CHAPITRE II L' EXIL
La Prorence.
Dans la nuit du ] 9 au 20 mai, il quitte son palais et s'em* barque sur la plage de Miniscola avec le duc de Rocca Romana, le prince d*Ischitella, le baron Rosetti, les marquis Giuliano et de Beaufremont, le colonel Malciezki, ses deux neveux Bonafous, son secrétaire de Coucy et son valet de chambre Le Blant. bligé d'aborder à Ischia pour échapper à la croisière anglaise, il a le bonheur d^apercevoir le brick du général Manhès, quittant le golfe de Naples avec un laisser-passer. Le général prend le roi à son bord et le débarque sans encombre, le 25 mai, à 10 heures du matin, à Cannes.
Ses tribulations vont commencer. A Cannes, on veut lui imposer r obligation de la quarantaine; lorsqu'il parvient à toucher terre, en parlant des importantes dépèches que son secrétaire doit porter à Paris, il y éprouve aussitôt une double et amère déconvenue : Fouché lui fait part de la résolution que Napoléon a prise qu'il reste jusqu'à nouvel ordre dans le midi de la France; et un trois-mâts mouillant dans la baie lui apprend que la reine Caroline a cherché aide et protection auprès de Metternich et de François-Joseph. Quelques jours après, Manhès le quitte brusquement, inquiet, peut-être, de la cour qu'il fait à la générale; puis c'est Waterloo (18 juin), l'Empire qui tombe, la Terreur Blanche qui se déchaîne et le marquis de Rivière (1), celui-là même
(1) DesverDois, 582.
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qa*il a sauvé de la mort, qui met sa tète à prix et lance les assassins à ses trousses. Obligé de fuir la villa de Plaisance, qu'il occupe près de Toulon, le roi proscrit, à qui PÂngleterre a refusé tout secours, se décide à partir secrètement pour Paris afin d'y invoquer la protection des puissances.
Rocca Bomana répand le bruit que Joachim est en route pour Tunis; il affrète un navire suédois et fixe, avec son maître, le jour du départ au deux août. Le malheur veut que le roi, caché dans les anfractuosités de la côte, ne soit pas aperçu par le vaisseau croisant au large; après délibération et malgré l'opposition des Bonafoas, le capitaine se refuse à attendre plus longtemps qu'il n'est convenu et fait voile pour le Havre, abandonnant Murât sur la côte de Provence, seul, sans argent, sans ami, sans soutien.
Le fugitif erre deux jours et deux nuits, dans les bois et dans les vignes, se nourrissant de légumes et de fruits; au bout de ces deux journées, à demi mort de faim, de fatigue et d'angoisse, il se décide à demander l'hospitalité dans une ferme isolée et de pauvre apparence. Le propriétaire le reconnaît: c'est un vieux soldat, qui l'a vu au temps de sa gloire. Grâce à lui. Murât informe ses amis de Toulon et son neveu, capitaine de frégate, de son triste sort; grâce à lui, le 13 août, il échappe à une bande d'assassins qui fouille sa retraite en- faisant entendre des cris de rage. Les malheurs qu'il endure, les tortures qu'il subit sont pires que la mort; que risque-t-il à tenter de reconquérir son royaume, les armes à la main? C'est durant ces longues heures de désespoir, passées sur la côte de Provence, que naît dans son âme le projet qu'il réalisera bientôt.
Des amis inconnus (1) s'offrent et le sauvent: le capitaine Oletta achète de ses deniers, pour 600 francs, une barque sur
(1) Nous avons peut-être une relation de l'un d'entre eux dans les Notices historiques sur la mort de Joachim Mural...» recueillies par N,N. , récemment publiées par A. Lumbroso: Muratiana, p. 27-4 i.
laquelle s^embarque le proscrit avec deux anciens officiers de marine Donnadieu et Langlade et Blancard, ancien officier à la suite dans les armées d'Espagne [nuit du 22 au 23 août]. A peu de distance de la côte, une tempête épouvantable assaille Tembarcation : Dieu sait ce qu^elle va devenir quand, par bonheur, passe la poste de Bastia. Le capitaine Oletta s^y trouve et connaît le patron de la balancelle; le roi est admis, et, le 25 août, il aborde en Corse.
La Corse.
Joachim, après avoir miraculeusement échappé à la visite de la police, errait sur le quai sans savoir que faife, lorsque Galvani, qu'il avait rencontré à bord, vint lui offrir ses services. Grâce à cette offre, grâce au dévouement de Biguglia, ancien chef de bataillon dans son armée, il put parvenir à Vescovato, le 25 août, chez un homme qui lui était entièrement dévoué, le général Franceschetti, entré en 1806 au service de Naples, comme capitaine des grenadiers de la gardé royale. Cependant, le bruit de son arrivée se répandait pea à peu dans l'île et attirait au village une foule de paysans: les uns avaient servi à Naples; les autres étaient seulement poussés par leur attachement aux Bonaparte. Une petite troupe dévouée se formait autour du roi; elle ne devait pas lui être inutile.
