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CHAPITRE IV

Sa transformation sous I-ouis P"^ : l'inspiration hellénique et le romantisme antiquisant Athènes, Rome et Florence aux bords de Tlsar. Maximilien II : le romantisme germa nisant. Louis II : échec de ses projets à Munich. — Munich contemporain : l'archaïsme moderniste.

' Nous avons vu Munich, à la fin du xviir siècle, étouffer encore dans la ceinture de murailles construite au début du xiv^. Leur destruction, commencée en 1791, reprise en 1801-1802, regrettable peut-être sur certains points, ouvrait à la ville de vastes espaces, de larges horizons. Marquées par des constructions isolées, de grandes voies s*ébauchèrent, vite adoptées par Taristocratie, et qui, au pénible développement concentrique d'une ville fortifiée — développement comprimé à Munich depuis près de cinq siècles — , substituaient la possibilité d'un libre épanouissement rayonnant. Ces circonstances nouvelles favorisèrent à Munich la floraison d*un style plus ample, dont les façades sobres et peu ornées exigent du recul : c'est celui qu'on observe dans la Briennerstrasse actuelle, et dont un excellent modèle est la villa construite en 1803 pour l'abbé Salabert, et où réside aujourd'hui l'ambassade austro-hongroise, au bord du Jardin Anglais. Le grand bienfait de cette époque, pour Munich, fut justement la plantation du Jardin Anglais.

Jusqu'alors, une vaste plaine marécageuse s'étendait derrière la porte de Schwabing (entre la, Feldherrtihalle et la place de l'Odéon), depuis les faubourgs jusqu'à l'Isar. En 1728 on avait conçu le projet, vite abandonné, d'y fonder un quartier nouveau, presque une ville nouvelle qui eût pris Je nom de Karîstadt. Soixante ans plus tard, le duc Karl-Theodor en voulut faire un^ Jardin Militaire, comme à Dûsseldorf, Neuburg, Juliers et Mannheim, où chaque soldat de la garnison disposât de 365 pieds carrés

Théâtre de la Cour [lioftheater] et statue de Max-Joseph.

— un par jour, nous sommes à l'époque qui mène du Contrat social aux Harmonies de la Nature — pour y trouver en temps de paix, dans la culture maraîchère, une saine occupation. On vit Bellone fraterniser avec Cérès et les soldats y « distraire leurs loisirs d'ordinaire si dangereux pour l'État et les citoyens ». Grâce au général von Thompson et au comte de Rumford, ce Champ de Mars potager fut converti en Jardin Anglais et ouvert au public dès 1795. Habilement disposé par l'intendant von Skell, il fut livré en 1803 à la nature elle-même qui n'eut plus qu'à faire chaque année les arbres plus hauts et les taillis plus épais. Par elle le Jardin Anglais, tel que nous l'admirons aujourd'hui, est l'un des plus beaux, des plus agréables et des plus variés qui se puissent rencontrer. L'artifice

n'y est pas trop visible : sans doute, les bras de Tlsarqui Tarrosent pour aller former au fond le lac de Kleinhesselohe, ont été détournés par la main des hommes, mais leur eau turbulente, d'unTert laiteux, exhale une^ bonne senteur d'argile, et ils n'ont pas cette mine chétive de ruisseaux en laisse qui attriste notre Bois de Boulogne. D'immenses pelouses, où le bouton d'or et le pissenlit bariolent en liberté l'herbe verte, se bornent de puissants rideaux d'arbres; dans ce parc, pas une statue. A peine une petite rotonde à colonnettes, le MonoptcroSy bibelot discret, présenté sur un tertre de verdure : les inévitables guinguettes et la fatale Tour chi-

Les Propylées (façade ouest),

noise se dissimulent avec toute la discrétion possible. A quelques pas de la ville, on n'en perçoit plus le bruit ni l'odeur; et, si vous voulez néanmoins la sentir proche, vous verrez seulement émerger derrière la verdure quelques tours légères, Saint-Louis et les Théatins.

Ainsi à Munich, délivré de ses entraves de 1791 à 1810, un âge nouveau s'annonce, de jeunes tendances se manifestent. Mais ces efforts restent isolés ou incertains] usqu'à la venue de Louis V\ C'est lui qui, leur donnant sous une impulsion vigoureuse un essor décisif, fera de \2i Résidence une Capitale, et de cette capitale une ville d'art.

Le roi Louis P' n'a régné sur la Bavière que de 1825 à 1848. Mais il a régné plus longtemps sur Munich. Prince royal, il dirigeait déjà les entreprises artistiques et les grands travaux de l'Ktat ou de la ville : nous le

voyons dès 1807 penser à la Walhalla de Ratisbbnne, dès 18 10 réunir les collections de la future Glyptothèque, dès 1 8 1 5 commander à Klenze le monument lui-même, et il posera, en 18 18, la première pierre du Hoftheater, De même, après son abdication, il fera construire à ses frais les Propylées. La place Royale {Kôntgsplat:^), limitée par la Glyptothèque, la « Sécession » et les Propylées, rappelle ainsi les trois phases de son activité, avant, pendant, et après son règne. On pourrait même soutenir qu'après sa mort, Louis I"' continue à régner sur Munich par ce souvenir vivaee et fécond qu'est la tradition. Cette tradition a pu ensuite s'éloigner beaucoup des formes préférées ou des modèles laissés par le roi ; elle s'est adaptée

L'Odéon et le monument du roi Louis P*"

à d'autres goûts, à des tendances artistiques et à des exigences pratiques plus modernes : mais les directions les plus imprévues qu'ait prises ce mouvement ne doivent pas nous laisser oublier son origine, qui est dans la pensée de Louis 1". Rarement vit-^on un prince — et peut-être jamais — faire ainsi d'une ville son œuvre personnelle. Sans doute, il entra dans ses conceptions une part de littérature chimérique très discutable, dans leur exécution un artifice parfois fâcheux. Mais si, oubliant plus d'un détail faible ou maladroit, nous considérons l'ensemble de cette œuvre, il est impossible d'y méconnaître une hardiesse de vues et une noblesse de sentiments qui lui communiquent une vraie grandeur. Le fort et le faible s'en trouvent exprimés à merveille dans deux paroles célèbres du roi : u Je veux, dit-il un jour, faire de Munich une ville qui fasse tant d'honneur à l'Allemagne, que nul ne puisse se vanter de connaître l'Allemagne, s'il ne connaît Munich » Qu'il y ait réussi, cela est hors de

contestation. Mais il a dit aussi : « Je n'aurai point de repos, que Munich ne ressemble de tout point à Athènes. » Pour le coup, c'était une gageure désespérée, et l'on doute que les Propylées de la Briennerstrasse inspirent jamais à aucun Renan aucune « Prière sur TAcropole ».

