XXXVI. - LK SAC
Quatre jours après la visite de Juanita, maître Coltentin, fort convenablement vêtu, affublé de ses besicles, et tenant sous son large paletot ijuelque chose qui semble assez pesant, se présente chez M. Cadet, et demande à la domestique s'il no pourrait point parler à M. Gaspard Braillard, qu'on lui a dit demeurer chez son frère.
Depuis la visite de celle dame qui voulait avoir des bayadères, on a dit à Julie que si quelqu'un se rirésentait <le nouveau pour parler ou pour demander le beau-frère, elle se hâtâl de prévenir ses maîtres; elle commence donc par faire entrer M. Coltentin dans le salon, puis elle court avertir madame, qui arrive bien loi, escortée de son mari, qui est toujours aussi hermétiquement enveloppé dans sa belle robe de chambre qu'un fromage de Neufcliâtel dans du papier.
— Monsieur demande mon beau-frère Gaspard Braillard? dit madame Cadet en présentant une chaise à Coltentin. Mais celui-ci ne s'assied pas, fait semblant d'être pressé et i épond :
— Mon Dieu, madame, je suis fiché de fous avoir dérangée, ainsi que monsieur... Je ne veux point abuser île vos moments... Cest à M. Gaspard Braillard lai-même qu'il faut que je parle... Est-ce qu'il serait aoscnt... dans ce cas, je repasserai.
M. Cadet se dispose à prendre la parole et murmure :
— Monsieur... c'est que mon frère... Mais il ne peut pas en dire davantage, sa femme se hâte de l'interrompre :
— Monsieur, notre frère ne demeure pas avec nous, ainsi qu'en effet cola avait été convenu d'abord... il a changé ses dispositions, mais veuillez bien nous dire ce que vons avez à lui communiquer et noui
«lui ferons fidèlement savoir...
— Ma foi... ce n'est pas quelqo ''"««e que j'ai à lui dire, mais bien à lui remettre... quelque chose d seï imporlanti
Et en disant cela, maître Cotten..n sort de dessous son paletot un sac, qui semble bourré d'écus, de rouleaux, et qui, lorsqu'on le pose sur une table, fait entendre un son métallique fort agréable à l'oreille. Monsieur et madame Cadet regardent ce sac, se regardeiil tous deux, puis regardent de nouveau le sac, et celte pantomime se prolong» longtemps.
Maître Coltentin reprend :
— Il s'agit d'une somme de vingt-quatre mille cinq cents francs que,
Sar ordre de mon banquier de Bordeaux, qui m'en a fait les fonds, je ois remettre à M. Gaspard Braillard, contre son re^u, bien et dûment conditionné; car vous comprenez que, lorsque l'on p.aye tuie somma aussi ronde, ou lient à se mettre en règle. Je l'avais apportée, elle est là, bien comptée dans ce sac, il y a vingt-trois mille francs en or et quinze cents francs en argent... car vous savez que maintenant l'or est inlinimenl plus commun que l'argent... Ce derniei métal devient introuvable, je ne sais pas ce qu'on on fait. Mais puisque M. Gaspard Braillard ne demeure pas ici, je vais remporter mou sac .it me rendre à l'adresse que vous voudrez bien m'indiquer, car je p.-ésume que vous connaissez sa demeure...?
— Mais, monsieur, de grâ^c, reposex-vous donc un moment... c« sac doit être fort lourd. Qnuue ceuls francs en argent, cela pèse déjà beaucoup, et ensuite il y a l'or... c'est encore lourd I
En disant cela, madame Cadet avance rapid^nenl sa main vers le sac qu'elle tâte et soulève. Mais l'homme d'affaires était trop adroit pour ne point avoir pris toutes ses précautions : il y avait dans son sac pour deux cents francs d'argent en pièces de cinq francs, ces pièces en garnissaient le tour, et le milieu elail n^mpli \\\t des rouleaux de sous ; de plus, le sac était soigueusement ticelé de façon à ca qu'il ne pût s'ouvrir tout seul.