Dans la nuit du 25 au 26 août, le colonel Verrier, commandant militaire de l'île, faisait partir dix gendarmes sous les ordres du lieutenant Serra avec mission d'arrêter le fugitif. Le lieutenant comprit, devant la ferme attitude des hommes qu'il rencontra, qu'il n'avait qu'à se retirer: Joachim ne lui avait-il pas déclaré qu'on n'avait rien à craindre de lui et qu'il ne de-
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mandait qa^à Tivre tranquillement dans l'île en simple particulier?
Cependant, le dévonement de ces Corses qui Tentouraient jour et nuit, qui se montraient décidés à combattre pour sa cause, contribuait à exciter en son âme le rè^e que, dans ses heures d'angoisse, il avait conçu en Provence: pourquoi donc ne mettrait-il pas à profit leur valeur et leur dévouement ; pourquoi donc n^essayerait-il pas avec leur aide de rentrer dans son royaume et de reconquérir sa couronne; Napoléon aurait-il le privilège de Tandace et du bonheur? Murât ne le pensa pas; il chargea un homme de confiance, Lambruschini, de partir, de sonder le commandant de File d'Elbe qui serait peut-être d'humeur à l'accueillir, et surtout d^nterroger FilangierietCarascosa, de s'informer de l'état des esprits à Naples et des chances de succès d'une expédition.
Tandisqu'il attendait la réponse — Lambruschini était parti le 29 août — la situation s'aggravait à toute heure ; le séjour de l'île devenait bientôt aussi périlleux pour le proscrit que le séjour de Provence. Quoi qu'il en eût, sa présence était la cause de l'émotion profonde qui agitait tout le peuple. Le colonel Verrier n'avait qu'un millier de soldats pour faire respecter l'administration bourbonienne; les Anglais entretenaient beaucoup d'agents dans ce pays qu'ils auraient été si heureux d'occuper sous un prétexte ou sous un autre; le plus grand nombre, enfin, des habitants, bonapartistes ardents, se serrait instinctivement, sans dessein prémédité, autour de ce Bonaparte glorieux et déchu. Le colonel parlementa du 26 août au 15 septembre pour que les habitants de Vescovato forçassent Murât à partir: il n'obtint rien.
Les royalistes qui l'avaient poussé, furieux de cet insuccès, s'adressèrent au commandant anglais de la place de Gènes. Naturellement celui-ci déclina ces avances, déclarant qu'il n'avait
pas le droit de faire pénétrer un soldat anglais sur les territoires de Sa Majesté Très Chrétienne, alliée de Sa Majesté Britannique: il dépécha toutefois un officier à Murât, lui ofiPrant de le faire passer à Gènes sur un brick anglais. Murât, sans passeport, refusa net.
Déçus pour la seconde fois, les royalistes plus furieax, se montrèrent plus entreprenants: ils s'entendirent avec le commandant Galloni, chef d'état major du colonel Verrier, qui avait été chargé de dissoudre les compagnies franches de la Balagne; au lieu de s'acquitter de ce devoir, Galloni les groupa et les conduisit à Yescovato. Mais les habitants du village n^attendirent pas son arrivée: ils se portèrent à sa rencontre et mirent sa bande en déroute.
Cette triple tentative avait montré à Murât qu^il n'aurait pas plus de repos en Corse qu'il n'en avait eu en Provence; elle acheva de mûrir le dessein qu'il avait conçu là bas et le convainquit que, sur le trône seul, il retrouverait enfin, avec les honneurs et la gloire, la sécurité et la paix. Un dernier événement triompha de ses hésitations dernières: le 15 septembre, le colonel Verrier le déclara hors la loi.
De toute nécessité il faut donc maintenant que le proscrit quitte la Corse: d'un moment à l'autre, il y sera traqué comme en Provence: les deux bâtiments qu'il a achetés à Bastia, ont été séquestrés de la façon la plus inattendue: il se rendra à Ajaccio. Le 17, il quitte Vescovato avec 400 hommes, il s'arrête le 18 à Cotone et le 19 à S* Pierre de Venaco; le 20, il fait halte à Boccognano chez le commandant Bonnelli et envoie Franceschetti en avant noliser les bâtiments dont il a besoin; le 23, il entre à Âjaccio, et appelle de Porto Longone un ancien officier de marine à son service, le capitaine de vaisseau baron Barbara. Au moment de mettre à la voile, le 28 septembre, survient un officier porteur des passeports que les alliés se dé-
tmaa^m
cident à lui octroyer enfin; en même temps, arrive Ignace Carabelli-envoyé par les ministres de Ferdinand IV afin de détourner le roi d'accomplir son projet. Il est trop tard: le sort en est jeté ; Murât a trop souffert et trop longtemps pour ne pas tenter de retrouver du même coup, la sécurité et la couronne. L'accueil enthousiaste que lui a fait la population d'Ajaccio réveille en son âme le souvenir des ovations napolitaines. '^ J'ai vu la multidnde et sa joie, dit-il à Franceschetti ; c'est ainsi que Von me recevait dans ma capitale toutes les fois que fêtais de retour de la grande armée.... c'en est fait: je ne veux plus vivre ou mourir que parmi mon peuple ,. Le 28 au soir, il emmène Maceroni dans son cabinet — c'est le nom de l'officier qui lui a porté les passeports — et dicte devant lui une longue lettre où il expose les raisons qui le décident à tenter, avec une poignée d'hommes, la conquête du royaume de Naples. La voici tout entière, telle que la publie le général Franceschetti dans son Mémoire.
