‹ Moyens à opposer au choléra pestilentielChapitre 5 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

AUTRES FAUTES — CONTAGION SPÉCIALE, RAISONS QUI MILITENT EN FAVEUR DE CETTE DOCTRINE.

Au milieu des horreurs de la maladie, le zèle des citoyens a été admirable ; mais je cherche en vain ce que le gouvernement fit alors de grand et de salutaire. Aujourd’hui que le mal décline, et qu’il va bientôt cesser, dit-on, je cherche , toujours en vain, des mesures appropriées aux besoins de la cité et aux craintes qui ont encore leurs pointes acérées suspendues au dessus de nos tètes.

Nous n’avons pas vu former ces maisons de convalescence réclamées par l’Académie royale : « Il sera essentiel, avait-elle dit, d’avoir des maisons de convalescence, des lieux de refuge en faveur des individus trop récemment guéris pour retourner dansle sein de leurs familles ou pour rentrer dans l’intérieur des cités. Il faut qu’il s’écoule un certain laps de temps entre le moment où le convalescent quitte le foyer d’émanations au sein duquel la maladie s’est passée, et le moment où il va se mêlerait reste de la société. » (Page 1 66.)

Nous n’avons pas vu établir ces utiles quaranlaines , imitées de celles qui ont rendu à Edimbourg de si grands services , et destinées aux personnes qui s’étaient vouées au traitement d’un Cholérique et avaient vécu autour de lui.

M. Delpech raconte, à eut égard, des choses fort intéressantes sous divers rapports : « Après la terminaison

de la maladie, n’importe de quelle manière , on a déterminé par la persuasion les parens qui avaient vécu auprès du malade à se laisser transporter , pour quinze jours , dans une maison instituée pour cet usage , et dans laquelle ils sont libres et pourvus abondamment de tout.

» Celle maison est assez vaste pour que chacune des familles qui peuvent y être reçues y soit séparée 5 un grand jardin est employé à la promenade, mais à des heures différentes pour chaque provenance.

» S’il y a quelque malade dans une famille mise en réserve, les parens, ou l’un d’enlr’eux, ont la liberté de le soigner : le malade est placé dans une infirmerie commune , s’il est servi par des infirmiers , ou par un seul de ses parens; il est laissé au milieu d’eux dans le cas contraire 5 mais dans ce dernier cas, la quarantaine de quinze jours recommence à dater de la terminaison de la maladie. Celte mesure ne s’applique qu’à un seul , lorsque le malade a été servi dans l’infirmerie commune.

» La quarantaine terminée, on rend la liberté aux séquestrés, et on leur donne quelque secours pour les aider à reprendre le cours de leurs occupations.

» Celle mesure , dont la ville la plus savante du monde a donné l’exemple , a produit les plus heureux effets. Une grande ville, très populeuse, ayant autant de malheureux que tout le reste de l’Angleterre , assiégée de toutes parts par le Choléra , qui a dévoré toutes les villes, tous les villages environnans jusqu’à ses portes, n’a presque pas senti la maladie.

» Il 11e faudrait pas pourtant croire que la maison de quarantaine d’Edimbourg ait été jamais encombrée : elle est très vaste; et quoiqu’elle ait suffi aux besoins

d’une ville de près de deux cent mille âmes, elle n’a jamais contenu au delà de vingt personnes à la fois, et le plus souvent beaucoup moins.

» Cette mesure nous a inspiré le plus vif intérêt. En

comparant Edimbourg avec les autres villes atteintes du Choléra, surtout avec Glascow, nous avons senti bien vivement Futilité de la sage précaution adoptée dans la capitale de l’Ecosse; j’en ai fait l’éloge, dit M. Delpech , dans ma correspondance avec l’autorité anglaise qui nous protégeait. Le Ministère anglais a pris des informations , et assuré de l’exactitude des faits, il a ordonné d’appliquer la même mesure dans toutes les paroisses d’Angleterre où la maladie pénétrera. »

Ecoutons toujours M. Delpech :

« Par une correspondance officielle , l’autorité anglaise communique au Cabinet français les ordres du Conseil privé, qui prescrivent l’adoption générale de la quarantaine d’Edimbourg ; elle recommande la même adoption au Cabinet français. »

Ici, M. d’Argout, votre docilité au conseil donné par le Ministère anglais eût été bien placée; mais, poli ou impoli, toujours à contre- temps , vous fûtes, par l’omission de celte mesure , véritablement cruel envers nous.