Louis V était né en 1786, loin encore du trône électoral de Bavière, dans un joli palais du Strasbourg français, où son père, duc de Deux- Ponts, commandait ou possédait un régiment du roi Louis XVI. Dès

Ministère de la Guerre.;

sa première jeunesse, le prince Louis supporta avec une impatience qui lui laissa toujours contre la France et les Français une injuste rancune, cet asservissement à la politique de Napoléon P", dont la Bavière, après y avoir gagné la couronne royale, tira plus tard bon parti en mettant sa défection à haut prix. Pendant de longues années, Louis, rongeant son frein, s'exaltait dans un chauvinisme sombre et ardent : Tunité ou au moins la concorde et Tunion de l'Allemagne — Teutschland, comme il écrivait avec une patriotique affectation d'archaïsme — la gloire du peuple allemand par la résurrection de l'art allemand, tel était son rêve opiniâtre et le programme dont il se fit l'artisan. Or, quoique très hostile à l'art et à l'esprit du xviir siècle, dont il méprisait la frivolité, il partageait, à son

insu, les préjugés de cet âge contre la « barbarie » gothique. Un voyage en Italie, accompli vers la dix-huitième année, lui avait inspiré un vif amour de l'antiquité, dont il étudia la littérature et l'histoire. Il crut trouver j là le moyen approprié au but qu'il poursuivait : n'avait-il pas pour garants — pour inspirateurs peut-être — Winckelmann avec son illustre Histoire de Vart dans V antiquité^ et Gcethe qui, après son immortel Voyage en Italie^ avait réalisé dans Iphigénie une si merveilleuse synthèse de Tidéal grec et du génie germanique? Goethe et Louis I", ces deux noms semblent inséparables pour quiconque étudie l'histoire de Munich. L'influence du poète sur le roi fut considérable. Gœthe avait dit « Que chacun soit un grec à sa manière, mais qu'il le soit ». Louis I" l'entendit : il

La Vieille Pinacothèque.

entretenait avec Gœthe une correspondance dont celui-ci voulait bien se dire flatté; Gœthe avait-il, naguère, admiré à Rome la situation delà villa Malta? Louis, plus tard, acquérait cette demeure et en avertissait Gœthe qui, recevant cette nouvelle, le 8 avril 1829, chantait à Eckermann les louanges du roi Louis : « Vous voyez un monarque qui, à côté de la Majesté royale, a sauvé la belle nature d'homme qui était en lui. C'est un phénomène rare, dont il y a d'autant plus lieu de se réjouir. » Louis I" faisait des vers, publiés en 1829 chez Cotta : les distiques qui commentent à Munich les paysages antiques de Rottmann sous les arcades du jardin de la Cour, sont de sa façon, et d'une platitude extravagante ; pourtant Gœthe, indulgent par principe aux tètes couronnées, lui trouvait « dans la forme et dans la manière, beaucoup de Schiller ». A Rome, Louis I*' rencontrait, surtout aux légations de Bavière et de Prusse, une quantité d'artistes Allemands, Danois ou Suisses, venus là surlafoi de Winckelmann et de Gœthe : Thorwaldsen, le Canova de Copenhague, Angelica Kaufmann, la Vigée-

MUNICH MODERXK 85

Lebrun de l'Helvétie, Koch, Reinhart MûUer, Martin Wagner enfin, le futur pourvoyeur de la Glyptothèque, et, dans des séjours ultérieurs, ce Cornélius en qui Louis, croyant retrouver le génie de Michel-Ange, vit l'instrument de ses desseins. En Italie, les Allemands de cette époque, artistes ou dilettantes, reçoivent une double révélation, celle de l'antiquité qui émerge du Forum, surgit de Pompéï ou repose au Vatican, et celle du Quattrocento et du Cinquecento italiens : révélation qui pénètre toute leur âme et bouleverse leur existence. C'est l'heure où un Overbeck abjurera la religion réformée et se jettera dans le catholicisme,

La Nouvelle Pinacothèque.

par amour de Raphaël qui lui en garantit la vérité. Louis I*' est bien de ce temps ; il a vécu dans ce milieu ; il a été enflammé de cet enthousiasme. Et comme, en Italie même ou en Grèce, son patriotisme allemand ne cède ni ne l'abandonne jamais, il ne peut admirer une œuvre d'art sans chercher, soit à l'acquérir pour ses collections si elle est transportable comme le Faune Barberini, soit à l'imiter pour orner sa ville de Munich, si elle est immeuble comme les palais florentins. Plus tard, après cette lutte pour l'indépendance hellénique à laquelle il contribua par d'importantes souscriptions, lorsque Louis I"' vit son fils Othon appelé au trône de Grèce, il put croire que « c'était arrivé »; il ne douta plus que l'ancienne Ilelladenefùtde nouveau vivante, à la fois jeune et vieille dans l'Europe moderne; qu'il ne fût un peu l'artisan de ce prestige, et

que Munich n'en fût le parfait symbole. Dans cette âme désordonnée, où l'esprit classique accuse une turbulence déconcertante, nous voyons ici Byran chevaucher Winckelmann, comme nous verrons Louis T", sur certains portraits, arborer concurremment le péplum et la moustache, et camper dans un équilibre instable la sereine couronne de laurier sur les mèches d'une chevelure en coup de vent, comme nous le verrons enfin peupler Munich d'églises et faire cabrer la raison d'État devant les beaux yeux d'une aventurière espagnole. Cela revient à dire que, chez Louis I", le goût classique habite un esprit romantique et que la ville édifiée par lui

La Galerie de la Gloire {Rulmieshallc) et la Bavai ta.

manifeste quarante années d'une double tendance qui, chez nous, fut seulement transitoire et passagère, le ro/wa;///^;;/<7 antiquisant,

A la considérer dans son ensemble, la partie de la ville créée par Louis P"" reflète avec fidélité cet état d'âme. Mais deux raisons s'opposent à ce qu'on retrouve ce caractère intégral dans chacun des monuments qui la composent. En premier lieu, cette complexité de tendances qui fait de Louis I'^'^ une personnalité si singulière et si vivante, ne se retrouvait pas dans chacun des artistes auxquels il devait remettre le soin d'exécuter ses projets, sans pouvoir leur communiquer les ressorts divers de sa propre inspiration. Ainsi, pour nous en tenir aux architectes les plus célèbres, Léo von Klenze, admirateur de l'art grec et élève de notre Percier, personnifie l'aspect classique de l'époque ; Friedrich Gartner qui, pour un temps, supplanta Klenze dans la faveur du monarque, en accentue

plutôt le côté romantique, alors qu'entre eux deux Ziebland représente l'éclectisme conciliateur. Le foyer qui est en Louis I" se décompose comme dans un prisme, et s'éparpille sur des monuments isolés. Chacun d'eux, pris à part, semble inerte et sans vie ; leur ensemble forme une image homogène et qu'on n'oublie pas.

Qu'une vue d'ensemble ait d'ailleurs présidé aux conceptions de Louis P', cela est manifeste. Ce caractère nouveau que nous avons vu pren^dre à Munich, depuis la démolition de ses murs, mais qui se traduisait par des tentatives timides ou sporadiques, il l'affirme avec force. Dans

Résidence. Façade du Kônigsbau.

ces larges voies droites, dont celle qui porte maintenant son nom, la Ludicigstrassc^ est le type le plus achevé, reconnaissons le mélange d'héllénisme et de germanisme propre à Louis Y\ On se demande si l'exemple ou l'étude des cités antiques lui ont seuls dit la beauté d'une telle Via^ ou s'il en a trouvé le modèle dans l'échiquier qu'est la ville de Mannheim, fondée artificiellement deux siècles plus tôt par des princes de sa maison. D'ailleurs ce roi, si épris du passé, songe à l'avenir et lui fait confiance ; il ne bâtit pas de proche en proche, selon les besoins ou les ressources du moment; il jette au loin, sur des terrains encore nus, des jalons qui sont autant de buts proposés au développement de la capitale, et qui fixent la loi de ce développement. On le raillera d'abord d'exiler ainsi les musées, l'obélisque, l'arc de Triomphe, les Propylées : le Munichois d'alors « sent » toujours ses fortifications démolies comme un

amputé sent encore le membre qui lui manque ; il ne se risque pas volontiers hors du cercle maintenant effacé, mais dont la magie opère un peu comme fait le rond tracé en l'air par l'épée de Méphisto — à l'Opéra. Qu'importe, le temps va vite ; la banlieue d'aujourd'hui sera demain le quartier le plus riche, le plus élégant, le plus gai. Le confluent de la ville ancienne et de la ville nouvelle est sensible, mieux que partout ailleurs, suir la place que limitent à l'entrée de la Ludwigstrasse — là où s'élevait jusqu'en 1808 la « porte de Schwabing » — la façade de Saint-Gaëtan, la Feldherrnhalle, et le coin de la Résidence prolongée par les murs du

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Résidence. Façade du Festsaaîbau et Jardin de la Cour.

jardin de la Cour. De chaque côté de la Feldherrnhalle, adossée à l'ancienne et charmante maison des comtes de Preysing, convergent, étroites, sinueuses, les deux rues des Théatins et de la Résidence : là, elles se réunissent pour filer, par une seule voie, large, droite, régulière, ensoleillée, jusqu'à l'arc de Triomphe qui la barre du côté de Schwabing. Le contraste, très frappant, fait de cette place, animée par un mouvement actif, peuplée de pigeons familiers, visitée par les musiques militaires, la plus caractéristique de Munich, avec le Marienplatz.