Madame Cailet a senti les pièces do cinq francs, et elle laisse ntomber le sac bien convaincue qu'on ne la troni]ic pas, en disant :
— Oui... c'est extrêmement lourd... mais e\cusei-moi, monsieur, si je me permets do >ous adresser quelques questions... (Juand il s'agit d'un beau-frtre, notre curiosité oc vous semblere pas trop d4pl.icée...
TO
LA FAMILLE BRAILLARD
— Parlez, madame, ne vous gftnez pas...
— Et d'abord, pourrions-nous savoir avec qui nous avons l'avantage de causer?
— Coltentin, homme d'affaires, ancien avocat, se chargeant de placements et recouvrements de fonds, mon cabinet est rue Sainl-Hjacinte-Saiiit-Miehel, quartier lalin, que je n'ai jamais quitté; aussi y suis-je avantageusement connu, je m'en flatte...
— Nous n'en doutons pas, monsieur... c'est donc un banquier de Bordeaux qui envoie cette sonunc considérable à notre beau-frère.
— Oui, madame... je suis du n!sle assez, souvent ciiargù de commissions semblables par mes correspondants...
— Monsieur, si nous paraissons surpris de tout ceci, c'est que noire beau-frère, qui revient de la Californie, nous a caché sa position fortunée... bien loin delà... il nous a dit revenir sans le sou...
— Oui, dit M. Cadet, mon frère nous a positivement assuré...
— .CluUI assez, mon ami, je viens de dire cela à monsieur... il est inutile de lui répéter la même chose...
— Je vous avouerai, madame, que tout ceci ne me regarde pas, ce lie sont point mes affaires... Je suis chargé d'une commission, je la fais. J'ai cette somme à remettre ;\ M. Gaspard Braillard qui a débarqué au Havre sur la uAle-Côte revenant de San-Francisco.
— C'est cela... sur lO ïtetle-Cûte, c'est bien le nom du bâtiment qui a ramené mon beau-frère...
— Maintenant, nuidame, veuillez me dire où je trouverai M. Gaspard Braillard... afin que je lui compte cette somme... Je suis un peu f ressé, j'ai tant d'alfaircs...
— Monsieur, si vous vouliez nous lais.ser cet argent, nous nous chargerions de le remettre à mon beau-frère... mon mari vous donnerait un reçu...
Maître Coltentin sourit en répond.inl :
— Madame, je ne mets point eu doute la probité de M. votre époux ni la vôtre. Mais monsieur doit connaître assez bien les affaires pour savoir que, lorsqu'il s'agit d'une somme considérable que l'on doit payera la personne même , on ne se contente pas du reçu d'une autre...
— C'est juste, murmure M. Cadet, quand on doit "payer à la personne même...
— Taisez-vous donc, monsieur Cadet!... J'ai bien entendu !... Alors, monsieur, vous trouverez notre beau-frère chez mademoiselle Péroline Braillard, fleuriste en chambre, Faubourg-Saint-Denis, 78.
— Infiniment obligé... et désolé de vous avoir dérangés; monsieur et madame, je vous présente mes respects.
Maître Cottentin a remis son sac sous son paletot et il sort aussitôt. ^ M. et madame Cadet restent quelque temps à se regarder ; monsieur n'ose le premier rompre le silence, il tire sa perruque sur ses oreilles. Enfin c'est madame qui s'écrie :
— Eh bien, monsieur Cadet, vous ne dites rien... vous voyez que nous avons été joués par mon beau-frère et vous restez coi !..
— (luoi? coi! J'attendais ton opinion, Doxie.
— Est-ce que vous n'en avez pas une, vous"?
-— Certainement que si... mon frère Gaspard n'est pas pauvre, puisqu'il va toucher vingt-quatre mille cinq cents francs, voilà mon opinion...
— Oui... mais si cet homme nous mentait... Il nous a donné son nom et son adresse...
— Julie! Julie!..