Ah ! du moins que l'e reste de la France profite de notre infortune , et des avantages que ces mesures ont procurés à la ville d’Edimbourg !

Ces avantages seront grands, comme nos malheurs; car nous avons observé cent fois, et bien d’autres ont observé avec nous , cette propagation de la maladie entre les membres de la même famille , entre les habilans de k même maison ; partout où il y a eu notables prédispositions, où il y a eu réceptivité, comme

disent quelques auteurs , il y a eu transmission de la maladie.

Nous sommes persuadés que si, dès l’origine, on eût employé de semblables quarantaines et opéré immédiatement la désinfection des hardes, des effets, de la chambre, de la maison des Cholériques, on eût diminué les désastres à tel point qu’on ne les appellerait plus de ce nom.

Pour ces dernières mesures de désinfection , \ oici qu’enfin , dit-on, la Commission centrale de salubrité les conseille; mais comment se fait-il que de (elles mesures, qui auraient dû être prescrites, exécutées dès la naissance du mal , qui auraient dû s’attacher à ses pas et le suivre partout, durant tout le temps de son activité, comme elie doit en marquer la fin ; comment se fait-il quelles se réduisent à une simple invitation , connue seulement par ouï-dire? Mais quel sera d’ailleurs le résultat d’une simple invitation à ce sujet? Le pauvre ne saurait y employer des moyens qu'il n’a pas, le riche répondra par la négligence; et enfin beaucoup de gens, trompés par les avis officieux et officiels sur la non-contagion de la maladie, que le gouvernement a fait multiplier et répandre, tandis que cet avis de la Commission centrale est comme caché et ignoré de tous , diront : A quoi bon ces mesures dispendieuses et embarrassantes? Et l’erreur et la mort jouiront , par privilège , de leur commun triomphe.

Les mesures sanitaires prescrites en Angleterre, par le Conseil supérieur de santé, à la première nouvelle de l’apparition du fléau, sont, à cet égard, d’une précision remarquable; elles veulent la désinfection complète, par tous les moj eus connus, en particulier le chlorure de chaux, non seulement des hardes et de la chambre des

malades , mais de toute la maison, dont les murs seront lavés à Veau de chaux.

Ces mesures, depuis long-temps nécessaires à Paris, n’ont pas cessé d’y être nécessaires ; il faudrait se hâter de les exécuter , de les faire exécuter partout où besoin est. Il le faudrait, et parce que l’épidémie n’est pas éteinte et peut reprendre une vigueur nouvelle (1), et parce que ces miasmes pestilentiels, déposés partout, peuvent être encore fécondés et produire mille fois mille morts.

Une atmosphère chaude et humide, un été chargé d’orages, peuvent lui offrir des occasions de renaître. Que le gouvernement se réveille enfin; qu’il cesse de vanter sa vigilance et ses luttes actives ; qu il reconnaisse qu’il a dormi, qu’il a fait des fautes incroyables, et que V abîme, creusé par ses mains, cesse d’appeler d’autres abîmes.

Paris, devenu un foyer de contagion, a projeté au loin les rayons pestilentiels du Choléra, et les provinces ont été infectées. Mais à leur tour, les provinces, nouveaux miroirs ardens , peuvent réfléchir sur Paris ces rayons qui les brûlent.

(1) Dans la ville de Varsovie, voici quelle fut à peu près la marche de l’épidémie : dès la fin de mars, on eut occasion d’observer trois cas de Choléra , le quatrième eut lieu vers le 5 avril ; vers le 3o du même mois , on en comptait jusqu’à cinquante par jour, nou compris les mi litaires. En mai, ce nombre diminua à un tel point que, du 25 au 3 1 , il n’y en eut plus que dix-neuf. Pendant le mois de juin, il varia, pour une période de cinq jours, depuis vingt-deux jusqu’à cinquante-sept. Enfin, en juillet, il s’accrut, car il ne fut jamais moindre de trentehuit pour le meme espace de temps; il alla même, du a5au 3 1, jusqu’à soixante-dix-huit. Vers la fin d’août, il diminua encore beaucoup. En septembre, il n’y avait plus, pour ainsi dire, de Cholériques. ( Rapport de la Commission envoyée en Pologne , pages 46, 47.)