Donc, la ville nouvelle sera formée de larges voies droites ; Louis I''* veut encore que chacune d'elles fasse un ensemble monumental bien défini. Il bornera ainsi la Ludwigstrasse, du côté de Schwabing, par un arc de triomphe inspiré de l'Arc de Trajan et de celui de notre Carrousel; afin

que, du côté de la ville, une si noble voie ne vienne pas buter sur la populaire mais vulgaire auberge du Baiierngirgly on abat l'auberge et l'on élève à sa place une copie de la florentine Loggia dei Lan\i^ la Feldherrnhalle. Pareillement, la Briennerstrasse aboutit d'une part en face du portail qui ouvre sur le jardin de la Cour; dans l'autre direction elle se dirige vers l'obélisque de bronze élevé aux guerriers bavarois de la Grande Armée, pour passer ensuite sous les massives Propylées : Louis I" ne pré-

Résidence. Salle de Bal (Festsaalbuu).

voyait sans doute pas qu'elle dût, derrière un si noble édifice, finir par s'encanailler au Loewenbràukeller de Stieglmayerplatz... Afin de corriger la monotonie de ces rues et la rigueur de leur alignement, elles se renflent ça et là en de petites places, des forums : la Ludwigstrasse s'épanouit ainsi deux fois, à la place de TOdéon, et devant l'Université; la Briennerstrasse forme d'abord une place circulaire (Carolinenplatz), repart entre des villas entourées de jardins, et s'étale devant les Propylées pour former, avec la Glyptothèque et la Sécession, le Konigsplatz.

Rectitude, largeur, régularité, ces principes caractérisent la ville construite par Louis I'% comme ils contredisent tout ce que l'on avait cons-

truit avant lui à Munich. L'architecture est solidaire du plan, et pareille à lui. Louis I" réagit avec un entêtement forcené contre l'art des deux siècles précédents, le baroque et le l'ococo. A ces deux styles, au second surtout, il reproche d'être mièvres, mesquins ou compliqués, d'être passagers, d'être enfin tributaires de l'étranger. Donc, pour s'opposer au XVlil® siècle, qui a tout sacrifié au détail précieux, le xix** siècle devra adopter un style qui ait la grandeur et la simplicité. Mais Munich n'est pas une ville immense comme Londres ou Paris, et compte alors quatre-

Résidence. Salle du Trône (Fislsaalbau).

vingt mille habitants à peine. Louis I", avec une sagesse louable, recommande à ses architectes de chercher cette grandeur moins dans les dimensions que dans les proportions : prudente leçon trop souvent oubliée par l'architecture moderne. Plus de coquilles, de rinceaux, de mascarons, de guirlandes, de feuillages, de ces frisottements dont le siècle du rococo ornait la façade ou le profil de ses édifices : des formes élémentaires, des lignes sobres, des plans accusés, des angles décisifs. Noble programme, mais dont l'atticisme tombera parfois dans une indigence Spartiate : c'est l'esthétique du rectangle et du demi-cercle. Ce culte de la proportion simple, lorsqu'il s'applique à des ensembles monumentaux, se traduit naturellement par la symétrie : en 1817, le grand-duc de Leuchtenberg avait commandé à Klenze un palais qui, en cas de révolution, pût être converti

MUNICH MOPERXK

en hôtel : c'est aujourd'hui le palais du prince Rupprecht, et il se ressent, malgré l'habileté de l'architecte, de sa destination incertaine. Lorsque, plus tard, on voulut construire, en face, une salle de concerts, TOdéon, Louis V exigea un pendant exact du palais Leuchtenberg. De même, vis-à-vis de la Glyptothèque, pareille à un temple grec, il édifiera cet autre temple grec, l'actuelle Sécession. Un tel principe satisfait l'œil, mais à trop bon marché, et aux dépens de la fantaisie.

En second lieu, le goût des âges précédents n'a su créer, selon

Eglise de Tous-les-Sainis. Façade.

Louis I", que des modes. Renaissance, baroque, rococo, se sont succédé et superposés dans la ville, dans le palais royal : le style de chaque génération tombait en désuétude avec la génération suivante. Louis I"^ cherche pour ses constructions des modèles dont la beauté simple, consacrée par les siècles et par eux éprouvée, ait acquis une pérennité quasi intemporelle, porte la marque indélébile de l'éternité, n'ait rien à craindre des modes et des goûts de demain : temples ou portiques grecs, basiliques ou arcs de triomphe romains, palais ou loggias florentins. Il réalise à Munich V Apothéose d'Homère de l'architecture.

Enfin, depuis la Renaissance, Munich a été bâti ou orné, d'une façon à peu près exclusive, par des artistes qui ne sont point teutsch^ mais ita-

liens ou français, de naissance ou de culture, Sustris, Barella, Zuccali, Cuvillier ; les Allemands, tels que les frères Asam et Effner, sont leurs imitateurs. Les artisans du nouveau Munich doivent être allemands : mais nous avons vu Louis I**" ignorer ou dédaigner le moyen âge germanique ;

Église de Tous-les-Saints. Vue intérieure.

Tieck n'a pas encore « découvert » Nuremberg. Ce n'est d'ailleurs pas à Munich, ville pauvre et peu ornée au moyen âge, qu'on pourrait renouer le fil d'une tradition autochtone. Les artistes allemands, s'ils veulent rejeter le joug étranger, devront donc s'inspirer des chefs-d'œuvre qui, comme ils semblent aujourd'hui hors du temps, ont été pour ainsi dire dénationalisés par l'admiration universelle de plusieurs siècles, sont devenus le patrimoine commun du monde entier, et ne peuvent être revendiqués par personne, — surtout par les Français. Ces chefs-d'œuvre, ce sont encore

MUNICH MODHKNK

ceux d'Athènes, delà Rome ancienne (pas celle des papes) et de Florence. Il faut que Tart allemand aille, à leur école, faire ses humanités. Mais par là nous voyons Louis I" apporter à la construction d'une ville l'esprit d'un collectionneur, et se condamner ainsi au pastiche. On n'a pas manqué de le remarquer, et de le lui reprocher avec une véhémence parfois exagérée. Dépouillons toute affectation artificielle de raffinement et de dilettantisme, nous devrons convenir que l'architecture, de tous les arts le

La Bibliothèque.

moins personnel, est de tous celui qui, en somme, supporte le moins mal l'imitation ou le pastiche. La reproduction des lignes, des formes, des proportions, peut Y être poussée jusqu'à la dernière exactitude et, si la beauté de la pierre, la patine plus précieuse encore du temps, du soleil et des pluies sont inimitables, ces éléments, pour essentiels qu'ils soient, le sont moins en somme que le marbre du praticien à la statue, la palette du peintre au tableau. On peut préférer infiniment la Loggia dei Lanzi k la Fcldherrnhalle, le Palais Pitti au Kônigsbau de la Résidence munichoise ; il y a quelque excès, et une pointe de snobisme peut-être, à décréter de laideur la Fcldherrnhalle si l'on admire la Loggia, et le Kônigsbau si l'on s'extasie devant le Palais Pitti.