La femme de chambre, qui était tout contre la porte, est bien vite dans le salon; sa maltresse lui dit : — Julie, cet homme que vous venez de voir apportait vingt-quatre mille cinq cents francs à mon beau-frère!
— Je le sais bien, madame!
— Comment le savez-vous déjà?
— Ah! c'est que... comme on parlait haut... et que j'étais tout près de la porte... j'ai entendu...
— Eh bien! Julie, croyez-vous encore que cette dame qui est venue pour des bayadères disait des mensonges?
— Dame... je ne sais pas... mais les avez-vousvus les vingt-quatre mille francs?
— Je les ai palpés, j'ai soulevé le sac, j'ai senti les écus !
— C'est que ce monsieur est bien vilain pour apporter tant d'argent !
— C'est un homme d'affaires... et un homme d'affaires n'a pas besoin d'être beau ; au contraire, s'il était joli garçon il penserait à des bêtises et ne s'occuperait pas de ses affaires; ifse nomme Cottentin.
— Tiens, c'est le pays des bœufs!..
— Cette Julie est comme saint Thomas, elle ne croit à rien!
— Dame, ça me semble drôle, voilà tout.
— Moi, je dis que cela devient très-inquiétant; si en effet le beaufrère est riche, il est bien malheureux que nous soyons fâchés avec lui!
— C'est toi qui t'es fâchée, Doxie.
— C'est tnoi!.. je vois un homme qui avale une terrine de Nérac... qui n'en fait que trois bouchées... qui boit comme une éponge! Et puis cet homme nous dit qu'il est revenu d'Amérique fort pauvre et qu'il compte être logé, hébergé chez nous; il me semble que ce n'était pas bien séduisant!
— Ce diable de Gaspard, il se moquait de nous... Je te répète qu'il a toujours été très-farceur.
— Et il loge à présent chez les enfants de votre frère Adrien... Sayez-vous, monsieur, que cela peut faire infiniment de tort à mes enfants Exupère et Aurore?..
— C'est aussi mon opinion.
— Heureusement voire (ils Isidore va souvent chez sa cousine Péroline...
— Ah! lu trouves que c'est heureux maintenant?
— Sans doute... nous saurons par lui à (|UOi nous en tenir... car enlin il faudra Lien opérer uu rapprochement... Vous ne pouvez pas rester brouillé avec votre frère.
— Non, je ne le peux pas, c'est mon opinion !
— Ah ! que vous me faites mal au ventre avec vos opinions.
Et madame Cadet quitte le salon eu jetjiit un regard courroucé ï son mari. Uans le courant du dîner, elle questionne son bcau-lds, auquel elle témoigne à présent presque de l'amitié.
— Isidore, vous allez toujours voir votre oncle Gaspard?
— Oui madame.
— Ohl je suis loin de vous en blâmer... c'est votre oncle et vous lui devez des égards.
— Oui, dit M. Cadet, nous sommes loin de t'en blâmer...
— Pour Dieu ! monsieur Cadet, laissez-moi causer avec votre fils et ne m'interrompez jias sans cesse... Mon beau-frèie demeure toujours chez... votre cousine Péroline.
— Oui, madame, il s'y plaît beaucoup.
— Ah! il s'y plaît... cependant il doit être Lien mal... il couche dans un grenier...
— Il dit qu'il s'y trouve très-bien...
— Savez-vous s'il a reçu la visite d'une dame... coiffée d'un chapeau rose et d'un voile noir?
Isidore qui a le mot, répond :
— Oui, madame, ma cousine m'a dit qu'une dame était venue demander mou oncle et avait causé longtemps avec lui.
— Isidore, vous irez ce soir chez votre cousine.
— Je ne demande pas mieux, madame.
— Vous vous informerez... sans en avoir l'air... si un monsieui a été aujourd'hui dans la jouriiéa demander votre oncle Gaspard... si ce monsieur lui a remis uu sac d'argent... et demain; avant d'aller à vos cours, vous me rendrez réponse.
— Je n'y manquerai pas madame.