Gardons-nous de rien oublier des faits qui éclairent la situation dans laquelle nous sommes placés, et en même temps nous portent conseil :

On a vu, dans l’Inde, en différentes villes, le Choléra s’éteindre en quelque sorte, pendant plus ou moins long-temps, pour se ranimer ensuite et décimer les populations.

Au mois de novembre 1818, le déclin de la maladie, à Madras, fit croire quelle était terminée', elle se représenta pourtant, après une longue intermittence, et, dans cette nouvelle invasion , périt sir Th. Munro, que toutes les Indes Britanniques paraissent regretter encore.

En 1821 , la ville de Téhéran fut exempte du Choléra- Morbus , par la suspension de toutes les communications de celte capitale avec les lieux infectés. En 1829, ces précautions furent négligées, le Choléra parut en octobre; le froid l’engourdit pendant l’hiver, mais il reparut vers le milieu de juin et fit de grands ravages. ( M. de J., p. 329. )

Mais de semblables retours du Choléra, de semblables malheurs ont eu lieu en Europe, et ils sont nombreux aujourd’hui : il s agit pour nous de les éviter.

Que nos hommes d’Etat ne se tranquillisent point en pensant que ces retours ont été en général moins meurtriers, et que vingt ou trente mille hommes de moins en France ne valent pas la peine qu’ils prendraient à dicter une bonne mesure. Les retours ont été quelquefois plus terribles que la première attaque, on l’a déjà vu dans l’Inde: à Téhéran, en particulier; l’histoire du Choléra présente plusieurs faits de ce genre très remarquables; et ccs hommes d’Etat eux-mêmes pourraient bien être les Thomas Munro , qu’un retour de maladie

emporterait dans l'autre monde, pour y rendre cornpLe de leur administration .

Mais la voix de l’analogie se fait entendre ici d’une manière formidable, et éminemment utile si i’on consent enfin à l’écouter :

Cette autre maladie terrible, appelée la Mort noire, qui parcourut le monde au XIVe. siècle, et à laquelle M. le docteur Broussais a comparé le Choléra pestilentiel (ce Choléra auquel les paysans russes avaient spontanément donné dans leur langue le nom de Mort noire ); cette autre maladie qui ne s’est point montrée dans tous les lieux avec les apparences de la peste anthracique, il faut le savoir, mais qui a enlevé, disent les historiens du temps, les quatre cinquièmes des habitans de la terre: celte maladie analogue, à certains égards, à celle qui nous ravage, a présenté, dans sa marche connue, des retours, qu’il est bien important de fixer aujourd’hui :

« Arrivée en Europe en 1 349, après avoir désolé l’Asie et l’Afrique, elle infecte d’abord l’Italie, la Savoie, puis le midi de la France et l’est de ce royaume qu’elle abandonne pour ravager l’Angleterre, l’Allemagne et tout le nord de l’Europe, d’où elle revient, pour ainsi dire, sur ses pas ; elle dévaste alors la partie de la France qu’elle avait laissée intacte: elle désole de nouveau, en i36i , celle qu’elle avait déjà attaquée; elle retombe sur l’Italie qu’elle dépeuple, et ne finit qu’en 1 3(33 . »

Qu’on s’applique donc à prendre de bonnes mesures ; que les villes qui ont eu le Choléra considèrent qu’elles peuvent être de nouveau frappées de ses coups; qu’on se prépare à de nouvelles guerres contre ce fléau : c’est le moyen de rendre perpétuelle la paix qui nous est promise.

En attendant que la doctrine des contagions se pré-

sente munie d’un diplôme en règle, signé de toutes les autorités médicales, diplôme qui se fera long-temps attendre, et qu’il sera d’ailleurs fort bon d’exposer long-temps aux contradictions des hommes, tels que MM. Lassis, Chervin , non-contagionistes honora-

bles; en attendant, dis -je, ce moment fortuné où le monde ne sera plus livré à la dispute , je vais dire quelles sont , à cet égard et en ce moment , les doctrines les plus voisines de la vérité, celles auxquelles le bonsens et les autorités les plus imposantes veulent qu’on obéisse aussitôt , tant ces doctrines sont graves et urgentes..... E mullis probabiliora conjectura sequens.