Nous avons partout retrouvé, dans les inspirations du roi Louis V\ le même mélange d'hellénisme et de germanisme. Il se manifeste encore par d'autres traits : presque toute la ville de Munich est bâtie en briques, dissimulées sous un badigeon plus ou moins laid, qui doit être souvent rafraîchi. Afin de rendre cet enduit plus attrayant, les Munichois, de longue date, y tracèrent, soit des motifs d'architecture en trompe-l'œil, comme sur la façade de la Résidence maximilienne, sur l'Herzog-Maxburg, et hier sur la déplorable annexe du Palais de Justice, soit des fresques à sujets humoristiques, historiques ou religieux. Le climat extrême de Munich, avec le froid vif de ses hivers et le soleil brûlant de ses étés,

L'Université.

est fatal aux fresques en pleio vent. Pourtant, à l'heure où un érudit crut entendre dans le nom de Munich l'écho du grec aojv.ylx, Louis I" crut voir la tradition décorative» de Munich rejoindre celle d'Athènes, de Rome, de Pompéi, et coïncider avec elle- Le jour où un peintre affirma qu'il avait retrouvé un procédé de peinture à l'encaustique « renouvelé des Grecs », la joie du monarque fut au comble, et sa fureur picturale ne connut plus de bornes. De là à voir dans Rottmann un Appelles, et dans Cornélius un Michel-Ange, il n'y avait qu'un faux-pas : Louis V^ ne manqua pas de le faire. Sous les arcades du jardin de la Cour, une horde de peintres terriblement académiques, dirigés par Cornélius, badigeonnèrent des allégories géographiques et des scènes historiques, depuis l'origine de la Bavière jusqu'à l'octroi d'une Constitution par Max- Joseph et la bataille d'Arcis-sur-Aube. Rottmann peignit vingt-huit sites italiens.

célébrés par des distiques du roi, inférieurs, malgré la déférente bienveillance de Gœthe, aux distiques des fleuves, de Schiller. Le climat a dégradé ces médiocres peintures, tout encaustiques qu'elles fussent, et après elles leurs restaurations, et les restaurations de ces restaurations. Sur les murs de la Nouvelle Pinacothèque, les fresques où W. von Kaulbach figurait l'histoire de la peinture moderne et les bienfaits artistiques de Louis I" ont aujourd'hui tout à fait disparu : prévues dans l'eôet pittoresque du monument, elles lui ont laissé l'aspect d'un triste coffre.

La Galerie des Généraux {Feldberrnhalïe).

A gauche Residenzstrasse ; à droite Theaiinerstrasse,

Enfin, toutes les constructions de Louis V' aflectent un caractère instructif et moralisateur. Non seulement elles prétendent nous épargner le voyage d'Athènes, de Rome ou de Florence, mais la noblesse de leurs lignes veut inviter l'esprit à la dignité, à l'élévation. Une rue entière comme la Ludwigstrasse, longue d'un grand kilomètre, n'admet ni une boutique ni un débit de boisson : une fois passé le café Heck et ses saucisses blanches, lasciate ogni sperûn^a jusqu'à la brasserie de Schwabing. loin derrière le Sicgestor. C'est un fait sans pareil dans tout Munich, que ce désert de la soif. Foin de la vile matière : cette voie tracée au cordeau n'est consacrée qu'aux besoins de l'intelligence avec la Bibliothèque, l'Université, plusieurs établissements d'instruction, aux soucis de Tàme avec l'église Saint-Louis, aux affaires de l'Etat avec divers ministères

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et administrations publiques, à la gloire des armes avec cette Ftldherrnhalle et ce Siegtstor qui en ferment chaque extrémité. Tandis que. jusqu'alors, les embellissements de la Résidence répondaient aux caprices égoïstes des princes, et les maisons privées aux goûts l'.ixueux des particuliers, ici tout parle à tous des intérêts de tous, réglés par une autorité suprême. Retrouvons, une fois de plus, Tesprit d'une république ancienne, d'une C/r//a5 obéissant à la discipline d'un mr-carque allemand. Cette leçon d'intellectualisme, nous la recevons encore à la Pinacothèque

L'arc de Triomphe iSiegeslor], f;içade nord; au fond, Ludwigsirasse, la FeScTm'^.le^

l'église des Théaiins.

et à la Glyptothèque : Louis I" donne à TÉtat bavarois, c'est-à-dire au peuple de Bavière, les collections de ses ancêtres et les siennes propres, tableaux ou statues. Il les honore publiquement de musées construits pour elles, et imposants comme des temples. La leçon profite, l'exemple porte : de ce jour, les Munichois tiendront en eifet pour sacrés ces trésors artistiques, dont on leur a signifié ainsi le prix et la dignité, et d'où ils tirent l'appréciable bénéfice d'innombrables visites étrangères.

Ce Munich de Louis I", dont le touriste blâme ou raille d'abord le rigide artifice, montre donc assez vite une complexité vivante et parlante. Après avoir essayé de dégager les principaux traits qui forment son carac-

MUNICH MODKRNE

tère, ne serait-il pas vain — puisque ce caractère ne réside que dans Tensemble, et disparaît dans chaque monument pris en particulier — d énumérer et de décrire ces monuments, trop nombreux d'ailleurs pour que cette description ne soit ici forcément insuffisante? Mieux vaut peut-

Église Saint-Louis. Façade.

être examiner ensemble les principaux travaux qui émanent d'un même artiste. Trois noms d'architectes, Klenze, Gartner, Ziebland, et un nom de peintre, Cornélius, dominent cette époque. De tous ceux-là, le seul Léo von Klenze eut du génie.

Né à Hildesheim en 1787 (il mourut en 1864), il avait travaillé sous l'Empire avec Percier à Paris où Louis I", alors prince royal, le rencon-

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tra en 1815 : il trouva chez le jeune architecte cet amour de l'antiquité qui l'animait lui-même. Aussi, les esquisses fournies par un concours pour la construction de la Glyptothèque ne l'ayant pas satisfait, le prince donnat-il la commande à Klenze. Le monument s'éleva de 1816 à 1830 : c'est un « temple grec » d'une élégante simplicité et de proportions heureuses. La disposition intérieure s'adapte bien à son objet qui était de présenter des marbres sous un éclairage favorable ; elle serait meilleure encore si Louis I" n'avait cru devoir confier la décoration picturale de trois salles à Cornélius, qui y a peint des épisodes de la guerre de Troie, avec le dessin le plus conventionnel et la plus froide couleur. L'année suivante Klenze construisait pour le duc de Leuchtenberg ce palais-hôtel interchangeable, auquel son adresse sut néanmoins donner quelque grandeur et qui lui fut, onze ans plus tard, imposé comme modèle pour entourer, en la masquant, la salle de TOdéon. C'est Klenze encore qui construira la triple porte des Propylées, ornée de reliefs de Schwanthaler. Sans doute les deux tours latérales ont quelque sécheresse, mais pour apprécier la sobriété de ce monument, ses justes proportions, l'heureuse netteté de son effet décoratif , il suffit de le comparer à l'Arc de Triomphe [Siegestor) plus fleuri, mais combien moins frappant, que Gartner a élevé au boutdela Ludwigstrasse. A Klenze revient aussi la Ruhmcshalle ou galerie de la gloire, longue colonnade grecque munie de deux avant-corps, élevée sur Un haut soubassement, et où sont rangés aux portes de Munich, sur la Theresienwiese, des bustes de guerriers; l'effet de cette petite WalhalUl de banlieue se trouve gâté par une immense statue de Bavaria, debout à côté du lion national et élevant dans sa main gauche une couronne de laurier. Klenze encore, ayant si bien réussi la Glyptothèque, a bâti la Vieille Pinacothèque où il abandonne les canons antiques pour les formes de la Renaissance dont il possède moins bien l'esprit. C'est Klenze enfin qui construisit l'imposant Ministère de la guerre et que Louis I'^' a chargé d'agrandir la Résidence par deux bâtiments nouveaux, le Kônigsbau, sur la place Max- Joseph, le Festsaalbati, sur le jardin de la Cour, sans parler de l'église de Tous-les-Saints, dont la façade donne sur le Marstallplatz. Ces additions au palais tant de fois remanié, et qui ont fixé son aspect actuel, ne purent se faire sans dommage pour certaines constructions du siècle précédent, et les annexes du Residenz-Theater, alors abandonné, ont particulièrement souffert.