Dans la soirée Isidore ne manque pas de se rendre près de Péroline; outre son oncle, il y trouve Samsonnac, (lui revenait de chez maître Cottentin, il savait donc tout ce qui s'était passé dans la journée, et le jeune cousin est suffisamment renseigné sur ce qu'il doit répoudre à sa belle-mère.
Madame Cadet, aussitôt qu'elle est levée, fait appeler son beau-fils, et lui demande le résultat de sa visite chez Péroline. Isidorelui ditqu'un monsieur porteur d'un sac qui semblait fort lourd a été la veillevoirson oncle Gaspard, que celui-ci l'a fait monter avec lui, dans l'endroit où il couche et qu'en redescendant ce monsieur ne portait plus rien.
— Allons, tout se confirme! s'écrie madame Cadet. Il faut absolument nous réconcdier. Isidore, vous irez ce soir voir votre oncle Gaspard, vous lui direz que je suis désolée de m'êlre laissée emporter à un mouvement de vivacité ; que j'avais ce jour-là une migraine qui me troublait l'esprit... enfin que je le prie de ne point me garder rancune, que son frère Cadet se joint à moi pour l'engager à venir loger chez nous... que son logement est tout prêt... que votre père ne se fait plus de bibliothèque... Enfin que nous l'attendons avec la plus vive impatience! Vous entendez bien?
— Oui, madame, je ferai votre commission...
— Allez-y avant dîner, je saurai plus tôt la réponse de votre oncle.
— Je n'y manquerai pas, madame.
Isidore, quia reçu encore ses instructions, revient dire à sa bellemère : — J'ai vu mon oncle Gaspard, je lui ai rapporté tout ce que vous m'aviez dit et le vif désir que vous aviez de le voir venir loger chez nou.<;...
— Eh bien! qu'a-t-il répondu?
— Qu'il vous remerciait infiniment... Qu'il vous priait de croire qu'il ne conservait pas la inoindre rancune pour la façon légère dont vous l'aviez traité...
— Fort bien... alors il accepte...
— Non, il refuse, il m'a dit qu'il se trouvait trop bien chez ma cousine Péroline pour avoir envie de changer de domicile.
Madame Cadet se mord les lèvres avec dépit en s'écriant :
— Ah! il se trouve trop bien, singulier goût?., préférer un grenier à une chambre charmante. ..Votrecousine Péroline l'a donc ensorcelé, votre oncle Gaspard! hoin!.. elle a été plus adroite que nous... elle a tout de suite deviné la vérité!
— Mon oncle témoigne en effet le plus tendre attachement à ma cousine, il comble aussi de caresses Rosinette et Léopold.
— C'est cela! se dit en elle-même la grosse dame, tout sera pour les enfants d'Adrien, et les miens n'auront rien !.. Et elle renvoie son beau-fils fort mécontente du résultat de la commission dont elle l'avait chargé. Puis elle va trouver son mari et lui dit :
— Monsieur, il faut pourtant vojis réconcilier avec votre frère...
— Je ne demande pas mieux, bobonne.
— Vous irez le voir demain... dans la soirée, car il paraît qu'il sort presque toute la journée. J'y serais bien allée, moi... s'il ne logeait pas chez ces enfants... que je ne puis souffrir... Cependant, comme il faut être politique, vous porterez des gâteaux à ces demoiselles... Voue
LA rATÎTLLT? J'IÎATT.T,.'.UD.
n fait faire uu demi-tour il sa perruque. — P P4
pouvez même acheter un polichinelle que vous doncicrez au pelit gaivon... un petit polichinelle de vingt sous, c'est bien assez...
— Oh! certainement, si j'en trouve même ;\ douze sous...
— Non, monsieur, ne lésinez pas trop... soyez aimable... embrassez votre frèj'e de ma p.irt... Enlin s'il ne veut pas absolument revenir loger ici, engagez-le àdiner pour le lendemain en lui promettant de votre bordeaux inédoc à gogol.. Je ne pense pas qu'il résiste à cela...