Surtout, la contagion est écrite dans ce fait qui domine tous les autres : la transmission du Choléra pestilentiel du Bas-Bengale où il est né, dans des climats où il ne s’est jamais développé spontanément , et dans des circonstances tout opposées à celles au milieu desquelles il est né et a commencé ses premières évolutions. ( Voyez, à la fin de ce Chapitre, la Note H, page 68.)

Sa marche , tout irrégulière en Asie et en Afrique , de même qu’en Europe, repousse les spéculations des savans qui ont voulu appeler à leur secours, comme moyens d’interprétation, les influences telluriques, astronomiques, épidémiques, et autres.

En particulier, je ne saurais être de l'avis de ces théoriciens qui ont mis dans 1 air atmosphérique le principe de l’épidémie cholérique; car, pour moi, c’est en respirant l’air extérieur que je dissipais les influences sensiblement pernicieuses que les Cholériques produisaient sur ma personne. C’est en me faisant ventiler, en quelque sorte, au milieu de cet air, dans une voilure ouverte et rapide, que je voyais cesser petit à petit ces vertiges, ces éblouissement», cette anxiété précordiale, cette fa-

ligue profonde souvent accompagnée de crampes, que déterminait constamment chez moi un séjour de demiheure, au plus, près d’un Cholérique j fatigue telle, que j ai eu quelquefois grand’peine cà remonter dans mon cabriolet. Tout cela diminuait à l’air, et d’autant plus rapidement que j étais plus ventilé, d’autant plus complètement que les distances à parcourir étaient plus grandes.

Mais une foule de faits de contagion ont été constatés de la manière la plus positive à l’Ile-de-France, à Bourbon, dans toutes les villes de l’Asie, et naguère tout près de nous en Angleterre: dans ces grands quartiers de Newcastle, plus beaux que les plus beaux quartiers de Paris et de Marseille, d’ailleurs salubres éminemment, et chez des individus qui ne présentaient que les plus faibles prédispositions au Choléra.

Comment expliquer encore ces cas de Choléra commençant, dans une petite ville, parles maisons lesplus saines, situées sur le sommet d’une colline très ventilée, si ce n’est par la contagion ? Et en effet, dans tous ces cas assez multipliés, cette contagion a été souvent, pour ainsi dire, prise sur le fait. (V. Études du Choléra- Morbu s en Angleterre et en Écosse, par le professeur J. Delpech. )

L’observation en France produit un grand nombre de faits semblables g en particulier, la naissance et le développement du Choléra dans plusieurs villages des environs de Paris paraissent bien résulter de la contagion.

Mais, dans plusieurs grandes villes, on a constaté pareilles choses 5 entr autres, une lettre de M. le docteur de Kergaradec, qui nous a été communiquée, montre que le Choléra a paru à Quimper, sous forme contagieuse

A côté de celte multitude de témoins qui déposent en

faveur de la contagion, chose infiniment remarquable! aucun autre témoin qui vienne dire : Les séquestrations particulières qui ont été exécutées, a temps, dans 1 Inde et ailleurs n’ont pas réussi -, aucun qui vienne citer, dans ce sens, un seul fait bien observé! i^V oyez la Note I , page 69.)

Et cependant les séquestrations, admirablement utiles en général, pourraient, dans une ville tout infectée, cesser, par exception, d’être suffisantes pour préserver du Choléra, comme cela a été observé dans certaines pestes , au plus fort de l’épidémie, et alors que la diffusion générale des coulages avait rempli la ville en quelque sorte, et infecté l’atmosphère elle-même.

On a prétendu comparer la marche du Choléra à celle d’un météore qui vole dans une certaine direction, et ravage plus ou moins un certain nombre de cités et de villages compris dans la zone qu’il parcourt, comme ces nuées qui sèment la grêle et la désolation. Dans ce système opposé à la contagion , on peut bien expliquer un petit nombre de faits que comprend l’histoire du Choléra ; mais que devient cette espèce de grêle cholérique, et à quoi sert-elle quand il s’agit d’expliquer la naissance du Choléra sur un point de cette même zone dépassé déjà par le fléau; point qui, peu fréquenté d’ailleurs, ne se trouve en elîet infecté qu’un mois après le passage du météore dévastateur ? Il y a une multitude de faits de ce genre.