Pour le KôitigsbaUy Klenze, sur les indications de son auguste maître, s'est inspiré de deux palais florentins, le palais Rucellai et le palais Pitti. Son œuvre ne pouvait donc être très personnelle : il n'a pu que

Cornélius. Le Jugement dernier (église Saint-Louis).

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montrer, mais avec une rare maîtrise, son sens des proportions et son adresse dans la distribution des motifs. Le rez-de-chaussée, tout en bossages, s'élève sur un stylobate de pierres épaisses, taillées en diamant ; le premier étage combine les bossages avec des pilastres d'ordre ionien et une corniche appropriée ; le second étage, n'occupant que le milieu de la façade, remplace les pilastres ioniens par des pilastres corinthiens et se couvre d'un toit légèrement incliné, tandis que, sur le toit plat des deux ailes inférieures court la bordure d'une balustrade en colonnettes ioniennes. Si l'on était insensible aux réels mérites de cette façade, variée par des moyens très simples, il suffirait delà comparer avec celle de la Bibliothèque,

Basilique de Saint-Bonitace. Façade.

par Gartner, si plate et si monotone. Quant aux appartements du Kônigsbail, leurs murs n'ont été imaginés par Louis V que pour recevoir des illustrations énormes à tous les poèmes possibles de la Grèce et de l'Allemagne. La manie littéraire du roi y a déchaîné Schwanthaler, Hess, Schnorr von Carolsfed, Kaulbach, et autres, qui ont terminé leur besogne seulement en 1867. Sophocle, Aristophane, Pindare, Théocrite, Anacréon, la Légende des Nibelungen, Gœthe, la poésie lyrique, l'épique et Térotique, tout a été prétexte à ces vastes compositions académiques. On en a mis partout : dans les antichambres, dans les salons, dans les salles à manger, dans les chambres à coucher, dans les cabinets de travail et jusque dans ceux de toilette. Depuis Louis I^', nul n'a jamais pu habiter cet insupportable décor où le constructeur du Kônigsbau

Marchait et respirait dans un peuple de Dieux.

loi

Le Festsaalbau (i 832-1 842), comme son nom Tindique, contient des salles de parades ou deréception. La tâche de Klenze n'y était pas des plus faciles : il avait l'ordre de respecter les appartements du défunt roi Maximilien I" et de son épouse, de s'arranger pour que le milieu du bâtiment nouveau fît vis-à-vis au pavillon situé en face dans le jardin de la Cour, afin d'y comprendre, à l'extrémité est, la vieille tour de Saint-Christophe

Basilique de Saint-Boniface. Vue intérieure.

dont une légende affirme que, tant qu'elle subsistera, la race des Wittelsbach ne périra point. La façade du Festsaalbau^ longue de deux cent quarante mètres, est, comme celle du Konigshaii, surélevée d'un étage au milieu, où elle s'orne d'une loggia. L'ensemble, plus imposant que celui du Konigsbati, a moins d'harmonie. Les salles elles-mêmes, notamment la salle de bal et la salle du trône, avec leurs statues ans der Papiermâchéfabrik von Niïrnbcrg (comme l'avouent les guides) avec leurs seigneurs de plâtre doré, leurs tribunes géométriques, leurs raides colonnes, leurs canapés rectangulaires, sont des foyers de théâtre et rien de plus. Hélas! fût-on Louis I", et aussi épris que possible de la Grèce et de la

uu MUNICH

Toscane, on n'échappe pas aux lois du synchronisme et on n*est pas impunément contemporain de la monarchie de Juillet.

L'église de Tousles-Saints, d'après une idée conçue par Louis de Bavière dès 1817, devait rappeler la chapelle palatine de Palerme. En fait, Klenze s'est inspiré surtout de Saint-Marc de Venise... et son œuvre n'est pas sans analogie, à l'extérieur, avec Notre-Dame-des-Champs. Sur la façade il a mélangé avec son habituelle virtuosité les motifs romans et gothiques, mais l'église vaut surtout par son aspect intérieur : les lignes calmes et pleines de sa nef et de ses coupoles s'enrichissent d'une décoration somptueuse d'un byzantinisme romanisant, dont une lumière discrète tempère les éclats et anime l'atmosphère d'une couleur sombre et chaude.

Les travaux de Gartner restent très inférieurs à ceux de Klenze : ses copies, comme celle de la. Loggia del Lan:{i dans IsiFeldhcrrnhûlle, sont serviles ; ses conceptions hésitantes, comme dans le Stcgeslor, ou sèches comme au palais Wittelsbach et à l'église Saint-Louis. Cette église est pourtant le monument le plus remarquable de son auteur. Elle s'élève en façade sur la Ludwigstrasse. Le plan original, en style roman-italien, ne comprenait que la partie médiane de la façade actuelle, sans les deux tours qui la couronnent, ni les arcades qui la rejoignent de chaque côté au presbytère d'une part, et de l'autre à l'ancienne maison de Gartner lui-même. En revanche, une tour carrée devait se dresser au-dessus du chœur. L'aspect de l'église, aves ses deux tours maigres et leur couronnement pyramidal, trop écartées l'une de l'autre, est sec et sent encore l'épure. Mais, l'élan de ses deux tours varie toutefois d'une façon assez favorable le profil uniforme de la longue rue. L'intérieur de l'église, en forme de croix latine, est d'une froideur extrême, que ne corrige point le « cycle » que Cornélius a peint sur ses murs. De ces compositions, la plus énorme, la plus remarquable, celle qui suffit presque pour connaître Cornélius, c'est l'immense Jugement dernier : elle s'échafaude avec une symétrique correction qui est bien la plus ennuyeuse chose du monde, et l'exécution, avec son dessin inerte et sa fade couleur, n'anime point cette parade académique. A voir cette fresque, on devine que l'esprit de Michel- Ange a hanté Cornélius ; à en voir l'esquisse — au Musée Stœdel de Francfort — on se demande s'il n'a pas plutôt pensé à l'Angelico, et ce mélange fait quelque chose qui ressemble surtout à du Chenavard. Cornélius est le type du peintre littéraire suscité par Louis V\ et son J tige ment dernier le témoignage achevé de l'impuissance à laquelle était condamné un tel art,

Ziebland a construit notamment pour Louis V' la basilique de Saint-

MUNICH MODKRNE

Boniface, et derrière elle le monument des expositions artistiques, appelé Sécession depuis que cette société y donne son salon annuel. Saint-Boniface fut édifié, de 1835 à 1850, sur le modèle de basiliques romaines, Saint- Laurent hors les murs, Sainte-Marie du Transtevère. Sur la façade, les briques rouges offrent un contraste assez décoratif avec les encadrements et les colonnes de pierre blanche. L'église est à cinq nefs, séparées par quatre rangées de colonnes aboutissant au chœur, sans transept: la nef principale n*a pas reçu de voûte, et laisse apparaître les poutres de la charpente, par une affectation d'archaïsme qui, sous Louis I", n*a pas lieu de

Le palais Wittelsbach.

nous surprendre. La décoration murale, exécutée sous la direction de Hess, est loin d'atteindre à reflfet que Ton rencontre dans l'église de Tous-les- Saints.

