutez, nous avons ici-dessus un petit grenier, qui a une lucarne sur la cour; il ne nous sert à rien, nous n'avions pas de vieux meubles à y mettre'. Mais nous y porterons un matelas, une paillasse, une couverture, des draps, un oreiller...

— Eh! mes enfants, en voilà beaucoup trop, une paillasse, ça me suffira.

— Oh! par exemple... cela ne me privera pas... j'ai deux matelas et un sommier de crin à mon litl je n'ai pas besoin de deux matelas ni de deux couvertures... nous avons des draps...

— Oui, oui, s'écrie Rosinette, nous avons encore beaucoup de linge... six paires de draps, trois douzaines de serviettes... six...

— Mademoiselle Rosinette, je ne vous demande pas le détail de votre lingerie... Enfin, mes enfants, si cela ne vous gêne pas trop, j'accepte, je demeurerai chez vous. .

— O quel bonheur! notre oncle reste avec nous!...

— Il n'ira pas ailleurs....

— Il mangera avec nous!...

— Permettez, mes enfants, une minute... faisons nos conventions d'abord : vous entendez bien que je ne veux pas que vous ayez maintenant une nouvelle charge... celle de me nourrir... lorsqu'il faut, j'en suis sûr, que cette belle fille-là travaille sans relâche pour que vous mettiez les deux bouts.

— Oh! mon oncle, cela ne fait rien... je travaillerai deux heures de plus, voilà tout...

— D'ailleurs, dit Rosinette, nous sommes bien à notre aise maintenant, puisqu'on nous a prêté cent francs et qu'il nous reste encore sur la pendule...

— Assez, Rosinette, assez... ou tout à l'heure vous serez encore obligée de pleurnicher. Écoutez-moi, enfants, je vous ai dit que je revenais pauvre, c'est vrai... cependant j'ai encore une rente qui me fait quinze sous à manger par jour... c'est bien peu! mais enfin avec cela un homme peut vivre... il ne boira pas de vin... mais il s'en passera!... Or donc, si je consens à manger chez vous, c'est naturellement à condition de vous donner ces quinze sous et en exigeant qu'on ne dépasse jamais ce chiffre pour ma nourriture. Vous entendez bien ceci, jeune Rosinette, qui êtes chargée de la partie de la cuisine! croyez-vous pouvoir vous contenter de cette minime somme...

— Oh ! oui, mon oncle, quinze sous de plus tous les jours... c'est beaucoup! je ne les dépenserai pas toujours!...

— Si tu fais des économies, ce sera pour l'acheter un homme quand tu seras d'âge à te marier, puisqu'on n'épouse pas les demoiselles qui n'ont rien!.. . et pour commencer... voyons ce qui me reste de mon voyage...

Gaspard fouille dans son gousset, il en tire une bourse en peau qui annonce de bien vieux états de service, puis il la vide sur la tablu et ce qu'elle renferme fait ia somme de vingt-sept francs e* dix sotW>

LA FAMILLE BRAILLARD

— Diable! je ne me croyais pas encore si riche! dit Gaspard. Tenez, ma nièce Pc'Toiine, comme l'aliiée vous devez tenir la caisse, voilà vingt-cinq francs, je garde cinquante sous pour mon tai)ac, j'en aurai pour longtemps, et maintenant je ne toucherai plus mon semestre qu'à la fin de décembre.

— Mais, mon oncle, vous nous donnez trop, il y a là pour plus d'un mois... gardez davantage. .

— Non, ma belle, j'ai bien assez... les comptes sont faits, il ne faut pas revenir la-dessus. A présent, comme je suis un peu fatigué, je demande à voir ma chambre...

— Nous allons vous y conduire, mon oncle, et y porter tout ce qu'il vous faut.

Quelques coups frappés légèrement à la porte annoncent une visite.

— Oh! je devine bien qui ce peut être! s'écrie Pérollne en rougissant, il aura a|)pris votre arrivée et il devine qu'il vous trouvera ici.

— //... ail! très-bien, je devine, c'est le jeune cousin.

