CHAPITRE III, LA MORT
La trayersée.
La flottille qui portait Texpédition muratiste, se composait de cinq tràbacoli (1) et d*une felouque, commandée par le patron Cecconi, portant les bagages et les munitions et ayant vingt-deux marins à son bord. Quatre groupes de cinquante soldats étaient embarqués sur quatre tràbacoli: le cinquième portait le roi, Franceschetti, vingt et un autres officiers et le baron Barbara qui commandait la flottille. Le 29 une tempête sépara les différents bâtiments qui parvinrent à se rejoindre le 30 et mouillèrent, à deux heures de Taprès midi, à Tile déserte de Tavalora: Murât y passa sa petite troupe en revue. — Après cinq jours de navigation, par suite d^une erreur dans la direction prise, on arriva le cinq, à l'entrée du golfe de Naples, en vue du Vésuve; le roi ayant renoncé à débarquer dans ses parages, on fit voile vers Paola le six, et l'on se prépara à descendre à terre. Mais une bourrasque éclata dans la nuit du six au sept; il fallut fuir la côte; et, le lendemain, lorsque le vent fut tombé, la barque de Murât ne retrouva près d'elle que la felouque: les quatre autres tràbacoli avaient disparu à rhorizon.
(1) Ou gondoloni.
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Très embarrassé, ne sachant quel parti prendre, Murât expédie à terre le major Ottaviani: un muletier que rencontre celui-ci ne sait lui donner aucune nouvelle précise. Comme il en rend compte au roi, un coup de canon, tiré de S. Lucido, donne Tordre aux deux embarcations de ranger la côte. De nouveau, Ottaviani retourne à terre en compagnie de Barbara et de deux marins. Barbara exhibe la patente dont il s*est muni à Âjaccio et déclare qu'il conduit des Français à Tunis; on le laisse libre avec un de ses hommes, mais on retient en otage Ottaviani et un matelot. Murât veut débarquer, délivrer ses compagnons: Barbara le calme, lui promet meilleur accueil à la Mantea. Tandisqu'on se dirige vers ce port, on rencontre la barque du capitaine Courrand et celle du capitaine Ettore qu'a retrouvés la felouque du patron Cecconi; mais, effrayé de la témérité du roi qui, avec la moitié de ses forces, persiste dans sa folle entreprise, Courrand l'abandonne dans la nuit du 7 au 8 près de la Mantea et entraine Ettore avec lui, assurant que Joachim fait voile sur Trieste.
Le roi est écœuré de tant de lâcheté; il pense, à profiter du passeport que lui ont remis les puissances; il fait jeter à la mer les proclamations aux Napolitains qu'il a fait imprimer à Âjaccio; il renonce à reconquérir la couronne. Mais les navires sont trop petits pour affronter un aussi long voyage sur une mer aussi dangereuse que l'Adriatique; et puis, la flottille n'a pas de vivres: il faut aborder quelque part; on se rapproche donc de la côte. La vue de cette terre qui lui rappelle tant de souvenirs, ranime au cœur du malheureux souverain d'invincibles désirs et d'impossibles espérances: il revient à sa résolution première. Le refus de Barbara de débarquer sans le passeport royal dont il ne veut pas se dessaisir, achève de le décider et le précipite à la mort. * Non, dit-il, ce n'est pas le nombre des hommes qui peut me rendre mon trône...; c'est l'amour.
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c'est la fidélité de mes sujets qui le garantissent. Eh! quoi, inébranlable au milieu de tant de batailles, la peur me surprendrait en ce moment? Allons, mes amis, cette terre m'inspire confiance... ,. Et son Talet de chambre a beau se jeter à ses pieds, Mnrat persiste dans son dessein. Incertain un moment, il demande s'il reste encore quelque exemplaire de la proclamation d'Ajaccio: un de ses officiers en a conservé un dans son portefeuille; dès lors, toute hésitation cesse chez lui; il se résond à tenter la fortune.
Le débarquement.
Le dimanche 8 octobre, Ters midi, les barques abordent à terre. Murât saute le premier; il donne l'ordre à son valet de chambre de transporter ses effets à Monteleone, à Barbara de l'attendre dans un creux du rivage.
" La ville du Pizzo est bâtie sur un promontoire situé dans la partie méridionale du golfe de Sainte Euphémie, Elle e'étage aux flancs d'une montagne, et vient finir à une esplanade que forme un gros rocher de forme cubiqoe, kux parois abruptes. Le rocher s'avance dans la mer en la dominant d'une centaine de mètres de hauteur et est baigné de trois côtés par loB 'igues. Sur cette esplanade s'élèvent des maisons d'aspect Etbie, serrées autour d'une grande place, quelques églises l'angle de la falaise, un méchant petit château à quatre >ns, du temps de la domination espagnole. De cette esplaon jouit d'une vue superbe. On embrasse toute la courde la côte, qui, tournant aux pieds de la montagne de eleone, dessine un demi-cercle presque parfait, dont le Pizzo
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occupe une des extrémités et Briatico l'autre. Juste au-dessous de la terrasse, se trouve la Marine, où l'on rencontre quelques pauvres masures de pêcheurs. Un chemin de trois cents mètres de longueur conduit de cette plage à la grande place „ (1).
