XXXV. — l'idée d'un enfant
Gaspard est depuis trois jours chez les enfants d'Adrien, oii il .se trmive parfaitement. Le matin il descend déjeuner avec eux. Après ce rcpai, il bourre sa pipe et sort , il va se promener dans Paris, ll,\acr.
s'informer de quelques anciens amis. Il ne rentre jamais qu'à l'heure du dîner, parce qu'il ne voudrait pas êlrc importun à ses nièce.'!. Mais le soir il reste avec les enfants; il leur conte ses voyages, ses aventures; on l'écoute avec le plus grand inl/;rêl. Souvent le jietit L*opold s'éeric : — Moi, quand je serai grand, je veux voyager comme mon oncle... je veux aller dans le pays où l'on trouve de l'or eu grattant la terre.
Et Gaspard tape sur la joue du petit garçon en lui disant :
— Mou auii, il vaut bien mieux tâcher d'en gagner dans sa patrie, c'est plus agréable et moins dangereux.
Le nouvel hotc des enfants n'a pas encore vu Melchior Samsonnac, dont il désire vivement faire la connaissance; celui-ci arrive bientôt chez ses jeunes amies; l'oncle n'est pas encore rentré pour dîner, mais on force le jeune homme à l'attendre, après lui avoir raconté comment ce parent a été reçu à Paris par ses frères, et ce qui fait qu'il loge dans leur petit grenier.
— Vous dînerez avec nous, dit Péroline à Samsonnac, et vous feret la connaissance de notreoncle Gaspard. ..qui est bien gai. bien aimable!
— Et qui nous conte des choses bien curieuses qu'il a vues dan» les forêts del'Amérique!... Oh! c'est bien amusant! s'écrie Rosinetle.
— Par exemple, monsieur Samsonnac, vous ferez un maigre dîner.
— Je n'accepte qu'à une condition, c'est que vous me permeltrei d'aller chercher un pâté... c'est mon mets de prédilection... j'adore les pâtés... et je m'étais promis de m'en régaler aujourd'hui...
— Mais ce n'est pas nécessaire..
— Si! si! dit Rosinette, laisse donc mon ami Grosse-Tèle aller chercher son pité... ça régalera mon oncle...
— C'est convenu! je vais faire mon emplette et je reviens. Pendant que Samsonnac va chercher un pâté, Péroline envoie la
petite sœur acheter du vin, car on peut bien se permettre un petit extra quand on traite un véritable ami... on en fait si souvent pourde simples connaissances qui ne sont pas de nos amis.
Samsonnac est revenu avec un beau paie et deux demi-bouteilles, échantillons de bordeaux et de beaune. Lorsque Gaspard revient, il est tout surpris de voir les apprêts d'un dîner, qui est un festin pour ceux qui le donnent. Mais on lui présente celui dont il désirait faire la connaissance, et il échange de bonnes poignées de main avec le jeune homme en lui disant :
— Je sais ce que vous avez fait pour ces enfants... je sais que vous avez été sur le point de vous battre pour ma nièce Péroline. Dès ce moment, comptez-moi au nombre de vos amis.
— Ce litre m'honore, monsieur, répond Samsonnac en secouant avec orgueil sa crinière, j'en suis fier et j'espère toujours le mériter.
— Et maintenant à table, mes enfants, quel repas de Lucullus ! un pâté qui embaume... des bouteilles pleines...
— Mon oncle, ce n'est pas tous les jours fête!
— C'est mon ami Grosse-Tête qui a apporté le pMé... et ces demibouteilles.
— Allons, nous fêterons tout cela... c'est dommage que mon neveu Isidore ne soit pas avec nous, il ne manque que lui pour que la fêle soit complète.
— Oh! c'est bien vrai! répond Péroline en soupirant. Mais ce pauvre Isidore, en venant nous voir, il s'expose à la colère de sa belle-mère.
— J'espère que ça lui est bien égal...
— Oh! dites donc, mon oncle, s'écrie Rosinette, si, au lieu de revenir pauvre, vous étiez revenu riche, comme madame Cadet serait ti chée en sachant que vous demeurez chez nous !. ..