Beaucoup de difficultés ont été élevées, contre la con-i tagion , par des hommes qui évidemment ne sont pas assez instruits de tout ce qui se rapporte à l’histoire des contagions médiates, de leurs divers conducteurs , des contages volatils , agissant à distance, ayant d’ordinaire pour atrium d’infection les voies nasales et pharyn-

giennes... Tous ces points étant mieux connus, les difficultés se réduiraient à peu de choses.

En général, il serait désirable qu’avant de disputer sur ces doctrines, les deux partis eussent connaissance des ouvrages qui ont traité à fond de ces matières, ou, pour le moins, des auteurs qui ont donné des notions exactes, quoiqu’élémentaires , sur la contagion : je me permettrai de recommander, sous ce dernier rapport, un savant Allemand qui a écrit en latin , le fils du célèbre Hildenbrand, dans ses Institutiones practico-medicœ...

Si nous ajoutons à ces diverses considérations le poids de quelques autorités, on remarquera que les notabilités médicales de l’Angleterre, qui presque toutes se sont déclarées pour la contagion, forment un poids énorme dans celte balance scientifique*, en effet, ces hommes ont préféré le témoignage d’une conscience éclairée à l’intérêt passionné du commerce de leur pays.

JYnn civium ardov pvava juberïlium.

{Voyez, à la fin de ce Chapitre III, la Note J, page 70.)

Que la doctrine de la contagion , telle que la science l’a faite aujourd’hui, n’explique point encore tous les phénomènes que nous a présentés le Choléra, je le concède*, mais cela prouve- t-il quelque chose contre la contagion?

Que la contagion soit inaperçue ou insaisissable dans beaucoup de cas, cela prouve-t-il encore quelle n’existe pas réellement? Ne suffit-il point à la doctrine qui l’établit que la contagion ait été constatée, démontrée

un certain nombre de fois?

Je concède facilement aussi que celte contagion ue s’accomplira point partout, à tout moment, auprès de

tous les hommes, et en particulier chez les hommes généreux qui s’exposent le plus : sans doute; elle a certaines conditions qui , bien connues , peuvent nous conduire à faire que d ordinaire elle soit totalement empêchée : cela est vrai, cela est la vérité tout entière sur la contagion du Choléra pestilentiel.

Oui, un homme généreux qui s’exposera beaucoup pour le salut de ses frères , dont le cœur battra sans cesse pour le bien de tous, sera élevé d’ordinaire au dessus de toute contagion : ainsi fuient inattaquables les Belsunce , les chevalier Roses, tous les échevins de Marseille , dans la peste de 1720, bien autrement contagieuse que ie Choléra, eux tous bien plus exposés que nous ne l’avons été. Les médecins envoyés par le gouvernement d’alors ne furent pas moins élevés au dessus d’elle; ils conclurent même de leur immunité et de toutes les expériences qu’ils firent a ce sujet (semblables à celles des non-contagionistes de notre temps), que la peste n’était point contagieuse ; et reçurent un double démenti , et des faits de contagions les plus frappans , et des avantages dont jouirent les couvens cloîtrés, seuls asiles où l’on fût véritablement à l’abri de la peste.

Mais que nos modernes Belsunce , que nos médecins intrépides, que tous les hommes généreux qui se dévouent pour leurs frères, comprennent aussi que, s’ils viennent à être livrés à d’excessives fatigues, si de vifs chagrins sont venus fondre sur leur cœur et l’oppriment un moment, si les fonctions abdominales viennent à- être altérées chez eux, s’ils ont été exposés à un subit refroidissement, si après des travaux intellectuels long-temps soutenus, un mal de tête profond, typhoïde, les saisit: dans tous ces cas, ils portent au dedans d eux-mêmes des conditions diverses de la contagion; que, subitement,

( tio )

il» s’abstiennent : ils doivent à la patrie de se soigner eux-mêmes; ils doivent conserver à la terre, pour quelque temps encore, sa vraie parure, plus belle que celle du printemps.