— Je ne le pense pas non plus... c'est mon opinion.
— Mais surtout, monsieur, ne lui dites pas que vous savez qu'il est riche... gardez-vous-eu bien!., ce serait tout giter.
— Sois donc tranquille, Doxie, je serai fin... Je lui tirerai les vers du nez.
— Ne lui tirez rien du tout, je vous le défends. Bornez-vous à lui témoigner beaucoup d'amitié et faites ce que je vous dis, rien de plus...
— Tu ne veux pas que je lui dise qu'on est venu avec un sac d'argent...
— Pas un mot de tout cela... nous sommes censés n'avoir pas questionné ce monsieur, et ignorer ce qu'il voulait à votre frère, comprenez-vous?
— Parfaitement... nous ne savons rien, c'est mon opinion.
XXXVll. — M. C*nET AMBASSADEUR.
On était rassemblé chez les enfants d'Adrien. L'oncle Gaspard avait pris son neveu l.éopold sur ses g('i\out. cumnie c'était son liabiluck* tous les soirs après le diiicr. llosinotlr était assise sur un pelit l.ilnniret à cûté de son oncle, l'éroline se trouvait de l'autre côté et s'occupait à coudre. Isidore était prés d'elle, enlin l'ami commun Melcliior Sarasonnac se tenait au milieu de tout le monde et l'on était bien en train de causer des changements que la ruse qu'il avait imaginée produisait déjà dans l'humeur de mad.ime Cadet, lorsque l'on entendit frapper à la porte, puis une voix nasillarde crier :
— Je ne vois pas clair... je ne sais où je frappe... Je demande mademoiselle Pérolme Braillard...
— C'est mon père ! dit Isidore.
— Mon oncle Cadet... venir ici! s'écrie Péroline; ouvreviloUosinetle.
— La petite tille coiu't ouvrir, et M. Cadet se présente tenant sous son bras des gAteaux enveloppés dans du papier, et à sa main un petit polichinelle. Il entre dans la chambre, regardant tout le monde avec l'air béte qui lui est habituel et eu disant :
— C'est moi... me voilà... bonsoir la compagnie... bonsoir mou frère... Es-tu eucorc fiché contre moi? Tu sais que ce n'est pas ma
faute si ma femme t'a dit des choses, désagréables... moi, je n'en étais pas I Gaspard sourit et tend la main à son frère en lui disant :
— Non, non, je ne suis plus fiché... Je ne t'en veux pas... tu tt.laisses mener ]>ar la femme qui n'est pas bonne, tu as tort... mais enfin le pli est pris... tu ne te referas plus; allons, donne-moi la main et qu'il ne soit plus question de tout cela...
— Ah ! merci, frère... veux-tu que je t'embrasse de la pirt de ma femme ?
— Non, ce n'est pas la peine...
M. Cadet s'avance alors vers Péroline et lui présente les giteaux eu lui disant : — Bonsoir, machôi-c nièce... il y a bien longtemps que je ne vous ai vue. . .
— C'est vrai, mon oncle, mais ce n'est pas ma faute...
— C'est juste, ce n'est pas votre faute, c'est la mienne, ou plutôt celle de ma femme, qui ne voulait pas me laisser venir vous voir, et aujourd'hui c'est elle qui m'envoie ici... heiu! comme les femmes sont capricieuses... Voulez-vous bien accepter ces giteaux... ils ne sont plus chauds, mais ils l'ont élé...
— Ah! mon oncle, je vous remercie, vous êtes trop bon!...
— Pas du tout, d'ailleurs j'exécute les ordres de ma femme... vous en donnerez à la petite sœur... où est-elle donc, la petite sœur?
— Me voilà, mon oncle...
— Ah! bonsoir, petite... Kose...
— Kosineite, mon oncle.
— Ah! oui... j'avais oublié... ça va bien, petite?
— Très-bien, mon oncle.