La Séccssiofij faisant face à la Glyptothèque, devait être, comme elle, de style grec : pour corriger un excès de symétrie, Ziebland a élevé son monument sur un haut soubassement, et un escalier libre accède à la colonnade du portail. De même, les colonnes de la Glyptothèque étant d'ordre ionique, on adopte pour la Sécession l'ordre corinthien, comme plus tard, pour les Propylées, l'ordre dorique. De la sorte, aucun élément essentiel ne manquait à l'hellénisme de Munich, et spécialement au K6nigsplatz. Un projet pour enclore la place entière dans un ensemble architectural — on peut en voir la maquette au Musée Municipal — a été par bonheur abandonné. Des arbres et des pelouses sont bien plus propres à

encadrer et à rehausser^ en les animant quelque peu, les trois édifices du Kônigsplatz.

Tels furent les principales tendances artistiques de Louis I*', et les monuments principaux qui manifestent ces tendances. L'ascendant de Texemple royal fut puissant sur la noblesse et la bourgeoisie : villas aristocratiques de la Briennerstrasse, maisons à loyer d'Amalienstrasse ou de Gabelsbergerstrasse, imitèrent les styles anciens favorisés par le roi. Sur plus d'une façade, nous pouvons identifier tel détail emprunté à Saint- Boniface, à la Bibliothèque, à tel autre monument de l'époque ludovicienne.

Cependant, sous le règne même de Louis I*', des tendances autres que les siennes commençaient à s'affirmer; le romantisme littéraire exhumait les beautés du moyen âge, et les honorait d'une piété où entrait une part de sentiment national. Le prince Maximilien, fils aine de Louis T'', eten faveur duquel celui-ci allait abdiquer en 1848, s'intéressait à ce style gothique, méprisé naguère par Louis 1'' lui-même, malgré les subsides qu'ii avait accordés à la construction de Téglise de Marie-Auxiliatrice, édifiée dans le faubourg de l'Au, de 1831 à 1839, par Ohlmiiller et Ziebland, un des premiers essais du gothique moderne en Allemagne. Si bien que le roi, voulant doter son héritier d'un palais, fut désolé lorsque celui-ci demanda un palais en style gothique, avec des créneaux et des fenêtres ogivales. Louis I" résista d'abord, comme si son fils avait voulu épouser une princesse française, puis il céda, mais en lésinant, et le palais Wittelsbach, construit par Gartner de 1843 à 1848, pauvre masse rouge, manque aujourd'hui encore des ornements prévus qui l'auraient rendu plus intéressant. Lorsque Maximilien à son tour fut roi, il voulut, comme son père, attacher son nom à la création d'un nouveau quartier et à la formation d'un nouveau style, à Munich. On perça donc une large rue — telle, la Ludwigstrasse — partant du théâtre de la Cour pour descendre jusqu'à Tlsar, en face des faibles talus du Gasteig : c'est la Maximilianstrasse. Un concours fut ouvert pour lui donner l'unité du style « gothique » ; dans sa retraite, Louis 1'' grommelait : « Ce style serait bon à Nuremberg ; à Munich, il ne vaut rien. )> De fait, malgré une situation beaucoup plus favorable, l'aspect de la Maximilianstrasse — rue commerçante, d'ailleurs — n'a pas l'ampleur de la Ludwigstrasse. Afin de la terminer par un sujet monumental, ainsi que Louis I'"'" avait fait pour la Ludwigstrasse, Maximilien décida la construction, derrière le pont del'Isar qui continuait la Maximilianstrasse, et sur une légère hauteur, d'un immense établisse-

MUNICH MODERXK

ment d'instruction et d'art, dont la façade serait gothique, le Maxtmilianciim (i 857-1 861). Avec les arcades à jour — où le plein cintre fut, au dernier moment, substitué à l'ogive — de ses deux ailes, cette large bâtisse n'a Tair que d'une gare ou d'un viaduc. Décidément, Louis I", malgré les erreurs de ses chimères, avait l'œil plus clair, le goût plus sûr et un plus ferme sentiment du style.

Le génial et fantasque Louis II, qui régna de 1864 jusqu'à l'obscure tragédie de Bergen 1886, eut sur Munich de vastes projets: il voulait, per-

Le Maximiliaueum.

çant tout le quartier du Lchcl, tracer une voie triomphale qui, partie du jardin de la Cour, et atteignant l'Isar, l'eût traversé comme fait la Maximilianstrasse, pour aboutir, sur la rive droite du fleuve, à un monumental théâtre wagnérien dont l'architecte berlinois Semper avait déjà dressé les plans et dont le Musée Municipal garde la maquette. Des raisons politiques et économiques, l'hostilité générale contre Wagner ont étouffé ces projets : Louis II a réservé alors pour ses châteaux de Herrenchiemsee, de Linderhof, de Ilohenschwangau et de Neuschwanstein, toutes ses fantaisies architecturales: à Munich, il a seulement orné quelques pièces de la Résidence. Plus tard, Bayreuth ayant joui d'une gloire et de bénéfices que Louis II avait souhaités pour Munich, on a essayé de rendre la vie à ses projets : la Prinz-Regentenstrasse a été percée, qui a l'avantage de

io6 MUNICH

longerradmirable Jardin Anglais, et on a construit au delà de TlsarlePrinz- Regenten-ïheater qui, édifié au déclin de Tenthousiasme wagnérien, ne connaîtra sans doute jamais les beaux jours de Bayreuth, malgré les avantages immenses que Munich offre sur Bayreuth, pour une « saison musicale ».

Les nouvelles conditions d'existence dont bénéficie TAllemagne entière depuis 1870 ne pouvaient manquer d'influer sur les destinées du Munich moderne. Munich participe à Tenrichissement rapide, à l'accroissement soudain de TEmpire entier. Depuis trente-cinq ans sa population a triplé : elle atteindra demain six cent mille âmes. Pourtant Munich ne s'est pas rué sur l'or, sur l'industrie, sur le commerce, comme Berlin, Hambourg, Francfort. Le calme particularisme bavarois s'est gardé du vertige prussien. Et tandis que d'autres luttaient avec âpreté pour des intérèt3 plus matériels, Munich n'a guère travaillé qu'à maintenir sa suprématie artistique en Allemagne. Mais les circonstances économiques et politiques n'ont pas seules changé : par elles ou avec elles, les conditions artistiques elles-mêmes se sont profondément modifiées. Le mouvement qui avait reçu de Louis P^une si vigoureuse impulsion, que Maximilien II avait entretenu — et détourné — d'une main plus débile, cesse d'obéir à l'inspiration de la Cour : Louis II, rebuté parles « Philistins >> de Munich, vit son rêve dans la solitude des lacs ou des montagnes. Après lui son oncle, le prince régent Luitpold, vieillard actif et robuste, ne s'intéresse qu'à la chasse : sans doute, fidèle à la tradition de son père Louis I", il ne marchande pas ses encouragements à l'art. Il paye et il inaugure des monuments à la conception desquels il est resté tout à fait étranger. Et la municipalité de Munich, malgré les soins d'une « commission des bâtiments », ne peut reprendre le rôle abandonné par le souverain. Dès lors la vie artistique de Munich, depuis 1870 — pour nous en tenir à ce que l'aspect des rues en révèle à un promeneur — ne le cède pas en activité à celle des deux générations précédentes : elle la dépasse en liberté. Les bâtiments qui s'élèvent n'ont plus pour but de remplir le programme artistique d'un monarque dilettante : ils répondent aux besoins plus spontanés, mais aussi plus multiples et plus divers, d'une population accrue en.nombre et en richesse ; et ils s'élèvent selon la fantaisie d'artistes indépendants qui n'ont plus pour mot d'ordre que leur goût personnel, souvent guidé par le souci de contribuer par leurs œuvres au décor de toute la ville et d'y exprimer quelque chose du caractère national. De là une extraordinaire variété de tentatives, celles-ci timides, celles-là bizarres, la plupart

MUNICH MODKRXE

franches dans le bien ou dans le mal, mais parfois excellentes et qui, en tout cas, témoignent d'une vitalité artistique dont nous chercherions vainement l'exemple dans le stérile marasme où végète notre architecture française actuelle. Seulement, elles s'enchevêtrent si fort dans le temps et dans Tespace, qu'on doit renoncer à les présenter dans un ordre qui ne soit pas artificiel.