Les natures faibles, chétives, je veux dire ces personnes quelquefois si fortes de sentiment et si minces au physique ; ces esprits aériens, que leur piété porterait aux plus héroïques , comme aux plus inutiles des sacrifices, ces jeunes femmes enfin ,

De qui la grâce est tout et le corps presque rien ,

Delillk,

doivent également s’abstenir ; le premier souffle du Choléra les renverserait.

Que les hommes livrés aux plaisirs des sens , ou qui ont fait un Dieu de leur ventre, cherchent, dans la tempérance et une exacte modération , le droit et le bonheur d’être utiles à leurs frères, sans courir aucun risque pour eux-mêmes.

Quant à ces hommes timides et tremblans au moindre choc, ils doivent encore reconnaître qu’ils ne sont pas destinés non plus à ce genre de combats; le cardinal Gastaldi leur a donné un bon conseil, en leur proposant cette remarque, fondée sur une expérience constante : Meticulosi præ omnibus in pestem incurrunt. (De proflig. et avert. peste.)

Entre les prédispositions au Choléra, celles qui surtout doivent être éloignées de nous sont les influences méphitiques, dequelque nature qu’ellessoient. Voisinage des marais, des puisards , des puits infectés, des latrines, des ateliers oit fermentent les matières animales ou végétales en putréfaction; habitations humides et malsaines, resserrées, recevant des hommes, des animaux

accumulés, entassés au milieu d’elles; malpropreté dans tous les genres... Tout ce qu’on peut faire entrer dans cette catégorie doit donc être évité avec soin , doit être, encore et toujours, l’objet de mesures hygiéniques bien conçues et régulièrement conduites.

Il est à remarquer que le Choléra n’a commencé à Paris que par ces quartiers essentiellement méphitiques. C’est là que se sont trouvées les prédispositions les plus fortes , et ainsi les plus faites pour agir en première ligne; il semblerait donc que ces miasmes pestilentiels du Choléra transportés, répandus en divers quartiers de la ville, dune manière latente, ne sont devenus puissans et féconds qu’unis à ces miasmes méphitiques, lorsqu’ils les ont rencontrés. C’est ainsi que certains métaux ne deviennent vénéneux qu’à l’état d’oxyde. Ces miasmes pestilentiels n’ont été funestes que là où se rencontraient de funestes prédispositions; ailleurs ils ont été comme n’étant pas C’est en-

core ainsi qu’au milieu de plusieurs milliers d’individus constitués de la même manière , telle disposition intérieure, encore peu appréciée (équivalent de ces conditionsmépliitiques), venant s’établir chez plusieurs, une foule de germes, silencieux ailleurs et dans l’état de mort, viennent à naître chez eux et à se développer : et des entozoaires variés, des vers abdominaux différens de genre et d’espèce vont s’y multiplier à la fois... N’y a-t-il point encore ici des effets semblables à ceux du calorique latent, et venant à se révéler alors que s’opèrent certaines associations nouvelles?... Quoi qu’il en soit, les phénomènes analogues à ceux-ci sont nombreux dans le système de la nature , et que nous les retrouv ions dans 1 histoire des contagions, cela est fort peu étonnant.

Je donne ces explications pour ce qu’elles valent, car je ne prétends point ici, en particulier, disserter sur ces matières, quasi Pythius J polio , sed ut homunculus unus. . .

A ces pensées, l’on pourra, sans que je m’en plaigne, préférer celles de M. Millingen sur le même sujet : « En contemplant, dit-il, la marche de celte cruelle épidémie , on serait presque tenté de lui donner un caractère d individualité, et de la considérer comme une légion de génies malfaisans envoyés sur la terre pour châtier notre espèce. » ( Page 3o.)

On pourra préférer enfin tout autre système , pourvu qu’il soit conforme aux lois de la prudence , et qu’il admette toutes les conséquences de la doctrine que nous indiquons en ce moment, plus que nous ne cherchons à l’établir.