C'est par ce chemin que Murât se dirige rapidement vers la ville; il y rencontre un officier du domaine qui le reconnaît, et qui, sur son ordre, se joint à sa troupe. On arrive bientôt sur la place où se tient rassemblée une grande partie de la population. Un corps de garde de canonniers garde-côtes qui font l'exercice dans un coin, hésite un peu à l'arrivée des nouveaux venus, qui crient: Evviva Gioacchino! Quelques uns l'acclament; le plus grand nombre, comme la population, s'éclipse sans bruit et se sauve dans les maisons du voisinage. Sur cette place qui s'était vidée en un clin d'œil, les Muratistes restent bientôt isolés : l'affaire s'engage mal.
Sans s'émouvoir Murât suivi de sa troupe prend la route de Monteleone : c'est là que ses partisans sont le plus nombreux et le plus décidés. Chacun hâte le pas, comme s'il lui tarde d'avoir quitté Pizzo, l'inhospitalière. Deux canonniers surviennent qui annoncent que leurs camarades les suivent: Murât monte sur une éminence pour s'en convaincre: il les aperçoit, en effet, mais il aperçoit aussi la population du village qui s'est lancée à sa poursuite.
Sur les encouragements d'un ancien chef de brigands, Trentacapilli, dont deux frères ont été fusillés par Manhès, et qui, nommé capitaine de gendarmerie à Gosenza, passe par le Pizzo pour rejoindre son poste, les paysans ont décroché leurs escopettes et saisi leurs couteaux; formés en trois colonnes, ils s'avancent par le Stretto di S. Antonio, le Stretto di S. Pancrazio et la Strada de' Morti: c'est cette rue que suit Tren tacapilli
(1) Lenormant, Grande Grèce, III, 119.
lui-même ; c'est par cette rue qu^il rattrape bientôt le Roi, près de Péglise de la Pietà. — Murât avait voulu attendre les canonniers, malgré Pavis de tous. —
Arrivé à portée de pistolet, Tancien bandit somme Joachim de le suivre dans Tintérieur du pays, et Joachim le somme à son tour de raccompagner à Monteleone. Une discussion s^engage, une bagarre s^ ensuit et les balles se mettent à pleuvoir. Pendant les pourparlers, les deux autres bandes sont arrivées sur le terrain: Murât et ses 25 hommes sont cernés de toutes parts. Il faut fuir; d'un vigoureux effort, on perce la ligne des assaillants qui barrent le chemin du rivage ; on s'élance au pas de course, sur la falaise en pente, sautant les rochers, escaladant les clôtures, franchissant les fossés, sous les injures et sous les balles. A demi-rendue de fatigue, la petite troupe se retrouve enfin sur la plage ; mais Barbara ne paraît pas ; il craint le canon de la Manoncella qui pourrait couler son trabacolo. Une petite barque de pêcheur est tirée sur le sable ; on tâche de la mettre à flots ; mais les%ssaillants arrivent ; le sergent Giovanni, le capitaine Pernice sont massacrés par la bande en furie; Murât, embarrassé dans un filet, tombe, piétiné par cette populace ignoble: les habits déchirés, il va être massacré à son tour, malgré les efforts de quelques hommes généreux comme Pasquale Greco. C'est alors qu'arrive don Prancesco Alcala (1), administrateur des domaines du duc de l'Infantado en Calabre: il fait comprendre aux furieux qui l'entourent qu'ils perdent leur honneur en tuant leurs prisonniers ;
(1) Noter qu'au moment de TassasBinat de Basseville, le ministre d'Espagne, d'Azara, sauva plusieurs Français. Dans une lettre adressée par Joseph Bonaparte à Talleyrand le 28 Brumaire, an. VI [Aff. Etrang. — Corresp. — Rome], je lis ces mots: «Il faut qu'on sache que des soldats espagnols attachés au palais du ministre connus ici sons le nom de Braves d^ Espagne, furent dans cette occasion chercher les Français dans leurs asiles les plus secrets, les escortèrent jusqu'au palais d'Azara et ensuite hors de la ville sans que la populace osât
il place le Roi au milieu des moins enrages de la bande et monte vers le château ; et Trentacapilli qui survient, essoufflé, y fait enfermer les Muratistes.
L'exécution.
Deux heures après, on fouille tout le monde; on découvre ainsi Tunique exemplaire subsistant de la proclamation d*Ajaccio, une lettre de change de 60,000 francs et vingt-deux brillants qui ornaient le tricorne de Joachim. Alcala s'occupe de faire panser les blessés, leur envoie du linge, leur apprend que, le soir même, arrivera le général Nunziante commandant les Calabres. Le soir du 8, le capitaine Stratti arrive de Tropea avec quarante hommes d*infanterie régulière pour prendre possession du château ; il fait donner une chambre à Murât, lui permet d*écrire quatre lettres, à sa femme, au roi Ferdinand, aux deux ambassadeurs d*Âutriche et d^ Angleterre à Naples : il y demande d^étre placé sous la sauvegarde de TEurope.