Pour toute réponse, Gaspard embrasse la petite fille en secouant Ifi tête d'un air de regret, mais Samsonnac se frappe le front en disant .
— Tiens!... tiens!... ce que ma petite Rosine vient de dire me fait naître une idée... oui, vraiment une idée qui peut être excellente!
— Quelle est cette idée?
— Laissez-moi la mûrir un peu dans ma tète... je vous la communiquerai au dessert...
— S'il s'agit de punir celte méchante femme, qui a rendu mon frère aussi mauvais qu'elle, j'approuve d'av.ince votre idée...
— Oui, oui... c'est justement madame Cadet qu'il s'agilde tromper.
— Notre ami Samsonnac s'est déjà bien moqué d'elle, allez, mon oncle... Ma sœur, raconte donc l'histoire de la lettre signée : • Quelqu'un qui n'a pas peur devons! »
— 11 vaut bien mieux que notre ami la conte lui-même, il doit se souvenir, lui, de ce qu'il a écrit.
Samsonnac raconte l'hisloire de la lettre anonyme et tous les incidents qui en ont été la suite. Gaspard rit beaucoup de la colère de madame Cadet.
— Malheureusement, rt^prend Melchior, tout cela n'a rien changé dans la position de ces chers enfants... tandis que ce qui m'est veuu à l'idée pourrait bien amener un revirement Irès-heuieiix!,..
— Vous piquez diablement noire curiosité... et quel est donc votre projet?
— C'est fort simple : il s'agit tout Uonnement de fiùic croire à madame Cadet que vous êtes revenu de la Californie très-riche... millionnaire... et ipie c'élait pour éprouver vos parents, (xnir coanattre le foud de leur eunir que vous avez feint d'être pauvre, d'être revenu sans le sou!...
— Eu cffel, c'est une idée! Mais que n-sullora-t-il de cclat
LA FAMILLE BRAILLARD
— Ce qui en résultera? d'abord le dépit, les repretB, la colère de madame Oulct, qui sera désolée de vous avoir traité comme elle l'a fait... qui, faisant d'avance des projets sur vos richesses, se dira : « Mes enfants n'auront rien de leur oncle Gaspard... et puisauc les enfants d'Adrien l'ont si bien reçu... si bien traité... puisqu'il loge et mange chez eu.x, c'est à eux qu'il va laisser sa fortune... ses millionsl Et ne voyez-vous pas d'avance ce que cette pensée peut faire faire à madame Cadet? lîllecst capable de changer de conduite avec nos orphelins... de rechercher leur amitié... et qui sait si cela n'ira pas, pour vous ôtrc agréable, jusqu'à consentir au mariage de notre charmante l'éroline avec son cousin.
— Oh! mon Dieul... vous croyez? s'écrie la jeune fille.
Et Rosinette saute sur sa chaise en battant des mains et en disant :
— Ohl que ça serait bien fait! que ça serait bien fait! Oui, Grosse- TCte a une bonne idée!...
— Mais, mou oncle, reprend Péroline, est-ce que ce ne serait pas mal d'user de ruse pour obtenir le consentement des parents d'Isidore à son mariage avec moi?
— Non certes, ma chère amie, toute ruse est permise tant qu'elle n'a qu'un but louable, honnête; il me semble que ton mariage avec ton cousin est ce qui peut arriver de plus heureux pour lui et pour toi, et madame Cadet, par sa conduitedurc, injuste, inhumaine, mérite bien d'être punie sévèrement. Malheureusement, ce qui me semble fort diflicile dans tout cela, c'est de lui faire croire à présent que je suis riche, lorsque je lui ai dit si franchement ma position! ...