— Elle a l'air futé, cette petite, c'est drOIe. elle n'a pas r.-iir bète du tout!...
— Cola voussnrprend, mon oncle, est-ce que> os enfants ont l'air bêle?
— Oh! par exemple, "bien au contraire... s'ils avaient l'.iir bête, Jo qui licnJraient-ils?... mais il j a encore un petit garçon à voir...
Péroline pousse son pelit frère, en lui disant :
— l.éopold, va donc embrasser ton oncle.
L'enfant s'approche de ce monsieur d'un air intimidé, m.tis M. Cadet préseule le polichinelle et le fait même danser devant le petit garçon, en lui disant : — Tiens, mon gaillard, voilà pour loi... un beau jK)!!chinelle, ah! j'espère quec'esl joli cela!...
— Oh! oui... merci, monsieur mon oncle...
— C'est ma l'emnu'... ta lante. qui m'a dit do l'acheter un joujou . Ah ! voilà connue nous sonunes. nous autres, quand nous nous me«« tous eu Uainl... nous sommes très-génereux...
LA FAMILLE BRAILLARD
saque }C
Et RI. Cadet, se reloum.int alors, se troiivo dov.inl son fils qu'il
liio comme un clratipcr, puis tnut à coup il s'iiiin : —Tiens, qu suis Lùlu!... c'est mon (ils... J'avais cru qui; i^ulail quelqu'un. '— Je ne suis donc rien pour vous, mon |i('ie? dit Isidore en souriant.
— Si fait, mais tu comprends bien que je n'ai [las Lusoinde le saluer.
— Moi, je suis bien content de vous voir ici, mon père.
— Vraiment. Je n'en suis pas fâché non plus, et je... je...
Les yeux de M. Cadet viennent de s'arrêter sur Samsonnac, qu'il n avait pas encore aperçu, parce au'îi son arrivée le jeune Bordelais s'ctail retiré dans un com de la cnambre. Le ci-devant pharniacieu salue Melchior, qui de son côté lui fait de profondes courbettes, puis il dit à son (ils :
— Quel est ce monsieur?
— Un de mes amis, mon pftre, qui csl courtier en vins.
— Eh mais... il me semble que j'ai déjà vu ce jeune homme... Oui, je le reconnais <\ ses cheveux. Monsieur est venu chez moi m'offrit du vin de Champapne...
— En elTet, monsieur, répond Samsonnac en s'avançant. J'ai eu cet avanlaçe.mais madame votre épouse a trouvé mes prix exorbitants...
— G est vrai... oui, ma femme trouvait son Champagne assez bon à deux francs vingt-cinq... Cependant, je dois avouer que madame Rogdle, ma nièce... qui est venue dîner à notre campagne de Livry avec une de ses amies, n'a pas trouvé notre Champagne bon! ces dames l'ont critiqué!...
— Cela ne m'étonne pas, monsieur, c'est que ces dames s'y connaissent.
— Oui, ma nièce est très-répandue dans le grand monde!... Gaspard, as-tu vu notre nièce Augusta, la flile de Désiré?
— Oui, je l'ai vue... c'est une jolie femme!... mais qui m'a paru fort coquette...
— Ce sont de ces femmes que l'on est fier d'avoir sous son bras.
— Cela dépend du goùf, mon ami; quant à moi, je serais bien plus fier d'avoir sous mon bras ma nièce Péroline!...
En disant cela, Gaspard va donner un baisersur le front de la jeune fille, qui le regarde avec reconnaissance. Alors M. Cadet considère quelques instants Péroline, puis reprend :
— Oui... oui... ma nièce l'éroline est très-bien... je ne dis pas le contraire, mais elle n'est pas mise comme AugustaU..
— Non... mais au lieu de ruiner son père par ses folles dépenses, celle-ci travaille sans relâche pour nourrir son frère et sa sœur... Trouves-tu que la balance penche toujours du côté de madame Rogille?