Le 9 octobre, Nunziante, arrivé pendant la nuit, envoyait un premier rapport à Naples, oii il se plaignait nvement de Trentacapilli qui s'était emparé de papiers importants. Le 10, il envoyait auprès du Roi le lieutenant-colonel Massiglia attaché à son état-major général. Le Conseil des Ministres n*avait pas attendu les documents. Aussitôt la première dépèche reçue, il s'était assemblé le 9 octobre, il avait rédigé un décret en
les insulter sous la sauvegarde de soldats qui sont redoutés ici et qui avaient eu du ministre d'Espagne l'ordre courageux de faire main basse sur les assaillants. — Si l'on réfléchit que nous étions alors en guerre avec l'Espagne, on trouvera cet ordre du ministre espagnol d'une philanthropie sublime ». — D'Azara n'accepta de la France que une lettre de remerciments [28 Brumaire, an. VI].
vertu duquel '^ Murât devait être traduit devant un conseil de guerre pour être jugé comme ennemi public; la sentence rendue devait être exécutée immédiatement; on ne devait accorder qu*un quart d'heure au * condamné , pour recevoir les secours de la religion ;;. Medici, ministre du roi Ferdinand, transmit le décret à Nunziante dans une lettre oii il lui recommandait de prendre toutes les mesures qu'exigeraient les circonstances : le courrier extraordiuaire qui portait l'un et l'autre devait rester au Pizzo jusqu'après l'exécution.
Ce fut dans la nuit du 12 au 13 qu'il arriva dans cette ville : les prisonniers s'y trouvaient toujours ; très honnêtement traités par Nunziante, ils se faisaient, Murât surtout, les plus étranges illusions. Elles allaient être brutalement dissipées. Le 1 3 au matin, le général napolitain nomma la commission militaire chargée de juger le Roi. Le capitaine Starace informa celui-ci de ce qui se préparait ; Murât comprit : après un court moment d'émotion, il redevint le calme héros qu'on avait admiré sur tant de champs de bataille. Il refusa de comparaître ; il refusa de se défendre, et, quand le rapporteur de la commission vint lui demander son nom, son âge, sa patrie, il l'interrompit brusquement : '^ Je suis, dit-il, Joachim, roi des deux Siciles ; maintenant. Monsieur, sortez „. — Cependant la commission délibérait : réunie à 10 heures du matin, elle ne rendit son verdict qu'à 4 heures de l'après midi, après avoir entendu de nombreuses dépositions attestant clairement que Murât avait voulu renverser le trône de Ferdinand IV.
Lorsqu'on lui eut lu la sentence, il écrivit une dernière lettre à sa femme, se confessa au doyen du Chapitre, le chanoine D. Antonio Masdea, à qui, deux années auparavant, il avait donné 2,000 ducats pour son église et 100 autres pour ses pauvres; puis, après avoir déclaré par écrit qu'il mourait en bon chrétien: ^ Allons, dit-il, allons accomplir la volonté deDieU;,.
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Sur une petite plate-forme, longue de 1 mètre 60, douze soldats étaient rangés sur trois rangs; leurs fusils touchaient presque sa poitrine. Debout, le sourire aux lèvres — il avait refusé de se laisser bander les yeux — '^ Soldats,, dit-il, tirez au cœur: épargnez le visage ;,. Lui-même commanda le feu; puis il tomba, foudroyé (1).
Lorsqu'on visite la tour du Pizzo, la prison, la salle du conseil, devenue aujourd'hui école primaire, et V ** esplanade , où se dressent maintenant des agrès de gymnastique, on demeure frappé du contraste que présentent Taspect de ce cadre de mort, si borné et si mesquin : à deux mètres le regard est arrêté par des murailles petites et sales ; — et la physionomie de cet homme si théâtral, qui s'équipe pour une bataille comme on se pare pour un bal, et qui, né fils d'aubergiste, devient maréchal d'Empire, prince et meurt roi. Il faut monter sur la terrasse pour trouver le cadre qui eût convenu : devant un joli et vivant village tapissant les pentes de la falaise, l'infini de la mer s'étend sous l'infini des cieux (2).
(1) Le corps fat-il enseveli à San Giorgio ou jeté dans la fosse commune? on ne le sait encore. La famille vient d'ordonner des recherches. [Tribuna, 28 sett. 98].
(2) Le Dictionnaire des Girouettes, ou Nos contemporains peints par eux mêmes, par une société de girouettes (2'"« édition revue, corrigée et considérablement augmentée. Paris, Eymery, 1815), tirait de cette histoire cette philosophique conclusion:
«Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis Et qui de leurs toisons voit filer ses habits » (Page 860).
La mort de Murât fut chantée à Naples. Cf. Nuova Istoria délia morte di Murât. Il débarque:
Nu cappello sotto vraccio Chu cheWaria francese.
Les habitants du pays se moqueut de lui et l'attaquent:
Chi eu spiti e mazze longhe CM li scippava le barbette Cu pistole e eu scoppette Lo portavano a ferrh.
U4 UUBAT et la QDEBTIOK DK I.'UNITË italienne 3S 1816.