— Que ceci ne vous inquiète pas, dit Samsonnac, c'est mon affaire! je ne suis pas de Bordeaux pour rien!... laissez-moi seulement mener la chose... et laissez faire... Oh! je vais conduire celte allaire en douceur... vous pensez bien que je ne vais pas agir brusquement!... que je ne vais pas tout de suite faire dire à madame Cadet : « Votre beau-frère vous a trompée, il est millionnaire!...» Ohl je serai plus adroit... seulement vous voilà prévenu de mon dessein, et c'est le principal... Mesdemoiselles, il faudra le faire connaître au jeune cousin Isidore, afin que, par des demi-mots lancés par-ci par-là, il serve mon projet sans que cela paraisse. Et maintenant je propose de boire cet échantillon de beaune à la réussite de mon plan.
La proposition du courtier en vins est acceptée. Après ce premier toast, Gaspard en propose un second au futur mariage de sa nièce Péroline avec son cousin Isidore, et cette fois c'est l'échantillon de bordeaux qui est bu. Mademoiselle Rosinette va ensuite gratter l'épaule de Samsonnac en lui disant ;
— Qu'est-ce que vous allez faire pour qu'on croie que mon oncle est riche?
Et le jeune homme lui répond :
— Ma bonne amie, je n'en sais rien encore, mais si je le savais je ne vous le dirais pas, parce que vous êtes un peu trop babillarde!
— Ah! le vilain I et c'est moi qui vous ai donné l'idée de celle ruse!
— J'en conviens... vous me l'avez fait naître, du moins; mais vous ne m'avez pas donné la manière de m'en servir, et c'est ce que je cherche.
La soirée passe vite, car chacun fait des conjectures sur ce qui peut arriver si madame Cadet croit que son beau-frère a voulu l'éprouver. Enfin Samsonnac prend congé do la famille en répétant :
— Laissez-moi agir, ne vous inquiétez de rien; dans tout cela vous n'avez pas autre chose à faire que d'attendre les événements.
— Je me suis promis de marier ces jeunes amoureux, et, capédébious!... je les marierai! se dit notre Bordelais en rentrant chez lui, et ce sera double plaisir, si je puis en même temps me venger de cette grosse dame... qui m'a traité si cavalièrement et voulait de plus me jeter son vase de nuit sur la tête... mais il ne sera pas très-facile de la tromper... Dans cette occurrence, il faut mettre tout arnour-propre de côté. Demain j'irai voir l'ami de mon père, maître Cotlentin; je dois avouer que c'est un gaillard qui, en fait de ruses, est de première force... Juanita pourra peut-être aussi me servir... J'aurai som de me munir de chocola't pour l'une et d'unfort échantillon de xérès pouii'autre.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Samsonnac était rue Saint- Hyacinlhe-Saint-Michel et sonnait à la porte de l'homme d'affaires. Juanita ouvre et pousse une eiclamalion de joie en reconnaissant son ancien élevé ; elle en fait presque un entrechat et se jette dans les bras du jeune homme en s'écriant: —C'est ce cher petit!... ah! quel plaisir!... quelle allégresse! il y a si longtemps qu'on ne l'avait vu... et toujours ses beaux cheveux!... Embrassez-moi donc, cher ami!
Samsonnac se décide d'assez bonne grâce, il embrasse sa maîtresse de danse et lui dit : — Qui, me voilà, bonne Juanita, et maître Coltenlin?
— Vous allez le voir, il se porte bien, il est levé, il n'a pas sa goutte en ce moment.
— Tant mieux!
Le jeune homme entre dans le cabinet de l'homme d'affaires, qui dit en le voyant : — J'avais reconnu la voix du fils de mon vieil ami de Bordeaux, et pourtant je me disais : Pourquoi le jeune Samsonnac viendrait-il me voir? il n'a sans doute plus besoin de moi !
— Ah! maître Cotlentin, c'est méchant ce que vous dites là!... et pourtant je dois convenir qu'il y a du vrai dans votre pensée... non pas que je vienne vous prier de me trouver de l'occupation I grâce au ciel, j'ai une position assez agréable...
— Voyez comme il est bien misi s'écrie Juanita ; il a des bottines Ternies!,..
— Que faites-vous donc à présent, mon jeune gaillard?
— Je suis courtier en vins... je vovage pour de fortes caves de Bercy.