Cependant, nous la défendons en ce sens, quelle nous paraît, entre toutes les doctrines , celle qui respire le mieux la vérité , et qu’elle est destinée en effet à apporter aux peuples d’immenses avantages, à les soustraire du moins aux plus grands malheurs, sans jamais leur nuire véritablement; elle serait fausse enfin, qu’on n’aurait rien à regretter à son sujet. Le commerce en souffrirait, dit-on : c’est une question (i) dont on n'a point encore examiné tous les élémens et qu’on ne saurait trancher d’une manière définitive: et cela serait,

(i) Si, par exemple, le Choléra pestilentiel a enlevé au monde quarante millions d’individus, consommateurs plus oumoins, que la doctrine de la contagion lui aurait conservés, il n’est pas du tout clair que les résultats de cette doctrine soient aussinuisiblesau commerce qu'on l'avance audacieusement.

que je ne puis me résoudre à peser dans la même balance la vie des hommes et la prospérité de quelques fabriques, produisissent-elles les plus beaux tissus de laine ou de coton.

Quoi qu’il en soit , je demeure encore frappé de ce phénomène, si souvent observe dans l histoire pathologique du Choléra-, c’est que tout mouvement physiologique , semblable aux premiers symptômes de la maladie, tendait à la développer, et entraînait souvent, après lui, cette maladie elle-même. Ainsi, un refroidissement subit, survenant par causes extérieures, au milieu d’un état de santé qui paraissait complet , est devenu le commencement même de cet appareil algide, par lequel souvent le Choléra a débuté . avant tout symptôme gastrique ou intestinal (1).

Phénomène curieux, dont l’esprit rapproche aussitôt ces autres phénomènes remarqués des métaphysiciens dans le domaine de la pensée, où certaines idées entraînent nécessairement à leur suite d’autres idées de même nature, par voie d’association, disent ces philosophes: demême,lerhythmed’un certain air de musique rappelle, comme nécessairement , cet air lui-même ; un tambour marquant le pas redoublé nous rappelle Y air du ma réclial de Saxe.

Ainsi une forte contention d’esprit, l’exaltation des facultés intellectuelles, ont pu blesser lecerveau etco.mmencer par lui les désordres funestes d'un Choléra typhoïde; ainsi la peur, ou une indigestion, ou un laxatif, en excitant la diarrhée, ont pu provoquer aussi le Choléra

(1) « L’un de nous a vu, deux fois, les premiers accidens se mani- » tester au moment où devait avoir lieu le frisson d’une fièvre inter- » mittente. .» ( Bappnrt des médecins envoyés en Pologne .)

débutant sous cette dernière forme-, de même encore, des alimens indigestes, une surcharge de l’estomac, et plus généralement tout ce qui a pu subitement altérer

ses fonctions, tout ce qui est nauséeux enfin peut

exciter des vomissemens, qui seront le commencement même du Choléra.

Hors de ces prédispositions diverses, hors de ces conditions de la contagion, le Choléra n’est point contagieux 5 il n’existe pas, en quelque sorte, pour ceux qui peuvent et savent se soustraire à ces prédispositions.

Mais, au milieu même des conditions les plus marquées et les plus puissantes de la contagion , le Choléra est encore comme n’existant pas ; du moins il est vaincu souvent par une constitution plus forte que lui, soit qu’elle repousse absolument et entièrement tout miasme pestilentiel , quelle refuse d’absorber, pour ainsi dire ; soit qu’absorbant en effet ces miasmes , elle les altère puissamment , avant de les faire entrer dans le torrent de la circulation , pour les éliminer avec force. *

D’ailleurs enfin, pour que la contagion s’opère, il faut ajouter, à ces conditions, d’autres conditions encore, et sans doute une certaine somme de miasmes, une certaine intensité et une certaine durée d’action ,

peut-être une certaine température Voibà bien des

raisons, sans compter celles qui nous sont inconnues, et dont il ne nous est pas donné de disserter, pour qu’un homme bien portant, et qui saura unir un peu de prudence à beaucoup de dévouement, soit comme infailliblement préservé du Choléra pestilentiel.

Après ces réflexions , qu’il fallait proposer aux hommes qui redoutent infiniment l’idée de toute espece de contagion et la croient funeste, après leur avoir redit, encore une fois, que certaines épidémies non contagieuses se-

raient bien plus dangereuses que de telles contagions, après leur avoir communiqué des lumières faites pour éclairer et échauffer enfin leurs froides et malheureuses spéculations, après les avoir mis en état de se faire du cœur par raison, nous allons dire ce qu’il convient d’exécuter dans les situations diverses où se trouvent en France une multitude de cités.