Déclaration de Murât.
Ajaccio, vers minuit, le 28 septembre 1815.
M. Maceroni, envoyé par les puissances alliées auprès du roi Joachim.
• Ma première lettre (1), écrite quelques heures avant, en date de ce matin, a été dictée par les circonstances ; mais je dois à moi-même, à la vérité, et à votre noble loyauté et bonne foi de vous manifester mes véritables intentions. Voici les motifs de cette seconde lettre:
(i) Il avait, en effet, remis une première lettre à Maceroni: il 3' répondait officiellement aux offres des alliés.
Si MURAT ET LA QUKSTION DE L^UKITÉ ITALIENNE EN 1815.
„ J^apprécie la liberté au-dessus de tout autre bien. La captivité n'a pour moi d'autre synonyme que la mort. Quel traitement puis-je attendre de ces puissances qui m'ont laissé pendant deux mois sous le poignard des assassins du Midi? J'ai sauvé la vie au marquis de Rivière; il était condamné à périr sur l'échafaud; j'obtins sa grâce, et il a excité contre moi les furies marseillaises et mis ma tête à prix.
,p Errant dans les bois, caché dans les montagnes je ne dois la vie qu'à la généreuse compassion que mes malheurs ont excitée dans l'âme de trois officiers français; ils m'ont transporté en Corse au plus grand péril de leurs jours. Des misérables prétendent que j'ai emporté de Naples de grands trésors; ces hommes ignorent que, lorsque ce royaume me fut donné en échange du grand duché de Berg que je possédais par un traité solennel, j'y apportai des richesses immenses, que j'ai employées pour mon royaume de Naples. Le souverain qui l'a occupé après moi a-t-il reconnu ce pays? et moi je n'ai plus le strict nécessaire, ni pour moi ni pour ma famille! Je n'accepterai pas, M. Maceroni, les conditions que tous êtes chargé de m'offrir. Je n'y vois qu'une abdication pure et simple, sous la seule condition qu'on me permettra de vivre dans un esclavage éternel et sous l'action arbitraire d'un gouvernement despotique. Où est ici la modération et la justice? Où sont les égards dus à un monarque malheureux qui a été formellement reconnu par toute l'Europe et qui, dans un moment critique, a décidé de la campagne de 1814 en faveur de ces mêmes puissances qui l'accablent aujourd'hui du poids excessif de leurs persécutions?
, C'est une vérité reconnue en Europe que je ne me suis décidé à repousser les Autrichiens jusqu'au Pô que parceque à force d'intrigue on était parvenu à me persuader qu'ils s'apprêtaient à m'attaquer sans l'intervention de l'Angleterre. Je crus nécessaire alors d'avancer mes lignes de défense et d'en-
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gager dans ma cause les peuples d'Italie. Personne mieux que vous et lord Bentinck ne doit être persuadé que le fatal mou- Fement de retraite du Pô eut pour motif cette déclaration de ce général qui se trouvait dans l'obligation de secourir les Autrichiens sMls rayaient demandé.
„ Vous connaissez les causes qui ont occasionné la désertion dans ma belle armée. Les faux bruits habilement répandus de ma mort, ceux du débarquement des Anglais à Naples, la conduite du général Pignatelli, la trahison de quelques officiers qui réussirent avec un art perfide à augmenter le désordre et le découragement en donnant un funeste exemple, en furent la cause.
„ II n^existe plus dans ce moment un seul individu de cette armée qui n^ait reconnu son erreur. Je pars pour aller les rejoindre, car ils brûlent du désir de me voir à leur tète. Ils m*ont tous conservé leur affection ainsi que toutes les autres classes de mes sujets bien-aimés. Je n'ai point abdiqué; j'ai le droit de reconquérir ma couronne, si Dieu m'en donne la force et les moyens. Mon existence sur le trône de Naples ne pourrait plus être des motifs de crainte car on ne pourrait plus me soupçonner de correspondre secrètement avec Napoléon qui est à S*' Hélène. L'Angletjerre et l'Autriche pourront au contraire retirer de moi quelques avantages qu'elles espèrent en vain du souverain qu'elles ont mis à ma place sur le trône de Naples. 9 Je me livre à ces particulai*ités, M. Maceroni, parceque c'est à vous que j'écris. V^otre conduite à mon égard, votre réputation et votre nom vous ont donné des droits à ma franchise et à mon estime.
, Lorsqu'on vous remettra cette lettre, j'aurai déjà fait bon chemin vers ma destination. Ou je réussirai, ou je terminerai mes malheurs avec ma vie. J'ai bravé mille et mille fois la mort en combattant pour ma patrie; ne me serait-il pas permis
de la braver nne fois pour moi-mâme? Je frémis seulement pour
le sort de ma famille.
, Joachim Napoléon „ .