— Et vous venez m'offrir du vin'r
— Non, rasgurcz-\ous... je viens vous offrir en cadeau celle demibouteille de xérès retour de l'Inde '. .
— Peste ! voilà qui vaut son urix I
— Et pour ma maltresse de danse Juanita, voilà du chocolat à U vanille...
— Alil qu'il est gentil!... il a pensé à moi...
— Et pour ces jolis présents, que nous demandez-vous en échange?
— De m'aider à tromper quelqu'un...
— Ohl si c'est un homme ce sera facile, dit l'ex-danseusc.
— Tout doux, Juanita, laissez notre jeune umi s'expliquer I Parlez, Samsonnac.
— Voici la chose en deux mots : Dn nommé Gaspard Braillard... retenez bien les noms! revient de la Californie, il y a vingt-cinq ans qu'il était parti... il a ici deux frères qui sont riches... l'un surtout, Cadet Braillard, qui est marié à une femme méchante et horrlblemeut intéressée!... Or, mon Gaspard est revenu sans le sou, et cette mauvaise belle-sœur l'a mis à la porte de chez elle. Maintenant il s'agirait de lui faire croire que notre voyageur est au contraire fort riche, et qu'il n'a feint d'être pauvre que pour éprouver ses parents. Voilà l'histoire, avez-vous compris ?
— Parfaitement... Où demeure maintenant le voyageur?
— Chez de bonnes petites nièces qui l'ont très-bien reçu malgré sa mauvaise fortune. Mais comme il croyait loger chez son frère Cadet, on peut aller l'y demander.
— Fort bien... Où a débarqué ce Gaspard?
— Au Havre ; il y a cinq jours qu'il est à Paris.
— Assez, nous savons maintenant ce que nous avons à faire. Juanita marchera d'abord, moi ensuite.
— Vous laisserez trois jours d'intervalle, pour que cela n'ait pas l'air d'être préparé...
— Soyez tranquille... donnez-nous l'adresse de ce M. Cadet Braillard.
— La voici, ainsi que les noms du frère qui revient d'.\niérique. J'ai mis sur ce papier tous les renseignements qui peuvent vous être utiles... Que comptez-vous faire?
— Je ne sais pas encore, mais fiez- vous à moi, si l'on ne croit pas votre homme millionnaire, ce ne sera pas ma faute.
— Je m'en rapporte à vous; de mou côté, je vais écrire à Bordeaux à l'un de mes amis, afin qu'il écrive à M. Gaspard Braillard une lettre sous le couvert de son frère Cadet... madame Cadet voudra savoir ce qu'on peut écrire de Bordeaux à sou beau-frère... C'est là où je l'attends.
— Lorsque nous aurons agi, je demande une bouteille de madère... toujours retour de l'Inde.
— C'est trop juste, maître Cotlentin, vous serez satisfait ainsi que cette bonne Juanita.
— Oh! moi, petit, je ne demande rien, je suis trop contente de vous rendre service.
— Merci, à bientôt.
Samsonnac est sorti de chez maître Cotlentin, en faisant déjà dans sa tête le brouillon de la lettre qu'il va envoyer à son ami de Bordeaux, pour que celui-ci en écrive une semblable à l'adresse de M. Gaspard Braillard, chez son frère Cadet.
Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, Juanita, habillée aussi élégamment que possible avec ses anciennes toilettes du temps de ses triomphes au théâtre, et coiffée d'un chapeau rose sur lequel est jeté un voile noir encore assez beau, se présente chez M. Cadet Braillard et demande à parler à M. Gaspard Braillard, revenu récemment de Californie.
— M. Gaspard ne loge pas ici ! répond mademoiselle Julie du ton impertinent que prennent les domestiques en parlant d'une personne dont ils savent que leurs maîtres font peu de cas.
— Il ne demeure pas ici! dit Juanita d'un air étonné; cependant c'est bien ici qu'il nous a donné son adresse et dit de le demander à Paris...