Rendus à eux-mêmes, les architectes ont essayé, d'une part, de ressusciter un éclectisme luxueux qui se réclame, à plus ou moins bon droit,

L'Académie des Beaux- Arts.

de la Renaissance italienne. Les deux édifices les plus remarquables qui puissent se ranger sous cette catégorie sont, sans parler du fameux café Luitpoldet de nombreuses banques ou maisons de grand commerce du Maxim iliansplatz, l'imposante Académiedes Beaux-Arts, élevée de 1883 à i88ôpar Neureuther, et le Palaisde JusticedeM. Friedrich von Thiersch (i 891- 1897) auquel son auteur, par une fantaisie singulière, vient d'adjoindre (1905) une connexe en vieux style allemand, avec deux tours carrées, de la forme la plus roide, et bariolées du plus affligeant badigeon. Un a\itre exemple de cette manière brillante et banale s'observe dans la villa du célèbre collectionneur le comte Schack, construiteen 1872-1874 par Gédon. Des artistes comme le peintre Lenbach et le peintre Stuck se sont divertis à faire élever, l'un une villa de la Renaissance italienne qui rappelle la villa Malta,

io8

propriété de Louis I*' à Rome, l'autre une villa qui évoquerait plutôt Pompéi, comme Louis I*"* l'avait évoqué à AschafFenbourg ; mais la tendance plus générale qui peu à peu se dégagé et se fixe, est un archaïsme moderniste qui s'alimente aux traditions locales.

Cet archaïsme, à Munich, date de Louis P' ; les exigences de l'esprit moderne, grand fouilleur de passé, lui donnent une précision nouvelle; aussi en circonscrira-t-il le terrain. Louis I" parcourait les ruines de la Grèce et de Rome; Maximilien II voulait relever celles de je ne sais quelle vague Germanie gothique ; les architectes du Munich moderne semblent

Le Palais de Justice (bâtiment principal).

s'inspirer plus spécialement de la Renaissance allemande telle qu'on l'observe en Bavière. Les environs immédiats de Munich sont une contrée assez plate, mais la rapidité nouvelle des communications a rapproché la ville d'un admirable pays de montagnes et de lacs, et l'a mise à une heure de Schliersee. Munich est devenu un centre d'excursions et une étape de « tourisme » ; le Munichois a pris des goûts rustiques ; il aime les maisonnettes perdues dans les prairies ou perchées dans les sapins, et peu à. peu les humbles maisons, les modestes églises des petits villages sont venues réformer celles de la grande ville, qui d'ailleurs, au xix** siècle, a planté autant de jardins qu'elle a construit de monuments. Les architectes semblent s'être efforcés de styliser et d'adapter à la vie d'une grande ville des motifs indigènes : on est revenu aux frontons à volutes, quitte à en

MUNICH MODKRNK

décorer le toit de ces pâtés de maisons qui s'élèvent dans le nouveau quartier de Schwabing et sur les bords de l'Isar. Aux façades badigeonnées ou peintes à fresque de la ville, on substitue souvent le blanc crépi des maisons campagnardes, sur lequel se détachent si bien les toits de briques

La galerie Scliack.

rouges. Et si la perspective a pour premier plan les jardins qui bordent risar, coulant entre des quais tout parés de verdure, le tableau a une vivacité charmante où, malgré tant de siècles passés, nous reconnaissons ce vieux profil de Munich, par Cranach, conservé au château de Schleissheim. Les églises surtout s'accommodent de ce retour à une tradition familière : qui dit religion dit tradition et recueillement ; la fixité des rites aime à s'accomplir dans des temples aux formes anciennes. Un architecte, dont le génie a tant fait pour donner au Munich contemporain un carac-

no

tère plus pittoresque et plus aimable, M. Gabriel von Seidl, a offert, en 1 892-1894, dans la charmante église Sainte-Anne, le chef-d'œuvre de cette formule. Les motifs de Tart roman et les formes de la Renaissance allemande s'y marient dans une harmonie savoureuse : pour protéger l'église, archaïque et rustique, contre le voisinage de la ville moderne, il Ta entourée d'un petit rempart orné d'une fontaine, et où pousse un joli jardinet, comme un écrin de verdure d'où surgit ce joyau blanc et rouge.

Église Sainte- Anne (1892-1 S9.1).

M. G. von Seidl n'a pas montré une moins grande virtuosité, ni une imagination moins plaisante, en élevant le Ki'insllcrhaits (1900) qui, sur la place Lenbach, constitue maintenant avec la Synagogue romane de M. Albert Schmidt (1887;, à côté de la Maxburg, un tableau d'une verve massive, mais saine, à qui les deux tours de la Fraiicnkirchc, s'élançant par derrière, donnent leur consécration bien munichoise. C'est encore M. Gabriel von Seidl qui, construisant un pâté de maisons sur l'emplacement d'une tour ancienne de Munich, la tour Ritfjhii, se divertit à fixer sur le nouvel édifice le souvenir de ceux dont il a pris la place, et la tradition des âges défunts : une peinture murale représente la tour détruite ; un cadran

MUNICTI MODKRXK

solaire s'orne, selon Texeraple des ancêtres, d'une fresque où Ton voit la Vierge et Tenfant Jésus. Au-dessus du premier étage, des bas-reliefs sur fond bleu ressuscitent des figures médiévales : TcmpuSy Vlrtus, le Bourgeois, la Ménagère, V Artiste, \3. Jeune fille , \e Savant, la Paysanne, tandis qu'au milieu du second étage trône le patron de Munich, le moinillon joyeux, le Miinchener Kindl. De même encore, M. G. von Seidl exécutera pour une ancienne auberge de Munich, le Bauerngirgl, exproprié en

Église Sainte- Anne (détail de la façade),

Clirtte (<<■ M. Paul S«cbs.

1844 parla. Feldherrnhallcy mais qui, dans un local nouveau veut témoigner encore de son ancienneté, un décor délicatement archaïque, auquel collaborent la voûte du plafond, de vieilles gravures, d'antiques vaisselles, des bois de cerfs, etc. Et nous avons encore à admirer son plus magnifique tour de force, le Musée National.

Au moment où se reformait ainsi un style indigène, plein de saveur, presque toutes les grandes brasseries de Munich ont reconstruit ces immenses restaurants qui, dans la ville, servent de succursales aux Kcllcr des faubourgs. Les architectes ont pu ici, avec une parfaite convenance, déployer les ressources du « pittoresque bavarois ». De ces brasseries, la plus remarquable est la Brasserie Royale, avec sa pesante tourelle, avec la fontaine de sa cour où mène un sombre couloir, et, en haut, cette

énorme salle dont la voûte peinte — et déjà si enfumée! — ne rappelle la voûte du vieil Hôtel de Ville que pour Técraser de ses proportions insolentes. A côté de cette « brasserie type », où un tableau vraiment artistique sert de cadre à des tableaux de mœurs encore plus sincères, il faut citer le restaurant de V Augustincrbf'àtt , par M. Emmanuel von Seidl.