SI. Cadet tire les deux côtés de sa perruque et murmure au bout de quelque temps :
— J'aurais cru qu'il pleuvrait ce soir... mais il n'a pas plu. Puis il regarde autour de lui, examine la chambre, et s'écrie :
— Comment diable pouvez-vous loger tous dans cette chambre?
— Nous avons encore une petite cuisine, mon oncle, puis un cabinet dans lequel couche mon frère...
— Eh bien, et toi, Gaspard?
— Moi, je couche ici-dessus, et je m'y trouve parfaitement.
— Ici-dessus?... ce doit être un grenier...
— Qu'importe, s'il est bien clos, si j'y dors à mon aise...
— Voyons, mon frère, ne fais donc pas toujours des plaisanteries!... Tu ne peux pas te trouver bien dans un grenier... c'est pour nous attraper que tu agis comme cela...
— Moi... je n'ai jamais eu l'intenlion de l'attraper...
— Je ne t'en dirai pas plus à ce sujet... parce que ma femme me l'a défendu. Mais je t'assure que tu lui ferais grand plaisir en venant demeurer chez nous...
— Tu me permettras d'en douter... ta femme m'a trop clairement expliqué sa façon de penser à ce sujet...
— Puisqu'elle avait la migraine ce jour-là.
— Cela pourrait lui reprendre si jetais chez toi...
— C'est donc bien déridé, lu ne veux pas venir loger chez nous? -^ Je me trouve bien ici, avec ces eufants qui sont si gentils pour
moi... avec ma nièce Péroline dont la conduite excite mon admiration... Une jeune fille... travailler constamment... afin que deux enfants ne manquent de rien... se priver de tout plaisir... de toute distraction pour subvenir à leurs besoins...
— Mon oncle... de grâce... je n'ai fait que mon devoir...
— C'est possible, ma nièce... mais les autres ne l'ont pas fait, leur devoir. Patience! j'espère qu'un jour votre conduite sera récompensée !
Pendant que son frère parle, M. Cadet est allé faire danser le polichinelle de son petit-neveu; lorsque Gaspard a fini, il retourne près de lui, eu disant :
— Ma femme m'a chargé de l'inviter à dîner pour demain, et de te dire que tu aurais de notre médoc à discrétion... Tu sais qu'il est fameux, mon médocl nous comptons sur toi.
— Vous auriez tort d'y compter, car je refuse. Je ne retourne pas dîner chez les gens qui me reprochent ce que j'ai mangé chez eux.
Cette fois M. Cadet devient tout rouge et balbutie :
— Mon frère... il me semble!...
-- Ce n'est pas pour loi que je dis cela ! se hâte de répondre Gaspard. Tu ne saurais être avare à ce poinl-là! mais la lemuicl... Oh! cest bien différent... Ta femme m'a dit de ces choses... qu'on n'oublie pas quand on a du cœur.
— Je croyais que lu lui avais pardonné... que nous étions réconciliés?
— Avec lui, oui; avec elle, non.
— Alors lu ne veux pas venir dîner demain chez nous?
— Non, mon ami, n'uisiste pas il.iv.miage, ce serait inutile.
— Du uioinent que ce serait inutile... je ne vois pas pourquoi j'insisterais... Alors adieu, Gaspard...
— Tu nous quittes déjà...
— Vous parlez si vite, mon oncle? dit Péroline en allant prendre la main à M. Cadet; celui-ci regarde quelques instants la jeune tille, en disant à demi-voix :
— Je conviens que mon fils n'a pa§ mauvais goût... Je ne croyais pas que vous étiez si bien... mais adieu... il faul que je m'en aille... ma femme est très-pressée de .savoir le résultat de mu visite... elle n'en sera pas satisfaite... c'est égal, je dois le lui dire...
— Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas, mon oncleî Rosinelle et Léopold viennent se joindre à Péroline, en disant à
M. Cadet : — Ohl vous reviendrez... il faut revenir, et nous vous aimerons bien aussi I
Le père d'Isidore est presque attendri par ces témoignages d'affeclioc de la part de ces trois enfants pour lesquels il s'est montré si inditférenl, et il balbutie :
— Oui, je reviendrai... h moins que ma femme... mais à présent je pense qu'elle le voudra bien... Adieu, mes enfants... adieu, mon frère... salut à toute la compagnie.