— C'est possible, mais mes maîtres n'ont pas voulu de lui et Pont prié d'aller se nicher ailleurs 1...
— Se nicher ! reprend Juanita en affectant un air choqué, je crois que M. Gaspard Braillard fera mieux que de se nicher!.... Mais enfin où demeure-t-il alors.
— Est-ce que je saisi... est-ce que je suis la domestique de ce monsieur ou sa portière pour être obligée de savoir son adresse?
— Mais, mademoiselle, il faut cependant que je sache où trouver M. Gaspard Braillard... c'est très-important... Je sais que je suis ici chez son frère... et il est impossible que son frère ne sache pas son adresse à Paris.
Juanita' avait à dessein élevé la voix; une porte s'ouvre ; c'est madame Cadet qui sort du salon et s'avance en disant : — Quel est ce bruit?... on crie ici comme si on était à la halle! Que veut madame?
— Madame demande M. Gaspard Braillard... je lui ai dit que nous n'en tenions pas... madame veut savoir son adresse.
— Qu'il loge où il voudra, cela ne nous regarde pasl répond madame Cadet qui reprend bientôt : — D'ailleurs je présume que madame ne peut pas avoir une affaire bien intéressante à traiter avec quelqu'un qui est revenu de l'Amérique pauvre comme Jobl...
LA FAMILLE lîïïATLLAÏÏD.
— Pauvre! sY'crie Juanila. OIi! alors, madame, je rno trompe et nous ne parlons pas de la mOmc personne... Le monsieur que je demande est riche... exlrômcmeiit riche, au conlrairc, il a fait furluiie en Californie... il y a vingt-cinq ans qu'il avait quitté la Framc, où il avait laissé plusieurs frères... et 11 nous avait dit en arrivant qu'il logerait chez son frère, M. Cadet Braillard... Il est vrai qu'à voir ce monsieur on ne devinerait pas que c'est un millionnaire, car il s'habille à peu près comme un matelot! mais il paraît que c'est un oripinal qui aime à tromper son monde... Pardon, madame, je vais aller d'informer ailleurs...
- Attendez donc, madame, s'écrie madame Cadet qui n'a pas eu assez de ses deux oreilles pendant que Juanita parlait, et qui se hilte de lui présenter une chaise. Vous ôles cependant bien ici chez M. Cadet Braillard qui a un frère nommé Gaspard qui est revenu d'Amérique il y a six jours...
— Oui, et qui a débarqué au Havre.
— C'est cela même. Il devait en elTet loger chez nous... mais il a eu une légère discussion avec son frère... Je crois ensuite, madame, qu'il vous a trompée en vous disant qu'il avait fait fortune en Californie; il voulait peut-être vous emprunter de l'arient?...
— Ohl nullement, madame, je savais qu'il était fort riche par un de nos correspondants du Havre chez lequel il a de fort grosses sommes d'argent. Je vais vous dire sur-le-champ quelle aflaire je traite avec ce monsieur : Je suis correspondante des théâtres... j'ai môme été directrice autrefois... on nous demande à Bordeaux des danseuses étrangères, des talents nouveaux, pour changer un peu l'uniformité des ballets. M. Gaspard atlend eu ce moment au Havre... où il est peut-être arrivé en ce moment, un bâtiment frété par lui, qui rapporte, outre des marchandises de grand prix, plusieurs jeunes et jolies danseuses de l'Inde, des bayadères, dont il a bien voulu payer le jjassage en France. Ces bayadères ont l'intention de montrer leur talent au théâtre, et M. Gaspard a promis de me les envoyer aussitôt leur arrivée, car je compte les engager sur-le-champ pour le Grand-Théâtre de Bordeaux. On me les demande à cors cl à cris, voilà pourquoi il faut absolument que je voie RI. Gaspard Braillard, car ces danseuses de l'Inde ont pour lui la plus vive reconnaissance, la plus grande confiance, et je sais qu'elles ne feront aucun engagement sans le consulter.