La biè;"e est l'industrie et le commerce local de Munich, par excellence; elle semble avoir donné le ton aux autres commerces. Après la

Clichti de li. Paul Sachs

Le « Kùiisilerhaus * et la Synagogue.

construction d'un fâcheux Palais de cristal, par Maximilien II, on pouvait craindre que l'usage des constructions de fer et de verre s'implantât à Munich. En réalité, il y a fait peu de progrès. Au contraire, les deux plus grands magasins de nouveautés de la ville, Tietz et OberpoUinger, ont tenu à honneur de bâtir récemment deux édifices dans un style d'une bonhomie autochtone. La maison Tietz, vis-à-vis la Gare centrale, est plus lourde et plus compacte; mais OberpoUinger, établi sur la Neuhauserstrasse, près du Karlstor, séparé du Bûrgersaal par une étroite maison, voisin aussi de l'ancien Collège des Jésuites et de l'église Saint-Michel, a montré envers ces ancêtres la plus touchante déférence : il n'a pas élevé au-dessus du leur la corniche de son toit, oîi se dresse un triple pignon, simple,

MUNICH MODRRNK

modeste et bon enfant, dont la triple arête s'orne d'un Mercure et de deux vaisseaux, dieu et symboles du commerce.

Parmi les autres édifices les plus remarquables ou les plus pittoresques de Munich, sont les salles de cimetières élevées par M. Gràssel, et l'Orphelinat municipal, par le même artiste, charmant pastiche du xviir siècle, dont la grâce semble bien faite pour sourire à l'enfance abandonnée.

Brasserie royale de la Cour [Hoibiàu) façade sur le Platzl.

UHôtel de Ville avait été augmenté en 1867-1874, par M. Georg von Hauberrisser, d'un grand bâtiment gothique, en façade sur le Marienplatz et la Dienerstrasse. De 1902 à 1905 on a prolongé cette façade sur tout le Marienplatz et en retour sur la Weinstrasse. Le nouvel édifice, gothique lui aussi et dû encore à M. vou Hauberrisser, est, en soi, d'une richesse d'imagination divertissante. Les arcades robustes, les balcons de bois fleuris, les statues de monarques ou de héros, les armes de villes qui ornent ses murs, forment une décoration ingénieuse et variée. On ne laisse pas non plus d'apprécier avec quelle adresse l'architecte a su raccorder le bâtiment de 1905 avec sa façade en ciment armé, à l'aile en briques de 1874, gardant

au bâtiment nouveau les proportions de Tancien, et poursuivant jusque sur les murs de l'ancien la décoration sculpturale du nouveau. Toutefois, la virtuosité la plus consommée ne pouvait ici esquiver des périls graves : conçues et exécutées pour un édifice de largeur médiocre, les arcades ogivales du rez-de-chaussée, pour un bâtiment qui a plus que doublé de largeur, paraissent aujourd'hui un peu trapues. Cet inconvénient est

Maison Oberpollinger (Neuhauserstrasse).

très aggravé par une tour, haute de quatre-vingts mètres, qui couronne avec une belle hardiesse sans doute, mais avec trop d'orgueil, le nouvel édifice. Cette tour écrase le monument lui-même et, par malheur, pour ceux qui ont connu le Marienplatz auparavant, elle ne gâte pas le seul monument : la place tout entière s'en trouve réduite et comme ratatinée. Devant le vertigineux colosse, la colonne de Marie et la Fischbrunnen ne sont plus que d'imperceptibles pygmées. Enfin, les deux tours vénérable de la Fraucnkirchc, bien que leur hauteur absolue dépasse encore celle de la tour du Rathans, sont humiliées et comme détrônées par elle. Naguère, leur double fût s'élevait avec majesté dans la perspective de la

place: elles y dominaient; elles y sont aujourd'hui dominées, et voilà détruit un des aspects les plus familiers, les plus historiques de Munich. Un Gabriel von Seidl n'eût pas commis pareil contre-sens.

Mais l'exemple de Louis I" n'a pas donné l'essor seulement à l'architecture munichoise. L'exécution de ses nombreuses fresques, la création de la Nouvelle Pinacothèque ont contribué à faire de Munich, au xix' siècle, la capitale de la peinture allemande. Il n'est presque pas de peintre

Nouvel Hôtel de Ville construit en 1867-1874 (partie de droite) et 1905 (partie de gauche) façade sur le Marienplatz, adroite \eFischbrunnen-j au fond la colonne de Marie, tours de la Frauenhirche.

allemand qui ne soit issu de Munich ou n'ait quelque temps vécu et travaillé à Munich. Dachau, le Barbizon de l'Allemagne, où les peintres allèrent s'ébrouer de la routine académique et regarder la nature en face, Dachau est une bourgade dans la banlieue de Munich.

Louis I", de même, avait tenté un effort souvent malheureux, mais intéressant, pour marier la peinture avec l'architecture, pour faire collaborer des arts divers à une harmonie homogène. De lui aussi date à Munich la fortune des arts appliqués, qui y sont florissants. Cette collaboration de tous les arts, peinture, sculpture, architecture, mobilier s'est manifesté à Munich par des ensembles comme celui du Kùnstlerhaus, construit et décoré sous la direction commune de l'architecte G. von Seidl et du

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peintre Lenbach. Munich, centre de la production artistique en Allemagne, est aussi le centre du commerce artistique, bien que le premier rang lui soit chaque jour plus âprement disputé par Berlin.

Cette activité artistique a fini par atteindre jusqu'à l'humour munichois si bien que, capitale de Tarchitecture et de la peinture allemande, xMunich est aussi devenu la capitale de la caricature allemande. Longtemps l'humour inné des Munichois s'est alimenté à une source indigène et nourri pour ainsi dire de sa propre substance : les bourgeois pansus, les ménagères bavardes, les piliers de brasseries, les paysans obtus ont fourni aux Fliegende Blàtter un thème inépuisable mais monotone. Le souffle artistique a passé : la caricature politique et sociale a pris grâce à lui, dans le célèbre Simpliciss/mits, une ampleur et une variété nouvelles : des dessinateurs comme Th. Th. Heine, peintre des bourgeois ou des grands, comme Thony, peintre des militaires, comme Reczinek, peintre des femmes, ont fait entrer la satire dans le concert des arts oii son fifre perce, et ne détone pas. Enfin, un des hommes à qui Munich doit le plus, M. Georges Hirth, le savant éditeur du Formcnschat^, a créé Jugcnd, revue unique au monde, où s'expriment avec une vivante liberté les tendances communes ou diverses de l'art littéraire ou de l'art plastique. Il est essentiel aujourd'hui à la figure et au renom de Munich, comme ville d'art, que paraissent dans ses murs, chaque semaine, la première page de Simplicissimus et la couverture à& Jiigend,

Ainsi, peu à peu, — par une évolution qui serait bien intéressante à suivre et qu'on hésite à signaler si brièvement — l'art a pénétré la vie entière de Munich. Il serait surprenant que cela se fût fait sans un peu d'excès. Il y a à Munich trop d'expositions de peinture, trop de marchands de tableaux, de statuettes, de choses coloriées, d'objets artistiques ou prétendus tels. Le commerce des antiquités y est trop frénétique pour qu'on ne soupçonne pas derrière lui une industrie non moins active. Le désir légitime d'attirer les étrangers et de les retenir s'affiche parfois avec une complaisance un peu trop prévenante et qui sent la «ville d'eaux ». Mais ce sont là en somme, pour des qualités charmantes, de bien faibles travers.

Musée National. (Façade sur la Prinz-Regentenstrasse.)

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