— Monsieur, dit Samsonnac en saluant profondément M Cadet, veuillez bien dire à madame votre épouse que mes champagnes sont toujours à sa disposition!
— Je n'y manauerai pas, monsieur, c'est-à-dire... je crois que c'est assez inutile... n importe, je lui dirai toujours.
M. Cadet est parti, il se hâte de retourner chez lui et fait part à sa femme du résiillal de sa démarche. La grosse dame est furieuse en apprenant que son beau-frère résiste h toutes ses avances, et qu'il ne veut pas même accepter son dîner.
— Il y a quelque cho'^e là-dessous ! dit-elle à son mari. Répétez-moi bien tout ce que votre frère vous a dit au sujet des enfants!
— Il a dit que la conduite de Péroline... dont il fait un éloge magnifique... dont il semble idolâtre...
— Après... après? il a dit?
— Eh bien, il a dit que sa conduite serait un jour récompensée...
— C'est cela... Oh! cela se comprend de resie... c'est à cette Péroline qu'il donnera toute sa fortune, ou du moins une grande partie... le reste aux deux autresenfants...et les miens n'auront rien... ça leur passera devant le nezi... et vous ne trouvez pas cela odieux,' monsieur?
— Si fait... si... c'est-à-dire, si mon fils Isidore épousait sa cousine Péroline, cela deviendrait très-avantageux pour lui!...
— Je crois bien! quel dommage que mon Exupère soit si jeune !...
— Ah I j'oubliais de te dire que j'ai rencontré chez mes nièces ce jeune courtier en vins... qui a tant de cheveux... qui est venu ici un jour m'otTrir du Champagne.
— Et qui se nommait, je crois, Melchior Samsonnac?
— Justement.
— Que faisait-il chez les enfants d'Adrien?
— 11 paraît qu'il les connaît... et puis il est ami d'Isidore.
— Hnm!... il m'avait l'air fort impertinent, ce petit monsieur-là... il avait l'aird'un mauvais plaisant... sa présence chez celle Péroline... sa liaison avec votre fils... Tout cela me fait naître des soupçons.
— Quels soupçons?
— Si Julie avait raison .. si nous étions dupes d'une intrigue... enfin si véritablement voire frère Gaspard n'était revenu d'Amérique qu'avec ses quinze sous?... Heim? quelle brioche nous ferions en offrant de le loger!...
M. Cadet lire sa perruque, semble réfléchir profondément et finit par se moucher en disant : — Ce n'est pas moi qui ai jamais dit que Gaspard était riche!... c'est toi, Doxie!...
— Comment, c'est moi!, .je vous ai conté la visite de celte femme... qui avait un peu l'air d'une danseuse de corde... vous avez vu ensuite comme moi ce monsieur qui avait un sac... il avait encore une singulière figure, ce monsieur-là...
— Mais lu as talé le sac!
— Sans doute j'ai làté... l'extérieur... je ne pouvais pas fourrer ma main dedans !... il y avait des écus... mais pas pour vingt-quatre mille francs...
— Puisque le reste était en or.
— ; Soi-disantl... Ah! tout cela est bien singulier... un homme qui serait millionnaire et qui s'amuserait à coucher dans un grenier... cela n'est pas naturel!...
— Non... c'est même étonnant.
— Il n'est pas possible, s'il est vraiment riche, qu'il continue longtemps à le cacher...
— Je ne vois pas pourquoi il le cacherait toujours...
— D'un autre côté, s'il est pauvre, comment se fait-U que rotn frère refuse de venir loger chez nous ?
— C'est ce que je pensais, Doxie I...
— Tout cela est bien embarrassant... Attendons les événements...
— Attendons les événements... je suis également de cet avis.
LA FAMILLE BIÎAILLARD.