— Eh bien! madame, puisque vous tenez tant à voir... mon beaufrère... car c'est bien lui dont il est question... si ce n'est que ce monsieur nous a affirmé n'avoir pas le sou... et qu'il en avait bien l'air!... je crois que vous le trouverez chez sa nièce... Péroline Braillard... Faubourg-Saint-Denis, 78.
— Infiniment obligée, madame, et désolée de vous avoir dérangée si longtemps!
— Il n'y a pas de mal, madame.
Juanila fait force révérences, dans lesquelles elle déploie toutes ses grâces et sort de chez madame Cadet. A peine est-elle sortie, que la grosse dame regarde sa femme de chambre en lui disant :
— Eh bien... que ponses-tu de cela, Julie?
— Je pense, madame, que celte femme-là est une bavarde, une blagueuse... qui est venue vous faire un tas de mensonges... que c'est une farce... qu'elle s'entend avec votre beau-frère qui veut à présent TOUS faire accroire qu'il est riche...
— C'est possible... mais pourtant si tout cela était vrai?
— Avez-vous regardé la robe de cette dame... fanée... fripée... vieille mode. . .
— Chez une femme quia été au théâtre cela n'a rien de surprenant.
— Pourquoi, s'il était riche, le frère de monsieur aurait-il un si petit bagage...
— Si son intention était de nous tromper... de vouloir nous cacher sa fortune...
— Kl pourquoi faire la cacher? Quand ou a une fortune, ordinairement au lieu de la cacher, on s'en vante, on s'en fait honneur...
— Il y a des gens si bizarres... des esprits si baroques... Ahl que je suis lâchée à présent de ne point avoir demandé à cette dame son nom et son adresse... J'aurais pu aller ni'intbrmer...
— Laissez donc, madame, vous en auriez été pour vos peines... Tout ça ce sont des metUeries.
.Dès nue M. Cadet rentre chez lui, sa femme ne manque pas de lui îapprendre ce qui est arrivé. L'ancien pharmacien se renfonce plus que jamais sous sa perruque, il réilochil longtemps avant de parler. Knfin il dit : — Cela ne m'étonnerait nullement que Gaspard ait voulu nous attraper... nousr.acher sa fortune; il a toujours été Irôs-moqucur, très-farceur; étant petit il inventait un tas de mensonges... puis il nous riait au nez quand nous avions été ses dupes.
— Vous auriez dû me dire tout cela plus 161, monsieur; quand on a un frère qui aime à mentir, ou en prévient sa femme...
— Il n'a fait que nous parler des bous repas qu'il faisait là-bas, des vins excellents qu'il buvait... s'il avait été pauvre, il n'aurait pas pu bombanoir comme celai...
— Monsieur Cadot, vous m'agacez avec vos réflexions... intempestives... F.ntin il faudra bien que la vérité se découvre.
Lorsque son bean-lils revient à l'heure du diner, madame Cadet lui dit d'un ton moins aigre que de coutiune :
— Votre oncle Gaspard est-Il toujours chez... les enfants d'Adrien?
— Oui, madame.
— Commi-nl >\'inc ont-ils pu le loger?
— Dans une putilo pièce sous les toits qui ne leur servait pas.
— Il se trouve bien là?
— Très-bien.
— Et il mange chez votre cousine Péroline? • — Oui, madame...
— Comment donc ces enfants qui étaient, disait-on, si paurrea, li malheureux! peuvent-ils subvenir à cette nouvelle dépense?
— Je ne sais... cependant je crois que mon oncle leur a donné d l'argent...
— De l'argent. ..Ah! oui, les quinze sous qu'il a à dépenser par jourT
— Je ne vous dirai pas... mais ce qu'il y i de certain, c'est que mon oncle Gaspard se dit très-heureux d'être bez les enfants de soa frère Adrien.
— Ah ! il semble très-heureux I
Madame Cadet n'en dit pas davantage; mais toute la soirée elle est préoccupée, elle gronde son mari, elle brusque ses enfanta, cl la nuit elle rêve que son beau-frère Gaspard ei-l un lingot d'or que les enfants d'Adrien vont porter à la Monnaie.