C'est en elTct Isidore, qui, ayant appris ce qui s'est passé le matin chez son père, accourt chez les orpiielins où il espère trouver son oncle Gaspard.

— C'est mon cousin Isidore, crie Rosinetlc, et le jeune homme, apercevant près des enfants un monsieur qu'il ne connaît pas, le considère quelques instants, puis court se jeter dans ses bras en disant :

— Ah! vous êtes mon oncle Gaspard!

— Oui, mon garçon, oui, je suis ton oncle! répond Gaspard en embrassant Isidore. Ah! tu veux donc bien me voir... me connaître, toi, et pourtant on a dû te dire que j'étais revenu gueux, pauvre?

— Eh ! que m'importe à moi, mon oncJe, que vous soyez riche ou non!... c'est le frère de mon père que je retrouve... c'est ce parent que l'on n'espérait plus revoir, que je suis heureux d'embrasser.

— C'est bien, cela... je vois qu'ici on ne m'avait pas trompé en me faisant l'éloge de ton cœur. Mais, dis-moi, ton père sait-il que tu voulais me voir?...

— Olil je ne m'en suis pas caché, mon oncle... je me doutais que je vous trouverais ici... j'ai dit que je viendrais vous y rendre mes devoirs... je l'ai dit devant ma belle-mère...

— Et ton père ne te l'a pas défendu?

— Au contraire... il m'a en secret serré la main et dit tout bas : Tu feras bien I

Gaspard passe sa main sur ses yeux en murmurant :

— Allons, il n'est pas encore gâté tout à fait! puis il reprend gaiement : — Eh bien, mon neveu, si mes deux frères n'ont pas voulu me Ibger, j'en suis bien enchanté maintenant!... car je reste avec ces chers enfants... ils me gardent... ils me logent, eux!... les pauvres font ce que les riches n'ont pas voulu faire!... cela se voit assez souvent... Eh bien! que dis-tu de cela, mon ami?

— Ah! mon oncle, cela ne m'étonne pas... ma cousine a toutes les Ycrtus!

El les regards d'Isidore se reposent avec amour sur l'éroline. Gaspard comprend ce regard, et sourit en disant :

— Oui, oui, au fait tu dois connaître le cœur de cette chère fille... tu dois l'aimer... elle le mérite! et je te retirerais mon amitié si tu ne l'aimais pas.

— Oh! alors, mon oncle, vous ne me la retirerez jamais...

— Ces chers enfants... mille bourrasques!. ..je suis pourtant fàclié de ne pas reveniravec do la fortune... jevous aurais mariés tout de suite!...

— Ah ! mon cher oncle I vous avez donc deviné que j'adore ma cousine?

Péroline rougit et baisse les yeux, l'oncle sourit en rcpoudant :

— Oui, mon ami, je suis un peu sorcier, moi... je devine tout de suite les secrets des amoureux!...

Mademoiselle Uosinetle ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais son oncle la regarde et elle se tait.

— A présent que j'ai fait la connaissance de ce brave garçon, je demande mon lit, car je suis rompu !

— Tout de suite, mon oncle, nous allons tous procéder à votre em- Onénagemcnt.

Isidore prend le matelas, Rosincttc la couverture, Péroline les draps; le petit garçon veut absolument porter l'oreiller et Gaspard

Sorte une chaise, un chandelier et une petite table que Péroline lui a it leur être inutile.

On monte au grenier, qui est au-dessus du logement des orphelins. Pendant (pidn y balaye, qu'on le dispose un peu à ilevenir un appartement, Isidore descend vivement et court acheter plusieurs bottes de paille que l'on apporte avec lui et qui garantissent le matelas eu attendant que l'on confectionne la paillasse.

Tout est bientôt terminé. Le voyageur embrasse ses nièces et ses neveux et leur dit :

— Maintenant, bonsoir, mes enfants; je suis chez des personnes qui m'aiment... qui m'ont reçu avec affection... je ne changerais pas ce grenier contre une chambre à l'hôtel du Louvre!... Donuc nuit!

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