Supposant connus les meilleurs ouvrages qui ont paru sur le Choléra pestilentiel , je me garderai de répéter ce qui a été répété déjà par mille personnes qui ont écrit avant moi , je continue comme j’ai commencé -, j’ai parlé comme témoin : j’ai dit, dans l’amertume de mon ame, ce que j’ai vu; je vais dire ce que j aurais voulu voir surtout, ou plutôt je vais l’indiquer, car le temps presse; je me borne à ce qui est le plus important, et suis le courant de mes pensées, m’inquiétant peu de rendre mon style aussi poli , aussi correct peut-être qu’il en aurait besoin.

« Au reste , ajouterai-je avec Ambroise Paré , dans la )> préface de ses œuvres, mes livres sont sans aucun fard » de paroles, me suffisant que je parle proprement et use » de mots qui soient significatifs, et lesquels soient » propres pour le profit des Français, auxquels cet œuvre » est communiqué et adressé. »

Puissent aussi les nations que le fléau n’a point encore atteintes profiter de ces réflexions, s’il en est temps encore! Qu’elles cessent de copier la France alors qu’elle s’égare : elles seraient flétries ensuite de la contreépreuve de nos malheurs.

Je le déclare (et en cela j’obéis à ma conscience), je ne sais point de motifs qui autorisent un gouvernement à opposer au Choléra des moyens moinssévères, moins rigoureux que ceux qu’on emploie d’ordinaire contre la peste

chez les nations policées 5 j’avoue même que la transmission du Choléra à de grandes et énormes distances, telles qu’on n’en observe pas dans la transmission de la peste, ne saurait que m’inspirer des mesures plus promptes et plus positives.

Lors donc cpie nous aurons été consolés, et qu’il aura « plu à Dieu de nous donnerune sécurité parfaite , en re- » tirant à lui et scellant sans retour, dans les secrets de » la Providence, ces germes mystérieux de pestilence et » de destruction, qu’il a laissés tomber sur nous » (M. TArch. de P.), gardons-nous de ces vains efforts auxquels se livre l’amour-propre pour cacher ses torts et leur donner, s’il se peut, une couleur de science et de vertu ; gardons-nous de défendre des fautes, partagées d’ailleurs par la plus grande partie des gouvernemens , et qui en définitive auront enlevé au genre humain plus de 5o, 000, 000 d’individus peut-être*, c’est à dire de quoi peupler toutes les régions désertes de notre globe; mais reprenons les seules armes par lesquelles on combattit avec succès de semblables calamités.

Au lieu de chercher autre chose que le bien dont nous jouirons alors, bornons-nous au genre de perfectionnemens dont s’occupaient nos ancêtres, et, si Ion veut, bornons-nous à recommencer leurs rêves, qui valent mieux que nos réalités.

Ces souhaits et mon sujet lui-même me rappellent cette pensée de Leibnitz, l’un des plus grands hommes de cette époque, où la France brillait de tout l’éclat de Louis XIV, de Bossuet, de Racine...

Passent homines liberari à rnalis infinitis , modo Jîrmâ id -voliuitatc vellent... : si quinque aut sex personœ -vellent ac conspirarent , passent, otnnino jinem imponere magno Ecclesiarum occidentaliurn sehis-

mnti , Ecclesiœque restituera ordinem decentem.

Ç Juilibet terrarum Dominus, modo velit serio rem agere, ditionem suam à peste posset prœsèrvcire... Scrcnissima domus Brunswicensis egregio rem enm , Deo sint laudes , egit successu. Peslis diim eas incolo terras, substitit in e arum limitibus , nec eos transgi'essa est.

Potest quoque Dominus aliquis terras suas à famé libéras servare.

Sed ad bella coercenda , atque arcenda , nouo alioque opus foret Hein Rico. ( B . hypolhesium ( Tubingen ), anno 1721.)

Ce Henri, dont parle Leibnitz, n’est point le Henri dont parle Ambroise Paré, dans cette préface que nous venons de citer, alors qu’il dit : « Ce frontispice heureux » et admirable du nom de Henri, protecteur des Muses )> et des gens lettrés , enfant de Mars , le miroir de toute » vertu, » ce Henri tant vanté par Ambroise est, chose assez curieuse, Henri III! Mais le Henri dont parle Leibnitz est Henri IV.

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